Skip to main content

Full text of "Revue Des Deux Mondes"

See other formats


This  is  a  digital  copy  of  a  book  that  was  preserved  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 
to  make  the  world's  books  discoverable  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 
to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 
are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that 's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  marginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book' s  long  journey  from  the 
publisher  to  a  library  and  finally  to  y  ou. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prevent  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  technical  restrictions  on  automated  querying. 

We  also  ask  that  y  ou: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  from  automated  querying  Do  not  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  large  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attribution  The  Google  "watermark"  you  see  on  each  file  is  essential  for  informing  people  about  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  responsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countries.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can't  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
any  where  in  the  world.  Copyright  infringement  liability  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.  Google  Book  Search  helps  readers 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  text  of  this  book  on  the  web 


at|http  :  //books  .  google  .  corn/ 


Ai^ 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


XXXIII*  ANNÉE.  —  SECONDE  PÉRIODE 


:  UT.  —  i«  MAI  1863. 


Digitized  by 


Google 


PARIS.  —  IMPRIMERIE  DE  J.  CLAYK 

t        .         ,         '    > 

HUE   SAIXT-BBNOIT,  7 


Digitized  by  LjOOQIC 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


XXXIII*  ANNÉE.  —  SECONDE  PÉRIODE 


TOME  QUARANTE-CINQUIÈME 


PARIS 


BUREAU   DE   LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

lUK    SlIRT-BXnOIT,    20 

1863 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


M-^"  LA  QUINTINIE 


•  IMQUlftMB    PABTIB  (1). 


La  trêve  était  bien  près  d'expîrer  lorsque  M.  Lemontier  arrivait 
à  k\x.  Son  premier  soin,  après  avoir  causé  avec  son  fils,  fut  de  le 
faire  parUr  pour  Cheneville,  une  terre  qu*il  possédait  dans  la  vallée 
du  Rhône,  au-dessous  de  Lyon  ;  là,  le  jeune  homme  recevrait  en 
quelques  heures  les  communications  nécessaires.  C'était  Tépoque 
où,  tous  les  ans,  le  père  et  le  fils  habitaient  cette  résidence,  où 
Emile  avait  été  élevé  et  qu'il  aimait  beaucoup. 

M.  Lemontier  sentait  que  la  présence  d'Emile  ne  pouvait  qu'aug- 
menter l'irritation  du  général  et  stimuler  la  vigilance  hostile  de 
Tabbé.  D'ailleurs,  si  la  lutte  de  famille  prenait  quelque  échappée 
an  dehors,  il  ne  fallait  pas  que  Lucie  fût  compromise  par  le  voisi- 
nage de  l'objet  de  cette  lutte.  Emile  souffrit  beaucoup  de  s'éloigner  . 
du  théâtre  des  événemens  et  de  se  sentir  réduit  à  l'inaction;  mais  il 
comprit  la  sagesse  de  son  père  :  il  remit  son  sort  entre  ses  mains  et 
partit,  cachant  ses  angoisses  et  surmontant  sa  douleur.  Emile  avait 
une  grande  force  de  volonté,  on  a  pu  en  avoir  la  preuve  dans  ses 
dernières  lettres.  Il  n'était  peut-être  pas  ce  qu'au  temps  de  Gran- 
disson  on  eût  appelé  un  jeune  homme  accompli  ;  mais  il  était  naïf, 
généreux,  enthousiaste,  et  d'un  caractère  assez  solide  pour  porter  * 
la  spontanéité  de  ses  élans.  S'il  avait  les  jalousies  de  l'amour,  il  sa- 
vait les  renfermer  dans  les  limites  de  la  justice.  S'il  avait  les  fer- 
feurs  du  néophyte  philosophe,  il  n'y  mêlait  pas  le  sot  orgueil  de  la 


(1)  Voyei  u  Retfue  do  l**  et  15  mm,  l*'  et  15  aYril. 


Digitized  by 


Google 


6  BETOE   DES    DEUX  MONDES^ 

dispute,  et  son  père  le  calmait  sans  peine,  car  son  père  était  pour 
lui  le  type  de  la  raison  et  de  la  bonté. 

M'"''  Marsanne  et  sa  fille  quittaient  la  Savoie.  Henri  Yalmare  eût. 
désiré  les  suivre  ;  mais  il  sentit  qu'il  pouvait  être  utile  à  M.  Le- 
montier,  et  il  lui  offrit  de  rester.  M.  Lemontier  accepta.  Il  y  avait 
chez  ce  jeune  homme  un  fonds  de  dévouement  et  d'affection  dont  il 
ne  se  vantait  pas,  qu'il  n'appréciait  peut-être  pas  lui-même,  msds 
que  M.  Lemontier  connaissait  bien,  et  qu'il  savait  développer  en  le 
jmettant  à  l'épreuve.  Henri  s'établit  donc  au  village  du  Bourget,  sur 
la  même  rive  du  lac  où  est  situé  le  château  de  Turdy,  et  à  une 
courte  distance.  M.  Lemontier  se  rendit  à  Turdy,  décidé  à  y  passer 
tout  le  temps  nécessaire  et  à  ne  s'en  laisser  chasser  par  personne, 
conformément  au  désb:  de  Lucie  et  du  grand-père. 

Pendant  que  le  siège  se  posait  ainsi,  M.  Moreali,  attentif  aux  mou-- 
vemens  de  ses  adversaires,  faisait  aussi  son  évolution.  Il  laissait  à 
Aix  son  ami  le  comte  de  Luiges,  qui  ne  lui  eût  été  de  nul  secours, 
et  il  allait  recevoir  à  Chambéry  un  auxiliaire  important  qu'il  atten- 
dait avec  impatience.  Cet  auxiliaire,  cette  force  de  conviction  et  de 
volonté  qu'il  voulait  opposer  à  M.  Lemontier,  c'était  le  père  Ono- 
rio,  le  capucin  romain  qui,  par  son  influence,  avait  renouvelé  à  sa 
manière  l'&me  de  Moreali  et  bien  d'autres. 

Le  portrait  de  ce  religieux  se  trouve  assez  nettement  tracl  dans  la 
lettre  onzième  de  cette  collection,  écrite  par  Moreali  à  M"*  La  Quintî- 
nie.  Si  le  lecteur  veut  s'y  reporter  en  cas  d'oubli ,  il  saura  aussi  bien 
que  nous  par  quelles  épreuves  avait  passé  la  croyance  de  l'abbé, 
quelles  ambitions  légitimes  et  nobles  avaient  été  refoulées  et  frois- 
sées en  lui  par  le  joug  somnolent  de  l'infaillibilité  papale,  ressource 
puérile,  mais  unique  et  dernière,  de  l'orthodoxie  agonisante;  quels 
dégoûts  mortels  il  avait  éprouvés  en  se  retrouvant,  privé  de  persua- 
sion intime,  en  face  de  cette  loi  aveugle,  sourde  et  muette;  enfin 
quel  désespoir  exalté  l'avait  jeté  dans  les  bras  du  père  Onorio,  un 
des  derniers  saints  de  cette  orthodoxie  ruinée,  un  esprit  passionné, 
une  vie  austère,  une  parole  saisi3sante,  mélange  d'inspiration  et 
d'égarement,  le  cynisme  enthousiaste  de  la  démission  humaine. 

Il  avait  fallu  à  la  vive  intelligence  de  Moreali,  à  bout  d'efforts,  le 
refuge  de  cette  folie  sacrée  pour  ne  pas  abjurer  toute  croyance.  H 
eût  fait  de  vaines  tentatives  pour  accepter  la  moderne  philosophie 
spiritualiste,  confuse  encore  à  bien  des  égards,  mais  édairée  d*en 
haut,  née  du  divin  principe  de  la  liberté,  nourrie  de  la  notion  du 
progrès  et  en  pleine  route  déjà  vers  les  vastes  horizons  de  l'avenir. 
Cette  philosophie  se  personnifiait  devant  lui  dans  M.  Lemontier  et 
dans  son  fils.  Il  était  ébloui,  effrayé,  indigné  de  la  force  de  cette 
réaction  contre  les  doctrines  de  mort  du  père  Onorio,  son  dernier 
asile.  U  était  trop  intelligent  et  trop  instruit  pour  ne  pas  se  sentir 


Digitized  by 


Google 


MADEHOISEUE  LA  QUUrrmiE.  7 

débordé  et  entraîné  :  cette  réaction,  on  eût  pu  la  paralyser  en  fai* 
sant  entrer  ses  lumières  et  ses  forces  dans  le  domaine  de  la  foi;  mais 
Féglise  ne  veut  pas  de  ce  concours  hétérodoxe,  et,  comme  elle,  Ho- 
reali  avait  en  lui  la  haine  des  hommes  libres  et  des  écrits  nouveaux, 
cette  robe  de  Nessus  du  prêtre  qui  a  vaillamment  combattu  toute  sa 
vie,  et  qui  meurt  torturé,  consumé,  sans  avoir  pu  vaincre. 

Horeali,  esprit  entreprenant  et  toujours  spontané  quand  même, 
était  venu  en  Savoie  avec  de  grandes  illusions.  11  avait  cru  triom- 
pher aisément  des  velléités  de  Lucie  pour  le  mariage.  On  a  vu  qu'il 
comptsdt  fonder  un  couvent  d'hommes  en  même  temps  qu'elle  fonde* 
rait  un  couvent  de  femmes,  et  qu'il  voulait  donner  au  père  Onorio  la 
direction  du  premier,  se  réservant  pour  lui-même  tacitement  celle 
du  second.  Il  était  riche,  et  le  saint-siége  l'avait  autorisé  à  fonder 
son  établissement  religieux  dans  ce  pays  de  Savoie,  qui  pouvait  un 
jour  ou  l'autre  être  envahi  par  l'esprit  gallican  en  se  trouvant  an- 
nexé à  la  France.  Pour  traiter  de  l'achat  d'unepropriété  convenable 
sans  trop  donner  l'éveil  à  l'esprit  d'opposition  que  le  prêtre  sup- 
pose toujours  déloyal,  Moreali  s'était  fait  autoriser  à  prendre  l'ha- 
bit séculier.  On  pensait  peut-être  aussi  que  les  fidèles  de  Savoie 
étaient  aussi  jaloux  de  leurs  intérêts  que  les  autres,  et  que  tout 
vendeur  exploiterait  la  circonstance. 

Ce  n'était  pas  là,  dira-t-on,  une  raison  suffisante  pour  que  l'abbé 
prit  tant  de  précautions  et  voulût  cacher  jusqu'à  son  nom.  En  effet; 
U  en  avait  donc  une  autre.  Il  Tavsdt  dite  à  Emile,  et  il  n'avait  pas 
menti.  Il  craignait,  sinon  pour  ses  jours,  du  moins  pour  sa  liberté 
d'action,  car  il  avait  sujet  d'appréhender  quelque  violent  scandale 
venant  entraver  ses  projets.  Ne  la  connait-on  pas  maintenant,  cette 
raison?  Il  savait  que  le  général  La  Quintinie  lui  avait  voué  de  mor- 
tels ressentimens,  et  U  se  disait  que  M.  de  Turdy,  malgré  son  grand 
âge,  n'avait  peut-être  pas,  comme  M"*  de  Turdy,  oublié  son  nom.  H 
fallait  voir  Lucie,  la  convaincre,  obtenir  par  l'enchantemerit  de  la  pa- 
role ce  que  ses  lettres  n'avaient  pu  opérer.  Lucie  se  refuserait  peut- 
être  à  des  rendez-vous,  à  des  conférences  mystérieuses.  Il  fallait 
pénétrer  à  tout  prix  jusqu'à  elle.  L'abbé  avait  réussi. 

Et  pourtant  U  avait  failli  échouer.  Sa  première  rencontre  avec  le 
général  chez  M"*"  de  Turdy  avait  été  orageuse.  Il  avait  audacieuse- 
ment  provoqué  cette  rencontre  en  se  faisant  reconnaître  et  accepter 
par  la  vieille  tante,  après  l'avoir  fascinée  et  conquise  par  ses  soins. 
C'avait  été  l'affaire  de  peu  de  jours.  Moreali  avait  d'exquises  et 
diastes  séductions  dont  il  connaissait  la  puissance.  Se  fiant  donc  à 
lai-même  de  plus  en  plus,  il  avait  prié  la  tante  de  le  faire  dtner 
avec  le  général  à  l'insu  de  M.  de  Turdy  et  de  Lucie.  On  a  vu  que  le 
général  s'était  rendu  à  l'appel  d'un  billet  mystérieux.  Le  général 
avait  dîné  et  passé  la  soirée  avec  lui  sans  le  reconnaître.  Il  ne  Ta- 


Digitized  by 


Google 


8  BBYUE  DES  DEUX   MONDES. 

vait  pas  vu  depuis  plus  de  vingt  ans ,  et  même  il  l'avait  rarement 
vu,  bien  que  Horeali  eût  été  Farbilre  secret  de  ses  destinées  con- 
jugales. 

Vers  onze  heures  du  soir,  M"'  de  Turdy  étant  rentrée  dans  ses 
appartemens  et  le  général  prolongeant  la  veillée  avec  Taimable  et 
pieux  séculier  qui  Favait  convenablement  sondé  et  assoupli  depuis 
quelques  heures,  Moreali  s'était  fait  raconter  la  vie  et  la  mort  de 
Û»»  La  Quintinie.  Il  avait  vu  combien  le  temps  avait  amorti  cette 
douleur,  et  il  avait  saisi  les  secrètes  opérations  de  la  conscience  du 
général.  Longtemps  celui-ci  s'était  reproché  la  mort  de  sa  femme 
comme  un  résultat  de  sa  faiblesse  envers  le  prêtre.  Devenu  dévot 
par  vanité,  pour  marcher  de  pair  au  sortir  du  sermon  et  de  la  con- 
férence avec  certains  officiers  supérieurs  de  vieille  roche  et  pour 
recevoir  les  cajoleries  des  évoques  et  de  leur  suite,  il  avait  tout  à 
coup  découvert  que  la  mort  de  sa  femme  avait  été,  non  celle  d'une 
victime,  mais  celle  d'une  sainte,  et  il  s'était  fait  à  ses  propres  yeux 
un  mérite  de  ce  qui  avait  été  si  longtemps  un  sujet  d'humiliation  et 
un  remords.  Moreali  le  trouva  donc  suffisamment  préparé,  et  l'abbé 
Fervet  se  révéla. 

Un  sentiment  humain,  un  reste  de  dignité  virile,  un  dernier  bat- 
tement de  cœur  pour  la  femme  qu'il  avait  aimée  rendirent  le  géné- 
ral furieux  et  menaçant  pendant  quelques  minutes.  Moreali,  non 
moins  ému,  lui  offi-it  sa  poitrine  en  lui  disant  qu'il  mourrait  avec 
joie  pour  avoir  travaillé  sincèrement  à  sauver  Tâme  de  M""  La  Quin- 
tinie. Le  général  pleura,  s'humilia  et  demanda  à  l'abbé  de  le  con- 
fesser et  de  l'absoudre,  ce  qui  fut  fait  en  l'oratoire  du  comte  dé 
Luiges,  à  Chambéry,  lelendemain  matin.  L'abbé  Fervet  n'avait  ja- 
mais cessé  de  confesser  les  hommes. 

Dès  ce  moment,  le  général,  heureux  d'avoir  trouvé  une  volonté  à 
mettre  à  la  place  de  la  sienne  quand  celle-ci  chancelait,  et  un 
homme  de  mérite  et  de  science  à  opposer  à  ce  qu'il  appelait  l'er- 
gotage philosophique  d'Emile,  appartint  corps  et  âme  à  son  ancien 
persécuteur,  à  son  ancien  ennemi,  à  l'homme  dont  l'influence  spiri- 
tuelle avait  failli  empêcher  son  mariage  et  soulevé  depuis,  dans  son 
cœur  incertain  et  troublé,  des  tempêtes  d'indignation  et  de  jalousie. 

Pendant  ces  opérations  de  l'abbé,  le  capucin  était  en  route.  Il 
était  appelé  pour  prendre  connaissance  d'une  propriété  que  Moreali 
avait  commencé  à  marchander  et  qu'il  voulait  savoir  appropriable 
aux  desseins  de  l'anachorète.  Moreali  hésitait  maintenant  dans  la 
réalisation  de  ce  projet  en  voyant  la  résistance  de  Lucie  à  un  projet 
analogue;  mais  il  espérait  que  l'éloquence  fougueuse  et  l'aspect  fas- 
cinateur  du  saint  agiraient  sur  elle. 

Le  jour  de  l'expiration  de  la  fameuse  trêve  imaginée  par  Moreali 
pour  donner  à  Onorio  le  temps  d'arriver,  un  frère  quêteur  se  pré- 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE  LA  QUINTINIE.  0 

aenta  à  la  porte  du  manoir  de  Turdy.  On  le  fit  entrer  dans  les  cui- 
sines. Le  général  était  averti,  il  ne  bougea  pas.  Misie,  habituée  aux 
charités  de  Lucie  et  prévenue  d'ailleurs  par  Moreali,  qui  disposait 
de  ses  étroites  convictions,  alla  demander  à  sa  jeune  maîtresse  ce 
qu'il  fallait  donner  au  religieux  mendiant.  Lucie  était  dans  la  biblio- 
thèque avec  M.  Lemontier,  arrivé  depuis  peu  d'instans.  On  était  en 
train  de  servir  là  le  souper  du  grand-père,  qui  était  assez  bien  pour 
sortir  de  sa  chambre,  mais  encore  trop  faible  pour  descendre  au 
salon. 

Quand  Lucie,  tout  en  causant  avec  M.  Lemontier,  eut  envoyé  son 
aumône,  Misie  revint  lui  dire  que  ce  pauvre  frère  était  bien  fatigué, 
qu'il  avait  les  pieds  en  sang,  et  qu'il  demandait  à  coucher  sur  une 
botte  de  paille  dans  un  coin  du  vieux  château  ou  des  écuries. 

—  Qu'on  lui  donne  un  lit,  une  chambre,  un  bon  souper  et  tout 
œ  qu'il  voudra,  répondit  Lucie.  —  Et  elle  se  remit  à  parler  d* Emile 
avec  M.  Lemontier. 

Elle  était  heureuse  de  le  voir  enfin,  cet  homme  d'une  sereine  in- 
telligence, d'une  vaste  érudition  et  d'un  caractère  aussi  pur  que  son 
esprit.  C'était  un  de  ces  persévérans  chercheurs  de  lumière  que  le 
vulgaire  de  tous  les  temps  discute,  raille,  critique  ou  injurie,  mais 
qui,  plus  ou  moins  d'accord  entre  eux,  creusent  en  chaque  siècle 
plus  profondément  le  sentier  dont  l'avenir  fait  de  larges  voies.  Il 
n'avait  pas  l'orgueil  de  l'apostolat  et  ne*  se  croyait  pas  un  révéls^ 
teur.  Nulle  intelligence  n'était  plus  modeste,  nul  extérieur  plus 
simple.  Sa  parole  était  douce,  claire,  sans  ornemens  inutiles.  11 
écoutait  plus  qu'il  ne  démontrait.  Son  esprit  était  toujours  occupé 
de  comprendra  afin  de  juger  sans  passion  et  de  conclure  sans  par- 
tialité. Et  sous  cette  tranquillité  d'âme  il  y  avait  de  la  vraie  force, 
on  indomptable  courage,  des  trésors  de  bonté,  une  patience  inal- 
térable. 

Bien  qu'Emile  eût  parlé  de  son  père  avec  enthousiasme,  Lucie 
ne  le  trouva  pas  au-dessous  de  ce  qu'elle  avait  rêvé,  car  Emile  l'a- 
vait avertie  de  l'étonnante  simplicité  de  ses  manières;  il  lui  avait 
prédit  qu'au  lieu  d'être  éblouie,  elle  serait  charmée.  Lucie  se  sen- 
tadt  aussi  à  l'aise  avec  M.  Lemontier  que  si  elle  l'eût  toujours  connu. 
Déjà  elle  l'avait  présenté  au  vieux  Turdy,  qui  l'avait  reçu  avec  une 
joie  expansive,  et  qui  maintenant  s'habillait  pour  venir  passer  une 
ou  deux  heures  avec  eux  avant  de  retourner  à  sa  chambre  de  malade. 

Le  général,  avec  qui  Lucie  avait  dlnë,  ne  paraissait  pas.  M.  Le- 
montier lui  fit  demander  par  Misie  la  permission  d'aller  le  saluer. 
Le  général  fit  répondre  qu'après  le  souper  de  M.  de  Turdy  il  atten- 
drait le  nouvel  hôte  au  salon.  M.  Lemontier  ayant  complété  toutes 
les  notions  que  devaient  lui  fournir  Lucie  et  son  grand-père,  des- 
cendit au  salon  et  y  trouva  le  général  flanqué  du  capucin.  Ce  n'était 


Digitized  by 


Google 


10  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  le  moment  de  causer  d'affaires  :  Taffectation  du  général  à  ne  pas 
congédier  ce  vieillard  silencieux  et  fatigué  prouva  de  reste  à  M.  Le^ 
montier  qu'on  reculait  pour  ce  jour-là  devant  les  explications. 

Mais  quel  était  ce  nouveau  personnage  inconnu  à  Lucie  et  qui  se 
trouvait  subitement  lié  avec  le  général?  Un  passant?  un  pèlerin  re- 
cevant rhospitalité  d'un  jour,  ou  un  espion  de  Moreali?  M.  Lemon- 
tier,  qui  l'examinait  tout  en  causant  de  choses  d'un  intérêt  général 
avec  M.  La  Quintinie,  comprit  vite  que  ce  n'était  ni  un  passant  ni 
un  intrigant,  mais  une  sorte  de  missionnaire  de  bonne  foi.  L'homme 
était  très  vieux  ou  très  usé  par  les  austérités.  Sa  figure  commune 
et  terne  avait  tout  à  coup  de  grands  éclairs  sans  cause  apparente. 
L'œil  éteint  tenait  assoupies  des  flammes  qui  s'échappaient  comme 
des  décharges  de  lumière  électrique.  Le  front  très  élevé,  serré  aux 
tempes,  contrastait  dans  sa  nudité  avec  le  front  court  et  large  du 
général. 

Il  était  vêtu  de  bure  et  souillé  de  poussière,  sa  peau  et  ses  vête- 
mens  diOéraient  peu  de  couleur.  Il  exhalait  une  odeur  de  terre  et 
d'humidité.  Il  parlait  mal  le  français  et  paraissait  le  comprendre  plus 
mal  encore.  En  revanche,  il  ne  comprenait  pas  du  tout  l'italien  que 
le  général  s'efforçait  de  lui  parler.  Assis  près  de  la  fenêtre  ouverte, 
il  avait  peut-être  froid,  mais  il  ne  s'en  apercevait  pas  ou  ne  s'en 
souciait  pas.  Il  appartenait  à  ce  tempérament  insensible  ou  invulné- 
rable qui  est  propre  aux  exaltés,  aux  martyrs  et  aux  fous. 

M.  Lemontier  observait  son  profil  socratique,  évidé  pour  ainsi 
dire,  comme  si  la  maigreur  des  jeûnes  n'eût  laissé  en  saillie  que  les 
lignes  osseuses  et  emporté  la  trace  de  tous  les  instincts.  Le  front 
seul  avait  poussé  en  hauteur,  et  par  là  ce  n'était  plus  Socrate,  mais 
quelque  chose  de  plus  et  de  moins,  un  Indien ,  un  stylite.  Le  père 
d'Emile  sentit  que  l'homme  n'était  pas  méprisable,  et  il  lui  parla  en 
bon  italien  bien  rhythmé.  Une  lueur  de  satisfaction  éclaira  les  traits 
du  pauvre  moine,  qui,  fourvoyé,  ennuyé  et  résigné,  s'était  changé 
en  statue. 

Il  raconta  naûvement  à  M.  Lemontier  qu'il  venait  de  Frascati, 
qu'il  avait  voyagé  en  chemin  de  fer,  par  mer,  en  diligence  et  à  pied. 
De  tout  cela  nul  étonnement,  nul  souci.  Du  changement  de  pays 
et  de  climats  aucune  préoccupation.  Mulle  remarque  sur  son  che- . 
min.  Il  avait  marché  dans  ses  pensées ^  disait-il;  il  n'avait  rien  vu. 

—  C'est  très  beau  de  marcher  ainsi,  lui  dit  M.  Lemontier,  quand 
les  pensées  sont  nobles.  Vous  pensiez  à  Dieu? 

—  A  Dieu  toujours  et  à  beaucoup  de  petites  choses  que  je  deman- 
dais à  Dieu  de  m'expliquer. 

—  Par  exemple? 

—  D'abord  pourquoi  l'on  tient  à  aller  vite ,  comme  si  l'on  croyait 
avancer  en  changeant  de  place! 


Digitized  by  VjQOQ IC 


MADEMOISELLE  LA  QUIIHINIE.  11 

—  Dieu  VOUS  a-t-il  répondu  ? 

—  Oui,  il  m'a  dit  que  cela  ne  servait  de  rien,  et  que  la  mort  de^ 
meurant  partout,  il  n'était  pas  besoin  de  se  hâter  pour  la  rencon- 
trer. 

—  Et  que  lui  demandiez-vous  encore? 

—  Si  les  anges  voyagent. 

—  Et  Dieu... 

—  Dieu  m'a  dit  qu'ils  allaient  plus  viteique  la  vapeur« 

—  Aussi  vite  que  la  pensée? 

—  Encore  plus  vite,  plus  vite  que  le  mal,  aussi  vite  que  la  grâcel 

—  Très  bien  !  Si  le  bien  va  plus  vite  que  le  mal,  le  mal  sera  donc 
devancé  et  réduit  à  l'impuissance? 

—  Cela,  c'est  un  mystère.  J'y  ai  songé  quelquefois. 

—  Avez-vous  questionné  Dieu  là-dessus? 

—  Non;  il  m'eût  dit  que  cela  ne  me  regardait  pas.  J'ai  un  jour  à 
vivre! 

L'entretien  continua  sur  ce  ton,  M.  Lemontier  examinant  le  cer- 
veau de  ce  moine  comme  un  produit  curieux  du  travail  ascétique, 
le  morne  répondant  par  sentences  obscures  et  malignes  comme 
celles  d'un  sphinx. 

C'était  au  tour  du  général  à  ne  pas  comprendre.  Il  s'évertuait  à 
saisir  im  mot  dans  chaque  phrase,  se  demandant  d'où  venait  à 
l'homme  mbverst'f  cette  audace  tranquille  d'interroger  un  saint.  Son 
ëtonnement  devint  de  la  stupeur  quand,  au  bout  de  vingt  minutes, 
le  capucin,  qui  n'avait  pu  échanger  avec  lui  dix  paroles,  et  qui  lui 
marquait  une  extrême  froideur,  parut  s'être  pris  d'abandon  et  de 
B}inpatbie  pour  M.  Lemontier,  et,  tout  en  se  retirant,  lui  tendit  la 
main  en  échangeant  avec  lui  le  souhait  de  felicmima  nolle.  Puis  il 
revint  sur  ses  pas  et  lui  demanda  si  sa  fille  était  malade,  qu'il  ne 
l'avait  pas  vue?  Il  prenait  M.  Lemontier  pour  le  père  de  Lucie,  ce 
que  H.  La  Quintinie  avait  pu  lui  expliquer  à  cet  égard  ayant  été 
complètement  perdu.  M.  Lemontier  ne  marqua  pas  de  surprise  et 
profita  du  quiproquo  pour  s'instruire.  Sûr  de  n'être  pas  compris  du 
général,  qui  le  suivait  la  bouche  béante,  U  demanda  à  son  tour  au 
capucin  s'il  connaissait  la  signora  Lucia. 

—  Non,  dit  l'autre,  mais  elle  m'a  fait  l'aumône  et  accordé  l'hos- 
pitalilé.  On  dit  qu'elle  est  charitable  et  pieuse.  J'aurais  voulu  la 
remercier.  On  m'a  dit  qu'elle  savait  très  bien  ma  langue,  elle  aussi. 

—  Nous  y  voilà,  pensa  M.  Lemontier.  Il  promit  au  moine  qu'il  la 
verrait  le  lendemain  matin,  —  car  vous  ne  comptez  point  partir 
demain?  ajouta-t-il. 

—  Non,  s'il  est  vrad  que  vous  ayez  besoin  de  moi  îci^  répondit  le 
père  Onorio  complètement  dupe  de  son  erreur  de  personnes.  Je  vnis 
où  Ton  m'appelle,  comme  je  sors  d'où  Ton  me  chasse.  On  m'a  dit 


Digitized  by 


Google 


12  EETUE  DBS  DEUX  MONDES» 

qu'un  père  me  réclamait ,  c'est  vous?  et  qu'un  grand-père  voulait 
jne  battre,  où  est-U?  Me  voilà!  Qu'il  en  soit  ce  que  Dieu  voudra, 
mon  pauvre  corps  est  à  lui  et  ne  vaut  pas  la  peine  qu'il  le  protège. 

Il  s'en  alla  sur  cette  plaisanterie  en  souriant  d'un  air  lugubre  et 
doux. 

Le  général  eût  bien  voulu  savoir.  M.  Lemontier  lui  fit  payer  sa 
réserve  en  lui  répondant  d'une  manière  évasive  et  en  se  hâtant  de 
prendre  congé  de  lui  jusqu'au  lendemain. 

—  Vous  retournez  à  Aix?  dit  le  général  sèchement. 

—  Non,  mon  fils  n'y  est  plus,  et  M.  de  Turdy  m'a  engagé  à  pas- 
ser quelques  jours  chez  lui. 

—  Ahl  monsieur  votre  fils... 

—  Est  allé  m'altendre  chez  moi. 

—  Alors...  nous  causerons... 

—  Quand  il  vous  plaira,  général,  répondit  M.  Lemontier  en  re- 
prenant le  chemin  de  la  bibliothèque,  où  Lucie  l'attendait. 

.  —  Ce  diable  d'homme!  pensait  le  général  en  se  couchant.  Il  était 
si  pressé  de  parler,  et  il  semble  que  ce  moine  lui  en  ait  ôté  l'enviel 
Pourquoi  donc,  sac  à  laine!  ai-je  oublié  tant  que  cela  l'italien,  que 
Je  croyais  savoir?  —  Il  s'endormit  en  feuilletant  un  vocabulaire  de 
poche  à  Tusage  des  commençans. 

M.  Lemontier  conseilla  à  Lucie  de  voh'  et  d'écouter  le  moine,  de 
le  laisser  catéchiser,  et  de  faire  accepter  à  M.  de  Turdy  la  pré- 
setnce  de  cet  apôtre  dans  sa  maison  pendant  le  temps  nécessaire. 
Et  même,  ajouta-t-il,  il  n'est  pas  impossible  que  je  vous  demande 
de  rappeler  Moreali.  Vous  avez  peut-être  été  un  peu  vite;  il  eût 
mieux  valu  ne  pas  le  chasser.  Je  suis  là,  je  veille,  et  je  me  charge 
de  recevoir  tous  les  assauts.  Nous  devons,  je  crois,  au  lieu  d'entre- 
tenir les  craintes  et  Tirritation  du  grand-père,  l'amener  à  sourire  de 
cette  vaine  persécution  et  à  la  laisser  s'user  d'elle-même  autour  de 
lui.  Du  moment  que  vous  êtes  sauvée  de  l'entraînement  religieux, 
nous  sommes  tous  sauvés.  Il  ne  s'agit  plus  que  de  faire  avorter  les 
crises  sans  les  trop  éviter.  Donnez  de  la  gatté  et  un  peu  de  malice 
prudente  au  grand-père;  je  vous  réponds  qu'appuyé  sur  nous,  et 
sûr  de  vous  désormais,  il  retrouvera  des  forées  dans  ce  petit  exer- 
cice de  sa  vitalité. 

M.  Lemontier  ne  se  trompait  pas.  Dès  le  lendemain,  M.  de  Turdy 
était  sous  les  armes,  enchanté  d'avoir  à  travailler,  lui  aussi,  au  ra- 
chat de  la  liberté  de  sa  petite-fille,  et  assez  fort  pour  reprendre  ses 
habitudes. 

Le  capucin  réclama  un  entretien  avec  Lucie.  On  le  reçut  au  salon, 
toute  la  famille  présente.  Là  Lucie  refusa  d'entendre  aucune  exhor- 
tation secrète,  mais  elle  s'engagea  à  écouter  le  moine  aussi  long- 
temps qu'il  lui  plairait  de  parler  sans  que  ni  elle»  ni  M.  Lemontier, 


Digitized  by 


Google 


M&DEKOffilLU;  Là  QTnNTimX.  iS 

m  8cm|;nnd-père  se permissentun  mot  d'interraption.  Gela  nefair 
aiât  pas  le  compte  du  général,  qui  craignait  que  l'orateur  n'eût  pas 
ses  coudées  franches;  mais  Onorio  fit  bien,  voir  qu'il  ne  s'embarras-» 
sait  de  rien  et  qu'il  méprisait  profondément  les  subterfuges.  Il  était 
Fantithëse  du  jésuitisme,  il  était  l'anachorète  des  anciens  jours;'  il 
en  avait  la  foi,  la  vigueur  et  la  science  tbéologique.  Seulement  cet 
homme  du  passé  transporté  au  xix*  siècle,  n'ayant  plus  sa  raison 
d*être,  chantait  dans  le  vide,  et  l'écho  de  sa  voix  retournait  sur  lui- 
même  sans  rien  ébranler  de  solide  au  dehors. 

Q  parla  avec  une  grande  abondance  de  cœur  pourtant,  car  il  avait 
personnifié  Dieu  à  son  image;  il  s'entretenait  avec  lui  d'égal  à  ^;al, 
tantôt  avec  une  tendresse  touchante,  tantôt  avec  une  trivialité  co- 
mique. Il  aimait  ce  Dieu  de  sa  façon  à*  l'exclusion  abaolue  et  complète 
de  tout  être  réel.  Il  dialoguait  avec  lui  à  la  manière  des  sibylles,  ré- 
pétant ses  réponses  sans  nul  souci  de  les  rendre  ridicules  en  les 
traduisant  mal  à  l'assistance,  se  livrant  à  une  pantomime  comique 
parfois  et  parfois  sublime  de  persuasion  et  de  simplicité.  Il  dit  des 
choses  admirables  et  des  choses  révoltantes.  Il  fut  éloquent  et  pué- 
ril. Le  vieux  Turdy  riait  à  son  aise;  l'orateur  n'y  faisait  pas  la 
moindre  attention.  Le  général  admirait  de  confiance,  devinant  au 
geste  et  à  l'inflexion  apparemment  que  tout  devait  être  magnifique. 
M.  Lemontier  était  attentif,  et  quand  il  y  avait  à  louer,  il  laissait 
échi^per  un  mot  d'approbation  qui  étonnait  grandement  le  général. 
Lude  étût  grave  et  triste;  elle  sentait  profondément  le  néant  de 
cette  doctrine  de  mort  dont  un  représentant  sincère  et  courageux 
lui  disait  le  dernier  mot.  Elle  avait  traversé  avec  dégoût  les  trans- 
actions de  mauvaise  foi  de  la  propagande,  elle  entendait , mainte- 
nant la  parole  d'orthodoxie,  lé  de  profundh  de  l'humanité,  la  né- 
gation de  la  vie  divine.  On  ne  déserte  pas  sans  un  reste  de  frayeur 
-et  de  regret  l'autel  refroidi  dont  on  a  longtemps  couvé  la  flamme 
et  guetté  le  réveil.  Ce  regret  fut  le  dernier.  Quand  le  capucin  eut 
fini  de  prêcher  le  renoncement  absolu,  elle  lui  dit  simplement  : 
.  —  Je  vous  remercie,  père  Onorio,  vous  m'avez  ramenée  au  vrai 
Dîeut 

Le  grand-père  et  M.  Lemontier  l'avaient  comprise.  Le  capucin, 
exténué  de  fatigue,  se  retira  en  bénissant  l'assistance.  Le  général 
crut  triompher;  il  prit  le  bras  de  M.  Lemontier  et  l'emmena  dans  le 
jardin. 

—  Eh  bieni  lui  dit-il,  est-ce  que  ce  n'est  pas  concluant,  ce  que 
TOUS  venez  d'entendre? 

—  Concluant  pour  le  suicide,  répondit  M.  Lemontier. 
'     —  Gomment?  quoi?  il  a  parlé  sur  le  suicide? 

H.  Lemonti^  résuma  clairement  le  discours  du  capucin  et  en  fit 
toucher  du  doigt  toutes  les  conséquences  au  général.  —  La  plus 


Digitized  by 


Google 


lA  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

grave,  ajouta-t-U,  serait  que  M"*  La  Quintmie  eût  été  pe;-suadée 
sans  retour»  car  elle  se  fersdt  religieuse  dès  demain.  Est-ce  votre 
iatention  qu'il  en  soit  ainsi,  général? 

-^  Non  pas,  sac  à  laine!  jamais I*..  Biais  croyez-vous  réellement 
que  ce  moine,  au  lieu  de  lui  parler  raison,  lui  ait  conseillé  de  faire 
desvœux? 

—  U  nous  Ta  conseillé  à  tous,  et  à  vous  tout  le  premier. 

—  A  moi  !  à  moi  I  Moi,  me  faire  capucin  7. . . 

—  Au  nom  de  la  logique  certes. 

—  Mais  vous  vous  moquez? 

—  Je  vous  donne  ma  parole  d'honneur  que  tout  ce  que  nous  fai- 
sons sur  la  terre  est  péché  au  dire  de  ce  prédicateur.  Votre  habit 
propre  et  commode  eét  un  péché,  le  dîner  sain  et  copieux  que  vous 
prendrez  tantôt  est  un  péché.  Votre  santé,  votre  activité,  votre  au- 
torité, votre  prière,  votre  croyance,  votre  affection  paternelle,  votrt 
jOlle  dle-méme,  tout  est  péché  en  vous  et  autour  de  vous. 

—  Eh  bieni  alors...  que  veut-il  donc  que  je  devienne? 

—  Ce  qu'il  est  lui-même,  un  spectre,  un  cadavre,  rien! 

—  Tenez,  monsieur  Lemontier,  reprit  le  général  en  arpentant  les 
allées  à  grands  pas,  je  sais  qu'il  y  a  des  exagérés ;...  il  y  en  a  par- 
tout!. ••  Vous  êtes  un  libéral...  Vous  savez  bien  qu'il  y  a  des  jaco- 
bins?... On  m'avait  vanté  ce  moine  comme  très  éloquent... 

—  U  l'est. 

—  Il  parait,  vous  l'avez  applaudi;  mais  vous  ne  l'avez  pas  goûté 
pour  ça,  et  ce  n'est  pas  l'homme  qu'il  fallait.  Je  vais  le  renvoyer.;. 

—  Je  doute  que  M.  de  Turdy  y  consente.  Cette  éloquence  Ta 
diverti... 

—  Oui,  c'est  un  athée,  luit  il  a  ri  tout  le  temps!  Il  ne  faut  pas 
que  la  religion  prête  à  rire  ! 

—  Vous  eussiez  ri  de  même...  si  vos  oreilles  eussent  été  plus  ha- 
bituées à  l'accent  campanien  du  prédicateur. 

—  Ah  1  il  a  un  accent  particulier,  n'est-ce  pas?  C'est  donc  cela 
que  je  perds  un  peu  de  ce  qu'il  dit!  Ah  çàl  il  a  donc  été...  gro- 
tesque? 

—  Oui,  mais  avec  beaucoup  d'esprit,  et  à  dessein.  Cette  verve 
italienne  soutenait  son  raisonnement.  Il  raillait  les  incrédules,  les 
ambitieux,  les  chrétiens  tièdes,  tous  ceux  qui  prétendent  faire  leur 
salut  sans  renoncer  aux  biens  de  ce  monde  et  aux  douceurs  de  la  fa- 
mille. U  les  contrefaisait  plaisamment,  et,  prenant  ensuite  les  fou- 
dres du  Dieu  de  Job,  il  les  pulvérisait  et  les  foulait  aux  pieds.  U  ap- 
pelait le  diable  à  son  aide,  et  Dieu  commandait  à  Satan  de  torturer 
dans  l'éternité  ces  âmes  froides  ou  perverses.  Il  y  avait  du  Dante  et 
du  Michel-Ange  parfois  dans  sa  vision  de  l'enfer.  C'était  fort  beau, 
je  vous  assure,  et  j'aurai  du  plaisir  à  Fentendre  encore. 


Digitized  by 


Google 


•  MADEMOISELLE  LU  QUINTINtE.  15 

—  Ça  ne  vous  fait  donc  rien,  à  vous?  vous  ne  croyez  à  rien? 

—  Je  crob  en  Dieu,  général;  mais,  pas  plus  que  vous,  je  né  crois 
aa  diable. 

Le  général  ne  répondit  pas.  Il  pensait  à  sa  femme  que  la  peur  de 
Tenfer  avait  tuée.  Il  se  demandait  à  lui-même  s'il  y  croyait.  -^ 
L'image  d'un  démon  armé  d'une  fourche  se  présenta  devant  lui;  il 
cmt  voir  un  Kabyle  et  chercha  à  son  côté  désisuîné  son  bon  sabrt 
pour  taillader  ce  gringalet.  Puis  il  sourit,  et  dit  à  M.  Lemontier  :  -^ 
Non,  je  ne  crois  pas  au  diable  ;  c'est  un  époùvantaU  pour  les  caponsi 

Puis,  un  peu  mortifié  de  cette  concession  où  M.  Lemontier  l'avait 
entraîné,  il  reprit  avec  humeur  :' —  Hais  tout  cela  est  en  dehors  de 
nos  affaires,  monsieur  Lemontier,  et  nous  en  avons  de  sérieuses  à 
régler. 

—  Je  le  sais,  général,  et  je  suis  venu  ici  pour  m'entendre  avec 
Vods. 

— Nous  entendre,  je  ne  demanderais  pas  mieux,  sac  à  laine!  vous 
ne  me  déplaisez  pas  :  vous  me  paraissez  un  homme  bien  élevé  et  de 
bon  sens,  Emile  est  un  gentil  garçon;...  mais  c'est  un  exalté,  et  nous 
ne  pourrons  jamais  nous  entendre.  Yoilà^  j'ai  dit. 

—  Laissez-moi  dire  à  mon  tour. 

—  Qu'est-ce  que  vous  pouvez  dire?  Je  vous  connais  bien...  Je  ne 
vous  ai  pas  lu,  je  ne  suis  pas  un  savant;  mais  on  m'a  parlé  de  vous, 
vous  êtes  aussi  entêté  que  moi,  vous  n'abjurerez  pas  plus  vos  erreurs 
que  je  ne  ferai  fléchir  mes  croyances. 

—  Nous  ne  fléchirons  ni  l'un  ni  l'autre;  nous  laisserons  nos  en- 
firnd  complètement  libres. 

— ^  Vous  n'empêcherez  pas  ma  fille  de  pratiquer? 

—  Je  m'y  engage  de  la  part  d'Emile. 

—  Ah  I  voilà  quelque  chose  de  gagné!  vous  êtes  plus  sage  que 
lui,  je  le  disais  bien  I  mais... 

—  Mais  quoi,  général? 

—  Vous  la  détournerez  de  ses  devoirs;  vous  y  travaillez  déjà, 
vous  êtes  ici  pour  ça.  Hein?  vous  voyez!  on  ne  m'en  fait  pas  ac- 
crmre,  à  moi! 

—  Permettez,  général,  reprit  M.  Lemontier  avec  fermeté  :  si  je 
devais  travailler  à  modifier  les  idées  de  M"«  La  Quintihie,  je  m'en 
attribueras  le  droit,  n'en  doutez  pas,  et  ce  droit-là,  Émîle  ne  pour- 
rait jamais  l'aliéner  non  plus  pour  son  compte;  niais  nous  n'agi- 
rions pas  à  la  manière  des  catholiques;  nous  laisserions  à  Lucie 
liberté  absolue  d'écouter,  de  lire,  d'examiner  toutes  les  ihstructions 
et  toutes  les  exhortations  contraires  aux  nôtres.  D'où  viennent  les 
erreurs  iiivétérées  selon  nous?  Des  croyances  sans  examen  possible, 
sans  discussion  permise.  Que  les  prêtres  parlent  et  qu'ils  noùâ  lais* 
aent  parler,  nous  ne  demandons  pas  autre  chose. 


Digitized  by 


Google 


19  BEYUB  DES  DEUX  HORDES.  ^ 

—  Gq>9ndant>..^ Emile  lui  a  déjà  persuadé  de  renvoyer  d'ici  sob- 
directeur  de  conscience,  un  homme  excellent,  dévoué^...  qui  Vautor 
rise  à  se  marier,  pourvu  que  le  mariage  soit  chrétien  et  convenable, 

.  ^—  Je  vous  jure,  monsieur,  que  mon  fils  n'a  rien  conseillé  ik  M^'*  La , 
Quîntinie,  et  que  M,  l'abbé  Fervet... 

—  Vous  savez  son  nom  ? 

—  Oui,  général,  je  sais  beaucoup  de  choses  qui  le  concernent,  ti: 
la  preuve  que,  tout  en  travaillant  à  combattre  son  influence^  je  m: 
désire  pas  Tempêcher  de  travailler  contre  la  mienne,  c'est  que  j'aî 
déjà  demandé  à  H.  de  Tux'dy  de  lever  la  sentence  de  bannissemeiil,: 
et  à  M"'  Lucie  de  faire  bon  accueil  à  votre  protégé. 

.  —Est-ce  vrai?...  allonsl  c'est  agir  en  galant  homme,  il  n'y  a  paft. 
à  direl  Je  vais  conseiller  au  capucin  de  déguerpir  et  ialre  prier. 
Tabhé  de  reparaître. 

-r  Quant  au  capucin,  dit  M.  Lemontier  avec  une  malice  grave»^ 
prenez  garde!...  M.  l'abbé  Fervet  comptait  beaucoup  sur  lui,  et . 
M*'*  La  Quintinie  a  peu^-être  le  désir  de  l'entendre  encwe. 

Le  général  s'oublia.  —  Au  diable  le  capucin!  s'écria<*t-îL  G'eot' 
un  vieux  fou  qui  a'aura  pas  compris  les  instructions  de  Fabbé,  ou 
qui  aura  voulu  faire  à  sa  tête!...  Mais  comment  savez*vous  de  qudle 
part  il  venait  ici? 

-^  Le  bon  père  me  l'a  dit  lui-même. 

— '  Allons,  c'est  un  âne!  grommela  le  gteéral  entre  ses  dents. 

Il  courut  écrire  à  l'abbé,  et  chargea  le  père  Onorio  de  lui  porter 
la  lettre.  En  même  temps,  pour  s'en  débarrasser,  il  lui  donna  quel- 
ques louis  que  le  saint  regarda  avec  un  sourire  d'étonnement  M 
jeta  sur  la  table  en  disant  :  —  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  vendent  ; 
la  parole  de  Dieu.  J'ai  besoin  de  cinq  sous  pour  ma  journée,  on  me 
les  a  donnés,  et  je  vous  remercie.  .  ' 

n  prit  la  lettre,  son  bâton,  sa  besace,  et  partit  pour  Aix,  où^Mo- 
reali  lui  avsdt  annoncé  qu'il  le  retrouverait. 

Moreali  était  un  vivant  bien  différent  de  ce  mort.  Il  n'était  pas 
cuirassé  contre  les  outrages.  Celui  qu'il  avait  reçu  de  Lucie,  malgré 
le  soin  qu'elle  avait  pris  de  l'adoucir  en  le  reconduisant  et  Thu^ 
milité  qu'il  avait  réussi  à  lui  montrer,  saignait  au  fond  de  son 
cœur.  Il  avait  la  volonté  de  faire  prédominer  en  lui  l'esprit  de  cha- 
rité; mais  s'il  n'était  déjà  plus  assez  homme  pour  aimer  réellement, 
il  Tétait  encore  trop  pour  ne  pas  haïr.  Le  père  Onorio  vit  qu'il  re- 
culait devant  l'humiliation  de  retourner  à  Turdy  après  en  avoir  été 
chassé.  —  Que  tu  es  encore  loin  de  l'état  de  perfection,  mon  pauvre 
motifigrwre!  lui  dit-il.  —  Il  l'appelait  ainsi  pour  le  railla-  de  son- 
reste  d'attache  au  monde.  —  Tu  as  encore  besoin  de  lutter^  pour 
ne  pas  bouder  et  regimberl  Tu  ne  travailles  point,  tu  te  laisses  vivre  \ 
au  gré  du  diable I  J'ai  été  comme  toi;  mais  je  prenais  les  bons 


Digitized  by 


Google 


MADBirOlSfeLLB   U   QUINTINIE*  17 

moyens,  je  me  mortifiais,  je  portais  le  cilice...  Toi,  tu  as  toujours 
la  peau  fine  et  les  mains  blanches.  Tu  attends  les  tentation^,  au 
risque  d*y  céder,  et  quand  elles  viennent,  elles  te  trouvent  désarmer 
Je  te  le  dis  :  tant  que  tu  n'auras  pas  détruit  sans  retour  la  sensibi-^ 
Uté  du  corps  et  de  l'esprit,  tu  souffriras  sans  profit  et  sans  honneur. 

Selon  le  père  Onorio,  Fétat  de  perfection,  celui  qui  a  été  préconisé 
par  les  ascètes,  et  qui  représente  à  leurs  yeux  la  véritable  ortho-, 
dèflde^  le  premier  degré  de  la  sainteté,  c'est  d'arriver  à  ne  plus  être 
ai{>abte  ni  de  pécher  ni  de  mériter.  On  devient  une  chose,  la  chose 
de  Dieu.  H  vous  éprouve,  on  le  met  presque  au  défi  de  vous  faire 
crier,  tant  on  est  endurci  contre  toute  souffrance  humaine,  phy- 
gique  ou  morale.  11  peut  aller  jusqu'à  vous  ôter  la  foi,  comme  une 
trop  grande  compensation  et  une  trop  vive  jouissance  :  on  se  ré- 
signe, on  se  passe  de  foi,  on  devient  stupide,  tant  que  dure  l'épreuve; 
■Uttft^  pour  svbir  sans  péril  cette  épreuve  décisive,  il  faut  avoir  m 
bien  détruit  en  soi  le  goût  et  la  faculté  de  pécher  que  Satan  ne  puisse. 
rien  contre  vous.  C'est  la  victoire  de  saint  Antoine,  c'est  un  nouveau 
degré  de  sainteté. 

Aîn  ces  hommes  admettent  pour  eux  une  loi  de  progrès,  comme 
BOUS  la  réclamons  pour  les  sociétés;  mais  quel  étrange  progrès  à 
rebours  est  le  leur! 

Horeali  avait  adopté  cette  doctrine,  il  se  débattait  au  seuil  de  la 
pratique.  Il  avait  eu  trop  de  passions  et  il  avait  encore  trop  d'intel* 
ligenoe  pour  se  plier  jusqu'à  terre. 

—  Ne  me  demande  pas  de  m'humilier  devant  la  jeune  fille,  dit-il. 
Devant  le  vieillard,  devant  le  philosophe,  soit  :  j'essaierai;  mais  elle! 
jeae  le  puis,  c'est  aller  contre  la  loi  de  Dieul 

*—  Monêignarey  reprit  le  moine,  il  n'y  a  rien  à  faire  avec  toi.  La 
diair  et  le  sang  te  tiennent.  Je  m'en  retourne  à  Frascati. 

—  Non,  dit  Moreali,  j'obéirai,  je  traverserai  ce  lac,. ..  sitôt  qu'elle 
iD*aura  écrit  elle-même  ! 

—  Ab!  comme  ta  l'aimes,  gibier  de  Satan!  reprit  le  moine  avec 
raoœnt  ironique  d'un  profond  mépris.  Allons,  cède-moi  ton  ora- 
toire, je  vais  me  prosterner  là,  et  je  t'avertis  que  j'y  resterai  doaze 
heures,  douce  jours,  s'il  le  faut,  sans  bouger.  Je  m'offre  pour  toi  en 
ncrifiee,  je  ne  me  relèverai  que  quand  tu  m'auras  dit  :  —  J'y  ai  été! 

Et  il  se  jeta  par  terre  de  sa  hauteur  devant  un  autel  portatif  que 
MMeali  cachait  dans  une  petite  chambre  pour  faire  ses  dévotions, 
quel  que  fût  son  domicile. 

Le  bruit  de  ces  vieux  os  qui  résonnaient  et  semblaient  craquer 
sur  le  carreau  fit  tressaillir  Mareali.  11  releva  le  moine.  —  J'y  vais, 
dii-il«  j'y  vais  sur  l'heure  !  Prie  pour  moi,  mais  ne  m'attends  pas; 
f  y  reslern  peut-être,  mais  je  ts  jure  que  j'y  vais. 


Digitized  by 


Google 


iS  BEVOB  DES  DBUX  MONDES. 

M.  Lemontier  s'était  entendu  de  nouveau  avec  Lucie  et  son  grand* 
père.  Il  leur  avait  annoncé  Moreali,  il  les  avait  décidés  à  le  voir^  à 
l'entendre,  à  lui  laisser  la  prédication  libre.  Cette  liberté  était  là 
légitimation  et  la  garantie  de  celle  que  M.  Lemontier  aurait  lui-même 
de  répondre  à  Moreali  et  de  tenir  tête  au  général.  Le  vieux  Turdy 
comprit  tout  et  surmonta  s^  répugnances.  Moreali  avait  désiré  un 
entretien  particulier  avec  lui.  Il  fallait  savoir  le  but  de  Moreali  afin 
de  le  déjouer,  si  c'était  un  but  perfide.  M.  Lemontier  n'avait  pas 
oublié  la  remarque  sur  laquelle  Henri  Yalmare  avait  appelé  son  at-* 
tention.  Moreali  était*il  influencé  par  des  sentimens  personnels  in- 
compatibles avec  la  gravité  de  son  âge  et  les  prescriptions  de  son 
état? 

Henri  venait  d'arriver  à  Turdy,  où  on  le  retenait  à  dîner  presque 
tous  les  jours,  quand  Moreali  se  présenta.  M.  Lemontier  engagea 
Henri  à  tout  observer  avec  le  plus  grand  calme,  surtout  dans  les 
momens  où  lui-même,  accaparé  par  le  général  ou  distrait  par  quel- 
que autre  soin,  serait  forcé  de  perdre  de  vue  la  contenance  dé 
l'abbé.  Il  lui  recommanda  encore,  si  ses  soupçons  se  confirmaient, 
de  n'en  faire  part  qu'à  lui  seul  et  de  n'en  rien  écrire  à  Emile. 

Moreali  approcha  prudemment.  Il  s'arrêta  à  la  grille  du  manobr 
et  envoya  deux  cartes  à  M.  de  Turdy  et  à  Lucie,  afin  qu'ils  ne  pus- 
sent lui  reprocher  d'être  entré  sur  la  seule  invitation  du  général. 
Lucie  prit  le  bras  de  M.  Lemontier  et  alla  elle-même  recevoir  Mo- 
reali. —  Vous  venez  en  chrétien,  monsieur,  lui  dit-elle,  soyez  le 
bienvenu.  Mon  grand- père  regrette  d'avoir  méconnu  vos  inten- 
tions; mais  voici  un  nouvel  ami,  M.  Lemontier,  qui  l'a  calmé  et  per- 
suadé. Je  suis  aussi  heureuse  d'avoir  à  vous  faire  rentrer  ici  que 
j'ai  eu  de  chagrin  à  vous  en  faire  sortir. 

Moreali  s'inclina.  La  présence  de  M.  Lemontier  lui  coupa  la  pa- 
role :  il  sentit  qu'il  le  haïssait;  Emile  ne  lui  avait  pas  inspiré  d'a- 
version. Il  se  remit  vite.  Il  fut  digne,  poli  avec  ses  hôtes,  froid  et 
comme  dédaigneusement  généreux  envers  Lucie.  On  servait  le  dî- 
ner; on  l'invita  à  rester,  et  eii  attendant  le  dernier  coup  de  cloche 
il  se  promena  au  fond  du  jardin  avec  le  général.  Il  vit  bien  vite  que 
celui-ci  avait  énormément  faibli  en  son  absence.  Le  général  se  plai- 
gnait du  capucin,  il  rendait  justice  à  l'esprit  de  tolérance  de  M.  Le- 
montier, à  la  bonhomie  sans  rancune  du  grand- père,  à  la  discré- 
tion d'Emile,  qui  était  parti  afin  de  ne  blesser  personne,  à  la  docilité 
de  Lucie,  qui  ne  se  refusait  à  aucune  tentative  de  conciliation,  à 
Henri  Valmare,  qui  avait  été  initié  malgré  lui  à  des  dissentimens 
fâcheux,  mais  qui  était  un  caractère  sûr,  un  garçon  disicret.  Bref,  le 
pauvre  général  eût  bien  voulu  être  content  de  tout  le  monde  et  né 
pas  pousser  plus  loin  sa  résistance.  N'était-ce  pas  assez  d'avoir  6b^ 
tenu  que  Lucie,  en  épousant  Emile,  fût  libre  de  pratiquer? 


Digitized  by 


Google 


HADBICOI0SIXB  LA  QUINTINIE.  iO 

—  Vous  êtes  facQement  dupe^  monsieur  le  général!  répondit  Mo* 
reali.  Cela  ne  doit  point  étonner  de  la  part  d'un  caractère  chevale- 
resque comme  le  vôtre;  mais  les  devoirs  austères  de  mon  état  m'ont 
appris  à  connaître  les  ruses  de  l'incrédule  et  les  transactions  des 
mauvaises  conaciences.  Si  M.  Lemontier  accorde  toute  liberté  à  sa 
Ibtnre  beUe^lle^  c'est  parce  qu'il  sait  déjà  qu'elle  a  abjuré  cette 
fiberté  entre  les  mains  de  M.  Emile. 

—  Si  je  le  croyais?  fit  le  général  déjà  empourpré  de  colère;  mais 
sa^K)6ez-vous  à  ce  petit  Énrile  tant  d'ascendant  sur  elle?  Elle  ne 
Taime  pas,  elle  ne  m'a  jamais  dit  qu'elle  Taimât.  Elle  ne  tient  point 
à  lui!  Elle  est  femme,  elle  s'amuse  de  l'obstination  de  cet  original- 
Ut,  gui  prétend  l'obtenir  de  moi  malgré  eUe  et  malgré  vous.  E31e  est 
flattée  de  la  démarche  et  de  l'insistance  du  père,...  qu'elle  tient 
en  grande  estime  pour  ses  talens.  Elle  est  instruite,  c'est  une 
liseuse,  elle  aime  les  beaux  esprits.  Et  puis  elle  se  plaît  à  m'inquié- 
ter  et  à  me  taquiner  à  présent.  Elle  se  tient  sur  la  réserve,  elle 
m'en  veut  de  la  scène  de  Tautre  soir.  Tai  été  un  peu  emporté,  je 
m*en  accuse  et  m'en  confesse;  mais  vous  entendez  bien  que  je  ne 
peux  pas  lui  en  demander  pardon.  Un  père  est  un  père,  il  ne  peut 
pas  plus  avoir  de  torts  envers  ses  enfans  qu'un  chef  envers  ses  in- 
férieurs. 

—  C'est  ma  conviction!  reprît  vivement  Moreali,  C'est  la  loi  de 
Dieu  qui  prime  toutes  les  lois  humaines.  L'esprit  révolutionnaire  a 
en  vain  restreint  et  annulé  en  quelque  sorte  dans  ses  codes  l'auto- 
rité paternelle  :  elle  subsiste  en  son  entier  dans  la  conscience  du 
yrai  chrétien.  H'^'  La  Quintinie  invoquera  sans  doute  contre  vous 
ces  lois  civiles  qui  ont  assigné  un  âge  de  majorité,  c'est-à-dire 
d'impunité  aux  enfans  rebelles... 

—  Jamais!  s'écria  le  général,  rendu  à  ses  instincts  de  despo- 
tisme; je  la  tuerais  plutôt  ! 

*  —  Ne  parlons  pas  de  tuer,  reprit  en  souriant  Moreali;  sachons 
hous  faire  obéir  sans  éclat  et  sans  violence.  H"'  La  Quintinie  est  aux 
prises  avec  les  suggestions  de  l'esprit  du  siècle,  avec  Satan  lui- 
même. 

—  Oui,  oui,  dit  le  général,  qui  eût  bien  voulu  concilier  ses  pro- 
pres opinions  entre  elles;  Satan,  c'est  le  siècle,  vous  l'avez  dit;  c'est 
la  révolution  ! 

—  Eh  bien!  elle  est  chez  vous,  la  révolution!  reprit  Moreali.  Bile 
ronge  votre  famille  au  cœur,  et  vous  lui  avez  ouvert  la  porte.  M.  Le- 
montier  est  un  de  ses  brandons;  il  est  lancé  sur  votre  maison,  il  la 
dévorera  jusqu'au  scandale,  et  déjà  votre  fille  est  atteinte.  Qu'elle 
aime  ou  non  le  jeune  homme,  elle  veut  faire  acte  d'indépendance; 
elle  se  sépare  de  vous  aujourd'hui,  demain  elle  se  séparera  de  l'é- 
glise. Tenez,  monsieur  le  général,  je  n'ai  plus  rien  à  faire  ici,  moi; 


Digitized  by 


Google 


.20  BfiTUE  DB8  DEUX  MONDES*. 

je  suis  dédaigné,  méprisé.  C'est  tout  simple!  que  suis-je  pour 
M"'  Lucie?  Ah  !  qu'un  ami  pèse  peu  dans  la  conscience  qui  a  mé- 
connu déjà  la  voix  du  sang!  C'est  à  vous  de  voir  si  vous  voulez 
tomber  dans  ce  discrédit  devant  Dieu  et  devant  les  hommes,  d'avoir 
'  courbé  la  tête  sous  le  vent  révolutionnaire  et  d'avoir  fait  alliance 
intime  avec  les  ennemis  de  la  religion  et  de  la  société. 

Moreali  avait  touché  juste.  Le  qu'en  dira-^^n  conservateur  et 
'dévot  était  bien  plus  sensible  au  général  que  le  fait.  Quand  Moreali 
le  vit  ranimé,  il  le  calma.  Ils  se  parlèrent  à  voix  basse,  discutant 
un  plan  de  conduite.  Quand  le  dtner  les  appela,  ils  étaient  d'accord 
sur  tous  les  points. 

Le  dîner  fut  un  peu  égayé  par  l'esprit  d'Henri  Yalmare  et  la  sé- 
rénité maligne  du  vieux  Turdy.  M.  Lemontier  se  gardait  bien  des 
airs  de  triomphe.  Il  observait  Tenjouement  refrogné  du  général  et 
lisait  dans  son  attitude  grosse  d'orages  l'effet  de  sa  conférence  avec 
Moreali.  Quant  à  ce  dernier,  il  s'observait  si  bien  qu'il  fut  impossible 
de  surprendre  un  regard  de  lui  dirigé  vers  Lucie,  l'ombre  d'une 
émotion  quelconque  au  son  de  sa  voix  ou  au  frôlement  de  sa  robe* 

Après  le  dîner,  on  marcha  un  peu,  puis  on  rentra  au  salon.  Henri 
resta  dehors  avec  M.  Lemontier,  et  le  vieux  Turdy  provoqua  une 
explication  entre  le  général  et  sa  fille  en  présence  de  l'abbé.  Il  la 
provoqua  bénignement,  disant  qu'il  aurait  lui-même  voix  au  cha- 
pitre et  rien  de  plus,  qu'il  fallait  entendre  toutes  les  raisons,  que 
celles  de  l'abbé  pouvaient  avoir  leur  poids  sur  l'esprit  de  sa  petite- 
fille,  et  qu'il  ne  voulait  plus,  lui,  s'opposer  à*  ce  qu'elles  fussent 
^  écoutées  dans  tout  leur  développement.  Il  ajouta  que  si  ces  raisons 
persuadaient  Lucie,  il  retirerait  son  opposition.  11  allait  exiger  que 
son  gendre  assurât  la  même  autorité  à  la  décision  de  Lucie  lorsque 
Moreali  se  leva. 

—  Monsieur  de  Turdy  me  fait,  dit-il,  une  position  qui  m'honore 
et  dont  je  lui  suis  reconnaissant;  mais  en  dehors  de  l'autorité  pa- 
ternelle je  ne  reconnais  ici  aucune  autorité  directe.  La  mienne  est 
tellement  nulle  que  je  me  récuse.  Je  ne  me  suis  présenté  ici  que 
pour  demander  humblement  pardon  à  M.  de  Turdy  de  lui  avoir 
déplu.  Ce  pardon  m'est  généreusement  accordé,  je  n'ai  plus  qu'à 
me  retirer  sans  vouloir  courir  le  risque  de  lui  déplaire  encore. 

—  Vous  ne  me  déplairez  pas,  monsieur,  reprit  le  vieillard,  puis- 
que c'est  moi  qui  vous  provoque  à  parler.  Si  vous  vous  y  refusiez, 
je  croirais  que  vous  agissez  sans  franchise  et  que  vous  vous  réservez 
d'influencer  secrètement  le  général  sans  vous  compromettre  auprès 
de  moi. 

—  Ce  serait  m'attribuer,  dit  Moreali,  l'ascendant  d'un  esprit  fort 
sur  un  esprit  faible,  et  vous  ne  ferez,  monsieur,  ni  cet  affront  au 
caractère  du  général,  ni  cet  honneur  à  mon  mince  mérite. 


Digitized  by 


Google 


JCADBMOISELLB  LA  QUINTINIE.  21 

H.  Lemontier  ratra  fort  à  propos,  le  vieux  Turdy  allait  perdre 
patience.  ÉvideiDOient  Horeali  voulait  brouiller  les  cartes.  M.  Le- 
montier sut  apaiser  tout  le  mondé,  mais  il  ne  put  engager  l'abbé  k 
exprimer  son  opinion.  Lucie  fut  indignée  de  cette  démission  perfide. 
•^  Vous  ne  réussirez  pas,  dit-elle  à  M.  Lemontier,  à  faire  parler  un 
oracle  qui  ne  croit  plus  en  lui-même.  M.  Moreali  sent  que  sa  cause 
n'est  pas  bonne,  puisqu'il  l'abandonne. 

L'dBil  du  prêtre  s'enflamma  de  colère,  mais  sa  voix  fut  calme  et 
don  ton  obséquieux  et  railleur.  —  11  n'y  a  pas  ici,  dit-il,  de  cause 
qui  me  soit  personnelle.  Il  n'y  a  que  celle  du  devoir  qui  est  la  sou- 
mission filiale.  Que  je  déserte  ou  non  cette  cause  par  mon  silence, 
vous  ne  la  gagnerez  jamais  devant  Dieu,  mademoiselle  La  Quintinie, 
et  comme  vous  savez  cela  aussi  bien  que  moi*  il  est  de  toute  inuti* 
•lité  que  je  vous  le  rappelle. 

Lucie  provoquée  fut  sévère.  Ce  n'était  peut-être  pas  ce  que  la 
prudence  eût  conseillé;  mais  M.  Lemontier  ne  lui  avait  pas  recom- 
mandé la  dissimulation.  11  voulait  au  contraire  qu'on  forçât  l'ennemi 
à  la  franchise.  Lucie  s'en  chargea  vigoureusement.  —  Monsieur 
l'abbé»  dit-elle,  si  en  ce  moment,  au  lieu  de  me  prononcer  pour  le 
mariage,  je  me  prononçais  pour  le  cloître,  mon  père  s'y  opposerait  : 
que  me  c<mseilleriez-vous? 

—  D'obéir  à  votre  père»  répondit  l'abbé  avec  précipitation  et 
conune  se  mentant  résolument  à  lui-même. 

—  Mais  vous  m'aideriez  pourtant  à  vaincre  sa  résistance? 

—  le  me  jetterais  à  ses  genoux  pour  qu'il  vous  laissât  chercher 
n'importe  dans  quel  état  les  voies  du  salut;  mais  il  est*  des  routes 
qui  ne  conduisent  les  âmes  qu'à  leur  perte,  et  vous  n'attendez  pas 
de.  moi  que  je  supplie  votre  père  de  vous  les  ouvrir. 

Le  vieux  Turdy  allait  répliquer.  —  Entendons-nous  bien,  dit  avec 
douceur  M.  Lemontier.  H.  l'abbé  ne  regarde  pas  le  mariage  en  lui- 
même  comme  une  voie  de  perdition  :  il  estime  mieux  la  voie  du 
renoncement,  c'est  son  droit;  mais  ce  qu'il  proscrit,  c'est  le  mariage 
avec  un  hérétique,  et  mon  fils  est  un  hérétique  à  ses  yeux. 

—  N'en  faites-vous  pas  gloire,  monsieur?  reprit  l'abbé. 

.  —  Non,  monsieur,  il  n'y  a  aucune  gloire  à  protester  contre  une 
loi  qui  condanme  l'esprit  d'examen.  C'est  un  devoir  très  simple 
pour  ceux  qui  croient  que  Dieu  veut  être  compris  librement,  afin 
d'être  librement  aimé. 

—  Je  ne  me  laisserai  entraîner  à  aucune  controverse,  dit  l'abbé. 
Je  suis  venu  iQÎ  avec  le  ferme  dessein  de  ne  blesser  aucune  opipibn 
et  de  ne  blâmer  aucune  personne.  Vous  me  permettrez  de  garder 
jBes  convictions,  puisque  je  refuse  d'attaquer  les  vôtres. 

—  Ce  n'est  point  là  votre  mission,  reprit  Lucie;  vous  devez  cher- 


Digitized  by 


Google 


22  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cher  à  persuader  et  ne  pas  tant  ménager  des  amours-propres  dont 
nous  faisons  tous  si  bon  marché  devant  vous. 

—  Le  fait  est,  ajouta  M.  de  Tiirdy,  que  le  capucin  d'hier  renten7 
dait  mieux.  Il  nous  a  dit  notre  fait  sans  s'embarrasser  d'être  raillé 
pu  jeté  par  les  fenêtres.  Il  m'a  fait  rire;  mais,  en  me  traitant  de 
charogne  et  de  fumier,  il  ne  m'a  point  fâché,  et  il  a  emporté  mon 
estime,  tant  la  bonne  foi  est  une  belle  chose  I 

L'abbé  sentit  le  trait,  il  ne  broncha  pas,  et  chercha  son  chapeau 
pour  se  retirer. 

—  Encore  un  mot,  monsieur  l'abbé,  dit  le  général,  qui  recom- 
mençait à  s'effrayer  de  rester  seul;  ne  décriez-vous  pas  un  entre- 
tien particulier  avec  M.  de  Turdy?  Vous  savez  qu'il  est  assez  bien 
portant  pour  s'y  prêter,  et  qu'il  ne  refuse  plus... 

—  Je  sais  que  M.  de  Turdy  a  cette  extrême  bonté  pour  moi,  ré- 
pondit Moreali  avec  rhumilité  hautaine  dont  il  ne  s'était  pas  départi 
un  seul  instant;  mais  cet  entretien  serait  sans  objet  à  présent.  Il 
m'accusait...  de  fanatisme.  Je  suis  heureux  de  lui  avoir  prouvé  par 
ma  réserve  et  de  lui  montrer  par  ma  retraite  que  je  n'entends  pas 
livrer  bataille  contre  les  opinions  qui  prévalent  ici. 

Il  salua  et  partit.  M.  Lemontier  sentit  que  l'ennemi  se  dérobait- 
Il  espéra  un  instant  que  cette  défection  rendrait  le  général  plus  trai- 
table.  Ce  fut  le  contraire.  On  lui  avait  fait  la  leçon,  il  se  monta  pour 
en  finir  plus  vite,  et  signifia  à  Lucie  que  sa  décision  était  inébran- 
lable. Lucie  s'anima  et  déclara  encore  de  son  côté  que,  si  elle  n'é- 
pousait point  Emile,  elle  ne  se  marierait  jamais. 

—  €'e8t  comme  il  te  plaira,  répondit  le  général  irrité.  Tu  atten- 
dras ma  mort,  et,  comme  j'ai  Tintention  de  ne  pas  finir  de  si  tôt,  tu 
auras  le  temps  de  faire  tes  réflexions.  Je  regrette  que  tout  cela  se 
dise  devant  vous,  monsieur  Lemontier.  Vous  l'avez  voulu,  je  n'en 
suis  pas  moins  votre  serviteur;  mais  je  ne  peux  pas  céder.  Vous  vous 
consulterez  pour  voir  si  vous  pouvez  céder  vous-même.  C'est  l'uni- 
que solution  possible. 

Il  se  retira,  et  Lucie,  héroïque  et  tendre  avec  son  grand-père, 
l'embrassa  en  souriant.  —  Ne  vous  tourmentez  pas,  lui  dit-elle; 
ceci  est  le  paroxysme  de  T énergie  de  mon  père.  Vous  savez  bien 
qu'après  les  grandes  explosions,  les  grandes  lassitudes  le  prennent. 
Encore  quelques  jours  de  patience,  et  il  cédera. 

Mais  quand  elle  eut  reconduit  le  vieillard  à  sa  chambre,  elle  revint 
à  M.  Lemontier,  et,  se  jetant  dans  ses  bras,  elle  fondit  en  larmes. 
—  Mon  ami,  je  crois  que  tout  est  perdu,  lui  dit-eile.  Si  l'abbé  est 
parti,  c'est  parce  qu'il  s'est  assuré  que  mon  père  ne  faiblirait  plus. 

—  Courage!  lui  répondit  M.  Lemontier;  je  n'abandonne  pas  la 
partie,  moil 


Digitized  by 


Google 


lUDEMOISBULE  ÏA  QUOCTINIE.  23 

Le  général  n'avait  pas  la  dose  de  fermeté  que  lui  attribuait  Lucie» 
et  Vabbé  n'avait  point  compté  qu'il  l'aurait.  Il  avait  tourné  l'ob- 
stacle, U  s'était  réservé  d'agir  seul. 

Le  lendemain  matin,  Lucie  apprit  avec  stupeur  que  son  père  était 
parti  dans  la  nuit.  On  lui  remit  une  lettre  de  lui  ainsi  conçue  : 

a  Ces  luttes  me  fatiguent  et  me  dégoûtent.  Je  retourne  à  mon 
poste,  où  le  devoir  me  réclame.  Puisque  vous  avez  disposé  de  votre 
cœur  sans  mon  aveu,  je  cède,  mais  sous  une  condition  expresse  : 
M-  Lemontier  quittera  le  château  de  Turdy,  et  vous  entrerez  aux 
carmélites.  Vous  y  passerez  un  mois  dans  une  claustration  absolue. 
Si,  après  ce  temps  écoulé,  à  l'abri  des  mauvais  conseils  et  des  fu* 
nestes  influences,  vous  persistez  dans  votre  choi^,  je  vous  donne 
ma  ^ole  de  n'y  plus  apporter  d'obstacles. 

«  A.-g;  La  QuiNTiifiB.  » 

Lucie  eut  d'abord  un  élan  de  joie  ardente,  puis  une  peur  froide» 
sans  pouvour  se  rendre  compte  de  ce  qu'elle  redoutait.  Elle  se  dé- 
battit contre  cet  instinct  de  pusillanimité.  Elle  savait  bien  que  son 
père  était  devenu  un  peu  perfide;  mais  il  engageait  sa  parole,  il  en 
remettait  le  gage  entre  ses  mains,  il  signait  sa  lettre.  Elle  se  repro- 
cha son  doute  et  courut  trouver  M.  Lemontier. 

—  Cette  épreuve  ne  serait  rien  pour  moi  seule,  lui  dit-elle ,  mais 
je  la  trouve  atroce  pour  mon  grand-père  et  pour  Emile;  mon  père 
n'eût  point  imaginé  cela.  Ah  !  mon  ami,  l'abbé  Fervet  me  fait  peur! 
le  voilà  qui  aime  &  faire  souffrir! 

—  Lucie,  répondit  vivement  M.  Lemontier,  qu'estr-ce  que  c'est 
que  cette  claustration  des  carmélites?  Les  prêtres  ont-ils  le  droit  de 
franchir  la  grille? 

—  Non,  aucun  sans  exception. 

—  Mais  le  jour  où  vous  chantiez  dans  cette  chapelle,  M.  Moreali... 

—  Il  était  dans  le  chœur  extérieur,  séparé  du  nôtre  par  une  grille 
et  un  voile. 

—  Hais  au  confessionnal? 

—  Un  mur  sépare  la  pénitente  du  prêtre.  D'ailleurs  je  ne  me  suia 
jamais  confessée  à  l'abbé  Fervet,  et  je  ne  me  confesserai  plus  à  au- 
cun prêtre. 

—  Jamais? 

—  Jamais!  cela  ferait  souflfrir  Emile;  mais  pourquoi  me  faites- 
vous  ces  questions-là?  Que  craignez-vous  pour  moi? 

—  Je  ne  sais,  répondit  M.  Lemontier,  qui  répugnait  à  soupçonner 
l'abbé,  et  qui  ne  voulait  pas  éclairer  Lucie  sur  certains  dangers  dont 
eUe  n'avait  certes  jamais  conçu  la  pensée;  nous  voici  aux  prises 
avec  deux  honmies  bien  différons  l'un  de  l'autre,  mais  fanatique» 


Digitized  by 


Google 


2&  BEVUE  DES  DEUX   MONDES. 

tous  deux  :  Tabbé  qui  regarde  la  souffrance  comme  un  moyen  de 
salut,  le  capucin  qui  dirait  avec  une  parfaite  douceur  :  Tuez4a,  si 
elle  est  en  état  de  grâce  !  Us  ont  peut-être  des  complices  de  leur 
folie  et  des  ministres  dévoués  de  leurs  audaces.  Je  me  demandais 
si»  à  rinsu  de  votre  père,  ils  ne  pourraient  pas  vous  enlever  et  woœ 
faire  transférer  dans  un  autre  couvent  qui  serait  pour  vous  une  vé- 
ritable prison  où  votre  père  lui-même  aurait  de  la  peine  à  vous  dé«« 
couvrir.  Je  m'exagérais  sans  doute  le  danger.  On  n'enlève  ainsi  que 
les  personnes  qui  s'y  prêtent  par  leur  faiblesse  et  leur  crédulités 
Pourtant...  je  ne  suis  pas  tout  à  fait  sans  inquiétude.  On  peut  voua 
obséder,  vous  irriter  au  point  de  vous  rendre  malade,. ..  et  les  ma^ 
lades  sont  sans  défense. 

—  Oui!  répondit  Lucie  :  ma  mère!...  * 

—  N'acceptez  donc  pas  les  conditions  du  général,  reprit  M.«Ije- 
montier;  proposez-lui-en  d'autres,  auxquelles  nous  réfléchirons  en*^ 
semble  aujourd'hui.  Gagnons  du  temps,  et  ne  montrez  pas  l'impie 
tience  d'une  solution  trop  prompte. 

—  Ah  !  mon  ami,  répondit  Lucie;  je  vous  remercie  de  ce  conseil. 
Que  deviendrait  mon  grand-père  sans  vous  et  sans  moi?  Je  vous 
l'aurais  laissé  avec  confiance,...  ou  bien  à  Emile  I  Hais  on  exige  que 
vous  partiez,  et  certes  on  ne  veut  pas  qu'Emile  revienne.  Emile  ce- 
pendant ne  me  trouvera-t-il  pas  bien  lâche  de  reculer  devant  quel- 
ques  semaines  de  prison  quand  le  consentement  de  mon  père  est  à 
ce  prix? 

—  Emile  pensera,  commç  moi,  qu'en  fait  de  couvent  il  faut  se 
rappeler  ces  vers  de  La  Fontaine  : 

Je  Tois  fort  bien  comme  on  y  entre, 
Et  ne  vois  point  comme  on  en  sort. 

Ne  parlez  pas  de  cette  lettre  au  grand-père;  je  vais  tâcher  de  voir 
et  de  pénétrer  M.  Fervet. 

M.  Lemontier  se  rendit  à  Aix  et  y  trouva  l'abbé  avec  le  père 
Onorio.  Ce  dernier  fut  pour  lui  une  providence.  Incapable  de  men- 
tir et  de  louvoyer,  il  déjoua  toute  l'habileté  de  Moreali,  qui  voulait 
se  tenir  sur  la  réserve,  et  il  déclai*a  qu'à  la  place  du  général  (il  était 
maintenant  désabusé  de  son  erreur  de  personnes)  il  aurait  conduit 
sa  fille  au  couvent  de  force,  que  là  il  l'aurait  confiée  aux  carmé-* 
lites  et  soumise  chez  elles  à  un  régime  analogue  à  celui  de  la  pri- 
son cellulaire,  que  l'on  aurait  bien  vu  alors  si  l'on  n'avait  pas  les 
moyens  d'éluder  et  de  braver  les  lois  révolutionnaires  qui  prétendent 
protéger  et  délivrer  les  filles  majeures.  Pour  lui,  il  se  souciait  fort 
peu  de  ces  lois  païennes  et  socialistes;  il  était  prêt  à  prendre  toute 
la  responsabilité  de  la  révolte,  de  tous  les  prétendus  crimes  et  dé-^ 
lits  que  les  tribunaux  se  flattent  d'atteindre.  Il  ne  s'en  cacherait 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE  LA  QUINTIME.  26 

pas.  On  pouvait  l'envoyer  en  prison,  au  bagne,  à  l'échafaud,  il  irait 
en  riant;  et  si  cela  ne  sei-vait  à  rien,  si,  après  avoir  gagné  du  temps 
et  tenté  de  réduire  le  corps  et  Fesprit  de  la  pénitente  par  des  ri- 
gueuis  salutaires,  on  n* avait  pas  fait  sortir  d*elle  le  démon  qui  l'ob- 
sédait; si  euGn  la  force  publique  la  réintégrait  à  son  domicile,  alors 
00  s'en  laverait  les  mains,  on  n'aurait  rien  négligé  pour  la  sauver  et 
pobr  être  agréable  à  Dieu. 

U  fit  cette  virulente  sortie  au  grand  déplaisir  de  l'abbé,  qui  voyait 
le  danger  de  dévoiler  ainsi  ses  plans;  mais  il  la  fit,  et  nul  ne  pou- 
▼ah  Tempôcber  de  la  iaire.  Habitué  à  tonner  du  haut  de  la  chaire 
et  à  voir  son  auditoire  de  paysans  romains  frissonner  sous  les  fou- 
dres de  son  éloquence,  le  capucin  n'admettait  pas  l'idée  qu'il  pût 
donner  des  armes  contre  lui,  ou  que  Ton  osât  s'en  servir. 

M.  Uemontter  sourit  de  l'aplomb  de  ce  Barbe-Bleue  tonsuré  qui 
comptait  lui  faire  peur;  mais  ce  qui  le  frappa,  ce  fut  l'anéantisse- 
iDent  de  l'abbé,  qui  n'osait  contredire  son  maître  et  qui  s'efforçait  à 
peine  d'atténuer  l'exubérance  forcenée  de  ses  menaces.  Mis  au  pied 
du  mur  autant  par  le  capucin  que  par  M.  Lemontier,  il  avoua  qu'un 
austère  régime  de  piété  attendait  M"*  La  Quintinie  aux  carmélites; 
nais  il  se  défendit  d'avoir  tendu  aucun  piège.  Le  général  n'avait-il 
pas  annoncé  à  sa  fille  qu'elle  aurait  à  subir  l'épreuve  d'une  claus- 
tiBtion  absolue?  Quant  à  la  durée  de  l'épreuve,  il  ne  partageait  pas; 
il  n'avait  jamais  partagé,  disait-il,  l'idée  de  la  prolonger  contraire^ 
ment  au  gré  du  général.  U  l'avait  fixée  à  trois  mois,  et  il  se  flattait 
qu'au  bout  de  ce  temps  M^'""  La  Quintinie  serait  complètement  reve- 
nue au  sentiment  de  ses  devoirs. 

—  Trois  mois!  s'écria  M.  Lemontier  frappé  de  surprise.  Le  gé- 
néral a-t-il  deux  paroles?  la  sienne  et  la  vôtre?  U  n'a  demandé 
qu'un  mois,  un  seul,  entendez-vous? 

-^  Vous  faites  erreur,  dit  Moreali,  vous  avez  mal  lu. 

—  Non  pas!  l'écriture  du  général  est  fort  lisible,  reprit  M.  Le- 
montier en  tirant  la  lettre  de  sa  poche. 

La  lettre  ne  présentait  pas  d'ambiguïté.  Au  moment  d'écrire  le 
chiOre  convenu  sans  doute  avec  l'abbé,  le  courage  avait  manqué  au 
géoénJ,  l'amour  paternel  avait  parlé  plus  haut  que  le  prêtre,  peut- 
6tre  aussi  la  crsdnte  que  Lucie,  épuisée  par  une  lutte  trop  longue, 
ne  reprit  en  désespoir  de  cause  l'envie  de  se  faire  religieuse. 

Cette  défection  de  M.  La  Quintinie  mortifia  l'abbé,  qui  se  mordit 
les  lèvres.  Le  capucin  haussa  les  épaules  avec  mépris  et  demanda 
qu'on  lui  traduisît  la  lettre.  Quand  il  vit  que  le  général  y  donnait 
sa  parole  d'honneur  de  céder  au  bout  d'un  temps  déterminé,  il 
fut  indigné  et  demanda  à  l'abbé  si  cela  était  convenu  avec  lui. 
L'abbé  avoua  qu'il  avait  fait  cette  transaction  avec  les  scrupules  du 
général. 


Digitized  by 


Google 


^6  REYUE  DES   DEUX  MONDES 

—  Momignorel  lui  dit  Onorio  en  lui  lançant  un  regard  terrible, 
il  y  a  des  faibles»  des  impuissans  et  des  tiëdes  jusque  sur.les  mar?- 
<hes  de  l'autel  I 

Puis  il  tourna  le  dos  et  s'en  alla  prier,  demander  peut-être  à  son 
bon  ami,  le  petit  dieu  de  sa  feiçon,  une  inspiration  meilleure  pour 
empêcher  ce  mariage,  qu'il  considérait  comme  un  ^and  scandale 
religieux  et  comme  un  triomphe  à  arracher  aux  hérétiques. 

M.  Lemontier  tenait  enfin  l'abbé  tête  à  tête,  et  il  tenait  aussi  le 
fond  de  sa  pensée  ;  mais  il  fallait  saisir  la  véritable  cause  de  ses 
desseins,  fanatisme  ou  terreur  religieuse,  affection  trop  vive  pu  ran- 
•cune  de  prêtre  envers  Lucie.  Un  autre  soupçon  encore  avait  tra- 
versé son  esprit;  mais  il  ne  voulut  pas  s'y  arrêter,  craignant  de 
•céder  à  une  interprétation  préconçue  de  la  conduite  de  l'abbé,  et  de 
perdre  de  vue  l'objet  plus  pressant  sur  lequel  Henri  avait  appelé  la 
rectitude  de  son  examen.  Il  profita  de  l'espèce  de  confusion  où  les 
paroles  du  capucin  avaient  jeté  Horeali  pour  lui  parler  au  contraire 
avec  ménagement  et  douceur.  Il  lui  dit  qu'il  avait  assez  fait  pour 
seconder  les  vues  du  père  Onorio  et  satisfaire  sa  propre  conscience, 
«t  qu'il  serait  bien  temps  de  songer  aux  malheurs  qui  pouvaient 
frapper  M.  de  Turdy  et  Lucie  dans  cette  lutte  impitoyable.  Il  essaya 
d'émouvoir  son  cœur  et  d'y  trouver  ce  qu'il  contenait  encore  de  sen- 
timens  humains,  de  quelque  nature  qu'Us  fussent, 

L'abbé  fut  impénétrable.  S'il  n'avait  pas  la  hardiesse  et  la  puis- 
sance d'initiative  du  c^acin,  il  avait  au  besoin  la  réserve  souve- 
raine et  opiniâtre  du  prêtre  diplomate.  Rien  ne  put  l'entamer.  Il 
plaignit  en  termes  doucereux  et  glacés  les  chagrins  auxquels  s'ex- 
posait Lucie.  Il  prétendit  avoir  fait  son  possible  pour  concilier  les 
devoirs  de  son  ministère  avec  les  exigences  de  la  situation.  Il  conr 
seillait  à  Lucie  de  se  remettre  avec  confiance  aux  mains  des  saintes 
filles  du  Garmel,  et  même  de  s'exposer  avec  courage  aux  ennuis 
d'une  retraite  austère.  Si  elle  est  véritablement  attachée  à  votre 
fils,  ajouta-t-il,  qu'elle  le  lui  prouve  en  subissant  cette  épreuve  si 
courte,  et  si  elle  croit  encore  en  Dieu,  comme  elle  le  prétend, 
qu'elle  prouve  à  Dieu  son  désir  de  s'éclairer  en  s'enfermant  seule  i 
seule  avec  lui  dans  le  sanctuaire. 

—  Je  ne  lui  donnerai  point  ce  conseil,  répondit  M.  Lemontier. 
J'ai  assez  étudié  sur  pièces  l'histoire  des  couvens  pour  savoir  que 
s'ils  peuvent  abriter  des  mysticismes  sincères.  Us  peuvent  cacher 
des  fanatismes  atroces.  Lucie  est  d'une  forte  santé,  d'un  caractère 
bien  trempé  et  d'un  jugement  parfaitement  lucide;  mais  j'ignore 
jusqu'où  peuvent  aller  les  forces  d'une  femme  aux  prises  avec  l'iso- 
lement, les  menaces  et  les  persécutions.  Si  son  père  est  assez  im- 
prévoyant pour  l'y  exposer,  je  sens  qu'U  est  de  mon  devoir  de  la 
préserver,  moi,  et  je  m'oppose  au  nom  de  mon  fils  et  au  mien  à  ce 


Digitized  by 


Google 


qu'elle  accepte  le  cruel  défi  qu*^on  lui  jette.  Je  ne  veux  pas  croire, 
monsieur,  ajouta  M.  Lemoutier,  qu'un  homme  de  votre  science  et 
de  votre  mérita  ait,  comme  l'ont  cru  quelques  personnes,  troublé 
!a  raison  de  M^*  La  Quintinîé  par  la  peur  des  supplices  étemels; 
mais  si,  contrairement  à  vos  conseils  et  à  vos  intentions,  cette  mal- 
heureuse personne  était  morte  dans  l'égarement  du  désespoir,  un 
tel  exemple  devrait  vous  rendre  plus  prudent  que  vous  ne  semblez 
vouloir  Pétre  à  l'égard  de  sa  fille. 

La  figure  de  l'aJbbé  eut  une  légère  contraction  de  souffrance  ou 
de  dédain;  mais  U  n'accepta  en  aucune  façon  le  reproche. 

—  Est-il  possible,  monsieur,  répondît-il,  qu'on  ait  osé  vous  en- 
tretenir à  Turdy  de  cette  vieÛle  histoire?  S'il  y  avait  là  quelqa0 
chose  de  vrai,  le  général  m'eût-il  accordé  sa  confiance  et  son  affec*- 
tion?  Sachez  donc  la  vérité.  M*^  La  Quintinie...  Mais  j'ai  été  son 
confesseur,  et  vous  pourriez  croire  que  je  vous  raconte  ce  que  tout 
le  monde  ne  sait  pas.  Je  dois  me  taire  et  laisser  au  ^mps  et  aux  cir- 
constances le  soin  de  vous  désabuser. 

M.  Lemontier  crut  saisir  quelque  chose  de  volontaire  dans  cette 
réticence  de  l'abbé,  et  il  lui  sembla  que  celui-ci  cherchait  à  lire 
dans  ses  yeux  s'il  savait  quelque  chose  de  partîculiei^  sur  la  vie  et  la 
mort  de  M"^  La  Quintinie.  A  son  tour,  il  le  regarda  avec  une  atten- 
tion déclarée.  Il  vît  un  nuage  envahir  ce  front  de  marbre,  et  tout  à 
coup,  prenant  le  parti  de  l'attaque  à  tout  hasard  :  —  Prenez  garde, 
monsieur  l'abbé,  lui  dit-il  d'un  ton  froid  et  ferme,  prenez  biea 
garde/... 

—  A  quoi,  monsieur?  s'écria  le  prêtre,  perdant  soudainement 
tout  empire  sur  lui-même.  De  quelle  diffamation,  de  quelle  calom*^ 
nie  me  menace-t-on  à  Turdy?  Quel  libelle  préparez-vous  contre 
l'église  et  contre  moi? 

—  Si  vous  vous  emportez  sdnsî,  réporidît  M.  Lemontier  en  sou- 
riant, nous  ne  pourrons  plus  nous  entendre,  et  pourtant  j'espé- 
rais qu'au  lieu  de  nous  invectiver,  nous  nous  quitterions  emportant 
Vestime  l'un  de  l'autre.  Vous  me  refusez  la  vôtre ,  et  me  traitez 
de  libelliste?  rien  que  cela,  monsieur  l'abbé î...  Je  ne  sab  pas  ré- 
pondre, moi,  à  de  telles  accusations;  je  n'ai  pas  encore  assez  étudié 
le  vocabulaire  terrifiant  du  père  Onorio  ! 

—  Mais  que  vouliez-vous  dire,  reprit  l'abbé  pâle  et  tremblant,  en 
me  jetant  ce  défi  au  visage  :  Prenez  garde? 

—  irétait-ce  pas  la  conclusion  de  mon  plaidoyer  pour  Lucie? 
Prenez  garde  à  sa  raison,  à  sa  santé,  à  sa  vie?  Rappelez-vous  que 
sa  mère  avait  l'esprit  faible,  et  que... 

—  Et  que  quoi?...  N'ayez  pas  de  restriction  mentale,  monsieur! 

—  Yous  m'avez  donné  l'exemple,  monsieur  l'abbé  l  Permettez- 


Digitized  by 


Google 


28  REYUE   DBS   DEUX  MONDES.     ' 

moi  d'en  rester  là  et  de  remettre  toute  autre  explication  à  un  mo^ 
ment  où  vous  vous  sentirez  plus  bienveillant  à  mon  égard. 

L'abbé,  resté  seul,  se  sentit  baigné  d'une  sueur  froide.  —  Suis-je 
perdu,  se  demandait-il,  ou  ai-je  seulement  failli  me  perdre?  Le 
moment  d*agir  à  tout  prix  est-il  arrivé? 

n  se  demanda  s'il  consulterait  le  père  Onorio ,  et  il  répondit  : 
Non!  Il  ne  comprendrait  pas,  il  ne  voudrait  ou  ne  saurait...  S'il  me 
blâme...  Ah!  quand  j'aurai  arraché  ce  fer  de  ma  poitrine,  je  serai 
tout  à  Dieu  et  ne  reculerai  devant  aucune  pénitence. 

M.  Lemontier  trouva  Henri  à  Turdy.  On  tint  conseil.  Lucie  écrivît 
à  son  père  pour  lui  dire  qu'elle  se  soumettrait  à  de  plus  longues 
épreuves,  pourvu  qu'elle  n'eût  point  à  quitter  son  grand-père,  qui 
n'était  plus  d'âge  à  se  passer  de  ses  soins.  Elle  ne  parla  pas  de 
M.  Lemontier,  qui  se  réserva  d'écrire  lui-même  au  général  dès  qu'il 
pourrait  lui  fournir  quelque  preuve  palpable  des  véritables  inten- 
tions de  l'abbé.  On  écrivit  aussi  à  Emile  de  se  rendre  à  la  résidence 
militaire  du  général,  de  s'y  faire  voir,  et  de  se  tenir  prêt  à  commu- 
niquer avec  lui,  si  besoin  était. 

Après  le  dtner,  le  médecin  ayant  recommandé  à  M.  de  Turdy  de 
faire  un  peu  de  promenade  en  voiture  aux  heures  tiëdes  de  la  jour- 
née, Lucie  et  M.  Lemontier  l'emmenèrent  du  côté  de  La  Motte  et 
au-delà,  dans  les  gorges  pittoresques  qui  conduisent  aux  riches 
plateaux  herbus  de  Ronjoux,  ombragés  de  châtaigniers  séculaires. 
Henri,  ayant  à  donner  beaucoup  de  détails  et  d'instructions  à  Emile, 
resta  à  écrire  dans  la  bibliothèque. 

Quand  la  nuit  le  gagna,  il  se  disposait  à  allumer  les  bougies  ; 
mais  il  crut  entendre  des  pas  furtifs  dans  la  galerie  qui  conduisait 
aux  appartemens  de  Lucie  et  de  son  grand-père,  voisins  l'un  de 
l'autre  et  communiquant  ensemble  à  l'intérieur.  Cette  galerie  était 
parquetée,  le  plancher  craquait  faiblement  sous  des  pieds  discrets. 
La  lenteur  et  la  précaution  de  cette  marche  dans  l'obscurité  trahis- 
saient je  ne  sais  quelle  méfiance  qui  étonna  Henri. 

Il  se  tint  immobile,  jeta  son  cigare  dans  la  cheminée,  et  attendit 
dans  le  grand  fauteuil,  dont  le  dossier  dépassait  sa  tète.  Il  crut  un 
instant  à  la  tentative  de  quelque  larron.  Quelqu'un  ouvrit  douce- 
ment derrière  lui  la  porte  de  la  bibliothèque  et  s'arrêta  au  seuil, 
quelqu'un  que  Henri  ne  put  voir,  mais  dont  la  respiration  précipitée 
trahissait  l'émotion.  Dne  voix,  qu'il  reconnut  pour  celle  de  Misie, 
dit  tout  bas  :  Personne  I  On  se  retira,  et  on  marcha  plus  vite  et  plus 
franchement  vers  l'appartement  de  M.  de  Turdy.  Ces  pas  n'étaient 
plus  ceux  d'une  seule  personne.  Henri  les  laissa  s'éloigner  un  peu 
et  sortit  dans  la  galerie,  qui  était  dans  une  obscurité  complète.  H 
s'y  .tint  aux  écoutes.  La  voix  de  Misie  disait,  sans  beaucoup  de  pré- 


•  Digitized  by 


Google 


MADEHOISELLB   Lk  QUINTINIE.  29 

caolîoQS,:.  —  Entrez  ici.  Oui,  c'est  son  boudoir.  EUe  est  sortie.  Ik 
sont  tous  dehors. 

Heari'  se  rappela  être  sorti  en  effet  du  jardin  pour  voir  monter  la 
famille  eu  voiture.  U  avait  fait  quelques  pas  sur  le  chemin.  On  avait 
peat-étre  cru  qu'il  s'en  allait  à  pied  au  Bourget,  comme  cela  lui  ar-. 
rivait  souvent.  U  était  rentré  au  manoir  sans  rencontrer  aucun  do- 
mestique. Le  hasard  avait  fait  que  Misie  ne  le  savait  pas  là. 

liais  qui  donc  introduisaitr-elle  ainsi  secrètement  dans  Tapparte^ 
ment  de  sa  maîtresse?  Henri  était  trop  porté  à  tout  redouter  de  la 
p^rt  de  Moreali  pour  ne  pas  supposer  que  lui  seul,  par  l'ascendant 
de  aoa  ministère,  pouvait  entrs^er  cette  pauvre  femme  à  une  tra- 
hisiOD. 

Surprendre  les  gens  sur  le  fait  était  bien  facile;  mais  Henri  n'eût 
rkD  su  4Ûnsi  de  leur  motif  et  de  leurs  desseins.  Alors  il  alla  écouter 
jusqu'à  la  porte  de  Lucie.  U  y  avait  plusieurs  pièces,  et  on  ne  s'è* 
tait  pas  arrêté  dans  la  première.  11  n'entendit  rien.  11  essaya  de  se 
glisôar  dans  l'appartement  de  M.  de  Turdy  :  Misie,  peut-être  dans 
la  prévision  de  quelque  surprise,  en  avait  retiré  la  clé.  Henri  resta 
pris  d'une  heure  dans  cette  angoisse,  souvent  prêt  à  perdre  pa- 
tieace,  mais  toujours  retenu  par  l'espérance  de  pénétrer  le  mystère. 
Eafin  il  entendit  Misie  qui  parlait  dans  l'antichambre  de  l'appar- 
tement  de  Lucie^  où.  elle  était  restée  selon  toute  apparence,  et  qui 
disait  :  —  Eh  bieni  monsieur  l'abbé,  est-ce  fini?  Ils  vont  ren- 
trer. 

Henri  recula  lentement  jusqu'à  la  bibliothèque,  et,  se  plaçant 
derrière  la  porte,  il  recueillit  l'entretien  suivant  dans  le  corridor  : 

—  Avez-vous  bien  éteint  les  bougies,  monsieur  l'abbé? 

—  Parfaitement,  mais  je  n'ai  pas  terminé...  Groyez-vous  qu'ils 
sortiront  encore  demain  à  pareille  heure? 

—  Oui,  je  le  croîs. 

—  Pourrai-je  revenir  avec  les  mêmes  précautions? 

—  C'est  bien  dangereux,  monsieur  l'abbé!  Vous  me  ferez  chasser! 

—  Écoutez  I  Si  je  peux  revenir,  mettez  sécher  du  linge  sur  la  ter- 
rasse, quelque  chose  de  grand,  des  draps,  que  je  verrai  de  loin  :  un 
quart  d'heure  seulement  I 

—  U  faut  bien  que  je  fasse  ce  que  vous  commandez,  monsieur 
fabbé,  puisque  c'est  pour  le  salut  de  cette  chère  maîtresse! 

—  JBien,  Misie,  Dieu  vous  en  récompensera!  Conduisez-moi  par 
Fescalier  du  vieux  cb&teau. 

Ils  passèrent  devant  Henri;  ils  étaient  arrêtés  tout  près  de  lui 
pour  se  consulter.  Il  attendit  qu'ils  fussent  loin  pour  sortir  de  l'en- 
doB  par  le  fond  du  jardin  et  aller  au-devant  de  la  voiture  qui  rame- 
nait les  maître^  du  manoir  et  M.  Lemontier.  11  invita  pe. dernier  à 
descendre  pour  se  dégourdir  un  peu  les  jambes,  et,  tout  en  suivant 


Digitized  by 


Google 


30  REVUE   DES  DEUX  HOlfDES. 

la  voiture  qui  rentrait  au  pas,  il  le  mit  au  courant  de  ce  qui  venait 
de  se  passer» 

—  Ce  n'est  pas  le  moment  des  commentaires,  lui  répondit  tl,  Leri 
montier,  poursuivons  ce  que  tu  as  mené  avec  tant  de  prudence.  Ob^ 
servons,  et  ne  laissons  pas  soupçonner  que  nous  avons  les  yeux  ou-, 
verts.  Rentre  avec  nous  au  château  et  laisse-moi  agir.  Avant  tout 
cependant  il  faudrait  savoir  s'il  n'y  a  personne  de  caphé  dans  l'aptr 
partement  de  Lucie,  et  il  faudrait  s'en  assurer  à  l'insu  des^don^esr 
tiques.  > 

M.  Lemontier  prit  Lucie  à  part  dès  qu'elle  fut  rentrée  et  hii  de- 
manda si  Misie  faisait  le  service  de  son  appartement. 

—  Non,  dit^^e;  mais,  chargée  de  la  lingerie,  elle  entre  souvent 
ches  moi. 

—  Votre  femme  de  chambre  est-elle  dévote? 

-^  Louise?  Pas  du  tout.  Elle  est  en  réaction  contre  Hisie^  doni 
elle  est  jalouse.  • 

rr^  Voulez-vous  Toccupor  ici,  en  bas,  ainsi  que  Misie,  et  m'auto-: 
riser  à  visiter  votre  appartement? 

.    —  Certes  !  Mais  croyez-vous  donc  qu'il  y  ait  chez  moi  quelqu'un 
de  caché? 

—  Non;  mais  je  ne  sais  s'il  n'y  a  pas  quelque  tentative  de  sur^ 
prise,  quelque  préparatif  d'enlèvement.  Occupez  vos  femmes,  soyez 
très  calme,  et  laissez-moi  agir. 

Lucie  obéit  en  tremblant  un  peu.  M.  Lemontier  examina  l'appar- 
tement avec  le  plus  grand  soin.  11  s'assura  qu'il  n'y  avait  personne 
et  qu'aucun  meuble  ne  portait  de  traces  d'eflfraction.  Il  regarda  les 
serrures,  les  verrous,  les  croisées;  tout  fonctionnait  bien. 

Quand  tout  le  monde  se  fut  retiré,  il  resta  dans  la  bibliothèque 
avec  Henri,  et  ils  y  veillèrent  à  tour  de  rôle.  Lucie,  avertie  par  eux, 
examina  minutieusement  tous  les  objets  de  son  appsurtement  et  n'y 
trouva  rien  qui  ne  fût  intact  et  à  sa  place  accoutumée.  Elle  remar- 
qua seulement  que  les  bougies  qu'on  mettait  tout  entières  chaque 
soir  sur  sa  cheminée  avaient  brûlé  une  heure  envii'on.  Elle  visita 
tous  ses  papiers.  Aucun  ne  manquait.  On  n'avait  touché  à  rien». 
Qu'était-on  venu  faire  chez  elle?  Sous  le  coup  d'une  inquiétude 
d'autant  plus  irritante  qu'il  était  impossible  d'en  préciser  la  cause* 
Lucie  dormit  peu.  La  nuit  pourtant  se  passa  sans  qu'aucun  bruit 
insolite  fit  aboyer  les  chiens  et  troublât  le  sommeil  du  vieux  Turdy. 

Le  lendemain,  la  famille  monta  en  voiture  après  dtner  sans  mar- 
quer aucun  soupçon  à  Misie,  qui  bien  évidemment  était  seule  com- 
plice du  mystérieux  projet  de  Moreali.  Henri,  qui  avait  fait  semblant 
de  s'en  aller,  rentra  inaperçu  comme  la  veille,  mais  cette  fois  à  des- 
sein et  grâce  à  de  grandes  précautions*  D'une  des  fenêtres  du  logis 
neuf,  il  vit  Misie  occupée  à  étendre  sur  la  terrasse  du  vieux  château 


Digitized  by 


Google 


M^EMOISELLB  LA  QUINTINIB.  31 

le  drap  blanc  qui  devait  servir  de  signal  à  MorealL  Alors  il  se  glissa 
et  s'enferma  dand  Fappartement  de  M.  de  Turdy.  Il  mit  le  verrou 
sur  la  porte  qui  communiquait  avec  le  boudoir  de  Lucie,  après  s*être 
assuré  qu'en  retirant  la  clé  U  verrait  et  entendmit  par  le  trou  de  la 
serrure  tout  ce  qui  se  passerait  dans  ce  boudoir.  Bientôt  après  il 
entendit  entrer  Hisie,  qui  toussa  pour  avertir  l'abbé»  puis  l'abbé 
ptela  sans  baisser  la  voix,  Misie  lui  ayant  assuré  que  cette  fois  per- 
sonne ne  pouvait  les  surprendre,  parce  que  le  valet  de  chambre 
était  sorti  et  que  Louise  avait  la  migraine. 

—  C'est  bien,  dit  Moreali,  laissez-moi  seul. 

—  Pourtant  monâeur  l'abbé  pouiTait  avoir  besoin  de  mon  aide... 

—  Non,  vous  dis-je,  j'ai  tout  ce  qu'il  me  faut. 

Misie  béâtait,  comme  si  elle  eût  été  retenue  par  un  remords  ou 
par  la  curiosité.  L'abbé  insista,  elle  sortit. 

Aussitôt  Henri  entendit  les  bruits  furtifs  d'un  travail  inexplicable, 
et  il  dut  attendre  pour  s'en  rendre  compte  que  Moreali  fût  rentré 
dans  le  petit  espace  que  son  œil  pouvait  embrasser.  U  le  vit  alors,  & 
la  darté  de  plusieurs  bougies,  interroger  minutieusement  un  carré 
de  lampas  bleu  qui  remplissait  un  panneau  de  boiserie  dont  il  avsdt 
en  parue  levé  le  cadre.  Il  était  monté  sur  une  chdse  et  atteignait 
sans  peine  le  haut  du  carré.  Quand  il  eut  exploré  tout  l'intervalle 
entre  la  muraille  et  l'étoffe  en  déclouant  et  reclouant  coin  par  coin, 
il  se  hAta  de  replacer  les  baguettes  du  cadre.  U  fit  ce  travail  avec 
une  grande  adresse  et  une  promptitude  surprenante ,  et  quand  ce 
fut  fini,  il  se  laissa  tomber  sur  un  fauteuil,  comme  épuisé  de  fatigue 
et  brisé  par  le  désappointement. 

Misie  rentrait.  —  Ahl  mon  Dieul  monsieur  l'abbé,  comme  vous 
voilà  blanc J  dit-elle;  est-ce  que  vous  vous  trouvez  mal? 

—  Ce  n'est  rien,  Misie,  un  peu  de  fatigue;  mais  je  n'ai  rien  trouvé! 

—  Alors  il  faut  qu'il  n'y  ait  rien. 

—  Prenez  garde,  Misie!  vous  m'avez  mis  ici  aux  prises  avec  un 
danger  sérieux.  C'est  vous  qui  avez  pris  l'initiative  :  auriez-vous 
parié  au  hasard?  Seriez-vous  foUe? 

Misie,  intimidée  par  le  ton  sec  et  mécontent  de  l'abbé,  répondit 
SD  balbutiant  :  Mon  Dieu,  mon  Dieu!...  je  n'ai  rien  pris  sur  moi... 
Tous  m'avez  demandé  des  détails  sur  la  mort  de  madame.  Je  vous 
û  dît  ce  que  je  croyais  savoir.  Je  sais  bien  qu'elle  rêvait  souvent 
tout  haut.  Pourtant  elle  me  l'a  dit  plus  de  trois  fois,  et  sans  paraître 
égarée  :  u  C'est  là.  Mine!  dans  ce  carré-là!  Dans  dix  ans  d'ici,  rap* 
pslle-tm  bien,  petite,  tu  chercheras  et  tu  trouveras.  C'est  mon  vœu, 
moB  seul  et  dernier  vœu!  C'est  le  repos  de  mon  Ame...  J'ai  confiance 
en  toi,  Mîsie  I  Toi  seule  ici  as  de  la  religion  !  n 

—  Mais,  en  vous  disant  c^eti  là  y  vous  disait-elle  que  ce  fût  dans 
cette  l^M8serie  qui  pouvait  être  enlevée,  renouvelée? 


Digitized  by 


Google 


S2  BEYOE  DES  DEOX  MONDES. 

—  Elle  ne  voulait  pas  me  dire  son  secret  tout  entier,  ou  elle  ne 
savait  plus,  la  pauvre  dame  1  Aussitôt  qu'elle  avait  dit  :  «  C'est  mon 
dernier  vœu,  c'est  le  repos  de  mon  âme  !  »  elle  croyait  voir  l'enfer, 
jetait  de  grands  cris  et  perdait  la  raison. 

Henri  vit  Tabbé  essuyer  son  front  baigné  de  sueur.  C'était  une 
sueur  glacée,  car  il  était  toujours  livide. 

—  Enfin  elle  est  morte  calme,  reprit-il,  vous  me  l'avez  assui^? 

—  Très  calme,  monsieur  Tabbé. 

—  Et  sans  vous  reparler  de  l'objet  caché? 

—  Non  ;  elle  paraissait  l'avoir  oublié. 

—  Et  vous  êtes  bien  sûre  qu'on  n'a  jamais  fouillé  la  tenture? 

—  Aussi  sûre  qu'on  peut  l'être  quand  on  n'a  pas  quitté  la  mai- 
son plus  de  vingt-quatre  heures  depuis  vingt  ans. 

—  Et  vous  n'avez  jamais  vu  l'objet  auparavant? 

—  Jamais!  Je  n'ai  jamais  su  ce  que  c'était. 

—  Ni  à  qui  il  était  destiné? 

—  Non  ;  elle  disait  :  Le  nom  est  écrit  dessus. 

—  On  n'a  jamais  déplacé  ni  réparé  la  boiserie  de  cette  pièce? 

—  On  a  refait  la  peinture.  J'y  ai  eu  l'œil  ;  on  ne  s'est  aperçu  d'au- 
cun secret,  et  j'ai  tant  regardé  avant  et  depuis!...  Vous  avez  re- 
gardé aussi,  il  n'y  en  a  pas!... 

—  Misie!  sur  tout  ce  que  vous  avez  de  plus  sacré,  vous  n'avez 
jamais  parlé  de  cela  à  personne? 

—  Jamais,  monsieur  l'abbé;  je  vous  l'ai  juré,  je  le  jure  encore! 

—  Pas  même  à  mademoiselle  ? 

—  Oh  I  pour  cela  non  !  M,  de  Turdy  m'avait  dit  que  le  jour  où  je 
répéterais  à  mademoiselle  un  seul  mot  de  ce  que  madame  avait  dît 
dans  ses  derniers  temps,  il  me  mettrait  à  la  porte.  Monsieur  ne  vou- 
lait pas  que  sa  petite-fille  eût  l'esprit  frappé  de  ces  choses-là.  J'avais 
juré  à  monsieur  d'obéir,  et  la  religion  me  défendait  de  me  parjurer. 

—  C'est  bien,  Misie,  vous  avez  fait  votre  devoir;  mais  vous  aviez 
promis  à  madame  de  chercher  l'objet,  et  vous  êtes  sûre  d'avoir 
cherché  partout? 

—  Oui,  monsieur  l'abbé,  j'ai  fait  mon  possible.  Il  n'y  a  pas  un 
endroit  de  la  tenture  où  je  n'aie  passé  les  mains,  pas  un  coin  des 
boiseries  où  je  n'aie  regardé  et  frappé.  Je  n'aurais  jamais  osé  dé- 
clouer, par  exemple,  et  pour  soulever  les  boiseries  jl  aurait  fallu  un 
ouvrier...  Les  maîtres  auraient  eu  beau  être  absens,...  les  autres 
domestiques  m'auraient  trahie.  Et  puis  je  n'y  croyais  plus,  à  ce  que 
madame  avait  dit...  Mais  il  est  temps  de  vous  en  aller,  monsieur 
l'abbé.  Vous  n'avez  rien  découvert,  c'est  qu'il  n'y  a  rien,  allez!  Il 
ae  faut  plus  s'en  tourmenter,  la  pauvre  dame  rêvait... 

—  Et  pourtant,  Misie,  vous  pensiez  que  la  découverte  de  ce  vœu, 
comme  elle  disait,  eût  pu  sauver  l'âme  égarée  de  sa  fille? 


Digitized  by 


Google 


HÂDEM0I8EIXE   LA  QUINTINIE.  33 

—  Je  m'étais  fait  cette  idée*-làl...  Et  quand  vous  m'avez  ques- 
tionné sur  l'amitié  de  mademoiselle  pour  M.  Emile,  cela  m'est  re- 
venu oomme  un  rêve  que  j'avais  oublié.  Mais  vrai,  monsieur  l'abb&I 
voilà  neuf  heures  bien  sonnées.  Il  me  semble  que  j'entends  la  voi- 
ture qui  gagne  la  côte.  Venez,  venez,  reprenez  vos  outils,  n'oubliez- 
vous  rien  ? 

Dès  qu'Henri  eut  rejoint  M.  Lemontier,  il  lui  fit  part  de  sa  décou- 
verte. Il  fut  convenu  que  tout  serait  rapporté  à  Lucie,  mais  non  à 
M.  de  Turdy,  dont  on  avait  jusque-là  respecté  la  tranquillité  d'es- 
prit en  ne  l'initiant  pas  aux  nouvelles  crises  de  la  situation. 

Dès  le  lendemain,  Lucie  donna  à  Misie  la  conmûssion  d'un  achat 
de  linge  à  Lyon,  et  elle  la  conduisit  elle-même  au  chemin  de  fer  dans 
sa  voiture.  Elle  emmenait  le  grand-père  et  sa  femme  de  chambre 
dfner  et  coucher  à  Chambéry  chez  la  vieille  teinte,  après  avoir  donné 
i  tous  les  domestiques  diverses  occupations  au  dehors.  M.  Lemon- 
tier resta  donc  seul  à  Turdy.  Henri  vint  l'y  rejoindre.  Ils  s'enfer- 
mèrent chez  Lucie  avec  les  outils  nécessaires  à  une  perquisition 
complète;  mais  ils  conunencèrent  par  raisonner  leur  exploration.  Si 
M"*  La  Quintinie  avait  fait  murer  Vobjely  elle  eût  été  forcée  d'avoir 
recours  à  d'autres  confidens  de  son  secret  que  Misie.  Misie  eût  su  et 
eût  dit  à  l'abbé  cette  circonstance  si  propre  à  donner  de  la  réalité 
au  dépôt  :  ou  il  n'y  avait  pas  de  dépôt,  et  tout  s'était  passé  dans 
l'imagination  de  la  malade,  ou  le  dépôt  avait  été  confié  à  la  muraille 
au  moyen  d'un  secret  qu'on  pouvait  espérer  trouver,  même  après 
les  recherches  de  Misie  et  de  l'abbé.  Au  bout  de  deux  heures  d'un 
examen  minutieux,  M.  Lemontier  ayant  fait  sauter  avec  une  pointe 
le  mastic  dont  les  peintres  avaient  rempli  une  fente  assez  large 
entre  deux  baguettes  sculptées,  il  remarqua  au  fond  de  cette  fente 
un  corps  sans  résistance  qu'il  put  attirer  avec  l'outil.  C'était  de  la 
ouate  et  non  de  l'étoupe  ordinaire.  Il  introduisit  une  pince  très  fine 
et  retira  un  sachet  de  cuir  de  Russie  cousu  avec  soin ,  conmie  une 
amulette,  mais  assez  grand  pour  contenir  plusieurs  lettres  ou  une 
petite  liasse  de  papiers  bien  serrés.  En  introduisant  là  cet  objet,  on 
avait  simplement  profité  d'un  accident  de  la  boiserie,  accident  que 
les  ouvriers  avaient  fait  disparaître  par  la  suite,  sans  rien  soupçon- 
ner de  ce  qu'il  recelait.  M.  Lemontier  mit  l'objet  dans  sa  poche  sans 
rouvrir. 

—  Puisque  tout  nous  favorise,  dit-il  à  Henri,  je  veux  agir  vite 
auprès  de  l'abbé. 

—  Vous  ne  le  trouverez  pas  à  Aix,  répondit  Henri.  J'y  ai  été  ce 
matin.  J'ai  su  que  Moreali  et  le  capucin  allaient  passer  la  journée  à 
Hautecombe. 

—  J'irai,  reprit  M.  Lemontier.  Va-t'en  à  Chambéry,  dis  à  Lucie 

XLV.  3 


Digitized  by 


Google 


M  BBTUE  DES  DEUX  MONDES.^ 

que  toat  va  bien,  et  qu'elle  revienoe  deomin  sans ^crajjitew  Tu  re- 
viendras, toi,  m'attendre  ici,  où  noafi.paseeirons  la  nmt  sans  nouveau 
trouble. 

M.  Lemontier  prit  une  barque  et  gagna  raJt4)aye  de  Hautecombe, 
où  le  père  Onorio,  irrité  du  bruit  et  des  frivoles  occupations  des 
baigneurs  d'Aix,  avait  été  s'installer  pour  quelques  jours. 

Il  était  trois  heures  quand  M.  Lemontier  rejoint  l'abbé^  qui, 
avant  de  se  remettre  en  route  pour  Aix,.  priait,  prosterné, d^ns  une 
chapelle.  Il  lui  mit  la  main  sur  l'épaule,  en  lui  disant  avec  autorité  : 
—  J'ai  à  vous  parler,  monsieur! 

Moreali  ne  tressaillit  pas,  et,  après  avoir  baisé  la  poussière  avec 
affectation,  comme  pour  montrer  qu'il  s'humiliait  devant  Dieu,  il  se 
leva. et  regarda  son  adversaire  d'un  air  de  dédain,  souriant.  Ils  sor- 
tirent ensemble  et  s'ei\foncërent  dans  la  montagne,  Lemontier  mar- 
chant le  premier,  jusqu'à  ce  qu'il  se  trouvât  assez  à  l'écart  des  che- 
mins frayés  et  dés  distractions  qui  s'y  promènent. 

—  Monsieur,  dit-il  à  l'abbé,  J'ai  été  plus  heureux  que  voas  :  j'ai 
trouvé  ce  que  vous  avez  en  vain  cherché  hier  et  avant-^hier  dans  le 
boudoir  de  M"*  La  Quintinie. 

Moreali  resta  immobile,  comme  recueilli,  assez  maître  de  lui  pour 
ne  trahir  ni  colère,  ni  terreur,  ni  surprise.  Il  pensa  que  Misie  l'avait 
trahi;  il  ne  voulut  pas  dire  un  mot  par  lequel  il  put  être  compromis 
plus  qu'il  ne  l'était.  Un  frisson  nerveux  le  faisait  sui-sauter  de  temps 
en  temps,  mais  il  se  dominait  avec  une  étonnante  force  de  volonté. 
M.  Lemontier  dut  prendre  toute  l'initiative  de  l'explication. 

—  Avez-vous  quelque  raison  de  croire,  dit^l,  que  cet  objet  vous 
ait  été  destiné? 

—  Sans  doute  la  destination  était  indiquée  sur  l'objet  même? 

—  Non,  monsieur,  l'objet  ne  porte  aucune,  espèce  de  suscrip- 
tion. 

—  Alors  je  le  réclame,  il  m'appartient. 

—  C'est  tout  ce  que  je  voulais  savoir,  monsieur.  Vous  avez  cher- 
ché à  vous  emparer  d'une  chose  que  vous  supposiez  devoir  vous  ap- 
partenir; mais  n'eùt-il  pas  été  plus  simple  de  vous  en  ouvrir  à  M.  de 
Turdy,  au  général,  ou  à  M"**  Lucie  elle-même,  et  de  leur  réclamer 
cette  chose,  vous  fiant  à  leur  honneur,  s'il  est  vrai  que  cela  con- 
tienne le  dernier  vœu  d'une  mourante?  Votre  excessive  méfiance  des 
autres  a  porté  ses  fruits.  A  son  tour,  la  famille  doit  se  méfier  et  s'as- 
surer que  le  sachet  trouvé  par  moi  couvre  un  envoi  à  votre  nom. 
Un  des  membres  de  cette  famille,  à  votre  choix,  découdra  l'enve- 
loppe et  verra  la  suscription,  s'il  y  en  a  une. 

L'abbé,  se  dominant  toujours,  répondit  :  —  Des  trois  personnes 
de  cette  famille,  l'une  est  absente,  et  n'est  pour  rien  dans  la  pro- 


Digitized  by 


Google 


MAOEMOtSBLLE   LA   QUINTIKIE.  35 

peâtioir  que  tous  me  faites.  Envoyez-lui  l'objet.  Je  m'en  rapporte- 
nû  à  sa  prudence  et  à  âa  loyauté. 

—  C'est-à-dire  que  vous  lui  écrirez  télégraphiquement  que  c'est 
qodque  secret  de  confession,  et  qu'il  faut  vous  le  restituer  sans 
l'ouvrir?  Mais  il  n'en  peut  être  aini^  que  quand  nous  aurons  acquis 
la  certitude  du  fait  en  voyant  votre  nom  sur  l'adresse. 

*   —  Le  général  s'en  assurera. 

—  Alors,  reprît  M.  Lemontier  eu  appuyant  sur  les  mots,  vous  ne 
craignez  pas  que  cette  confession,  au  lieu  de  vous  être  destinée»  ne 
soit  adressée  au  général  lui-même?  ' 

La  figure  de  Moreali  se  décomposa  et  devint  effrayante.  Cette 
idée  s'était  présentée  à  lui  si  souvent  qu'il  se  crut  perdu. 

—  Monsieur  Lemontier,  dit-il,  vous  avez  déjà  ouvert  le  paquet  ! 

—  T<on,  monsieur,  répondit  paisiblement  Lemontier,  je  n'en  avais 
pas  le  drdt. 

—  Vous  le  jurez! 

—  Sur  mon  honneur!  mais  vous  n'avez  confiance  en  personne, 
pas  même  au  père  Onorio,  qui  ne  vous  eût  certes  pas  autorisé  aux 
recherches  furtives  que  vous  avez  faites,  au  risque  d'être  surpris  et 
traité  comme  un  voleur  de  nuit! 

L'abbé  se  leva  comme  s'il  eût  voulu  aller  se  jeter  aux  pieds  du 
capucin.  M.  Lemontier,  qui  s'était  assis  près  de  lui  sur  une  roche,  le 
retint  et  le  força  de  se  rasseoir  en  lui  disant  :  Le  temps  presse,  je 
ne  puis  attendre  maintenant  que  vous  vous  consultiez:  11  me  faut 
une  réponse.  Dépositaire  de  cet  objet,  j'ai  aussi  des  devoirs  à  rem- 
plir. Je  ne  me  permets  avec  vous  aucun  commentaire  ;  mais  je  ne 
puis  défendre  à  mon  jugement  d'entrevoir  des  vérités  terribles.  Je 
ne  crois  pas  que  Lucie  doive  jamais  les  soupçonner.  Je  ne  crois  pas 
non  plus  que  ni  le  père  ni  l'époux  de  M"*^  La  Quintinie,  qui  les  ont 
peut-être  pressenties  antrefois,  doivent  les  connaître  aujourd'hui. 
C'est  la  pensée  de  ce  danger  extrême  qui  m'a  fait  venir  à  vous  pour 
vous  demander,  non  pas  la  révélation  de  vos  secrets,  mais  la  valeur 
ou  la  vanité  de  mes  craintes.  Un  mot  suffit  à  chacune  de  mes  ques- 
tions. Qui  peut  ouvrir  ce  paquet?  M.  de  Turdy.^ 

—  Non! 

—  Le  général? 

—  Non! 

—  Lucie? 

—  NonI 

—  Vous  alors  î 

—  Moi  seul. 

—  Même  s'il  est  adressé  à  un  autre? 

—  Vous  n'y  consentirez  pas? 


Digitized  by 


Google 


S6  BETUB  DBS  DEUX  UOHDBSi 

—  A  mon  tour,  je  dis  non. 

—  Si  je  vous  disais  de  l'ouvrir  I     ' 

—  Je  dirais  encore  non. 

—  D'en  prendre  connaissance  avec  moi? 

—  Non,  toujours  non. 

—  Avec  l'autorisation  de  Lucie? 

—  Vous  la  lui  demanderiez? 

—  Non,  je  vous  en  chargerais.  ^ 

—  Ceci  change  la  situation,  nous  serions  au  moins  daa^  la  l^a* 
lité,  Lucie  étant  seule  et  unique  héritière  de  tout  ce  que  sa  mère  a 
laissé.  De  plus  elle  est  majeure  ;  je  me  charge  de  lui  demander  son 
consentement.  Où  vous  retrouverai-je  demain,  rnoosieur  l'abbé? 

—  Pourquoi  pas  ce  soir? 

—  Impossible.  M"""  La  Quintinie  est  absente  jusqu'à  demain  matin, 

—  Elle  est  à  Ghambéry?  Âllons-y  ensemble,  monsieur I  Par  le 
chemin  de  fer  d'Aix,  nous  y  serons  de  bonne  heure  encore,  je  ne  puis 
passer  la  nuit  dans  ces  angoisses. 

—  Vous  les  avouez  enfin?  Allons,  je  n'en  abuserai  pas^  je  serai 
plus  généreux  que  vous.  Partons. 

Ils  n'échangèrent  plus  un  mot.  En  traversant  le  lac,  U*  I^mon- 

tier  observa  la  contenance  morne  et  pourtant  digne  de  l'abbé.  II 

était  vaincu,  mais  non  brisé.  U  suivait  de  l'œil  le  làlage  ouvert  par 

la  barque,  et  semblait  livré  à  une  méditation  profonde  plutôt  qu'au 

^  sentiment  amer  de  la  défaite. 

En  chemin  de  fer,  il  parut  ranimé  comme  s'il  eût  trouvé,  sous  l'in- 
fluence de  cette  marche  rapide,  une  solution  ou  une  résolution.  A 
Ghambéry,  il  se  tint  dans  la  rue  pendant  que  son  compagnon  entrait 
chez  M>^*  de  Turdy.  Lucie,  prise  à  part,  dit  à  M.  Lemontier  qu'elle 
lui  donnait  plein  pouvoir  de  disposer  du  paquet  comme  il  l'enten-* 
drait,  et  même  de  ne  jamais  lui  dire  ce  qu'il  contentât.  Elle  s'eQ 
remettait  aveuglément  à  sa  prudence  et  à  son  honneur.  U  courut 
rejoindre  Moreali  avec  un  mot  de  la  main  de  Lucie,  qui  l'autorisait 
complètement.  Ils  allèrent  s'enfermer  dans  la  maison  du  comte  de 
Luiges,  lequel  était  toujours  à  Aix» 

—  Attendez  !  dit  l'abbé  au  moment  où  M.  Lemontier,  prenant  un 
canif  sur  le  bureau  du  comte,  allait  ouvrir  le  sachet,  j'ai  besoin  de 
mes  forces,  de  ma  raison,  de  ma  mémoire.  Je  suis  fatigué,  j'ai  faimt 

—  J'ai  faim  aussi,  répondit  M.  Lemontier.  Allons  chercher  une 
table  d'hôte  queloonque.  Je  vous  invite  à  dîner,  si  vous  voulez  bien 
le  permettre. 

—  Inutile  de  sortir,  reprit  l'abbé;  je  vais  envoyer  chercher... 

M.  Lemontier  refusa.  L'abbé  le  regarda  en  face,  et  ses  yeux  se 
remplirent  de  larmes;  mais  il  ne  se  plaignit  pas  du  terrible  soupçon 


Digitized  by 


Google 


3U2»lB}ISELi:.E  LA  QUIlITimE.  37 

muet,  trop  provoqué  par  sa  conduite  précédente.  Ils  sortirent,  dî- 
nèrent ensemble  sans  se  parler  et  rentrèrent  chez  le  comte.  C'était 
une  vieiUe  maison,  riche,  silencieuse,  servie  par  de  vieux  domes- 
tiques dévots;  le  jour  baissant,  ils  i^ortèrent  une  lampe  et  dispa- 
rurent. 

M.  Lemontier  coupa  la  soie  tout  automr  du  sacbet  et  en  tira  une 
grosse  lettre,  qui  devint  fort  mince  après  le  d^duUlement  de  trois 
enveloppes  épaisses.  La  première  ne  portait  qu6  ces  mots  :  pour 
être  enverfe  dam  dix  nn»;  la  seconde  :  pour  Être  lue  le  Jour  de  la 
première  communion  de  ma  fille;  la  troisième  enfin ,  que  M.  Le- 
nKmfîer  n'ouvrit  pas,  portait  cette  adresse  bien  lisible  :  à  mon  mariy 
le  colonel  La  Quiniinie. 

—  Voilà  ce  que  j'avais  prévu,  dit-il,  c'est  une  confes^on  au  véri- 
tabie  confesseur,  une  confesàon  qui  vous  épouvante,  et  à  présent, 
monsieur  l'abbé,  regardez-vous  votre  adversaire  comme  un  ennemi 
sans  délicatesse  et  sans  générosité? 

Horeali  cacba  sa  figure  dans  ses  mains  et  fondit  en  larmes,  puis, 
tendant  ses  deux  mtôis  humides  et  froides  sur  la  table  :  —  Pardon- 
nez-moi, dit-il,  pardonnez-moi  en  chrétien  et  en  philosophe  I 

—  Je  vous  pardonne  tout  ce  qui  m'est  personnel,  répondit  Le- 
montier; mais  je  ne  puis  toucher  vos  mains  en  signe  d'estime  ou 
d'amitié,  je  les  crois  souillées  d'un  crime  que  ce  repentir  tardif  ne 
peut  expier  en  un  instant. 

—  Monsieur  Lemontier!  s'écria  Moreali  avec  énergie,  je  ne  suis 
pas  sa  coupable  que  vous  le  croyez  :  Lucie  n'est  pas  ma  fille  I  J'ai 
aimé  sa  mère  avec  passion,  je  l'aime  elle-même  comme  l'enfant  de 
mes  entrailles  spirituelles,  mais  je  n'ai  pas  séduit  M""'  La  Quintinie, 
je  n*aî  manqué  ni  à  mon  vœu  de  chasteté,  ni  à  mon  devoir  de  con- 
fesseur et  d'ami.  S'il  y  a  dans  cette  lettre  dont  vous  prendrez  con- 
naissance, je  le  veux,  une  révélation  contraire  à  la  confession  que 
je  vais  vous  fûre,  cette  révélation  est  l'osuvre  du  délire;  mais  j'ai 
mes  preuves,  moi  :  elles  sont  là,  dans  ce  bureau  dont  j'ai  la  clé,  et 
je  veux  les  mettre  sous  vos  yeux...  quand  vous  m'aurez  écouté,  non 
comme  un  ami,  vous  vous  y  refusez,  mais  comme  un  juge.  Je  vous 
accepte  pour  ce  que  vous  voulez  être. 

—  C'est  mon  droit,  répondit  Lemontier,  car  j'ai  celui  de  devenir 
le  père  de  Lucie,  et  j'en  ai  la  volonté.  Je  dois  et  veux  savoir  par 
conséquent  quels  liens  l'unissent  à  vous.  Parlez.  —  Il  remit  la  lettre 
de  M^  La  Quintinie  dans  le  sacbet,  y  posa  son  coude,  fixa  sur 
Tabbé  ses  yeux  clairs  et  calmes,  et  le  philosophe  attendit  la  confea- 
aion  du  prêtre. 

George  Sand. 

(La  dtmière  partie  au  prochain  n*.  ) 


Digitized  by 


Google 


DE 


L'ÉQUIVALENCE  DE  LA  CHALEUR 


DU  TRAVAIL  MÉCANIQUE 


I.  Exposé  de  la  théùrie  mécanique  de  la  chaleur,  présenté  à  la  Société  chimique  de  Paris  le  7 
et  le  91  février  1802,  par  M.  Yerdet.  —  II.  Commentaire  aux  travaux  publié»  sur  la  char- 
leur  considérée  au  point  de  vue  mécanique,  par  M.  Résal,  ingéniear  des  mines,  1861.  — 
m.  De  la  Contraction  musculaire  dans  ses  rapports  ante  la  température  animale,  par 
M.  J.  Bédard.  —  IV.  Étude  Ustorique  mxr  la  théorie  de  la  chaleur,  par  M.  Ch.  Laboolaxe. 
—  Y.  De  l'équivaienl  mécanique  de  la  chaleur,  par  M.  J.-B.  Bélanger,  1863. 


La  physique  moderne  est  entrée  depuis  vingt  ans  dans  une  phase 
particulière.  A  mesure  qu'on  a  mieux  étudié  la  gravitation,  la  cha- 
leur, la  lumière,  Télectricité,  le  magnétisme,  l'affinité  chimique,  et 
qu'on  a  mieux  connu  les  lois  spéciales  de  chacune  de  ces  propriétés 
de  la  matière,  on  a  distingué  plus  nettement  leurs  relations  néces- 
saires; on  a  reconnu  pour  plusieurs  d'entre  elles  qu'elles  s'engen- 
drent les  unes  des  autres  suivant  des  règles  précises,  et  l'on  a  été 
conduit  à  étendre  et  à  généraliser  ce  principe:  A  vrai  dire,  ce  n'est 
qu'un  retour  à  la  méthode  primitive  et  naturelle.  Après  avoir  séparé 
la  science  en  plusieurs  branches  pour  la  commodité  de  l'esprit  et 
la  facilité  de  l'étude,  on  devait  être  ramené  à  l'unité  initiale.  Après 
l'analyse  devait  venir  la  synthèse;  mais  ce  mouvement  s'est  pré- 
senté, dans  ces  vingt  dernières  années,  avec  tous  les  caractères 
d'une  nouveauté.  Cette  évolution  de  l'esprit  scientifique  s'est  mar- 


Digitized  by 


Google 


EQUIVALENT  MECANIQUE  DE  LA  CHALEUR.  39 

quée  dans  le  livre  de  M.  Grove  sur  la  Corrélation  des  Forces  physi- 
que*. Il  faut  avouer  que  le  physicien  anglais  mêle  bien  des  incerti- 
tudes à  quelques  aperçus  ingénieux,  qu'il  esquive  les  difficultés 
principales,  qu'il  agite  plus  de  questions  qu'il  n'en  résout,  qu'il 
entre  rarement  au  cœur  du  sujet,  et  qu'il  n'apporte  à  l'appui  de  sa 
théorie  qu'un  très  mince  bagage  de  faits.  Il  eut  du  moins  le  mérite 
d'exposer  avec  quelques  vues  d'ensemble  des  idées  qui  étalent  dis- 
séminées dans  des  travaux  de  toute  sorte,  et  d'en  faire  tant  bien 
q^e  mal  mi  corps  de  doctrines. 

Depuis  que  le  livre  de  M.  Grove  a  paru,  c'est-à-dire  depuis  une 
quinzaine  d'années  (1),  on  a  fait  dans  la  voie  qu'il  avait  vaguement 
esquissée  des  progrès  sérieux.  On  a  renversé  quelques-unes  des 
barrières  qui  séparaient  les  différentes  parties  de  la  physique,  et  la 
vue,  s'étendant  plus  librement,  a  saisi  des  rapports  qui  jusqu'alors 
étaient  restés  cachés.  En  entrant  plus  avant  dans  les  faits,  on  a 
commencé  à  débarrasser  la  science  des  fluides  hypothétiques,  des 
entités  latentes,  des  qualités  occultes,  des  redondances  fallacieuses. 
C'est  ainsi  que  la  chaleur  et  la  lumière  en  sont  venues  à  présenter 
des  phénomènes  tellement  connexes  que  plusieurs  physiciens  osent 
insinuer  qu'elles  sont  une  seule  et  même  chose,  et  qu'il  n'y  a  de 
différence  que  dans  notre  perception.  De  ces  rapports  nouvellement 
établis  enti-e  des  phénomènes  qui  avaient  été  longtemps  regardés 
comme  à  peu  près  étrangers  l'un  à  l'autre,  nous  pourrions  citer  en- 
core quelques  exemples.  Nous  nous  bornerons  à  en  signaler  un  des 
plus  remarquables,  et  ce  sera  l'objet  de  cette  étude  :  nous  voulons 
parler  de  l'équivalence  de  la  chaleur  et  du  travail  mécanique. 

La  théorie  de  cette  équivalence,  commencée  vers  1842  par  un 
physicien  de  Manchester,  M.  Joule,  et  par  un  médecin  allemand, 
M.  Jules-Robert  Mayer,  s'est  répandue  peu  à  peu  dans  le  monde 
scientifique.  D'abord  obscurcie  par  bien  des  confusions,  elle  s'est 
dégagée  lentement  du  brouillard.  Elle  brille  aujourd'hui  d'un  vif 
éclat.  Elle  est,  dans  l'étude  de  la  corrélation  des  phénomènes  natu- 
rels, la  partie  la  plus  claire  et  la  plus  certaine.  Elle  forme,  dans  cet 
ensemble  encore  trop  peu  défini,  un  groupe  complètement  achevé. 
Si  quelques  doutes  existaient  encore  à  ce  sujet  dans  certains  es- 
prits, ils  ne  peuvent  manquer  d'être  levés  par  les  deux  excellentes 
leçons  que  M.  Verdet  a  faites  au  mois  de  février  de  l'année  dernière 
à  la  Société  chimique  de  Paris.  Il  a  résumé  tous  les  faits  relatifs  à 
cette  théorie  fondamentale,  et  les  a  présentés  avec  la  précision  et 
Télégance  que  donnent  à  de  semblables  exposés  les  formules  de 
l'analyse  mathématique.  Si  cette  forme  ne  nous  permet  pas  de  le 

(1)  11  fat  tnduit  en  français  en  1856  par  M.  Tabbé  Moigno. 


Digitized  by 


Google 


&0  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

suivre  ici  dans  les  détails  techniques  de  ses  leçons,  nous  essaierons 
du  moins  d'en  retracer  les  traits  principaux. 

I. 

Beaucoup  de  faits  pourraient  servir  d'origine  à  l'exposition  de  la 
théorie  nouvelle.  On  n'a  que  l'embarras  du  choix.  Nous  sommes  en 
eflet  comme  enveloppés  par  les  manifestations  de  la  chaleur  et  du 
travail  mécanique.  Il  suffirait  de  prendre  Tune  d'entre  elles,  la  pre- 
mière venue,  et  de  l'examiner  de  près,  pour  y  découvrir  la  rela- 
tion des  deux  élémens  qui  nous  occupent.  M.  Verdet  prend  pour 
point  de  départ  l'étude  de  la  machine  à  vapeur,  et  il  se  conforme 
ainsi  à  l'ordre  historique  des  idées.  C'est  en  effet  par  l'usage  tou- 
jours croissant  des  moteurs  à  vapeur  que  l'attention  a  été  appelée 
sur  les  phénomènes  dont  nous  allons  parler.  Ce  sont  les  machines  à 
vapeur  qui  ont  mis  sans  cesse  sous  nos  yeux  et  fait  entrer  dans  la 
pratique  journalière  de  notre  vie  le  spectacle  du  travail  créé  avec 
de  la  chaleur.  C'est  en  contemplant  les  immenses  résultats  que 
notre  siècle  obtenait  au  moyen  de  ces  organes,  en  voyant  tous  ces 
mouvemens  produits,  ces  poids  énormes  soulevés,  ces  métaux  tra- 
vaillés, ces  efforts  de  toute  sorte  réalisés,  en  regardant  tous  ces 
bras  de  fer  s'agiter,  toutes  ces  roues  toiu*ner,  c'est,  disons-nous, 
en  examinant  d'une  part  tout  ce  travail  accompli  et  en  se  repor- 
tant d'autre  part  au  foyer  incandescent  qui  était  Torigine  de  toute 
cette  force,  c'est  en  rapprochant  cet  effet  et  cette  cause,  que  l'in- 
stinct public,  avant  même  d'avoir  la  consécration  de  la  science,  a 
pu  s'écrier:  «Ce  travail  vient  de  cette  chaleur!  Ce  travail  n'est 
qu'une  transformation  de  cette  chaleur!  » 

Examinons  donc  le  jeu  d'une  machine  à  vapeur,  et  prenons,  pour 
fixer  les  idées,  une  machine  à  détente  et  à  condensation.  La  ma- 
chine produit  un  travail  quelconque.  Elle  a  pris  son  mouvement 
uniforme.  Que  se  passe-t-il  dans  l'intervalle  de  temps  qui  corres- 
pond au  mouvement  de  va-et-vient  du  jpiston?  De  l'eau  ayant  une 
température  basse  est  amenée  du  condenseur  dans  la  chaudière  et 
s'y  vaporise;  une  certaine  quantité  de  vapeur  est  introduite  sous  le 
piston,  elle  le  presse  et  se  détend;  le  piston  se  meut  et  la  vapeur 
retourne  au  condenseur,  où  elle  revient  à  l'état  d'eau  à  basse  tem- 
pérature. Pendant  cette  série  de  phénomènes,  un  travail  extérieur 
est  produit  par  la  machine.  La  série  se  renouvelle  et  avec  elle  un 
nouveau  travail,  et  ainsi  de  suite.  Si  nous  ne  considérons  que  les 
déplacemens  des  corps  qui  sont  en  jeu  et  les  effets  mécaniques  sen- 
sibles aux  yeux,  nous  n'apercevons  pas  d'où  vient  le  travail  exté- 
rieur qui  a  été  produit.  Après  la  période  correspondante  à  un  mou- 


Digitized  by 


Google 


ÉQUIVALENT  MECANIQUE  DE  LA  CHALEUR.  41 

vement  alternatif  du  pîsto^,  toutes  les  pièces  de  la  machine  se 
retrouvent  comme  elles  étaient  avant  cette  période;  elles  sont  iden- 
tiquement dans  le  même  état;  elles  possèdent  la  môme  vitesse,  la 
même  capacité  de  mouvement.  Quant  à  l'eau,  si  on  la  suit  du  con- 
denseur &  la  chaudière^  de  la  chaudière  au  corps  de  pompe»  du  corps 
de  pompie  ^u  condenseur,  on  voit  qu'elle  se  retrouve  tout  entière, 
car  les  quantitéja  qui  peuvept  s'en  perdre  dans  la  pratique  sont  né- 
gligeables danç  notre  raisonnement  théorique.  Aui^  dépens  de  quoi 
s'est  donc  produit  le  travail?  Qu'est-ce  qui  s'est  consommé?  Ce 
Q'est  pas.  dan3  l'usure  de  la  machine,  ce  n'est  pas  dans  la  vapeur 
qui  peut  éventuellement  disparaître  du  système  que  nous  trouve- 
rons une  raison  sufiisante  de  ce  travail,  car  ce  sont  là  des  accidens 
légers  qui  ne  sont  point  en  proportion  convenable  avec  le  résultat 
constaté.  Encore  une  fois  d'où  vient  ce  résultat?  Ici  notre  pensée  se 
reporte  naturellement  au  foyer,  au  charbon  qui  brûle  et  qui  com- 
munique de  la  chaleur  à  l'eau  pour  la  transformer  en  vapeur.  Cette 
vapeur,  après  avoir  agi  sur  le  piston,  retourne  dans  le  condenseur 
et  Y  abandonne  de  la  chaleur  en  revenant  à  l'état  liquide.  Chaleur 
communiquée  à  la  vapeur,  chaleur  restituée  par  la  vapeur,  ces  deux 
quantités  sont-elles  égales? 

Si  elles  le  sont,  nous  demeurons  en  face  d'un  phénomène  inex- 
plicable. Notre  machine  fait  sortir  du  travail  de  rien.  La  quantité 
de  chaleur  que  le  foyer  a  communiquée  à  la  vapeur  au  commence- 
ment d'une  période  se  retrouve  à  la  fin  dans  le  condenseur  tout  en- 
tière et  toute  prête  à  être  de  nouveau  utilisée.  Quant  à  la  quantité 
de  chaleur  que  le  foyer  a  perdue  par  d'autres  motifs,  il  est  clair  que 
nous  n'avons  pas  à  en  tenir  compte  et  qu'elle  n'a  pas  contribué  au 
travail.  Voilà  donc  une  création  de  travail  sans  dépense,  un  effet 
sans  cause! 

Si  au  contraire  la  vapeur,  après  avoir  travaillé,  apporte  au  con- 
denseur moms  de  chaleur  qu'elle  n'en  a  reçu  de  la  chaudière,  tout 
s'explique,  et  le  travail  produit  par  la  machine  devient  évidemment 
pour  nous  l'équivalent  de  la  chaleur  qui  a  disparu. 

On  voit  donc  que  nous  nous  trouvons  en  face  d'un  phénomène 
fondamenlal,  d'une  expérience  décisive  à  faire.  Hâtons-nous  de  dire 
qu'elle  a  été  faite,  et  qu'elle  a  pleinement  confirmé  la  seconde  de 
nos  deux  hypothèses,  la  disparition  d'une  certaine  quantité  de  cha- 
leur qui  se  transforme  en  travail.  Hâtons-nous  de  poser  cette  con- 
clusion à  ce  premier  exposé  de  la  nouvelle  doctrine;  mais  avouons . 
tout  de  suite  que  l'expérience  dont  nous  parlons  a  eu  une  histoire 
malheureuse,  qu'elle  a  servi  quelque  temps  à  infirmer  les  résultats 
que  nous  sommes  aujourd'hui  en  droit  d'en  tirer,  et  que  maintenant 
peut-être  encore,  par  un  reste  des  fausses  lueurs  dont  elle  avait 


Digitized  by 


Google 


A2  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

d'abord  obscurci  k  question,  elle  éloigpe  de  la  vérité  quelques  es- 
prits timorés.  Les  essais  furent  faits  par  M.  Him,  ingénieur  civil  à 
Colmar,  à  Foccasion  d'un  prix  proposé  par  la  Société  de  physique 
de  Berlin  sur  la  question  de  l'équivalence  de  la  chaleur  et  du  tra- 
vail mécanique.  M.  Him  avait  opéré  sur  de  puissantes  machines;  il 
s'était  servi  des  moteurs  d'une  grande  usine  pendant  leur  marche 
industrielle  ;  il  avait  répété  et  poursuivi  ses  études  pendant  plu- 
sieurs années.  Ses  résultats  semblaient  donc  à  l'abri  des  diverses 
causes  d'erreur  qui  entachent  souvent  les  travaux  de  laboratoire 
exécutés  sur  une  échelle  trop  restreinte.  Ses  conclusions  n'en  étaient 
donc  que  plus  désastreuses  quand  il  prétendait  retrouver  dans  le 
condenseur  toute  la  chaleur  que  la  vapeur  avait  enlevée  à  la  chau- 
dière. Le  président  de  la  Société  de  physique  de  Berlin  écrivait  à 
M.  Him  en  1857  :  «Vous  avez  fait,  monsieur,  vis-à-vis  de  notre  pro- 
gramme, à  peu  près  ce  que  Jean-Jacques  fit  vis-à-vis  de  celui  de 
l'académie  de  Dijon.  La  société  demande  la  détermination  exacte  de 
l'équivalent  mécanique  de  la  chaleur  :  vous  vous  êtes  efforcé  de 
prouver  qu'un  tel  équivalent  n'existe  pas.  Cependant  un  examen 
approfondi  de  vos  expériences  a  amené  la  commission  à  penser  que, 
loin  de  démontrer  ce  nouveau  principe,  ces  expériences,  si  l'on  en 
discute  les  résultats  d'une  certaine  manière,  tendraient  bien  plutôt 
à  prouver  l'existence  de  l'équivalent  en  question  et  même  fourni- 
raient des  chiffres  assez  concordans  avec  ceux  qu'ont  déduits  d'au- 
tres expérimentateurs.  »  Une  longue  controverse  s' engagea  alors 
entre  M.  Clausius,  qui  examinait  les  mémoires  présentés  à  la  So- 
ciété, et  M.  Him,  qui  soutenait  ses  premières  affirmations  par  de 
nouveaux  travaux.  La  vérité  se  dégageait  d'autant  plus  difficilement 
à  travers  cette  discussion  qu'il  n'était  pas  toujours  facile  d'analyser 
les  expériences  de  M.  Him,  développées  avec  une  abondance  uix 
peu  germanique  dans  d'assez  volumineux  mémoires.  La  lumière  a 
pourtant  fini  par  se  faire;  l'inexactitude  des  raisonnemens  que 
•  M.  Him  appliquait  à  ses  données  expérimentales  a  été  mise  en  évi- 
dence, et  ses  chiffres  mêmes,  sainement  interprétés  par  M.  Clau- 
sius, ont  donné  le  résultat  que  nous  avons  annoncé.  La  dernière  et 
la  plus  utile  des  consécrations  n'a  point  même  manqué  à  cette  con- 
clusion définitive.  Au  mois  de  juÛlet  1862,  M.  Hira  a  publié  un 
nouveau  mémoire  où  il  rectifie  ses  premières  assertions,  adorant  ce 
qu'il  avait  brûlé  et  brûlant  ce  qu'il  avait  adoré. 

Cette  transformation  de  la  chaleur  en  travail ,  que  nous  avons 
essayé  de  faire  entrevoir  dans  un  cas  déterminé,  dans  le  jeu  d'une 
machine  à  vapeur,  nous  allons  tout  à  l'heure  la  retrouver  dans 
l'examen  des  faits  les  plus  divers.  Nous  trouverons  également  la 
transformation  inverse,  et  nous  verrons  à  chaque  instant  le  travail 


Digitized  by 


Google 


EQUIVALENT  MÉCANIQUE  DE  LA  CHALEUR.  M 

se  transformer  en  chaleur.  Si  nous  faisons  mouvoir  par  un  effort 
mécanique  une  roue  à  palettes  dans  un  réservoir  d'eau,  nous  échauf* 
ferons  cette  eau  ;  bien  d'autres  faits  de  cette  nature  apparaîtront. 
Nous  pourrons  alors  attribuer  une  généralité  absolue  au  phénomène 
de  la  transformation  réciproque  de  la  chaleur  et  du  travail  ;  mais; 
comme  nous  nous  proposons  avant  tout  d'indiquer  rapidement  Ten- 
semble  de  la  théorie  nouvelle,  nous  admettrons  dès  maintenant  que 
cette  généralité  est  démontrée,  et  nous  poserons  sans  plus  tarder 
une  nouvelle  question.  Dans  la  transformation  qui  nous  occupe,  y 
a-t-il  un  rapport  constant  entre  la  quantité  de  chaleur  qui  disparaît 
et  la  quantité  de  travail  qui  apparaît?  On  connaît  les  unités  aux- 
quelles ces  quantités  se  comparent;  l'unité  calorifique,  la  calorie, 
est  la  quantité  de  chaleur  qui  est  capable  d'élever  d'un  degré  ther- 
mométrique la  température  d'un  kilogramme  d'eau;  l'unité  de  tra- 
vail, le  kilogrammëtre,  est  la  quantité  de  travail  qui  est  capable 
d'élever  à  la  hauteur  d'un  mètre  un  poids  d'un  kilogramme.  Quand 
des  calories  se  transforment  en  kilogrammètres  ou  réciproquement, 
y  a-t-il  entre  ces  deux  quantités  un  rapport  numérique  constant? 
fine  calorie  produit-elle  dans  tous  les  cas  le  même  nombre  de  kilo- 
grammètres? Un  kilogrammètre  donne-t-il  dans  tous  les  cas  le 
même  nombre  de  calories? 

Si  Ton  consulte  les  faits,  on  y  trouve  une  réponse  affirmative.  Un 
nombre  considérable  d'expériences  répétées  depuis  vingt  ans,  qui 
ne  seront  point  toutes  citées  ici,  mais  dont  les  plus  mémorables  du 
moins  seront  mentionnées  dans  le  cours  de  cette  étude,  se  pressent 
pour  attester  la  fixité  du  nombre  qui  représente  l'équivalence  de  la 
chaleur  et  du  travail.  Une  calorie  équivaut  à  425  kilogrammètres, 
non  pas,  on  le  pense  bien,  que  toutes  les  expériences  aient  donné 
ce  nombre  exact  :  ce  serait  un  résultat  trop  contraire  à  la  pratique 
des  recherches  expérimentales;  mais  c'est  la  moyenne  que  M.  Ver- 
det  propose  d'adopter  après  avoir  examiné  une  série  de  travaux 
assez  concordans  pour  nous  donner  pleine  confiance  dans  le  nombre 
qui  ressort  d'une  comparaison  faite  avec  soin.  C'est  le  nombre  qui 
de\Ta  désormais  servir  aux  calculs  industriels  et  scientifiques.  Dès 
maintenant  donc,  et  sous  le  bénéfice  des  confirmations  expérimen- 
tales, dont  les  pages  qui  vont  suivre  seront  l'objet,  on  peut  consi- 
dérer comme  acquise  la  fixité  du  nombre  qui  représente  l'équiva- 
lence. C'est  ce  nombre  qui  est  généralement  connu  sous  le  nom 
d'équivalent  mécanique  de  la  chaleur. 

Passant  maintenant  de  l'ordre  des  faits  à  l'ordre  des  raisonne- 
mens,  nous  demanderons  si  on  aurait  pu  concevoir  qu'une  calorie 
ne  donnât  pas  toujours  le  même  nombre  de  kilogrammètres.  Et 
d'abord  n'oublions  pas  que  le  phénomène  est  réversible,  et  que  nous 


Digitized  by 


Google 


hh  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

pouvons,  suivant  les  cas,  convertir  de  la  chaleur  en  travail  ou  du 
travail  en  chaleur.  Imaginons  un  instant  qu'il  n'y  ait  pas  <îans  cette 
transformation  réciproque  un  rapport  fixe;  supposons  qu'il  y  ait 
des  machines,  des  organes,  des  systèmes,  par  lesquels  on  puisse 
obtenir  des  rendemens  variables  (et  nous  ne  parlons  pas,  bien  en- 
tendu, du  rendement  utile,  qui  peut  varier,  mais  du  rendement  in- 
trinsèque, calculé  en  tenant  compte  de  toutes  les  transformations 
utiles  ou  non)  :  il  est  clair  qu'en  accouplant  ces  machinesl,'  ces  or- 
ganes, ces  systèmes  dans  l'ordre  le  plus  avantageux,  et  les  aban- 
donnant à  leur  action  seule,  nous  pourrions,  au  moyen  d'une  quan- 
tité de  chaleur  ou  de  travail  donnée,  obtenir  des  quantités  de  chaleur 
ou  de  travail  croissant  d'une  façon  illimitée,  résultat  tout  à  fait 
inadmissible.  C'est  là  ce  qu'on  appelle  une  démonstration  par  l'ab- 
surde. 

En  donnant  le  nombre  425  pour  l'équivalent  mécanique  de  la 
chaleur,  il  n'est  peut-être  pas  inutile  d'aller  au-devant  d'une  ob- 
jection :  on  est  quelquefois  surpris  au  premier  instant  de  la  gran- 
deur de  ce  nombre. —  Eh  quoi!  se  dit-on,  tant  de  kilogrammètres 
pour  une  seule  calorie  !  —  Mais  l'étonnement  se  dissipe  vite;  il  tient 
à\ine  appréciation  inexacte  des  unités  qui  sont  en  présence,  et  dis- 
paraît dès  qu'on  se  rend  un  compte  suffisant  de  leurs  valeurs  res- 
pectives. La  calorie  est  une  unité  moins  modeste  qu'il  ne  semble 
d'abord,  et  l'on  en  reprend  une  idée  plus  avantageuse  quand  on 
réfléchit  au  temps  que  met  une  masse  d'eau  pour  s'échauffer  sur 
un  foyer  ordinaire.  Le  kilogrammètre  au  contraire  n'a  point  l'im- 
portance que  semble  lui  attribuer  la  pompe  de  son  nom  ;  A25  kilo- 
grammètres ne  représentent  en  somme  que  le  travail  d'un  cheval- 
vapeur  pendant  six  secondes  environ.  Par  conséquent  le  travail  d'un 
cheval- vapeur  pendant  une  heure  correspond  à  600  calories.  Ce 
résultat,  ainsi  présenté,  n'aura  sans  doute  plus  rien  qui  puisse 
étonner  les  personnes  mêmes  qui  auraient  été  portées  à  le  trouver 
singulier  sous  la  forme  où  il  se  produisait  précédemment. 

Dès  que  l'esprit  a  conçu  la  notion  de  l'équivalence  de  la  chaleur 
et  du  travail,  Ù  demande  à  en  pénétrer  le  principe,  à  en  saisir  non 
plus  la  manifestation,  mais  la  signification  intime.  Maître  des  faits, 
il  veut  en  posséder  la  raison.  Quand  il  a  vu  la  transformation  de  la 
chaleur  en  travail,,  il  veut  savoir  pourquoi  et  comment  cette  trans- 
formation s'accomplit,  quel  est  le  procédé  que  la  nature  y  emploie. 
Il  se  trouve  en  face  de  ce  phénomène  comme  en  présence  d'un  tour 
d'escamoteur.  Voici  bien  les  calories  avant  l'opération!  Voici  main- 


Digitized  by 


Google 


ÉQUIYALENX  lOSGAïaQUE  DE  LK  CHALEUR.  && 

tenant  le  travail  accompli  qu'on  lui  montre  en  échange  des  calories 
qui  ont  disparu!  Mais  quel  est  le*  secret  de  cette  étonnante  substi- 
tution? —  A  vrai  dire,  on  n'a  dans  aucun  cas  surpris  ce  secret  sur 
le  vif;  mais  la  théorie  en  donne  une  explication  plausible. 

C'est  ûnsi  qu'on  a  toujours  vu  la  physique  placer  des  hypothèses 
sur  les  pihénomènes  qu'elle  étudiait.  On  conçoit  d'ailleurs  qu'une 
explication»  fû^-eUe  mauvaise,  n'infirme  en  rien  ce  qui  a  été  ob- 
servé. Le  danger  commencerait  seulement  du  jour  où  l'on  voudrait 
dénaturer  les  observations  et  plier  les  faits  pour  les  amener  de  force 
dans  les  données  d'une  hypothèse.  Pourvu  que  l'on  se  garde  de  ce 
périU  l'hypothèse  est  utile  par  les  vérifications  qu'elle  suggère,  par 
les  aperçus  qu'elle  ouvre. 

Avant  donc  d'aller  plus  loin,  avant  d'entrer  dans  la  série  des  faits 
qui  mettront  tout  à  l'heure  la  notion  de  l'équivalence  dans  une  com- 
plète lumière,  noiis  nous  arrêterons  encore  un  instant  pour  esquisser 
l'hypothèse  qui  a  été  faite  à  ce  sujet,  et  qui  réunit  aujourd'hui  les 
suffrages  les  plus  éminens;  mais  il  est  nécessaire  qu'on  n'oublie  pas, 
quelle  que  soit  l'opinion  qu'on  s'en  forme,  que  les  faits  fondamen- 
taux auxquels  elle  s'applique  demeurent  hors  de  doute.  Que  cet 
aperçu  théorique  obtienne  ou  non  l'assentiment  du  lecteur,  nous 
n'en  serons  pas  moins  en  droit,  après  l'avoir  indiqué,  de  reprendre 
sur  le  terrain  des  faits  la  suite  de  notre  exposé. 

Et  d'abord  les  travaux  publiés  pendant  ces  vingt  dernières  années 
sur  la  chaleur  démontrent  qu'elle  est  un  mouvement  vibratoire. 
MeUoni,  dans  un  mémoire  lu  à  l'académie  de  ]>[aples  le  2  février 
18^2  et  inséré  la  même  année  dans  la  Bibliothèque  universelle  de 
Genève,  avait  longuement  comparé  les  phénomènes  de  la  chaleur 
rayonnante  et  les  phénomènes  lumineux.  De  cette  étude,  il  avait 
conclu  que,  quand  un  corps  porté  à  une  certaine  température  est 
placé  au  milieu  de  corps  qui  ont  une  température  plus  basse,  un 
mouvement  vibratoire  se  propage  dans  le  milieu  ambiant.  Qu'est-ce 
qui  vibre?  Sont-ce  les  molécules  matérielles  et  ordinaires  des  corps 
interposés?  Est-ce  au  contraire  un  éther  jusqu'ici  insaisissable  à 
tontes  nos  recherches,  et  qui  remplirait  les  interstices  de  ces  molé- 
cules? C'est  ce  que  MeUoni  ne  pouvait  dire;  mais  il  affirmait  la  vi- 
bration. Il  cherchait  d'ailleurs  une  preuve  expérimentale  en  essayant 
de  produire  directement  des  interférences  de  rayons  calorifiques 
comme  on  produisait  déjà  des  interférences  de  rayons  lumineux.  Il 
n'obtint  pas  lui-même  cette  sanction  de  son  hypothèse  ;  mais,  cinq 
aimées  plus  tard  MM.  Fizeau  et  Foucault  montrèrent  que  l'on  peut,  en 
ajoutant  de  la  chaleur  à  de  la  chaleur,  produire  du  froid,  tout  comme 
en  ajoutant  de  la  lumière  à  de  la  lumière  on  produit  de  l'obscurité. 
L'hypothèse  de  Helloni  ét£Ût  ainsi  démonti*ée  par  les  faits. 


Digitized  by 


Google 


i6  REVUE  MS   DEUX  MONDES»;     . 

C'est  donc  en  étudiant  la  chaleur  daas  son  passs^ge.  d'un  corps  à 
un  autre  à  travers  l'air  ambiant  qu'on  en  a  saisi  la  nature  intime  ; 
mais  si  dans  cette  propagation  on  a  constaté  d'une  n^niëre  certaine 
qu'elle  est  un  mouvement  vibratoire,  n'est^il  pas  naturel  d'admettre 
qu'il  en  est  également  ainsi  dans  l'intérieur  même  des  corpa? 

Ce  que  nous  appelons  chaleur  devient  donc  pour  nous  un  mouve^ 
ment  de  molécules.  Dirons-nous  que  ce  senties  dernière»  molécules 
du  corps  même  qui  vibrent?  Dirons^nous  que  ce  sont  les  molécules 
d'une  substance  éthérée  qui  en  remplit  les  pcH*e&?  Peu  nous  importe* 
Il  nous  suffit  de  constater  l'existence  d'un  mouvement  moléculairee 
Mais  d'une  autre  part  qu'est-ce  que  le  travail,  sinon  le  mouvement 
d'une  masse?  Ainsi  l'idée  de  chaleur  comme  celle  de  travail  se  ré- 
solvent maintenant  pour  nous  dans  l'idée  commune  de  mouvement, 
et  rien  ne  doit  plus  nous  étonner  si  ces  deux  phénomènes  sont  liés 
par  une  équivalence  que  régissent  les  lois  ordinaire^»  de  la  mécanique. 

Rien  ne  se  perd,  rien  ne  se  crée  dans  la  nature.  Ex  nihilo  nihUj 
in  nihilum  nil  passe  reverti.  Cela  est  vrai  non-seulement  des  mo- 
lécules matérielles,  mais  aussi  de  la  force  ou  cause  de  mouvement 
qui  est  la  propriété  essentielle  de  chaque  molécule.  Si  donc  une 
molécule  ou  une  masse  possède  à  un  moment  donné  une  certaine 
capacité  de  mouvement,  elle  n'en  perdra  une  portion  qu'en  la  cé- 
dant à  une  autre  molécule  ou  à  une  autre  masse.  11  y  a  longtemps 
que  Descartes  a  dit  :  u  Je  tiens  qu'il  y  a  une  certaine  quantité  de 
mouvement  dans  toute  matière  créée  qui  n'augmente  et  ne  diminue 
jamais,  et  ainsi,  lorsqu'un  corps  en  fait  mouvoir  un  autre,  il  perd 
autant  de  mouvement  qu'il  en  donne,  comme  lorsqu'une  pierre 
tombe  de  haut  contre  la  terre,  si  elle  ne  retourne  pas  et  qu'elle 
s'arrête,  je  conçois  que  cela  vient  de  ce  qu'elle  ébraple  cette  terre 
et  ainsi  lui  transfère  tout  son  mouvement.  »  Descartes  exprimait 
ainsi  une  vérité  fondamentale  de  la  mécanique;  mais  il  ne  compa^ 
rait  entre  eux  que  deux  mouvemens  du  même  ordre.  Observons  ce^ 
pendant  que  dans  l'exemple  qu'il  donne  il  y  a  nécessairement  de  la 
chaleur  produite  par  le  choc,  et  que  sa  proposition  n'est  viaie  qu'à 
la  condition  d'assimiler  complètement  cette  production  de  chalem^ 
à  une  communication  de  mouvement.  Nous  sommes  ainsi  amenés  à 
comparer  entre  eux  et  à  regarder  comme  s'engendi*ant  directement 
les  uns  des  autres  ces  mouvemens  visibles  qui  constituent  le  travail 
dans  son  acception  ordinaire,  et  ces  mouvemens  moléculaires  que 
nos  yeux  ne  peuvent  apercevoir  et  qui  constituent  la  chaleur.  Quand 
un  travail  engendre  de  la  chaleur,  c'est  donc  qu'une  quantité  de 
mouvement  passe  de  la  masse  d'un  corps  aux  molécules  de  ce  corps 
ou  d'un  corps  différent.  Si  c'est  au  contraire  la  chaleur  qui  a  en- 
gendré un  travail ,  on  peut  dire  qu'une  quantité  de  mouvement  est 


Digitized  by 


Google 


ÉQDIYALBirr  HACAm^E   M  LA   CHALEUR.  IfJ 

passée  des  motdcules  du  corps  à  la  masse  de  oe  corps  ou  d'on  corps 
dillërent. 

Pc>ur  coDcefoir  comment  les  derniers  atomes  d'un  corps  peuvent 
être  aramés  d'une  TitesBO  considérable  qui  n'est  pas  apparente^  mais 
çui  peut,  à  un  moment  donnée  se  convertir  en  effets  d'un  autre  ordre, 
?eu^on  un  exemple  grossier?  On  voit  quelquefois  un  boulet  de 
canon  s'avancer  lentement  sur  le  sol;  il  parait  presque  mort,  et  on  ' 
croirait  que  le  moindre  effort  va  suffire  pour  l'arrêter;  mais  en  réalité 
le  boulet  tourne  sur  lui^-mème  avec  une  vitesse  énorme.  Qu'on  vienne 
à  mettre  le  pied  sur  lui  et  à  en  dénaturer  le  mouvement  en  en  fixant 
ainsi  un  point,  le  boulet  blesse  ou  tue  l'imprudent  qui  l'a  touché. 

Nous  poirrons  dire  maintenant,  pour  résumer  notre  hypothèse, 
qoe  tout  corps,  à  un  moment  donné,  possède  une  certaine  vertu 
intérieure,  qui  peut  se  manifester  soit  sous  forme  de  chaleur,  soit 
sous  fcmne  de  travail.  Il  est  à  cet  ^ard  un  terme,  celui  de  force 
vive,  que  le  langage  usuel  a  souvent  emprui^  à  la.  science,  en  le 
détournant,  il  est  vrai,  de  son  acception  rigoureuse.  On  nous  per- 
mettra de  suivre  cet  erremcait.  Nous  dirons  ainsi  que  la  force  vive 
qn'un  ccnrps  possède  àim  instant  donné,  peut,  suivant  les  circon-* 
stances,  se  révéler  sous  deux  aspects,  force  vive  calorifique,  force 
vive  mécanique,  de  telle  sorte  que  les  deux  manifestations  soient 
complémentaires  et  reproduisent  le  total  de  la  force  vive  qui  était 
rcfafermée  dans  le  corps. 

avant  d'en  finir  avec  cet  aperça  théorique,  examinons,  à  l'aide 
des  lumières  qu'il  nous  donne,  le  jeu  de  la  machine  à  vapeur  dcmt 
BOUS  avons  déjà  parlé  plus  haut.  Nous  supposons,  avons-nous  dit, 
fat  machine  en  pleine  marche,  ayant  pris  son  mouvement  uniforme. 
Qu'on  veuille  l]4en  considérer,  comme  précédemment,  l'intervalle  de 
temps  qui  sépare  deux  momens  où  le  piston  occupe  exactement  la 
mêitte  position.  A  la  fin  de  cette  période,  toutes  les  parties  de  la 
noachine  possèdent  la  même  quantité  de  force  vive  qu'au  commen- 
cement, car  leur  masse  d'une  part  est  invariable,  et  d'autre  part 
elles  ont  la  même  dudeur  et  la  même  vitesse,  puisque  nous  suppo- 
sons le  jeu  régulier.  Dans  cet  intervalle  cependant  un  travail  ex- 
térieur a  été  produit,  un  poids  a  été  élevé  ou  toute  autre  résistance 
a  été  vaincue,  et  ce  travsdl  n'a  pu  se  produire  qu'aux  dépens  d'une 
partie  de  la  force  vive  qui  était  dans  la  machine;  mais  puisque  nous 
venons  de  voir  que  cette  machine  en^  possède  encore  la  même  quan- 
tité, c'est  donc  qu'en  même  temps  qu'elle  en  perdait  d'une  part  elle 
en  gagnait  de  l'autre  une  quantité  égale..  En  même  temps  qu'elle  en 
dépensait  sur  l'arbre  moteur  (nous  laissons  de  côté  le  travail  que  la 
machine  produit  sans  qu'il  soit  recueilli  utilement),  elle  en  emprun*- 
tait  autant  au  foyer  de  la  chaudière.  Cette  machine  nous  apparaît 


Digitized  by 


Google 


AS  UYUE  ras  DEUX  MONDES* 

donc  comme  un  véhicule  de  force  vive.  Elle  absorbe  de  la  force  vive 
mesurable  en  calories,  eUe  rend  de  la  force  vive  mesurable  en  kilo-* 
grammètres.  Et  puisque,  dans  l'état  de  fonctionnement  uniforme  dû 
nous  Texaminons,  elle  ne  garde  rien  pour  elle,  puisqu'elle  dépense 
tout  ce  qu'elle  reçoit,  il  y  a  entre  les  quantités  de  force  vive  mesu^ 
rées  à  l'entrée  et  à  la  sortie  un  rapport  d'équivalence,  nous  pouvons 
dire  d'égalité.  Pour  chaque  calorie  qui  entre,  il  y  a  A25  kilogram** 
mètres  qui  sortent. 

III. 

Mais  abandonnons  le  champ  de  l'hypothèse  pour  revenir  sur  le 
terrain  des  faits,  et  c'est  mûntenant  que  nous  allons  voir  nos  pre- 
mières données  se  confirmer  par  une  série  de  vérifications*  À  la 
lumière  de  cette  notion  nouvelle,  il  y  a  toute  une  révision  de  la 
science  à  £ûre.  Partout  où  il  y  a  simultanément  phénomène  calori- 
fique et  phénomène  mécanique,  c'est-à-dire  dans  presque  tous  les 
cas  que  la  pratique  et  la  théorie  peuvent  nous  présenter,  la  nouvelle 
loi  introduit  entre  les  deux  phénomènes  une  relation  nécessaire,  jus- 
qu'ici inconnue,  et  qui,  maintenant  démontrée,  fera  découvrir  des 
vérités  intéressantes,  reconnattre  des  erreurs  ou  combler  des  lacunes. 
Toutes  les  lois  physiques  et  chimiques  ont  désormais  besoin  d'être 
considérées  sous  un  nouvel  aspect;  l'astronomie,  la  physiologie  vont 
s'éclairer  de  lueurs  inattendues.  Il  ne  s'agit  pas  ici,  comme  on  le 
pense  bien,  de  faire  cette  révision  générale  de  la  science;  il  ne  s'agit 
même  pas  d'indiquer  comment  elle  peut  être  faite  :  nous  nous  con- 
tenterons de  citer  quelques  exemples,  empruntés  pour  la  plupart 
aux  leçons  de  M.  Verdet. 

Que  va  devenir,  pour  commencer  par  là,  l'ancienne  notion  du 
frottement?  Depuis  longtemps,  lorsque  deux  corps  se  mouvaient  au 
contact  l'un  de  l'autre  avec  des  vitesses  différentes,  une  certaine 
partie  du  travail  développé  par  le  corps  frottant  disparaissait  sans 
que  l'on  s'en  rendit  un  compte  bien  net.  La  science  (^cielle  était 
fort  réservée  à  cet  endroit.  Elle  posait  dans  ses  calculs  un  coefficient 
relatif  au  frottement  et  elle  se  hâtait  de  passer  outre.  Elle  se^  gar- 
dait d'appuyer  sur  ce  phénomène,  qui  ne  laissait  pas  de  se  présen- 
ter sous  des  dehors  assez  singuliers.  Quant  à  l'opinion  commune,  elle 
regardait  assez  volontiers  le  frottement  comme  une  force  mystMeuse 
qui  absorbait  par  elle«-méme  une  ca*taine  quantité  de  travail  entre 
les  deux  surfaces  frottantes.  On  se  laissait  aller  à  admettre  une  sorte 
d'annulation  de  travail  sans  mesurer  la  portée  dangereuse  d'une 
pareille  doctrine.  Ce  n'est  pas  qu'on  ne  sût  déjà  que  tout  fi-ottement. 
est  accompagné  d'un  dévebppement  de  chaleur;  mais  il  semUait 


Digitized  by 


Google 


BQUirALSHT'.iaCANIQUB  IfiE  lA   CHALEUR.  h9 

qve  ee  fut  là  un  phénomène  toat  à  fait  accessoire.  Les  choses 
GhaQge&l  de  fiuse  actuellement,  et  c'est  ce  phénomène  autrefois  né- 
gligé qui  nous  rend»  compte  maintenant  de  ce  qui  avait  pu  paraître 
mjfsiérieiix.  Tout  le  travaÙ  consommé  dans  le  frottement,  et  qui  ne 
seretrouYe  pas  sous  une  autre  forme  appréciable,  se  retrouve  sous 
forme  de  chaleur.  Toute  équivoque  disparaît,  et  le  bilan  du  travail 
moteur  s'établit  ayeo  exactitude. 

Cette  conversion  directe  du  travail  en  chaleur,  à  laquelle  corres- 
pondent des  phénomènes  usuels  et  faciles  à  reproduire,  avait  néces- 
ssûrement  frappé  de  bonne  heure  certains  esprits.  Elle  a  été  l'objet 
d'expériences  fréquentes,  saisissantes,  et,  ayant  de  se  résoudre  en 
une  h  précise,  elle  a  vaguement  préoccupé  divei*s  savans  qui  sont 
restés  aux  «hords  de  la  vérité.  Rumford  fut  un  de  ces  précurseurs. 
C'était  un  Anglais  d'Amérique^  un  esprit  éclairé  et  indépendant,  un 
peu  inquiet  et  porté  à  dédaigner  les  vieilles  théories.  Tour  à  tour  ^ 
colonel  anglais  dans  les  luttes  contre  les  Américains,  ministre  de  la 
guene  chea  l'électeur  de  Bavière,  puis  phikuathrope  à  Paris,  où  il 
avait  épousé  la  veuve  de  Lavoisier,  il  fut  savant  à  ses  heures  et  à  sa 
manière*  Ses  travaux,  malheureusement  un  peu  trop,  sommaires, 
n'ent  pas  toujours  eu  l'influence  qu'ils  auraient  mérité  d'avoir.  Ses 
mteMÀres  sur  la  chaleur,  publiés  en  180A,  contenaient  les  faits  les 
plus  intéressans. 

On  admettait  alors,  sur  la  foi  de  Lavoisier  et  de  Laplace,  que  le 
calorique  était  une  matière  renfermée  dans  les  interstices  des  corps, 
et  qui  en  sortait  ou  y  rentrait  sous  l'influence  de  certaines  causes. 
Bumford,  mécontent  de  cette  hypothèse,  entreprit  de  la  soumettre 
à  une  expérience  décisive.  «  Si  le  calorique,  disait-il,  est  une  ma- 
tière logée  dans  les  corps  de  façon  à  en  remplir  les  intervalles  po- 
reux, comme  Teou  remplit  les  pores  d'une  éponge,  il  est  clair  qu'un 
même  corps  n'en  contient  qu'une  quantité  déterminée  et  ne  pourra 
en  émettre  indéfiniment.  C'est  ainsi  qu'une  éponge  gonflée  d'eau, 
suspendue  par  un  fil  au  milieu  d'une  chambre  remplie  d'air  sec, 
donne  de  Thumidité  à  cet  air;  mais  l'éponge  est  bientôt  épuisée 
d'eau  et  mise  en  état  de  ne  plus  pouvoir  en  fournir.  Au  contraire 
une  cloche,  étant  frappée  aussi  longtemps  qu'on  voudra,  donne  tou- 
jomrs  du  son  sans  aucun  signe  d'épuisement.  L'eau  est  une  substance, 
et  il  n'en  est  pas  de  même  du  son.  i>  Pour  examiner  à  ce  point  de 
▼ne  les  phénomènes  calorifiques,  Rumford  faisait  tourner  une  barre 
de  bronze  sur  une  autre  barre  semblable  dans  un  vase  rempli  d'eau; 
k  luurre  tonniante  était  chargée  d'un  poids  de  5,000  kilogrammes 
et  faisait  82  révolutions  par  minute.  Rumford  observait  réchauffe- 
ment de  l'eau,  qui  était  considérable  et  capable  de  mettre  de  grandes 
\  de  liquide  en  ébullition;  mais  le  dégagement  de  chaleur  pnn 

1  ILV.  4 


Digitized  by 


Google 


50  REVUE  DES  DEUX  ]fONDE6. 

doit  par  les  barres  frottantes  était^il  indéfini  ou  limité?  C'est  à  vé^ 
rifier  ce  fait  que  Runiford  s'attachait,  et  il  trouvaift  que,  tant  que  la 
barre  tournait,  la  chaleur  se  dégageait  indéfiniment.  11  prouvait  en- 
suite, par  un  examen  minutieux,  qu'on  ne  pouvait  attribuer  le 'dé- 
gagement de  chaleur  ni  à  la  décomposition  de  l'eau,  ni  à  la  décom- 
position de  l'air,  ni  aune  foule  d'autres  phénomènes  omcomitans 
auxquels  on  aurait  pu  être  tenté  de  l'attribuer.  Montrant  ainsi  que 
cette  chaleur  sortait  indéfiniment  des  barres  frottantes,  il  en  con- 
cluait, comme  nous  l'avons  dit  tout  à  l'beure,  que  le  calorique  ne 
peut  pas  être  une  matière,  mais  qu'il  est  xm  mouvement.  Qui  ne 
voit  qu'il  n'y  avait  qu'un  pas  à  faire  pour  en  tirer  une^  conclusion 
plus  intime,  et  pour  dire,  comme  nous  le  disons  maintenant,  que 
cette  chaleur  indéfiniment  dégagée  par  les  barres  de  bronze  n'était 
qu'une  transformation  du  travail  indéfiniment  employé  à  produire 
le  mouvement  de  rotation?  11  y  a  plus,  l'expérience  de  Rumford  se 
prétait  à  une  détermination  numérique  de  l'équivalence  des  deux 
phénomènes  :  d'une  part  le  travail  employé  à  la  rotation  était  faci- 
lement appréciable,  et  de  l'autre  les  procédés  calorimétriques  pour- 
valent  aisément  faire  connaître  la  quantité  de  chaleur  absorbée  par 
l'eau.  Aussi  plusieurs  déterminations  numériques  du  nombre  fon- 
damental de  l'équivalence  ont-elles  été  faites  dans  des  essais  ana- 
logues à  celui  de  Rumford. 

Par  d'autres  voies,  Rumford  approchait  encore  de  la  notion  de 
l'équivalence  de  la  chaleur  et  du  travail.  Faisant  forer  une  pièce  de 
canon  à  la  fonderie  royale  de  Munich,  il  constatait  réchauffement 
de  la  masse  de  bronze.  Et  comme  on  essayait  de  rendre  compte  de 
cet  échauffement  en  admettant  une  différence  de  capacité  calorifique 
entre  le  bronze  massif  et  le  bronze  en  limaille,  il  ee  hâtait  de  mettre 
à  néant  cette  fausse  explication  &ï  mesurant  directement  la  capa- 
cité calorifique  du  bronze  dans  les  deux  cas  et  en  prouvant  qu'elle 
ne  variait  point.  Mais  voici  un  autre  fait  bfen  4:urietix.  Il  expéri- 
mentait un  canon  de  fusil  dans  lequel  il  introduisait  toujours  la 
même  charge  de  poudre,  et  tantôt  il  n'y  mettait  pas  de  balle,  tantôt 
il  y  plaçait  une,  deux,  trois  et  même  quatre  balles;  les  unes  sur  les 
autres.  «  J'étais  dans  l'habitude,  dit-il,  de  saisir  avec  la  main  gauche 
le  canon  aussitôt  après  chaque  décharge  pour  le  tenir  pendant  que 
je  l'essuyais  en  dedans  avec  une  baguette  garnie  d'étoupes,  et  j'étais 
fort  surpris  de  trouver  que  le  canon  était  beaucoup  plus  échauffé 
par  l'explosion  d'une  charge  de  poudre  donnée  quand  il  n'y  avait 
point  de  balle  devant  la  poudre  que  quand  une  ou  plusieurs,  balles 
étaient  chassées  par  la  charge.  »  Quoi  de  plus  saisissant  que  cette 
expérience  dans  laquelle  une  certaine  quantité  de  chaleur  disparaît 
en  même  temps  qu'un  travail  est  produit,  et  dans  laquelle  cette 


Digitized  by 


Google 


ÉQCIYÀLBNT<M£GAmQU£   D£  lA  CHALEUR.  51 

cwFélatioa  est  assez  manifeste  pour  être  sensible  à  la  main?  Et  ne 
aeraitnon  pas  tenté  de  s'étonner,  si  Tbistoire  des  découvertes  bu;- 
naaines  n'était  pleine  de  ces  anomalies,  que  Rumford  n'en  ait  pas 
donné  la  véritable  explication?  Quoi  qu'il  en  soit,  cette  expérience 
méfite  d'être  reprise  avec  précision,  et  nous  la  recommandons  à  nos 
officie»  d'artillerie;  il  leur  serait  sans  doute  facile  de  constater 
qu'un  canctt  s'échauffe  moins  lorsqu'il  tire  à  boulet  que  lorsqu'il 
tîie  à  blanc  avec  une  simple  gargousse,  et  l'étude  de  ce  phénomène 
pcmiraitleur  donner  d'utiles  enseignemens. 

L'expérience  de  Rumford  sur  le  frottement  a  été  reprise  avec  les 
eorpe  les  plus  divers  «et  sous  des  formes  variées  dès  que  l'on  eut 
compris  ce  qu'on  en  pouvait  tirer«  M.  Joule,  dont  le  nom  se  présente 
à  chaque  instant  quand onétudie  la  nouvelle  théorie,  faisait  tourner 
une  petite  roue  à  palettes  dans,  une  masse  d'eau  ;  le  mouvement 
étftit  donné  par  la  chute  d'un  poids.  Il  mesurait  donc  facilement  le 
travûl  correspondant  à  la  rotation.  L'échauffement  de  l'eau  s'obser- 
vait directement  au  thermomètre^  Il  trouva  ainsi  pour  le  riq)port 
d'équivalence  le  nombre  &2i.  Une  autre  série  d'expériences  faites 
en  remplaçant  l'eau  par  du  mercure  donna  le  nombre  &25.  L'eau 
ou  le  mercure,  conune  on  voit,  servait  en  même  temps  à  M.  Joule 
de  corps  firettant  et  de  calorimètre.  Dans  une  troisième  série  d'es- 
sais, M.  Joule  fit  frotter  un  anneau  de  fer  sur  un  disque  de  même  na- 
tore  dans  une  masse  d'eau,  ce  qui  était,  à  proprement  parler,  l'ex- 
périence même  de  Rumford;  il  arriva  par  ce  procédé  au  nombre 
A25.  M.  Favre  fit  firotter  de  l'acier  contre  de  l'acier  et  donna  pour 
résultat  de  ses  essais  le  nombre  &13.  On  pourrait  citer  plusieurs 
autres  déterminations  de  ce  genre,  et  si  l'on  en  a  fait  beaucoup,  on 
eB  fera  sans  doute  encore  uaplus  grand  nombre  par  la  suite.  Ces 
expériences  demandent  un  soin  minutieux  et  une  ingénieuse  appré- 
ciaticm  des  circonstances  qui  peuvent  motiver  des  corrections  dans 
les  données  numériques;  mais  rien  de  plus  simple,  de  plus  satisfai- 
sant pour  l'esprit  que  leur  principe.  Le  frottement  y  apparaît  di- 
rectement comme  un  des  phénomènes  dans  lesquels  le  travail  se 
transforme  en  chaleur. 

C'est  donc  avec  des  notions  plus  saines  que  l'on  peut  maintenant 
examiner  ce  qui  se  passe  dans  les  cas  innombrables  où  deux  corps 
se  meuvent  au  contact  l'un  de  l'autre.  Et  l'on  n'est  plus  tenté  d'ad- 
mettre que  dans  le  jeu  d'une  machine,  qui  a  pour  effet  de  soumettre 
diverses  surfaces  à  des  frottemens,  une  partie  de  la  force  motiîce 
soit  mystérieusement  absorbée.  Une  portion  de  cette  force  se  perd 
à  communiquer  du  mouvement  soit  à  l'air  ambiant ,  soit  aux  sup- 
ports de  la  machine;  c'est  là  une  perte  que  l'on  peut  suivre.  Une 
antre  partie  est  employée  à  user  les  surfaces  frottantes,  à  décom- 


Digitized  by 


Google 


62  lf£¥UE  DES  MUX  MON^S.  . 

poser  les  liquides  dont  elles  sont  enduites;  ce  sont  encore  là  des 
effets  que  Ton  peut  apprécier.  Mais  cette  notable  portion  du  travail 
moteur  qui  était  consommé  sans  qu'on  pût  en  rendre  compte  par 
ces  divers  motifs,  on  sait  maiuitenant  qu'elle  ne  disparaît  comme 
travail  qu'autant  qu'elle  se  retrouve  comme  cbaleur.  Cette  chaleur 
pourra  se  perdre  en  échauffant  les  organes  de  la  machine,  elle 
pourra  se  répandre  sans  effet  utile  dans  l'atmosphère;  mais  du  moins 
rien  ne  demeurera  inexpliqué,  et  nous  pourrons  poursuivre  dans 
toutes  leurs  phases  les  transformations  successives  du  travail  mo- 
teur, Dira-t-on  que  c'est  là  un  mince  résultat,  qu'on  ne  pourra 
suivre  ces  changemens  que  par  l'imagination,  et  que  la  pratique 
n'en  atteindra  pas  la  mesure  ?  Et  d'abord  rien  ne  prouve  qm'on  ne 
puisse  pas  tirer  de  précieuses  applications  de  cette  notion  nouvelle 
du  frottement;  mais  en  tout  cas,  qu'on  ne  s'y  méprenne  pas,  elle 
nous  délivre  d'une  grande  hérésie  scientifique  que  bien  des  per- 
sonnes ont  côtoyée  sans  doute,  et  où  U  est  à  penser  que  quelques- 
unes  sont  tombées  autrefois.  Supposer,  comme  on  était  tenté  de  le 
faire  jadis,  à  propos  du  frottement,  qu'un  travail  moteur  s'anéantit 
sans  rien  produire,  c'est  xme  erreur  du  même  ordre  que  de  croire 
qu'un  travail  moteur  peut  naître  de  rien.  Ce  sont  deux  absurdités 
réciproques  et  solidaires.  Les  vieilles  idées  courantes  stu*  le  frotte- 
ment renfermaient  donc,  plus  ou  moins  cachées  dans  leurs  flancs, 
toutes  les  billevesées  qui  ont  signalé  la  recherche  du  mouvement 
perpétuel. 

Des  considérations  du  même  ordre  s'appliqueraient  à  la  théorie 
des  chocs,  où  les  phénomènes  calorifiques  entrent  pour  une  part 
considérable.  Si  on  tire  avec  une  carabine  rayée  contre  une  cible 
très  résistante,  on  constate  que  la  balle  est  brûlante  après  le  choc. 
La  chaleur  développée  par  ce  choc,  si  on  la  supposait  concentrée 
tout  entière  dans  le  plomb  dont  la  balle  est  formée,  en  élèverait  la 
température  à  plus  de  500  degrés.  Elle  serait  donc  plus  que  suffi- 
sante pour  liquéfier  le  plomb.  Si  on  tire  à  boulet  sur  une  cible  très 
dure,  on  voit  souvent  jaillir  un  éclair  de  lumière  au  moment  où  le 
boulet  frappe  la  cible.  On  peut  dire  qu'en  général  nous  estimons 
trop  bas  la  quantité  de  chaleur  qui  est  due  aux  chocs.  On  a  calculé 
que  si  un  corps  tombe  de  la  hauteur  où  l'attraction  terrestre  est  à 
peine  appréciable ,  il  donnera  en  touchant  la  terre  deux  fois  plus 
de  chaleur  que  n'en  dégagerait  la  combustion  d'un  poids  égal  de 
charbon. 

Nous  venons  de  voir  l'étude  du  frottement  tout  à  fait  régénérée. 
Celle  de  la  dilatation  des  corps  va  aussi  se  transformer  complète- 
ment en  vertu  des  idées  nouvelles.  Ici  vient  se  placer  d'abord  une 
expérience  mémorable,  fondamentale,  exécutée  en  1845  par  M.  Joule, 


Digitized  by  VjOOQIC 


ÉQDIYALBNT'lKÉGàlfKlUE  DE   LA  ^mALEDR.  68 

et  qui  anéantit  une  erreur  depuis  longtemps  accréditée.  On  admet* 
tait  généralement,  il  y  a  quelques  années  encore,  et  cette  opinion 
trouvait  place  dans  renseignement  classique,  que  la  dilatation  d'un 
corps,  cdlé  de  l'air  par  exemple,  absorbait  de  la  chaleur.  Tout  le 
inonde  se  rappelle  que  dans  les  cours  de  physique  on  mettait  un 
thermomètre  sons  le  récipient  de  la  machine  pneumatique  :  on  ob- 
servait rabaissement  de  température  qui  suivait  les  premiers  coups 
de  piston  donnés  pour  faire  le  vide,  et  on  déclarait  sans  plus  ample 
an^yse  que  la  difatation  de  l'air  absorbait  la  chaleur  qui  disparais- 
^sait  en  cette  circonstance;  mais  ne  va-t-il  pas  falloir,  en  face  de 
l'expéiience  de  M.  Joule,  modifier  l'énoncé  de  cette  explication? 

H.  Jèule  prit  deux  récipieds  métalliques  de  capacité  égale,  réunis 
par  un  court  tuyau  que  fermait  un  robinet.  Dans  l'un  des  récipiens, 
il  introduisit  de  Tair  sous  la  pression  de  vingt-deux  atmosphères, 
le  robinet  de  communication  étant  fermé;  dans  l'autre,  il  fît  le  vide. 
Le  système  des  deux  récipiens  était  entièrement  plongé  dans  un  ré- 
servoir plein  d'eau  où  des  thermomètres  sensibles  permettaient 
tf  apprécier  les  phénomènes  calorifiques  qui  viendraient  à  se  pro- 
duire. L'expérience  ainsi  préparée,  le  robinet  qui  fusait  communi- 
quer les  deux  récipiens  fut  ouvert;  l'air  comprimé  se  précipita  dans 
l'espace  vide,  et  dans  un  instant  très  court  le  système  des  deux 
vases  fut  rempli  d^air  sous  la  pression  de  onze  atmosphères.  Cette 
dilatation  du  gaz  absorba-t-elle,  oui  ou  non,  de  la  chaleur?  L'an- 
cienne physique  eût  répondu  oui  sans  hésiter  ;  elle  admettait  que 
dans  toute  dilatation  une  certaine  quantité  de  chaleur  disparaissait. 
Cependant  l'expérience  de  M.  Joule  montra  qu'aucune  chaleur  n'é- 
tait absorbée;  les  thermomètres  plongés  dans  le  réservoir  d'eau 
demeurèrent  immobiles.  Certes  il  y  avait  là  de  quoi  confondre  les 
esprits  nourris  dans  les  anciens  erremens;  mais  nous  qui  sommes 
maintenant  en  possession  du  principe  de  l'équivalence  de  la  chaleur 
et  du  travail,  ne  sommes-nous  pas  portés  naturellement  à  com- 
prendre ce  résultat,  si  nous  réfléchissons  que,  pour  remplir  le  réci- 
pient où  le  vide  a  été  fait  d'avance,  l'air  n'a  aucun  travail  à  accom- 
plir? Pas  de  travail  produit,  partant  pas  de  chaleur  consommée. 
Nous  sommes  ainsi  amenés  à  rectifier  l'assertion  des  anciens  physi- 
ciens et  à  dire  que,  quand  un  gaz  se  dilate  dans  les  conditions  ordi- 
naires, ce  n'est  point  la  dilatation  même  du  gaz  qui  absorbe  de  la 
chaleur,  mais  bien  le  travail  qu'il  est  ordinairement  obligé  d'ac- 
complir pour  se  dilater. 

M.  Joule  fut  d'ailleurs  conduit  à  retourner  son  expérience  pour 
en  trouver  la  confirmation.  En  supprimant  le  travail  de  la  dilata- 
tion, il  avait  évité  tout  refroidissement.  Si  au  contraire  il  obligeait  le 
giz  à  produire  un  travail  pour  se  dihiter,  il  devait  constater  une  ab- 


Digitized  by 


Google 


5i  REVUE  DE$  DEUX  IION0ES. 

sorption  de  chaleur.  Âpres  avoir  rempli  son  premier  récipient  d'air 
comprimé  à  vingt -deux  atmosphères,  il  obligea  le  ga^  à  se  rendre 
sous  une  cloche* renversée  sur  la  cuve  à  eau  et  à  s'y  loger  sous  une 
pres^on  de  onze  atmosphères*  L'air  avait  donc  pour  s'établir,  sous 
la  cloche  une  certaine  masse  d'eau  à  déplacer.  A  ce  U*avail  devait 
correspondre  dans  le  système  une  déperdition  de  chaleur.  C'e^t  ce 
que  les  thermomètres  accusèrent  nettement.  Rien  de  plus  concluant 
que  le  résultat  de  ces  deux  expériences.  Rien  de  plus  nati^rel  d'ail- 
leurs que  de  threr  de  la  seconde  une  détermination  numérique  de 
l'équivalent  mécanique  de  la  chaleur.  M.  Joule  le  fit  et  trouva  dans 
ces  essais  le  nombre  khi- 

Cette  expérience  capitale  vaut  qu'on  s'y  arrête  et  qu'on  examine 
attentivement  comment  les  choses  s'y  passent.  Si  l'on  se  reporte  au 
premier  essai  que  nous  avons  indiqué,  à  celui  dans  lequel  l'air  passe 
du  récipient  où  il  est  comprimé  à  vingt-deux  atmosphères  au  réci- 
pient où  le  vide  a  été  fait,  et  si  Ton  regarde  de  plus  près  le  jeu  du 
phénomène,  une  objection  peut  se  présenter  à  l'esprit.  Le  gaz,  di- 
^ns-nous,  remplit  rapidement  les  deux  récipiens  sous  une  pres- 
»on  de  onze  atmosphères,  sans  travail  et  sans  refroidissement.  Ce- 
pendant, s'il  nous  prend  fantaisie  d'isoler  par  la  pensée  dans  le 
premier  récipient  une  petite  masse  d'air  et  de  la  considérer  spécia- 
lement à  l'exclusion  des  particules  voisines,  nous  serons  bien  forcés 
de  reconnaître  que  cette  petite  masse  d'air,  pour  se  dilater,  doit 
presser  les  molécules  qui  l'entourent,  développer  ainsi  du  travail,  et 
partant  se  refroidir.  Cela  est  si  vrai  que  le  résultat  final  est  en  effet 
un  refroidissement  dans  le  second  essai,  où  la  masse  entière  du  gaz, 
au  lieu  de  trouver  le  vide  devant  elle,  rencontre  un  corps  qu'elle 
doit  déplacer.  Mais  ne  semble-t-il  pas  dès  lors  que  la  petite  masse 
que  nous  venons  d'isoler  par  la  pensée  doit  se  comporter  de  la 
même  manière  dans  les  deux  cas,  puisqu  à  tout  prendre  elle  a  dans 
les  deux  cas  un  effort  à  faire  sur  ce  qui  l'entoure  immédiatement, 
et  ne  peut-il  pas  paraître  extraordinaire  qu  elle  se  comporte  diffé- 
remment suivant  ce  qui  se  passe  aux  extrémités  de  la  masse?  «  Sup- 
poser, dit  M.  Verdet,  que  tantôt  elle  se  refroidit,  tantôt  elle  con- 
serve sa  température,  c'est  pour  ainsi  dire  supposer  qu'elle  est 
instruite  de  ce  qui  se  passe  en  dehors  d'elle,  et  qu'elle  se  conforme 
à  une  loi  de  la  nature  de  la  même  façon  qu'un  être  animé  et  doué 
d'intelligence.  On  n'ose  guère  en  général,  contre  une  tliéorie  forte 
déjà  de  l'assentiment  des  plus  hautes  autorités  scientifiques,  expri- 
mer tout  haut  de  pareilles  difficultés,  dont  l'énonce  a  quelque  chose 
d'étrange  et  de  malsonnant;  mais  on  les  garde.au  fond  de  l'esprit 
et  on  en  reçoit  quelquefois  une  défiance  secrète  contre  la  science 
tout  entière.  »  Examinons  donc  de  plus  près.  Dans  le  premier  cas 


Digitized  by 


Google 


EQUIYAlEm^  MEGANIQUB  DE   LA   CHALEUR.  55 

sans  doute,  de  même  que  dans  le  second,  il  y  a  travail  produit,  par 
conséquent  refroidissement;  mais  immédiatement  les  parois  résis- 
tantes du  récipient  d*arrivée  arrêtent  le  mouvement,  le  gaz  revient 
à  l'état  d'équilibre.  Dans  cette  perte  de  mouvement,  le  travail  dis- 
paru se  retrouve  sous  forme  d'une  certaine  quantité  de  chaleur  qui 
est  restituée  au  système,  et  cette  quantité  est  précisément  égale  à 
celle  qui  avait  été  consommée  dans  le  premier  moment  de  l'expé- 
rience. De  là  vient  qu'en  définitive  les  thermomètres  n'accusent  au- 
cun changement.  Cette  explication  peut  d'ailleurs  être  vérifiée  et 
Tendue  sensible  aux  yeux  :  il  suffit  de  plonger  le  premier  récipient 
dans  un  vase  d'eau,  le  second  récipient  dans  un  vase  différent.  On 
reconnaît  alors  le  refroidissement  qui  correspond  à  la  première 
phase  de  l'expérience,  l'échaufiement  qui  suit  ce  premier  phéno^ 
mène,  et  on  constate  facilement  l'équivalence  des  deux  effets  con- 
sécutifs. 

Toutes  ces  expériences  de  M.  Joule  ont  été  répétées  avec  le  soin 
le  plus  scrupuleux  par  M.  Victor  Regnault,  le  grand  vérificateur  des 
travaux  modernes.  Ainsi  développées  et  étudiées  sous  toutes  leurs 
faces,  sanctionnées  par  ce  contrôle  éminent,  elles  démontrent  clai- 
rement que  la  dilatation  de  l'air  n'absorbe  par  elle-même  aucune 
chaleur.  Il  n'y  a  de  chaleur  consommée  que  par  le  travail  qui  ac- 
compagne la  dilatation.  L'effet  est  ainsi  restitué  à  sa  véritable  cause, 
et  tout  le  monde  comprendra  la  valeur  de  cette  rectification  ap- 
portée aux  anciennes  idées. 

Une  nouvelle  pensée  guide  ainsi  l'esprit  quand  il  considère  les 
rapports  de  la  chaleur  avec  les  changemens  moléculaires  des  corps. 
On  va  voir  la  notion  de  capacité  calorifique  se  transformer  et  s'é- 
clairer. Commençons  cependant  par  dire  que  les  considérations  qui 
vont  suivre  ne  s'appliquent,  du  moins  dans  la  forme  simple  où  nous 
devrons  les  présenter,  ni  aux  corps  solides,  ni  aux  corps  liquides. 
Là  en  effet  la  cohésion  des  molécules,  particularité  mal  connue  et 
encore  inabordable,  masque  les  résultats.  Nous  n'aurons  en  vue  que 
les  gaz  que  l'on  appelle  gaz  permanens,  dont  les  molécules  pa- 
raissent complètement  libres  les  unes  par  rapport  aux  autres.  Des 
recherches  justement  célèbres  avaient  été  faites  depuis  longtemps 
sur  la  Alatation  de  ces  gaz.  On  savait  que  lorsqu'on  échauffe  l'un 
d'eux,  le  nombre  de  calories  qu'il  absorbe  sous  l'unité  de  poids  pour 
élever  d'un  degré  sa  température  varie ,  suivant  que  pendant  ré- 
chauffement on  maintient  son  volume  constant  à  l'aide  d'une  enve- 
loppe inextensible,  ou  qu'on  lui  permet  au  contraire  de  se  dilater 
en  laissant  seulement  constante  la  pression  à  laquelle  il  est  soumis. 
A  ces  deux  cas  correspondaient  pour  un  même  gaz  deux  capacités 
calorifiques  différentes  :  capacité  calorifique  à  volume  constant,  ca- 


Digitized  by 


Google 


56  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pacité  calorifique  à  pression  constante,  cette  seconde  toujours  pjus 
grande  que  la  première.  Pour  Tair  atmosphérique  par  exwiple^  cçs 
deux  quantités  étaient  dans  le  rapport  de  1  à  1^421,  La  physiqve 
avait  ainsi  dressé  des  tables  qui  donnaient  pour  chaque  gaz  le?  deux 
capacités  calorifiques,  et  la  différence  de  ces  deux  quantité^  i^^vait 
reçu  un  nom,  elle^  s'appelait  la  chaleur  latente  de.  dilatation.  C'était 
bien  en  effet  Texcédant  de  chaleur  qui  était  consommé  sans  pro^ 
duire  un  excédant  de  température  dans  celui  de?  deux  cas  où.  Je  gai 
prenait  un  accroissement  de  volume.  La  physique  en  restait  là., 
Chacun  des  gaz  avait  ses  deux  chaleurs  spécifiques,  indépend^ut^ 
en  quelque  sorte  Tune  de  l'autre;  aucun  rapport  nécessaire  ne  se/n- 
blait  lier  ces  quantités  entre  elles.  Aujourd'hui  la  question  a'édair- 
cit  à  la  lueur  du  principe  nouveau,  et  ce  qui  était  latent  devient 
patent.  Cet  excès  de  chaleur  qui  est  absorbé  dans  le  cas  où  le  gaz 
prend  un  accroissement  de  volume  devient  pour  nous  l'équivalent 
exact  du  travail  mécanique  que  ce  gaz  développe  en  se  jiUatant. 
En  mène  temps  que  le  rôle  de  la  chaleur  latente  de  dilatation  se 
trouve  ainsi  expliqué,  une  relation  fixe,  une  équation  mathématique 
s'établit  entre  les  deux  capacités  calorifiques  d'un  même  gaz»  puis* 
que  le  nombre  de  calories  qui  représente  leur  difl*érence  équivaut 
à  un  travail  mécanique  que  nous  pouvons  apprécier  et  exprimer  en 
kilogrammètres. 

Voilà  amsi  deux  données  qui  ne  paraissaient  pas  autrefois  soli- 
daires l'une  de  l'autre,  et  dont  nous  découvrons  la  relation  néces- 
saire. L'équation  à  laquelle  elles  doivent  satisfaire  nous  permet 
donc  de  faire  ime  série  de  vérifications,  vérifications  d'autant  plus 
précieuses  que  les  valeurs  numériques  des  chaleurs  spécifiques  à 
volume  constant  et  des  chaleurs  spécifiques  à  pression  constante 
ont  été  autrefois  déterminées,  pour  les  différons  corps  gazeux,  par 
des  expériences  directes,  très  soignées,  très  précises,  et  avant  qu'on 
soupçonnât  le  lien  qui  devait  unir  ces  deux  quantités.  Cette  équa- 
tion prend  donc  une  importance  capitale.  Si  l'on  suppose  connu  le 
nombre  qui  représente  l'équivalence  de  la  chaleur  et  du  travail , 
elle  peut  servir  à  contrôler  toutes  les  valeurs  anciennement  déter- 
minées pour  les  chaleurs  spécifiques.  Si  au  contraire  on  regarde 
ces  valeurs  comme  des  données  acquises,  elle  fournira  une  série  de 
déterminations  numériques  du  nombre  fondamental  de  l'équiva- 
lence. Toutes  les  déterminations  qui  ont  été  faites  par  ce  procédé 
oscillent,  ainsi  qu'on  pouvait  s'y  attendre,  autour  du  nombre  &25» 
qui  peut  être  regardé  comme  leur  valeur  moyenne. 

L'expérience  des  deux  récipiens  de  M.  Joule,  les  indications  som- 
maires que  nous  venons  de  donner  sur  les  capacités  calorifiques 
montrent  dans  quel  esprit  a  été  révisée  l'étude  de  la  dilatation  des 


Digitized  by 


Google 


ÉQUIVALENT  MECANIQUE  DE  LA  CHALEUR.  67 

corps.  C'est  là  d'ailleurs  la  question  qui  depuis  cinq  ou  six  ans  a 
joué  sans  cesse  le  premier  rôle  dans  la  théorie  mécanique  de  la 
ctaaletir*  Nulle  part  on  n'est  plus  près  des  faits  primordiaux  qu'il 
importe  de  constater.  Entre  le  mouvement  vibratoire  qui  constitue 
la  chaleur  et  le  mouvemetit  de  dilatation  moléculaire  qui  augmente 
le  tolcune  du  corps,  la  relation  est  directe,  facile  à  définir.  Elle  se 
prttc  à  l'analyse  mathématique.  Aussi  a-t-elle  été  pour  les  géo- 
mètres robjet  de  calculs  très  étendus  et  très  complets.  Cette  étude, 
intéressante  par  elle-même,  en  a  pris  une  importance  spéciale. 
Elle  est  devenue  une  sorte  de  place  d'armes  dans  l'intérieur  de 
laquelle  on  a  établi  les  vérités  fondamentales  qui  servent  de  base 
à  la  théorie  dont  nous  poursuivons  en  ce  moment  l'exposition.  La 
dilatation  des  corps  solides  ou  liquides,  par  la  raison  qu'on  a  pu 
entrevoir  tout  à  l'heure,  a  présenté  des  difficultés  d'analyse  qui' 
D'OBt  pas  permis  d'aller  au  fond  des  choses;  mais  celle  des  gaz,  des 
vapeurs,  a  été  complètement  étudiée  dans  des  mémoires  originaux, 
parmi  lesquels  on  doit  citer  un  récent  Commentaire  aux  travaux 
publiés  sur  la  chaleur  considérée  au  point  de  vue  mécanique^  par 
M.  Résal,  ingénieur  des  mines, — un  mémoire  sur  VÉquivalent  mé- 
conique  de  la  chaleur,  de  M.  Bélanger,  professeur  à  l'École  centrale, 
et  un  traviûl  de  M.  Gh.  Combes  en  cours  de  publication  dans  le 
Bulletin  de  la  Société  d'encouragement. 

Introduites  dans  l'étude  de  la  chimie,  les  idées  nouvelles  n'y  fu- 
•  rent  point  stériles.  On  avait  bien  songé  depuis  longtemps  à  com- 
parer au  travail  mécanique  proprement  dit  cette  autre  sorte  de  tra- 
vail qui  est  due  aux  affinités  chimiques  :  c'était  là  une  question  tout 
à  fait  pratique,  puisqu'on  résumé  les  actions  chimiques  sont  l'ori- 
gine de  presque  tout  le  travail  qui  se  produit  parmi  nous ,  et  que 
Tune  d'elles,  la  combustion  du  charbon,  fait  tourner  la  plus  grande 
partie  de  nos'machmes;  mais  entre  le  travail  chimique  et  le  travail 
mécanique  on  n'avait  aucun  terme  de  comparaison.  La  chaleur, 
envisagée  au  point  de  vue  où  nous  l'avons  maintenant  montrée,  se 
présenta  comme  une  mesure  commune  de  ces  deux  natures  de  tra- 
vaux, comparables  sans  doute  entre  eux  par  une  conception  théo- 
rique (1),  ïùdis  complètement  dissemblables  en  fait.  La  chaleur  au 
contraire  devenait  pratiquement  comparable  aux  uns  et  aux  autres. 
Ainsi  ce  fut  un  fait  facile  à  constater  qu'un  kilogramme  d'hydro- 
gène, en  se  combinant  avec  l'oxygène,  dégage  3&,&62  calories,  et 

{1}  On  peat  regarder  Tacte  de  la  oombinaisoD  entre  molécules,  entre  les  atomes  de 
roxygèoe  et  ceux  du  charbon  par  exemple,  comme  semblable  à  l'acte  de  la  chute  d*un 
CQfps  contre  la  terre.  Si  le  charbon  brûle,  c*est  que  les  atomes  du  gaz  comburant  se 
précipitent  sur  lui.  De  la  masse  et  de  la  vitesse  de  ces  atomes  on  conclurait  le  travail 
dft  à  cette  chute. 


Digitized  by 


Google 


58  R£VUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  se  combinant  av«c  le  chlore,  23,783;  qu'un  kilogramme  de  gra- 
phite naturel,  en  se  brûlant  à  l'oxygène,  produit  7,^796  calories, 
1  kilogramme  de  zinc  565,  et  ainsi  de  suite.  Or  c'est  une  notion  qui 
nous  est  maintenant  acquise  que  chacune  de,  ces  calories  peut  se 
convertir  en  i25  unités  de  travail  mécanique,  Nou3  savons  donc 
quel  effort  pourrait  vaincre ,  quel  poids  pourrait  élever  chacune  de. 
ces  combinaisons  chimiques,  si  par  quelque  moyen  on  arrivait  à  la 
convertir  tout  entière  en  effets  mécaniques. 
.  Ici  se  place  une  expérience  déjà  ancienne,  mais  des  plus  impor- 
tantes, et  qui  est  due  à  M.  Favre.  M,  Favre  a  étudié  un  circuit  vol- 
taîque  qu'il  plaçait  dans  un  grand  réservoir  de  mercure  formant 
thermomètre,  et  où  les  diverses  parties  de  son  appareil  pouvaient 
être  introduites  à  volonté.  Il  y  mettait  un  élément  composé  d'une 
plaque  de  ziac  et  d'une  lame  de  platine  plongée  dans  de  l'eau  aci- 
dulée, et  réunies  par  un  fil  de  cuivre  gros  et  court.  11  a  d'abord, 
mesuré  ainsi  directement  la  chaleur  dégagée,  et  a  trouvé  qu'à  la 
dissolution  de  33  grammes  de  aine,  c'est-à-dire  d'un  équivalent 
chimique  de  ce  métal,  correspondait  un  dégagenaent  de  calories  rç-r 
présenté  par  le  nombre  fractionnaire  18,68,  c'est-à-dire  la  quantité 
de  chaleur  nécessaire  pour  élever  d'un  degré  18,680  grammes 
d'eau.  Il  a  remplacé  ensuite  le  fil  de  cuivre  gros  et  court  introduit 
dans  le  calorimètre  par  un  fil  long  et  mince  enroulé  en  spirale  et 
placé  hors  du  calorimètre.  La  quantité  de  chaleur  observée  a  été 
moindre,  et  d'autant  moindre  que  le  fil  de  jonction  était  plus  long;  « 
mais,  s'il  rétablissait  dans  le  calorimètre  ces  différens  fils  de  jonc- 
tion, il  retrouvait  toujours  exactement  la  même  quantité  de  chaleui* 
que  dans  le  premier  cas.  Ainsi  dans  ces  déterminations  prépara- 
toires il  était  bien  évident  que  33  grammes  de  zinc,  en  se  dissol- 
vant, donnaient  ime  quantité  totale  de  chaleur  constamment  égale. 
Ensuite  M.  Favre,  laissant  toujours  dans  une  cavité  du  calorimètre 
son  fil  enroulé  en  spirale,  en  fit  l' électro-aimant  d'une  petite  ma- 
chine électro-magnétique  à  laquelle  il  donna  un  travail  extérieur 
à  accomplir;  elle  montait  un  poids  au  moyen  d'une  poulie.  Le  phé- 
nomène alors  changea  de  face.  L'expérimentateur  trouva  que  la 
quantité  de  chaleur  correspondant  à  la  dissolution  de  33  grammes 
de  zinc  était  inférieure  au  nombre  indiqué  plus  haut.  Il  fit  varier  le 
travail  accompli  par  la  petite  machine,  et  il  constata  que  la  chaleui- 
dégagée  variait  dans  un  rapport  constant  avec  ce  travail;  poui'  cha- 
que kilogrammètre  produit,  une  quantité  déterminée  de  calories 
disparaissait.  Ainsi  dans  le  moteur  électrique  de  M.  Favre,  comme 
dans  les  autres  appareils  que  nous  avons  déjà  décrits,  l'équivalence 
des  deux  termes  que  nous  étudions  était  immédiatement  démontrée 
par  deux  séries  de  valeurs  dkectement  appréciables.  Ici  tant  de  tra- 


Digitized  by 


Google 


ÉQUÏVALÉmr'MêCA^Ï<lftE  4)È   tA  CHALEUR .  59 

vail  produit,  là  tant  de  chaleur  absorbée.  De  ces  essais,  M.  Favre  a 
tiré  le  nombre  44$,  un  peu  supérieur  à  celui  dont  M.  Verdet  a  pro- 
posé l'adoption. 

II  ne  paraît  pas  difficile,  nonà  pouvons  le  dire  en  passant,  de  dé- 
couTrir  la  raison  poUlr  laquelle  M.  Favre  a  trouvé  un  nombre  trop 
élevé.  En  indiquant  cette  raison,  nous  sommes  amenés  à  parler  in- 
cidenmment  des  effets  mécaniques  de  l'électricité,  sur  lesquels  nous 
ne  voulons  point  d'ailleurs  nous  étendre  aujourd'hui,  parce  que 
nous  nous  réservonij  d'en  parler  avec  quelque  détail  dans  une  autre 
occasion.  L'action  chimique  développée  dans  la  pile  de  M.  Favre  se 
manifeste  à  la  fois  sous  foime  calorique  et  sous  forme  électrique; 
il  y  a  chaleur  sensible  au  thermomètre  et  courant  électrique  sen- 
sible au  galvanomètre.  Je  sais  bien  que  ces  deux  effets  sont  liés  par 
une  relation  simple  et  directe  (la  chaleur  est  proportionnelle  au 
carré  de  Tîntensité  du  courant);  mais  est-ce  à  dire  pour  cela  qu'ils 
ne  soient  qu'une  seule  et  môme  chose?  Est-ce  à  dire  que,  si  l'on 
tient  compte  de  l'un  des  effets,  il  devient  loisible  de  négliger  l'autre? 
Évidemment  non.  En  même  temps  qu'une  certaine  quantité  de  cha- 
lenr  se  transforme  en  travail,  dans  l'expérience  de  M.  Favre,  une  cer- 
taine quantité  d'électricité  cesse  de  s'accuser  au  galvanomètre,  et 
rien  ne  nous  autorise  à  faire  abstraction  des  effets  mécaniques  de  ce 
phénomène.  Si  donc  M.  Favre  rapporte  à  une  même  calorie  un  trop 
grand  nombre  de  kilogrammètres,  c'est  peut-être  qu'il  lui  attribue 
une  portion  de  travail  qui  doit  en  bonne  justice  être  mise  au  compte 
de  l'électricité.  Encore  une  fois,  nous  ne  faisons  que  jeter  cette  in- 
dication en  passant.  Elle  répond  à  cette  idée  que,  si  l'on  étudie  la 
connexité  qui  lie  l'affinité  chimique,  la  chaleur  et  le  travail  méca- 
nique, il  est  nécessaire,  en  dernière  analyse,  d'y  faire  entrer  aussi 
l'électricité.  C'est  une  action  à  quatre  personnages.  L'un  d'eux, 
dira-t-on,  joue  un  rôle  accefôoire  au  point  de  vue  mécanique.  Ac- 
cessoire, peut-être,  mws  négligeable,  certainement  non  1  Rien  n'em- 
pêche cependant  de  faire  abstraction  momentanément  de  l'un  d'eux, 
à  la  condition  de  bien  connaître  la  réserve  que  l'on  fait,  et  de  ne 
pas  se  laisser  entraîner  par  cette  omission  dans  des  raisonnemens 
inexacts.  Cette  réserve,  cette  omission,  nous  la  ferons  d'ailleurs 
aujourd'hui,  afin  d'isoler  et  de  mettre  en  relief  la  relation  directe 
qui  a  été  signalée  entre  la  chaleur  et  le  travail ,  et  que  nous  nous 
sommes  proposé  en  ce  moment  d'étudier  tout  spécialement.  C'est 
en  effet  là,  dans  l'action  générale,  la  portion  la  mieux  connue  et  la 
mieux  définie.  Quant  au  rôle  particulier  qu'y  joue  l'électricité,  il 
est  jusqu'ici  resté  plus  obscur,  et  nous  demanderons  en  tout  cas  la 
permission  de  le  laisser  aujourd'hui  complètement  dans  l'ombre. 

Tout  en  évitant  de  parler  des  phénomènes  électriques,  nous  ne 


Digitized  by  VjOOÇIC 


60  KEYUE  DES  DI»7K  MONDES,  i/  ^    < 

pouvons  cependant  passer  sous  sU^ace  une  brillante  expérience  de 
M.  Foucault,  qui  eut  un  grand  retentissement  il  y  a  quelques  an- 
nées. On  sait  le  talent  de  mise  en  scène  avec  lequel  M*  Foucault 
rend  populaires  les  vérités  physiques.  Il  prenait  un  gros  disque  dé 
cuivre  qu'il  plaçait  entre  les  deux  pôles  d'un  électro-^aiaiaat;  UB 
système  d'engrenages  et  une  manivelle  permettaient  d'imprimer  au 
disque  un  mouvement  de  rotation  rapide.  Lorsqu'aucun  courant  ne 
traversait  les  bobines  de  Télectro^aimant,  on  faisait  tourner  le  disqoû 
avec  la  plus  grande  facilité^  et  sans  qu'il  s'échauffât  sensiblemeot^ 
mais  si  l'on  venait  à  faire  passer  un  courant  à  travers  les  bobines^ 
les  réactions  qui  s'établissaient  entre  leur  fer  aimanté  et  le  disque 
de  cuivre  étaient  telles  qu'on  éprouvait  pour  faim  tourner  celuinû 
une  résistance  considérable  :  un  homme  suffisait  à  peine  à  cet  effort^ 
et  le  travail  qu'il  dépensait  ainsi  écbaufiait  graduellement  le  disque 
jusqu'à  une  température  qui  a  quelquefois  atteint  95  degrés*  Ainsi 
dans  cette  expérience  saisissante  le  thermomètre  enregistrait  direo- 
tement,  sous  forme  de  chaleur,  l'effort  développé  sujr  la  manivelle 
pour  entretenir  la  rotation  du  disque. 

IV. 

Mais  la  théorie  mécanique  de  la  chaleur  ne  nous  donne-t*^Ile 
d'enseignemens  qu'au  sujet  des  corps  inorganiques  ou  inanimés? 
Les  corps  vivans  ne  sont-ils  pas  à  la  fois  le  siège  de  phénomènes 
calorifiques  et  de  phénomènes  mécaniques?  Et  n'est^n  pa3  en  droit 
de  penser  qu'ils  sont  régis,  eux  aussi,  par  l'équivalence  de  ces  deux 
phénomènes?  Si  en  effet  les  corps  vivans,  dans  ce  qui  touche  plus 
particulièrement  au  principe  de  l'action  vitale,  édiappent  évidem-^ 
ment  aux  lois  ordinaires  de  la  physique  et  de  la  mécanique,  il  est 
au  contraire  naturel  d'admettre,  tant  que  l'expérience  ne  dément 
pas  cette  opinion,  qu'ils  y  sont  soumis  en  ce  qui  concerne  le  jeu  de 
leurs  organes.  La  volonté  a  sans  contredit  en  elle-même  des  modes 
d'action  tout  particuliers;  mais,  dès  qu'elle  doit  agir  sur  la  matière, 
eUe  se  trouve  évidemment  liée  par  les  lois  matérielles,  comme  un 
étranger  qui  aurait  à  se  conformer  aux  règlemens  du  pays  où  il  vit. 

Non-seulement  les  preuves  les  plus  décisives  montrent  qu'il  y  a 
dans  les  corps  vivans  aussi  bien  que  dans  le  monde  inorganique 
conversion  de  la  chaleur  en  travail  et  du  travail  en  chaleur,  mais  il 
est  remarquable  que  ce  soit  en  réfléchissant  au  jeu  de  la  vie  ani- 
male que  le  docteur  Jules-Robert  Mayer  ait  été  amené  à  trouver  les 
bases  de  la  théorie  nouvelle.  Elle  est  complètement  esquissée  dans 
son  mémoire  sur  le  mouvement  organique  et  la  nutrition  (18&5)« 
Les  travaux  du  docteur  Mayer  sont  peu  connus  en  France,  mais 


Digitized  by 


Google 


ÉQDIYALraT'UiCAMQrE   DE  lA  CHALEUR.  61 

deux^teies  d'expériences  récentes  mettent  m  évidence  la  relation 
qui  Ëe  dans  les  corps  vivans  la  chaleur  au  travail.  Nous  voulons 
parler  des  i^lierciies  de  M.  Him  et  de  celles  du  docteur  Béclard. 

M.  fiim  a  abordé  de  fh)nt  la  question  et  cherché  une  solution 
ittnBmààe^  en  opérant  sur  le  corps  même  de  l'homme. 

C'est  un  &it  indiqué  d'abord  par  Lavoisier  et  Laplace,  confirmé 
par  les  expériences  de  Dul<Mig  et  Despretz,  éclairé  ensuite  par  les 
txaifisx  de  MM.  Pawe  et  Silbermann,  et  maintenant  définitivement 
loquis  àlapbymologie,  que  la  chaleur  animale  est  due  entièrement, 
oa  du  moins  presque  entièrement,  aux  actions  chimiques  que  pro- 
duit la  respiration;  ce  qui  peut  en  être  dégagé  par  d'autres  actions, 
par  la  nutrition^  par  la  chrcolation  du  sang,  est  complètement  né- 
gligeable. L'oxygène  inspiré  brûle  dans  le  corps  des  matières  hy- 
dio^carboDées,  et  l'animal  expire  de  l'acide  carbonique  et  de  l'eau. 
L'mlenâté  de  cette  action  respiratoire  varie  beaucoup  avec  l'âge,  le 
sexe^  Vétat  de  santé  des  divers  individus.  M.  Him  s'est  proposé  de 
fétodier  sur  m  même  individu  à  l'étal;  de  repos  et  à  l'état  de  mou- 
vement. 

Pour  parler  d'abord  de  l'état  de  repos,  on  sait  que  le  corps  hu- 
main conserve  une  température  tout  à  fait  constante,  dont  la  valeur 
est  de  37  degrés  environ  dans  nos  climats.  On  peut  donc  dire  que 
la  ebaleor  développée  à  l'intérieur  du  corps  par  l'action  respira- 
teîra  (1)  en  sort  incessunment  tout  entière  sous  diverses  formes, 
éEvaporation  pulmonaire  et  cutanée,  échaùffement  de  l'air  expiré, 
rayonnement,  contact  des  corps  ambians.  M.  Him  a  commencé  par 
vérifier  cette  supposition,  qu'il  a  trouvée  sensiblement  exacte. 

H  plaçait  on  homme  dans  un  espace  hermétiquement  clos,  en  le 
hissant  d'abord,  pendant  un  temps  donné,  à  l'état  de  repos  absolu. 
Le  sttjet  absorbait  l'air  par  le  nez  au  moyen  de  deux  petits  tubes 
inUKxiaits  dans  ses  narines  et  qui  communiquaient  avec  un  gazo- 
mètre dont  le  d^it  était  facilement  mesuré;  il  expulsait  les  pro- 
duits de  la  respiration  par  un  autre  tube  introduit  dans  sa  bouche, 
etqin  aboutissait  à  ma  second  gazomètre,  où  l'acide  carbonique  et 
la  vaipeur  d'eau  pouvaient  être  dosés.  La  température  de  ces  divers 
gax  éluit  soigneusement  mesurée,  ainsi  que  l'échauffement  de  l'en- 
ceinle  dû  à  la  chaleur  perdue  par  le  sujet,  M.  Hirn  trouvait  que 
pour  chaque  gramme  d'oxygène  brûlé,  l'homme  émettait  au  dehors 
environ  5  calories  1/2.  Ce  résultat  confirmait  suffisamment  le  rai- 

(1>  Cette  chaleor,  oa.  vient  de  le  voir,  vairie  beaucoup  suivant  les  individus.  On  peut 
cependant,  si  Ton  veut  en  donner  une  moyenne  grossière,  l'évaluer  à  100  calories  par 
beore,  la  combustion  pendant  une  beure  étant  estimée  à  10  grammes  de  charbon  et 
M  grammes  d^ydngène;  or  un  gramme  de  charbon  en  brûlant  dégage  8,08  calories, 
<il  ffUflM  driiydMeène  en  dégage  34,5. 


Digitized  by 


Google 


62  HEVUE  DES  DfiUX  MONiœS. 

sonnement  d'après  lequel  toute  la  chaleur  de  la  combustion  devait 
se  retrouver  au  d^ors. 

Voilà  pour  l'état  de  repos.  Mais  quand  rhommë  exécute  un  trar- 
vail,  les  choses  se  passent-elles  de  môme?  —  M.  Him  enferma  en- 
core son  sujet  dans  la  cbambrette  d'expérimentation  et  lui  doniia 
pour  travail  d'élever  sans  cesse  son  propre  corps  sur  une  roue  à 
échelons,  qui  tournait  de  manièi-e  qu'il  n'eût  pointa  changer  réel^ 
lement  de  place.  Il  est  clair  d'une  part  que  l'homme  produit  éga- 
lement un  travail  s'il  déplace  une  masse  étrangère,  ou  s'il  dé^ 
place  sa  propre  masse  en  prenant  un  point  d'appui  à  Texlérieur  ; 
l'on  comprend  d'un  autre  côté  qu'en  soulevant  sans  cesse sapropre 
charge  sur  cette  espèce  d'escalier  mobile,  le  sujet,  au  point  de  vue 
de  la  mécanique,  produisait  le  même  effet  que  s'il  eût  gravi  un  es«- 
calier  fixe.  Dans  ces  conditions,  M.  Him  trouva  que  pour  i  gramme 
d'oxygène  brûlé  il  n'était  plus  émis  dans  l'enceinte  que  2  calo- 
ries 1/2  environ.  Ainsi  dans  ce  cas  l'action  respiratoire  de  l'homme 
est  représentée  par  une  moindre  quantité  de  chaleur  en  raison  dû 
travail  dû  à  l'ascension  sur  la  roue.  Les  deux  quantités  se  complë* 
tent  :  ce  qui  manque  en  chaleur  se  retrouve  en  travail.  Le  fait  n'a 
plus  rien  qui  puisse  nous  étonner,  et  il  y  aurait  eu  au  contraire  de 
quoi  nous  surprendre  si  la  production  d'un  effet  mécanique  n'avait 
pas  diminué  la  manifestation  des  effets  calorifiques.  M.  Him  montre 
ainsi  que  tous  les  efforts  extérieurs  que  l'homme  exedxe- viennent  ea 
déduction  de  la  chaleur  qu'il  dégage;  mais  s'il  a  su  mettre  le  phé- 
nomène en  évidence,  les  conditions  de  son  expérience  étaient  troip 
complexes,  les  corrections  à  faire  à  ses  diverses  données  trop  dé- 
licates pour  qu'il  pût  avec  quelque  exactitude  apprécier  numéri- 
quement la  conversion  de  la  chaleur  en  travail.  M.  Him  annonce 
d'ailleurs,  dans  son  nouveau  mémoire  publié  l'an  dernier,  qi^'il 
recommence  les  mêmes  recherches  dans  de  meilleures  conditions. 

M.  Béclard  a  pris  pour  point  de  départ  l'étude  de  la  contraction 
musculaire  et  a  observé  pendant  plusieurs  années  les  phénomènes 
qui  s'y  rapportent. 

On  savait  depuis  longtemps  que  la  contraction  d'un  muscle  dé- 
gage de  la  chaleur,  parce  qu'elle  est  accompagnée  d'une  action 
chimique,  d'une  absorption  d'oxygène.  Alexandre  de  Humboldt  avait 
autrefois  signalé  ce  fait,  auquel  il  avait  été  amené  par  induction, 
sans  pouvoir  d'ailleurs  le  vérifier.  MM.  George  Liebig  et  Helmholtz 
avaient  plus  tard  repris  cette  opinion.  Enfin  M.  Matteucci  avait  di- 
rectement démontré  l'absorption  de  l'oxygène  en  employant  des 
muscles  de  grenouilles.  Prenant  quelques  trains  de  derrière  de  gre- 
nouilles préparés,  il  en  plaçait  un  certain  poids  dans  un  flacon  et 
un  môme  poids  dans  un  second  vase.  11  faisait  contracter  les  uns  et 


Digitized  by 


Google 


EQUIVAUKT  BI£GANIQUE   DE   tK  CHALEUR.  63 

laiasait  les  aiUres  en  repos;  puis  il  iatroduLsâit  de  Teau  de  chaux 
dans  les  deux  récipiens  et  dosait  ainsi  la  quantité  d'acide  carbo- 
Bâque  produite^  de  façon  à  connaître  la  quantité  d'oxygène  absorbée. 
Des  ej^^&ences  réitérées  lui  avaient  montré  que  les  musdes  cou- 
tmclés  absorbaient  beaucoup  plus  d'oxygène  que  les  autres. 

La  contraction  musculaire  est  donc  une  oxydation  qui  dégage^ 
comme  toute  oxydation,  une  certaine  quantité  de  chaleur;  mais,  si 
on  se  contente  de  considérer  ce  phénomène  en  lui-*même,  il  paraît 
difficile  d'en  rien  tirer  qui  puisse  servir  à  la  théorie  qui  nous  oc- 
cupe. La  contraction  musculaire  en  eiTet  implique  des  phénomènes 
de  volonté  4iu'il  semUe  impossible  d'isoler,  et  des  particularités  in- 
térieures dont  l'analyse  parait  impraticable.  Quand  nous  ramenons, 
par  exâ[i^>le,  notre  avant-bras  de  manière  qu'il  fasse  un  angle  droit 
avec  le  bras,  nous  pouvons  agir  à  la  fois  sur  les  muscles  fléchisseurs 
et  sur  les  muscles  extenseurs,  et  développer  ainsi  d'une  façon  ab- 
solue des  efforts  dont  la  mesure  dynamique  et  calorifique  ne  pré- 
senterait rien  de  certain.  C'est  donc  d'une  autre  manière  que  M.  Bé- 
clard  a  abordé  ce  problème.  U  s'est  proposé  de  comparer,  sous  le 
rapport  calorifique,  une  même  contraction  musculaire  dans  deux  cas 
diOérens  :  celui  où  elle  n'est  accompagnée  d'aucun  travail  extérieur 
et  celui  où,  au  contraire,  un  travail  extérieur  l'accompagne. 

A  l'ori^ne  de  ses  recherches,  il  opéra  au  moyen  d'aiguilles  ou 
bameçoBs  thermo-électriques  formés  de  deux  métaux,  cuivre  et . 
fer,  qu'il  enfonçait  dans  les  tissus  musculaires  des  animaux  et  qu'il 
oiettait  en  communication  avec  un  galvanomètre  dont  les  déviations 
accusaient  les  variations  de  température  des  muscles.  U  se  servait 
particulièrement  de  grenouilles;  il  les  fixait  sur  une  tablette,  et  il 
déterminait  des  contractions  dans  une  des  pattes  de  l'animal.  Tantôt 
cette  patte  se  contractait  à  vide,  tantôt  elle  devait  soulever  un  poids 
au  moyen  d'une  corde  passant  sur  une  poulie.  Mais  M.  Bédard  ne 
tarda  pas  à  recixmaltre  qu'il  ne  pouvait  rien  conclure  d'expériences 
dans  lesquelles  l'animal,  sous  l'impression  d'une  cause  excitante, 
contractait  son  muscle,  sans  que  la  contraction  eût  un  rapport  bien 
déterminé  avec  l'effort  à  vaincre.  Il  se  décida,  pour  avoir  des  résul- 
tats plus  sûrement  appréciables,  à  opérer  sur  l'homme.  U  fallait  dès 
lors  renoncer  à  l'emploi  des  aiguilles  ou  hameçons  thermo-électri- 
ques, car  ces  engins  ne  pouvaient  être  introduits  dans  les  tissus 
charnus  sans  danger  sérieux,  surtout  si  les  expériences  se  répétaient 
fréquemment.  L'emploi  de  ces  appareils  présentait  aussi  d'autres 
ioconvéniens.  Le  vernis  dont  on  recouvrait  les  aiguilles  pour  empê- 
cher qu'elles  ne  fussent  attaquées  chimiquement  par  les  sécrétions 
du  corps  venait  à  se  fendiller;  des  courans  dus  à  des  actions  chimi- 
ques pouvaient  dès  lors  modifier  les  mouvemens  de  l'aiguille  du  gal- 


Digitized  by 


Google 


QA  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vanomètre  et  masquer  les  résultats  calorifiques.  M.  Béclard  s'assura 
qu'en  appliquant  sur  la  peau  du  bras  un  simple  thermomètre  et 
enveloppant  le  tout  d'un  corps  mauvais  conducteur  de  la  chaleur, 
d'une  bande  de  laine  par  exemple,  le  thermomètre  accusait  nette- 
ment les  variations  de  temp  Liure;  il  se  décida  dès  lors  à  recourir 
à  ce  moyen  direct  d'observation.  11  opéra  d'ailleurs  sur  lui-même 
et  fit,  pendant  les  étés  des  années  1858  et  1859,  une  série  continue 
d'expériences  dirigées  avec  le  soin  le  plus  minutieux. 

Nous  n'essaierons  pas  de  marquer  toutes  les  précautions  ingé- 
nieuses que  prit  l'expérimentateur  pour  écarter  toutes  les  causes 
d'erreur,  pour  rendre  tous  les  résultats  comparables  entre  eux  et 
pour  dégager  le  phénomène  principal  des  faits  accessoires  qui  au- 
raient pu  le  modifier.  Nous  indiquerons  au  moins  la  forme  générale 
de  ses  expériences.  Il  était  assis  sur  un  siège  complètement  fixe,  les 
deu\bras  tombant  naturellement  le  long  du  corps  et  les  avant-bras 
coudés  à  angle  droit.  Au-dessus  de  lui,  une  corde  s'enroulait  sur 
deux  poulies  et  venait,  armée  de  deux  mannettes,  tomber  auprès  de 
chacune  de  ses  mains.  Les  deux  mains  saisissaient  ces  mannettes,  la 
paume  tournée  en  haut.  C'était  en  effet  dans  cette  position,  M.  Bé- 
clard l'avait  vérifié,  que  la  plus  grande  partie  de  l'effort  se  concen- 
trait sur  les  muscles  biceps  brachial  ^t  brachial  antérieur  sur  lesquels 
il  avait  appliqué  son  thermomètre.  La  main  droite  avait  d'ailleurs 
pour  fonction  d'agir  sur  un  poids  de  5  kilogrammes  attaché  à  la 
manne tte  droite.  La  main  gauche  au  contraire  tenait  simplement  la 
manette  correspondante,  à  laquelle  aucun  poids  n'était  suspendu. 

Quant  au  principe  môme  des  expériences,  il  consistait,  comme  on 
l'a  déjà  vu  précédemment,  à  observer  successivement  une  même 
contraction  musculaire,  d'abord  à  l'état  statique,  c'est-à-dire  sans 
aucun  travail  extérieur  accompli,  et  ensuite  à  l'état  dynamique, 
c'est-à-dire  avec  accomplissement  d'un  travail  extérieur.  Le  carac- 
tère de  ces  essais  est  donc  une  comparaison  continuelle  entre  la 
contraction  statique  et  la  contraction  dynamique.  Les  effets  thermo- 
métriques correspondant  à  la  première  ne  sont  jamais  observés  que 
pour  être  mis  en  regard  des  effets  analogues  qui  correspondent  à  la 
seconde.  Et  c'est  de  ce  rapprochement  que  M.  iBéclard  tire  ses  en- 
seignemens. 

Deux  séries  d'essais,  chacune  double  en  raison  des  deux  termes  à 
déterminer,  lui  fournissent  ses  conclusions. 

Dans  la  première  série,  la  main  droite  commençait  par  soutenir  le 
poids  immobile  pendant  cinq  minutes  :  état  statique.  Pour  constater 
l'état  dynamique,  cette  même  main  droite,  pendant  le  même  inter- 
valle de  temps,  élevait  le  poids  jusqu'à  une  faible  hauteur  (16  cen- 
timètres] un  assez  grand  nombre  de  fois;  le  poids  redescendait 


Digitized  by 


Google 


ÉQUIVAtENT  MÉCANIQUE  DE  LA  CHALEUR.  (^ 

après  chaque  ascension  sans  que  la  main  eût  à  le  soutenir  pendant 
la  descente  :  c'était  la  main  gauche  qui  était  chargée  de  remplii 
cette  fonction  à  Taide  de  la  cordé  et  des  poulies.  En  comparant  les 
observations  thermométriques,  M-  Béclard  trouva  que  la  chaleur 
due  à  la  contraction  statique  surpassait  d'un  degré  la  chaleur  due  à 
la  contraction  dynamique.  Cette  chaleur,  qui  disparaissait  lorsque 
le  muscle  contracté  élevait  un  poids,  était  évidemment  l'équivalent 
du  travail  extérieur  que  le  muscle  produisait. 

Une  seconde  série  d'expériences  fut  faite  pour  ainsi  dire  en  sens 
inverse.  La  main  droite  commençait  toujours  par  soutenir  le  poids 
à  l'état  de  repos;  mais  ensuite,  au  lieu  de  monter  le  poids,  elle  le 
soutenait  à  la  descente  un  certaùi  nombre  de  fois,  la  main  gauche 
se  chargeant  alors,  au  moyen  de  la  corde  et  des  poulies,  de  produh*e 
les  ascensions.  Qu' arriva- 1- il?  C'est  que  les  phénomènes  calorifi- 
ques devinrent  inverses.  Le  muscle  prit  une  température  plus  élevée 
quand  il  soutenait  le  poids  à  la  descente  que  quand  il  le  maintenait 
à  l'état  de  repos.  De  même  que,  dans  la  première  série  d'essais,  le 
travail  qu'il  accomplissait  lui  laissait  moins  de  chaleur  que  l'état 
statique,  de  même,  dans  la  seconde  série,  le  travail  qui  en  dehors 
de  lui  s'accomplissait  lui  en  laissait  une  plus  grande  quantité. 

M.  Béclard  mettait  d'ailleurs  encore  ces  résultats  en  relief  par 
une  série  accessoire  d'expériences  qui  résumait  en  quelque  sorte 
les  précédentes.  Il  commençait  par  opérer  avec  la  main  droite  toutes 
les  ascensions  du  poids  pendant  que  la  main  gauche  le  soutenait  à 
chaque  descente;  puis  au  contraire  il  le  soutenait  à  chaque  des- 
cente avec  la  main  droite  pendant  que  la  main  gauche  opérait  toutes 
les  ascensions.  Les  différences  calorifiques  observées  dans  les  essais 
précédens  s'ajoutaient  naturellement  dans  cette  dernière  expéri- 
mentation, et  le  phénomène  étudié  s'accusait  ainsi  plus  nettement. 

De  ces  recherches  sur  la  contraction  musculaire,  on  peut  donc 
tirer  l'enseignement  suivant  :  la  contraction  musculaire  est  une 
oxydation,  et  si  elle  ne  produit  aucun  travail  extérieur,  elle  dégage 
une  certaine  quantité  de  chaleur  proportionnelle  à  la  quantité 
d'oxygène  qui  est  absorbée;  mais  si  elle  produit  un  travail,  elle  dé- 
gage une  quantité  de  chaleur  plus  petite,  de  telle  sorte  que  la 
quantité  de  chaleur  et  la  quantité  de  travail  développées  soient 
complémentaires  l'une  de  l'autre.  La  chaleur  qui  apparaît  dans  le 
muscle  contracté  comme  résultat  de  l'action  chimique  est  diminuée 
de  toute  celle  qui  s'est  transformée  en  travail  mécanique. 

La  forme  simple  et  précise  des  travaux  de  M.  Béclard  devait  le 
porter  à  chercher  la  valeur  numérique  du  rapport  qui  lie  le  travail 
produit  à  la  chaleur  correspondante.  Il  connaissait  directement  le 
nombre  de  kilogrammètres  développés  par  le  mouvement  du  poids; 

XLV.  5 


Digitized  by 


Google 


M  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

mais  il  pouvait  moins  facilement  déduire  de  ses  observations  ther- 
mométriques  le  nombre  absolu  de  calories  que  les  muscles  perdaient 
ou  gagnaient  dans  les  différens  cas.  Il  supposa  dans  ses  calculs  que 
la  masse  musculaire  échauffée  était  équivalente  en  poids  à  un  demi- 
kilogramme.  Il  supposa  que  la  capacité  du  tissu  musculaire  pour  la 
chaleur  était  égale  à  celle  de  l'eau.  C'étaient  là  d'ailleurs  des  con- 
jectures assez  incertaines.  Aussi  a-t-il  donné,  en  le  reconnaissant 
lui-même,  un  nombre  beaucoup  trop  grand  pour  l'équivalent  mé- 
canique de  la  chaleur.  Toutefois  l'inexactitude  de  la  mesure  n'ôte 
rien  à  la  certitude  du  fait  observé. 

Que  ressort-il  en  résumé  des  travaux  de  M.  Hirn  et  de  M.  Bé- 
clard?  C'est  que  la  combustion  respiratoire,  qui  joue  un  rôle  pré- 
pondérant dans  la  vie  matérielle,  développe  à  l'intérieur  du  corps 
une  quantité  de  chaleur  qui  peut  se  répandre  tout  entière  au  deh(M^ 
sous  forme  calorifique,  qui  peut  aussi  partiellement,  suivant  la  vo- 
lonté de  l'homme,  se  convertir  en  mouvement  ou  en  travail.  Nous 
disons  mouvement  ou  travail,  car  encore  une  fois^  que  l'homme  dé- 
place des  objets  extérieurs  ou  qu'il  se  déplace  lui-même  en  prenant 
un  point  d'appui  au  dehors,  qu'il  gravisse  l'escalier  de  M.  Hirn  ou 
qu'a  soulève  le  poids  de  M.  Béclard,  c'est  tout  un.  Comment  d'ail- 
leurs s'exerce  cette  action  de  la  volonté  qui  transforme  partielle- 
ment la  chaleur  animale  en  effets  mécaniques?  Comment  le  nerf  qui 
est  le  véhicule  de  la  volonté  excite-t-il  le  muscle?  C'est  là  un  pro- 
blème physiologique  que  nous  n'avons  point  à  aborder  ici.  Nous 
pouvons  seulement  faire  en  passant  une  remarque  qui  ne  manque 
pas  d'une  certaine  importance  et  qui  se  déduit  naturellement  de 
tout  ce  qui  précède.  C'est  que  le  nerf  n'a  pas  besoin  d'avoir  en  lui- 
même,  comme  on  le  lui  a  quelquefois  demandé,  tout  le  mouvement 
qu'il  suscite  dans  le  muscle.  Il  n'intervient  au  contraire,  suivant  ce 
que  nous  venons  d'exposer,  que  pour  susciter  l'action  du  mécanisme 
a^u  moyen  duquel  le  muscle  emprunte  directement  à  la  chaleur  ani* 
maie  le  travail  qu'il  doit  produire. 

Il  est  naturel  de  se  demander  dans  quelles  limites  peut  se  faire  cet 
emprunt.  Une  partie  seulement  de  la  chaleur  animale  peut  se  con- 
vertir en  travail.  Est-ce  une  fraction  plus  ou  moins  forte  de  la  cha- 
leur totale?  On  peut  répondre,  d'après  les  données  de  M.  Hirn,  que 
c'en  est  à  peu  près  la  moitié;  mais  ici  il  est  important  de  s'entendre 
sur  la  valeur  absolue  que  prend  cette  chaleur  totale  suivant  que 
l'homme  est  à  l'état  de  repos  ou  à  l'état  de  travail.  Une  objection 
pourrait  en  effet  se  présenter  au  nom  de  l'expérience  vulgaire,  et  il 
n'est  pas  inutile  de  la  prévoir.  Le  mouvement,  le  travail,  disent 
MM.  Hirn  et  Béclard,  se  produisent  aux  dépens  de  la  chaleur  ani- 
male, dont  ils  consomment  une  notable  partie.  Et  cependant  tout  le 


Digitized  by 


Google 


EQUIVALENT  MECANIQUE  DE  LA  CHALEUR.  67 

monde  ssdt  qpie  pour  se  réchauffer  on  se  donne  du  mouvement 
Gommenl  disparaît  cette  contradiction  apparente?  Comment  la  vé- 
rité des  théories  que  nous  avons  esquissées  se  concilie-t--eUe  avec  la 
réalité  des  phénomènes  usuels?  Oui»  le  travail  correspondant  au 
mouvemeot  consonmie  de  la  chaleur,  mais  en  même  temps  il  pré^ 
cipite  l'action  respiratoire  jusqu'à  l'augmenter  quelquefois  dans  la 
proportion  de  1  à  10»  La  combustion  s'aoeélère  de  façon  à  fournir 
aux  effets  qui  lui  sont  demandés,  et  il  n'est  pas  étonnant  que  dans 
cette  action  régulatrice  elle  dépasse  le  but  et  fournisse  un  excédant 
de  calorique.  On  peut  remarquer  à  ce  sujet  que  cette  dépense  ex- 
cédante et  pour  ainsi  dire  inutile  est  d'autant  moindre  chez  les  di- 
vers sujets  qu'ils  sont  mieux  constitués  et  plus  assouplis  au  genre 
de  travail  qu'ils  produisent.  L'organisme  emploie  d'ailleurs  pliH 
sieurs  moyens  pour  augmenter  la  combustion  d'oxygène  à  mesure 
qu'on  lui  demfimde  du  travail;  les  inspirations  deviennent  plus  fré<- 
qventes,  jusqu'à  produire  parfois  Tessoufflement;  l'air  est  inspiré 
plus  profimdément,  de  telle  sorte  que  l'homme  geint  quelquefois  en 
le  chassant  ;  enfin,  pour  une  même  quantité  d'air  -.  introduite,  une 
proportion  plus  grande  d'oxygène  est  dans  certains  cas  retenue  par 
les  poumons. 

Si  nous  passons  maintenant  du  règne  animal  au  règne  végétal, 
une  différence  essentielle  apparaît  dans  les  phénomènes  de  la  vie* 
On  peut  dire  que  la  vie  végétale  est  le  contraire  de  la  vie  animale. 
Dans  celle-<i,  en  voit  l'oxygène  absorbé  décomposer  dans  les  corps 
les  matières  hydrocarbonées  et  en  sortir  à  l'état  d'eau  et  d'acide 
carbonique.  Le  végétal  fait  l'inverse;  il  absorbe  de  l'eau  et  de  l'a^ 
dde  carbonique  et  rejette  de  Toxygène  en  retenant  les  hydrocar^ 
buces  qui  proviennent  de  cette  transformation.  Si  donc  dans  l'ani- 
mal les  corps  mis  en  présence  se  combinent  suivant  leurs  affinités 
chimiques  naturelles,  dans  le  végétal  ils  forment  au  contraire  des 
combinaisons  diamétralement  opposées  à  celles  auxquelles  ils  sont 
portés.  Le  végétal  nous  apparaît  donc  comme  un  milieu  où  sont 
constamment  séparés  des  élémens  qui  ont  une  tendance  à  se  com- 
biner et  dont  la  combinaison  dégagerait  de  la  chaleur  comme  le 
fiât  tout  travail  dû  aux  affinités  chimiques.  Qu'est^e  que  cela  fait 
soupçonner?  C'est  que,  pour  triompher  sans  cesse  de  cette  action 
cutanée  des  forces  moléculaires,  le  végétal  doit  absorber  sans 
cesse  de  la  chaleur.  Cette  chaleur  qu'il  absorbe,  il  la  convertit  eh 
travail  pour  lutter  contre  les  affinités  chimiques  et  produire  en  dé- 
finitive des  résultats  qui  leur  sont  contraires ,  à  la  différence  de 
ranîmaU  dans  lequel  ces  affinités  chimiques  se  satisfont  et  dégagent 
de  la  chaleur  qui  est  sans  cesse  disponible.  Aussi ,  tandis  que  l'ani- 
mal conserve  en  général  une  température  constante  et  à  peu  près 


Digitized  by 


Google 


68  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

indépendante  du  milieu  ambiant,  la  plante  se  met  en  équilibre  de 
température  avec  ce  qui  Tentoure.  Ce  n'est  que  dans  certains  cas 
particuliers,  dans  le  cas  de  la  germination  et  au  moment  de  la  flo- 
raison, que  les  phénomènes  sont  inverses,  que  la  plante  absorbe  de 
l'oxygène,  et  qu'en  vertu  de  cette  combustion  elle  peut  élever  sa 
température  au-dessus  de  celle  de  l'air  ambiant. 

Où  le  végétal  trouve-t-il  toute  cette  chaleur  dont  il  a  incessam- 
ment besoin?  Dans  l'action  solaire.  Le  végétal  emprunte  constam- 
ment de  la  chaleur  au  soleil  et  l'emmagasine  à  l'état  de  force  vive 
calorifique.  Que  les  rayons  du  soleil  tombent  sur  une  plage  de  sable, 
le  sable  s'échauffe,  et  il  renvoie  bientôt  par  rayonnement  toute  la 
chaleur  qu'il  reçoit;  mais  que  ces  mêmes  rayons  tombent  sur  une 
forêt,  les  arbres  continuellement  absorbent  et  s'approprient  une 
partie  de  leur  chaleur.  Les  matières  hydrocarbonées  qui  se  forment 
sans  cesse  sur  la  terre,  par  exemple  les  matières  spécialement  re- 
gardées comme  combustibles,  le  bois,  la  houille,  etc.,  sont  ainsi 
des  provisions  de  force  vive  accumulées  par  une  transformation  lente 
de  l'action  solaire,  et  dont  nous  pouvons  disposer  à  un  instant  donné 
pour  les  convertir  en  chaleur,  en  travail.  Quand  nous  avons  amon- 
celé du  charbon  dans  le  foyer  d'une  machine  à  vapeur  et  que  nous 
l'enflammons  au  moyen  d'une  allumette,  d'où  sortira  tout  le  travail 
que  va  produire  la  machine?  Est-ce  de  Tallumette?  Eh!  non,  c'est 
tout  le  travail  solaire  qui  a  été  emmagasiné  anciennement  dans  ce 
combustible  que  nous  rendons  soudainement  disponible  en  aban- 
donnant le  charbon  à  son  affmité  pour  l'oxygène,  absolument  comme 
nous  pourrions,  disposant  d'une  grande  masse  d'eau  qui  aurait  été 
élevée  dans  un  réservoir  par  un  travail  antérieur,  utiliser  la  chute 
de  cette  eau  en  ouvrant  le  robinet  du  réservoir.  Chaque  kilogramme 
de  houille  renferme  ainsi  virtuellement  trois  millions  de  kilogram- 
mètres.  On  peut  donc  calculer  facilement  la  quantité  de  puissance 
mécanique,  toute  préparée,  que  nous  extrayons  annuellement  du 
sol  de  la  France  quand  nous  tirons  de  nos  houillères  8  millions  de 
tonnes  de  charbon.  C'est  le  travail  de  10  millions  de  chevaux-va- 
peur fonctionnant  jour  et  nuit  pendant  toute  Tannée. 

C'est  encore  cette  force  vive  emmagasinée  dans  les  végétaux  qui 
leur  donne  leur  vertu  nutritive  ;  ils  introduisent  dans  le  corps  des 
animaux  les  matières  hydrocarbonées  que  l'oxygène  y  viendra  brû- 
ler ensuite.  Si  ces  élémens  de  régénération  manquent,  le  corps, 
réduit  à  s'oxyder  lui-même,  dépérit  et  meurt.  Cette  fonction  des 
végétaux  prendra  dans  notre  esprit  une  importance  particulière,  si, 
nous  réfléchissons  que  la  nourriture  animale  n'est  en  quelque  sorte 
que  médiate,  et  qu'il  faut  remonter  aux  végétaux  pour  trouver  l'ori- 
gine de  toute  nutrition. 


Digitized  by 


Google 


ÉQUIYALfiNX  MÉCANIQUE  DE   lA  CHALEUR.  60 

Le  r61e  actif  du  soleil  apparait  donc  dans  tout  ce  qi^i  précède.  On 
peut  dire  qu'en  versant  continuellement  de  la  chaleur  sur  la  terre, 
Û  y  verse  du  travail.  Et  la  voix  populaire  est  d*accord  avec  la  science 
en  proclamant  que  cet  astre  est  la  source  vivifiante  de  toute  trans- 
fiMrmatioD  matérielle*  On  a  mesuré,  sans  grande  précision  bien  en- 
tendu, la  quantité  de  chaleur  que  le  soleil  envoie  annuellement  à 
la  terre,  (ki  peut  donc  en  quelque  sorte  connaître  la  quantité  de 
travail  qu'il  met  virtuellement  à  notre  disposition.  Si  cette  déter- 
Biinadon  n'ofire  par  elle-même  aucun  intérêt  spécial,  il  n*en  reste 
pas  moins  certain  qu'elle  correspond  à  une  notion  précieuse  :  c'est 
que  nous  avons  ainsi  autour  de  nous  une  grande  somme  de  travail 
gratuitement  produit  dont  nous  devons  être  amenés  à  utiliser  une 
portion  de  plus  en  plus  grande. 

Ce  n'est  point  seulement  sur  les  rapports  du  soleil  avec  la  terre 
que  la  théorie  nouvelle  fournit  d'intéressantes  vérités.  Elle  n'hésite 
point  i  se  demander  comment  s'entretient  la  chaleur  du  soleil  et 
comment  se  réparent  les  pertes  qu'il  subit  sans  cesse  par  le  rayon- 
nement. Elle  répond  que  les  corps  qui  viennent  tomber  à  la  suiface 
de  l'astre  lui  abandonnent  sous  forme  de  chaleur  l'énorme  quantité 
de  mouvement  qu'ils  possédaient  dans  leur  gravitation  à  travers 
l'espace.  Elle  admet  de  plus  que  ces  corps  sont  pour  la  plus  grande 
part  empruntés  à  cette  agglomération  sidérale  qui  entoure  le  soleil 
et  qui  est  connue  sous  le  nom  de  lumière  zodiacale.  Dès  lors  et  con- 
naissant par  les  travaux  de  sir  John  Herschel  et  de  M.  Pouillet  quelle 
est  la  quantité  de  chaleur  que  perd  le  soleil,  elle  calcule  quelle  est 
la  masse  de  corps  zodiacaux  qui  doit  venir  se  joindre  à  cet  astre 
pour  lui  restituer  sa  chaleur.  On  a  reconnu  que  cette  masse  n'est 
point  assez  considérable  pour  faire  varier  d'une  façon  appréciable 
le  volume  du  soleil.  Si  notre  lune  tombait  sur  le  soleil,  elle  lui  com- 
muniqueradt  une  quantité  de  chaleur  suflisante  pour  couvrir  les 
pertes  d'une  ou  deux  années  ;  notre  terre,  en  y  tombant,  couvrirait 
les  pertes  d'un  siècle;  cependant  les  masses  de  la  lune  et  de  la  terre 
disparaîtraient  sans  donner  au  soleil  un  accroissement  perceptible. 
Il  n'est  point  à  espérer  que  les  télescopes  puissent  saisir  et  préci- 
ser l'accroissement  graduel  du  diamètre  solaire.  Cette  suprême  vé- 
rification manquera  donc  à  l'ensemble  de  ces  hautes  hypothèses  as- 
tronomiques. 

Il  &ut  citer  ces  ^éculations  hardies  sans  y  attacher  plus  d'im- 
portance que  leur  degré  de  certitude  n'en  comporte  encore,  et  se 
bâter  de  redescendre  sur  la  terre,  où  la  nouvelle  thermo-dynamique 
nous  donne  et  nous  promet  une  assez  riche  moisson  d'utiles  ensei- 
gnemens. 


Digitized  by 


Google 


70  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

M.  Verdet  a  terminé  ses  leçons  par  une  courte  histoire  de  la  théo«- 
rie  nouvelle. 'On  peut  assigner  une  date  fixe  à  Torigine  de  cette 
théorie,  et  en  reporter  la  naissance  véritable  à  Tannée  1812.  Sanâ 
doute,  avant  cette  époque,  plusieurs  savans  purent  en  entrevoir 
quelques  parties  et  en  toucher  quelques  points.  C'est  ainsi  que  Ton 
trouve  dans  un  mémoire  de  Lavoisier  et  Laplace  sur  la  chaleur 
(1780)  le  passage  suivant  :  «  D'autres  physiciens  pensent  que  I» 
chaleur  n'est  que  le  résultat  des  vibrations  insensibles  de  la  ma-* 
tiëre...  Dans  le  système  que  nous  examinons,  la  chaleur  est  la  force 
vive  qui  résulte  des  mouvemens  insensibles  des  molécules  d'un 
corps;  elle  est  la  somme  des  produits  de  la  masse  de  chaque  molé^ 
cule  par  le  carré  de  sa  vitesse...  »  Mais  de  cette  assertion  si  origi^ 
nale  et  si  précise  il  ne  paraît  pas  que  Lavoisier  et  Laplace  aient  ja-* 
mais  tiré  aucun  profit.  Laplace  surtout  abandonna  complètement 
cette  manière  de  voir,  et  défendit  résolument  la  doctrine  de  la  ma-» 
térialité  du  calorique.  On  a  vu  plus  haut  comment,  au  commen*- 
eement  de  ce  siècle,  Rumford,  réagissant  contre  cette  opinion,  mit 
en  évidence  des  faits  intéressans  qui  ne  frappèrent  point  aâsez  le 
public  de  son  temps,  et  dont  il  nous  est  facile  maintenant  d'ap** 
précier  l'importance;  mais  un  peu  plus  tard  les  études  relatives  à 
la  chaleur  subirent  une  phase  singulière.  Sadi  Gamot,  officier  du 
génie,  fils  du  célèbre  conventionnel,  publia  en  182i  ses  Réflexionâ 
9ur  la  puissance  motrice  du  feu  et  sur  les  machines  propres  à  dé-- 
velopper  cette  puissance.  Cette  publication  coïncidait  avec  les  pre- 
miers développemens  donnés  à  l'usage  des  moteurs  à  vapeur.  Elle 
fit  alors  une  grande  sensation,  et  son  importance  scientifique  s'est 
prolongée  jusqu'à  ces  dernières  années.  On  va  voir  cependant  que 
la  doctrine  de  Sadi  Gamot  est  diamétralement  opposée  à  celle  qui 
triomphe  aujourd'hui.  Sadi  Garnot  admettait,  conformém^t  aux 
idées  répandues  autour  de  lui,  que  le  calorique  est  un  corps  maté- 
riel. Dès  lors,  disait-il,  il  est  facile  de  comprendre  que  lorsqu'une 
certaine  quantité  de  chaleur  passe  d'un  corps  chaud  à  un  corps 
plus  froid,  ce  transport  produise  par  lui-même  une  certaine  quan- 
tité de  travail;  mais,  une  fois  l'équilibre  établi,  la  chaleur  perdue 
par  l'un  des  corps  se  retrouve  tout  entière  dans  l'autre,  absolument 
comme  l'eau  qui  a  fait  marcher  une  roue  hydraulique  se  retrouve 
entièrement  dans  le  bief  d'aval.  Dans  les  idées  de  Camot,  cette 
comparaison  se  poursuit  jusqu'au  bout.  La  chaleur  est  un  fluide  qui, 
en  vertu  d'une  force  spéciale,  tend  comme  l'eau  à  prendre  son  ni- 
veau. La  température  devient  ainsi  une  sorte  de  cote  de  nivellement 
propre  au  fluide  calorifique.  Le  fluide  descend  d'un  corps  supérieur 
(en  température)  dans  un  corps  inférieur,  et  produit  ainsi  de  la 
puissance  motrice.  Il  sera  possible  également,  en  dépensant  de  la 


Digitized  by 


Google 


EQUIVALEin  MÉCANIQUE   DE   LA  €HAL£UR.  71 

puissance  motrice,  de  porter  le  fluide  d'an  corps  froid  à  un  corps 
plus  cbftud,  tout  comme,  au  moyen  d'un  effort  extérieur,  on  porte 
de  l^eau  d-ua  bassin  inférieur  à  un  réservoir  plus  élevé.  On  com* 
prend  facilement  le  danger  et  le  leurre  que  renfermait  la  doctrine 
de  Sadi  Camot«  La  dialeur,  sortant  d'un  corps  en  vertu  dé  cette 
force  i^éciale  du  nivellement  des  températures,  devait,  chemin  fai- 
sant, produire  du  travail  et  se  retrouver  ensuite  tout  entière  dans 
un  corps  difiik*ent.  La  machine  à  vapeur  empruntait  ainsi  sa  puis* 
sauce,  non  pas  à  une  consommation  de  chaleur,  mais  à  un  rétablis- 
sement d'équilibre  dans  le  calorique.  <(  Malgré  cette  erreur  fonda- 
mentale, dit  M.  Verdet,  le  nom  de  Sadi  Garnot  et  celui  de  son 
savant  commentateur,  M.  Glapeyron,  occuperont  toujours  une  place 
importante  dans  l'histoire  de  la  science.  Sadi  Camot  est  l'auteur 
des  formes  de  rsdsonnement  dont  la  théorie  mécanique  fait  sans 
cesse  usage;  c'est  dans  son  écrit  qu'on  trouve  les  premiers  exemples 
de  ces  cycles  d'opérations  qui  prennent  un  corps  danâ  un  état  dé- 
terminé, le  font  passer  à  un  état  différent  en  suiyant  un  certain 
chemin,  et  le  ramènent  par  une  autre  voie  à  son  état  primitif. 
M.  dapeyron  a  éclairci  ce  que  le  mémoire  de  Camot  avait  d'obscur, 
et  a  montré  comment  on  devait  traduire  analytiquement  et  repré- 
senter géométriquement  ce  mode  de  raisonnement  si  neuf  et  si  fé- 
cond. Ces  deux  géomètres  ont  créé  en  quelque  sorte  la  logique  de 
lasdence.  Lorsque  les  véritables  principes  ont  été  découverts,  il 
n'y  a  eu  qu'à  les  introduire  dans  les  formes  de  cette  logique,  et  il 
est  à  croire  que,  sans  les  anciens  travaux  de  Camot  et  de  M.  Cla- 
peyron,  les  progrès  de  la  théorie  nouvelle  n'auraient  pas  été  à  beau- 
coup près  aussi  rapides.  » 

Ces  véritables  principes  qui  ont  enfin  établi  la  thermo-dynamique 
sur  des  bases  solides,  on  les  trouve  dans  les  travaux  de  ces  deux  sa- 
vane étrangers  dont  nous  avons  déjà  parlé,  M.  Jules-Robert  Mayer, 
médecin  à  Heilbronn,  M.  Joule,  professeur  de  physique  à  Manchester. 

Les  quatre  ouvrages  principaux  de  M.  Mayer,  Remarques  sur  les 
fi^rcnie  la  nature  inanimée  (18&2),  le  Mouvement  organique  dans 
ses  rapports  avec  la  nutrition  (18&5),  rintroduction  à  la  mécaniqne 
du  ciel  (1848),  les  Remarques  sur  l'équivalent  mécanique  de  la  clm- 
leur  (1851),  renferment  dans  leur  ensemble  les  diverses  cohsidéra- 
tioos  que  nous  avons  exposées  dans  les  pages  qui  précèdent.  Son 
point  de  départ  fut  tout  phyâologique.  Il  raconte  lui-même  que  ses 
travaux  furent  provoqués  par  l'incident  d'une  saignée  faite  à  un 
fiévreux  à  Java  en  18A0,  et  par  cette  remarque  que  le  sang  veineux, 
dans  les  régions  tropicales,  est  d'un  rouge  beaucoup  plus  brillant 
que  dans  les  régions  plus  froides;  mais  ses  études  ne  restèrent  point 
circonscrites  dans  le  champ  de  la  physiologie,  et  dans  l'espace  de 
dix  années  cet  honmie  de  génie  aborda  successivement  la  plupart 


Digitized  by 


Google 


72  BÏTtm  DES  DEUX  MONOBff.  -  .....  , 

des  points  sur  lesquels  s'est  exercée  depuis  la  thermo-dynamique. 
C'est  lui  qui  introduisit  pour  la  première  fois  dans  la  science  le 
terme  d'équivalent  mécanique  de  la  chaleur.  Malheureusement 
Mayer  travaillait  seul,  sans  grand  souci  de  répandre  ses  idées.  Ses 
mémoires  n'eurent  pendant  longtemps  qu'une  publicité  fort  res- 
treinte. Aujourd'hui  même,  ils  sont  encore  peu  connus  sous  lexur 
forme  originale.  «  Vous  désirerez  sans  doute,  disait  M.  John  Tyndall 
dans  une  récente  leçon  de  physique  à  Royal  Institution^  vous  dési- 
rerez savoir  ce  qu'est  devenu  cet  homme  éminent.  Sa  raison  l'aban- 
donna; il  devint  fou  et  lUt  ^nfenné  dans  ufie.  mafeou  d'iajiénés.*  Il 
est  dit  dans  un  dictionnaire  biographique  allemand  qu'il  y  mourût; 
mais  c'est  inexact  :  il  a  recouvré  la  raison,  et  il  vit  actuellement, 
tout  à  fait  retiré,  à-Heilbronn.  » 

Les  travaux  de  M.  Joule  ne  restèrent  pas,  comme  ceux  de 
M.  Mayer,  confinés  dans  un  cercle  restreint.  Us  eurent  dès  leur 
origine  un  grand  retentissement.  Développés  dans  des  leçons  pu- 
bliques à  la  manière  anglaise,  appuyés  d'expériences  mémorables 
qui  frappèrent  tous  les  esprits,  discutés  et  commentés  par  le  monde 
scientifique  tout  entier,  ils  eurent  une  influence  décisive  sur  les 
destinées  de  la  thermo-dynamique.  Le  premier  mémoire  de  M.  Joule 
est  de  1843;  il  contient  des  recherches  sur  la  chaleur  dégagée  par 
les  courans  induits  et  sur  les  lois  suivant  lesquelles  varie  cette  cha- 
leur quand  un  travail  est  développé.  Les  célèbres  expériences  sur 
la  dilatation  des  gaz  sont  de  18A5.  Enfin  en  1850  parut  dans  les 
Transactions  philosophiques  un  mémoire  qui  peut  passer  pour  le 
manifeste  de  la  nouvelle  doctrine  thermo-dynamique. 

Autour  des  deux  noms  de  Mayer  et  de  Joule,  on  peut  grouper 
ceux  de  MM.  Colding,  William  Thomson,  Helmhoitz,  Zeuner,  Clau- 
sius,  Macquom,  Rankine,  Holtzman.  Gomme  on  le  reconnaît  par  ces 
noms  divers,  la  théorie  nouvelle  s'est  faite  surtout  à  l'étranger.  Elle 
est  plus  récente  en  France  qu'en  Allemagne  et  en  Angleterre.  On  a 
pu  voir  cependant  dans  les  pages  qu'on  vient  de  lire  qu'elle  s'est 
enrichie  des  travaux  de  plusieurs  Français;  mais,  entravée  par  quel- 
ques malentendus,  elle  ne  s'est  vulgarisée  chez  nous  qu'avec  len- 
teur. Ce  n'est  que  depuis  deux  ou  trois  ans  qu'elle  s'est  produite 
dans  notre  haut  enseignement,  dans  le  cours  de  physique  générale 
de  M.  Victor  Regnault  au  Collège  de  France,  dans  les  leçons  de  mé- 
canique de  M.  Bour  à  l'École  polytechnique,  dans  les  leçons  de 
physique  de  MM.  Sénarmont  et  Jamin  à  la  même  école.  L'expositioa 
publique  qu'en  a  faite  M.  Verdet  contribuera  sans  doute  à  lui  donner 
définitivement  droit  de  cité  chez  nous  et  à  l'introduire,  dans  les  arts 
industriels  aussi  bien  que  dans  la  science,  comme  une  vérité  pra- 
tique et  usuelle. 

Edgar  Satenet. 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON 

DEPUIS  L'OUVERTURE  DE  SES  PORTS 


LB   GOUYBRRBlfElIT   DE   TÉDO,    LES    PRINCES    JAPONAIS 
BT    LES   BQR0P<BIIS    AD    JAPON. 


L'intèrët  qae  porte  TEurope  à  l'extrême  Orient  s'est  accru  sin- 
gulièrement depuis  quelques  années.  Il  y  a  un  quart  de  siècle,  la 
Chine  et  le  Japon  nous  étaient  à  peu  près  inconnus.  On  possédait 
alors  sur  ces  vastes  et  riches  contrées  des  récits  de  voyageurs  et  des 
lettres  de  missionnaires  qu'on  lisait  aux  heures  de  loisir,  par  dés- 
œavrement,  sans  y  attacher  une  attention  bien  sérieuse  ou  même 
sans  y  donner  une  croyance  entière.  A  part  quelques  rares  savans, 
personne  ne  se  souciâdt  beaucoup  de  ce  qui  se  passait  dans  ce  monde 
loîntsan.  C'est  que  jusqu'au  commencement  de  ce  siècle  les  intérêts 
nuatërîels  de  l'extrême  Orient  se  trouvaient  complètement  séparés 
des  nfttres;  aucun  lien  ne  les  unissait,  aucun  besoin  ne  les  rappro- 
ebait  encore.  Il  existait  sans  doute  des  relations  commerciales  entre 
la  Chine  et  l'Angleterre,  et,  depuis  une  époque  assez  ancienne,  entre 
le  Japon  et  la  Hollande;  mais  elles  étaient  irrégulières  et  sans  im- 
portance. Le  grand,  l'unique  intérêt  qui  appela  jusqu'à  nos  jours 
l'attention  de  l'Europe  sur  la  Chine  et  le  j£^on,  ce  fut  l'étude  trop 
souvent  stérile  de  la  religion,  des  mœurs  et  de  la  littérature  des  * 
deux  empires. 

La  navigation  à  vapeur  a  changé  complètement  la  situation  de 
l'Europe  \is-à-vis  des  sociétés  de  l'extrême  Orient;  elle  nous  a  en 
quelque  sorte  placés  aux  portes  de  cette  grande  et  mystérieuse  ré- 


Digitized  by 


Google 


7A  RBYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

gion.  Les  affaires  qui  s'y  agitent  n'appellent  plus  désormais  la  cu- 
riosité des  savans,  mais  la  sollicitude  des  hommes  d'état.  Il  n'est 
plus  permis  aux  générations  nouvelles  d'ignorer  ce  qui  se  passe  en 
Chine  et  au  Japon  :  l'histoire  contemporaine  de  ces  empires  com- 
mence à  faire  partie  de  notre  histoire;  leurs  richesses  forment  des 
élémens  essentiels  de  notre  commerce.  Cette  révolution  dans  la  na- 
ture de  nos  relations  avec  l'extrême  Orient  n'a  pas  été  fort  sensible 
pour  nous  :  elle  s'est  faite  peu  à  peu,  elle  a  détruit  quelques  vieux 
préjugés,  dévoilé  quelques  faits  nouveaux;  mais  nos  mœurs,  notre 
état  social,  nos  constitutions  politiques  n'en  ont  subi  aucune  alté- 
ration. Il  n'en  a  pas  été  ainsi  en  Chine  et  au  Japon.  L'arrivée  des 
étrangers  y  a  excité  une  émotion  profonde,  elle  y  a  porté  de  graves 
atteintes  à  la  vie  civile  comme  à  la  vie  intime,  et  le  trouble  général 
dont  elle  est  la  cause  y  conduira  dans  des  temps  peu  éloignés  à  une 
rénovation  complète.  Quand  deux  sociétés  hétérogènes  viennent  à 
se  heurter,  c'est  la  moins  civilisée  qui  doit  souffrir  le  plus  de  ce 
rapprochement  imprévu. 

Lès  événemens  relatifs  à  l'histoire  contemporaine  de  la  Chine,  et 
qui  sont  étroitement  liés  au  développement  de  ses  progrès,  ont  été 
soumis  plus  d'une  fois,  et  dans  la  Revue  même,  à  un  examen  sé- 
rieux ;  mais  tout  reste  encore  à  dire  sur  l'effet  immense  qu'a  produit 
au  Japon  l'intrusion  de  l'élément  européen.  Ce  pays,  presque  aussi 
étendu  et  aussi  peuplé  que  la  France,  est  le  dernier  qui  en  Orient  ait 
été  ouvert  au  commerce  étranger;  îl  sort  d'un  isolement  à  peu  près 
absolu,  et  présente  à  l'observateur  un  spectacle  étrange  et  souvent 
incompréhensible.  Aussi  l'Européen  qui  veut  faire  une  étude  sérieuse 
de  la  situation  politique  du  Js^on  rencontre-t41  des  difficultés  qui 
au  premier  abord  lui  paraissent  insurmontables.  L'impossibilité 
presque  absolue  de  se  procurer  les  documens  officiels,  l'absence 
de  toute  relation  intime  avec  la  classe  éclairée,  le  penchant  inné 
des  Orientaux  à  cacher  aux  profanes  ce  qui  se  passe  chez  eux,  sont 
les  principales  barrières  qui  s'opposent  à  tout  projet  d'investiga- 
tion. Quelques  faits  récens  de  cette  étrange  histoire  ont  eu  cepen- 
dant trop  d'éclat  pour  que  l'opinion  européenne  ne  s'en  soit  pas 
émue;  mais  ce  qui  reste  encore  plus  ou  moins  hypothétique,  c'est 
la  corrélation  qui  existe  entre  ces  événemens.  Des  voyageurs,  des 
agens  des  principales  nations  occident^Res  se  sont  appliqués  à  dé- 
couvrir le  lien  qui  les  unit  les  uns  aux  autres,  et  à  établir  sur  des 
bases  solides  l'histoire  contemporaine  du  Japon.  Ainsi  s'est  produit 
'  un  ensemble  de  renseignemens  qui,  sans  être  complets,  pennettent 
déjà  de  former  un  récit  logique,  et  c'est  ce  récit  que  j'essaie  d'écrire 
à  l'aide  de  ces  documens  et  de  ceux  que  j'ai  pu  recueillir  moi-même 
pendant  un  long  séjour  dans  l'empire  japonais. 


Digitized  by 


Google 


LE  JA?0Or  MPUIS  SON  OUTBRTURE.  75 


I. 

D  y  a  environ  deux  cent  soixante-dix  ans  que  le  général  Faxiba, 
plus  connu  dans  Tbistoire  sous  le  nom  de  Taîkosama,  fut  chargé 
par  rempereur  légitime  du  Japon,  le  mikado,  de  faire  rentrer  dans 
Fobëissance  plusieurs  grands  vassaux  qui  s'étaient  révoltés.  Faxiba, 
au  lieu  d'exécuter  les  ordres  de  son  souverain,  profita  des  pouvoirs 
dont  il  était  investi  pour  se  mettre  lui-même  à  la  tête  du  gouverne- 
ment. Il  relégua  le  mikado  dans  son  sérail,  l'entoura  de  dignitaires 
anxqaels  il  donna  des  titres  pompeux  et  de  faibles  revenus,  en  fit 
une  sorte  de  roi  fainéant  y  et  ne  lui  laissa  que  l'apparence  de  l'au- 
torité. Le  fils  de  Faxiba,  Fide-Yori,  était  trop  jeune  pour  recueillir 
impunément  les  fruits  de  cette  audacieuse  usurpation  :  il  périt  bien- 
tôt, assassiné  par  son  propre  tuteur,  le  général  Hieas.  Celui-ci, 
laissant  le  mikado  en  possession  de  ses  vains  titres,  alla  s'établir  à 
ïédo,  dont  il  fit  la  seconde  capitale  de  l'empire,  et  fonda  cette  dy- 
nastie de  chefs  militaires  qui,  sous  le  nom  de  chiogouns  ou  taikouns^ 
ont  régné  depuis  au  Japon.  L'organisation  féodale  du  pays  s'op- 
posait toutefois  à  la  réalisation  immédiate  de  ses  plans  ;  un  grand 
nombre  de  princes  refusèrent  de  reconnaître  le  pouvoir  du  général 
Hieas  :  il  soumit  quelques-uns  de  ces  mécontens ,  et  força  les  au- 
tres à  adhérer  aux  lois  de  Gongensamaj  espèce  de  pacte  politique 
gui  depuis  cette  époque  forme  la  base  de  la  constitution  (1). 

En  vertu  de  ces  lois,  les  princes  insoumis,  les  dix-huit  grands  daî- 
mioê  ou  goVchiSy  restaient  maîtres  à  peu  près  absolus  dans  leurs 
principautés  respectives;  seulement  ils  devaient,  à  certaines  épo- 
ques, se  rendre  à  la  cour  de  Yédo  et  y  résider  pendant  un  temps  dé- 
terminé. Hieas  voulut,  par  cette  obligation,  marquer  leur  état  de 
dépendance;  mais  il  les  abaissa  surtout  par  la  création  d'une  nou- 
velle et  puissante  noblesse.  Ces  nouveaux  nobles  furent  les  jeunes 
datmioSy  au  nombre  de  trois  cent  quarante-quatre,  et  les  hcUtomotos 
(capitaines),  au  nombre  de  quatre-vingt  mille.  Vassaux  du  taïkoun, 
les  nouveaux  nobles  devaient  lui  rendre  hommage,  lui  payer  tribut, 
se  soumettre  à  une  conscription  militaire,  et  restituer  dans  certains 
cas,  si  leur  suzerain  l'exigeait,  les  fiefs  dont  ils  avaient  été  investis. 
Dne  assemblée  de  grands  dattnios  était  chargée  de  proposer  les  me- 
sures d'intérêt  général  ;  le  taïkoun  avait  à  les  exécuter  lorsqu'elles 
avaient  reçu  la  sanction  du  mikado.  Le  taïkoun  était  donc  en  réalité 
le  chef  du  pouvoir  exécutif,  pouvoir  représenté  par  le  gorodjOy  ou 
conseil  des  cinq,  siégeant  en  permanence  à  Yédo. 

(I)  Gongensama  est  le  nom  bous  leqael  on  rend  aax  mânes  de  Hioas  des  faonneor» 
\  divins. 


Digitized  by 


Google 


76  REVUE   DES   DEUX   MONDES* 

Hieas  mourut  en  1616,  après  dix-huit  ans  de  règne.  Il  avait  fait 
reconnaître  un  de  ses  fils  pour  son  successeur;  trois  autres  de  ses 
enfans,  les  gosankés  (princes  du  sang  royal),  reçurent  Tinvestiture 
des  riches  principautés  de  Kousiou,  de  Mito  et  d'Owari.  Le  mikado 
avait  été  forcé  de  sanctionner  une  loi  en  vertu  de  laquelle  le  taï- 
kounat  devait  être  maintenu  dans  la  descendance  directe  de  rhéri- 
tier  choisi  par  Hieas  pu  dans  les  familles  gosankés. 

Le  nouveau  taïkoun,  appuyé  par  les  trois  cent  quarante-quatre 
jeunes  daimios  et  par  les  quatre-vingt  mille  hattomotosy  s'établit 
sans  difficulté  sur  le  trône  de  Yédo.  Les  grands  daîmios  s'habi- 
tuèrent peu  à  peu  à  un  ordre  de  choses  qui  leur  assurait  la  jouis- 
sance tranquille  de  privilèges  achetés  par  leurs  ancêtres  au  prix  de 
leur  sang  et  de  leurs  richesses.  Quant  au  mikado,  gardant  toujours 
ses  prétentions  au  pouvoir  absolu,  mais  réduit  à  l'impuissance,  il 
vécut  d'une  pension  que  lui  octroyait  le  taïkoun.  Depuis  cette  ré- 
volution, une  paix  profonde  a  régné  au  Japon  jusque  vers  le  milieu 
de  notre  siècle;  le  mikado  résidait  à  Kioto  (Miako)  (1)  et  n'exerçait 
qu'une  inûuence  morale  sur  les  affaires  de  l'état;  le  taïkoun  avait  sa 
cour  à  Yédo;  il  entretenait  une  nombreuse  armée,  possédait  d'im- 
menses revenus,  et  c'était  lui  qui  exerçait  en  réalité  le  pouvoir. 

Vers  l'année  18â0,  sous  le  règne  du  taïkoun  Minamoto  Yeoschi, 
le  conseil  des  cinq  avait  pour  chef  le  ministre  Midzouno  Etkisenno- 
Kami,  homme  fort  instruit  et  supérieur  à  la  plupart  de  ses  compa- 
triotes. Après  la  conclusion  du  traité  de  Nankin,  qui  termina  en 
1842  la  première  guerre  des  Européenis  contre  la  Chine,  en  ouvrant 
aux  étrangers  une  partie  de  l'empire  du  milieu,  ce  ministre  eut 
la  hardiesse  de  proposer  à  ses  collègues  d'ouvrir  le  Japon  aux 
hommes  de  l'Occident.  Cette  proposition  fut  accueillie  froidement,  et 
il  se  hâta  de  la  retirer;  mais  il  n'avait  pas  soulevé  en  vain  cette  ques- 
tion :  beaucoup  de  Japonais  distingués  s'en  occupèrent  activement. 
A  leur  tête  se  trouvaient  le  prince  de  Kanga,  le  plus  riche  des 
gok'chisy  le  prince  de  Mito,  un  des  trois  gosankés^  et  Ikammono- 
Kami,  daîmio  très  influent,  qui  a  joué  plus  tard,  comme  régent,  un 
grand  rôle  dans  l'histoire  de  son  pays. 

Le  prince  de  Kanga,  apportant  dans  l'appréciation  des  faitâ  si 
graves  qui  tendaient  à  rapprocher  l'Occident  de  l'Orient  le  même 
esprit  libéral  qui  animait  le  ministre  Midzouno,  publia  un  écrit  re- 
marquable (2),  où  il  cherchait  à  prouver  combien  le  Japon  avait  in- 
térêt à  ouvrir  ses  ports  avant  que  les  étrangers  vinssent  demander 
d'une  manière  trop  pressante  la  suppression  des  anciennes  entraves. 

(1)  L'ancienne  capitale  du  Japon  est  indiquée  sur  nos  cartes  géographiques  sous  le 
nom  de  Miako,  traduction  verbale  du  mot  capitale.  Le  véritable  nom  propre  de  cette 
résidence  impériale  est  Kioto. 

(2)  Cest  à  Tobligeance  de  M.  Tabbé  Mermet  de  Cachon ,  missionnaire  apostolique  à 


Digitized  by 


Google 


LE   JAPON   DEPUIS   SON   0U7ERTURE.  77 

L*écrit  du  prince  de  Kanga,  dirigé  contre  une  des  opinions  les  plus 
anciennes  et  les  plus  enracinées  dans  l'aristocratie  japonaise,  causa 
une  sensation  profonde.  Le  daimio  Ikammono-Kami,  appelé  plus 
tard  à  devenir  régent,  approuva  le  langage  et  les  idées  du  prince; 
le  vieux  gosanké  de  Mito  blâma  au  contraire  énergiquement  ses  con- 
clusions. Descendant  d'une  famille  souveraine,  connu  par  sa  bra- 
voure, sa  prudence  et  sa  force  physique,  le  prince  de  Mito  était  re- 
gardé comme  le  vrai  type  du  noble  japonais,  et  jouissait  d'une 
grande  popularité.  Ses  vassaux  lui  étaient  aveuglément  dévoués;  à 
la  cour  même  du  mikado,  parmi  les  adversaires  naturels  de  sa  fa- 
mille, il  comptait  de  nombreux  amis.  Le  respect  et  l'affection  dont 
il  se  voyait  entouré  poussaient  jusqu'à  l'exaltation  l'ardeur  de  son 
patriotisme.  Il  n'y  avait,  selon  lui,  qu'un  pays  civilisé,  le  Japon;  en 
dehors  de  cet  empire  vivaient  les  barbares;  si  la  race  affaiblie  et 
dégénérée  des  Chinois  n'avait  pu  résister  à  l'agression  des  hommes 
de  l'Occident,  il  n'en  pouvait  être  ainsi  des  Japonais,  qui  gardaient 
encore  le  même  courage  .et  la  même  force  qu'à  cet  âge  héroïque 
où  ils  avaient  repoussé  l'invasion  des|Mongols;  ils  ne  repousseraient 
pas  moins  vaillamment  les  chrétiens,  s'ils  osaient  se  présenter,  et  les 
chasseraient  comme  ils  les  avaient  chassés  une  première  fois  sous  le 
règne  du  taîkoun  Hieas. 

Le  prince  de  Kanga  et  Ikammono-Kami  n'osèrent  pas  faire  une 
opposition  ouverte  au  prince  de  Mito;  mais  celui-ci  ayant  conseillé 
à  son  cousin,  le  taîkoun  Hinamoto,  d'expulser  de  sa  cour  le  ministre 
Midzouno,  qui  le  premier  avait  eu  l'audace  de  parler  de  réformes, 
Ikammono-Kami  usa  de  son  influence  avec  beaucoup  d'habileté,  et 
parvint  à  maintenir  à  la  présidence  du  conseil  des  cinq  le  chef  du 
parti  progressiste.  Â  la  suite  de  cet  insuccès,  Mito  quitta  Yédo,  et 
son  adversaire  Ikammono-Kami,  profitant  de  son  absence,  le  perdit 
dans  l'esprit  du  taîkoun  en  le  représentant  comme  un  homme  dan- 
gereux, dont  la  popularité  pouvait  porter  atteinte  au  pouvoir  du 
souverain.  11  y  eut  dès  lors  guerre  ouverte  entre  Ikammono-Kami 
et  Mito,  c'estr-à-dire  entre  le  parti  progressiste  et  le  parti  conserva- 
teur. Qu'on  nous  permette  d'employer  ces  dénominations,  qui  peu- 
vent paraître  étranges,  appliquées  à  une  [société  si  peu  connue,  et 
qui  n'en  sont  pas  moins  exactes. 

&Ialgré  ses  sympathies  avouées  pour  la  cause  du  progrès,  le  taî- 
koun Minamoto-ïeoschi  se  trouva  bientôt  dans  un  extrême  embar- 
ras. On  était  en  1853,  et  on  venait  d'apprendre  l'arrivée  de  la  flotte 
américaine  sous  les  ordres  du  commodore  Perry.  Le  taîkoun  se  voyait 

iif%^>4f44  (Ua  de  Yesso),  que  je  dois  la  communication  de  cet  écrit  du  prince  de  Kanga. 
On  fetrouYO  dans  ce  curieux  document  tous  les  argumens  dont  les  ambassadeurs  euro- 
péens se  senrirent,  dix  ans  plus  tard,  pour  engager  les  Japonais  à  entrer  en  relaUons 
to  poiMMcea  occidentales. 


Digitized  by 


Google 


78  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

forcé  de  prendre  ouvertement  parti,  aux  yeux  du  Japon  entier,  pour 
ou  contre  les  amis  des  réformes.  Le  prince  de  Mito,  étçiût  accouru, 
en  hâte  à  Yédo»  fit  tous  ses  efforts  pour  renverser  Ikammono-Kamî  ; 
mais  le  taïkoun  resta  fidèle  au  parti  qu'il  avait  d'abord  embrassé, 
et  après  une  courte  hésitation  reçut  avec  bienveillance  les  commu- 
nications du  président  des  États-Unis.  Quelques  jours  plus  tard^ 
il  mourut.  Le  mystère  qui  entoure  sa  mort  n'est  pas  encore  éclaircî. 
Nous  pouvons  donner  cependant  le  récit  qui  courut  à  ce  sujet  parmi 
la  population  de  Yédo  (1). 

Le  prince  de  Mito,  après  une  dernière  audience  du  taïkoun,  était 
rentré  fort  agité  dans  son  palais.  Plusieurs  membres  de  sa  famille 
et  quelques-uns  de  ses  amis  les  plus  intimes  s'y  étaient  réunis  et  l'y 
attendaient.  Sans  prendre  garde  à  la  présence  des  domestiques  et  des 
officiers  subalternes,  il  s'était  écrié  à  différentes  reprises  :  «  Honte 
sur  Ikammono-Kami,  qui  a  trahi  l'empire!  »  Un  de  ses  fils  l'avait 
entraîné  dans  un  appartement  intérieur,  et  à  la  suite  d'une  longue 
conversation  le  prince  était  allé  conférer  secrètement  avec  ses  amis. 
Tout  semblait  indiquer  que  la  mort  du  taïkoun  et  d' Ikammono- 
Kami  avait  été  résolue  dans  cet  entretien,  puisque  le  taïkoun  avait 
été  assassiné  secrètement  par  un  domestique,  proche  parent  d'un 
des  confidens  du  prince  de  Mito;  mais,  le  meurtrier  s'étant  tué  après 
avoir  consommé  son  crime,  on  rfavait  pu  établir  sa  complicité  avec 
qui  que  ce  fût  (2). 

Yesada,  le  fils  de  Minamoto-Yeoschi ,  qui  lui  succéda  en  qualité 
de  taïkoun,  était  idiot  et  incapable  de  gouverner.  Ikammono-Kami, 
dont  la  famille  garde  héréditairement  le  droit  à  la  régence,  fut 
nommé  régent  {gotairo).  A  peine  en  possession  du  pouvoir,  il  força 
le  prince  de  Mito  à  sortir  de  Yédo  en  le  menaçant  de  le  traduire 
devant  la  justice  comme  meurtrier  de  Minamoto.  Le  départ  de  son 
rival  laissa  Ikammono-Kami  maître  suprême,  et  lui  permit,  s'il  le 
voulait,  de  se  tourner  complètement  vers  le  parti  du  progrès.  Mal- 
heureusement ce  prince,  s'il  n'avait  rien  conservé  des  préjugés  ja- 
ponais, ce  qu'il  est  bien  difficile  d'admettre,  avait  trop  de  ruse  et 

(1)  Je  tiens  les  détails  de  ce  récit  de  M.  A.  Gower,  attaché  à  la  légation  anglaise  de 
Yédo,  un  des  hommes  qui  ont  avec  le  plus  de  fruit  étudié  la  situation  actuelle  du  Japon. 

(2)  Les  Japonais  n*ont  pas  pour  la  vie  le  même  attachement  que  les  Européens. 
Dans  aucun  pays,  on  ne  rencontre  aussi  facilement  des  hommes  prêts  à  mourir  pour  uft 
principe  politique,  n  n'y  a  pas  un  village  au  Japon  où  ne  se  puissent  trouver  des  exal- 
tés qui  prennent  pour  devise  :  Je  tu«  et  je  meurs!  comme  les  forcenés  qui  assaillirent 
M.  Alcock.  En  général,  les  Japonais  semblent  attacher  aux  biens  de  la  terre  beaucoup 
moins  de  valeur  que  les  chrétiens.  La  perte  de  leurs  richesses,  celle  du  parent  le  plus 
aimé,  ne  leur  causent  en  apparence  qu'une  douleur  légère.  Le  lendemain  du  grand 
incendie  qui  détruisit  la  moitié  de  Yokohama  et  condamna  des  milliers  d'habitans  à  la 
inisôre,  les  étrangers  ne  purent  découvrir  aucune  figure  abattue  parmi  fes  nombreuses 
victimes  de  ce  désastre. 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUVERTURE*  79 

d^aiDbition  pour  ne  pas  modifier,  une  fois  au  pouvoir,  ses  opinions 
libérales.  Afin  de  lutter  avec  avantage  contre  Mito,  le  chef  du  parti 
réactionnaire,  il  s'était  montré  ami  des  réformes;  Mito  vaincu  et 
éloigné,  le  régent  songeait  à  revenir  au  système  contraire,  qui  lui 
assurait  la  popularité.  La  marche  rapide  des  événemens  le  trompa 
dans  ses  desseins.  Le  Commodore  Perry  reparut  au  Japon  en  1854, 
et  tous  les  efforts  du  régent  pour  le  renvoyer  sans  lui  faire  de  nou- 
velles concessions  furent  inutiles.  Le  commodore,  qui  se  savait  in- 
TÎDcible  à  bord  de  ses  navires  de  guerre,  demeura  inébranlable 
dans  ses  demandes,  et  les  Japonais  furent  contraints  de  signer  un 
premier  traité  de  commerce,  par  suite  duquel  M.  Townsend  Harris, 
nonmné  consul-général  des  États-Unis,  s'établit  dans  la  petite  ville 
de  Simoda.  Homme  d'une  rare  intelligence,  habile  autant  que  pa- 
tient, M.  Harris,  tout  en  s'appliquant  à  gagner  les  bonnes  grâces 
des  hauts  fonctionnaires,  sut  tirer  adroitement  parti  des  événemens 
pour  arracher  à  la  cour  de  Yédo  de  nouvelles  concessions.  Aussitôt 
qu'il  connut  le  résultat  de  la  seconde  guerre  de  Chine,  il  se  rendit 
auprès  du  gouverneur  de  Simoda  et  lui  expliqua,  dans  un  sens  fa- 
vorable à  ses  projets,  ce  qui  venait  de  se  passer.  La  Chine,  lui  dit- 
il,  était  complètement  vaincue;  il  avait  suffi  que  l'Angleterre  et  la 
France  envoyassent  une  faible  partie  de  leur  puissante  flotte  et  de 
leur  nombreuse  armée  pour  subjuguer  l'empire  du  milieu,  dix  fois 
plus  grand  et  plus  peuplé  que  le  Japon.  Le  gouvernement  chinois 
étîdt  avili  aux  yeux  de  ses  propres  sujets  et  humilié  devant  le  monde 
entier;  il  subissait  ainsi  la  conséquence  de  son  mépris  pour  l'esprit 
de  progrès;  un  pays  riche  et  civilisé  ne  pouvait  plus,  dans  les  temps 
modernes,  se  condamner  à  un  isolement  stérile;  il  était  obligé  de  se 
rapprocher  des  autres  nations  ou  devait  s'attendre  à  ce  que  celles-ci 
vinssent  lui  imposer  leur  présence.  On  ne  pouvait  plus,  dans  l'état 
où  se  trouvaient  les  choses,  séparer  les  intérêts  généraux  du  Japon 
de  ceux  de  la  Chine;  la  présence  des  flottes  étrangères  dans  les  mers 
chinoises  était  à  la  fois  un  conseil  et  une  menace  pour  le  gouverne- 
ment du  Japon.  Les  Anglais  désiraient  nouer  des  relations  avec  ce 
gouvernement;  entre  ce  désir  et  des  tentatives  pour  le  satisfah-e,  il 
n'y  avsdt  qu'une  faible  distance,  et  il  était  impossible  de  dire  si  ces 
tentatives  n'allaient  pas  amener  des  complications  de  la  nature  la 
plus  sérieuse.  Les  Américains  étaient  pacifiques,  ils  n'avaient  aucun 
déshr  de  conquête,  et,  comme  ils  étaient  riches  et  puissans,  leur 
amitié  devenait  une  garaïitie  de  paix  et  de  prospérité.  11  était  donc 
évident  que  l'intérêt  du  Japon  conseillait  à  son  gouvernement  de 
se  rapprocha  des  États-Unis. 

Le  régent  et  le  conseil  des  cinq,  fort  inquiets  des  événemens  et 
des  paroles  de  M.  Harris,  convoquèrent  à  Yédo  les  gok*chis  et  les 
daimios.  Les  séances  de  cette  assemblée  furent  très  orageuses.  Le 


Digitized  by 


Google 


80  BEfUE  DE6  DEUX  XONSifiS. 

régent  se  prononça  pour  une  allianceintime  avec  1*  Amérique,  ^etiNe 
recula  point  devant  les  conséquences  qu'elle  pouvait  amener,  tl 
n'eut  d'abord  qu'une  minorité  assez  faible;  mais  l'attitude  exaitée 
de  ses  adversaires  gagna  chaque  jour  des  partisaiis  à  son  opinion.  Le 
prince  de  Mito,  qui  parlait  sous  rinfluence  de  sa  haine  contre. le 
régent,  s'abandonna  aux  plus  violens  transports,  jurant  qu'il  chas- 
serait  les  bari)ares  du  sol  sacré  de  Tempire,  et  qu'il  préférait  une 
mort  glorieuse  à  la  honte  de  se  soumettre  aux  étrangers.  Les  Japo- 
nais sont  en  général  fort  sensés,  et  les  déclamations  ont  peu  de 
prise  sur  leur  esprit.  On  se  contenta  de  répondre  au  prince  qu'il 
ne  s'agissait  pas  de  se  soumettre  ou  de  mourir,  mais  de  conclure 
un  traité  qui  placerait  le  Japon  sur  un  pied  d'égalité  parfaite  avec 
les  premières  nations  de  l'Occident.  Le  régent  s'exprima  avec  calme 
et  sagesse.  Il  fit  comprendre  la  puissance  extraordinaire  de  ces  na- 
tions de  l'Occident;  il  parla  de  leurs  bateaux  à  vapeur,  qui  les  ren- 
daient pour  ainsi  dire  maltresses  du  temps  eit  de  la  distance;  il 
raconta  ce  qu'il  savait  de  la  portée  redoutable  des  armes  à  feu  eu- 
ropéennes; il  rappela  la  victoire  facile  et  complète  que  la  France  et 
l'Angleterre  venaient  de  remporter,  sur  la  Chine.  D'après  les  affir- 
mations des  Hollandais  de  Décima  et  des  Américains  de  Simoda,  il 
devenait  impossible,  dit-il,  de  révoquer  en  doute  le  projet  des  An- ., 
glais  et  des  Français  de  pénétrer  au  Japon,  et  il  était  à  craindre  de 
leur  voir  arracher  par  la  force  les  concessions  qu'ils  se  croyaient  en 
droit  d'exiger.  La  conscience  occidentale  était  autre  que  la  con- 
science orientale,  et  l'on  ne  pouvait  juger  de  ce  que  les  étrangers 
se  croyaient  permis.  Après  avoir  vanté  la  puissance  du  Japon,  le 
régent  fit  ressortir  ce  qui  lui  manquait;  il  regretta  que  les  côtes  fus- 
sent mal  défendues  et  ne  pussent  résister  à  une  attaque  sérieuse,  et 
que  les  belles  provinces  de  Satzouma,  de  Fisen  et  de  Schendei,  si- 
tuées au  bord  de  la  mer,  fussent  en  quelque  sorte  ouvertes  à  l'en- 
nemi; il  déplora  les  désastres  et  la  misère  qui  allaient,  en  cas  de 
guerre,  atteindre  ces  contrées  si  florissantes;  U  témoigna  de  son 
profond  respect  pour  ces  lois  de  Gongenmma  relatives  à  l'expul- 
sion des  étrangers,  mais  il  n'oubliait  pas  qu'en  vertu  de  ces  mêmes 
loisy  les  gok'chis  et  les  dalmios  réunis  avaient  le  droit  de  proposer 
des  réformes.  Il  termina  en  rappelant  que  c'était  au  mikado  seul 
de  sanctionner  ces  réformes,  et  au  taïkoun  de  les  exécuter. 

Après  ce  discours  du  régent,  le  prince  de  Mito  quitta  aussitôt  la 
salle  du  conseil,  suivi  de  quelques  amis;  mais  une  grande  majorité 
resta  en  séance  :  elle  approuvait  la  politique  du  régent,  et  déclara 
qu'il  semblait  nécessaire  de  faire  volontairement  certaines  conces- 
sions aux  nations  de  l'Occident.  Toutefois,  pour  empêcher  le  régent 
de  s'aventurer  trop  dans  ces  idées  nouvelles  et  en  même  temps 
pour  tâcher  de  ramener  le  prince  de  Mito,  l'assemblée  plaça  à  la 


Digitized  by 


Google 


LE  JAVOlf  DRPUI»  gON  OUrÊBTtTRE.  81 

tête  du  emseil  des  dnq  le  prince  Vakisàkou-^Nakatsra^Kasano* 
lUro,  ami  intime  de  Mito,  ennemi  juré  des  étrangers  et  défenseur 
wdMtde  la  poétique  conservatrice.  Ce  dernier  n'accepta  qu'après 
avoir  pris  conseil  de  ses  amis,  et  dans  l'espérance,  dit-il,  de  dé-^ 
tMmer  de  sa  patrie  les  maux  que  la  conduite  du  régent  menaçait 
d'atttfer  sur  cdle.  Par  suite  des  délibérations  de  l'assemblée  des 
daimiot  à  Yédo,  un  notrveau  traité  fut  conclu  avec  rAmériqfue  au 
mois  de  juillet  1858.  Au  mois  d'août  on  de  septembre  suivant  mourut 
Yesada,  le  tiurkoun  idiot.  On  crut  généralement  qu'il  avait  été  em^ 
poisonné  par  le  prince  de  Mito;  cependant  des  personnes  bien  ren-* 
seignées  d'ordbiaire  sont  d'avis  que  sa  mort  fut  naturelle. 

Lorsqu'un  taStoun  meurt  sans  descendance  directe,  l'^ection  de 
son  successeiir  est  toujours  une  occasion  de  troubles.  D'une  part, 
les  trois  familles  gosankés  de  Kousiou,  d'Owari  et  de  Mito  font  cfaa-^ 
cône  valoir  leurs  droits,  et  divisent  les  sufirages  de  ceux  qui  restent 
fidèles  à  la  race  de  Hieas.  D'autre  part,  les  dix-huit  gok'chis  ou 
pairs  du  /apon  s'efforcent,  malgré  la  loi  de  succession,  de  se  créer 
des  partisans  pour  arriver  au  pouvoir,  et  il  est  bien  certain  aujour-^ 
d'iiui  que  les  plus  puissans  d'entre  les  gok'chis^  les  princes  de  Kanga, 
de  Satzouma  et  de  Schendei  par  exemple,  ont  tenté  plus  d'une  fois 
de  parvenir  au  trône  depuis  deux  cent  cinquante  ans  qu'il  est  occupé 
par  les  descendans  de  Hieas.  Pour  empêcher  autant  que  possible  les 
trtyubles  qui  pourraient  résulter  de  ces  mille  intrigues,  la  cour  de 
Tédo  a  depms  longtemps  défendu,  sous  les  peines  les  plus  sévères, 
aux  fonctionnaires  du  palais  de  faire  connaître  à  qui  que  ce  soit  la 
mort  d'un  taîkoun  avant  la  nomination  de  son  successeur.  Aussitôt 
le  faîkoun  mort,  c'est  au  conseil  d'élection  de  Yédo  de  choisir  un 
nouveau  souverain,  et  de  soumettre  son  choix  à  la  sanction  du  mi- 
kado, sanction  que  l'élu  n'a  jamais  manqué  d'obtenu*  en  appuyant 
sa  requête  de  cadeaux  considérables.  Pour  obvier  aux  conséquences 
d'une  indiscrétion  possible,  la  ville  de  jKioto,  où  réside  le  mikado,  est 
entourée  d'un  réseau  de  postes  militaires  qui  en  interdit  l'approche 
à  tout  Japonais  de  la  haute  classe,  à  moins  qu'il  ne  donne  de  son 
voyage  des  motifs  qui  ne  laissent  point  de  doute  sur  ses  projets. 

Parmi  les  prétendans  à  la  succession  de  Yesada,  deux  rivaux 
avaient  des  chances  presque  égales  :  le  fils  du  prince  de  Kousiou  et 
l'un  des  fils  du  prince  de  Mito.  Pour  le  premier  luttaient  le  régent, 
pour  le  second  le  ministre  Vakisakou.  Après  de  longs  et  violens  dé* 
bats,  qui  n'ont  été  divulgués  que  plus  tard,  le  régent  l'emporta,  et 
le  fils  du  prince  de  Kousiou  monta  sur  le  trône  de  Yédo,  vers  la  fin 
de  Tannée  1858,  sous  le  nom  de  Minamoto-Yemotschi.  Ce  choix  fut 
approuvé  par  le  mikado,  et  le  vieux  prince  de  Mito  ne  put  que  se 
soumettre  aux  décisions  des  deux  cours  du  Japon  ;  mais  sa  haine 
uv,  6 


Digitized  by 


Google 


82  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

contre  le  régent  grandit  en  raison  de  son  insuccès.  Vers  cette  épor- 
que,  les  représentans  de  l'Angleterre,  de  la  France  et  de  la  Russie, 
lord  Elgin,  le  baron  Gros  et  le  comte  Poutiatine,  arrivèrent  à  Yédo 
et  exigèrent  du  gouvernement  les  mêmes  concessions  qu'avait  obte- 
nues l'envoyé  des  États-Unis  (1).  Le  premier  ministre  Vakîsakou 
s'étant  retiré  des  affaires  à  la  suite  de  Télection  du  taïkoun,  Ikam- 
mono-Kami,  qui  conservait  la  régence  pendant  la  minorité  du  jeune 
prince  de  Kousiou,  fut  seul  chargé  de  traiter  avec  les  étrangers. 
Nous  avons  fait  remarquer  combien  son  libéralisme  était  subordonné 
à  ses  intérêts ,  comme  il  inclinait  vers  les  vieilles  idées  japonaises 
lorsqu'il  n'avait  pas  à  faire  des  idées  de  progrès  une  arme  contre 
Mito,  son  ennemi  ;  mais  les  événemens  étaient  plus  forts  que  son 
habileté  :  le  traité  conclu  avec  l'Amérique  rendait  impossible  un 
refus  aux  autres  nations  de  l'Occident.  Le  régent  se  plia  d'assez 
bonne  grâce  à  la  nécessité,  et  les  traités  entre  le  taïkoun  d'une  part, 
les  États-Unis,  1! Angleterre,  la  France,  la  Hollande  et  la  Russie 
d'autre  part  furent  signés  en  1858  et  ratifiés  dans  les  premiers  mois 
de  Tannée  suivante.  En  vertu  de  ces  trsûtés,  les  villes  de  Nagasaki, 
de  Yokohama  et  de  Hakodadé,  faisant  partie  du  domaine  particulier 
du  taakoun,  furent  ouvertes  au  commerce  étranger  le  !•'  juin  1859. 

IL 

La  rivalité  du  prince  de  Mito  et  du  régent  se  réveilla  avec  une 
nouvelle  violence  à  l'arrivée  des  premiers  négocians  européens  au 
Japon.  C'était  le  régent  qui  les  avait  appelés,  c'était  donc  lui  qu'on 
devait  rendre  responsable  des  troubles  que  les  nouveau-venus  al- 
laient exciter.  Les  agens  de  Mito,  répandus  dans  tout  le  pays,  dé- 
ployèrent un  zèle  fanatique  pour  soulever  le  peuple  contre  les  tod- 
jins  (hommes  de  l'Occident),  et  ceux-ci,  il  faut  l'avouer,  rendirent 
leur  tâche  assez  facile. 

Les  premiers  étrangers  qui  s'établirent  au  Japon  étaient  pour  la 
plupart  des  agens  des  grandes  maisons  commerciales  que  les  An- 
glais, les  Américains  et  les  Hollandais  possèdent  en  Chine  ou  dans 
les  Indes  néerlandaises.  C'étaient  des  hommes  parfaitement  sûrs,  et 
non  point  des  aventuriers  dangereux,  des  chevaliers  d'industrie, 
comme  on  en  trouvait,  à  l'âge  d'or  de  la  Californie,  dans  l'ouest  de 
l'Amérique;  mais,  s'ils  avaient  les  qualités  de  la  race  blanche,  ils  en 
avaient  aussi  les  défauts,  et  surtout  cette  vanité  blessante  qui  nous 
rend  aussi  fiers  de  notre  couleur  que  peut  l'être  de  sa  naissance  le 
gentilhomme  le  plus  infatué.  Beaucoup  d'entre  eux ,  anciens  rési- 

(1)  Le  traité  entre  la  Hollande  et  le  Japon,  préparé  par  M.  Danker  Gurtius  dès  i85S, 
fat  ratifié  en  même  temps  que  les  autres  traités  avec  le  Japon. 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUVERTURE.  83. 

dens  des  Indes  et  de  la  Chine,  avaient  pris  l'habitude  de  considérer 
les  indigènes  comme  infiniment  au-dessous  d'eux;  les  plus  éclairés 
et  les  plus  tolérans  n'auraient  jamais  consenti  à  reconnaître  pour 
leurs  semblables  des  Chinois,  des  Malais  ou  des  Indiens.  Il  ne  put 
donc  leur  entrer  dans  l'esprit  que  les  Japonais  eussent  des  préten- 
tions fondées  à  se  croire  leurs  égaux,  et  qu'ils  ne  voulussent  pas 
être  tr^tés  comme  l'étaient  impunément  Indiens  et  Chinois.  En 
supposant  même  que  les  étrangers  eussent  consenti  à  se  conduire 
envers  les  Japonais  comme  envers  des  égaux,  ils  n'auraient  pourtant 
pas  réussi  à  s'en  faire  des  amis.  Les  idées  et  les  mœurs  de  l'Occi- 
dent et  de  r Orient  didèrent  trop  entre  elles  pour  que  de  leur  con- 
tact il  ne  résultât  pas  une  collision.  On  ne  doit  donc  pas  s'étonner 
qu'après  avoir  satisfait  un  premier  mouvement  de  curiosité  les  indi- 
gènes et  les  étrangers  s'éloignassent  froidement  les  uns  des  autres. 
Le  parti  réactionnaire  du  Japon  sut  habilement  exploiter  cet  état 
de  choses.  Les  déclamations  de  Mito  contre  les  todjins  et  contre  le 
régent,  qui  les  avait  introduits,  furent  bientôt  dans  le  cœur  et  sur 
les  lèvTes  d'un  grand  nombre  de  Japonais.  Le  bas  peuple,  c'est-à- 
dire  les  marchands,  les  artisans,  les  domestiques,  ne  prenait  pas 
grand  souci  de  ce  qui  se  passait,  ou,  s'il  se  trouvait  en  relations  avec 
les  étrangers,  il  ne  pouvait  manquer  d'être  satisfait  de  ces  nouveaux 
arrivans  qui  lui  importaient  travail  et  richesse;  mais  la  nombreuse 
aristocratie  du  Japon,  les  princes  et  les  serviteurs  des  princes,  les 
fonctionnaires,  soldats  et  prêtres,  en  un  mot  la  caste  des  samouraïs  y 
qm  pendant  des  siècles  avait  opprimé  le  peuple  et  était  habituée  à 
recevoir  les  marques  du  plus  grand  respect,  cette  caste  s'indignait 
de  voir  son  autorité  méconnue  par  des  intrus  dont  le  mauvais  exem- 
ple menaçait  de  corrompre  tous  ceux  avec  lesquels  ilà  se  trouvaient 
en  contact. 

«  Les  étrangers,  --  disaient-ils,  et  nous  ne  faisons  ici  que  résumer  plu- 
sieurs écrits  japonais, — ne  sont  pas  les  chers  amis  que  MM.  Dunker,  Elgîn, 
Gros  et  Barris  nous  avaient  annoncés,  ce  sont  des  fonctionnaires  orgueilleux 
et  fh>idB,  des  marchands  intéressés  et  rapaces,  des  matelots  grossiers  et 
délKiachés.  Il  est  vrai  que  tous  paraissent  forts,  hardis,  habiles,  que  beau- 
coup d*efltre  eux  se  montrent  d'excellens  artistes  et  artisans;  mais  à  part 
quelques  rares  et  honorables  exceptions  ils  semblent  totalement  dépourvus 
de  mansuétude,  de  bienveillance,  de  politesse,  d'égalité  d'humeur,  de  toutes 
ees  grandes  et  belles  qualités  qu'on  doit  considérer  comme  les  attributs 
essentiels  d'un  homme  vraiment  civilisé.  Toujours  occupés,  agités,  pas- 
sionnés, ils  veulent  entraîner  tous  ceux  qui  les  approchent  dans  ce  rapide 
tourbillon  si  contraire  aux  goûts  d'un  homme  bien  élevé. 

c  Malgré  leurs  beaux  navires,  leurs  machines  merveilleuses,  leurs  armes 
excellentes.  Il  faut  partager  l'opinion  des  Chinois,  qui  les  regardent  comme 
des  démons  ou  des  barbares.  Depuis  le  jour  néfaste  où  ils  ont  foulé  le  sol 


Digitized  by 


Google 


8h  KETOT  D«8  DEUX  MONDES» 

japonais,  c'en  a  été  fait  du  bonheur  et  de  la  paix  de  Tempire.  Périls»  craintets 
et  souffrances  naissent  où  ils  posent  le  pied;  tout  ce  qui  a  été  cher  et  sacré 
aux  Japonais  risque  de  périr  où  règne  leur  désastreuse  influence.  Dans 
leurs  propres  maisons,  les  Japonais  ne  sont  plus  les  maîtres.  Les  étrangers 
s'y  introduisent  selon  leur  bon  plaisir,  touchent  à  tout  ce  qui  excite  leur 
indiscrète  curiosité,  et  ne  prennent  point  garde  aux  ennuis  que  cause  leur 
présence.  Si  on  les  accueille  poliment,  ils  regardent  cette  manière  de  les 
traiter  comme  une  invitation  &  revenir,  et  finissent  par  changer  en  établis- 
sement public  la  maison  d'un  paisible  citadin.  Si  on  tente  de  les  éconduire^ 
ils  se  fâchent.  En  vérité,  un  Japonais  de  la  plus  basse  classe  a  plus  de  tihot 
et  de  délicatesse  que  n'en  montre  un  étranger, 

«  Dans  les  établissemens  publics»  les  mauvaises  façons  des  Européens  les 
rendent  encore  plus  désagréables.  Leur  présence  suffit  à  rendre  le  séjour 
d'une  maison  de  thé  (lieu  de  plaisir)  insupportable  à  tout  Japonais  bien  élevé. 
Il  n'y  a  pas  une  de  ces  maisons,  soit  à  Nagasaki,  soit  à  Yokohama,  dans  la- 
quelle les  étrangers  ne  se  soient  battus  entre  eux  ou  avec  les  gens  du  pays. 
Plusieurs  personnes  innocentes  ont  été  blessées,  quelques-unes  tuées  au 
milieu  de  ces  rixes. 

c  La  présence  des  étrangers  n'est  pas  seulement  un  défi  constant  à  la  di- 
gnité des  Japonais,  elle  porte  aussi  gravement  atteinte  au  bien-être  du 
pays.  La  paix  profonde  qui,  durant  des  siècles,  a  fait  le  bonheur  de  l'em- 
pire va  se  rompre.  Guerre  civile  et  guerre  étrangère  deviennent  inéivl- 
tabies.  Grâce  à  la  politique  du  régent,  le  Japon  se  trouve  dans  la  même 
situation  où  s'est,  en  18A2,  trouvée  la  Chine,  situation  qui  a  exposé  le  Céleste- 
Empire  à  tant  de  désastres.  Déjà  l'avenir  sombre  qui  se  prépare  anéantit 
toute  confiance;  les  bonnes  et  faciles  relations  d'autrefois  n'existent  plus, 
les  créanciers  pressent  leurs  débiteurs,  les  capitalistes  retirent  leurs  fonds, 
le  commerce  languit,  et  les  rares  affaires  conclues  avec  les  gens  d'Europe 
lui  ont  plutôt  nul  que  profité.  Ceux-ci  ont  importé  de  l'argent  qui  a  servi 
seulement  à  augmenter  là  richesse  de  marchands  déjà  riches  et  à  cor- 
rompre quelques-uns  des  fonctionnaires  en  relations  avec  eux.  Ils  ont  ex- 
porté de  grandes  quantités  de  soie,  de  thé,  d'étoffes,  de  meubles,  et  ont  par 
là  rendu  deux  et  trois  fois  plus  chers  des  ar&cles  de  première  nécessité. 
Des  personnes  accoutumées  à  l'aisance  se  voient  réduites  à  la  gône,  et  les 
officiers  subalternes  s'imposent  les  plus  dures  privations  pour  soutenir  en 
public  le  rang  qu'ils  occupent* 

«  Un  autre  danger  pour  l'empire,  c'est  que  les  relations  avec  les  étrangers 
n'ont  lieu  que  dans  les  provinces  du  taîkoun.  Celui-ci  accroît  ainsi  ses 
revenus  de  telle  ^açon  que  sa  puissance  devient  dangereuse  pour  tous  les 
autres  princes;  11  réunit  des  forces  militaires  en  donnant  pour  raison  la  né- 
cessité de  s'opposer  à  une  attaque  de  la  part  des  étrangers,  mais  il  est  plus 
probable  qu'il  se  prépare  à  achever  l'œuvre  de  son  ancêtre  Hieas  i  réduire 
les  gol^ckis  à  une  impuissance  complète  après  avoir  contenu  le  mikado  daas 
l'inaction.  On  doit  s'attendre  à  tout  de  la  part  du  régent,  même  à  le  voir 
mendier  l'assistance  des  étrangers  pour  subjuguer  les  meilleurs  patriotes.  ^ 

Ces  plaintes  amëres  de  raristocratie  japonaise  retentissaient  dans 
le  pays  tout  entier.  Il  devint  pour  ainsi  <tire  de  bon  goût  d'abhorrer 


Digitized  by 


Google 


LE  JA?Olf  BEFinS  SOU  OUYEKTURE.  85 

les  étrangers;  le  peuple  suivit  l'exemple  qui  lui  venait  d'en  haut. 
Quant  aux  étrangers,  ils  ne  tentèrent  aucun  effort  pour  ramener 
à  eux  les  esprits  irrités,  et,  peu  de  semaines  après  l'ouverture  des 
ports  de  Nagasaki  et  de  Yokohama,  il  fut  évident  que  les  Japo- 
nais et  les  Européens  étaient  séparés  par  des  barrières  infranchis- 
sables. Le  prince  de  Mito  triomphait;  il  ne  songea  plus  qu'à  perdre 
estiëreoneat  de  réputation  le  régent  Ikammono-Kami  et  à  expulser 
les  étranges.  De  graves  événemens  allaient  ^tre  le  résultat  de  ce 
double  dessein. 

Le  25  août  1859,  deux  officiers  russes  furent  assassinés  en  plein 
jour  dans  une  des  plus  grandes  rues  de  Yokohama.  Le  6  novembre 
suivant,  on  massacra  le  domestique  du  consul  de  France  dans  la 
même  ville.  Le  29  janvier  1860,  Den-Kouschki,  l'interprète  du  mi- 
nistre anglais,  fut  poignardé  à  la  légation  de  Yédo,  au  pied  même  du 
mât  qui  portait  le  pavillon  britannique.  Quelques  jours  plus  tard,  le 
20  février,  MM.  Vos  et  Decker,  capitaines  hollandais,  furent  hachés 
en  morceaux  dans  la  rue  de  Yokohanaa  où  avaient  péri  les  officiers 
russes.  Tous  ces  crimes  demeurèrent  impunis.  La  voix  publique  dé- 
signait comme  les  meurtriers  des  agens  du  prince  de  Mito.  C'était 
lui  en  effet  qui  pouvait  en  retirer  le.plus  grand  bénéfice,  car  il  espé- 
rait que  l'Angleterre,  la  France,  la  Hollande  et  la  Russie  rendraient 
la  cour  de  Yédo  responsable  des  crimes  qui  s'étaient  commis  sur  les 
domaines  du  taîkoun.  11  se  trompait  :  l'Angleterre  et  la  France, 
comprenant  ce  qui  se  passait  et  ne  se  souciant  pas  d'entreprendre 
une  guerre  coûteuse  tant  qu'il  restait  un  prétexte  honorable  de 
maintenir  la  paix,  se  contentèrent  d'ordonner  à  leurs  ministres, 
UM*  Aicock  et  du  Ghesne  de  Bellecourt,  de  faire  entendre  d'énergi- 
ques protestations.  Le  prince  de  Mito  résolut  alors  de  prendre  la 
voie  la  plus  courte  pour  se  débarrasser  de  son  antagoniste.  Peu  de 
jours  après  l'assassinat  de  MM.  Vos  et  Decker,  et  lorsqu'il  parut 
démontré  que  ce  nouveau  crime  ne  susciterait  pas  plus  que  les  au- 
tres des  embarras  au  gouvernement  du  taikoun ,  le  pruice  de  Mito 
réunit  quelques-uns  de  ses  confidens  et  leur  fit  comprendre  qu'ils 
mériteraient  bien  de  la  patrie,  s'ils  parvenaient  à  la  délivrer  du  ré- 
gent. Ces  insinuations  furent  aisément  comprises.  Les  confidens  du 
prince  choisirent  parmi  ses  sujets  quelques  mécontens  auxquels  ils 
transmirent  les  désirs  de  leur  maître;  un  certain  nombre  de  fana- 
tiques, eatxt  lesquels  se  distinguait  particulièrement  un  ancien  offi- 
cier du  prince  de  Satzouma,  s'unirent  aux  premiers  conjurés,  et 
hieniftt  ils  se  trouvèrent  en  nombre  suffisant  pour  exécuter  leur 
projet*  Us  se  rendirent  alors  à  Yédo«  où  ils  arrivèrent  le  20  mars 
1860,  et  s'établirent  dans  une  maison  de  thé  (1)  du  faubourg  mal 

(1)  Les  étmngtts  ont  pris  lluibitade  de  comprendre  sons  la  dénominsUon  de  maisons 


Digitized  by 


Google 


86  BEYUE  DES  DEUX  MOKDBS, 

famé  de  Sinagava.  Ayant  appris  que  le  régent  irait  le  2h  mars  ren- 
cbre  visite  au  tai'koun,  ils  résolurent  de  l'attaquer  au  moment  où  il 
traverserait  la  rue  qui  séparait  son  palais  de  celui  du  souverain. 
Bien  qu'ils  ne  fussent  que  dix-sept,  ils  ne  reculèrent  pas  devant  la 
crainte  d'avoir  à  combattre  son  escorte,  composée  de  cinq  centa 
hommes  bien  armés.  Le  matin  du  24,  réunis  de  bonne  heure  dans 
la  grande  salle  de  la  maison  de  thé^  ils  firent  un  repas  solennel, 
jurèrent  d'aller  sans  hé&âtation  jusqu'au  bout  de  leur  entreprise,  et 
chacun  d'eux  accepta  le  rôle  qui  lui  fut  assigné;  puis  ils  se  donnè- 
rent rendez-vous  sous  le  portail  d'un  palais  devant  lequel  devait 
passer  le  cortège,  et  s'y  rendirent  par  petits  groupes  de  deux  ou 
trois  hommes. 

La  journée  était  froide  et  sombre;  la  neige  et  la  pluie  ne  cessaient 
de  tomber,  et  dans  les  rues  presque  désertes  qui  entourent  le  châ- 
teau on  ne  rencontrait  que  quelques  soldats  et  fonctionnaires  mar- 
chant à  la  hâte,  enveloppés  de  leur  grand  manteau  en  papier  huilé. 
En  s' arrêtant  dans  le  lieu  convenu  d'avance,  les  conjurés  parurent 
chercher  un  abri  contre  le  mauvais  temps  et  n'éveillèrent  pas  de 
soupçons.  A  onze  heures,  voyant  arriver  les  porteurs  de  piques  et 
de  hallebardes  qui  précèdent  d'ordinaire  les  cortèges  princiers,  ils 
se  préparèrent  à  l'attaque.  Le  norimoriy  grand  palanquin  du  régenti 
s'avançait  lentement,  porté  par  seize  hommes,  entouré  d'une  double 
file  de  gardes  du  corps  et  suivi  par  les  écuyers  ainsi  que  par  les  offi- 
ciers de  la  maison  du  prince.  A  l'instant  où  il  arrivait  à  la  hauteur 
du  portail,  le  chef  des  conjurés  donna  le  signal,  et  les  dix-sept  se 
ruèrent  sur  le  norimon^  enfonçant  la  ligne  des  gardes  et  renversant 
les  porteurs.  Le  palanquin  tomba  lourdement  à  terre,  et  le  régent 
passa  la  tête  par  la  portière  pour  demander  son  épée;  mais  au  même 
instant  un  premier  coup  de  sabre  le  renversa  sur  les  coussins,  d'au- 
tres coups  achevèrent  de  lui  6 ter  la  vie,  et  l'officier  de  Satzouma, 
lui  ayant  coupé  la  tête,  s'enfuit  avec  ce  trophée  pendant  que  ses 
complices  protégeaient  sa  retraite.  .L'escorte  du  régent  n'avait  rien 
pu  pour  le  défendre;  les  gardes,  embarrassés  dans  leurs  grands 
manteaux,  n'avaient  pas  encore  eu  le  temps  de  tirer  leui's  épées  que 
déjà  le  crime  étdt  consommé.  Aussitôt  remis  de  leur  surprise,  ils 
attaquèrent  les  meurtriers  avec  fureur;  un  sanglant  combat  eut 
lieu,  une  vingtaine  de  soldats  furent  tués,  cinq  conjurés  périrent  les 
armes  à  la  main,  deux  s'ouvrirent  le  ventre  pour  éviter  d'être  pri- 
sonniers, et  quatre  Jurent  pris  vivans;  les  autres  s'échappèrent,  et 

à»  thé  la  plupart  des  lieux  publics  où  se  réunissent  les  Japonais.  Les  maisons  de  thé 
proprement  dites  ou  tchoricLS  sont  des  établissemens  qui  ressemblent  à  nos  csfés.  Les 
djoro-ias  de  Sinagava  au  contraire  sont  des  lieux  de  débauche  qui  servent  de  rendez- 
vous  à  la  jeunesse  désœuvrée  de  Yédo.  Les  rixes  y  sont  très  fréquentes,  et  c'est  là  qu© 
se  trament  d'ordinaire  la  plupart  des  crimes  commis  dans  la  capitale. 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUrERTURE.  87 

parmi  eux  Toffider  de  Satzooma,  qui  porta  la  tête  du  régent  au 
[»inc6  de  MitOé  Gelui-d  la  fit  exposer  pendant  tout  un  jour  sur  une 
l^ace  publiqae  avec  cette  inscription  :  «  Ceci  est  la  tête  du  traître 
Ikammono-Kami.  Il  l'envoya  ensuite  à  Kioto,  la  capitale  du  mikado, 
oA  elle  fut  également  exposée  pendant  plusieurs  heures  sans  que  les 
offiders  de  la  ville  osassent  mettre  obstacle  à  cette  cruelle  bravade. 
Rapportée  ensuite  à  Yédo,  la  tête  du  régent  fut  lancée  dans  la  cour 
de  s(m  palais  pendant  une  nuit  obscure.  On  l'y  ramassa  le  lende- 
main matin,  décomposée  et  méconnaissable,  entourée  d'un  linge 
SOT  lequel  se  trouvait  reproduite  l'inscription  :  n  Ceci  est  la  tête  du 
traître  Ikammono-Kami.  » 

La  nouvelle  de  l'assassinat  du  régent  se  répandit  promptement 
dus  le  pays;  beaucoup  bl&mërent  l'attentat,  mais  fort  peu  plaigni- 
rent celui  qui  en  avsut  été  la  victime.  C'était  Ikammono-Kami  qui 
avait  appelé  les  étrangers,  cause  des  troubles  présens  et  des  dan- 
gers à  venir;  son  ambition  et  sa  puissance  l'avaient  fait  en  général 
craindre  ou  baîr,  il  était  peu  estimé,  il  n'était  aimé  que  de  ses  pro- 
ches parens  et  de  ses  amis  intimes  :  ceux-ci  jurèrent  de  venger  sa 
mort  et  ne  tardèrent  pas  à  tenir  leur  serment.  Quelques  mois  plus 
tard,  le  prince  de  Hito  fut  assassiné  par  un  officier  d'Ikammono- 
Kami  qui  avait  pénétré  dans  son  palais  déguisé  en  ouvrier,  et  qui 
l'abattit  d'un  coup  de  hache  un  jour  qu'il  se  promenait  seul  au  jar- 
din. Le  meurtrier  s'ouvrit  immédiatement  le  ventre,  et  l'on  trouva 
son  cadavre  auprès  de  celui  de  sa  victime. 

Ainsi  se  termina  la  longue  rivalité  du  dernier  régent  et  du  grand 
goumkéy  les  représentans  les  plus  éminens  des  partis  progressiste 
et  conservateur  du  Japon  contemporain  (4). 

IIL 

Après  la  mort  du  régent,  la  politique  libérale  eut  un  chaleureux 
défenseur  dans  le  ministre  Ando-Tsousimano-Kami,  membre  du 
conseil  des  cinq;  mais  le  parti  opposé,  quoique  compromis  par  les 

(1)  Je  dms  faire  obsenrer  que  quelques  personnes  assez  bien  informées  prétendent  que 
le  prince  de  Mîto  n'est  pas  mort,  et  quMl  se  cache  pour  se  soustraire  à  la  vengeance  des 
ante  du  régent  Cette  opinion  peu  vraisemblable  ne  peut  pourtant  être  tout  à  fait  reje- 
tée. Quoi  qu'il  en  soit,  depuis  la  mort  du  régent,  on  n*a  plus  entendu  parler  de  Mito; 
■es  soldats,  débandés  et  répandus  par  tout  le  Japon,  y  sont  connus  et  redoutés  sous  le 
nom  de  lontn^^  de  Hito  (hommes  sans  emploi).  La  plupart  des  renseignemens  relatifs 
à  la  rivalité  entre  le  prince  de  Mito  et  le  régent  n^ammono-Kami  ont  été,  avec  une 
rare  complaisance,  mis  à  ma  disposition  par  M.  du  Chesne  de  Bellecourt,  ministre  de 
rranee  ao  Japon.  Ce  fonctionnaire,  qui  habite  Tédo  et  Yokohama  depuis  quatre  ans, 
a  tfavaillé  arec  une  ardeur  infatigable  à  réunir  tous  les  documens  relatifs  au  système 
fCadU  et  à  l'histoire  contemporaine  du  Japon,  n  possède  à  ce  sujet  des  renseignemeas 
tite  coriemi  dont  la  publlca^on  jettera  quelque  jour  une  vive  lumière  sur  la  situation 
poihlqae  du  Japon. 


Digitized  by 


Google 


88  BEYUE  DES  DEUX  1I017DES. 

violences  du  prince  de  Mito,  resta  le  parti  populaire,  et  consewa 
une  influence  assez  grande  pour  faire  rentrer  au  conseil  le  minisdre 
réactionnaire  Yakisakou,  un  allié  intime,  comme  on  le  sait,  du 
prince  de  Mito.  Yakisakou  justifia  la  confiance  de  ses  amis  en  s'op* 
posant  à  toutes  les  mesures  présentées  par  son  collègue  Ando.  Afin 
de  fortifier  sa  situation ,  il  appela  auprès  de  lui  un  homme  d'une 
rare  intelligence,  d'une  admirable  habileté  et  d'un  patriotisme  à 
toute  épreuve  :  c'était  l'un  des  signataires  du  traité  conclu  avec  le 
gouvernement  britannique,  Hori-Oribeno-Kami.  Descendant  d'une 
des  plus  anciennes  familles  du  Japon,  attaché  aux  idées  et  à  la  for- 
tune de  Mito  et  de  Yakisakou,  Hori  avait  dans  plusieurs  occasions 
servi  leurs  desseins;  s'il  était  entré  au  comité  des  négociations« 
chargé  spécialement  de  préparer  les  traités  avec  les  puissances  étran- 
gères, il  n'avait  eu  d'autre  but  que  de  se  faire  l'instrument  de  la  po- 
litique hostile  aux  Européens,  et,  grâce  surtout  à  son  adresse,  les 
traités  conclus  renfermaient  certaines  clauses  restrictives  qui  de- 
vaient plus  tard  causer  des  embarras  sans  fin  aux  représentans  des 
puissances  occidentales. 

Depuis  l'ouverture  du  port  de  Yokohama,  Hori  avait  rempli  dans 
cette  ville  les  fonctions  de  gouverneur,  et  s'était  trouvé  en  relations 
constantes  avec  les  ministres  et  les  consuls  étrangers.  Yoyant  tou- 
jours en  eux  des  adversaires  et  non  des  amis,  il  s'était  étudié  à  las- 
ser leur  patience  par  son  calme  et  par  sa  froideur  dédaigneuse,  qui 
s'alliaient  du  reste  à  une  exquise  politesse.  On  pouvait  le  voir  passer 
chaque  jour  dans  les  rues  de  Yokohama,  lorsqu'il  se  rendait  à  la 
salle  du  conseil,  monté  sur  un  cheval  magnifiquement  harnaché  ou 
étendu  dans  sa  grande  litière.  C'était  un  homme  âgé  de  quarante 
ans  environ,  d'une  taille  ramassée,  mais  bien  proportionnée;  il  avait 
le  teint  bilieux;  ses  yeux  noirs  et  perçans  brillaient  d'un  éclat  extra- 
ordinaire. Il  était  impossible  de  le  voir  sans  reconnaître  en  lui  tous 
les  signes  d'un  caractère  inflexible.  Il  afiectait  un  soin  extrême  de 
sa  personne,  et  se  faisait  remarquer  par  l'élégante  simplicité  de  son 
costume  et  le  choix  de  ses  armes  (1). 

(1)  Les  Japonais  attachent  un  grand  prix  à  leurs  armes.  Un  noble  ruiné  Tendra  tout 
ce  quMl  possède  avant  de  se  priver  de  ses  deux  sabres,  héritage  glorieux  qui  lui  vient  de 
ses  pères  et  signe  distinctif  de  sa  naissance.  Dans  beaucoup  de  inaisons,  on  trouve  de 
vieilles  armes  qui  pendant  plusieurs  générations  ont  passé  de  père  en  fils,  et  pour  le^ 
quelles  chaque  membre  de  la  famille  professe  un  culte  presque  religieux.  On  montre 
ces  armes  enveloppées  d^étoffes  précieuses,  on  en  raconte  avec  orgueil  la  sanglante  his- 
toire, et  un  ami  de  la  famille  considère  la  permission  de  les  toucher  comme  une  marque 
de  haute  confiance.  En  recevant  Tarme  des  mains  de  son  propriétaire,  il  se  mettra  à 
genoux,  s'inclinera  profondément,  et  la  portera  respectueusement  à  son  front  avant  de 
Texaminer.  C'est  une  grave  insulte  que  de  dire  à  un  noble  que  ses  armes  sont  mau- 
vaises, et  toucher  celles  qu'il  porte  d'une  manière  irrévérencieuse  est  un  outrage  qui  ne 
peut  être  lavé  que  datas  le  sang  de  celui  qui  l*a  commis. 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUrERTURE.  89 

Quefle  qne  Iftt  cependant  Pattitude  polie  et  calme  du  ministre  ja- 
pâmais,  le»  rapports  des  représentans  de  l'Europe  avec  lui  devinrent 
de  plos  en  plto  difliciles  lorsque  sa  haine  contre  les  étrangers,  qui 
n'avait  été  en  principe  que  l'effet  de  son  patriotisme,  se  fut  encore 
accrue  àe  ses  griefs  particuliers.  Après  l'assassinat  de  Den-Kouschki, 
rinterprète  de  la  légation  anglaise,  M.  Alcock  voulut  que  des  funé- 
FaSies  solennelles  témoignassent  de  ses  regrets  pour  la  perte  de  ce 
fidèle  serviteur,  et  il  exigea  que  Hori  assistât  au  convoi.  Den- 
Kooschki  était  un  Japonais  de  basse  extraction,  et  l'idée  de  lui  rendre 
les  derniers  devoirs  blessait  au  plus  vif  de  son  amour-propre  le 
noble  Hori  (1);  mais  M.  Alcock,  dans  sa  juste  irritation,  ne  tint  pas 
eompte  de  ces  suscepUbilités.  La  présence  du  gouverneur  de  Yoko- 
hduna  devait  témoigner  de  l'horreur  que  la  cour  de  Yédo  ressentait 
pour  le  crime  dont  la  légation  anglaise  avait  été  le  théâtre.  Hori  fut 

(1)  Le$  différentes  classes  de  la  société  japonaise,  sans  être  aussi  rigoureusement  sé« 
paré»  les  unes  des  autres  que  le  sont  les  castes  dans  Tlnde ,  ne  se  rapprochent  cepen- 
duit  pas  autant  que  les  diverses  classes  de  la  société'  européenne.  Si  un  homme  du 
peuple  parle  à  un  noble,  c*est  à  genoux;  il  doit  le  saluer  partout  où  il  le  rencontre, 
^Hle  ooaoaine  on  non.  11  est  interdit  sous  des  peines  sévères  aux  mendians,  aux  heltcts 
et  aux  christans  d'entrer  dans  la  maison  d'un  laboureur  ou  d'un  marchand.  La  société 
japonaise  comprend  plusieurs  subdivisions;  voici  les  principales  qu'il  suflira  d'indi- 
quer brièvement  : 

^  Les  nMet  {tamouraXs),  — Sous  ce  nom  se  rangent  :  la  maison  du  mikado,  —  les 
hnta  fooctîMUMÛres  de  la  cour  de  Kioto,  —  les  dix-huit  grands  daimios,  gok'chis,  on 
paira  du  li^^n,  —  le  taihfmn,  —  les  gosankés  et  les  gosankios,  membres  de  la  famille 
du  taîkoun,  —  les  trois  cent  quarante-quatre  petits  daimios,  vassaux  du  taikoun,  —  les 
o-bounjos  ou  hauts  fonctionnaires  des  cours  des  daîmios  et  du  taikoun,  —  les  yakoih' 
nines,  fonctionnaires  et  soldats  de  la  maison  des  princes,  —  les  lonines,  hommes  nobles 
qui  se  trouvent  sans  emploi.  —  Un  o-boun]o  est  en  même  temps  un  yakounine;  mais 
tous  les  yakouninea  ne  sont  pas  des  o-boun]os.  Un  o-bounjo  de  même  qu'un  yakounine, 
en  perdant  sa  place,  devient  un  lonine.  Tous  les  nobles,  depuis  le  mikado  Jusqu'au 
lonine,  portent  deux  épées. 

2*  Les  lettrés  {bo-san).  —  Dans  ce  groupe  figurent  les  prêtres,  qui  ont  le  droit  de 
porter  deux  épées,  et  les  médecins.  —  On  trouve  parmi  les  médecins  des  hommes 
noUea  de  naissanoe  et  qui  conservent  alors  le  droit  de  porter  deux  épées.  —  Les  méde> 
tins  d'extraction  bourgeoise  ne  portent  des  armes  que  lorsqu'ils  sont  en  voyage. 

3«  La  bourgeoisie.  —  On  range  parmi  les  bourgeois  les  agriculteurs  et  fermiers^  les 
artisans,  les  marchands,  les  pêcheurs  et  matelots. 

Ainsi  se  composent  les  trois  classes  qui  forment  l'ensemble  de  la  société  japonaise  : 
les  nobles,  —  les  lettrés,  —  les  bourgeois.  On  en  exclut  comme  des  parias  les  men- 
dians ou  kotsedjikis,  les  hettas  et  les  christans,  U  faut  dire  cependant  quel  est  le  sens 
de  ces  dénominations. 

Les  kotsêdjtki  (mendians)  sont  divisés  en  quatre  classes  dont  chacune  reconnaît  un 
chef  qai  demeure  à  Yédo.  —  Les  hettas,  hommes  du  peuple  qui  travaillent  le  cuir  et 
venent  par  état  le  sang  des  animaux,  demeurent  en  dehors  des  villes,  sont  regardés 
comme  impurs  et  sont  gouvernés  par  un  roi,  da/n-saH-man,  qui  réside  à  Yédo  et  paie 
on  fort  tribut  an  taikoun.  —  Les  christans,  descendans  des  anciens  chrétiens,  sont 
confinés  dans  un  quartier  de  Yédo,  à  peu  près  comme  les  Juifs  l'étaient  dans  les  villes 
dn  moyen  Ige. — Les  mendians,  les  hettas  et  les  christans  ne  peuveptse  marier  qu'entre 


Digitized  by 


Google 


90  EEYDE  DES   DBUX   MONDES. 

obligé  de  céder  et  d'accomplir  un  acte  qui  l'abaissait  aux  yeux  de 
l'aristocratie  et  du  peuple;  sa  haine  contre  les  hommes  de  l'Oo^ 
cident  grandit  de  toute  l'humiliation  qu'il  venait  dé  subir.  Tel  était 
l'allié  que  Vakisakou  appelait  auprès  de  lui  pour  l'opposer,  en  qua- 
lité de  gouverneur  des  affaires  étrangères  y  à  Ando,  le  ministre  du 
même  département. 

Les  nepréaentans  de  l'Europe  ne  traitent  directement  avec  les 
membres  du  conseil  des  cinq  que  lorsqu'il  s'agit  d'afiaires  impor-- 
tantes;  pour  les  transactions  ordinaires,  ils  se  mettent  en  relations 
avec  les  çouvemeurs  des  affaires  étrangères^  qui  ont  rang  de  sous- 
secrétaires  d'état  et  qui  peuvent  être  considérés  comme  les  envoyés 
plénipotentiaires  du  conseil.  Hori  voyait  donc  très  fréquemment  les 
fonctionnaires  étrangers,  et  à  Yédo,  comme  à  Yokohama,  il  se  cou- 
duisit  avec  eux  de  façon  à  enopécber  tout  rapprochement  intime  et 
sérieux.  MM.  Alcock  et  du  Chesne  de  Bellecourt,  de  leur  côté,  ob- 
servèrent envers  lui,  comme  il  convenait  à  leur  position,  la  froide 
politesse  dont  Hori  ne  s'écartait  pas;  mais,  parmi  les  fonctionnaires 
plus  jeunes,  il  s'en  trouva  un  qui  ne  fit  aucun  cas  de  la  réserve  que 
Hori  mettait  dans  ses  rapports  avec  les  étrangers,  et  qui  l'accueillit 
invariablement  avec  une  familiarité  blessante  pour  la  raideur  du 
personnage  japonais,  bien  que  cette  familiarité  ne  fût  jamais  pous- 
sée jusqu'à  l'oubli  des  convenances.  Ce  fonctionnaire  était  Henri- 
Jean  Heusken,  secrétaire  de  la  légation  américaine  à  Yédo  (1).  Dès 
sa  première  conférence  avec  Hori,  sa  constante  bonne  humeur  dé- 
plut au  gouverneur  des  affaires  étrangères,  qui,  comprenant  l'im- 
possibilité de  pousser  à  l'irritation  ou  à  l'impatience  un  homme 
aussi  maître  de  lui-même,  évita  autant  qu'il  le  put  de  se  retrouver 
en  sa  présence. 

Vers  la  fin  de  l'année  1860,  Heusken  reçut  une  lettre  de  Hori, 
ou  plutôt  un  avis  impérieux,  qui  lui  enjoignait  de  cesser  ses  pro- 
menades nocturnes  dans  Yédo.  Les  rues  de  la  capitale,  prétendait 
Hori,  n'étaient  pas  parfaitement  sûres,  et  puisqu'on  rendait  le  gou- 
vernement japonais  responsable  de  la  sécurité  des  étrangers,  c'é- 
tait à  eux  de  se  soumettre  aux  mesures  de  précaution  que  le  gou- 
vernement croyait  nécessaires.  Cette  demande  était  juste,  mais  le 
ton  en  était  si  acerbe  que  Heusken  fut  entraîné  à  y  faire  une  vive 
réponse,  disant  qu'il  sortirait  quand  bon  lui  semblerait,  et  qu'il 
saurait  se  défendre  seul  contre  quiconque  oserait  s'en  prendre  à  lui. 
Avant  d'expédier  sa  lettre,  il  la  communiqua  à  son  ami  M.  Pols- 
broeck,  consul  de  Hollande  à  Yokohama,  qui,  la  jugeant  trop  vio- 
lente, lui  conseilla  de  la  supprimer  (2).  Malheureusement  ce  sage 

(1)  La  mort  tragique  de  M.  Heusken  a  été  racontée  dans  la  B$vue  du  1*'  décembre  iS61, 

(2)  M.  Polsbroeck,'le  plus  ancien  résident  étranger  au  Japon,  et  qui,  dans  ses  rela- 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUVERTURE.  91 

oQDBeil  ne  fat  pas  écouté,  et  peu  de  jours  après,  le  19  janvier  1861, 
H.  Heosken  était  morteUement  frappé  en  sortant  le  soir  de  l'ambas- 
sade prussienne. 

Tout  ce  qu'on  a  pu  apprendre  depuis  lors  sur  cet  infâme  guet- 
apeos  tend  à  prouver  que  Hori  en  fut  l'instigateur.  Au  commence- 
ment de  janvier,  dans  une  conférence  avec  son  chef,  le  ministre  Ando, 
à  laquelle  asnstaient,  selon  l'habitude,  un  grand  nombre  d'officiers 
sobalteraes,  il  avait  montré  une  irritation  qui  contrastait  étrange- 
ment a^ec  son  cahne  habituel.  Ando,  mettant  à  profit  cette  disposi- 
tion d'esprit  de  son  antagoniste,  s'était  appliqué  par  ses  réponses  à 
Virriter  encore  davantage.  Hori  avait  parlé  avec  violence  contre  les 
étrangers  et  surtout  contre  Heusken,  le  plus  dangereux  de  tous, 
parce  qu'il  savait  la  langue  du  pays  et  qu'il  possédait  sur  la  situa- 
tion actuelle  des  connaissances  qui  pouvaient  devenir  funestes  au 
Japon;  il  avait  regretté  que,  suivant  le  conseil  du  prince  de  Mito, 
l'on  n'eût  pas  exterminé  les  étrangers  lorsqu'ils  étaient  encore  en 
petit  nombre,  et  il  avait  demandé  que  le  conseil  des  cinq  avisât 
aux  moyens  de  mettre  hors  d'état  de  nuire  ceux  qui  étaient  le  plus 
i  craindre  :  le  ministre  anglab  et  le  secrétaire  américain.  A  ces 
paroles,  Ando  s'était  levé;  il  avait  vivement  blâmé  celui  qui  venait 
de  les  prononcer,  en  ajoutant  que  ces  actes  violens  dont  on  osait 
parler  précipiteraient  le  pays  dans  une  guerre  désastreuse,  et  qu'il 
fiedlait  être  mauvais  patriote,  mauvais  Japonais,  pour  s'exprimer 
comme  Hori  venait  de  le  faire.  Hori  n'avait  rien  répliqué,  il  s'était 
levé  sombre  et  silencieux,  et  avait  quitté  la  salle  sans  avoir  demandé 
la  permission  de  se  retirer.  Revenu  dans  son  palais,  il  avait  fait 
connaître  à  ses  amis  rassemblés  son  dessein  bien  arrêté  de  mettre 
fin  à  une  vie  déshonorée;  puis  il  s'était  revêtu  de  ses  habits  de 
cérémonie,  avait  fait  retourner  les  nattes  de  sa  maison,  dicté  ses 
daniëres  volontés,  et,  ces  préparatifs  de  son  suicide  étant  terminés, 
entouré  de  ses  femmes,  de  ses  enfans  et  de  ses  meilleurs  amis,  il 
s'était  ouvert  le  ventre  (1). 

tions  si  diifidles  avec  le  gonvernement  de  ce  pays,  a  toujours  fait  preuye  d*nn  tact  pi^- 
(kft,  me  répéta  à  plusieurs  reprises  qu*après  avoir  lu  la  lettre  de  Heusken  il  lui  dit  ces 
propres  paroles  :  «  Hori  deviendra  votre  ennemi  mortel,  si  vous  lui  envoyez  une  telle 
IflttTO.  Écrivea-lai  tout  ce  que  vous  voudrec,  mais  faites-le  d*one  manière  conforme  an 
code  de  la  politesse  Japonaise.  » 

(1)  Ce  serait  une  erreur  de  croire  que  le  suicide  est  bien  fréquent  au  Japon.  Il  y  est 
peut-^tre  plus  rare  qu'en  France;  mais,  loin  de  se  cacher,  il  s'y  entoure  d'un  éclat 
•olennel.  Un  Japonais  ne  se  tuera  pas  par  chagrin  d*amour,  par  désespoir,  à  la  suite 
dTu  revers  de  fortnne  oo  d*Qn  mécompte  d'ambition  ;  mais  a-t-il  été  gravement  in» 
solté,  s*eat»U  rendu  coupable  dîme  action  qoi  pourrait  entraîner  son  déshonneur  ou 
celai  de  ta  fianille,  il  se  décide  à  mourir,  soit  pour  appeler  la  vengeance  sur  la  tète  de 
SMi  ennemi,  soit  pour  faire  voir  que,  s'il  a  été  assez  faible  pour  commettre  un  crime,  il 
loi  reste  la  ftree  d|aoeepter  une  expiation  héroïque.  Souvent  le  sulpide  doit  être  consi- 
déré coflUM  fme  floite  de  }ostttcation  d*an  acte  que  la  loi  condamne.  Ainsi  l'assassin 


Digitized  by 


Google 


02  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

La  mort  de  Hori  avait  eu  lieu  le  10  janvier.  Quelques  Jours  plus 
tard,  Ando  avait  été  assailli  par  cinq  bandits,  et  ne  leur  avait 
échappé  qu'en  mettant  Fépée  à  la  main  et  en  se  défendant  vaillam- 
ment. Le  19  suivant,  M.  Heusken  avait  été  tué.  La  coîncideûce  de 
ces  événemens  fit  présumer  que  Hori  avait  recommandé  aux  siens 
de  le  venger. 

IV. 

Le  meurtre  de  M.  Heusken  marque  une  nouvelle  phase  dans  l'his- 
toire des  relations  entre  les  puissances  étrangères  et  le  Japon.  La 
patience  de  nos  représentans  était  à  bout.  En  quelques  mois  seule- 
ment, plusieurs  personnes  avaient  péri  assassinées  dans  les  grandes 
rues  de  Yédo  ou  de  Yokohama,  et  soit  complicité,  soit  impuissance, 
le  gouvernement  japonais  n'avait  pas  découvert  ni  puni  les  meur- 
triers. Qu'il  fût  complice  des  crimes,  ou  qu'il  n'eût  pas  la  force  de 
lès  empêcher,  il  était  coupable.  «  Aux  yeux  du  monde  entier,  lui 
écrivait  M.  Alcock,  chaque  gouvernement  est  responsable  du  main- 
tien des  lois  qui  protègent  la  vie  et  la  propriété.  »  La  cour  de  Yédo 
pe  pouvant  ou  ne  voulant  pas  maintenir  ces  lois,  les  représentans 
de  l'Angleterre,  de  la  France  et  de  la  Hollande,  MM.  Alcock,  du 
Chesne  de  Bellecourt  et  de  Wit,  se  crurent  autorisés  à  changer  la 
nature  de  leurs  rapports  avec  le  gouvernement  japonais  :  ils  quit- 
tèrent la  capitale,  dans  laquelle  ils  avaient  résidé  jusqu'alors,  et  se 
rendirent  à  Yokohama,  où,  protégés  par  les  canons  de  leurs  vais- 
seaux, ils  pouvaient  vivre  dans  une  sécurité  relative.  Le  ministre 
américain,  M.  Townsend  Harris,  resta  à  Yédo,  protestant  ainsi  contre 
les  mesures  adoptées  par  ses  collègues.  Sa  conduite  amena  entre  lui 
et  M.  Alcock  une  violente  discussion,  à  la  suite  de  laquelle  les  repré- 
sentans des  puissances  étrangères  se  partagèrent  en  deux  camps  (1). 

du  prince  de  Mito  se  tue  non  parce  qu'il  a  commis  un  crime,  mais  pour  montrer  qu*aû 
nombre  des  amis  du  régent  il  se  trouve  des  hommes  qui  ne  craignent  pas  de  payer  du 
prix  de  leur  sang  la  vie  de  leur  ennemi.  Un  homme  qui  veut  s'ôter  la  vie  rassemble  sa 
famille  et  ses  amis,  et  leur  communique  son  dessein.  Rarement  on  essaie  de  l'en  dis» 
suader.  Puis  il  fait  retourner  en  signe  de  deuil  les  nattes  de  sa  maison ,  revêt  un  cos^ 
tume  d'apparat,  dicte  ou  écrit  ses  dernières  volontés,  prend  au  milieu  des  siens  un 
repas  solennel.»  et  se  rend  à  la  grande  salle  de  sa  maison.  Là  il  se  met  à  genoux.  Ses 
femmes  et  ses  enfans  se  tiennent  derrière  lui ,  son  fils  aine  et  son  meilleur  ami  sont  à 
sa  droite  et  à  sa  gauche.  Il  tire  son  sabre,  le  porte  d'un  geste  lent  et  réfléchi  à  son  front, 
et  entonne  un  chant  lugubre  auquel  se  joignent  ceux  qui  l'entourent;  enfin  il  saisit 
l'arme  des  deux  mains,  et  d'un  seul  coup  il  s*ouvre  les  entrailles.  Un  tel  acte,  accompli 
avec  une  telle  fermeté ,  n'a  rien  de  commun  avec  le  suicide  tel  que  le  connaissent  les 
sociétés  occidentales.  J'ai  vu  au  grand  thé&tre  de  Nagasaki  la  représentation  de  la  scène 
que  je  viens  de  décrire,  et  qui,  au  dire  des  assistans  japonais,  donnait  une  idée  exacte 
des  procédés  suivis  pour  cette  grande  expiation,  nommée  harra-kiri  ou  sep4u>u. 
(i)  Un  docomeat  ang^s,  le  Blw  Book  de  1861,  a  donné  les  détails ^e  cette  discttssioa. 


Digitized  by 


Google 


LE  JiPON  DEPUIS  SON   OUrERTURE.  98 

Cette  division  rendit  plus  difficUe  encore  notre  attitude  vis-à-vis  du 
gouvernement  japonais.  MM.  Alcock  et  du  Chesne  de  Bellecourt  ac- 
cusaient-ils  le  taîkoun,  M.  Harris  semblait  se  faire  un  devoir  de  le 
défendre.  Cet  état  de  choses  eut  ses  conséquences  naturelles  :  les 
Japonais  ne  tardèrent  pas  à  regarder  M.  Alcock  comme  leur  adver- 
saire le  plus  acharné,  et  M.  Harris  comme  un  défenseiu*  et  un  ami. 
Tandis  que  le  ministre  anglais,  malgré  ses  éminentes  qualités,  mal- 
gré les  nombreuses  preuves  qu'il  donnait  de  son  impartialité  dans 
le  règlement  des  différends  survenus  entre  les  Anglais  et  les  indi- 
gènes, voyait  de  jour  en  jour  s'accroître  contre  lui  l'animadversion 
générale,  son  collègue  d'Amérique  gagnait  la  popularité,  en  même 
temps  qu'il  faisait  de  rapides  progrès  dans  la  confiance  des  hauts 
fonctionnaires. 

M.  Alcock  ne  fit  rien  pour  ramener  à  lui  l'opinion.  Vivement 
blessé  dans  son  orgueil  national  et  dans  ses  sentimens  personnels, 
car  il  avait  eu  pour  le  malheureux  Heusken  une  affection  toute  par- 
ticulière, il  insista  avec  une  fermeté  impérieuse  afin  que  satisfac- 
tion fût  donnée  aux  nations  occidentales  pour  les  nombreuses  of- 
fenses qu'elles  venaient  de  subir.  MM.  du  Chesne  de  Bellecourt  et 
de  Wit  appuyèrent  ses  demandes,  et  le  gouvernement  japonais  fut 
obligé  de  s'y  soumettre.  On  convint  donc  que  les  temples  de  To- 
dengi,  Saî-Kaîgi  et  Ghiogi,  sièges  des  légations  anglaise,  française 
et  hollandaise,  auraient  à  l'avenir  une  garde  nombreuse  de  soldats 
japonais,  payés  et  entretenus  par  la  cour  de  Yédo,  afin  de  protéger 
la  vie  de  nos  ministres.  On  convint  aussi  que  le  taîkoun  inviterait 
les  envoyés  étrangers  à  revenir  dans  la  capitale,  leur  préparerait 
une  entrée  solennelle,  et  leur  ferait  rendre  le  salut  royal  par  les 
canons  des  forts. 

Nos  ministres  avaient  beaucoup  insisté  sur  cette  dernière  condi- 
tion. Us  voulaient  ainsi,  par  une  démonstration  extérieure,  prouver 
à  la  population  que  les  puissances  européennes  étaient  assez  fortes 
pour  contraindre  le  gouvernement  à  les  traiter  avec  respect;  mais 
î'astace  de  la  cour  de  Yédo  rendit  illusoire  cette  partie  du  pro- 
gramme. La  veille  du  jour  où  devait  avoir  lieu  l'entrée  solennelle, 
l'exercice  du  canon  commença  dans  les  forts  désignés  pour  rendre 
le  salut  à  nos  ministres;  il  continua  le  lendemain,  et  pendant  vingt- 
quatre  heures  on  entendit  les  salves  répétées  de  l'artillerie.  Les 
coups  de  canon  tirés  au  moment  où  MM.  Alcock  et  du  Chesne  de 
Bellecourt  entraient  dans  Yédo  se  confondaient,  pour  les  habitans  de 
la  capitale,  avec  les  feux  d'artillerie  qui  les  avaient  précédés,  tandis 
que  nos  représentans  y  voyaient  un  honneur,  et  en  supputaient  le 
nombre  pour  juger  si  rien  ne  manquait  à  l'exécution  de  la  conven- 
tion arrêtée.  Au  prix  de  quelques  livres  de  poudre,  le  gouverne- 
ment jap(Muits'  leur  avait  donné  satisfaction  sans  se  compromettre 


Digitized  by 


Google 


94  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

devant  ses  sujets,  et  M.  Alcock  put  écrire  au  cabinet  britannique  : 
«  Je  suis  persuadé  que  les  circonstances  qui  ont  accompagné  ma 
rentrée  dans  Yédo  sont  très  favorables  au  maintien  de  relations  pa- 
cifiquement amicales  avec  le  *Japon,  et  que  ma  sécurité  personnelle 
ainsi  que  celle  de  mes  collègues  ne  courront  plus  les  mêmes  risques 
que  par  le  passé.  »  Les  ministres  européens  ne  connurent  que  beau- 
coup plus  tard  la  supercherie  dont  ils  avaient  été  dupes,  et  il  n'é- 
tait plus  temps  alors  d'en  obtenir  réparation. 

Cependant  la  cour  de  Yédo  commençait  à  comprendre  que  ses  in- 
térêts étaient  liés  avec  ceux  des  étrangers;  elle  les  avait  admis  au 
Japon,  et  se  trouvait  obligée  de  les  y  maintenir.  Le  parti  réaction- 
naire, dont  elle  avait  brisé  le  système  politique,  était  resté  soh 
iiTéconciliable  ennemi,  et,  après  avoir  hésité  quelque  temps  entre 
lui  et  le  parti  progressiste ,  le  taïkoun  reconnut  la  nécessité  de  re- 
venir aux  idées  libérales  inaugurées  par  le  gotairo.  Dès  lors  se 
forma  contre  lui,  et  en  même  temps  contre  les  étrangers,  une  vaste 
conspiration  qui  avait  pour  chefs  le  prince  de  Satzouma  et  le  jeune 
prince  de  Kanga.  Leur  but,  ouvertement  avoué,  fut  de  renverser  le 
gouvernement  en  suscitant  la  guerre  civile  ou  la  guerre  étrangère. 
Ils  avaient  l'espoir  de  soulever  entre  les  Occidentaux  et  les  Japonais 
des  querelles  si  graves,  qu'un  conflit  deviendrait  inévitable.  Ils  re- 
gardaient comme  facile  de  chasser  les  étrangers  après  avoir  détruit 
le  gouvernement  qui  les  protégeait.  La  cour  de  Yédo  fut  donc  placée 
dans  la  position  la  plus  embarrassante  deux  années  après  nous  avoir 
ouvert  le  Japon.  Elle  agit  dans  ces  circonstances  avec  sagesse,  et  si 
l'orgueil  national  l'empêcha  d'abord  de  se  mettre  sous  la  protection 
de  ses  alliés  occidentaux  et  d'arborer  franchement  le  drapeau  du  pro- 
grès, la  violence  de  ses  ennemis  la  força  bientôt  de  renoncer  à  tout 
subterfuge  et  de  se  déclarer  tout  haut  contre  le  parti  réactionnaire. 

Au  nombre  des  mécontens  qui  fourmillaient  alors  au  Japon  se  dis- 
tinguaient, par  leur  sauvage  fanatisme,  les  anciens  serviteurs  du 
prince  de  Mito  et  du  gouverneur  Hori-Oribeno-Kami.  Us  parcou- 
rurent l'empire  dans  tous  les  sens,  excitant  les  populations  à  la  ré- 
volte contre  le  gouvernement  du  taïkoun,  exagérant  ses  fautes,  lui 
prêtant  des  intentions  hostiles  à  l'indépendance  des  princes  japo- 
nais, et  montrant  la  nécessité  de  le  renverser.  Le  moyen  le  plus 
prompt  pour  atteindre  ce  but  étsdt,  selon  eux,  de  l'engager  dans 
une  guerre  contre  les  étrangers.  Ceux-ci  devenant  tous  les  jours 
plus  exigeans  et  plus  impérieux,  il  fallait  leur  porter  des  coups 
sensibles,  et  ils  demanderaient  alors  une  satisfaction  telle  que  le 
taïkoun  serait  obligé  de  la  refuser;  ce  refus  ferait  infailliblement 
éclater  la  guerre. 

Sans  doute  la  cour  de  Yédo  eut  connaissance  de  ce  qui  se  pas- 
sait, car  elle  prit  des  mesures  extraordinaires  de  précaution  pour 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUTERTUBE.  9& 

protéger  la  vie  et  la  propriété  des  étrangers  qui,  sur  la  foi  des  trai- 
tés, étaient  entrés  en  rapport  avec  le  Japon.  Yokohama  fut  entouré 
de  fossés  et  de  canaux,  destinés  à  isoler  du  reste  de  l'empire  les 
établissemens  où  résidaient  les  commerçans  occidentaux.  Â  chaque 
entrée  de  la  ville,  on  vit  s'élever  des  postes  occupés  par  des  gardes 
japonais,  et  devant  lesquels  personne  ne  pouvait  passer  sans  faire 
connaître  l'objet  de  son  voyage  à  Yokohama.  La  surveillance  s'exer-* 
çait  avec  un  soin  particulier  lorsqu'il  s'agissait  d'un  samouraï  (1); 
pour  circuler  dans  la  ville  étrangère,  tout  samouraï  était  obligé  de 
se  munir  d'un  fouddéy  espèce  de  passeport,  qu'il  devait  attacher 
à  la  garde  de  son  épée  ;  celui  qui  négligeait  de  prendre  ce  sauf- 
conduit  s'exposait  à  être  immédiatement  arrêté  par  la  police  de 
Yokohama.  A  Yédo,  foyer  de  la  conspiration  anti-étrangère,  on  poussa 
les  mesures  de  précaution  plus  loin  encore.  Le  taîkoun  ne  se  con- 
tenta pas  de  mettre  pour  ainsi  dire  les  légations  en  état  de  siège; 
tous  les  membres  de  ces  légations  devinrent  l'objet  d'une  surveil- 
lance incessante.  Ils  ne  pouvaient  faire  un  pas  dans  la  rue,  dans  les 
cours  même  de  leurs  habitations,  sans  se  trouver  entourés  d'hommes 
armés,  qui,  à  pied  ou  à  cheval,  les  accompagnaient  partout  et  ne 
les  perdaient  pas  un  instant  de  vue. 

Ces  dispositions,  adoptées  par  le  gouvernement  du  taîkoun,  n'a- 
vaient d'autre  cause  sans  doute  que  d'excellentes  intentions  à  l'é- 
gard des  Occidentaux;  cependant  elles  offusquèrent  ceux-là  mêmes 
qu  elles  voulaient  protéger.  Les  commerçans  de  Yokohama  se  plai- 
gnirent de  ce  que  la  surveillance  aux  portes  de  la  ville  s'exerçait 
moins  sur  les  personnes  que  sur  les  marchandises;  ils  ajoutèrent,  à 
tort  ou  à  raison,  que  le  gouvernement  levait  des  impôts  arbitraires 
et  irrégulîers  sur  tous  les  objets  de  commerce  étranger,  et  que  celui-d 
en  souffrait  considérablement.  Les  résidens  à  Yédo  ne  furent  pas 
satisfaits  non  plus  de  se  voir  traités  comme  des  prisonniers  d'état, 
et  ils  flétrirent  du  nom  d'espionnage  les  mesures  que  le  gouverne- 
ment appelait  moyens  de  protection.  Fatigués  à  la  fin  de  voir  con- 
stamment autour  d'eux  les  visages  attentifs  et  inquiets  de  leurs 
gardes  japonais,  ils  renoncèrent,  autant  qu'il  était  possible,  à  leurs 
résidences  oflicielles,  et  se  rendirent  pour  quelque  temps,  M.  du 
Cfaesne  de  Bellecourt  à  Yokohama,  M.  de  Wit  à  Décima,  et  M.  Al- 
ccN:k  en  Chine,  où  l'appelaient  du  reste  ses  affaires  personnelles. 

Vers  la  fin  de  juin  1861,  M.  Alcock  revint  de  la  Chine  au  Japon, 
et  dans  les  premiers  jours  du  mois  suivant  il  partit  du  port  de  Na- 
gasaki, situé  au  sud  de  l'empire,  dans  l'intention  de  se  rendre  par  la 
voie  de  terre  à  Yédo.  Son  voyage,  qui  dura  trente  jours  et  dont  il  a 

(1)  KoUe  qai  a,  on  le  sait,  le  droit  de  porter  deux  épées. 


Digitized  by 


Google 


96  EETUE  DES  DEUX  MONDES. 

écrit  une  relation  intéressante  (1),  le  conduisit  à  travers  une  grande 
partie  du  Japon.  Il  constata  que  le  pays  était  admirablement  cul- 
tivé, les  villes  animées  et  propres,  les  grandes  routes  bien  entre- 
tenues; partout  il  lui  sembla  voir  régner  Tordre  et  l'aisance.  Son 
escorte  japonaise  suivit  sans  opposition  le  chemin  qu'il  avait  tracé, 
si  ce  n'est  dans  deux  occasions  :  on  le  pria  une  première  fois  défaire 
un  détour  afin  de  ne  pas  traverser  Kioto,  résidence  du  mikado,  et  il 
céda;  on  voulut  une  seconde  fois  lui  faire  quitter  sa  route  pour  évi- 
ter une  autre  ville  :  il  résista  et  força  l'escorte  à  lui  obéir.  Ces  faits 
sans  importance  apparente  précédèrent  immédiatement  un  événe- 
ment fort  grave,  dont  on  cherche  encore  en  vain  l'explication  com- 
plète. 

Le  3  juillet,  M.  Alcock  arriva  à  Yédo,  où  il  reprit  possession  de 
son  ancienne  résidence,  le  temple  de  Todengi.  Dans  la  nuit  qui  sui- 
vit le  jour  de  son  arrivée,  il  fut  attaqué  dans  cette  demeure  par  une 
vingtaine  d'hommes  qui  tuèrent  plusieurs  de  ses  gardes,  blessèrent 
deux  Anglais  attachés  à  sa  suite,  et  ne  renoncèrent  à  leur  projet  de 
le  massacrer  lui-même  qu'après  avoir  vaillamment  soutenu  un  com- 
bat des  plus  inégaux  contre  une  troupe  nombreuse  (2).  Plusieurs 
des  assaillans  furent  tués;  on  trouva  sur  l'un  d'eux  un  papier  por- 
tant quatorze  signatures,  et  dans  lequel  il  était  dit  que  quelques 
bons  patriotes  japonais  avaient  résolu  de  faire  le  sacrifice  de  leur 
vie  dans  l'intention  d'expulser  les  étrangers,  de  «  rendre  le  repos 
à  l'empire,  à  son  empereur  le  mikado,  et  au  lieutenant  de  celui-ci, 
le  taïkoun.  »  Il  était  évident  que  l'attentat  avait  été  commis  par 
quelques-uns  de  ces  hommes  intrépides  et  redoutés  connus  sous 
le  nom  de  lonines}  mais  il  est  probable  qu'ils  n'avaient  été  que  les 
instrumens  du  parti  fanatique.  MM.  Alcock  et  du  Chesne  de  Belle- 
court  se  livrèrent  à  de  longues  et  actives  recherches  pour  décou- 
vrir à  quelles  instigations  ils  avaient  obéi  :  il  n'en  résulta  rien  de 
précis.  Quelques  personnes  accusaient  les  anciens  serviteurs  du 
prince  de  Mito  et  de  Hori-Oribeno-Kami;  d'autres  attribuaient  le 
crime  à  des  émissaires  du  prince  de  Kanga  ou  du  prince  de  Sat- 
zouma.  Personne  n'osa  désigner  comme  complice  le  gouvernement 
du  taïkoun.  Le  papier  saisi  sur  l'un  des  lonines  insinuait  à  la  vérité 
que  les  coupables  comptaient  parmi  eux  des  partisans  de  la  cour 
de  Yédo;  mais  on  attribua  cette  insinuation  aux  ennemis  de  cette 
cour,  qui  s'étaient  flattés  ainsi  de  la  brouiller  avec  les  nations  euro- 
péennes. 

L'attaque  de  la  légation  anglaise  causa  de  grands  embarras  aux 

(1)  Cette  relation ,  intitulée  the  Capital  of  the  Tycoan,  a  paru  à  Londres,  cette  année 
même  1863,  en  2  vol.  gr.  in-8°. 

(2)  Voyez  la  Revue  du  !«'  décembre  iS61. 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUTERTUHE.  97 

oûnistres  étrangers  résidant  à  Yédo.  Après  l'assassinat  de  M.  Heus- 
ken,  MM.  Alcock  et  du  Ghesne  de  Bellecourt  avaient  manifesté  leur 
indigDatîoa  en  termes  trop  énergiques  pour  se  contenter  d'une 
simple  protestation  en  présence  d'une  insulte  nouvelle  et  beaucoup 
plas  grave.  Us  résolurent  donc  d'opposer,  en  cas  de  besoin,  la  force 
à  ]a  violence,  et  s'entourèrent  de  corps  de  garde  anglais  et  fran- 
çais. Cette  démonstration  leur  donna  une  certaine  sécurité  person- 
nelle, msôs  fournit  en  même  temps  la  preuve  évidente  qu'ils  n'a- 
vaient point  réussi  à  établir  avec  le  gouvernement  japonais  des 
relations  vraiment  amicales.  Â  qui  était  la  faute,  à  ce  gouvernement 
ou  aux  envoyés  européens  ?  Tous  ceux  qui  avaient  quelque  intérêt 
à  résoudre  cette  question  s'en  préoccupèrent  assez  longuement ,  et 
leurs  investigations  finirent  par  amener  un  résultat  tout  à  fait  im- 
prévu. Elles  prouvèrent  que  le  gouvernement  avec  lequel  les  étran- 
gers avaient  traité  jusqu'alors  n'était  pas  le  véritable  gouvernement 
du  Japon,  que  la  cour  de  Yédo  ne  pouvait  prendre  des  engagemens 
au  nom  de  l'empire,  enfin  que  le  taïkoun,  en  concluant  des  traités 
avec  les  nations  occidentales,  en  usurpant  ainsi  le  pouvoir  du  maître 
suprême,  s'était  placé  dans  une  situation  illégale,  et  qu'il  n'avait  ni 
la  force  ni  le  droit  d'accomplir  les  promesses  faites  aux  alliés.  C'est 
dans  Verreur  où  nous  étions  relativement  à  la  puissance  du  taïkoun 
qu'il  faut  voir  le  germe  de  toutes  nos  difficultés  avec  le  Japon.  Il  est 
nécessaire  ici  de  compléter  par  quelques  détails  les  observations 
générales  que  nous  avons  déjà  faites  sur  le  gouvernement  japonais, 
et  de  donner  ainsi  à  cette  étude  sa  conclusion  véritable. 

Le  mikado  est  l'empereur  légitime  du  Japon.  Le  chiogoun  ou  le 
taïkoun,  comme  l'appellent  plus  communément  les  étrangers,  n'est 
qu'un  de  ses  grands  dignitaires;  il  occupe  la  position  d'un  maire 
du  palais,  chargé  de  l'administration  de  l'empire,  sans  avoir  en  au- 
cune façon  le  pouvoir  législatif.  Quoique  sa  puissance  réelle  soit 
plus  grande  que  celle  du  mikado,  il  se  trouve  cependant  placé,  dans 
la  hiérarchie  politique,  non-seulement  au-dessous  de  lui,  mais  en- 
core au-dessous  de  plusieurs  hauts  fonctionnaires  que  le  mikado  a 
le  droit  de  nommer,  et  même  au-dessous  des  dix-huit  grands  d/iz- 
mios  ou  pairs  du  Japon.  Si  les  taïkouns  n'en  sont  pas  moins  restés, 
pendant  des  siècles,  tranquilles  possesseurs  d'un  pouvoir  qui  devait 
inévitablement  susciter  contre  eux  des  jalousies  et  des  haines,  il 
faut  chercher  l'explication  de  ce  curieux  état  de  choses  dans  les  lois 
par  lesquelles  Hieas,  le  fondateur  de  la  dynastie  actuelle,  avait  lié 
sa  cause  à  celle  des  divers  princes  japonais,  en  subordonnant  la  po- 
sition et  l'indépendance  des  daïmios  à  la  position  et  à  l'indépendance 
du  taïkoun.  Les  dix-huit  grands  daïmios  sont  en  effet  des  usurpa- 

TO»  XLV.  *i 


Digitized  by 


Google 


98  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

teurs  au  même  titre  que  le  taïkoun.  Originairement  les  daïmios 
étaient  des  gouverneurs  ou  des  préfets  que  le  mikado  envoyait  dans 
les  différentes  provinces  pour  en  être  les  administrateurs  respon- 
sables. Leur  puissance,  dans  ces  positions,  a  fini  par  grandir  de 
telle  sorte  que  leur  maître  n'a  plus  eu  sur  eux  une  autorité  suffi- 
sante pour  les  destituer,  et  que  la  dignité  préfectorale  est  devenue 
héréditaire  dans  leurs  familles.  A  partir  de  cette  époque,  ils  ont 
considéré  les  provinces  qu'ils  gouvernaient  comme  leur  propriété, 
et  ont  conquis  une  situation  tout  à  fait  indépendante  vis-à-vis  du 
mikado.  Ils  ont  guerroyé  les  uns  contre  les  autres  pour  étendre 
leurs  principautés;  souvent  aussi  plusieurs  d'entre  eux  se  sont  unis 
afin  de  résister  aux  tentatives  réitérées  du  mikado  pour  les  réduire 
à  l'obéissance.  De  longues  et  sanglantes  guerres  civiles  ont  alors 
désolé  le  Japon.  De  ces  guerres  est  née  la  puissance  des  chiogouns, 
généraux  que  le  mikado  avait  l'habitude  d'employer  contre  ses  su- 
jets révoltés.  Les  chiogouns,  abusant  à  leur  tour  du  pouvoir  dont 
ils  étaient  investis,  manquèrent  à  cette  fidélité  qui  les  caractérisait 
depuis  plusieurs  générations,  et  firent  la  guerre  pour  leur  propre 
compte  au  lieu  de  la  faire  au  bénéfice  de  leur  maître.  C'est  ce  qu'a- 
vait fait  Taïkosama,  le  prédécesseur  de  Hieas. 

Hieas,  qui  parvint  à  la  dignité  du  taïkounat  en  1598,  sortait  d'une 
nouvelle  famille  de  préfets.  Son  père  avait  été  gouverneur  de  Mi- 
kana,  et  lui-même  administrait  cette  petite  principauté  loi-sque  le 
chiogoun  Taïkosama  le  nomma  tuteur  de  son  fils.  A  cette  occasion, 
Hieas  avait  obtenu  l'administration  de  cinq  autres  provinces,  dont 
Taïkosama  venait  de  chasser  les  anciens  préfets  au  nom  du  mikado. 
Il  se  trouvait  ainsi  maître  de  six  provinces,  mais  il  ne  tenait  du  mi- 
kado, par  son  père,  que  la  principauté  de  Mikana;  cette  principauté 
était  de  fort  peu  d'importance,  et  donnait  à  son  gouverneur  une  po- 
sition très  inférieure  à  celle  des  daïmios  qui  occupaient  de  grandes 
provinces  comme  celles  de  Kanga,  de  Satzouma,  de  Fosokava.  Les 
daïmios  refusèrent  de  voir  dans  Hieas  leur  égal  ;  à  leurs  yeux,  la  puis- 
sance réelle  que  lui  donnaient  les  cinq  provinces  reçues  de  Taïkosama 
n'ajoutait  rien  à  sa  dignité.  En  effet,  malgré  leurs  fréquentes  rébel- 
lions contre  le  mikado,  ils  prétendaient  n'avoir  jamais  méconnu  ses 
droits  légitimes.  Au  nombre  de  ces  droits,  l'un  des  plus  importans, 
selon  eux,  était  celui  de  donner  l'investiture  des  fiefs,  et,  s'ils 
avaient  combattu  le  mikado,  ils  l'avaient  fait  légalement,  pour  sou- 
tenir leurs  propres  droits  à  la  possession  permanente  des  fiefs  dont 
ils  avaient  été  investis.  Or  Hieas,  qui  tenait  la  plus  grande  partie  de 
sa  puissance,  non  pas  du  mikado,  mais  du  chiogoun,  n'était  à  leurs 
yeux  qu'un  noble  de  fraîche  date,  prince  seulement  de  Mikana,  et 
ils  ne  pouvaient  en  aucune  manière  le  regarder  comme  leur  égal. 


Digitized  by 


Google 


LE   JAPON   DEPUIS    SON   OUVERTURE.  99 

eux  qui  descendaient  des  anciens  et  puissans  préfets,  eux  qui  re- 
présentaient la  véritable  noblesse  japonaise  ! 

Hieas  leur  fit  la  guerre  pendant  treize  ans  et  chassa  plusieurs 
d'entre  eux  de  leurs  provinces,  qu'il  partagea  entre  ses  parens,  ses 
officiers  et  ses  soldats.  Les  princes  qu'U  n'avait  pas  soumis,  au 
nombre  de  dix-huit,  se  liguèrent  pour  lui  résister,  mais  avec  peu 
d'espoir  de  réussir,  tant  sa  puissance  et  son  habileté  étaient  deve- 
nues redoutables.  Cependant  ils  parvinrent  à  rassembler  une  armée 
considérable.  C'est  en  présence  de  cette  armée  que  Hieas  s'arrêta 
dans  sa  marche  triomphante.  Il  était  alors  au  déclin  de  sa  vie,  et  il 
appréhenda  justement  de  compromettre  dans  une  bataille  le  prix 
de  sa  longue  et  glorieuse  carrière.  Assez  fort  d'ailleurs  pour  faire 
quelques  concessions,  il  put,  sans  que  son  orgueil  eût  à  en  souffrir, 
inviter  les  alliés  à  entrer  en  pourparlers  avec  lui.  Ceux-ci  s'empres- 
sèrent d'accueillir  ses  ouvertures  et  signèrent  le  fameux  pacte  qui 
porte  le  nom  de  lois  de  Gongensama.  Le  texte  complet  de  cette  con- 
stitution n'est  pas  encore  connu.  Pour  expliquer  la  diversité  qui 
existe  dans  les  relations  du  taïkoun  avec  chacun  des  grands  daï- 
mios,  il  faut  admettre  que  Hieas  traita  séparément  avec  chacun 
d'eux,  et  que  la  constitution  actuelle  du  Japon  s'appuie  sur  dix- 
huit  traités  particuliers. 

Les  lois  de  Gongensama^  qui  réunirent  pour  la  première  fois,  de- 
puis longues  années,  Tempire  divisé. par  tant  de  troubles,  furent 
soumises  à  la  sanction  du  mikado,  qui  ne  put  refuser  de  se  rendre  à 
la  volonté  unanime  de  ses  redoutables  vassaux.  Ces  lois  d'ailleurs  ne 
portaient  pas  atteinte  à  sa  majesté  extérieure  ;  elles  le  laissaient  en 
possession  indiscutée  de  son  titre  et  lui  donnaient  tous  les  dehors  de 
la  puissance  royale.  11  perdait  à  la  vérité  le  droit  de  destituer  aucun 
de  ses  feudataires,  mais  il  gardait  celui  d'accorder  à  chaque  daïmio 
TinVestiture  de  son  fief,  et  jamais  taïkoun  ne  pouvait  entrer  en 
l'ortction  avant  d'avoir  obtenu  confirmation  de  son  pouvoir.  De  plus, 
il  fut  convenu  qu'aucune  réforme  altérant  la  constitution  ne  serait 
exécutoire,  si  le  mikado  ne  l'avait  sanctionnée.  La  cour  du  Japon 
resta  à  Rloto.  Quant  au  gouvernement,  il  fut  transféré  à  Yédo,  et  le 
taïLoun  en  prit  les  rênes  en  qualité  de  chef  du  pouvoir  exécutif. 
Le  mikado  y  fut  représenté  par  le  corps  réuni  des  dix-huit  daïmios, 
gardiens  naturels  de  la  constitution  japonaise.  Ces  derniers  s'étaient 
astreints,  afin  de  contre-balancer  la  puissance  du  taïkoun,  à  rési- 
der à  des  époques  fixes  dans  la  seconde  capitale  de  l'empire.  Sujets 
du  mikado  et  non  du  taïkoun,  s'ils  avaient  des  obligations  à  remplir 
envers  celui-ci,  il  était  de  son  côté  responsable  envers  eux  de  toute 
mesure  touchant  à  l'intérêt  général.  Représentans  de  l'ancienne 
noblesse,  pairs  du  Japon,  souverains  indépendans  par  la  volonté  et 


Digitized  by 


Google 


100  R£VUE   DES   DEUX   MONDES* 

la  grâce  du  mikado,  ils  ne  continuaient  à  voir  dans  le  taîkoun, 
chef  du  pouvoir  exécutif,  qu'un  des  grands  officiers  de  l'empereur; 
ils  le  regardaient  comme  un  parvenu  chargé  temporairement  d'ad- 
ministrer les  affaires,  et  dépourvu  de  cette  dignité  personnelle  que 
dans  les  pays  féodaux  donne  seule  une  haute  et  antique  lignée. 
Qu'on  s'imagine  la  dédaigneuse  déférence  qu'aurait  pu  témoigner 
dans  la  France  du  xvii*  siècle  un  Montmorency  pour  Mazarin!  Cette 
comparaison  n'a  pas  la  prétention  d'être  absolument  exacte,  mais  elle 
montrera  plus  clairement  que  de  longues  considérations  ne  pour- 
raient le  faire  de  quelle  nature  sont  les  relations  qui  existent  entre 
le  mikado,  les  daïmios  et  le  tmkoun.  Les  étrangers  ne  peuvent 
d'ailleurs  saisir  de  ces  relations  que  les  lignes  générales;  nous  avons 
montré  quelles  difficultés  insurmontables  les  arrêtent.  Il  ressort 
toutefois  des  observations  qu'on  a  pu  faire  deux  points  importans  : 
c'est  d'abord  que  la  puissance  du  taïkoun  est  strictement  limitée,  et 
en  second  lieu  qu'il  en  a  dépassé  les  bornes  en  concluant  des  traités 
avec  les  étrangers  sans  avoir  obtenu  l'autorisation  du  mikado. 

L'arrivée  des  Européens  au  Japon,  les  rivalités  qui  en  étaient  ré- 
sultées entre  le  régent  Ikammono-Kami  et  le  prince  de  Mito,  entre 
le  ministre  Ando  et  le  gouverneur  Hori,  avaient  divisé  l'empire  en 
deux  partis  prêts  à  se  déclarer  la  guerre.  La  nouvelle  de  ces  trou- 
bles était  naturellement  arrivée  à  Kioto.  Le  mikado  chargé  aujour- 
d'hui des  affaires  du  Japon,  et  que  Ton  représente  comme  un  homme 
jeune  et  énergique,  avait  suivi  avec  le  plus  grand  intérêt  les  phases 
successives  des  événemens.  Pour  la  première  fois  peut-être  s'offrait 
à  l'empereur,  légitime  l'occasion  de  rentrer  en  possession  de  sa 
pleine  autorité,  d'abaisser  la  puissance  et  la  richesse  du  gouverne- 
ment de  Yédo,  de  secouer  l'injure  d'en  recevoir  une  pension,  de 
reprendre  l'influence,  de  cesser  enfin  d'être  un  simulacre  de  roi. 
Des  deux  factions  qui  partageaient  le  Japon,  la  plus  forte  et  la  plus 
populaire  était  la  faction  hostile  aux  réformes  inaugurées  par  le  taï- 
koun. Il  ne  s'agissait  pour  le  mikado  que  de  se  mettre  à  la  tête  du 
mouvement  réactionnaire  et  de  personnifier  en  lui-même  le  prin- 
cipe patriotique  dont  Mito  et  Hori  avaient  été  les  plus  éminens  mar- 
tyrs. Des  agens  secrets  du  mikado  se  rendirent  auprès  des  daimios 
que  la  voix  publique  désignait  comme  opposés  à  la  cour  de  Yédo, 
et  les  exhortèrent  à  s'unir  à  l'empereur  légitime  en  leur  démontrant 
que  leurs  intérêts  se  confondaient  avec  les  siens.  En  même  temps  oa 
fit  circuler  divers  pamphlets  avec  l'intention  évidente  de  pousser  les 
daïmios  à  la  guerre  contre  le  taïkoun. 

d  Depuis  des  siècles,  écrivait-on,  les  taîkouns,  oubliant  rorigine  de  leur 
pouvoir,  ont  porté  atteinte  à  la  dignité  et  à  la  puissance  du  mikado,  leur 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUVERTURE.  101 

maître,  et  la  conduite  du  taikoun  actuel  prouve  qu'il  ne  faut  attendre  de 
loi  ni  équité  ni  bonne  foi.  Les  choses  en  sont  venues  à  ce  point  que  les 
puissances  étrangères  considèrent  le  taïkoun  comme  le  maître  du  Japon, 
et  traitent  Tempereur  légitime  comme  un  être  sans  force  et  sans  influence. 
(Test  au  taïkoun  que  les  barbares  se  sont  adressés  lorsqu'ils  ont  voulu  con- 
clure des  traités  avec  le  Japon;  le  mikado  n'a  pas  même  été  consulté,  et 
son  approbation,  qui  est  indispensable  pour  introduire  des  réformes  dans 
la  eonstitation,  n'a  pas  été  sollicitée.  Cependant  ces  traités  sont  en  vigueur 
comme  s'ils  avaient  une  valeur  légale.  Le  taïkoun  a  donc  commis  un  crime 
de  trahison  contre  la  majesté  de  son  maître  et  contre  la  sainteté  de  la  eon- 
stitation en  vertu  de  laquelle  il  se  trouve  placé  à  la  tête  du  pouvoir  exé- 
cutif. On  ne  peut  nier  que  la  cour  du  taïkoun  s'efforce  de  concentrer  toute 
la  puissance  du  Japon  à  Yédo.  Là  sont  les  armes  et  les  navires  étrangers, 
là  s'élèvent  des  écoles  où  l'on  enseigne  les  arts  et  les  sciences  de  l'Occi- 
dent. Le  commerce  avec  les  barbares  n'a  lieu  que  dans  les  domaines  du 
taïkoun;  les  grands  daïmios  n'ont  pas  le  droit  de  lui  ouvrir  leurs  ports;  il 
n'enrichit  que  les  sujets  du  taïkoun,  et  celui-ci  en  tire  pour  lui-même  des 
béDéfices  considérables.  Le  but  que  poursuit  le  gouvernement  de  Yédo 
n'est-il  pas  facile  à  prévoir?  Il  s'arme,  il  se  prépare  à  subjuguer  tous  ceux 
qui  voudront  un  jour  se  soustraire  à  son  autorité.  Au  temps  de  Hieas,  les 
dix-huit  grands  daïmios  réunis  ont  pu  opposer  une  résistance  formidable; 
mais  alors  les  années  des  princes  n'avaient  vis-à-vis  celle  de  Hieas  qu'une 
infériorité,  celle  du  nombre.  Aujourd'hui  les  chances  ne  sont  plus  aussi 
égales  :  les  bateaux  à  vapeur  du  taïkoun ,  les  armes  à  feu  qu'il  a  achetées 
ou  qu'il  a  fait  fabriquer  d'après  les  modèles  étrangers,  la  connaissance  d'un 
art  tout  nouveau  de  faire  la  guerre,  lui  donnent  une  supériorité  dange- 
reuse sur  les  autres  princes  japonais.  Ceux-ci ,  pour  éviter  d'être  attaqués 
isolément,  doivent  se  réunir  au  plus  tôt,  et  entraver  par  leur  alliance  la 
politique  tortueuse  du  taïkoun.  Le  mikado  est  prêt  à  donner  à  la  bonne 
cause  l'appui  de  son  nom;  mais,  pour  qu'il  le  fasse,  il  est  nécessaire  qu'une 
requête  officielle  lui  soit  adressée.  Il  n'est  pas  douteux  qu'il  ne  l'accueille 
favorablement,  et  qu'il  ne  rétablisse  l'union  de  la  vieille  noblesse  avec 
l'empereur  légitime.  De  cette  union,  qu'il  a  toujours  ardemment  désirée, 
naîtra  le  retour  à  l'antique  et  vénérable  état  de  choses.  » 

Les  daïmios,  que  la  puissance  sans  cesse  croissante  du  taïkoun 
tenait  depuis  longtemps  en  jalousie  et  en  défiance,  écoutèrent  favo- 
rablement les  paroles  des  agens  du  mikado.  Plusieurs  d'entre  eux, 
et  à  leur  tète  Kanga,  Satzouma,  Schendei  et  Kforoda,  se  liguèrent 
et  se  rendirent  en  corps  à  Kioto,  où  ils  arrivèrent  le  26  mai  1862. 
Ils  dépoeèrent  publiquement  une  plainte  contre  le  taïkoun,  servi- 
teur infidèle  de  l'empereur  légitime,  l'accusèrent  d'avoir  violé  les 
lois  de  Gongemama  et  supplièrent  le  mikado  d'instruire  l'affaire,  et, 
le  cas  échéant,  de  punir  le  coupable.  Le  mikado,  qui  s'attendait  à 
recevoir  cette  plainte  des  principaux  daïmios,  dépêcha  aussitôt  un  de 
ses  officiers,  qui  arriva  à  Yédo  le  12  juin  1862,  porteur  d'une  lettre 


Digitized  by 


Google 


102  REY0E   DES   DEUX   MONDES. 

par  laquelle  il  était  enjoint  au  taïkoun  de  se  rendre  dans  le  plus 
bref  délai  à  Kioto  pour  se  justifier  devant  son  maître  de  Taccusa- 
tion  portée  contre  lui. 

Le  taïkoun  Minamoto-Yemotschi  essaya  d'abord  de  décliner  cet 
ordre,  et  chargea  un  de  ses  fonctionnaires,  le  ministre  Kouzé-Ya- 
matono-Kami,  membre  du  conseil  des  cinq,  d'aller  à  Kioto  et  de  por- 
ter au  mikado  une  réponse  hautaine;  mais  Yamatono  demanda  avec 
instance  de  n'être  pas  choisi  pour  cette  mission,  et,  le  taïkoun  ayant 
insisté,  il  se  suicida.  Un  autre  grand  dignitaire,  Sakkaï-Vakassano- 
Kami,  fut  nommé  à  sa  place  et  partit  sans  hésitation  ;  mais,  à  peine 
à  Kioto,  au  milieu  des  fidèles  serviteurs  du  mikado  qui  lui  repro- 
chèrent son  obéissance  au  taïkoun  comme  une  trahison  contre  Tem- 
pereur  légitime,  il  perdit  courage.  Après  une  courte  conférence  avec 
les  plénipotentiaires  du  mikado,  qui  le  contraignirent  à  demander 
pardon  pour  avoir  suivi  les  ordi'es  du  taïkoun,  il  rentra  chez  lui  et 
s'ouvrit  le  ventre,  afin  d'épargner  à  sa  famille  la  honte  de  sa  dis- 
grâce. Le  suicide  de  ces  deux  fonctionnaires  fut  suivi  d'un  nouvel 
attentat  contre  la  vie  du  ministre  Ando,  l'un  des  principaux  chefs  du 
parti  libéral.  La  cour  de  Yédo  comprit  alors  que  le  parti  du  mikado 
était  devenu  puissant,  et  que  le  moment  de  lui  faire  une  opposition 
ouverte  était  passé.  Déjà  plusieurs  daïmios  avaient  osé  écrire  une 
lettre  dans  laquelle  ils  déclaraient  formellement  qu'ils  cesseraient  à 
l'avenir  d'aller  résider  à  Yédo;  on  violait  ainsi  les  lois  de  Gongen- 
$ama^  on  s'affranchissait  tout  à  fait  du  pouvoir  et  de  la  surveillance 
du  taïkoun. 

En  présence  d'une  situation  si  critique,  le  taïkoun  se  vit  obligé 
de  faire  de  grandes  concessions.  Il  désigna  un  nouvel  ambassadeur, 
Mazdaïri-Hokino-Kami,  ancien  gouverneur  d'Osaka,  homme  fort 
habile,  et  l'envoya  à  Kioto  avec  un  message  pacifique.  Le  taïkoun 
se  déclarait  prêt  à  déférer  aux  ordres  de  l'empereur,  mais  il  de- 
mandait que  ces  ordres  lui  fussent  communiqués  par  un  haut  fonc- 
tionnaire, véritable  ambassadeur  du  mikado,  qu'il  n'y  fût  fait  au- 
cune allusion  à  l'accusation  portée  contre  lui  par  les  daïmios,  et 
qu'on  donnât  à  son  voyage  l'apparence  d'une  visite  de  cérémonie. 
Cette  visite  avait  un  prétexte  naturel,  puisque  le  taïkoun  venait 
d'épouser  une  sœur  du  mikado,  et  que,  d'après  l'étiquette  japonaise, 
le  nouveau  marié  va  rendre  ses  devoirs  à  la  famille  de  sa  femme. 
Le  mikado  consentit  à  ces  demandes;  il  considéra  sans  doute  qu'il 
était  dangereux  de  pousser  trop  loin  ses  exigences  contre  un  prince 
aussi  puissant  que  le  taïkoun,  et  qu'il  fallait  se  contenter  pour  le 
moment  de  l'avoir  humilié  en  le  forçant  à  reconnaître  la  suprématie 
de  l'empereur  légitime.  Un  très  haut  fonctionnaire  de  la  cour  de 
Kioto,  Oharra-Saïemmono-Kami,  partit  donc  pour  Yédo,  où  il  arriva 


Digitized  by 


Google 


LE  JAPON  DEPUIS  SON  OUVERTURE.  103 

2u  commencement  de  juillet  1862.  Il  eut  de  nombreuses  conférences 
avec  les  membres  du  conseU  d'état,  et  retourna  à  Kioto  après  avoir 
obtenu  la  promesse  formelle  que,  dans  le  délai  d'une  année,  le 
taîkoun  se  rendrait  auprès  du  mikado. 

Sans  attendre  le  résultat  de  cette  visite,  on  peut  déjà,  d'après 
tes  faits  qui  viennent  d'être  exposés,  reconnaître  que  si  l'entrevue 
da  taîkoun  et  du  mikado  doit  exercer  une  grande  influence  sur  les 
ai&dres  du  Japon,  elle  ne  tranchera  cependant  pas  toutes  les  dif- 
ficultés. Le  taîkoun  est  en  effet  trop  puissant  pour  abdiquer  volon- 
tairement un  pouvoir  que  lui  et  ses  ancêtres  ont  exercé  pendant  plus 
de  deux  siècles;  le  mikado  de  son  côté  ne  laissera  pas  échapper  sans 
une  lutte  opiniâtre  l'occasion  qui  s'offre  à  lui  de  ressaisir  la  puis- 
sance dont  sa  famille  a  été  dépossédée  depuis  le  temps  de  Taïkosama. 
Cn  lait  reste  acquis  néanmoins  :  c'est  que  les  difficultés  actuelles  du 
Japon  tourneront  à  l'avantage  de  l'Europe.  Quel  que  soit  le  maître 
que  les  éventualités  de  cette  lutte  donneront  au  Japon ,  il  devra  se 
mettre  résolument  à  la  tête  du  parti  qui  veut  assurer  par  une  poli- 
tique nouvelle  le  progrès  de  l'empire.  L'élément  étranger  qui  a  pé- 
Détré  au  Japon  ne  poun-a  plus  en  être  expulsé.  Qu'il  le  veuille  ou 
non,  le  gouvernement  japonais  devra  rester  en  relations  avec  les 
Occidentaux ,  et  de  ces  relations  naîtra  inévitablement  une  situation 
meilleure.  Ce  que  l'amour  des  conquêtes  a  fait  dans  les  temps  pri- 
mitifs des  sociétés  humaines,  ce  qu'a  su  faire  aussi  l'amour  de  la  foi 
au  moyen  âge,  c'est  le  commerce  qui  le  fait  aujourd'hui.  Principal 
agent  civilisateur  des  temps  modernes,  il  procède  d'une  manière 
différente  que  n'ont  fait  à  d'autres  époques  l'orgueil  national  et  la 
croyance  religieuse;  mais  il  tend  au  même  but.  Si  la  dévorante  ac- 
tivité de  nos  marchands  n'excite  pas  toujours  les  mêmes  sympathies 
que  r héroïsme  des  guerriers  et  le  dévouement  des  apôtres,  ces 
homiues  n'en  servent  pas  moins  avec  une  ardeur  intelligente  et  fé- 
conde la  cause  de  la  civilisation  occidentale  ;  ils  vont  répandre  au 
k)in  la  lumière  dont  leur  patrie  est  le  foyer;  ils  portent  l'influence  du 
travail  européen  dans  les  contrées  les  plus  éloignées,  les  plus  bar- 
bares, et  peut-être  la  meilleure  garantie  de  vitalité  qu'offre  en  ce 
moment  la  société  japonaise  est-elle  dans  la  présence  des  commer- 
çans  européens  parmi  elle,  dans  la  part  de  plus  en  plus  grande 
qu'elle-même  sait  faire  aux  idées  et  aux  tentatives  venues  de  l'Occi- 
dent. 

Rodolphe  Lindau. 


Digitized  by 


Google 


LES 


ORIGINES  DU  CHRISTIANISME 

D'APRÈS  L'ÉCOLE  DE  TUBINGUE 


LE   D'  BAUR  ET   SES  ŒUVRES. 


Dos  Christenthum  und  die  ehristliehe  Kirehe  ier  drei  «rsteti  Jahrkunderte  {le  ChriâtUmisme 
et  l'Église  chrétienne  aux  trois  premiers  siècles),  2*  édition,  1860;  —  Vom  Anfang  des  vier- 
ten  bis  zum  Ende  des  secfisten  Jakrhunderts  (  Ou  eommencemenX  du  qucUrième  à  la  fin  du 
sixième  sièeU),  1809;  —Die  ehristliehe  Kirehe  des  itittelalters {l'Église ckrétietwe  aumoj/en 
âge),  1861,  par  le  docteur  Perd.  Christ.  Baur. 


Aujourd'hui  que  la  politique  et  la  philosophie  posent,  comme  à 
l'envi,  les  questions  religieuses,  et  en  particulier  celles  qui  con- 
cernent la  nature  et  la  valeur  du  christianisme,  il  importe  absolu- 
ment que  nous  ne  restions  pas  plus  longtemps  étrangers  aux  grands 
travaux  accomplis  au-delà  de  nos  frontières.  Ne  nous  laissons  pas 
surprendre  par  des  préventions  ou  des  engouemens  qui  seraient 
également  déplacés,  mais  sachons  du  moins  ce  qui  se  passe  et  ce 
qui  se  dit  autour  de  nous.  Ne  craignons  plus  de  porter  des  regards 
sympathiques  et  respectueux,  mais  fermement  investigateurs,  sur 
des  sujets  que  l'indifférence  ou  la  peur  enlevait  jusqu'à  présent  à 
notre  examen  scientifique.  Il  existe  en  Allemagne  toute  une  école, 
aussi  sérieuse  que  savante,  dont  l'influence  se  fait  de  plus  en  plus 
sentir  en  Hollande,  en  Angleterre,  en  Suisse,  en  Amérique,  et  qui 
se  prétend  en  possession  d'une  théorie  complète  sur  les  origines  du 


Digitized  by 


Google 


LES  ORIGINES   DU  CHRISTIANISME.  105 

christianisme  et  de  l'église.  Il  serait  peu  digne  de  notre  esprit  phi- 
losophique et  libéral  de  ne  pas  même  connaître  les  tendances  et  les 
doctrines  de  cette  école.  Et  comment  les  connaître,  si  on  ne  les  ex- 
pose pas  en  toute  liberté? 

La  grande  ambition  de  cette  école  a  été  de  ramener  l'histoire  ori- 
ginelle du  christianisme  aux  lois  essentielles  de  l'esprit  humain. 
C'est  déjà  laisser  à  entendre  qu'elle  se  place  en  dehors  ou,  pour 
mieux  dire,  au-dessus  de  la  vieille  opposition  du  naturel  et  du  sur- 
naturel. Le  miracle,  à  ses  yeux,  est  tout  le  contraire  d'une  expli- 
cati<Hi,  et  rien  ne  serait  plus  illogique  à  ce  point  de  vue  que  de  la 
sommer  de  revenir  sur  le  terrain  qu'elle  a  dépassé  en  lui  prouvant 
qu'elle  a  échoué  çà  et  là  dans  la  réalisation  de  son  programme.  Il 
en  résulterait  tout  simplement  pour  elle  que  les  points  en  litige  ne 
sont  pas  encore  résolus,  qu'ils  sont  peut-être  insolubles  faute  de 
renseignemens  suffisans;  mais  rien  de  plus.  On  aurait  bien  tort  d'ail- 
leurs de  s'imaginer  que  ses  recherches  sont  dirigées  dans  une  ar- 
rière-pensée hostile  au  christianisme  et  à  l'église.  Pour  elle,  le  chris- 
tianisme est  divin,  une  religion  définitive  et  vraie  dans  son  essence, 
mais,  pour  elle  aussi,  le  divin  se  révèle  précisément  dans  l'ordre  in- 
teUigible,  rationnel,  des  événemens  et  des  principes.  C'est  donc  dans 
on  esprit  religieux  qu'elle  élimine  le  surnaturel  de  ses  explications, 
et  en  essayant  de  montrer  à  quels  résultats  ont  abouti  de  si  hardies 
tentatives,  nous  croyons  n'avoir  rien  à  dire  dont  les  convictions 
chrëtieimesles  plus  sévères  aient  le  droit  de  se  sentir  blessées. 

A  la  fin  de  l'année  1860,  la  petite  ville  wurtembergoise  de  Tu- 
bingue  voyait  mourû'  un  homme  dont  le  nom  restera  grand  dans 
l'histoire  de  la  pensée  religieuse.  Le  professeur  Ferdinand  Chris- 
tian Baur  avait  été  frappé,  au  milieu  des  laborieuses  études  qui 
absorbaient  sa  robuste  vieillesse,  de  l'un  de  ces  coups  foudroyans 
que  notre  pauvre  organisme  réserve  trop  souvent  à  ceux  qui  l'ont 
condamné  au  labeur  intellectuel  à  perpétuité.  C'était  un  noble  et 
beau  vieillard,  plein  de  dignité,  de  l'abord  le  plus  cordial,  le  der- 
nier représentant  de  ce  grand  mouvement  de  critique  religieuse, 
déjà  inauguré  en  Allemagne  au  siècle  dernier,  un  moment  inter- 
rompu par  les  guerres  de  la  révolution  et  de  l'empire,  qui  reprit 
avec  une  intensité  redoublée  lorsque  la  paix  fut  rendue  à  l'Europe, 
et  qui  compte  aujourd'hui  parmi  les  grandes  puissances  de  la  se- 
conde moitié  du  xix*  siècle,  car  on  s'en  ressent  un  peu  partout, 
qu'on  le  connaisse  ou  qu'on  l'ignore,  qu'on  l'aime  ou  qu'on  le  dé- 
teste. Peut-être  doit-on  assigner  à  Baur  l'honneur  d'en  avoir  dit  le 


Digitized  by 


Google 


106  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

dernier  mot,  et  marqué  ainsi  le  point  de  départ  d'évolutions  nou- 
velles dans  le  domaine  sans  limites  de  la  théologie  indépendante. 
Sa  vie  fut  celle  d'un  professeur  allemand  de  la  vieille  roche.  Sans 
aucune  ambition  politique,  ne  concevant  pas  de  monde  supérieur 
à  celui  des  universités  et  des  bibliothèques,  entièrement  dévoué  à 
la  science  depuis  sa  première  jeunesse,  il  vécut  et  mourut  dans  les 
sereines  régions  de  l'idée  pure.  Il  n'en  sortit  du  moins  de  temps  à 
autre  que  pour  rompre  de  formidables  lances  avec  ses  adversaires 
théologiques,  après  quoi  il  revenait  à  ses  recherches  favorites  avec 
un  calme  vraiment  majestueux.  Disons  pourtant  qu'en  véritable 
Gelehrte  de  son  pays,  ses  habitudes  bénédictines  ne  l'empêchèrent 
pas  d'aimer,  d'être  aimé,  de  se  marier,  d'être  un  excellent  mari  et 
un  père  vénéré.  La  tombe  prématurément  fermée  de  sa  digne  femme 
fut  l'un  des  deux  liens  qui  le  retinrent  toujours  dans  la  petite  uni- 
versité du  Neckar;  l'autre  fut  l'association  qui  s'était  peu  à  peu 
formée  entre  son  nom,  ses  idées  et  le  nom  de  Tubingue.  Voilà  donc 
à  peu  près  tout  ce  que  sa  biographie  nous  livre  d'intéressant  en 
dehors  de  ses  travaux  théologiques,  et  cependant  bien  peu  d'exis- 
tences peuvent  être  comparées  à  la  sienne  pour  l'activité. 

Fondateur  de  cette  école  de  Tubingue  dont  nous  désirons  retra- 
cer les  tendances  et  les  vues  principales,  il  eut  l'avantage  de  voir 
son  enseignement  adopté,  continué,  critiqué  même  par  de  studieux 
disciples.  On  formerait  presque  une  bibliothèque  avec  ses  ouvrages 
et  les  leurs,  sans  compter  les  livres  visiblement  écrits  sous  leur  in- 
fluence et  ceux  qui  furent  composés  dans  une  pensée  directement 
hostile  à  l'école.  Vers  l'année  1850  et  lorsque  Baur  avait  atteint  la 
maturité  de  l'âge  et  du  talent,  nous  remarquons  autour  de  lui,  en 
communauté  plus  ou  moins  complète  de  sentimens  et  d'opinions, 
des  hommes  tels  que  M.  Zeller,  aujourd'hui  professeur  fort  distingué 
de  philosophie  à  Marbourg,  et  qui  vient  d'être  appelé  à  léna  en  la 
même  qualité;  M.  Schwegler,  mort  depuis  quelques  années,  esprit 
critique  d'une  audace  et  d'une  précision  étonnantes,  qui  contribua, 
je  crois,  à  modifier  sur  quelques  points  la  pensée  du  maître  lui- 
même;  MM.  Ritschl  et  Volkmar,  aujourd'hui  professeurs  de  théo- 
logie, le  premier  à  Bonn,  le  second  à  Zurich;  M.  Kœstlin  (Karl), 
auteur  d'études  fort  savantes  sur  la  composition  des  trois  premiers 
évangiles;  M.  Hilgenfeld,  actuellement  professeur  à  léna,  et  qui 
paraît  devoir  succéder  au  chef  de  l'école  par  le  nombre  et  l'impor- 
tance de  ses  travaux.  J'en  passe  beaucoup  d'autres  pour  ne  citer 
que  les  plus  connus  dans  cette  savante  légion,  et  l'on  peut  s'aper- 
cevoir, par  cette  simple  énumération ,  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  d'une 
de  ces  agitations  éphémères  que  provoquent  parfois  les  idées  excen- 
triques d'un  professeur,  mais  d'un  véritable  levain  qui,  malgré  les 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  107 

réactifs  neutralisans  de  toute  espèce  que  la  politique  religieuse  ou, 
si  l'on  veut,  la  religion  politique  née  des  terreurs  de  1848  s'ingénie 
à  lui  appliquer,  remue  à  l'heure  qu'il  est  l'Allemagne  théologique 
d'un  bout  à  l'autre,  sans  parler  des  autres  pays.  Qu'on  laisse  souffler 
un  peu  ce  vent  libéral  qui  recommence  à  fraîchir,  et  Ton  verra  si  cette 
école  est  morte,  comme  l'affirmaient  naguère  ceux  qui  tâchaient  de 
l'étoufier. 

C'est  à  dessein  que  je  parle  de  levain,  car  ce  serait  faire  tort  aux 
savans  éminens  dont  j'ai  cité  les  noms  que  de  les  présenter  comme 
des  copistes  serviles  des  théories  de  Baur.  De  M.  Ritschl,  qui  se  rap- 
proche le  plus  du  point  de  vue  traditionnel  sur  l'histoire  de  Tèglise 
primitive,  à  M.  Zeller  par  exemple  ou  à  M.  Yolkmar,  les  nuances 
sont  fort  nombreuses.  A  mon  sens,  c'est  l'honneur  d'une  école  reli- 
gieuse, c'est  une  garantie  de  son  avenir  que  de  ne  pas  coucher  ses 
adhérens  sur  un  lit  de  Procuste ,  et  cette  variété  de  vues  dans  une 
même  tendance  est  d'autant  plus  facile  à  concevoir  que  Baur  lui- 
même,  comme  nous  l'avons  déjà  indiqué,  revint  plus  d'une  fois  sur 
ses  propres  allégations  pour  donner  raison  à  ses  critiques* 

Parler  de  quelques-uns  de  ses  plus  importans  ouvrages,  ce  sera 
donner  une  première  idée  du  genre  de  recherches  auxquelles  il  a 
voué  sa  vie.  Il  fit  paraître  en  1831  une  étude  approfondie  du  mani- 
chéisme (1),  qui  dénotait  une  érudition  immense,  un  esprit  spécu- 
latif et  hardi,  trop  enclin  peut-être  à  ces  combinaisons  paradoxales, 
à  ces  rapprochemens  plus  ingénieux  que  solides  dont  à  cette  époque 
Creuzer,  Hegel,  Schelling  et  leurs  disciples  étaient  si  prodigues  en 
matière  d'histoire  religieuse.  En  1832,  sa  manière  était  déjà  plus 
sévère,  plus  rigoureusement  scientifique  :  il  publia  cette  année-là 
on  traité  sur  les  rapports  entre  l'histoire  de  Jésus  et  celle  de  cet 
Apollonius  de  Thyane,  ce  Christ  païen  dont,  au  m''  siècle  de  notre 
ère.  Philostrate  composa  la  romanesque  histoire  comme  un  antidote 
contre  le  prestige  toujours  grandissant  du  Christ  des  Évangiles  (2).  Il 
entrait  en  plein  par  là  dans  l'un  des  problèmes  capitaux  qu'il  s'était 
posés,  celui  des  causes  réelles,  logiquement  déduites  au  point  de  vue 
de  la  philosophie  de  l'histoire,  de  la  lutte  du  paganisme  et  du  chris- 
tianisme, et  de  la  victoire  éclatante  du  second.  En  1835  paraissait 
son  ouvrage  sur  le  gnosticisme  des  premiers  siècles  (3),  cette  étrange 
et  grandiose  débauche  de  la  spéculation  religieuse,  où  le  burlesque 
et  le  sublime  se  coudoient,  et  dont  il  faut  pénétrer  les  hiéroglyphes, 
si  Ton  veut  avohr  le  mot  de  la  situation  réelle  d'une  époque  où  le 
chaos  des  esprits  enfantait  un  nouveau  monde.  A  cette  étude,  il  faut 

(I)  Iku  Manichaische  Religions-System. 
(S)  Apollonius  von  Thyana  und  Christus. 
(3)  DU  Christliche  Gnosis, 


Digitized  by 


Google 


108  REYUB   DES   DEUX  MONDES. 

en  rattacher  une  autre,  qui  parut  en  1837^  sur  les  rapports  du  pla- 
tonisme et  du  christianisme  (1).  Tous  ces  travaux  n'étaient  pourtant 
que  des  recherches  qui  côtoyaient,  sans  l'aborder  encore,  le  sujet 
principal.  Dans  les  années  qui  suivirent,  Baur  s'attaqua  toujours 
plus  au  vif  de  la  question,  et  demanda  compte  aux  institutions,  aux 
traditions,  aux  écritures  chrétiennes  de  leur  valeur  historique  et 
de  leurs  origines.  En  1838,  il  publia  son  remarquable  ouvrage  sur 
YOrigine  de  l'Épiscopat  (2),  resté  fondamental  sur  cette  épineuse 
matière.  En  1845  parut  son  livre  sur  l'apôtre  Paul,  sa  carrière  et 
ses  épttres,  dans  lequel  on  pouvait  déjà  voir  se  dessiner  les  traits 
généraux  de  sa  théorie  sur  la  genèse  du  christianisme  (3).  Quel- 
ques années  auparavant,  il  avait  signalé  dans  un  traité  spécial  les 
motifs  qui  lui  paraissaient  plaider  contre  l'authenticité  des  épttres 
dites  pastorales^  adressées,  selon  la  tradition,  aux  disciples  de  Paul, 
Timothée  et  Tite  (i).  A  parth:  de  la  publication  sur  l'apôtre  Paul,  il 
concentra  ses  recherches  sur  les  Évangiles  eux-mêmes,  et  soit  dans 
des  ouvrages  spéciaux ,  soit  dans  des  articles  de  Y  Annuaire  théolo- 
gique de  Tubinguey  rédigé  par  lui,  M.  Zeller  et  leurs  amis,  il  les 
soumit  à  une  critique  minutieuse,  à  une  discussion  radicale.  Nous 
n'avons  rien  dit  de  son  travail  sur  les  épitres  d'Ignace,  dont  l'au- 
thenticité, depuis  notre  Jean  Daîllé,  qui  ouvrit  le  feu  contre  elles  en 
plein  XVII*  siècle,  est  devenue  toujours  plus  suspecte,  rien  non  plus 
de  l'ouvrage  qu'il  opposa  à  la  fameuse  Symbolique  de  Mœhler,  et 
où  il  déploya  une  étonnante  verdeur  protestante,  ni  de  son  Histoire 
du  Dogme  chrétien^  ni  de  deux  formidables  traités  sur  l'histoire  du 
dogme  de  la  rédemption  et  celle  du  dogme  de  la  Trinité,  ni  enfin  des 
Gegenschriften^  de  ses  répliques  à  ses  adversaires.  Si  nous  ajoutons 
que  les  règlemens  académiques  de  Tubingue  l'appelaient  à  monter 
souvent  en  chaire  le  dimanche  pour  prêcher,  à  s'occuper  de  l'admi- 
nistration ecclésiastique,  et  qu'il  mettait  un  zèle  exemplaire  à  s'ac- 
quitter de  ces  fonctions,  on  verra  que  nous  n'avons  rien  exagéré  en 
parlant  d'une  vie  on  ne  peut  plus  laborieuse. 

Pendant  que  le  maître  poursuivait  sa  tâche  avec  une  si  remar- 
quable ardeur,  ses  amis  et  ses  élèves  travaillaient  de  leur  côté  à  ré- 
viser ou  à  étendre  son  système.  Ses  théories  étaient  combattues  avec 
une  consciencieuse  furie ,  quelquefois  très  comique ,  par  les  chefs 
de  la  réaction  théologique,  avec  une  mauvaise  humeur  évidente 
par  l'excellent  Neander,  qui  lui  faisait  toujours  plus  de  concessions 
tout  en  abhorrant  ses  expressions  hégéliennes,  avec  une  passion 

(1)  Dos  ChrisUiche  des  Platonismus,  oder  Sokrates  und  Christus. 

(2)  Ueber  den  Ursprung  des  EpiscopaU, 

(3)  Paulus,  der  AposUl  Jesu  Christi. 

(4)  Die  sogen.  Pastoralbriefe  des  A,  Paulus, 


Digitized  by 


Google 


LES  ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  109 

des  plus  acharnées  par  le  plus  irascible  et  le  plus  rationaliste  des 
théologiens  allemands  de  l'heure  actuelle,  le  savant  auteur  de  V His- 
toire du  Peuple  d'Israël  ^  M.  Ewald,  qui  le  traitait  d'anti-chrétien 
et  ne  l'appelait  plus  que  «  le  Baur  de  Tubingue  »  {der  Tûbingische 
Baur)y  avec  plus  de  modération  par  MM.  Lûcke,  WeitzeU  Lechler, 
Ulhom,  enfin  par  notre  éminent  compatriote,  M«  le  professeur  Reuss 
de  Strasbourg,  et  par  le  spirituel  M.  Karl  Hase  d*Iéna.  Baur  lut  tout, 
fit  son  profit  de  tout,  et,  sans  abandonner  son  point  de  vue,  U  vécut 
précisément  assez  pour  élaborer  lui-même  une  exposition  définitive 
de  ses  idées  sur  les  origines  et  l'histoire  de  l'église  chrétienne,  ex- 
poeitîon  contenue  dans  les  trois  volumes  qui  vont  surtout  nous  oc- 
cuper, et  qui  parurent  successivement.  11  mourut  au  moment  où  il 
venait  de  terminer  le  manuscrit  du  dernier  (1). 

C'est  à  ces  trois  volumes  que  nous  renverrions  les  personnes  ef- 
frayées du  catalogue  que  nous  venons  de  dérouler  et  qui  voudraient 
sans  trop  de  peine  connaître  l'homme  et  ses  idées.  Le  style  est 
d'une  beauté  sévère.  Les  expressions  hégéliennes,  dont  nous  avons 
dit  un  mot,  auxquelles  au  surplus  il  faut  s'habituer,  si  l'on  veut  lire 
des  ouvrages  de  science  allemande,  ne  réussissent  pas  à  l'obscurcir. 
D'une  égalité  soutenue,  d'une  simplicité  austère,  il  est  opulent  à 
force  de  pensée.  Toute  réserve  faite  sur  les  opinions  de  l'auteur,  il 
faut  admirer  cette  manière  ample,  magistrale,  de  traiter  l'histoire 
et  d'en  fouiller  les  arcanes  pour  en  faire  ressortir  les  lois  immua- 
bles et  nous  initier  à  la  vie  intime  des  générations  disparues,  ce  qui 
est  le  grand  art.  Baur  excelle  en  particulier  à  reconstituer  toute  une 
situation  au  moyen  de  documens  obscurs,  incomplets,  échappés  au 
cataclysme  du  moyen  âge,  à  peu  près  comme  le  paléontologiste  re- 
construit de  pied  en  cap  un  animal  dont  il  ne  reste  que  quelques 
08.  Les  deux  premiers  siècles  de  l'église  chrétienne,  si  confus,  si 
obscurs  jusqu'à  ces  derniers  temps,  nous  apparaissent  désormais 
avec  tous  leurs  reliefs,  leurs  contrastes,  avec  une  physionomie  gé- 
nérale à  laquelle  il  n'y  a  plus  guère  rien  à  changer.  On  en  jugera 
par  le  résumé  que  nous  essaierons  de  faire  de  cette  grande  théo- 
rie historique;  disons  toutefois  d'abord  en  quel  état  l'école  de  Tu- 
bingue  a  trouvé  le  problème  qu'elle  a  voulu  résoudre,  et  d'après 
quels  principes  elle  a  procédé. 

La  théologie  catholique  et  l'ancienne  théologie  protestante  ne 
différaient  pas  en  principe,  autant  qu'on  l'aurait  pu  croire,  quant  à 
la  manière  de  se  représenter  les  origines  du  christianisme.  Pour 

(1)  Depuis  que  ces  lignes  sont  écrites,  le  saviuit  H.  Zeller,  gendre  de  Baur,  a  publié, 
ea  te  serrant  des  manuscrits  laissés  par  le  vieux  professeur,  une  Histoire  de  VÉglise  au 
éix-nnÊoièfnë  siècle,  des  plus  remarquables,  et  nous  promet  l'apparition  prochaine  d*ua 
dernier  Tolume  consacré  à  la  réforme  et  aux  trois  derniers  siècles. 


Digitized  by 


Google 


110  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

toutes  deux,  rapparition  du  Christ  était  le  miracle  absolu,  le  mi- 
racle des  miracles.  Par  compassion  pour  Thumanité  déchue,  Dieu 
lui-même  avait  pris  notre  nature,  s'était  incarné  dans  le  sein  d'une 
Yierge-mère,  avait  souffert,  était  mort  humainement,  et,  après  avoir 
opéré  ce  qu'il  fallait  pour  la  rédemption  du  genre  humain,  il  avait 
laissé  à  des  apôtres  spécialement  choisis  le  soin  d'annoncer  au  monde 
entier  la  vérité  révélée,  en  leur  communiquant  le  pouvoir  surnaturel 
de  la  transmettre  infailliblement  et  pour  tous  les  temps. 

Jusque-là  les  deux  théologies  marchaient  assez  bien  d'accord.  La 
divergence  commençait  à  partir  du  moment  où  Ton  définissait  les- 
moyens  mis  en  œuvre  pour  réaliser  la  volonté  divine.  Comment  la 
personne  et  la  doctrine  de  l'homme-Dieu  devaient-elles  être  portées 
à  la  connaissance  de  l'humanité?  Par  l'église,  répondaient  les  théo- 
logiens catholiques,  par  l'église,  infaillible  dépositaire  de  la  pensée 
divine,  et  qui  était  déjà  constituée,  quand  le  Christ  quitta  la  terre, 
avec  saint  Pierre  pour  chef  visible  et  les  autres  apôtres  pour  coad- 
juteurs.  Leur  caractère  sacerdotal,  ainsi  que  leur  infaillibilité  reli- 
^euse,  ayant  été  transmis  par  une  voie  régulière  à  leurs  succes- 
seurs, c'est  le  sacerdoce  chrétien  qui  est  et  a  toujours  été  l'organe 
de  la  révélation,  le  vase  unique  de  l'immuable  tradition.  —  Il  n'y  a 
pas  de  sacerdoce  spécial  dans  la  nouvelle  alliance,  prétendaient  les 
protestans.  Sans  doute  les  apôtres  ont  reçu  le  Saint-Esprit  pour  en- 
seigner purement  et  fidèlement  la  vérité  religieuse;  mais  leur  privi- 
lège n'a  pas  été  étendu  aux  autres  chrétiens.  En  revanche,  poussés 
par  de  célestes  inspirations,  ils  ont  écrit,  et  les  livres,  grands  et 
petits,  qu'ils  ont  laissés  servent  pour  tous  les  temps  et  tous  les  lieux 
de  règle  à  la  croyance.  C'est  donc  la  Bible,  et  particulièrement  le 
Nouveau-Testament,  qu'il  faut  considérer  comme  la  source  unique 
et  infaillible  de  la  vérité. 

La  Bible  pour  les  uns,  l'église  pour  les  autres,  telles  étaient  donc 
les  deux  autorités  souveraines,  et  comme  les  dogmes  ont  aussi  leur 
logique,  il  en  résulta  que  des  deux  côtés  on  fut  conduit  à  pousser 
son  principe  à  sa  dernière  conséquence.  Pour  les  catholiques,  l'in- 
faillibilité de  l'église  s'identifia  toujours  plus  avec  celle  du  clergé  et 
surtout  avec  celle  de  la  papauté.  Pour  les  protestans,  la  Bible  re- 
vêtit un  caractère  tellement  miraculeux  que  les  points-voyelles  eux- 
mêmes,  introduits  par  les  rabbins  du  moyen  âge  dans  le  texte  hé- 
breu pour  en  facDiter  la  lecture ,  partagèrent  le  bénéfice  de  cette 
origine  céleste.  Comme  l'école  de  Tubingue  est  née  en  terre  protes- 
tante, nous  n'avons  pas  à  poursuivre  plus  longtemps  ce  parallèle. 
Signalons  seulement  un  dernier  point  sur  lequel  les  deux  grandes 
fractions  de  la  chrétienté  occidentale  se  rencontraient  encore. 

Que  les  apôtres  fussent  prêtres  et  en  état  de  transmettre  à  leurs 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   GHRISTUNISME.  111 

successeurs  leur  infaillibaité  doctiînale,  ou  bien  que  ce  privilège 
eût  été  borné  à  leurs  personnes,  il  était  certain,  dans  tous  les  cas, 
que  l'unité  de  la  doctrine  et  du  culte  avait  dû  régner  dans  l'église 
enseignée  et  dirigée  par  eux.  L'inspiration  miraculeuse  ne  pouvait 
avoir  dicté  à  l'un  le  contraire  de  ce  qu'elle  dictait  à  l'autre,  et  les 
erreurs,  les  schismes,  les  hérésies  étaient  nés  uniquement  du  refus 
de  se  soumettre  aux  décisions  apostoliques.  Rien  de  plus  simple,  à 
première  vue,  que  cette  marche  des  choses,  et  pourtant,  dès  que 
Ton  se  mettait  à  étudier  scientifiquement  l'histoire  des  trois  pre- 
miers âècles,  on  se  trouvait  en  face  de  ténèbres  tellement  opaques, 
il  y  avait  si  peu  de  rapports  entre  la  source  et  le  fleuve,  les  phéno- 
mènes et  les  principes,  les  points  débattus  et  les  sentimens  en  vi- 
gueur dans  cette  période  présentaient  une  telle  incohérence,  qu'il 
fallait  désespérer  d'en  dessiner  le  cours  avec  quelque  vraisemblance. 
L'unité  et  l'orthodoxie  supposées  de  l'église  apostolique  déroutaient 
d'avance  les  recherches. 

Au  XVI*  siècle,  plus  d'une  remarque  fort  peu  orthodoxe  à  ce  su- 
jet avait  été  faite  dans  le  camp  protestant;  mais  le  siècle  suivant, 
âècle  d'autorité  s'il  en  fut,  ne  poursuivit  pas  ces  premières  tenta- 
tives, et,  malgré  quelques  essais  isolés  d'émancipation,  il  fallut  at- 
tendre jusqu'à  la  fin  du  xviii*  siècle  l'heure  de  l'application  d'une 
libre  critique  aux  origines  du  christianisme.  Beaucoup  d'érudition, 
une  infatigable  ardeur,  une  médiocre  philosophie,  un  manque  de 
goût  complet  daps  l'appréciation  des  choses  religieuses,  tels  furent 
les  caractères  de  la  critique  allemande  de  la  fin  du  siècle  dernier  et 
des  premières  années  de  celui-ci.  On  n'admettait  plus  le  miracle,  et 
pourtant  on  voulait  conserver  l'autorité  suprême  du  livre  saint.  De 
là  des  tours  de  force  exégétiques  que  l'on  raconte  encore  aujour- 
d'hui dans  les  réunions  d'étudians.  C'était  l'époque  par  exemple  où 
l'on  affirmait  gravement  que  le  miracle  de  l'eau  changée  en  vin  à 
Cana  «e  réduisait  à  un  cadeau  inattendu  fait  par  le  Christ  à  des 
fiance  pauvres,  et  où  l'on  expliquait  sa  résurrection  apparente  par 
une  mort  non  moins  apparente.  Qu'était  devenu  le  Seigneur  après 
cela?  On  ne  savait  trop  :  il  paraissait  seulement  que  saint  Paul  l'a- 
vait encore  rencontré,  quelques  années  après,  sur  le  chemin  de 
Damas,  etc.  Schleiermacher  et  le  romantisme  naissant  rendirent  un 
éclatant  service  à  la  science  religieuse  en  éliminant  avec  le  dédain 
qu'elles  méritaient  ces  ridicules  explications.  Disons  pourtant  que  le 
travail  prodigieux  de  recherches  patientes  et  minutieuses  qui  accom- 
pagnait ces  puériles  hypothèses  portait  déjà  de  meilleurs  fruits.  La 
critique  devenait  plus  méthodique  et  plus  sévère;  le  sens  de  l'anti- 
quité se  formait.  On  comparait  avec  d'anciens  manuscrits  récemment 
découverts,  ou  plus  soigneusement  explorés  qu'auparavant,  le  texte 


Digitized  by 


Google 


112  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

reçu  des  livres  saints,  et  les  variantes,  dont  quelques-unes  avaient 
une  grande  importance ,  se  comptaient  par  milliers.  On  conçoit  le 
coup  porté  par  une  telle  expérience  à  la  vieille  théorie.  Si  Je  texte  est 
miraculeusement  inspiré,  quelle  est  la  leçon  miraculeuse?  On  s'aper- 
cevait des  étroites  ressemblances,  jointes  à  d'étonnantes  différences, 
que  présentaient  les  trois  premiers  évangiles,  et  le  quatrième,  celui 
de  Jean,  commençait  à  provoquer  des  doutes  sérieux  sur  son  au- 
thenticité apostolique.  On  établissait  que  la  tradition  orale  des  évé- 
nemens  de  l'histoire  évangélique  en  avait  dû  précéder  pendant  un 
temps  assez  long  la  rédaction  canonique  et  agir  fortement  siu*  cette 
rédaction  elle-même.  On  avait  saisi  la  nature  et  le  mode  de  forma- 
tion des  mythes  antiques,  et  Ton  ne  pouvait  se  dissimuler  que  la 
Bible  renfermait  aussi  des  élémens  mythiques.  Les  savans  étaient 
d'accord  pour  affirmer  que  l'épitre  aux  Hébreux  ne  pouvait  avoir 
saint  Paul  pour  auteur,  et  que  la  seconde  épître  de  Pierre  ne  pou- 
vait non  plus  être  attribuée  à  l'apôtre  dont  elle  portait  le  nom.  On 
voyait,  à  n'en  pouvoir  douter,  que  la  liste  des  livres  saints  n'avait  été 
arrêtée  définitivement  qu'assez  tard,  au  v«  siècle,  et  qu'auparavant 
il  y  avait  eu  des  fluctuations  nombreuses  au  sujet  de  livres  qui  n'y 
étaient  pas  alors,  ou  qui  n'y  sont  plus  aujoiu-d'hui.  Bien  plus,  une 
connaissance  croissante  de  l'antiquité  apprenait  combien  on  avait 
tort  d'attacher  une  grande  importance  aux  témoignages  historiques 
et  même  aux  déclarations  des  auteurs  sur  l'authenticité  des  anciens 
documens.  Il  était  trop  visible  que  le  sentiment  de.la  propriété  lit- 
téraire était  alors  à  peu  près  inconnu,  que  le  nombre  des  pseudépî- 
graphes,  c'est-à-dire  des  ouvrages  parus  sous  un  nom  d'emprunt, 
était  énorme,  qu'un  écrivain  de  ce  temps-là,  désireux,  non  pas  de 
se  faire  une  réputation,  mais  de  propager  ou  de  défendre  ses  idées 
favorites,  inscrivait  sans  le  moindre  scrupule  le  nom  d'un  auteur 
faisant  autorité  en  tête  de  sa  propre  composition,  et  s'imposait 
même  rarement  la  peine  de  donner  de  la  vraisemblance  à  sa  fraude 
innocente.  Il  en  résultait  qu'une  foule  de  documens  perdaient  leur 
date  convenue,  et  ne  pouvaient  plus  servir  de  base  solide  à  l'his- 
toire. 

En  un  mot,  toute  la  vieille  théorie  était  en  désarroi,  et  malheu- 
reusement aucune  vue  d'ensemble,  aucun  système  historique  logi- 
quement coordonné  ne  lui  était  substitué.  La  religion  chrétienne,  en 
soi  fort  indépendante  de  ces  discussions  critiques,  ne  souffrait  réel- 
lement point  de  cette  dissolution  continue  de  l'ancienne  théologie. 
Schleiermacher  avait  même  tiré  des  données  pures  de  la  conscience 
chrétienne  une  doctrme  complète  d'une  élévation  et  d'un  spiritua- 
lisme admirables.  Néanmoins  la  science  chrétieinne  était  dans  une 
position  qu'elle  ne  pouvait  longtemps  accepter.  A  la  place  d'une 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTUMSME.  •      113 

théorie  reconnue  défectaeuse,  mais  positive  et  claire,  il  y  avait  un 
chaos  de  faits  constatés  et  démontrés  sans  doute,  mais  un  chaos. 
C'est  à  quoi  l'esprit  humain  ne  se  résigne  jamais  longtemps. 

Ce  fut  la  force  et  ce  sera  toujours  le  mérite  du  docteur  Strauss 
d'avoir  le  premier  tenté  une  explication  systématique  des  origines 
du  christianisme.  Sa  faiblesse  fut  de  leur  appliquer  trop  hâtivement, 
en  dehors  des  conditions  de  l'histoire  réelle,  sans  tenir  compte  de 
tontes  les  données  du  problème,  une  théorie  qui  pouvait  séduire 
dans  un  temps  où  l'hégélianisme  passait  pour  la  loi  et  les  prophètes 
du  monde  moderne,  mais  qui  devait  laisser  la  raison  mécontente 
aussi  bien  que  froisser  le  sentiment  religieux  à  parth:  du  moment 
où  le  prestige  du  système  aurait  baissé.  Le  malheur  de  Thégélia- 
nisme  absolu,  quand  on  l'applique  rigoureusement  à  l'histoire,  c'est 
de  volatiliser  les  personnes  vivantes  et  les  faits  concrets  pour  les 
ramener  à  un  petit  nombre  d'êtres  abstraits  sans  os  ni  chah*,  qui 
voltigent  en  l'air  sans  jamais  toucher  le  sol  du  bout  des  pieds.  Le 
christianisme  était  donc  un  mouvement  impersonnel  des  esprits 
juifs  et  païens;  l'histoire  évangélique  était,  à  fort  peu  d'exceptions 
près,  une  série  de  mythes  dont  il  fallait  se  borner  à  dégager  l'idée 
essentielle,  mais  sans  se  préoccuper  de  la  réalité  même  du  mythe, 
et  en  véritable  hégélien,  brisant  l'une  contre  l'autre  la  vieille  ortho- 
doxie et  le  rationalisme,  le  docteur  souabe  élevait  sur  les  débris  de 
Fancienne  antithèse  sa  hautaine  et  impitoyable  négation. 

Bn  France,  on  est  assez  enclin  à  croire  que  M.  Strauss  représente 
le  point  d'arrivée  de  la  critique  religieuse  allemande.  La  réalité  est 
pourtant  que  cette  critique,  fortement  secouée  par  lui,  il  est  vrai, 
et  ayant  eu  besoin  de  quelque  temps  pour  se  reconnaître,  a  continué 
à  se  développer  dans  un  sens  qu'il  n'avait  pas  prévu,  et  que  son 
Êuneux  ouvrage  sur  la  Vie  de  Jésus  est  considéré  généralement  au- 
jourd'hui comme  une  tentative  manquée.  L'histoire  réelle  a  re- 
gimbé contre  cet  effort  avec  une  indomptable  puissance.  Non-seu- 
lement on  pouvait  avec  le  docteur  Ullmann ,  en  partant  du  fait  pur 
et  ample,  incontestable  et  incontesté,  que  «  l'église  chrétienne  a 
été  fondée  par  un  Juif  crucifié ,  »  afiSrmer  par  voie  d'induction  les 
traits  essentiels  de  l'histoire  évangélique;  mais  une  personnalité  con- 
crète et  palpable  comme  celle  de  l'apôtre  Paul,  ses  principales  épttres 
tout  agitées  des  luttes  et  des  controverses  qui  passionnaient  l'église 
apostolique,  le  conflit  des  tendances  pauliniennes  et  judmsantes  au 
premier  et  au  second  siècle,  toutes  ces  importantes  données  du  pro- 
blème, que  M.  Strauss  avait  comparativement  négligées,  supposaient 
à  l'origine  de  l'égUse  des  êtres  bien  autrement  réels  que  les  sil- 
houettes nuageuses  de  la  légende  et  du  mythe.  Avant  lui,  on  ne  com- 
prenait pas  comment  l'histoire  des  trois  premiers  siècles  pouvait  être 

VOMI  XLT.  8 


Digitized  by 


Google 


lia       •  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

si  vague,  si  incohérente,  quand  son  point  de  départ  était  si  ferme,  si 
arrêté.  Apre?  lui  et  à  mesure  que  le  jour  se  faisait  dans  cette  énig- 
matique  période,  il  n'était  pas  plus  facile  de  comprendre  comment 
des  faits  aussi  compactes,  aussi  vivans  que  ceux  que  l'on  voyait  se 
dessiner  de  plus  en  plus  nettement  sur  ce  fond  obscur,  pouvaient  re- 
poser sur  .un  terrain  aussi  fluide,  aussi  vaporeux  que  son  Christ  im- 
personnel. 

Tel  était  l'état  de  la  question  quand  les  travaux  de  l'école  de  Tu- 
bingue  commencèrent  à  attirer  l'attention  des  théologiens  allemands. 
Il  y  avait  tout  un  édifice  historique  à  élever.  Quelle  méthode  suivre 
pour  coordonner  les  observations  et  les  découvertes  que  la  critique 
religieuse  avait  amoncelées  ?  La  philosophie  hégélienne  avait  raison 
de  dire  que  l'histoire  aussi  a  sa  logique ,  l'histoire  des  idées  reli- 
gieuses comme  toutes  les  autres.  Si  donc  on  pouvait  trouver  par  la 
voie  historique  ordinaire  un  ou  deux  points  de  repère  incontestables, 
absolument  certains,  il  n'y  avait  plus  qu'à  combiner  logiquement 
les  matériaux  encore  disséminés,  de  telle  manière  que  la  pensée  pût 
les  relier  sans  contradiction  aux  pierres  angulaires  déjà  posées. 
D'avance  on  devait  présumer  que  l'esprit  humain  avait  été  fidèle  à 
ses  lois  constitutives  dans  les  premiers  siècles  de  l'église  chrétienne. 
Par  conséquent,  si  l'on  parvenait  à  organiser  la  masse  des  faits  iso- 
lés de  manière  à  en  former  un  tout  proportionné,  naturel,  satis- 
faisant l'esprit,  la  réussite  même  de  l'opération  devait  fournir  la 
preuve  qu'on  avait  retrouvé  la  vérité  historique. 

Eh  bien  !  les  deux  points  de  repère,  les  deux  faits  qui  dominent 
avec  évidence  le  développement  religieux  des  deux  premiers  siècles 
sont  trouvés.  Le  premier,  c'est  qu'à  la  fin  du  second  siècle,  au 
temps  d'Irénée,  de  TertuUien,  de  Clément  d'Alexandrie,  il  existe 
une  église  catholique  organisée,  répandue  dans  toutes  les  provinces 
de  l'empire  et  même  au-delà,  une  ou  du  moins  croyant  l'être  dans 
sa  doctrine  et  sa  discipline,  dirigée  par  des  évêques  en  possession 
d'une  règle  de  foi  assez  semblable  à  celle  que  nous  appelons  aujour- 
d'hui le  symbole  des  apôtres,  se  disant  par  conséquent  attachée  à 
l'enseignement  apostolique  tel  que  les  apôtres  sont  censés  l'avoir 
transmis  d'un  commun  accord  aux  églises  locales  qu'ils  ont  fon- 
dées. —  Le  second,  c'est  que,  si  nous  revenons  au  milieu  du  pre- 
mier siècle,  la  situation  est  tout  autre.  L'église  apostolique,  la  so- 
ciété chrétienne  du  temps  des  apôtres,  est  agitée  par  de  graves 
dissensions,  l'unité  de  doctrine  n'existe  nullement,  et  les  partis  en 
lutte  s'opposent  mutuellement  des  noms  d'apôtres  dans  leurs  vio- 
lentes controverses.  La  dispute  roule  à  cette  époque  sur  les  rapports 
du  christianisme  avec  le  judsusme.  Les  uns,  disciples  et  partisans  de 
l'apôtre  Paul,  disent  qu'il  faut  rompre  complètement  avec  la  loi  juive 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  115 

et  ne  plus  avoir  égard  à  ses  institutions  vieillies  ni  à  ses  prétentions 
exclusives;  les  autres  veulent  au  contraire  que,  pour  devenir  chré- 
tien, on  commence  par  se  faire  juif,  que  Ton  se  soumette  à  toutes 
les  conditions  légales  et  rituelles  du  judaïsme,  et  abritent  leurs  exi- 
gences sous  les  noms  vénérés  de  Pierre,  de  Jean  et  de  Jacques. 

Révoquera-t-on  en  doute,  dans  l'intérêt  de  la  tradition  convenue, 
cet  état  de  lutte  acharnée  dans  Téglise  apostolique?  L'école  de  Tu- 
bingue  répond  que  les  faits  sont  patens,  que  les  épltres  de  Paul  en 
fournissent  d'irrécusables  preuves ,  qu'il  y  eut  entre  lui  et  saint 
Pierre  une  discussion  acerbe,  publique,  dans  la  ville  d'Antioche,  où 
ils  s'étaient  rencontrés;  qu'en  Galatie,  àCorinthe,  à  Éphèse,  à  Rome, 
partout  l'apôtre  des  gentils  rencontra  des  adversaires  passionnés 
contre  lesquels  il  fut  forcé  de  défendre  la  légitimité  de  sa  mission, 
la  vérité  de  sa  doctrine,  et  qui  invoquaient  contre  lui  l'autorité  des 
apôtres  de  Jérusalem.  Le  livre  des  Actes  lui-même,  dont  on  serait 
tenté  d'alléguer  la  tendance  conciliante  en  preuve  du  contraire,  de- 
vient un  argument  de  plus,  dès  qu'on  s'aperçoit,  et  cela  n'est  pas 
difficile,  du  parti-pris  de  l'auteur,  qui  cherche  à  ensevelir  dans 
Foubli,  en  les  atténuant  de  son  mieux ,  des  divisions  aussi  pénibles 
qu'incompréhensibles  pour  les  chrétiens  d'une  autre  génération. 

Ces  deux  faits  une  fois  reconnus,  le  problème  à  résoudre  est  déjà 
bien  simplifié.  Il  faut  suivre,  en  s' appuyant  sur  des  documens 
éclairés  d'un  jour  tout  nouveau  par  leur  rapport  avec  cette  contro- 
verse primitive,  la  ligne  qui  mène  de  cette  controverse  à  l'unité  ca- 
tholique telle  qu'elle  se  réalise  à  la  fin  du  ii^  siècle.  Les  questions 
d'authenticité  sont  éliminées.  Il  importe  peu  de  savoir  quel  est  l'au- 
teur réel  d'un  document  quelconque  :  ce  qui  importe,  c'est  de  sa- 
voir ce  que  ce  document  contient,  les  principes  dont  il  part,  le  but 
auquel  il  vise,  l'intérêt  qui  l'a  dicté,  et  de  le  caser  à  la  place  qui  lui 
revient  logiquement  dans  cette  dialectique  deux  fois  séculaire,  à 
peu  près  comme  dans  un  jeu  de  patience  dont  les  principales  figures . 
sont  déjà  dessinées  on  fait  coïncider  les  morceaux  encore  isolés  en 
recherchant  leur  rapport  avec  les  angles  rentrans  ou  sortans  du  des- 
sin déjà  formé.  Cela  fait,  on  aura  une  connaissance  claire  et  positive 
du  II*  siècle  et  de  la  seconde  partie  du  premier.  C'est  ce  qui  per- 
mettra de  s'orienter  avec  assurance,  en  prolongeant  les  lignes  :  en 
arrière,  du  côté  des  origines  proprement  dites  de  l'église,  car  cette 
division  des  premiers  chrétiens  en  deux  camps  a  dû  avoir  sa  raison 
d'être  dans  les  conditions  mêmes  de  l'apparition  du  christianisme  ; 
—  en  avant,  du  côté  de  la  victoire  que  l'église  du  commencement 
du  1?^  siècle  doit  remporter  sur  le  monde  païen. 

C'est  par  cette  voie  que  l'école  de  Tubingue  se  flatte  d'avoir  re- 
constitué l'histoire  positive  du  christianisme  primitif.  Lorsque  le 


Digitized  by 


Google 


116  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

passage  de  Constantin  au  christianisme  aura  consacré  le  triomphe 
de  Téglise,  la  même  méthode  philosophique  servira  à  démêler,  dans 
la  nature  de  cette  victoire,  au  fond  partielle,  les  germes  d'une  nou- 
velle série  d'oppositions  dans  laquelle  le  principe  chrétien  originel 
déploiera  successivement  l'inépuisable  richesse  de  son  contenu.  En 
un  mot,  la  théorie  de  Tubingue  est  le  premier  grand  essai  d'une 
philosophie  de  l'histoire  de  l'église. 

Nous  venons  d'indiquer  l'idée  qui  domine  les  recherches  de  Té- 
cole  ;  il  reste  maintenant  à  voir  comment  les  théologiens  de  Tubin- 
gue l'ont  appliquée  à  l'œuvre  proprement  dite  du  Christ,  aux  con- 
troverses de  la  génération  apostolique  et  à  la  formation  de  l'unité 
catholique  primitive. 

IL 

Il  s'agit  avant  tout  de  préciser  nettement  le  point  de  départ  et  le 
principe  essentiel  du  christianisme. 

Son  origine  est  nationale  et  personnelle  :  il  est  né  au  sein  du 
peuple  juif  et  dans  la  conscience  vraiment  divine  de  celui  en  qui 
s'est  accompli  le  meilleur  de  la  loi  et  des  prophètes  ;  mais  par  son 
principe  il  ne  tardera  pas  à  rencontrer  une  opposition  aussi  violente 
de  la  part  des  Juifs  que  de  la  part  des  païens,  et  c'est  à  son  caractère 
foncièrement  universaliste  qu'il  devra  cet  antagonisme.  Non-seule- 
ment il  est  monothéiste,  par  cela  même  anti-païen,  mais  encore  il 
prétend  s'élever  au-dessus  de  la  nationalité,  ce  principe  suprême  de 
l'ancien  monde,  qui  ne  soupçonna  jamais  ce  que  nous  entendons  par 
l'humanité,  et,  pour  réaliser  sa  prétention,  il  viendra  se  heurter 
contre  son  propre  berceau,  où  l'on  considère  la  religion  comme 
identique  avec  la  patrie.  *  Permis  au  psâen  d'embrasser  la  religion 
des  Juifs,  mais  il  ne  le  peut  pas  sans  se  faire  en  même  temps  natu- 
raliser Juif. 

Le  principe  essentiel  du  christianisme  doit  donc  avoir  été  tel  que 
l'universalisme  religieux  absolu  en  soit  la  conséquence  immédiate. 
Autrement  ses  luttes  des  premiers  jours  seraient  incompréhensibles. 
Et  comme  dans  toute  antithèse  marchant  vers  sa  solution  il  y  a  des 
moyens  termes  qui  amènent  et  expliquent  la  conciliation  des  prin- 
cipes opposés,  comme  c'est  l'universalisme  qui  a  vaincu,  il  faut 
chercher  dans  l'état  général  des  esprits  aux  premiers  siècles  de  notre 
ère  les  aspirations  et  les  tendances  qui,  sans  supprimer  encore  les 
élémens  hostiles,  favorisaient  d'avance  l'éclosion  d'une  religion  uni- 
versaliste au  sein  de  l'humanité. 

Depuis  longtemps  déjà,  ceux  même  qui  pensent  que  la  religion 
chrétienne  est  une  intercalation  miraculeuse  dans  le  développement 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  117 

naturel  des  choses  humaines  ont  reconnu  qu'elle  trouva,  quand 
elle  naquit,  un  monde  préparé  à  la  recevoir.  De  vagues  attentes, 
des  frémissemens  mystérieux,  je  ne  sais  quel  recueillement  succé- 
dant aux  tempêtes  qui  avaient  précédé  l'établissement  de  l'empire, 
le  coucher  mélancolique  des  vieilles  croyances  et  des  divinités  de  la 
nature,  tout  cela  a  été  cent  fois  constaté,  décrit,  étudié  par  les  his- 
toriens et  chanté  par  les  poètes  : 

Dans  Virgile  parfois. 

Le  Yen  porte  à  sa  cime  une  lueur  étrange. 

Mais  sans  contester  ces  appréciations  poétiques  de  la  situation, 
l'historien  sévère,  qui  cherche  des  lignes  précises  dans  le  mouve- 
ment général,  discerne  certains  grands  traits  qui  sont  autant  de 
prophéties  d'un  nouvel  ordre  de  choses  qui  va  naître.  D'abord  il 
faut  que,  sinon  l'idée  réfléchie,  du  moins  le  sentiment  de  l'huma- 
nité se  dégage  dans  la  conscience  humaine,  et  c'est  à  l'action  com- 
binée de  la  Grèce  et  de  Rome  que  cela  sera  dû.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment parce  que  la  philosophie  grecque  a  ruiné  la  foi  mythologique 
(peut-être  serait-il  tout  aussi  vrai  de  dire  qu'elle  est  née  eUe-mème  de 
la  décadence  déjà  bien  avancée  de  cette  foi)  qu'elle  a  frayé  la  voie  à 
rÉvangile,  c'est  bien  plus  encore  parce  que,  depuis  Platon  et  Aristote 
et  malgré  eux,  revenant  ainsi  au  principe  même  de  l'enseignement 
socratique,  cette  philosophie  a  concentré  de  préférence  ses  eiforts  sur 
l'homme  en  lui-même,  sa  nature,  ses  besoins,  sa  destinée.  Quels  sont, 
au  moment  de  l'apparition  du  christianisme,  les  systèmes  populaires 
et  puissans?  C'est  le  stoïcisme  et  l'épicurisme,  dont  la  tendance  com- 
mune, malgré  leurs  différences  radicales,  est  la  recherche  du  souve- 
rain bien.  C'est  donc  l'élément  éthique,  c'est  l'homme  en  lui-même 
qui  attire  les  méditations  des  penseurs.  La  philosophie  la  plus  res- 
pectable de  cette  période,  celle  qui  est  représentée  par  Cicéron, 
Sénëque,  Épictète,  Marc-Aurèle,  est  un  stoïcisme  passablement 
éclectique,  mais  avant  tout  moral.  A  chaque  instant,  la  morale  phi- 
losophique et  la  morale  chrétienne  se  rencontrent  sans  s'en  douter. 
Sënèque  par  exemple  a  déjà  des  pages  de  morale  toute  chrétienne, 
et  c'est  ce  qui  a  donné  une  certaine  apparence  à  la  tradition,  d'ail- 
leurs insoutenable,  de  ses  rapports  avec  saint  Paul.  Baur  a  fait  à 
ce  sujet  les  rapprochemens  les  plus  curieux.  Au  preiçier  abord,  il  y 
a  quelque  chose  de  paradoxal  à  prétendre  que  l'épicurisme  a  aussi 
préparé  les  esprits  au  christianisme.  Pourtant,  par  cela  même  qu'il 
ramène  l'homme  à  son  être  intérieur  et  le  force  ainsi  de  réfléchir 
sur  sa  nature  essentielle,  il  ouvre  la  porte  à  une  religion  qui  débute 
par  dire,  non  pas  au  Juif,  au  Grec,  au  Romain,  au  Gaulois,  mais  à 
V homme  :  Rentre  en  toi-même! 


Digitized  by 


Google 


118  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

C'est  rhomme  en  effet,  Thomme  dans  toute  la  généralité  de  ce 
mot,  qui  se  lève  aux  premiers  siècles  de  notre  ère  sur  les  débris 
des  nationalités.  Et  faut-il  donc  indiquer  ici  le  terrible  marteau  qui 
les  a  pulvérisées?  Rome  a  tué  partout  la  patrie.  Courbés  sous  le 
même  joug,  les  peuples  ne  peuvent  plus  s'opposer  le  dédain  su- 
perbe qui  les  séparait  autrefois  en  autant  de  mondes  à  part.  Il  n'a 
pas  moins  fallu  que  cette  universelle  humiliation  pour  maintenir 
si  longtemps  l'empire  romain  malgré  tout  ce  qui  aurait  dû  le  dis- 
soudre. Des  nationalités  opprimées  se  révoltent  à  la  longue;  mais 
encore  faut-il  que  le  feu  de  l'esprit  national  couve  sous  les  cendres 
de  la  liberté  perdue,  et  ce  feu  était  éteint  partout,  excepté  chez  les 
Juifs  et  les  Romains  proprement  dits.  C'était  encore  une  grande 
chose  alors  que  de  pouvoir  s'écrier  :  civis  romarins  I  Et  pourtant, 
juste  punition  de  la  tyrannie  romaine,  la  politique  impériale  se 
voyait  forcée  de  répandre  de  plus  en  plus  ce  titre  glorieux  parmi 
les  peuples  vaincus,  et  l'on  voyait  déjà  poindre  le  jour  où  le  droit 
de  cité  romaine,  étant  accordé  à  tous,  n'appartiendrait  plus  à  per- 
sonne. Heureusement  l'homme  restait,  et  c'était  assez,  c'était  tout. 

Quant  au  judaïsme,  par  sa  grande  idée  monothéiste,  il  pouvait 
prétendre  à  l'universalité;  mais  par  son  culte,  par  sa  loi,  il  ne  le 
pouvait  pas  et  n'était  qu'une  religion  nationale  comme  les  autres. 
Cependant  le  judaïsme  commençait  aussi  à  s'ouvrir  à  l'esprit  du 
temps  nouveau.  Déjà  le  judaïsme  alexandrin,  sous  le  manteau  com* 
plaisant  de  l'allégorie,  avait  éprouvé  le  besoin  de  concilier  Moïse  et 
Platon.  Les  thérapeutes  avaient  leurs  analogues  et  peut-être  leurs 
imitateurs  chez  les  esséniens  de  Palestine,  et  bien  qu'il  faille  reje- 
ter au  nombre  des  hypothèses  les  plus  creuses  celle  qui  voit  dans  le 
christianisme  un  enfant  de  l'essénisme,  bien  qu'il  n'y  ait  rien  de 
commun  entre  l'esprit  monacal,  formaliste,  ésotérique  des  céno- 
bites de  la  Mer -Morte  et  le  spiritualisme  plein  d'initiative  et  de 
largeur,  ouvert  à  tous,  démocratique  dans  le  meilleur  sens  du  mot, 
de  l'Évangile  primitif,  il  faut  reconnaître  que,  par  la  pureté  de  sa 
morale,  l'essénisme,  dont  l'influence  était  alors  répandue  dans  les 
diverses  classes  de  la  société  juive,  faisait  en  Judée  ce  que  la  philo- 
sophie faisait  en  Europe  :  il  ramenait  l'homme  à  lui-même  et  éle- 
vait la  question  morale  au  premier  rang. 

Le  christianisme  naissant  se  montre  donc  à  nous  comme  l'unité 
naturelle  vers  laquelle  convergent  les  lignes  supérieures  du  monde 
contemporain  de  son  origine.  Ses  amis  et  ses  adversaires  se  sont 
donné  bien  de  la  peine,  ceux-ci  pour  fouiller  dans  les  annales  des 
religions  et  des  philosophies  antiques,  afin  de  prouver  qu'il  n'a  rien 
appris  de  nouveau  à  l'humanité,  et  que  ses  plus  beaux  préceptes, 
ses  enseignemens  les  plus  élevés  étaient  déjà  formulés  dans  les 


Digitized  by 


Google 


LES  ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  119 

sanctuaires  de  la  Grèce,  dans  les  hypogées  de  FÉgypte,  dans  les 
soutras  du  bouddhisme  et  môme  dans  les  leçons  d'un  Confucius; 
ceux-là  pour  nier  ou  pour  atténuer  autant  que  possible  la  valeur  de 
ces  rapprochemens  souvent  un  peu  forcés.  Peines  inutiles!  la  gloire 
du  christianisme,  c'est  d'avoir  fait  une  gerbe  éblouissante  des  lueurs 
disséminées,  inaperçues,  qui  serpentaient  au  fond  des  traditions 
antiques,  c'est  d'être  la  religion  des  religions,  et  toute  sa  défense 
contre  le  judaïsme  et  le  paganisme  devrait  se  réduire  à  ceci,  que  ce 
qui  est  divin  dans  ces  deux  grandes  formes  religieuses  est  précisé- 
ment ce  qui  s'y  trouve  de  chrétien. 

Quel  sera  en  lui-même  ce  principe  du  christianisme,  universa- 
liste,  contenant  en  germe  ou  pouvant  attirer  à  lui  les  élémens  reli- 
gieux les  plus  purs  de  la  conscience  humaine?  Déjà  nous  pouvons 
poser  en  fait  qu'il  doit  se  trouver  dans  l'homme  lui-même,  par  cela 
seul  qu'il  est  homme,  abstraction  faite  de  la  race,  de  la  nationalité, 
du  rite,  de  la  tradition  ambiante;  mais  c'est  ici  qu'il  faut  consulter 
les  documens  historiques  où  l'on  peut  étudier  l'œuvre  et  la  personne 
de  son  fondateur,  c'est  ici  que  se  présente  la  question  des  Évangiles, 

C'est  aussi  le  point  où  la  critique  de  Tubingue  tranche,  si  j'ose 
ainsi  parler,  en  pleine  chair.  Elle  commence  par  éliminer,  en  tant 
que  source  historique,  le  quatrième  évangile,  celui  qui  est  attribué 
à  l'apôtre  Jean  et  qui  débute  par  la  fameuse  théorie  du  Verbe  divin 
devenant  homme  en  Jésus-Christ,  après  avoir  pénétré  la  nature  et  la 
conscience.  Elle  prétend  que  la  notion  métaphysique  du  Verbe  n'a 
pu  être  appliquée  à  la  personne  humaine  du  Christ  qu'après  un  long 
temps  de  réflexion  philosophique  et  religieuse,  qu'une  pareille 
théorie  est  inimaginable  dans  la  pensée  de  l'humble  pêcheur  de 
Bethsaîda,  qui  avait  senti  battre  le  cœur  humain  du  mattre  lors  du 
souper  funèbre,  et  que  la  transfiguration  de  l'histoire  du  Christ  sous 
l'influence  de  ce  dogme  théologique  est  trop  visible  pour  qu'on 
cherche,  dans  l'évangile  qui  en  provient,  une  image  authentique  et 
réelle  du  Christ  historique.  De  plus  cet  évangile,  par  sa  manière  de 
parler  du  judaïsme  et  de  la  loi,  est  d'un  siècle  en  avant  des  contro- 
verses contemporaines  des  apôtres.  Restent  donc  les  trois  premiers, 
req)ectîvement  attribués  à  Matthieu,  Marc  et  Luc.  Ceux-ci  portent 
à  un  bien  plus  haut  degré  la  marque  de  la  réalité.  Lors  même  que 
la  légende  pieuse  vient  souvent  s'y  mêler  à  l'histobe,  c'est  bien  là 
le  Christ  populah'e,  tel  qu'il  apparut  aux  Juifs  de  Galilée,  doux  et 
vaiUant,  mélancolique  et  ardent,  semblable  à  nous  en  toute  chose, 
sauf  qu'il  ne  péchait  pas;  mais  toutes  les  parties  de  ces  évangiles 
ne  présentent  pas  le  même  degré  d'originalité.  En  les  comparant, 
on  peut  arriver  au  tuf  primitif,  au-dessous  duquel  il  n'y  a  plus  à 
descendre.  L'évangile  de  Luc  a  une  couleur  paulinienne  très  pro- 


Digitized  by 


Google 


120  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

noncée,  c'est-à-dire  que  son  auteur  a  écrit  sous  l'influence  des  idées 
particulières  à  l'apôtre  Paul.  Celui  de  Marc  doit  être  un  abrégé  du 
premier  et  du  troisième.  Reste  donc  celui  de  Matthieu,  dans  lequel 
on  peut  distinguer  une  collection ,  originairement  indépendante  du 
reste  du  livre,  d'enseignemens  du  Christ  en  personne  rédigés  par 
un  de  ses  apôtres.  Ainsi  se  confirmerait  la  très  vieille  tradition  trans- 
mise par  un  écrivain  d'Asie-Mineure  du  commencement  du  ii"  siècle, 
et  qui  disait,  sans  qu'on  ait  su  pendant  bien  longtemps  ce  que  cela 
signifiait,  que  «  l'apôtre  Matthieu  avait  écrit  en  hébreu  une  collec- 
tion de  paroles  sentencieuses  (^oyia)  du  Seigneur.  »  Voilà  le  terrain 
solide  sur  lequel  on  peut  s'orienter  pour  redescendre  le  cours  de 
l'histoire  évangélique. 

Du  reste,  même  en  se  bornant  à  cette  collection  primordiale,  on 
obtient  déjà  une  idée  très  claire  et  très  complète  de  l'enseignement 
personnel  du  Christ.  Le  sermon  sur  la  montagne,  qui  en  fait  partie, 
le  contient  tout  entier  en  germe,  et  dans  quelques-unes  de  ses  ap- 
plications les  plus  importantes.  C'est  là  que  l'on  voit  combien  était 
strictement  spiritualiste  et  intérieure  la  religion  telle  que  Jésus  la 
comprenait  et  la  réalisait  lui-même.  Avant  tout,  la  disposition  pieuse, 
la  sincérité  de  l'intention  religieuse,  l'élan  désintéressé  vers  Dieu, 
voilà  la  religion  qui  sauve.  La  faim  et  la  soif  de  la  justice  ou  de  la 
perfection,  par  conséquent  l'humilité  devant  Dieu  et  la  compassion 
tendre,  miséricordieuse  pour  les  hommes,  voilà  la  porte  du  royaume 
des  cieux.  C'est  par  cette  dernière  expression  que  Jésus  désignait 
habituellement  l'état  de  perfection  idéale  vers  lequel  il  faut  que 
l'humanité  et  l'individu  se  dirigent.  Rien  donc  de  métaphysique,  ni 
de  rituel,  ni  de  sacerdotal  dans  cette  religion  si  simple  dans  son 
expression,  si  riche  dans  sa  simplicité.  Jésus  n'enseigne  pas  une 
conception  philosophique  de  Dieu,  il  en  donne  plutôt  un  sentiment, 
celui  de  la  confiance  filiale  dans  le  père  céleste,  car  c'est  le  père, 
et  non  pas  le  Dieu  terrible,  que  le  cœur  pur  contemple,  que  le 
cœur  repentant  retrouve  au  fond  de  la  conscience  comme  au  fond 
des  cieux.  Quelque  bas  et  infirme  que  l'homme  s'estime  quand  il 
s'examine  sans  complaisance,  il  doit  donc  obéir  à  l'impulsion  qui 
lui  ordonne  de  devenir  parfait  comme  Dieu,  et  l'amour  infini,  l'a- 
mour de  Dieu  avec  son  inséparable  corollaire,  l'amour  des  hommes, 
telle  est  l'expression  complète  et  définitive  de  la  religion  du  Fils 
de  l'homme. 

Gomme  on  le  voit,  tout  ici  est  purement  intérieur,  strictement 
humain.  Juif  et  païen,  savant  ou  ignorant,  avec  ou  sans  rites,  qui- 
conque est  homme  est  en  état  de  réaliser  cette  religion  humaine. 
On  ne  peut  même  pas  dire  qu'il  y  ait  encore  de  dogme  arrêté.  Sauf 
l'unité  de  Dieu  et  sa  spiritualité,  il  règne  dans  cette  doctrme  une 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  121 

iodétermlûatiofi  dogmatique,  qui,  bien  loin  d*être  une  cause  de 
faiblesse,  est  plutôt  un  gage  d'avenir  et  dans  laquelle  se  complaît 
le  sentiment  religieux  qui,  aimant  Tinfini,  se  trouve  tôt  ou  tard 
mal  à  Taise  dans  des  cadres  trop  nettement  dessinés.  Que  de  théo- 
logies, que  de  doctrines,  que  d'églises  différentes  pourront  se  com- 
battre, se  succéder,  naître  et  disparaître  en  laissant  intacte  cette 
moelle  du  christianisme!  Cependant,  au  point  de  vue  pratique, 
d'innombrables  conséquences  découlent  immédiatement  de  ces  ad- 
mirables principes.  11  est  clair  que  le  Samaritain  hérétique,  secou- 
rant l'inconnu  qu'il  rencontre  blessé  sur  un  chemin  dangereux,  est 
bien  plus  agréable  à  Dieu  que  le  sacrificateur  orthodoxe  qui,  ne 
pensant  qu'à  sa  propre  sûreté,  a  passé  outre  sans  s'arrêter.  Il  est 
visible  que  la  miséricorde  est  préférable  au  sacrifice,  que  la  prière 
courte  et  solitaire  vaut  mieux  que  les  longues  redites  prononcées 
avec  ostentation,  que  la  Madeleine  qui  pleure  est  bien  supérieure  à 
l'orgueilleux  et  sec  pharisien,  que  l'obole  de  la  pauvre  veuve  vaut 
infiniment  plus  que  les  splendides  offrandes  des  riches...  Nous  nous 
arrêtons,  il  faudrait  rappeler  ici  les  uns  après  les  autres  tous  les 
enseignemens  évangéliques.  C'est  toujours  l'opposition  de  l'inté- 
rieur à  l'extérieur,  de  ce  qui  est  à  ce  qui  paraît,  du  sentiment  pur 
à  la  forme  matérielle,  de  l'esprit  à  la  lettre,  et  la  constante  supério- 
rité du  premier  des  deux  termes. 

Jésus  parcourait  son  pays  à  la  manière  d*un  ancien  prophète  et 
répandait,  chemin  faisant,  ces  précieuses  vérités  sous  des  formes 
populaires,  en  particulier  dans  des  paraboles  empruntées  aux  plus 
simples  phénomènes  de  la  nature  et  de  la  vie  sociale.  Il  se  compa- 
rait volontiers  lui-même  à  un  semeur  qui,  tout  en  sachant  bien 
qu'une  partie  notable  de  la  semence  est  perdue,  n'en  sème  pas 
moins  à  droite  et  à  gauche,  confiant  dans  la  bonté  du  grain  et  dans 
la  fertilité  naturelle  du  sol.  Cette  image  est  admirablement  appro- 
priée à  sa  méthode  et  à  l'idée  qu'il  se  faisait  lui-même  de  son  œuvre. 
Il  avait  bien  la  conscience  de  déposer,  en  prêchant  ainsi,  dans  les 
vieilles  outres  du  judaïsme,  un  vin  nouveau  qui  les  ferait  éclater 
quelque  jour  en  mille  pièces.  Cependant  il  ne  rompait  pas  lui-même 
et  ne  fabait  pas  rompre  ses  disciples  avec  les  formes  vénérables  de 
la  piété  nationale.  Il  y  avait,  dans  ses  espérances  fondées  sur  la 
force  intrinsèque  de  la  vérité,  dans  ses  sentimens  sur  le  peu  d'im- 
portance des  cérémonies  et  des  rites,  dans  ses  intuitions  de  l'avenir 
inspirées  par  une  invincible  foi  dans  le  triomphe  du*  bien,  une  as- 
surance que  nous  serions  tout  près  d'appeler  de  la  candeur,  si  ce 
mot  ne  supposait  pas  une  certaine  ignorance  des  hommes,  ou  plutôt 
si  les  candeurs  de  ce  genre-là  ne  dépassaient  pas  toutes  nos  habile- 
tés de  mille  milliers  de  coudées.  Quelles  étaient  au  juste  ses  prévi- 
sions sur  l'avenir  de  son  peuple?  Il  semble  qu'il  eût  désiré  qu'a- 


Digitized  by 


Google 


122  BEVUE   DES   DEUX   MONDES, 

baiîdonnant  ses  rêves  de  grandeur  temporelle,  il  se  fût  renfermé 
dans  sa  mission  religieuse  et  eût  fait  de  la  sorte  une  conquête  spi- 
rituelle qui  lui  eût  valu  Tempire  du  monde  moral.  C'était  là  une 
splendide  perspective,  et  qui,  adoptée,  eût  épargné  bien  des  mal- 
heurs à  sa  nation.  Ce  fut  là  aussi  qu'il  rencontra  l'obstacle  contre 
lequel  devait  si  tôt  se  briser  sa  courte  et  belle  vie. 

Jésus  a  eu  certainement  la  conviction  d'être  le  Messie  qae  son 
peuple  attendait,  bien  qu'il  soit  difficile  de  se  représenter  comment 
cette  conviction  s'est  formée  en  lui.  Il  paraît  que  ce  furent  ses  dis- 
ciples qui,  spontanément  et  sans  qu'il  le  leur  eût  intimé  directe- 
ment, le  saluèrent  du  titre  messianique.  Cela  prouve  l'impression 
merveilleuse  qu'avait  faite  sur  leur  âme  le  prédicateur  de  Nazareth. 
C'est  aussi  ce  qui  nous  explique  pourquoi  les  principes  religieux  et 
moraux  émis  par  lui,  au  lieu  de  se  figer,  comme  tant  d'autres,  en 
un  code  abstrait  et  inerte,  ont  transformé  le  monde  et  le  travaillent 
continuellement  comme  un  levain  régénérateur.  La  vie  naît  de  la 
vie.  La  puissance  d'expansion  du  christianisme,  la  salutaire  conta- 
gion morale  qu'il  n'a  cessé  d'exercer  sous  tant  de  formes  différentes, 
proviennent  originairement  de  ce  que  son  fondateur  a  brûlé  lui-' 
même  du  feu  qu'il  voulait  allumer  chez  les  autres.  Nous  vivons 
encore  aujourd'hui  de  la  chair  et  du  sang  de  Jésus.  La  foi  en  lui 
comme  au  Messie  attendu,  en  personnalisant  pour  ainsi  dh'e  ses 
principes  religieux,  a  donc  été  le  point  de  départ  de  toute  l'histoire 
de  l'église;  elle  fut  aussi  la  cause  de  sa  mort.  Dès  qu'il  fut  regardé 
comme  le  Messie  attendu,  Jésus  hem-tait  de  front  les  rêves  les  plus 
ardens  de  ses  compatriotes.  Les  ennemis  qu'il  s'était  attirés  par  sa 
franchise  et  sa  hardiesse  dans  les  hautes  classes  bigotes  de  la  so- 
ciété juive  n'eurent  pas  de  peine  à  le  dénoncer  au  peuple  comme 
un  blasphémateur,  et  ce  fut  aux  applaudissemens  du  même  peuple 
qui  avait  un  instant  jonché  son  chemin  de  palmes  et  d'hosanna 
que  le  sanhédrin,  habilement  dirigé  par  Caïphe,  rendit  contre  lui 
un  arrêt  de  mort  parfaitement  légal,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  pas 
plus  juste  pour  cela,  et  auquel  le  gouverneur  romain  n'hésita  pas 
trop  à  donner  sa  sanction.  Ce  magistrat  romain,  assez  peu  au  cou- 
rant des  questions  qui  agitaient  Jérusalem,  crut  faire  merveille  en 
achetant  de  la  mort  d'un  rêveur  la  tranquillité  de  la  capitale  juive. 

La  mort  ignominieuse  de  celui  qu'ils  considéraient  comme  le 
Messie  frappa  ses  disciples  de  stupeur;  mais  cet  étourdissement  dou- 
loureux ne  dura  pas  longtemps.  Trois  jours  ne  s'étaient  pas  écoulés 
que  de  pieuses  femmes  d'abord,  des  apôtres  ensuite,  déclaraient 
qu'ils  avaient  vu  Jésus  ressuscité  des  morts.  Est-ce  une  résurrec- 
tion réelle  qui  réveilla  leur  foi?  Ou  bien  leur  foi,  réveillée  avec  une 
ardeur  centuplée  après  la  crise  qu'elle  venait  de  subir,  leur  valut- 
elle  ces  apparitions  merveilleuses,  ces  extases  où  s'exprimait,  ob- 


Digitized  by 


Google 


LES   OBIGINES   DU   CHRISTIANISME.  123 

jectivement  pour  eux  et  conformément  aux  idées  alors  reçues  de  la 
vie  d'outre-tombe,  leur  conviction  que  Jésus  était  vivant,  vainqueur 
de  la  mort?  C'est  un  point  délicat  sur  lequel  Baur,  dans  l'ouvrage 
que  nous  avons  pris  pour  guide ,  ne  s'exprime  pas  avec  toute  la 
clarté  désirable.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  rappelle  que  pour  l'historien 
la  réalité  du  fait  lui-même  de  la  résurrection  n'est  pas  l'essentiel  : 
l'important,  c'est  que  cette  croyance  fut  pleine  et  entière  dans  la 
conscience  des  disciples.  Dans  tous  les  cas,  la  mort  du  Christ,  bien 
loin  de  tuer  sa  cause,  lui  communiqua  une  irrésistible  puissance. 

III. 

Nous  nous  sommes  étendu  sur  ces  toutes  premières  origines  du 
christianisme  un  peu  plus  peut-être  que  le  livre  du  professeur  de 
Tubingue  ne  nous  y  eût  autorisé,  s'il  nous  avait  fallu  le  résumer 
également  dans  toutes  ses  parties;  mais  cela  était  indispensable  à  la 
grande  majorité  des  lecteurs  pour  bien  comprendre  la  pensée  de 
Baur,  ainsi  que  les  évolutions  du  christianisme  primitif  telles  qu'il 
les  a  racontées. 

Nous  savons  donc  que  le  christianisme  originel  est  tout  intérieur, 
tout  sp'uituel,  sans  qu'aucune  rupture  avec  le  judaïsme  ait  été  pro- 
clamée par  son  fondateur,  et  qu'Û  a  trouvé  sa  forme  dogmatique  et 
populaire  dans  cette  déclaration  :  Jésus  de  Nazareth  est  le  Messie. 
Il  faut  maintenant  assister  à  l'éclosion  d'un  pareil  germe. 

Sans  rompre  encore  en  quoi  que  ce  soit  les  liens  qui  rattachaient 
tous  ses  membres  au  judaïsme,  la  première  communauté  chrétienne 
de  Jérusalem  vit  augmenter  rapidement  le  nombre  de  ses  prosélytes. 
D  leur  était  venu  des  langues  de  feu.  L'enthousiasme  pour  le  Messie 
mort  et  ressuscité  se  communiquait  comme  une  flamme.  La  même 
hostilité  qui  avait  écrasé  le  maître  aurait  dû  s'étendre  aux  disciples. 
Et  pourtant,  si  le  christianisme  en  fût  resté  purement  et  simplement 
à  sa  formule  primitive,  des  rapports  relativement  pacifiques  auraient 
pu  s'établir.  Les  Nazaréens  y  comme  on  les  appelait,  eussent  formé 
un  parti  juif  comme  un  autre,  se  distinguant  seulement  en  ceci  que, 
selon  lui,  le  Messie  désiré  était  déjà  venu,  qu'il  s'appelait  Jésus  de 
Nazareth,  et  que,  repoussé  de  son  peuple  par  un  déplorable  malen- 
tendu, il  reviendrait  sous  peu  revêtu  de  gloire  et  de  toute-puis- 
sance. Du  reste,  il  fût  resté  sur  le  même  terrain  dogmatique  et 
rituel  que  l'ensemble  de  la  nation.  En  fait,  et  si  l'on  excepte  quel- 
ques mauvais  jours,  les  chrétiens  de  Jérusalem  jouirent  d'une  cer- 
taine tolérance  jusqu'au  moment  de  la  guerre  contre  les  Romains, 
surtout  lorsqu'à  la  suite  d'une  épuration  dont  nous  allons  parler, 
lemr  attachement  fervent  à  toutes  les  formes  de  Ja  loi  eut  été  con- 
state par  le  peuple  et  les  autorités. 


Digitized  by 


Google 


12 A  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

La  graine  semée  soulève,  s'il  le  faut,  les  pierres  qui  s'opposent  à 
sa  croissance.  Il  était  impossible  que  parmi  ces  Nazaréens  U  n'y  en 
eût  pas  qui  comprissent  combien  la  religion  intérieure  et  purement 
spirituelle  dont  Jésus  avait  été  l'initiateur  était  opposée  en  prin- 
cipe aux  exigences  de  la  loi  traditionnelle.  Le  fait  est  que  les  hommes 
qui  surveillaient  d'un  œil  jaloux  les  progrès  de  la  communauté  nar- 
zaréenne  n'avaient  pas  tardé  à  voir  dans  ce  parti  le  foyer  d'une 
tendance  anti-légale  fort  dangereuse.  Un  surtout,  nommé  Saul  de 
Tarse,  jeune  rabbin  passionné  pour  les  questions  religieuses  et  plein 
de  foi  dans  la  mission  divine  de  son  peuple,  avait  senti,  aveC  la  pé- 
nétration du  génie,  qu'un  messie  crucifié  n'était  pas  seulement  une 
absurdité  innocente,  que  c'était  le  renversement  radical  de  tout 
l'édifice  du  judaïsme.  Ou  bien  la  loi,  ou  bien  la  croix  avait  tort;  il 
n'y  avait  pas  de  milieu.  De  là  son  animosité  contre  l'hérésie  nais- 
sante, et  Etienne ,  le  premier  martyr,  périt  bien  moins  parce  qu'il 
se  disait  disciple  de  Jésus  de  Nazareth  que  parce  qu'il  «  avait  pro- 
féré, disaient  ses  accusateurs,  des  paroles  blasphématoires  contre 
le  temple  et  contre  la  loi.  »  Saul  de  Tarse  ne  se  trompait  donc  pas. 
U  y  avait  bien  évidemment  parmi  les  chrétiens  de  Jérusalem  un  es- 
prit de  critique  dissolvante  dirigé  contre  le  principe  même  du  ju- 
daïsme. La  persécution  signalée  par  le  martyre  d'Etienne  eut  pour 
résultat  de  disséminer  dans  les  pays  voisins  ceux  d'entre  eux  sur- 
tout qui  participaient  à  cet  esprit  d'innovation.  Un  nombre  assez 
considérable  de  ces  adversaires  de  la  loi  juive  se  réfugièrent  dans 
Antioche ,  capitale  de  la  province,  et  là,  dans  cette  grande  ville , 
grecque  de  langue  et  de  mœurs,  plus  libres  dans  leurs  mouvemens, 
n'observant  plus  les  formes  particulières  du  judaïsme,  ils  formèrent 
la  première  église  admettant  directement  les  païens  dans  son  sein , 
et  c'est  là  aussi  que  naquit  le  nom  chrétien^  inconnu  jusqu'alors. 

Peu  de  temps  après,  les  disciples  de  Jérusalem  et  d' Antioche  ap- 
prenaient avec  une  joie  mêlée  de  stupeur  que  leur  plus  terrible  en- 
nemi, ce  Saul*qui  les  persécutait  avec  tant  d'acharnement,  était 
devenu  subitement  un  des  leurs.  Une  brusque  révolution  s'était 
opérée  en  lui  :  non  pas  toutefois  qu'il  eût  précisément  abjuré  le 
point  de  vue  sous  lequel,  dès  le  premier  jour,  il  avait  envisagé  le 
christianisme.  Ou  la  loi,  ou  la  croix  1  disait-il,  et,  fanatique  de  la 
loi,  il  avait  juré  haine  à  mort  à  la  croix.  Le  dilemme  était  resté, 
mais  le  choix  était  tout  autre.  C'était  maintenant  la  croix  qu'il  ai- 
mait de  toute  la  force  de  son  âme  ardente.  L'un  des  traits  les  plus 
merveilleux  de  cette  merveilleuse  histoire  du  christianisme  primitif, 
c'est  que  ses  plus  grands  adversaires  ont  mieux  discerné  sa  portée 
réelle  que  ses  tout  premiers  disciples. 

Saul,  qui  désormais  s'appelle  Paul,  peut  être  considéré  comme  le 
second  fondateur  du  christianisme.  C'est  lui  qui  dégagea  le  fruit 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU  CHRISTIANISME.  125 

mûr  de  son  enveloppe  printanière,  et  qui  donna  à  la  religion  nouvelle 
le  caractère  qu'eUe  devait  avoir  pour  se  répandre  dans  le  monde 
païen.  Tandis  que  les  premiers  apôtres  croyaient  devoir  renfermer 
leur  mission  dans  les  limites  de  la  Palestine,  c'est  l'empire  tout  en- 
tier que  Saul  prit  pour  champ  d'évangélisation,  et  rien  ne  saurait 
donner  l'idée  de  l'activité  et  des  succès  de  cet  homme  vraiment 
prodigieux.  La  brusque  antithèse  dans  laquelle  il  s'était  trouvé  placé 
par  ses  rapports  successifs  avec  le  judaïsme  et  le  christianisme  se 
refléta  dans  son  enseignement  si  original  et  d'un  si  profond  mysti- 
cisme. Sa  première  abomination,  le  Messie  crucifié,  était  devenue 
le  principe  même  de  sa  foi.  Aussi  déclarait-il  que  la  loi  juive  avait 
décidément  fait  son  temps.  C'était  un  vêtement  usé,  une  institution 
qui  avait  pu  avoir  son  utilité  comme  préparation  de  l'avenir,  mais 
qui  désormais  nuisait  plus  qu'elle  ne  servait  à  la  religion  définitive 
dans  laquelle  Juifs  et  païens  devaient  indistinctement  se  réunir.  La 
mort  du  Christ,  fin  de  l'ancien  ordre  de  choses,  commencement  du 
nouveau,  était  donc  la  rançon  de  la  délivrance  universelle.  Au  salut 
par  les  œuvres  de  la  loi  devait  se  substituer  la  justification  par  la 
foi  y  expression  paulinienne  qui,  dans  la  mystique  théorie  de  l'apôtre 
des  gentils,  signifiait  que  le  principe  de  la  vie  religieuse  et  morale 
devait  être  désormais  l'union  d'esprit  et  de  cœur  avec  le  Rédemp- 
teur. Les  conséquences  pratiques  d'une  telle  foi,  c'étaient  des 
oeuvres  de  charité,  une  conduite  pure,  le  dévouement  au  bien  gé- 
néral ;  maûs  de  circoncision,  de  rites  nécessaires,  de  viandes  défen- 
dues, de  sacrifices  au  temple,  de  pèlerinages  à  Jérusalem,  en  un 
mot  d'œuvres  légales,  il  ne  pouvait  plus  être  question. 

Nous  avons  déjà  parlé  des  controverses  violentes  que  suscita  au 
sein  de  l'église  apostolique  cette  déclaration  de  la  déchéance  irré- 
vocable de  la  vieille  loi  d'Israël.  Comme  de  coutume,  ce  progrès 
dans  le  sens  du  spiritualisme  et  de  la  liberté  fit  l'effet  d'une  des- 
truction impie  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  sacré  au  monde.  Paul 
passa  pour  un  apostat,  sa  doctrine  pour  une  légitimation  de  l'im- 
moralité. Les  chrétiens  juifs  de  la  Palestine,  qui  avaient  d'abord  ap- 
pris avec  plaisir  les  rapides  conquêtes  du  monothéisme  et  de  la  foi 
en  Jésus-Christ,  dues  à  l'initiative  de  leur  ancien  adversaire,  chan- 
gèrent complètement  d'avis  quand  ils  surent  ce  qu'il  en  était.  Des 
émissaires  se  disant  autorisés  par  les  apôtres  de  Jérusalem  se  ren- 
dirent dans  les  communautés  ibndées  par  Paul,  et  sommèrent  leurs 
membres  de  se  soumettre  à  toutes  les  prescriptions  de  la  loi  juive 
en  dénigrant  autant  que  possible  celui  qui  les  avait  convertis.  Jus- 
qu'à quel  point  les  douze ^  comme  on  appelait  les  premiers  apôtres, 
approuvaient-ils  cette  conduite  à  l'égard  d'un  compagnon  d'œuvre 
dont  ils  avaient  d'abord  toléré ,  faute  peut-être  de  les  bien  com- 
prendre, les  vues  particulières?  C'est  une  question  épineuse.  Baur 


Digitized  by 


Google 


126  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

croit,  pour  sa  part,  que  la  rupture  fut  complète,  et  qu'après  la  dis- 
cussion acerbe  qui  s'ouvrit  à  Antioche  entre  Pierre  et  Paul,  ces 
deux  héros  du  christianisme  primitif  se  séparèrent  pour  ne  plus  se 
rencontrer. 

Ce  qui  est  certain,  c'est  que  la  personne  de  Paul  fut  pendant  long- 
temps fort  suspecte  aux  yeux  de  la  majorité  des  chrétiens.  Des  écrits 
où  son  influence  se  fait  sentir,  comme  l'évangile  de  Luc  et  l'épître 
aux  Hébreux,  d'autres  qui  paraissent  sous  son  nom,  conformément 
au  goût  du  temps  pour  la  pseudépigraphie,  tels  que  les  épîtres  aux 
Éphésiens,  aux  Golossiens,  à  Timothée,  à  Tite,  d'autres  encore, 
comme  la  première  attribuée  à  Pierre,  celle  qu'adresse  à  la  com- 
munauté de  Corinthe  l'ancien  de  Rome,  Clément,  tâchent  de  se  faire 
accepter  des  adversaires  de  l'apôtre  en  mitigeant  la  rigueur  de  ses 
formules.  En  revanche,  l'opposition  à  ses  vues  et  à  sa  personne  s'af- 
fiche au  grand  jour.  L'épître  de  Jacques  polémise  directement  contre 
sa  doctrine  de  la  justification  par  la  foi  qu'elle  comprend  mal.  L'Apo- 
calypse, dont  le  sens  n'est  plus  aujourd'hui  un  mystère,  le  compare 
à  Balaam,  qui  enseignait  aux  Israélites  à  manger  des  viandes  défen- 
dues, lui  dénie  son  titre  apostolique,  et  exclut  son  nom  des  douze 
murs  symboliques  de  la  Jérusalem  céleste,  dont  chacun  portait  un 
nom  d'apôtre.  Les  plus  anciens  auteurs  chrétiens  dont  le  souvenir 
ait  été  transmis  à  la  postérité  avec  un  renom  d'orthodoxie,  Papias, 
Hégésippe,  sont  des  judéo-chrétiens.  Le  premier  ne  compte  pas 
saint  Paul  parmi  les  apôtres,  et  dans  le  peu  de  fragmens  que  l'on 
connaisse  du  second,  ne  faut-il  pas  qu'il  y  ait  un  démenti  infligé 
à  une  parole  textuelle  de  Paul?  Un  silence  étrange,  circonspect,  mé- 
fiant, se  fait  autour  de  son  nom.  Cela  ressemble  à  un  parti-pris.  Au 
milieu  du  second  siècle,  un  homme  que  l'on  peut  regarder  comme 
représentant  l'opinion  la  plus  répandue,  Justin  martyr,  dont  nous 
possédons  d'importans  ouvrages,  en  particulier  un  traité  contre  le 
judaïsme,  affecte  dans  toute  la  force  de  ce  mot,  et  quand  à  chaque 
instant  le  nom  de  Paul  aurait  dû  se  trouver  sous  sa  plume,  de  ne 
pas  l'écrire  une  seule  fois!  Pour  trouver  au  second  siècle  un  parti- 
san déclaré  du  grand  apôtre,  il  faut  s'adresser  à  un  hérétique  tel 
que  Marcion,  qui  l'admire  et  le  dépasse  dans  son  antipathie  contre 
le  judaïsme.  L'auteur  des  épîtres  d'Ignace,  paulinien  aussi,  mais 
surtout  épiscopal,  appartient  à  la  seconde  moitié  du  siècle,  quand 
la  mémoire  de  Paul  redevient  chère  à  la  chrétienté.  Il  n'est  pas  pos- 
sible d'être  payé  de  plus  d'ingratitude. 

Et  pourtant  on  alla  encore  plus  loin.  Dne  légende  extrêmement 
curieuse,  celle  de  Simon  le  Magicien,  qui  préoccupa  beaucoup 
l'église  des  premiers  siècles,  se  forme  de  toutes  pièces  dans  un 
esprit  profondément  hostile  à  la  personne  de  saint  Paul.  Dès  l'ori- 
gine, ce  Simon  est  sa  caricature.  Visionnaire,  voulant  devenir  apô- 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES  DU   CHRISTIANISME.  127 

tre<»  enchantant  les  Samaritains,  autrement  dit  les  païens,  prêchant 
rhérésie,  père  de  la  simonie  et  de  toutes  les  fausses  doctrines  qu'on 
lui  attribue  l'une  après  l'autre,  tâchant  de  séduire  Pierre  et  Jean 
l'argent  à  la  main,  Simon  le  Magicien  semble  créé  tout  exprès  pour 
rendre  odieux  aux  chrétiens  ce  Paul  qui  parlait  parfois  de  ses  ex- 
tases, qui  prétendait  avoir  aussi  sa  mission  apostolique  en  se  fon- 
dant sur  ses  étonnans  succès  parmi  les  païens,  qui  enseignait  des 
nouveautés,  et  qui,  dans  un  élan  de  son  cœur,  pour  rétablir  par  des 
procédés  fraternels  l'union  rompue  par  le  dogme,  avait  décidé  les 
églises  grecques  à  envoyer  des  secours  pécuniaires  à  celle  de  Jéru- 
salem, que  la  communauté  des  biens  avait  rendue  fort  misérable. 
Et  qu'on  ne  croie  pas  qu'il  s'agit  là  d'une  manœuvre  isolée.  11  est 
toute  une  lourde  littérature,  mi-romanesque,  mi-théologique,  écha- 
faudée  sur  le  nom  de  Clément.  Un  très  ancien  livre  apocryphe,  in- 
titulé Prédication  de  Pierre,  se  trouve  encadré  au  second  siècle 
dans  un  roman  plusieurs  fois  remanié  qui  s'appelle  tantôt  les  Recon-- 
naissances^  tantôt  les  Homélies  Clémentines.  Le  thème  fondamental 
est  toujours  une  série  de  victoires  remportées  par  l'apôtre  Pierre  sur 
Simon,  le  faux  docteur,  qu'il  suit  de  lieux  en  lieux,  et  qu'il  terrasse 
constamment  par  son  argumentation  judéo-chrétienne.  Au  second 
siècle,  Simon  sert  à  caricaturer  Marcion;  mais  Paul  est  encore  par- 
faitement reconnaissable  sous  les  traits  odieux  qu'on  lui  prête.  Dans 
les  Homélies  surtout,  on  appelle  Paul  V ennemi ,  et  on  retourne  toti-- 
dem  verbis  la  fameuse  scène  d'Antioche,  mais  cette  fois  de  manière 
à  lui  donner  tous  les  torts.  Cette  littérature  fut  très  populaire.  Les 
auteurs  de  ces  livres  croyaient  certainement  appartenir  à  la  tendance 
la  plus  répandue  de  leur  temps. 

Il  est  donc  avéré  que  l'apôtre  Paul  a  été  extérieurement  vaincu 
dans  sa  tentative  hardie  d'émanciper  le  christianisme  naissant  de 
toute  entrave  judaïque.  Cependant  une  telle  défaite  était  plus  appa- 
rente que  réelle.  11  avait  devancé  son  temps,  comme  tous  les  grands 
initiateurs,  et  cent  ans  après  lui  la  chrétienté  devait  arriver  d'elle- 
même  sur  les  terres  où  il  eût  voulu  la  mener  d&  les  premiers  jours. 
On  n'échappe  pas  à  la  longue  à  la  logique  du  principe  dont  on  est 
porteur.  Le  monde  marchait  vers  une  religion  universelle,  et  le 
christianisme  avait  en  lui-même  ce  qu'il  fallait  pour  être  cette  reli- 
gion. Il  n'avait,  pour  remplir  sa  mission,  qu'à  se  conformer,  sur  sa 
base  essentielle,  aux  exigences  de  la  situation.  Les  deux  universa- 
lismes,  celui  du  principe  chrétien  et  celui  des  esprits  en  général, 
se  réunirent  pour  supprimer  l'une  après  l'autre  les  formes  juives  les 
plus  antipathiques  au  monde  gréco-romain.  A  la  circoncision,  par 
exemple,  se  substitua  le  baptême;  la  première  fut  encore  pendant 
quelque  temps  une  marque  de  supériorité,  et  finit  par  disparaître. 
1a  multitude  des  observances  fut  ramenée  peu  à  peu  à  quatre  ou 


Digitized  by 


Google 


128  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

cinq  préceptes  assez  simples,  dits  noachiques,  parce  qu'ils  avaient 
été,  disait-on,  imposés  aux  pères  du  genre  humain  sortis  de  l'arche 
avec  Noé.  Pierre,  dans  la  tradition  ecclésiastique,  avait  pris  la  place 
de  Paul  comme  apôtre  des  gentils;  mais  cette  substitution  même, 
facilitée  par  l'habitude  si  commune  alors  de  désigner  les  partis  et 
les  tendances  par  le  nom  propre  de  celui  qu'on  reconnaissait  pour 
leur  chef  ou  leur  type,  prouvait  l'importance  qu'avait  acquise  l'u- 
niversalisme  aux  yeux  de  ceux-là  mêmes  qui  avaient  d'abord  agi 
comme  s'ils  eussent  voulu  s'opposer  à  son  essor,  ainsi  que  l'exis* 
tence  de  notions  plus  saines  sur  les  conditions  impérieuses  de  sa 
réalisation.  On  parlait  de  plus  en  plus  d'une  nouvelle  loi  succédant  à 
l'ancienne.  Le  point  de  vue  légal  subsistait  donc,  c'est-à-dire  qu'on 
ne  se  convertissait  pas  à  la  vraie  doctrine  paulinienne  de  la  justi- 
fication par  la  foi;  mais  il  s'accommodait  si  bien  à  la  situation  du 
monde  païen ,  que  la  différence  pratique  entre  les  deux  théories,  à 
force  de  s'amincir,  avait  fini  par  devenir  imperceptible. 

La  mémoire  de  Paul  devait  donc  remonter  peu  à  peu  sur  l'horizon. 
Après  tout,  son  souvenir  avait  dû  se  conserver  dans  quelques  cœurs 
d'élite.  On  ne  pouvait  lui  ravir  entièrement  la  gloire  d'avoir  fondé 
le  christianisme  parmi  les  païens,  et  ses  épltres,  bien  que  médiocre- 
ment comprises,  n'offraient  plus  les  mêmes  sujets  de  scandale  que 
dans  les  premiers  temps.  On  vit  enfin  surgir  un  troisième  parti,  et 
celui-là  devait  rester  le  dernier  sur  l'arène  :  c'était  un  parti  uni- 
versaliste  par  excellence,  positif,  organisateur,  pratique,  dont  la 
conciliation  était  le  mot  d'ordre,  et  qui  trouva  un  livre  fait  tout  ex- 
près pour  lui  dans  les  Actes  des  Apôtres.  Cet  ou\Tage  en  effet  est 
presque  tout  entier  consacré  à  un  parallèle  entre  Pierre  et  Paul, 
rédigé  de  telle  façon  que  les  deux  apôtres  soient  d'accord  sur  toutes 
les  quegtions  qui  les  divisaient  de  leur  vivant.  L'intention  iréniqué, 
pacifiante,  de  ce  livre,  sur  la  valeur  historique  duquel  la  critique  de 
Tubingue  est  peut-être  trop  négative,  est  un  des  élémens  les  mieux 
démontrés  de  la  théorie  tout  entière.  Comme  pendant  à  cet  écrit, 
émané  d'une  plumeau  fond  paulinienne,  on  peut  citer  l'épître  bien 
moins  ancienne  que  l'on  a  longtemps  regardée  comme  la  seconde 
de  Pierre.  Là,  c'est  un  partisan  de  ce  dernier  qui  accorde  pour  ainsi 
dire  à  Paul  un  brevet  d'orthodoxie,  l'appelant  frère  et  recomman- 
dant la  lecture  de  ses  lettres.  Ce  mouvement  fut  général  et  à  peu 
près  simultané.  En  Syrie  seulement,  dans  la  région  de  Pella,  où 
beaucoup  de  Juifs  chrétiens  avaient  cherché  un  refuge  lors  de  l'in- 
vasion de  la  Palestine  par  les  Romains,  la  vieille  orthodoxie  parvint 
à  se  maintenir  dans  un  certain  nombre  de  communautés  nazaréennes 
ou  ébionites  (pauvres).  Dépassée  par  l'élan  qui  emportait  l'église 
universelle  dans  lé  sens  de  l'avenir  et  du  progrès,  elle  fut  alors  re- 
gardée comme  une  hérésie.  Au  iv»  siècle,  Épiphane  et  Jérôme  trou- 


Digitized  by 


Google 


LES   OBIGINES   DU  GHHISTIAmSME.  129 

vèrent  ces  chrétiens  des  premiers  jours  obstinément  attachés  à  leur 
dogme  vieilli,  très  fiers  de  leur  antiquité,  persévérant  toujours  dans 
Tobservation  de  la  loi  juive  et  dans  leur  antipathie  contre  Paul,  du 
reste  s'éteignant  paisiblement  au  milieu  d'un  monde  qui  ne  les  com- 
prenait plus,  et  qui  pourtant  respecta  leur  lente  agonie,  comme  s'il 
n'eût  pu  se  défendre  d'un  mystérieux  respect  pour  ce  débris  d'un 
âge  à  jamais  disparu. 

Chose  extrêmement  remarquable  et  de  la  plus  haute  impoitance 
poUr  l'avenir,  si  l'on  se  demande  en  quel  endroit  de  l'église  du  se- 
cond âëcle  cette  tendance  conciliante  se  manifesta  le  plus  tôt,  toutes  ' 
les  présomptions  nous  dirigent  du  côté  de  Rome.  C'est  là  en  effet, 
c'est  dans  cette  capitale  des  nations,  où  se  trouve  déjà  comme  le 
panthéon  de  l'univers,  que  toutes  ces  idées  solidaires  de  mono- 
théisme, d'humanité,  d'universalisme,  de  religion  commune  à  tous, 
se  dégagent  avec  le  plus  de  puissance.  Dans  un  tel  milieu,  le  judéo- 
christianisme  primitif  est  trop  étroit,  le  paulinisme  pur  est  trop 
mystique.  C'est  là  aussi  qu'on  connaît  le  mieux  l'art  de  diriger  et 
d'organiser  les  grands  mouvemens,  de  faire  aux  nécessités  pratiques 
de  prudentes  concessions;  en  un  mot,  c'est  là  que  naît  la  politique 
religieuse.  Quelque  chose  de  l'habileté  du  sénat  romain  a  passé  dans 
les  délibérations  du  presbytère  de  la  ville  impériale.  Déjà  la  lettre 
adressée  aux  Corinthiens  par  V ancien  de  Rome,  Clément,  respire  un 
étonnant  esprit  gouvernemental,  et  puis  l'atroce  persécution  de 
Néron  avait  appris  aux  chrétiens  de  Rome  que  tous  les  partis  étaient 
égaux  devant  la  hache  et  le  bûcher.  Souffrir  ensemble  et  mêler  son 
sang,  il  n'est  rien  de  tel  pour  se  réconcilier.  Au  milieu  du^cond 
siècle,  déjà  l'église  de  Rome  préludait  à  sa  suprématie  future  en 
attirant  à  elle  les  chrétiens  les  plus  éminens  qui  s'y  rencontraient 
et  y  échangeaient  leurs  idées,  et  comme  à  cette  époque  les  faits 
concrets  prennent  aisément  une  tournure  mythique,  comme  les 
persécutions  brisent  fréquemment  la  chaîne  des  souvenirs  directs 
dans  les  communautés  souvent  renouvelées ,  comme  on  résume  vo- 
lontiers dsuis  quelques  noms  propres  de  grands  mouvemens  reli- 
gieux et  moraux,  comme  de  nouvelles  questions  aussi,  de  nouvelles 
tendances  éclipsaient  dans  l'attention  générale  l'intérêt  que  les  an- 
ciens débats  avsdent  longtemps  absorbé,  la  controverse  qui  avait  si 
fortement  agité  la  chrétienté  du  i*'  siècle  prit  fin  pour  toujours  à 
partir  du  moment  où  il  fut  généralement  admis  que  saint  Pierre  et 
saint  Paul  avaient  tous  les  deux  coopéré  à  la  fondation  des  églises 
recrutées  parmi  les  païens,  en  particulier  à  Rome,  et  que,  travaillant 
dans  l'unité  de  la  foi,  ils  avaient  légué  à  la  postérité  un  ensemble 
de  croyances  qui  pouvait  passer  pour  la  doctrine  apostolique  com- 
mune à  tous.  Ce  fut  ainsi  que  se  forma  notre  credo^  du  moins  dans 


Digitized  by 


Google 


130  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

ses  principaux  articles.  Dn  recueil  apocryphe,  aujourd'hui  perdu, 
intitulé  la  Prédication  de  Pauly  contenait  ce  curieux  fragment  qui 
BOUS  a  été  conservé  dans  les  œuvres  de  Gyprien  :  «  Après  avoir  con- 
fronté leur  évangile  à  Jérusalena,  s'être  exposé  leurs  idées,  avoir 
contesté  vivement  et  avoir  dressé  leurs  plans  séparés,  Pierre  et  Paul 
se  rencontrèrent  enfin  dans  Rome,  comme  s'ils  se  fussent  connus 
pour  la  première  fois  (1).  »  La  formule  solennelle  usitée  encore 
aujourd'hui  dans  les  déclarations  du  saint-siége  qui  se  font  au  nom 
des  a  bienheureux  saint  Pierre  et  saint  Paul  »  est  le  monument  tra- 
ditionnel de  cette  conciliation  des  contraires,  en  môme  temps  que 
la  primauté  constamment  déférée  au  premier  atteste  la  victoire  an- 
térieure du  point  de  vue  et  du  parti  judéo-chrétien.  C'est  dans  le 
dernier  tiers  du  second  siècle  que  la  fusion  parvint  à  l'état  de  fait 
accompli.  Irénée,  Tertullien,  Clément  d'Alexandrie  témoignent  en- 
core indirectement  de  la  division  antérieure,  mais  sans  s'en  douter 
eux-mêmes.  L'ancienne  église  catholique  est  formée. 

IV. 

On  le  voit,  c'est  l'intérêt  universaliste  qui  finit  par  dominer  tous 
les  autres;  c'est  lui  aussi,  c'est  la  tendance  inhérente  à  l'église  chré- 
tienne de  devenir  ce  qu'elle  doit  être  pour  accomplir  sa  missioi:!, 
qui  suscite  les  nouveaux  conflits  et  les  nouveaux  phénomènes  neu- 
tralisant les  oppositions  antérieures.  Monothéiste  et  en  possession 
d'une  morale  universaliste,  le  christianisme  attir^dt  à  lui  Thonmie 
dans  toj^te  la  généralité  du  mot  ;  mais  enfin  T homme  réel  du  temps 
n'était  pas  indéterminé  au  point  qu'il  fût  inutile  de  compter  avec 
ses  besoins  spéciaux  et  son  état  d'esprit.  Deux  grandes  puissances, 
nous  le  savons,  se  partageaient  le  monde,  la  Grèce  et  Rome.  La 
Grèce  régnait  sur  les  intelligences,  Rome  gouvernait.  Pour  conquérir 
le  monde  grec,  il  fallait  au  christianisme  une  métaphysique;  pour 
attirer  le  monde  romain,  il  lui  fallait  une  organisation  stable  et  de 
Tunité.  L'évangile  de  Jean  répondit  à  la  première  de  ces  exigences, 
Tépiscopat  aux  deux  autres. 

L'évangile  johannique  appartient  au  mouvement  général  du  se*- 
cond  siècle,  qui  poussait  l'église  primitive  au-delà  de  ses  premières 
controverses.  Ce  qui  caractérise,  entre  autres  traits  fort  marquans, 
ce  livre  admirable,  c'est  qu'il  ne  connaît  plus  rien  des  passions  qui 
ont  agité  la  génération  précédente.  Les  Juifs,  leur  loi,  leur  sort, 
comme  peuple,  sont,  pour  l'auteur,  des  choses  parfaitement  indiffé^ 

(i)  Ce  fragment  se  trouve  dans  le  traité  de  lUbaptùnuUe,  ordinafrement  annexé  aux 
Buvres  de  Gyprien. 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  131 

rentes.  La  vieille  antithèse  est  complètement  dépassée.  Jésus  n'est 
pas  seulement  un  messie  juif  :  il  est  Tîncarnation  du  Verbe  divin,  en 
qai  la  vérité  relative  du  paganisme  et  du  judaïsme,  ainsi  que  leur 
opposition,  disparaît  dans  une  unité  supérieure.  L'apparition  du 
lêtbe  fait  chair  est  le  moment  suprême  du  devenir  universel,  et  si 
la  personne  humaine  du  Christ  s'évanouit  presque  entièrement  dans 
le  nimbe  éblouissant  du  logos  éternel,  son  rapport  avec  Dieu,  avec 
la  création  et  les  plus  grands  faits  de  Tordre  intellectuel  et  moral, 
s'élève  à  la  hauteur  de  l'absolu.  Une  métaphysique  tout  entière,  se 
servant  du  platonisme  pour  dresser  la  théorie  du  fait  concret  du 
christianisme,  sortira  de  cette  tendance,  qui  répond  au  désir  de  la 
chrétienté  de  glorifier  toujours  plus  celui  dont  elle  porte  le  nom, 
et  de  sommer  avec  une  autorité  croissante  les  masses  encore  indif- 
férentes ou  hostiles  de  se  ranger  avec  elle  à  l'obéissance  due  au 
Verbe  personnel  de  Dieu. 

11  ne  faudrait  pas  croh^  cependant  que  cette  identité  du  Verbe  et 
de  la  personne  historique  de  Jésus  soit  sortie  inopinément,  sans  pré- 
paration, du  sein  de  l'église  du  second  siècle.  L'ascension  du  Christ 
vers  la  divinité  absolue  commence  dès  les  premiers  jours,  et  on  peut 
la  suivre  en  quelque  sorte  pas  à  pas.  Dans  les  trois  premiers  évan- 
giles, Jésus  est  homme,  et  même  le  récit  de  sa  naissance  miracu- 
leuse, annexé  par  deux  d'entre  eux,  d'une  manière  peu  déguisée,  à 
des  traditions  qui  auraient  dû  l'exclure,  ne  change  rien  au  point  de 
vue  général  sous  lequel  sa  personne  et  son  œuvre  sont  présentées* 
Ce  qui  est  divin  en  lui,  c'est  le  saint  esprit  dont  il  est  pleinement 
inspiré,  soit  depuis  son  baptême,  soit  depuis  sa  naissance.  Dans 
l'Apocalypse,  la  même  notion  se  retrouve,  mais  en  même  temp^j 
ridée  que,  dans  le  ciel,  des  attributs  et  des  titres  divins  lui  sont 
communiqués  par  Dieu  en  récompense  de  son  œuvre  accomplie  :  il 
est  homme  divinisé.  Dans  les  épttres  authentiques  de  Paul,  il  est 
encore  essentiellement  homme,  mais  homme  du  cicl^  ayant  une  na- 
ture transcendante  à  l'humanité  actuelle,  bien  qu'aucun  abîme  ne 
l'en  sépare  et  que  celle-ci  doive  s'élever  à  la  même  perfection.  Ce 
cours  d*idées  devait  mener  promptement  à  la  doctrine  de  sa  pré- 
existence antérieurement  à  son  apparition  terrestre,  et  nous  la 
voyons  formellement  enseignée  dans  l'épttre  aux  Hébreux  à  côté  de 
passages  où  sa  nature  humaine,  semblable  à  la  nôtre,  est  encore 
très  fortement  accusée.  Dans  les  épîtres  plus  récentes  publiées  sous 
le  nom  de  Paul,  il  est  déjà  le  fondement  même  de  la  création,  et 
notamment  de  la  création  spirituelle.  Tout  part  de  lui  et  doit  reve- 
nir à  lui  :  c'est  le  Verbe,  moins  le  nom. 

Les  autres  auteurs  chrétiens  des  premiers  temps.  Clément  Ro- 
main, Bamabas,  Hermas,  Justin  martyr,  s'expriment  dans  un  sens 
analogue,  mais  d'une  manière  très  flottante  et  indécise.  Hermas  se 


Digitized  by 


Google 


132  BEYUE   DES   DEUX   MONDES, 

rapproche  le  plus  du  point  de  vue  apocalyptique.  Justin  ne  voit  pas 
de  différence  spécifique  entre  les  anges  et  le  Verbe.  Tous  subor- 
donnent fortement  le  Fils  au  Père.  Les  Homélies  Clémentines  profes- 
sent un  dogme  très  semblable  à  ce  qui  s'appellera  plus  tard  l'aria- 
nisme;  mais  cette  marche  ascendante  ne  s'arrête  pas,  et  la  théorie 
du  quatrième  évangile  lui  donne  enfin  une  expression  définitive,,*, 
définitive  du  moins  en  ce  sens  qu'on  ne  reviendra  pas  sur  eUe; 
mais  on  la  dépassera.  En  fait,  le  Verbe  de  l'évangile  johannique  est 
encore  et  très  nettement  inférieur  à  Dieu.  Cela  d'ailleurs  était  con- 
forme à  la  spéculation  philosophique,  qui  n'avait  stipulé  la  nécessité 
du  Verbe  que  parce  qu'elle  ne  pouvait  concevoir  comment  la  per- 
fection absolue  était  en  rapport  immanent,  immédiat,  avec  le  monde 
imparfait  et  matériel.  11  lui  fallait  donc  un  être  inteimédiaire  qui 
fût  dieu  sans  être  Dieu,  ou,  comme  disait  Philon,  un  dieu  de  second 
ordre.  Telle  est  encore  l'opinion  de  Tatien,  de  Théophile  d'An- 
tioche,  de  TertuUien,  qui  fixent  le  moment  de  la  projection  du 
Verbe  hors  de  l'essence  divine  à  celui  qui  précède  immédiatement 
la  création.  Athénagore,  Irénée,  Clément  d'Alexandrie,  aiment  mieux 
ne  pas  détermmer  ce  moment.  Origène,  le  plus  grand  nom  de  la 
théologie  dans  cette  période,  le  premier  auteur  d'un  vaste  système 
de  philosophie  chrétienne,  tâche,  au  moyen  de  la  préexistence  des 
âmes,  dont  il  est  grand  partisan,  de  concilier  avec  l'humanité  réelle 
du  Christ  son  union  essentielle  avec  Dieu  et  son  activité  dans  l'his- 
toire antérieure  au  christianisme. 

Alors  cependant  un  autre  grand  intérêt  chrétien ,  celui  du  mo- 
nothéisme, commençait  à  se  sentir  menacé.  De  là  ces  protestations 
continuelles  de  l'unitarisme  des  ii®  et  m®  siècles,  qui  s'appelle  mo- 
narchique^  et  s'efforce  de  plusieurs  manières  de  maintenir  l'unité 
rigoureuse  de  Dieu,  soit  qu'avec  Praxéas,  Noët,  Sabellius,  il  efface 
la  distinction  réelle  du  Père  et  du  Fils  pour  ne  plus  voir  dans  ce  der- 
nier qu'une  manifestation  directe  de  Dieu  sous  forme  humaine,  soit 
qu'avec  Théodote  de  Byzance  et  Artémon  il  oppose  au  Christ  johan- 
nique l'homme  miraculeusement  né  des  trois  premiers  évangiles,  soit 
enfin  qu'avec  Bérylle  de  Bostra  et  Paul  de  Samosate  il  préfère  une 
théorie  qui  se  rapproche  beaucoup  de  l'unitarisme  moderne.  Toutes 
ces  oppositions,  qui  se  perpétuèrent  pendant  le  m*  siècle,  devaient 
se  concentrer,  dès  le  commencement  du  iv%  dans  la  grande  quereUe 
de  l'arianisme.  On  peut  prédire,  en  voyant  dans  quel  sens  le  dogme 
va  se  prononçant  toujours  plus,  la  défaite  longtemps  balancée  de 
l'arianisme,  qui  voulait  maintenir  l'infériorité  du  Fils  relativement 
au  Père.  Une  fois  le  paganisme  vaincu,  les  préoccupations  inquiètes 
du  monothéisme  ne  devaient  plus  trouver  le  même  écho.  L'ortho- 
doxie des  grands  conciles,  en  définissant  l'égalité  absolue  du  Père 
et  du  Fils  en  même  temps  que  leur  distinction  personnelle,  sans  rç- 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  1S3 

caler  devant  les  contradictions  de  ses  propres  formules,  que  dis-je? 
en  formulant  la  contradiction  même,  posa  la  dernière  pierre  d'un 
édifice  dont  les  fondemens  étaient  jetés  de  longue  date. 

C'est  la  description  des  premières  destinées  du  christianisme  et 
de  sa  constitution  graduelle  à  l'état  de  catholicité  que  nous  tenions 
surtout  à  donner.  Peut-être  devrions-nous  encore  parler  de  son  or- 
ganisation extérieure  et  raconter  la  rude  secousse  que  lui  imprima 
le  gnosticisme  du  second  siècle  ainsi  que  la  formation  parallèle  de 
répîscopat.  Ce  sont  là  deux  élémens  essentiels  de  la  théorie  de 
Tabingue.  Il  faudrait  suivre  aussi  dans  ses  progrès  continus  cette 
aristocratie  épiscopale  qui  supplante  peu  à  peu  la  démocratie  pres- 
bytérienne primitive,  et  qui,  déjà  oligarchique  à  la  fin  de  la  période 
qui  nous  occupe,  tendait  visiblement,  comme  l'empire,  à  se  scinder 
en  deux  monarchies  :  l'une  d'Orient,  l'autre  d'Occident;  mais  il  nous 
suffira  d'indiquer  la  place  logique  de  ces  deux  élémens  dans  l'en- 
semble du  système,  et  nous  nous  bornerons  à  résumer  les  traits  es- 
sentiels de  la  lutte  du  christianisme  avec  le  paganisme ,  les  causes 
et  la  nature  de  sa  victoire  finale.  L'exposition  raisonnée  de  ce  duel 
de  trois  siècles  et  de  ses  dramatiques  péripéties  constitue  certaine- 
ment l'une  des  parties  les  plus  remarquables  des  travaux  de  Baur. 
Ce  qu'elle  a  d'original,  c'est  qu'elle  montre  dans  le  conflit  des  deux 
puissances  une  imposante  application  de  cette  loi  de  l'histoire  qui 
veut  que  de  deux  termes  opposés  le  terme  vainqueur  ne  le  soit 
jamais  que  relativement,  la  cause  vaincue  ne  disparaissant  qu'à  la 
condition  de  passer  dans  l'autre,  et  par  conséquent  ne  cessant  pas 
d'exercer  une  action  plus  ou  moins  latente  dans  son  nouvel  entou- 
rage. 

A  première  vue,  il  semblerait  au  contraire,  quand  on  assiste  à 
l'éclatante  victoire  du  principe  chrétien,  montant  avec  Constantin 
SOT  le  trône  du  monde,  et  quand  on  pense  que  dix  ans  auparavant 
sévissait  la  plus  terrible  persécution,  il  semblerait,  disons-nous,  que 
jamais  duel  à  mort  n'a  démenti  plus  catégoriquement  ce  point  de 
vue  hégélien.  Cependant  les  faits  parlent  trop  clairement,  dès  qu'on 
les  interroge  d'un  peu  près,  pour  qu'on  en  reste  à  cette  impression 
de  la  surface.  La  réalité  est  que  l'antithèse  abrupte,  sans  moyen 
terme,  la  répulsion  absolue,  violente,  des  premiers  temps  fait  place 
tout  doucement  à  des  sentimens  réciproques  assez  différens,  et  si 
le  christianisme  triomphe  en  définitive,  c'est  à  la  condition  de  s'être 
ouvert  à  ce  qu'il  eût  d'abord  repoussé  avec  horreur. 

Que  se  passe-t-il  au  premier  siècle?  L'apôtre  Paul,  par  le  libéra- 
lisme avancé  de  ses  vues  religieuses,  eût  peut-être,  s'il  eût  réussi  à 
tadre  prédominer  son  point  de  vue  dans  l'église,  accéléré  le  mouve- 
ment conciliateur;  mais  nous  avons  vu  qu'il  n'y  parvint  pas  de  son 
vivant.  La  chrétienté  primitive  hérita  de  toute  l'antipathie  du  ju- 


Digitized  by 


Google 


18&  RBY0E   DES   DEUX  MONDES* 

daïstne  contre  tout  ce  qui  était  païen  :  tout,  disons-nous,  car  pour  le 
Juif  zélé,  ce  n'était  pas  seulement  la  religion  des  païens  qui  était 
abominable,  c'était  la  société  païenne  tout  entière,  ses  arts,  ses  in- 
stitutions, ses  fêtes,  ses  magistrats,  son  empereur.  La  distinction 
du  spirituel  et  du  temporel  n'existait  pas  dans  son  esprit.  L'empire 
romain  dans  son  ensemble,  cette  puissance  idolâtre  qui  opprimait 
le  peuple  des  justes  et  marchait  vers  une  ruine  éclatante,  était  à  ses 
yeux  une  création  du  diable.  Et  si  les  premiers  chrétiens,  mal  vus 
de  la  majorité  juive,  eussent  peut-être  incliné  à  juger  moins  sévè- 
rement la  civilisation  gréco-romaine,  leur  tendance  judaïsante  et 
surtout  la  persécution  néronienne  ne  tardèrent  pas  à  leur  inspirer  ' 
contre  elle  une  horreur  qui  ne  le  cédait  "en  rien  au  fanatisme  de 
leurs  aînés  de  Palestine.  Nous  en  avons  un  témoin  bien  éloquent 
dans  l'Apocalypse. 

L'école  de  Tubingue  a  largement  contribué,  de  concert  avec 
d'autres  critiques  allemands,  à  élucider  l'interprétation  de  ce  livre 
étrange,  dont  les  énigmatiques  symboles  se  sont  accommodés  à  tant 
d'explications  intéressées.  Elle  a  montré  que  ce  livre  fut  un  des  plus 
populaires  de  la  primitive  église.  Elle  pouvait  s'appuyer  sur  le  fait, 
mis  en  lumière  croissante  depuis  une  cinquantaine  d'années,  que 
l'Apocalypse  n'est  pas  un  livre  exceptionnel,  mais  un  brillant  spé- 
cimen de  tout  un  genre  littéraire  dont  les  productions  abondent 
avant  et  après  elle,  depuis  le  livre  de  Daniel,  qui  ouvre  la  série  dans 
le  II*'  siècle  avant  notre  ère,  jusqu'au  iv*  siècle  et  même  au-delà. 
Toutes  ces  apocalypses  ou  râvélatiom ^  soit  juives,  soit  chrétiennes, 
présentent  entre  elles  de  nombreuses  analogies  et  s'expliquent  l'une 
par  l'autre.  Leur  but  est  toujours  de  montrer  dans  les  événemens 
contemporains  la  symétrie  interne  qui  les  rattache  à  un  plan  divin 
qui  gouverne  l'histoire  et  permet  de  prévoir  ce  qui  va  bientôt  arri- 
ver. Elles  sont  sous  ce  rapport  autant  d'essais  primitifs  de  ce  que 
nous  entendons  par  l'histoire  philosophique.  Ordinairement  elles 
prévoient  Ja  fin  prochaine  du  monde,  la  punition  terrible  des  im- 
pies, le  triomphe  éclatant  des  justes,  la  venue  ou  le  retour  glorieux 
du  Messie.  L'œuvre  singulière  qui  porte  le  nom  ^Apocalypse  fixe  la 
fin  de  l'ordre  de  choses  dans  lequel  vivent  l'auteur  et  les  lecteurs  à 
trois  ans  et  demi  après  le  moment  où  elle  est  écrite.  Alors  Jésus  re- 
viendra pour  mettre  fin  à  la  sanglante  domination  de  l'Antéchrist  et 
faire  régner  les  siens  avec  lui  sur  le  monde  renouvelé.  L'Antéchrist  a 
déjà  paru  :  c'est  Néron  en  personne,  dont  le  nom  est  mystérieusement 
désigné  (xiiï,  18)  par  le  chiflre  666,  que  l'on  obtient  en  additionnant 
selon  leur  valeur  numérique  les  lettres  qui  forment  en  hébreu  les 
mots  Câsar  Néron^  et  que  d'autres  indices  font  évidemment  décou- 
vrir sous  les  traits  de  la  bête  monstrueuse  qui  veut  se  faire  adorer  à 
la  place  de  Dieu.  La  prophétie  de  Pathmos  porte  donc  sa  date  avec 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTIANISME.  135 

elle.  Elle  a  dû  être  écrite  dans  les  mois  qui  ont  suivi  la  mort  de  Né^ 
ron  et  précédé  Favénement  de  Vespasien.  Gomme  un  grand  nombre 
de  ses  contemporains,  à  Rome,  en  Grèce,  en  Orient,  Fauteur  croit 
que  Néron  n'a  disparu  que  pour  un  temps,  et  que,  caché  quelque 
part  au  fond  de  l'Asie,  il  va  revenir  avec  une  armée  orientale  pour 
saccager  Rome  et  persécuter  de  nouveau  les  chrétiens;  mais  cela  ne 
durera  pas  longtemps.  Déjà  dans  les  cieux  l'ange  du  jugement  ap-> 
prête  sa  retentissante  trompette.  Le  règne  dé  mille  ws  va  venir. 

Dans  ce  livre  donc,  le  diable,  l'empire,  l'empereur,  les  lois,  les 
coutumes,  la  religion  païenne,  tout  cela  ne  forme  qa'un  Uoc  de 
personnes  et  de  choses  également  détestables,  également  maudites. 
Jamais  haine  plus  vigoureuse  n'a  trouvé  pour  s'exhaler  d'accens 
plus  formidables.  Il  ne  faut  pas  s'étonner  de  cette  croyance  des  pre* 
miers  chrétiens  dans  la  fin  prochaine  du  monde.  Ils  l'avaient  héritée 
du  judaïsme,  dont  elle  était  une  des  grandes  espérances.  Si  l'on  dé- 
gage cette  croyance  de  ses  revétemens  mythiques,  il  s'y  trouve  le 
pressentiment  fort  juste  de  la  transformation  radicale  vers  laquelle 
marchait  la  société  tout  entière.  On  voit  régulièrement  reparaître 
des  attentes  du  même  genre  aux  époques  de  grands  changemens. 
C'est  de  plus  le  propre  des  initiateurs,  des  hommes  de  progrès,  en 
politique  et  en  religion,  d'oublier  les  nombreux  moyens  termes  qui 
les  séparent  de  la  pleine  réalisation  de  leurs  vœux  pour  ne  con* 
templer  que  le  radieux  avenir  qui  illumine  de  ses  splendeurs  les  ho- 
rizons lointains.  De  là  leurs  impatiences,  leurs  essais  prématurés, 
leur  intolérance  du  présent.  11  faut  convenir  seulement  que,  si  les 
païens  eurent  tort  d'accuser  les  chrétiens  de  menées  subversives  et 
de  complots  contre  la  constitution  de  l'empire,  il  leur  était  facile  de 
se  tromper  en  voyant  avec  quelle  hâte,  qu'on  eût  dite  provoquée 
par  la  haine  du  genre  humain,  |es  Juifs  et  les  chrétiens  soupiraient 
^>rès  un  avenir  qu'ils  prétendaient  prochain,  et  où  la  vieille  société 
s'effondrerait  tout  entière  dans  un  épouvantable  cataclysme. 

11  y  a  donc  aux  premiers  jours,  entre  l'esprit  chrétien  et  le  monde, 
un  abtme  qui  paraît  sans  fond.  11  en  est  de  même  du  côté  païen.  Au 
premier  abord,  nous  n'apercevons  que  du  dédain  en  haut,  que  de  la 
haine  stupide  en  bas.  On  reste  confondu  en  voyant  l'ignorance  d'un 
Suétone  et  d'un  Tacite  quand  ils  parlent  de  la  secte  nouvelle.  Mal- 
heureusement l'historien  juif  Josèphe,  qui  paraît  avoir  été  très  lu 
m  i***  et  au  n''  siècle,  s'était  tu  de  la  manière  la  plus  complète  sur 
le  Christ  et  l'apparition  du  christianisme.  Ce  silence,  qu'on  tâcha 
plus  tard  de  corriger  assez  maladroitement  et  qui  a  donné  lieu  à 
tant  de  conjectures  inutiles,  s'explique  très  simplement,  comme 
M.  Koestlin  l'a  fort  bien  démontré  dans  son  livre  sur  les  Évangiles, 
par  la  tendance  systématique  de  Josèphe  à  déguiser  autant  que  pos- 


Digitized  by 


Google 


130  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

sible^  souvent  même  de  la  manière  la  plus  effrontée,  tout  ce  qui 
pouvait  confirmer  ses  lecteurs  dans  Tidée  que  le  peuple  juif  était 
réellement  imbu  d'idées  messianiques.  C'est  dans  l'intérêt  de  ses 
compatriotefi  opprimés  qu'il  agit  ainsi,  sans  même  craindre  d'ap- 
pliquer à  Vespasien,  au  grand  scandale  de  la  synagogue,  qui  l'ex-- 
communia,  les  oracles  messianiques  où  les  prophètes  parlaient  d'uiï 
grand  dominateur  qui  devait  venir  d'Orient.  Cela  joint  à  bien  d'au*- 
très  causes  fit  que  pendant  longtemps  les  deux  'sociétés,  païenne  M 
chrétienne,  vécurent  côte  à  côte  dans  une  attitude  de  répulsion  in- 
vincible, entretenue  par  l'ignorance.  Le  bas  peuple,  toujours  epclm 
à  supposer  des  horreurs  dans  ce  qui  est  nouveau  et  mystérieux  en 
religion,  s'imagina  que  les  chrétiens  commettaient  dans  leurs  réu- 
nions des  crimes  inénarrables.  On  peut  juger  par  la  lettre  de  Pline 
à  Trajan  et  par  la  réponse  de  cet  empereur  de  l'étrange  embarras 
dans  lequel  deux  hommes  fort  distingués,  humains  d'inclination, 
mais  foncièrement  attachés  aux  institutions  romaines,  étaient  pion* 
gés  par  la  vue  de  cette  société  nouvelle,  qu'il  fallait  évidemment 
supprimer  et  à  qui  pourtant  on  ne  savait  reprocher  que  son  nom. 

Cependant  cette  même  correspondance  prouve  aussi  que  le  chris- 
tianisme était  déjà  puissant  par  le  nombre  de  ses  adhérens.  11  paraît 
s'être  propagé  au  i*"^  et  au  ii*  siècle,  entre  les  mépris  d'en  haut  et 
les  haines  fanatiqpies  d'en  bas,  parmi  les  classes  moyennes,  les  ar- 
tisans, les  petits  propriétaires,  les  négocians,  les  gens  à  vie  séden- 
taire et  retirée.  Ce  furent  surtout  sa  beauté  morale,  ses  consolations 
sublimes,  son  esprit  de  dignité  et  de  liberté  intérieure  qui  attirèrent 
cette  partie  la  plus  honnête  de  l'immense  population  païenne  de 
l'empire.  Au  milieu  de  ^toutes  les  tristesses  qui  remplissaient  le 
vieux  monde,  l'église  fut  un  paradis  terrestre  où  il  y  eut  de  nou- 
veau du  bonheur  à  vivre.  Lorsque  les  platoniciens  commencèrent 
à  venir,  elle  gagna  en  eux  des  défenseurs  capables,  qui  tâchèrent, 
dans  leurs  apologies,  de  ca  mer  la  fureur  populaire  et  de  changer 
en  estime  le  dédain  des  classes  supérieures.  La  théorie  du  Verbe  leur 
fut  surtout  d'un  grand  secours  en  ce  qu'elle  leur  permit  de  relever 
et  d'expliquer  à  la  fois  ce  que  le  paganisme  renfermait  lui-même 
de  parcelles  de  la  vérité  divine.  Par  une  conséquence  imrtiédiate, 
la  philosophie  païenne  en  vint  à  se  relever  de  la  condamnation  ab- 
solue dont  elle  avait  d'abord  été  frappée  avec  tout  le  reste.  L'anta- 
gonisme n'était  encore  diminué  en  rien ,  et  pourtant  c'était  un  pas 
en  avant  de  l'antithèse  radicale  des  premiers  temps  :  on  cherchait 
à  se  comprendre,  on  commençait  presque  à  s'apprécier. 

Il  y  en  a  une  preuve  éclatante  :  les  classes  supérieures  ^  leur  tour 
se  mettent  à  détester  le  christianisme  avec  furie.  Elles  le  croient 
désormais  digne  d'être  sérieusement  discuté  et  combattu.  Le  fameux 


Digitized  by 


Google 


LES  OBIGINES   DU   CHRISTIANISME.  137 

adverssdre  des  chrétiens  du  ii*  siècle,  Celse,  dirige  contre  eux  une 
ittaque  en  règle,  qui  n'a  peut-être  pas  été  dépassée  en  habileté, 
respirant  une  passion  violente,  une  colère  acharnée  contre  cette 
peste  religieuse  qui  infeste  le  monde.  Quelques  années  se  passent, 
et  voici  qu'un  autre  écrivain  fort  distingué  de  l'époque,  Lucien,  se 
met  à  railler  l'enthousiasme  chrétien  et  à  décocher  contre  la  jeune 
église  les  traits  les  plus  acérés  de  son  mordant  esprit.  Si  ce  n'est 
déjà  plus  la  haine  colossale  de  Gelse,  c'est  encore  moins  l'aristo- 
oraticpie  dédain  d'un  Tacite.  On  ne  raille  avec  une  verve  aussi  per- 
sévérante que  les  choses  dont  on  reconnaît  la  puissance. 

Il  y  a  mieux  encore.  Dans  le  premier  tiers  du  m''  siècle,  le  païen 
nùlostrate  forme  le  projet  de  neutraliser  le  prestige  du  christia- 
nisme en  opposant  au  Christ  des  Évangiles  un  Christ  païen,  Apollo- 
nius de  Tyane.  Son  livre  est  donc  une  démonstration  continue  de 
l'ascendant  que  le  christianisme  acquérait  de  plus  en  plus  sûr  les 
esprits  mêmes  qui  lui  étaient  hostiles.  La  société  romaine  se  sent 
attaquée  au  cœur,  et  au  fond  elle  n'a  pas  tort,  car  c'est  bien  un 
monde  nouveau  que  l'église  tend  à  substituer  à  l'ancien.  Voilà  ce 
qui  nous  explique  pourquoi  les  meilleurs  empereurs,  un  Antonin, 
an  Harc-Aurèle,  sont  plus  mal  disposés  à  son  égard  que  tel  monstre 
ou  tel  imbécile  qui  les  précède  ou  leur  succède.  C'est  aussi  pour- 
quoi, à  partir  de  Septime-Sévère  (193),  la  politique  impériale  n'est 
plus  aussi  dure  contre  les  chrétiens.  L'empire  en  effet,  pendant  une 
assez  longue  période,  est  gouverné  par  des  non-Romains.  Un  vaste 
syncrétisme  religieux,  favorisé  par  des  empereurs  orientaux  tels  que 
Garacalla,  fléliogabale,  Alexandi*e-Sévère,  élaboré  scientifiquement 
par  le  néo-platonisme,  associe  le  Christ,  en  tant  qu'hiérophante,  à 
Pythagore,  Apollonius,  Orphée.  Désormais  les  écrivains  les  plus  op- 
posés au  christianisme,  uu  Porphyre  et  un  Hiéroclës  eux-mêmes, 
s'attaqueront  moins  au  principe  chrétien  qu'aux  traditions  ecclésias- 
tiques et  respecteront  en  général  la  personne  elle-même  de  Jésus. 
Dans  la  période  dont  nous  parlons,  on  ne  peut  guère  citer,  en  fait  de 
persécution  notable,  que  celle  de  Maximin  le  Thrace,  et  le  nombre 
des  chrétiens  augmente  à  vue  d'oeil. 

Bientôt  cependant,  avec  le  règne  de  Décius,  le  vieil  esprit  romain 
se  réveille  ;  il  a  vu  qu'il  lui  faut  vaincre  ou  mourir.  Ce  qui  est  carac- 
téristique, c'est  que  maintenant  la  persécution  n'est  plus,  comme 
autrefob,  arrachée  tumultueusement  par  le  vœu  des  populations 
païennes  aux  indécisions  des  proconsuls  :  elle  est  devenue  le  fait  des 
politiques,  des  hauts  conseillers,  des  magistrats  supérieurs  de  l'em- 
pire. Jusqu'alors,  si  nous  en  croyons  Origène,  le  nombre  des  condam- 
nés à  mort  pour  cause  de  religion  avait  été  comparativement  restreint. 
A  présent  c'est  l'époque  des  grands  martyres,  des  exécutions  et  des 


Digitized  by 


Google 


138  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

apostasies  en  masse.  La  tolérance  reprit  toutefois  un  moment  le  des- 
sus, et  même  il  paraîtrait  que  Dioclétien,  esprit  fort  sensé,  ne  se 
décida  qu'avec  peine,  entraîné  par  Galérius,  à  lancer  les  fameux 
édits  qm  ont  si  4ristement  illustré  son  règne.  Quand  il  s'y  fut  enfin 
résolu,  il  ne  voulut. pas  faire  les  choses  à  demi,  et  tout  un  système 
fort  savant  de  vexations  et  de  supplices  fut  appliqué  par  tout  l'em- 
pire à  l'extirpation  du  christianisme.  Le  plan  avorta.  La  chrétienté 
était  déjà  trop  nombreuse.  Signe  visible  d'une  situation  totalement 
changée!  les  païens  eux-mêmes  ne  persécutaient  plus  que  molle- 
ment. Les  reniemens  étaient  régulièrement  suivis  de  réintégrations 
moyennant  pénitence.  Les  martyres  avaient  fait  plus  de  bien  que  de 
mal  à  l'église.  En  311,  Constantin,  Licinius,  Galérius  lui-même,  avec 
des  sent'unens  fort  opposés,  tombèrent  d'accord  sur  la  nécessité  po- 
litique de  tolérer  le  christianisme.  Les  considérans  de  l'édit  promul- 
gué à  cette  occasion  sont  des  plus  curieux.  Ils  partent  du  fait  que 
les  chrétiens,  forcés  par  la  terreur  de  renoncer  à  leur  foi,  n'étaient 
pas  devenus  meilleurs  païens  pour  cela.  11  fallait  donc  les  laisser 
retourner  en  paix  à  leurs  rites.  11  leur  était  ordonné,  dans  toute  la 
force  du  terme,  de  redevenir  chrétiens.  Leur  religion,  vieille  déjà 
de  trois  siècles,  était  passée  à  son  tour  à  l'état  àHnstitutio  veierum. 
La  politique  romaine  à  la  fm  s'inclinait  donc  devant  un  fait  accom- 
pli. Constantin  n'eut  pas  besoin  du  miracle  du  labarum  pour  pas- 
ser lui-même  au  christianisme.  Sa  conversion  fut-elle  sincère?  11  est 
permis  d'en  douter.  Ce  qui  est  certain  et  ce  qui  donne  à  sa  résolu- 
tion une  sorte  de  reflet  religieux ,  quelque  chose  de  solennel,  c'est 
qu'il  se  soumit  à  la  révélation  de  l'histoire  et  reconnut  le  doigt  de 
Dieu  dans  les  signes  des  temps. 

Du  côté  chrétien,  depuis  que  les  apologistes  platoniciens  avaient 
reconnu  les  élémens  divins  disséminés  dans  le  vieux  paganisme, 
n'avait-on  pas  fait  aussi  des  pas  significatifs  dans  le  sens  du  rap- 
prochement? Évidemment  oui.  D'abord  la  défaite  du  montanisme, 
tendance  réactionnaire  de  la  seconde  moitié  du  ii®  siècle ,  amie  du 
rigorisme  et  opposée  à  l'épiscopat,  avait  en  quelque  sorte  consacré 
un  relâchement  moral,  regrettable  à  beaucoup  d'égards,  mais  abt- 
solument  nécessaire,  si  l'on  voulait  que  la  multitude  entrât  dans  la 
société  chrétienne.  Certainement  la  moralité  générale  gagnait  aux 
progrès  du  christianisme,  mais  il  y  avait  désormais  avec  le  ciel  beau- 
coup d*accommodemens  dont  l'épiscopat  avait  le  secret.  Le  culte 
abandonnait  peu  à  peu  son  austérité  primitive,  se  faisait  cérémo- 
niel,  pompeux,  sacerdotal.  Le  baptême  et  la  cène  se  rapprochaient 
visiblement  des  mystères  et  s'en  appropriaient  en  grande  partie  le 
vocabulaire.  En  même  temps  les  sombres  doctrines  de  la  fm  pro- 
chaine de  l'empire  et  du  monde  faisaient  place  à  des  vues  beau- 


Digitized  by 


Google 


LES   ORIGINES   DU   CHRISTUNISME.  130 

coup  plus  optimistes  sur  les  rapports  qui  pourraient  s'établir  autre 
eux  et  l'église.  Dès  la  fin  du  ii*  siècle,  Tévéque  Méliton  de  Sardes 
parlait  un  merveilleux  langage  de  courtisan  dans  une  supplique 
adressée  au  souverain.  On  remarquait  avec  une  certaine  complai- 
sance que  l'église  et  l'empire  étaient  nés  à  peu  près  en  mémo  temps, 
comme  si  Auguste  et  le  Christ  eussent  été  jumeaux.  Qu'était  de- 
venu le  temps  où  le  premier  empereur  n'était  que  la  première  tète 
du  monstre  aux  sept  têtes  suscité  par  le  diable  pour  tourmenter  les 
saints?  L'Antéchrist  n'était  plus  assis  sur  le  trône  des  césars,  et 
qu'arriverait-il  si  l'un  de  ses  successeurs  devenait  chrétien  lui- 
même?  L'épiscopat  séduisit  Constantin,  mais  on  peut  ajouter  qu'il 
fut  lui-même  fasciné  par  le  prestige  impérial.  Rien  de  plus  curieux 
que  la  promptitude  avec  laquelle,  au  lendemain  des  terribles  per- 
sécutions de  Décius  et  de  Dioclétien,  les  évêques  se  firent  les  in- 
trépides flatteurs  du  pouvoir  qu'ils  abhorraient  la  veille.  Us  ne 
semblent  pas  avoir  soupçonné  dans  quelles  complications  ils  enga- 
geaient l'église  de  l'avenir. 

En  résumé,  le  christianisme  fut  vainqueur,  mais  le  paganisme  ne 
se  rendit  pas  à  discrétion.  La  réaction  momentanée  de  Julien  prouva 
tout  à  la  fois  qu'il  était  bien  mort,  et  que  pourtant  il  fallait  accepter 
ses  conditions,  si  l'on  voulait  l'enterrer.  L'église  au  fond  ne  le  dé- 
truisit pas,  elle  l'absorba. 

II  faut  clore  ici  cette  esquisse  d'une  vaste  théorie  dont  nous  n'a- 
vons voulu  reproduire  que  les  élémens  principaux.  Si  l'on  a  bien 
suivi  cet  enchaînement  continu  de  causes  et  d'effets  qui  relie  les 
événemens  isolés  et  leur  donne  à  chacun  sa  valeur  proportionnelle, 
on  a  dû  saisir  ce  qui,  selon  l'école  de  Tubingue,  forme  le  gi*and 
ressort  de  l'histoire.  C'est  la  contradiction.  Un  principe  ne  dévoile 
ce  qu'il  contient  qu'en  se  heurtant  contre  une  puissance  contraire. 
La  contradiction,  à  son  tour,  marche  vers  une  synthèse  dans  laquelle 
le  terme  vainqueur  fait  droit  jusqu'à  un  certain  point  au  terme  op- 
posé, et  qui  sert  de  nouveau  point  de  départ  ji  de  nouvelles  évolu- 
tions. La  tâche  de  la  philosophie  de  l'histoire  est  donc  de  rechercher 
comment  les  contraires  se  rapprochent,  en  indiquant  les  moyens 
termes  qui  résolvent  peu  à  peu  la  contradiction  première,  c'est 
d'exposer  die  Vcrmittelung  der  Gegeiisàize^  ce  qui  concilie  les  anti- 
thèses. On  reconnaît  ici  la  loi  du  devenir  hégélien  appliquée  à  l'bift- 
toire,  trouvant  sa  confirmation  dans  les  faits  lorsqu'ils  sont  connus, 
aidant  à  les  reconstituer  quand  ils  ne  le  sont  pas.  En  même  temps 
il  faut  avouer  que  les  réalités  concrètes  ne  sont  plus  supprimées, 
comme  c'était  le  cas  dans  les  théories  historiques  de  l'hëgélianisme 
pur.  L'idée  se  déroule,  mais  ses  porteurs^  ses  organes,  vivent,  sen- 
tent, agissent  bien  réellement. 


Digitized  by 


Google 


lAO  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

En  fait,  et  bien  que  le  temps  où  Ton  s'emprisonnait  dans  le  sys- 
tème hégélien  soit  passé  sans  retour,  on  ne  peut  contester  que,  vue 
de  haut ,  l'histoire  n'avance  que  par  le  choc  et  la  conciliation  des 
contraires.  C'est  bien  là  l'une  de  ces  idées  simples  et  fécondes  que 
ce  système,  en  se  brisant,  a  léguées  à  la  philosophie ,  qui  ne  s'en 
défera  pas.  Pour  discuter  la  valeur  de  la  théorie  que  nous  venons 
d'exposer,  il  faudrait  donc  ou  bien  contester  la  vérité  du  principe 
qui  en  est  l'âme,  ou  bien  révoquer  en  doute  la  justesse  de  ses  ap- 
plications. Je  crois  qu'il  faut  renoncer  à  la  première  alternative. 
Quant  à  la  seconde,  si  quelques  études  spéciales  m'autorisaient  à 
énoncer  une  opinion  motivée,  voici  comment  je  résumerais  mon  ju- 
gement. 

Prise  dans  son  ensemble,  la  théorie  me  paraît  juste,  à  moins  que 
l'on  ne  se  place  d'emblée  sur  le  terrain  du  miracle,  ce  qui  sans  doute 
est  très  permis,  et  qu'on  ne  se  résigne  à  accepter  des  faits  qu'aucun 
lien  de  causalité  ne  rattache  à  leurs  antécédens.  Si  l'on  s'y  refuse,  on 
devra  convenir  que  nous  avons  là  une  genèse  logique  des  origines 
de  l'église  chrétienne;  mais  c'est  ici  qu'un  scrupule  m'arrête.  Ne 
serait- elle  pas  trop  logique?  Quand  on  descend  au-dessous  des 
grandes  lignes  de  l'histoire,  retrouve-t-on  nécessairement  dans  les 
détails  cette  symétrie  continue  qui  fait  que  les  plus  petits  événe- 
mens  sont  géométriquement  semblables  aux  plus  grands?  L'école 
de  Tubingue,  à  force  de  régulariser  les  commencemens  du  christia- 
nisme, n'a-t-elle  pas  méconnu  ce  qu'il  y  a  de  chaotique,  de  simul- 
tané, en  quelque  sorte  de  torrentueux,  dans  les  premières  manifes- 
tations d'un  esprit  nouveau  qui  souffle  sur  le  monde?  Ce  qui  fait 
qu'on  se  pose  une  telle  question,  c'est  la  différence  qui  existe  entre 
la  clarté,  l'aisance  de  la  théorie,  lorsqu'elle  s'applique  aux  périodes 
où  les  événemens  se  déroulent  par  grandes  masses,  sur  de  vastes 
espaces,  et  ses  allures  souvent  tendues,  forcées,  quand  elle  doit  se 
borner  à  des  faits  restreints  dans  un  cercle  resserré.  Il  lui  est  plus 
aisé  d'énumérer  par  exemple  les  moyens  termes  qui  amènent  la 
victoire  relative  du  christianisme  que  d'expliquer  par  quelle  voie  la 
première  antithèse  sortie  de  l'apparition  du  paulinisme  est  venue 
aboutir  à  la  neutralité  du  catholicisme  primitif.  Pourquoi,  lorsque 
nous  voyons  l'apôtre  Paul  devancer  de  cent  ans,  et  même,  si  l'on 
y  regarde  de  près,  de  bien  plus  encore,  le  développement  de  la 
pensée  chrétienne,  serait-il  inadmissible  qu'un  autre  grand  génie 
eût  pris  l'avance  sur  ses  contemporains  en  écrivant  ce  quatrième 
évangile,  à  qui  les  exigences  de  la  théorie  n'accordent  le  droit  à 
l'existence  qu'à  partir  du  milieu  du  second  siècle?  Si  au  point  de 
vue  d'une  critique  sévère  l'authenticité  apostolique  de  ce  livre  est 
bien  difficile,  sinon  impossible  à  défendre,  on  gagnerait,  à  le  rap- 


Digitized  by 


Google 


LES   OBIGINES  DU  CHRISTIANISME.  lAl 

procber  de  la  première  génération  chrétienne,  de  pouvoir  expliquer 
des  indices  fort  remarquables  de  précision  historique,  dont  une 
origiae  aussi  tai*dive  ne  permet  pas  de  rendre^  compte.  Lorsque 
U.  Scbwegler,  poussant  à  ses  dernières  limites  la  théorie  du  maître, 
exagéra  la  défaite  du  paulinisme  dans  la  première  église,  et  ne  vou- 
lut voir  dans  les  deux  premiers  siècles  qu'un  judéo- christianisme 
abeolu,  il  trouva  dans  M.  Ritschl  un  adversaire  qui  prétendit  au 
contraire,  avec  moins  de  vraisemblance  encore,  que  c'était  le  pau- 
linisme qui,  dès  l'abord  maître  de  la  situation,  s'était  insensiblement 
modifié  au  point  de  perdre  son  premier  caractère.  Je  ne  saurais  ad- 
mettre que  l'évangile  de  Marc,  parce  qu'il  est  neutre  entre  Paul  et 
les  douze,  soit  un  abrégé  sans  originalité  des  évangiles  de  Matthieu 
et  de  Luc.  A  chaque  instant,  c'est  lui  au  contraire  qui,  dans  les  pas- 
sages analogues,  se  montre  le  plus  ancien ,  et  l'on  peut  dire  qu'à 
l'heure  qu'il  est  cette  opinion  est  celle  des  autorités  critiques  les 
plus  compétentes.  Il  n'est  pas  réel  non  plus  que  l'évangile  de  Luc 
soit  aussi  paulinien,  ni  l'évangile  de  Matthieu  aussi  judéo-chrétien 
qu'on  l'a  dit  à  Tubingue,  où  l'on  avait  besoin,  pour  la  plus  grande 
régularité  de  la  théorie,  de  montrer  deux  évangiles  en  état  d'oppo- 
sitàon  tranchée  avant  d'arriver  à  un  troisième  représentant  la  neu- 
tralité. Il  faut  même  rappeler  ici  qu'un  des  élèves  les  plus  distin- 
gués de  Baur,  M.  Yolkmar,  a  forcé  son  savant  professeur  à  revenir 
sur  l'opinion  qu'il  avait  d'abord  émise  concernant  les  rapports  de 
notre  évangile  de  Luc  avec  celui  de  l'ultra-paulinien  Marcion,  qu'il 
c<Misidérait  comme  le  plus  ancien  des  deux.  M.  Yolkmar  a  montré 
que  c'était  le  contraire  qui  était  vrai. 

Que  conclure  de  ces  vacillations  qui  se  sont  produites  au  sein  de 
l'école  elle-même?  C'est  que  dans  les  époques  créatrices,  comme 
celle  qui  enfanta  le  christianisme,  les  oppositions  peuvent  rouler 
côte  à  côte  sans  qu'on  sût  toujours  conscience  de  leur  antagonisme, 
et  que  dès  lors  il  est  dangereux  de  confondre  à  tout  prix  et  sur  tous 
les  points  Tordre  logique  des  idées  avec  la  succession  historique  des. 
évéuemens.  C'est  ce  ,que  paraissent  sentir  les  hommes  éminens  qui 
représentent  aujourd'hui  les  vues  de  l'école  dans  les  universités  et 
le  mouvement  théologique  de  l'Allemagne.  Ainsi  l'école  ira,  nous 
l'espérons,  se  fortifiant,  se  développant,  corrigeant  et  complétant 
son  œuvre.  On  peut  dire  de  la  théorie  de  Tubingue  quelque  chose 
d'analogue  à  ce  qu'on  a  dit  ici  même,  et  avec  raison,  de  Thégélia- 
ntsme  :  comme  système  absolu,  elle  ne  pourrait  longtemps  se  main- 
tenir dans  sa  rigueur;  mais,  comme  perspective  générale  des  ori- 
gines de  l'église,  elle  restera  debout. 

Albert  Reville. 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES  FORESTIÈRES 


LA  FORÊT  DE  FONTAINEBLEAU. 


Après  la  configuration  du  sol,  ce  qui  caractérise  le  mieux  la  phy- 
sionomie d'une  contrée  {feahiresj  comme  disent  les  Anglais),  ce 
sont  les  forêts.  Qu'elles  s'étendent  dans  les  plaines  en  déroulant  le 
long  des  fleuves  un  océan  de  feuillage,  ou  qu'elles  parent  d'une 
éternelle  verdure  les  flancs  abrupts  des  montagnes,  le  paysage 
qu'elles  animent  prend  un  caractère  particulier.  Ces  massifs  d'ar- 
bres qui  se  succèdent  à  perte  de  vue  sont  plus  qu'un  simple  orne- 
ment, ils  sont  pour  le  savant  comme  pour  l'économiste  un  inépui- 
sable champ  d'études. 

Nulle  part  on  n'étudie  mieux  les  lois  qui  régissent  la  nutrition  des 
plantes.  Les  essences  forestières,  qui  végètent  pendant  de  longues 
années  abandonnées  à  elles  mêmes,  sont  en  eflet  particulièrement  ex- 
posées à  l'action  incessante  des  phénomènes  météorologiques.  Plus 
directement  soumises  à  l'influence  du  climat,  elles  ne  peuvent  ja- 
mais prospérer  que  dans  la  zone  botanique  qui  leur  a  été  assignée. 
La  région  du  sapin  n'est  pas  celle  du  chêne,  et  le  hêtre  végète  là 
où  le  châtaignier  ne  pourrait  supporter  les  rigueurs  de  l'hiver.  Les 
conditions  indispensables  pour  qu'un  végétal  puisse  vivre  et  se  per- 
pétuer quelque  part,  c'est  d'abord  que  les  températures  extrêmes 
ne  dépassent  jamais  certaines  limites  au-delà  desquelles  il  périt  in- 
failliblement, ensuite  qu'entre  la  floraison  et  la  maturité  du  fruit 
la  somme  de  chaleur  nécessaire  à  la  fructification  complète  se  soit 
produite.  Que  la  première  de  ces  conditions  soit  remplie,  et  la  vé- 
gétation de  la  plante  est  possible;  mais  la  seconde  peut  ne  pas  l'être, 


Digitized  by 


Google 


ETUDES   FORESTIERES.  l^S 

et  alors  la  reproduction  ne  pourra  se  faire  spontanément  par  la 
gndne;  on  ne  l'obtiendra  que  par  des  moyens  artificiels,  —  bou- 
tures ou  plantations.  C'est  ce  qui  arrive  pour  quelques  arbres  d'or- 
nement de  nos  jardins,  qui  ne  portent  des  fruits  que  dans  les  an- 
nées exceptionnelles.  On  voit  ce  que  la  géographie  botanique  peut 
gagner  à  l'étude  bien  comprise  des  arbres  forestiers. 

C'est  k  un  autre  point  de  vue  que  l'économiste  envisage  les  forêts. 
Sans  s'occuper  des  essences  qui  les  composent  et  des  conditions 
particulières  qu'elles  réclament,  son  attention  se  porte  tout  entière 
sur  les  produits  qu'on  en  retire  et  les  besoins  qu'elles  peuvent  sa- 
tisfûre.  Par  les  rapports  qu'elles  ont  avec  les  autres  branches  de 
Tagriculture,  par  les  travaux  qu'elles  exigent,  par  les  industries 
qu'elles  alimentent,  les  forêts  exercent  sur  la  prospérité  d'ur\e  con- 
trée, comme  sur  les  mœurs  des  habitans,  une  action  dont  il  est 
facile  d'apprécier  l'importance.  Tandis  que  dans  les  Alpes  elles  dis- 
parussent peu  à  peu,  détruites  par  la  dent  impitoyable  des  trou- 
peaux, dans  les  Vosges  et  le  Jura  elles  sont  au  contraire  considérées 
par  tous  comme  une  source  de  richesses,  et  donnent  naissance  à 
une  foule  d'industries  fort  productives;  tandis  que  dans  les  Landes 
et  sur  les  dunes  de  Gascogne  elles  sont  le  seul  moyen  de  mettre  le 
sol  en  rapport,  en  Normandie  elles  font  souvent  obstacle  aux  pro- 
grès agricoles,  quand  elles  usurpent  une  place  qui  conviendrait 
mieux  aux  céréales  ou  aux  herbages. 

C'est  en  se  plaçant  à  ce  double  point  de  vue  de  l'histoire  natu- 
relle et  de  l'économie  politique  que  l'on  voudrait  ici  donner  une 
idée  de  la  forêt  de  Fontainebleau,  une  des  plus  célèbres  que  nous 
ayons  en  France.  La  beauté  de  ses  massifs,  l'imposante  physiono- 
mie de  son  paysage,  la  diversité  d'aspects  qu'elle  présente,  en  font 
comme  un  des  types  les  plus  complets  d'une  monographie  fores- 
tière et  les  plus  intéressans  à  étudier. 


I. 

Autrefois  réunie  à  celle  de  Sénart,  la  forêt  de  Fontainebleau  cou- 
vrait sur  la  rive  gauche  de  la  Seine  une  immense  étendue,  et  s'a- 
vançait jusqu'à  Charenton,  à  la  porte  de  Paris;  mais,  les  parties 
cultivables  ayant  été  peu  à  peu  défrichées,  elle  n'offre  plus  aujour- 
d'hui qu'une  contenance  de  17,000  hectares  environ.  C'est  encore 
un  des  massifs  les  plus  considérables  que  nous  possédions.  Entou- 
rant de  toutes  parts  la  ville  de  Fontainebleau,  sauf  du  côté  de  la 
3eine  où  vient  déboucher  une  large  vallée,  elle  présente  à  peu  près 
la  forme  d'un  cercle  incomplet  dont  la  ville  serait  le  centre,  et  dont 


Digitized  by 


Google 


ihi  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  rayon  moyen  est  à  peu  près  de  12  kilomètres.  Elle  s'appelait  jadis 
Forêt  de  Bierrcy  nom  que  portait  également  le  pays  voisin,  qui  était 
un  canton  du  Gàtinais.  Il  vient,  dit-on  ^  de  Bierra,  guerrier  danpis 
surnommé  Côte  de  Fer^  qui  en  8A5  campa  dans  les  environs  av€K: 
son  armée  et  y  commit  d'affreux  ravages.  Ce  n'est  que  vers  le  mi-- 
lieu  du  xi^  siècle  qu'on  voit  apparaître  le  nom  de  Fontainebleau^  dû. 
à  une  fort  belle  source  qui  existe  encore  dans  le  parc  anglais  du 
château,  mais  qui  a  été  bien  amoindrie  à  la  suite  de  travaux  exécu* 
tés  sous  le  premier  empire  (1). 

•  bans  Tétude  d'une  forêt,  comme  dans  celle  d'une  contrée  quel-, 
côtique,  la  première  chose  à  examiner,  c'est  la  nature  du  sol.  De  Ih, 
dépendent  en  effet  la  configuration  et  la  fertilité  des  terrains,  là 
présence  ou  l'absence  des  cours  d'eau,  les  différons  systèmes  de 
culture  à  appliquer,  et  jusqu'à  un  certain  point  les  habitudes  des 
populations.  Le  sol  sur  lequel  repose  la  forêt  de  Fontainebleau  ap* 
partient  aux  terrains  tertiaires  parisiens,  et  doit  sa  formation  au 
même  cataclysme  qui  fit  émerger  ceux-ci  du  sein  des  mei*s. 

En  remontant  le  cours  sans  fin  des  âges  géologiques,  à  une  épo- 
que éloignée  de  nous  d*un  nombre  incalculable  de  siècles,  les  eaux 
recouvraient  tout  ce  que  nous  appelons  aujourd'hui  le  bassin  de 
Paris,  qui  correspond  à  peu  près  à  l'ancienne  Neustrie.  Les  terrains 
servant  de  fond  à  cette  mer  étaient  les  terrains  crétacés,  qui  eux- 
mêmes  s'appuyaient  sur  la  formation  jui-assique,  émergée  sur  d'au- 
tres points  par  des  révolutions  antérieures,  mais  qui  formait  ici 
une  dépression  occupée  par  les  eaux.  Celles-ci,  tantôt  lacustres, 
tantôt  marines,  déposèrent  sous  forme  de  couches  parallèles  les  di- 
verses substances  terreuses  que  les  fleuves  d'alors  entraînaient  avec 
eux  et  qu'ils  déversaient  dans  l'Océan.  Ces  couches,  dont  la  nature 
varie  suivant  l'époque  de  la  formation ,  sont  au  nombre  de  neuf 
principales,  superposées  les  unes  aux  autres;  ce  sont,  à  partir  des 
plus  anciennes  :  l'argile  plastique,  les  sables  inférieurs,  le  calcaire 
grossier,  les  sables  moyens,  le  calcaire  lacustre  inférieur,  les  marnes 
gypsifères,  les  sables  supérieurs,  le  calcaire  lacustre  supérieur, 
enfin  les  argiles  et  meulières  supérieures.  Déposées  en  dernier  lieu, 

(1)  Quant  à  la  dernière  syllabe  du  mot,  on  en  raconte  Torigine  de  trois  manières  : 
le  président  De  Thou  dit  que  les  eaux  de  la  fontaine  parurent  si  belles  au  premier 
chasseur  qui  la  découvrit,  qu'il  l*appela  Fontaine  de  Belle  Eau  {Fofis  Bellaqueus). 
Cest  la  version  et  le  nom  adoptés  au  xvii«  siècle.  André  Fauvin  raconte  qu'un  chien 
nommé  Bleaud  conduisit  son  maitre  mourant  de  soif  auprès  de  cette  fontaine,  d*où  le 
nom  de  Fons  Bleaudi  ou  Blaaldi,  ainsi  qu*on  écrivait  dans  le  latin  du  xiii*  siècle. 
Enfin  une  autre  version  prétend  qu'il  existait  très  anciennement,  au  lieu  où  s'élève 
aujourd'hui  le  ch&teau,  un  domaine  seigneurial  appelé  le  Bréau,  d'où  serait  venu  le 
nom  de  Fontaine  Bréau,  Une  des  pièces  d'eau  du  parterre  s'appelle  encore  ai^jourd'hoi 
le  Bréau. 


Digitized  by 


Google 


irUDES  FORESTIÈRES.  1^5 

celles-ci  précèdent  les  terrains  diluviens  qui  appartiennent  à  une 
formation  subséquente. 

A  la  suite  d'un  mouvement  intérieur  de  Técorce  terrestre,  la  mer 
parisienne  parait  avoir  été  chassée  violemment  de  son  lit  dans  la 
direction  du  sud-est  au  nord-ouest,  et  par  son  déplacement  subit  a 
mis  à  jour  les  terrains  qu'elle  recouvrait  et  qu'elle  avait  contribué  à 
fermer.  La  disposition  de  ces  diverses  assises  présente  une  constance 
remarquable;  affleurant  à  tour  de  rôle  dans  Tordre  de  leur  fonrf-|{ 
tion,  on  les  voit,  en  s' avançant  vers  le  sud-sud-est,  s'enfoiL^jx^ 
disparaître,  amincies,  sous  celles  qui  les  recouvrent,  tandr^-^ie 
vers  le  nord-nord-ouest  elles  viennent  finir  en  biseau  très  aigu  sur 
celles  qui  leur  sont  inférieures  et  qui  les  débordent  pour  se  terminer 
i  leur  tour  de  la  même  manière.  EU  es  se  succèdent  à  peu  près 
comme  les  tuiles  d'un  toit  dans  l'ordre  qui  résulte  de  leur  superpo- 
sition relative  (1).  Ce  mouvement  de  translation  de  la  mer  pari- 
sienne donna  en  même  temps  naissance  à  de  violens  courans  qui, 
partout  où  ils  ne  trouvaient  pas  un  sol  suffisamment  résistant,  l'en- 
tamërent  profondément.  Tantôt  emportant  les  couches  tout  entières, 
tantôt  y  creusant  seulement  d'énormes  sillons,  ces  courans  laissèrent 
comme  traces  de  leur  passage  des  collines  plus  ou  moins  élevées, 
toutes  parallèles  entre  elles.  Nulle  part  on  ne  comprend  mieux  cette 
formation  que  dans  la  forêt  de  Fontainebleau. 

Le  relief  du  sol  présente  trois  aspects  principaux  :  des  plateaux, 
des  plaines  réunies  aux  premiers  par  des  pentes  assez  rapides  dis- 
posées en  forme  de  cirque,  des  collines  de  sable  et  de  rochers,  lon- 
gues, étroites,  disposées  parallèlement  les  unes  aux  autres  et  lais- 
sant entre  elles  des  vallées  horizontales  ouvertes  aux  deux  bouts.  Les 
plateaux,  dont  l'élévation  au-dessus  des  plaines  varie  entre  àO  et 
60  mètres,  appartiennent  aux  étages  supérieurs  de  la  formation  pa- 
risienne, qui  n'ont  pas  été  emportés  dans  la  débâcle  dont  je  viens 
de  parler,  et  qui  ont  pu  présenter  une  résistance  suffisante  à  l'action 
des  eaux.  Sur  quelques-uns,  l'étage  du  calcaire  lacustre  supérieur 
subsiste  tout  entier,  tandis  que  sur  d'autres  tout  cet  étage  a  dis- 
paru et  a  Isûssé  à  découvert  de  grands  bancs  de  roches  de  grès, 
connus  dans  le  pays  sous  le  nom  de  plattihresy  qui  forment  le  revê- 
tement supérieur  de  l'étage  des  sables.  Pai'tout  où  ces  bancs  de  grès 
eux-mêmes  ont  cédé  à  la  pression  des  eaux,  la  masse  des  sables  a 
été  profondément  déchirée.  Sans  cohésion,  incapable  de  résister  à 
des  agens  de  dégradation  aussi  puissans,  elle  a  été  entraînée  vers 
la  mer  et  répandue  dans  les  plaines.  Les  blocs  de  grès  qu'elle  ren- 

(1)  Voyez  VEsm  cTuim  dffcripficNi  tjMogiquA  du  départémetU  de  Seine-et-Marne,  par 
■.  4e  Séoarmom. 

m»  iLT.  10 


Digitized  by 


Google 


Ii6  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

fermait  ont  été  roulés  et  amoncelés  par  les  courans  en  collines  al- 
longées. Sur  les  points  où  reffondrement  s'est  opéré,  ces  blocs  sont 
restés  à  la  place  qu'ils  occupaient,  et  se  montrent  aujourd'hui,  mis 
à  jour,  sur  les  pentes  disposées  en  hémicycle  qui  unissent  les  plaines 
aux  plateaux.  Cette  forme  semi-circulaire  est  en  effet  bien  celle 
que  devait  prendre  le  terrain  cédant  tout  à  coup  à  la  violente  pres- 
sion d'une  mer  chassée  de  son  lit.  Le  calcaire  lacustre  inférieur, 
ftrfstequel  repose  l'éts^e  des  sables,  ayant  présenté  plus  de  résis- 
Mlans^ue  celui-ci,  n'a  pas  été  entamé ,  et  il  forme,  avec  les  terres 
tgUsjiortées  des  parties  élevées,  le  sol  des  plaines  basses.  Les 
marnes  calcaires,  les  argiles  et  les  sables  y  sont  mélangés  dans  des 
proportions  variables.  Sur  quelques  points  aussi ,  dans  le  voisinag^e 
de  la  Seine,  apparaissent  des  terrain^  de  transport  de  formation 
plus  récente. 

Rien  de  plus  facile  donc  que  de  se  faire  une  idée  de  la  configu- 
ration géologique  de  la  forêt  de  Fontainebleau,  au  premier  abord  si 
irrégulière  et  si  compliquée,  et  pas  n'est  besoin  d'être  géologue 
pour  se  figurer  une  couche  de  60  à  80  mètres  d'épaisseur  de  sable 
siHceux  et  de  blocs  de  grès  mélangés,  comprise  entre  deux  couches 
de  calcaire  marneux  et  argileux.  Tel  était  l'état  des  terrains  où 
s'étend  aujourd'hui  la  forêt  lorsqu'ils  étaient  recouverts  par  la  mer 
parisienne.  Celle-ci,  violemment  chassée  vers  le  nord-ouest,  effon- 
drant sur  plusieurs  points  la  couche  protectrice,  entraînant  dans 
son  mouvement  les  sables  et  les  blocs,  les  amoncelant  en  lignes  pa- 
rallèles, et  arrêtant  son  action  destructive  à  la  couche  inférieure, 
laissa  après  son  départ  le  relief  que  nous  voyons  aujourd'hui. 

Une  pareille  formation  explique  le  fait,  assez  étrange  au  premier 
coup  d'œil,  de  l'absence  presque  absolue  d'eau  dans  toute  la  forêt. 
Tous  ceux  qui  ont  parcouru,  je  ne  dirai  pas  les  pays  de  montagnes, 
mais  seulement  des  contrées  un  peu  accidentées,  s'attendent  à  trou- 
ver un  ruisseau  à  chaque  dépression  de  terrain.  Il  n'en  est  rien.  Les 
plaines  succèdent  aux  plateaux,  sans  que  les  pentes  laissent  filtrer 
la  moindre  source,  et  du  fond  de  ces  vallées  ouvertes,  serrées  entre 
deux  collines  de  roches  entassées,  ne  s'échappe  le  murmure  d'au- 
cun cours  d'eau.  Parfois  seulement  se  montrent  çà  et  là  quelques 
mares  isolées,  dues  à  l'accumulation  des  pluies  dans  le  creux  des 
rochers,  mares  qui  le  plus  souvent  s'évaporent  aux  premiers  soleils. 
Les  ruisseaux,  comme  les  sources  qui  leur  donnent  naissance,  sont 
produits  par  la  pluie,  qui  pénètre  dans  le  sol  jusqu'à  ce  qu'elle 
vienne  à  rencontrer  une  couche  imperméable  qui  la  ramène  à  la  sur- 
face. Dans  cette  forêt,  Teau  passe  à  travers  les  masses  sablonneuses 
eoDAme  à  travers  un  filtre,  et  arrive  sans  obstacle  jusqu'à  la  couche 
des  glaises  vertes,  la  première  qui,  dans  les  terrains  parisiens. 


Digitized  by 


Google 


ETUDES   FORESTtèHES.  1^7 

puisse  la  retenir;  mais  cette  couche  n' affleure  pas  dans  Tintérieur 
de  la  forêt,  et  ne  se  montre  que  dans  la  vallée  occupée  par  la  ville 
de  Fontainebleau.  C'est  à  cette  circonstance  que  celle-ci  doit  les 
belles  eaux  qui  y  jaillissent  de  tous  côtés. 

C'est  de  sa  constitution  géologique  que  la  forêt  de  Fontainebleau 
tire  cette  physionomie  tout  à  fait  particulière  qui  ne  permet  pas  de  la 
confondre  avec  aucune  autre.  Bien  des  forêts  renferment  des  mas- 
tà!b  plus  grandioses,  des  futaies  plus  étendues,  des  paysages  plus 
accidentés,  mais  aucune  n'a  un  caractère  aussi  prononcé  et  ne  laisse 
dans  l'esprit  une  impression  aussi  profonde.  Celles  de  Compiègne, 
de  \illerS'Cotterets,  de  Lyons,  etc.,  qui  appartiennent  au  même 
bassin,  sont  plus  belles  peut-être  à  certains  égards,  mais  elles  ne 
lui  ressemblent  pas  même  de  loin,  car,  reposant  sur  des  étages  dif- 
férens  de  la  formation  parisienne,  elles  ont  une  tout  autre  confi- 
guration. La  forêt  d'Ermenonville  s'en  rapproche  davantage,  car 
elle  est  assise  comme  elle  sur  les  sables;  mais  on  n'y  rencontre  ni 
ces  masses  de  rochers  disposés  en  forme  de  cirques,  ni  ces  longues 
collines  sablonneuses  semées  de  roches  arrondies  entassées  les  unes 
sur  les  autres.  Ces  espèces  de  parapets  naturels,  tous  parallèles 
entre  eux  et  souvent  coupés  par  des  vallées  perpendiculaires  à  la 
direction  générale,  disparaissent  aux  environs  de  Rambouillet. 

La  nature  géologique  des  terrains  que  nous  venons  de  décrire  a 
donné  lieu  à  une  industrie  assez  importante,  et  qui  vaut  la  peine 
qu'on  s'y  arrête  :  c'est  l'exploitation  du  grès.  Disposée  soit  en  bancs 
horizontaux  et  continus,  soit  amoncelée  en  blocs  de  diverses  gros- 
seurs, cette  roche  fournit  une  pierre  d'excellente  qualité,  qui  de 
tout  temps  a  été  très  recherchée  pour  le  pavage  des  rues  comme 
pour  la  construction  des  maisons.  Aussi  ces  exploitations  sont-elles 
plus  anciennes  que  la  ville  elle-même,  car  la  premièie  pierre  du 
palais,  qui  fut  construit  bien  avant  la  ville,  inaugura  Touverture  de 
la  première  carrière  dans  les  gorges  d'Apremont.  Tant  qu'on  n'eut  à 
fiedre  face  qu'aux  besoins  locaux,  les  exploitations  ne  prirent  pas  une 
grande  extension  ;  mais  quand  on  commença  de  paver  Paris  et  les 
routes  qui  y  aboutissent,  on  se  mit  à  l'œuvre  de  tous  côtés,  et  des 
carrières  s'ouvrirent  sur  tous  les  points.  Cette  industrie  s'exerçait 
d'abord  sans  contrôle,  chacun  s'établissant  à  son  gré  et  n'obéissant 
qu'à  son  caprice;  mais  les  dommages  causés  à  la  forêt  furent  bien* 
tôt  tels  qu'on  fut  obligé  de  réglementer  les  concessions  pour  empê- 
cher la  ruine  des  peuplemens.  Ce  n'est  pas  toutefois  sans  protester 
que  les  carriers  se  plient  aux  restrictions  qu'on  leur  impose.  En 
18tô  notamment,  ils  s'insurgèrent  et  se  portèrent  jusqu'à  menacer 
de  mort  les  agens  qui  avaient  cherché  à  les  contenir. 

Chaque  malti*e  carrier  travaille  pour  son  compte.  Après  avoir  ob- 


Digitized  by 


Google 


Ii8  REVUE   DES   DEUX   MONDES* 

tenu  de  radministration  rautorisation  toute  gratuite  d'ouvrir  une 
carrière,  il  s'assure  du  concours  d'un  ou  deux  ouvriers  qui  sont 
payés  à  la  journée.  Gomme  il  ne  faut  pour  être  maître  que  posséder 
l'outillage  nécessaire,  masses,  marteaux  tranchans,  marteaux  à 
piquer,  coins,  pinces,  etc.  (outillage  dont  le  prix  est  de  150  fir.  en- 
viron), il  arrive  souvent  que  des  ouvriers,  associant  leurs  ép^gnes, 
travaillent  en  commun  sur  le  pied  de  l'égalité.  Avant  d'entamer  la 
roche,  ils  commencent  par  creuser  une  tranchée,  qu'ils  appelleoi 
formey  devant  le  banc  de  grès  à  attaquer,  de  façon  à  le  mettre  à  nu 
sur  une  largeur  d'une  dizaine  de  mètres,  et  sur  toute  sa  hauteur. 
Gela  fait,  Us  ouvrent  un  chemin  qui,  partant  du  fond  de  la  forme^ 
aboutit  à  la  route  la  plus  voisine,  et  qui  doit  servir  au  transport 
des  pierres.  Us  se  mettent  alors  à  découper  la  roche  en  blocs  plus 
ou  moins  volumineux,  en  y  creusant  avec  un  outil  spécial  des  trou» 
cylindriques  dans  lesquels  ils  enfoncent  à  grands  coups  de  masse 
des  coins  de  fer  que  chaque  choc  fait  avancer  à  peine  de  quelques 
millimètres.  Quand  la  pierre  est  de  bonne  qualité,  elle  se  fend 
d'elle-même  en  ligne  droite,  et  le  morceau  se  détache  naturelle- 
ment du  banc  principal;  mais  parfois  aussi,  quand  elle  est  trop  dure 
ou  peu  homogène,  il  faut  employer  la  poudre  pour  la  faire  sau- 
ter. Les  morceaux  ainsi  obtenus  sont  découpés  à  leur  tour ,  dé- 
pouillés de  leurs  aspérités,  et  débités,  toujours  par  le  même  pro- 
cédé, en  pavés  réguliers  de  différentes  dimensions.  Quant  aux  écoles 
résultant  de  la  taille,  elles  sont  rejetées  en  arrière,  et  forment  par- 
fois des  amas  considérables  qui  frappent  désagréablement  les  re- 
gards et  gâtent  le  paysage;  mais,  sous  l'influence  des  agens  atmos- 
phériques, ces  débris  de  roches  finissent  le  plus  souvent  par  se 
déliter,  tomber  en  poussière,  et  former  un  sol  sur  lequel  la  végéta-* 
tion  ne  tarde  pas  à  reprendre  son  empire.  Au  bout  de  peu  de  temps, 
les  carrières  abandonnées  se  couvrent  de  bruyères,  puis  d'arbris- 
seaux, en  attendant  que  les  arbres  eux-mêmes  trouvent  une  nour- 
riture suffisante  pour  s'y  installer  et  pour  faire  disparaître  sous  l'é- 
treinte de  leurs  racines  les  dernières  traces  de  ces  exploitations. 

Une  fois  débités,  les  pavés  sont  achetés  sur  place  au  maître  car- 
rier par  des  marchands  qui  les  expédient  dans  les  villes  voisines, 
mais  surtout  à  Paris,  où  il  s'en  fait  une  prodigieuse  consommation 
depuis  l'annexion  de  la  banlieue.  Il  y  a  quelques  années  cependant 
que  les  pavés  de  la  Belgique  font  sur  le  marché  de  la  capitale  une 
concurrence  assez  sérieuse  à  ceux  de  Fontainebleau  pour  en  avoir 
fait  tomber  le  prix  de  250  francs  le  mille  à  180  francs  (1).  G'est 

(1)  Les  produits  qu*oû  tire  des  carrières  se  divisent  en  pams  d'éçhaniiUon,  de 
0"22  à  O'^âS  sur  toutes  les  faces;  pavit  bàiards,  de  dimensions  irrégulières;  pavét 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES   FORESTIERES.  1^9 

donc  de  Paris  que  dépend  le  plus  ou  moins  d'activité  des  carrières 
de  Fontainebleau,  de  même  que  le  nombre  des  ouvriers  qui  y  tra- 
vaillent. Quand  le  macadamisage  a  pendant  quelque  temps  ralenti 
la  demande,  la  plupart  de  ceux-ci  ont  abandonné  leurs  chantiers  et 
se  sont  faits  terrassiers;  plus  tard  ils  ont  repris  leur  ancien  métier, 
et  aujourd'hui  on  n'en  évalue  pas  le  nombre  à  moins  de  AOO.  Ce 
chiffire  toutefois  est  très  variable,  car  beaucoup  d'entre  eux,  maçons 
par  état,  ne  se  font  carriers  qu'accidentellement,  quand  la  mauvaise 
saison  les  empêche  de  se  livrer  à  leurs  occupations  habituelles. 

Le  bénéfice  que  fait  un  maître  carrier  peut  être  évalué  à  7  fr.  par 
jour.  C'est  un  beau  denier,  qui  serait  plus  élevé  encore,  si  toutes 
les  pierres  étaient  de  bonne  qualité;  mais  il  arrive  souvent  qu'après 
avoir  ouvert  une  carrière  et  fait  des  avances  considérables,  il  faut 
poarUnt  l'abandonner,  parce  que  la  roche  est  trop  dure  ou  peu  ho- 
mogéde.  Quant  aux  ouvriers,  leur  salaire  se  monte  à  A  ou  5  francs 
par  jour.  Malheureusement  il  y  a  une  morte-saison ,  et  dès  que  le 
thermomètre  est  tombé  au-dessous  de  zéro,  il  faut  abandonner  le 
travail,  car  la  pierre  ne  se  fend  plus  régulièrement.  Malgré  ce  chô- 
mage, dont  la  durée  moyenne  est  d'environ  deux  mois  par  année, 
et  qui  produit  une  réduction  d'un  sixième  sur  le  chiffre  indiqué  plus 
haut,  on  voit  que  les  journées  des  carriers  atteignent  encore  un  taux 
exceptionnel,  puisque  celles  des  terrassiers  ne  s'élèvent  pas  à  plus 
de  2  francs  75  centimes.  La  raison  de  cette  différence  est  dans  l'in- 
salubrité du  métier  qu'exercent  les  premiers;  ils  se  font  payer  les 
chances  qu'ils  ont  d'être  emportés  par  ce  qu'ils  appellent  eux- 
mêmes  la  maladie  des  carriers.  Cette  maladie,  qui  leur  permet  ra- 
rement d'atteindre  l'âge  de  quarante  ans,  n'est  autre  chose  qu'une 
phthisie  pulmonaire  provoquée  non>seulement  par  la  poussière  qu'ils 
respirent,  mais  encore  par  les  fatigues  auxquelles  ils  sont  exposés 
et  les  efforts  musculaires  qu'ils  sont  obligés  de  faire.  Quittant  en 
été  leur  domicile  à  quatre  heures  du  matin,  ils  n'y  rentrent  le  soir 
qu'à  huit  heures,  après  s'être  reposés  seulement  pendant  les  deux 
heures  les  plus  chaudes  du  jour.  A  les  voir  en  plein  soleil  frapper  à 
coups  redoublés  de  leurs  masses  de  fer,  qui  ne  pèsent  pas  moins  de 
20  kilogrammes,  les  coins  qu'ils  enfoncent  dans  la  roche  réfractaire, 
s'exposer  en  sueur  à  tous  les  vents  perfides  qui  soufflent  à  travers 


'■  <m  de  fantaisie;  pavés  de  deux,  moitié  du  payé  d*écliantiIlon.  On  fait  aussi 
des  ftoniiirw  de  trottoirs,  des  boutissês  d^échantillon  formant  un  paré  et  demi  d*échan- 
tilloa,  deseotiM,  des  tablettes  pour  cayes,  des  marches  d'escalier,  etc.;  mais  ces  der- 
aiere  articles  ne  8*adres8ent  qu*à  la  consommation  locale.  Les  pavés  seuls  font  Tobjet 
d'an  commerce  considérable.  Mis  en  place  dans  les  rues  de  Paris,  chaque  pavé  revient 
à pen  près  à  1  franc,  soit  4,000  francs  le  mille.  On  voit,  en  comparant  ce  chiffre  avec 
le  prix  en  forêt,  tout  ce  qui  est  absorbé  par  les  intermédiaires. 


Digitized  by 


Google 


150  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  arbres,  on  conçoit  qu'ils  ne  puissent  résister  longtemps  à  ce  dur 
métier.  Moins  meurtrière  que  la  poussière  d'acier,  celle  du  grès  n'en 
occasionne  pas  moins  dans  les  poumons  une  irritation  dangereuse  : 
de  plys  elle  dessèche  le  gosier,  et  c'est  là  peut-être  son  effet  le  plus 
funeste,  car  elle  provoque  ainsi  l'ouvrier  à  boire  d'une  manière 
immodérée.  11  est  à  croire  cependant  qu'avec  des  précautions  suffi- 
3antes,  des  soin^  hygiéniques  convenables  et  des  habitudes  de  tem- 
pérance rigoureuses,  les  carriers  pourraient  se  soustraire  au  dan- 
ger dont  ils  sont  menacés,  et  prolonger  leur  vie  bien  au-delà  du 
terme  fatal;  mais  il  semble  que  ce  soit  là  trop  exiger  d'eux,  car  si 
quelques-uns  s'imaginent  de  bonne  foi  que  l'usage  des  spiritueux 
doit  les  préserver  de  cette  terrible  maladie,  le  plus  grand  noml^re 
au  contraire  n'embrassent  leur  métier  que  pour  satisfaire  leur  goût 
pour  l'ivrognerie.  Ceux-là  savent  ce  qui  les  attend,  et,  célibataires 
pour  la  plupart,  ils  redoutent  peu  la  mort,  n'ayant  rien  qui  les  at- 
tache à  la  vie.  Les  maîtres  sont  en  général  plus  sobres;  aussi  trouve- 
t-on  parmi  eux  quelques  vieillards,  ce  qui  est  rare  chez  les  ouvriers. 
Ce  n'est  pas  sans  un  serren^ent  de  cœur  qu'on  voit  ces  jeunes  gens, 
aujourd'hui  forts  et  bien  portans,  procéder  avec  autant  d'insouciance 
et  de  sang-froid  à  leur  long  suicide.  Où  trouver  le  remède  à  cette 
situation?  A  coup  sûr,  ce  n'est  pas  dans  la  réglementation.  Ou  ne 
peut  guère  l'attendre  que  de  la  moralisation  de  ces  malheureux, 
auxquels  le  sentiment  des  devoirs  personnels  fait  encore  trop  sou- 
vent défait.  L'emploi  des  machines,  s'il  était  possible,  serait  cepen- 
dant un  remède  radical,  car  celles-ci,  affranchissant  l'homme  de  la 
partie  la  plus  pénible  de  sa  tâche,  chasseraient  des  carrières  un 
grand  nombre  d'ouvriers,  et  les  forceraient  à  demander  leurs  moyens 
de  subsistance  à  des  occupations  moins  meurtrières. 

Indépendamment  de  ses  pierres,  la  forêt  de  Fontainebleau  a  pen- 
dant fort  longtemps  fourni  une  assez  grande  quantité  de  sable  pour 
la  fabrication  des  glaces  et  des  porcelaines  (1).  On  en  expédiait 
jusqu'en  Belgique  et  en  Angleterre;  mais  depuis  quelques  années 
ces  carrières  ont  été  abandonnées,  le  sable  des  environs  de  Ne- 
mours, à  4  ou  5  kilomètres  au  sud  de  la  forêt,  étant  de  meilleure 
qualité  et  d'une  extraction  plus  facile. 

(i)  On  obtient  les  Terres  et  glaces  en  fondant  ensemble  dans  un  creaset  du  sable, 
du  BU  fate  de  soude,  de  la  chaux  et  du  charbon;  la  p&te  obtenue  est  ensuite  coulée  ou 
soufflée.  Le  cristal  se  compose  de  sable,  de  minium  et  de  carbonate  de  potasse*  La 
qualité  des  produits  dépend  surtout  de  la  pureté  du  sable. 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES  FORESTIÈRES.  151 


IL 


Oq  ignore,  à  proprement  parler,  la  date  précise  de  la  fondation 
du  château  de  Fontainebleau.  On  sait  seulement  que  la  forêt  fut 
réunie  au  domaine  de  la  couronne  vers  le  xi^  siècle,  et  il  est  pro- 
bable que  la  construction  en  fut  commencée  dès  cette  époque. 
D'abord  simple  rendez -vous  de  chasse,  le  château  se  transforma, 
s'agrandit  et  s'embellit  jusqu'à  devenir  une  résidence  que  les  rois 
de  France  habitèrent  régulièrement,  pendant  une  partie  de  l'an- 
née, avec  toute  leur  cour.  L'histoire  raconte  qu'en  1264,  Louis  IX, 
étant  à  courre  le  cerf  dans  ses  chers  déserts,  y  fut  attaqué  par  une 
bande  de  brigands,  et  que,  tout  en  se  défendant,  il  sonna  de  la 
trompe  pour  appeler  ses  gens,  qui  vinrent  le  délivrer.  Une  cha- 
pelle fut  construite  à  cette  occasion ,  et  la  montagne  qui  avait  été 
le  théâtre  de  l'événement  reçut  le  nom  de  Bulle  Saira- Louis.  Dé- 
pourvue de  routes  et  entrecoupée  de  rochers,  la  forêt  fut  pendant 
longtemps  un  repaire  de  malfaiteurs,  et  les  noms  de  Cave  aux  bri- 
gands^ Caverne  des  voleurs^  que  portent  encore  aujourd'hui  certains 
cantons,  donnent  une  triste  idée  de  la  sécurité  dont  les  promeneurs 
devaient  y  jouir.  L'ermitage  de  la  Madeleine,  qu'on  avait  bâti  en 
1617,  pour  y  établir  un  ordre  de  chevalerie  destiné  à  poursuivre 
les  duellistes,  fut  enlevé  par  une  troupe  de  brigands  qui,  malgré 
tous  les  efforts  de  la  maréchaussée,  parvint  à  s'y  maintenir  jusqu'en 
1677.  L'ermitage  de  Franchard  eut  le  même  sort.  Habité  d'abord 
par  un  cénobite  du  nom  de  Guillaume,  puis  concédé  par  Philippe- 
Auguste  à  des  religieux  de  l'abbaye  de  Saint-Euverte,  il  fut  plu- 
sieurs fois  envahi  par  des  bandits  qui  en  massacrèrent  les  reli- 
gieux. Il  fut  détruit  en  1712  par  ordre  de  Louis  XIV,  «  afin  qu'il 
ne  soit  plus,  dit  l'ordonnance,  ni  un  asile  de  débauche  ni  une  re- 
traite de  voleurs.  »  On  en  voit  encore  lés  ruines  auprès  de  la  Roche 
qui  pleure  y  excavation  dans  laquelle  tombe  goutte  à  goutte  l'eau 
provenant  des  infiltrations  supérieures.  Quoique,  suivant  Guillaume, 
évéque  de  Tournai,  cette  eau  ne  soit  ni  bonne  à  boire,  ni  belle  à 
voir,  on  ne  lui  en  attribuait  pas  moins  des  vertus  curatives. 

Au  nord  de  la  forêt,  sur  la  route  de  Melun,  se  trouve  la  Table  du 
Roi.  C'est  une  table  en  pierre  sur  laquelle  tous  les  ans,  au  l*""  mai, 
les  ofliciers  des  eaux  et  forêts  venaient  recevoir  les  redevances  dues 
au  roi  pour  certains  usages  exercés  dans  la  forêt.  L'abbesse  du  Lys 
apportait  un  jambon  et  deux  bouteilles  de  vin,  et  chaque  nouveau 
marié  de  la  paroisse  Saint-Ambroise  de  Melun  déposait  un  gâteau 
et  5  deniers.  Henri  IV  commença  le  système  de  routes  qui  sillonnent 


Digitized  by 


Google 


152  BEYUE  DES   DEUX  MOITOES. 

aujourd'hui  la  forêt;  il  ouvrit  notamment  la  route  ronde  qui  décrit 
une  espèce  de  circonférence  dont  la  ville  de  Fontainebleau  est  le 
centre  et  dont  le  rayon  moyen  est  d'environ  5  kilomètres.  Il  fit  aussi 
élever  aux  principaux  rendez-vous  de  chasse  des  croix,  dont  quel- 
ques-unes ont  subsisté  jusqu'à  nos  jours.  Louis  XV  compléta  le  sys- 
tème commencé.  Ouvertes  plutôt  pour  faciliter  les  chasses  que  pour 
assurer  la  vidange  des  bois ,  ces  routes  percent  en  ligne  droite  les 
massifs,  escaladent  les  collines  malgré  la  raideur  des  pentes,  sans 
jamais  dévier,  et  se  coupent  à  des  carrefours  d'où  la  vue  s'étend 
dans  toutes  les  directions.  Cette  disposition  permet  aux  veneurs  de 
rallier  la  chasse  quand  ils  se  sont  égarés.  On  retrouve  ici  quelques- 
unes  de  ces  légendes  qui  rappellent  la  fameuse  chasse  de  saint  Hu- 
bert ou  celle  du  roi  Arthur.  De  vieux  bûcherons  vous  diront  à  l'o- 
reille, si  votre  figure  leur  inspire  assez  de  confiance,  que  souvent 
pendant  la  nuit  ils  sont  réveillés  dans  leurs  cabanes  par  les  hurle- 
mens  d'une  meute  furieuse  et  les  sons  retentissans  des  trompes.  Ils 
voient  alors  à  travers  les  arbres,  au  milieu  des  flambeaux,  s'en- 
foncer dans  les  profondeurs  des  massifs  la  chasse  du  grand-veneur  y 
lancée  à  la  poursuite  d'un  cerf  imaginaire  qu'elle  ne  peut  atteindre. 
Ce  pauvre  grand-veneur,  coupable  sans  doute  de  quelque  méfait 
envers  saint  Hubert,  est,  paratt-il ,  condamné  à  errer  ainsi  dans  la 
forêt  jusqu'au  jugement  dernier.  Ces  vieilles  légendes,  qui  sont 
la  poésie  du  peuple,  n'ont  plus  guère  de  prise  sur  les  générations 
nouvelles,  dont  le  respect  pour  le  surnaturel  commence  à  s' affai- 
blir beaucoup.  Quoi  qu'en  puissent  penser  ceux  qui  s'obstinent  à  re- 
gretter le  passé,  il  n'y  a  pas  à  se  plaindre  de  ce  changement,  car 
la  raison  et  par  conséquent  la  dignité  humaine  gagnent  tout  le  ter- 
rain que  perd  la  superstition. 

Pour  avoir  de  tout  temps  été  consacrée  à  la  chasse,  la  forêt  de 
Fontainebleau  n'en  a  pas  moins  toujoui*s  été  soumise  à  des  exploi- 
tations annuelles.  Ces  exploitations,  à  vrai  dire,  laissaient  autrefois 
beaucoup  à  désirer  et  donnaient  lieu  à  bien  des  abus,  ainsi  que  le 
constate  en  16ÔA  M.  Barillon  d'Amoncourt,  conseiller  du  roi  en  ses 
conseils,  député  par  sa  majesté  pour  la  réformation  générale  des 
eaux  et  forêts  au  département  de  l'Ile-de-France,  de  Brie  et  de 
Perche.  «  Il  est  d'autant  plus  nécessaire,  dit-il  dans  son  procès-ver- 
bal, de  pourvoir  au  rétablissement  de  cette  forêt  par  un  bon  règle- 
ment de  coupes,  qu'on  la  pourrait  dire  réduite  au  point  de  sa  der- 
nière ruine.  »  Pour  donner  une  idée  de  ce  triste  état,  il  suffira  de 
dire  que  sur  près  de  17,000  hectares  il  n'y  en  avait  alors  que  6,740 
de  boisés,  dont  5,000  environ  en  vieille  futaie  et  arbres  épars,  et 
1,740  en  taillis  de  vingt-cinq  ans  et  au-dessus;  le  reste  était  cou- 
vert de  bruyères  et  de  rochers  stériles.  Les  prescriptions  du  réfor* 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES  FORESTIERES.  15S 

mateur  Barillon  d'Amoncourt  n'ayant  pas  été  rigoureusement  sui- 
vies, un  nouveau  règlement  fut  présenté  en  1716  par  le  grand-maltre 
de  La  Faluëre,  qui  constata  en  même  temps  la  nécessité  de  repeu- 
pler les  vides  et  de  remplacer  les  futaies  dépérissantes.  Ce  n'était 
pas  une  petite  affaire,  puisqu'il  s'agi3sait  de  plus  de  la  moitié  de  la 
contenance  totale;  on  se  mit  cependant  à  Tœuvre,  et  Ton  fit  des 
plantations  de  chêne  sur  une  très  grande  étendue;  plus  tard,  oa 
introduisit  le  pin  sylvestre  et  le  pin  maritime,  qui  prospèrent  mieux 
que  le  chêne  sur  les  sols  secs,  et  Ton  finit  peu  à  peu  par  repeupler 
la  forêt  tout  entière,  moins  les  roches  absolument  improductives. 
Une  des  plus  grandes  difficultés  qu'on  eût  à  vaincre,  c'est  Tac- 
tioD,  particulièrement  désastreuse  ici,  des  gelées  printanières,  qui: 
s'exerce  sur  les  jeunes  bois  dans  une  zone  comprise  entre  1  mètre 
et  2  mètres  50  cent,  au-dessus  du  sol.  Ces  gelées,  très  fréquentes, 
font  noircir  et  tomber  les  jeunes  pousses;  mais,  dès  qu'ils  ont  pu. 
élever  leur  cime  au-dessus  de  la  zone  fatale,  les  arbres  sont  à  l'abri 
de  toute  nouvelle  atteinte. 

Les  essences  qu'on  rencontre  aujourd'hui  sont  le  chêne,  le  hêtre, 
le  charme,  le  bouleau,  le  pin  sylvestre,  le  pin  maritime  et  un  grand 
nombre  d'essences  secondaires,  telles  que  l'érable,  le  tilleul,  l'ali* 
zier,  le  merisier,  etc.  Parmi  les  arbustes  et  arbrisseaux,  il  faut  men- 
tionner le  genévrier,  dont  le  bois  odorant  sert  à  fabriquer  une  foule 
de  menus  objets  de  bimbeloterie,  la  bourdaine,  qu'on  emploie  à  faire 
de  la  poudre  à  canon,  les  genêts  aux  fleurs  jaunes,  et  surtout  les 
bruyères,  qui  affectionnent  les  terrains  sablonneux,  poussent  dans 
les  interstices  des  rochers,  et  couvrent  parfois  des  étendues  consi- 
dérables. Toutes  ces  essences  sont  mélangées  dans  des  proportions 
variables;  en  général  elles  végètent  bien  quand  le  sol  reste  tou- 
jours couvert,  mais  elles  s'étiolent  de  bonne  heure  quand  il  est  plus 
ou  moins  exposé  aux  rayons  du  soleil.  Lorsqu'ils  sont  mélangés  avec! 
des  hêtres  en  proportion  suffisante,  les  chênes  peuvent  arriver  jus- 
qu'à l'âge  de  cinq  ou  six  cents  ans  encore  en  pleine  vigueur  et  at- 
teindre des  dimensions  telles  que,  pour  mon  compte,  je  n'en  ai  pas 
vu  de  plus  beaux;  quand  ils  se  trouvent  à  l'état  pur  au  contraire, 
ils  se  mettent  à  dépérir  et  meurent  en  cime  dès  l'âge  de  quarante. 
ou  cinquante  ans,  comme  des  hommes  vieux  avant  l'heure,  fatigués 
du  monde,  qui  n'aspirent  qu'à  le  quitter.  Il  en  a  été  ainsi  de  la  plu-. 
part  des  plantations  de  chênes  dont  je  viens  de  parler,  et  qui  ne 
purent  jamais  être  conduites  jusqu'à  l'état  de  futaie.  On  les  coupa 
dès  qu'on  vit  la  végétation  languir  dans  l'espoir  que  cette  opération 
leur  rendrait  la  vigueur  perdue,  et  que  les  rejets  obtenus  réussi- 
raient mieux  que  les  arbres  primitifs.  U  en  îai  ainsi  pendant  les 
premières  années;  mais  bientôt,  le  dépérissement  atteignant  ces. 


Digitized  by 


Google 


15A  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

réjets  eux-mêmes,  il  fallut  les  couper  à  leur  tour.  On  dut  recom- 
mencer la  même  opération  à  des  intervalles  de  plus  en  plus  rap- 
prochés, et  Ton  fut  conduit,  par  la  force  des  choses,  à  exploiter  en 
taillis,  à  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  des  parties  qui  étaient  dans  l'origine 
destinées  à  devenir  des  futaies  plemes.  Le  mal  ne  se  borna  pas  là; 
car  le  sol,  périodiquement  découvert  par  ces  coupes,  se  stérilisa  peu 
à  peu,  devint  de  moins  en  moins  propre  à  la  végétation  du  chêne  ; 
des  vides  se  formèrent  de  plus  en  plus  grands  à  chaque  révolution» 
«t  la  forêt  fut  sur  le  point  d*étrë  ramenée  à  l'état  d'où  on  l'avait 
tirée  au  prix  de  grands  sacrifices.  C'est  alors  qu'on  eut  l'idée  d'y 
introduire  du  pin  et  d'en  repeupler  tous  les  vides  et  clairières.  Des 
semis  de  cette  essence  furent  faits  sur  la  plus  grande  échelle  par 
MM.  de  Larminat  et  de  Bois-d'Hyver,  inspecteurs  de  la  forêt  sous  le 
roi  Louis-Philippe.  Grâce  à  eux,  elle  fut  préservée  de  la  ruine  qui 
la  menaçait,  et  aujourd'hui  plus  de  A,000  hectares  de  pins,  âgés  de 
quinze  à  trente  ans,  sont  disséminés  sur  tous  les  points,  tantôt  mé- 
langés avec  des  bois  feuillus,  tantôt  formant  des  massifs  homogènes 
qui  couvrent  de  vastes  superficies. 

Le  pin  est  en  effet  l'essence  qui  convient  le  mieux  aux  terrains 
dénudés  qu'il  s'agit  de  remettre  en  état.  Aucune  n'est  moins  exi- 
geante; aucune  ne  pousse  avec  plus  de  vigueur  ses  rameaux  tou- 
jours verts  là  où  toute  autre  succomberait  par  excès  de  sécheresse 
ou  défaut  de  nourriture.  Elle  a  la  précieuse  faculté  d'amender  le 
sol,  et,  par  la  décomposition  de  ses  aiguilles,  de  lui  restituer  des 
élémens  de  fertilité  qui  permettront  plus  tard  la  culture  d'essences 
plus  précieuses.  Avant  qu'on  ne  songeât  à  s'en  servir  pour  repeu- 
pler les  vides,  le  pin  existait  déjà  dans  la  forêt,  et  l'on  en  attribue 
l'introduction  à  Lemonnier,  médecin  de  la  reine,  qui  sema  au  pied 
du  mail  Henri  IV  des  graines  qu'il  avait  rapportées  de  Riga  en  178A. 
M.  de  Bois-d'Hyver  ne  s'est  pas  borné  à  semer  des  pins  sylvestres,  il 
a  greffe  sur  un  grand  nombre  de  ceux-ci  des  pins  laricios,  qui  ont 
parfaitement  repris  et  qui  donnent  déjà  aujourd'hui  des  graines  en 
abondance.  Les  pins  maritimes  n'ont  pas  répondu  à  ce  qu'on  atten- 
dait d'eux.  Végétant  bien  sur  les  bords  de  la  mer,  dont  ils  aiment 
les  sables  humectés  par  les  vagues,  ils  ne  prospèrent  pas  dans  les 
forêts  de  l'intérieur.  Pendant  quelques  années,  il  est  vrai,  ils  pous- 
sent rapiden>ent,  et  prennent  même  de  l'avance  sur  leurs  congé- 
nères; mais  vers  quarante  ans,  pris  de  la  nostalgie  des  rivages,  ils 
commencent  à  dépérir;  leurs  feuilles  se  mettent  à  jaunir;  des  lé- 
gions d'insectes  se  logent  dans  leur  écorce  et  ne  tardent  pas  à  les 
achever.  Les  massifs  s'éclaircissent  d'année  en  année  jusqu'à  ce 
qu'il  ne  reste  plus  que  quelques  individus  isolés  qui  dominent  le 
rocher  comme  des  paJmiers  au  milieu  du  désert.  On  aurait  tort  d'en 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES   FORESTIÈRES.  155 

attendre  la  mort  naturelle,  et  il  vaudrait  mieux  en  finir  une  fois 
pour  toutes,  les  couper  sans  regret,  et  les  remplacer  par  des  pins 
sylvestres  qui  prospèrent  jusqu'à  cent  ans  et  au-delà. 

Dans  son  ensemble,  la  forêt  présente  donc  les  aspects  les  plus 
variés  et  des  peuplemens  d'une  bigarrure  exceptionnelle.  Sur 
1,000  hectares  environ,  répartis  dans  les  cantons  de  La  Tillaie,  du 
Gros-Fouteau ,  duBas-Bréau,  des  Grands-Feuillards  et  des  Monts- 
de-Fays,  se  rencontrent  de  vieilles  futaies  de  chênes,  de  hêtres  et 
de  charmes  :  ce  sont  les  restes  des  anciens  massifs  laissés  sur  pied. 
On  grand  nombre  de  ces  arbres  ont  cinq  ou  six  siècles  et  peu-être 
plus  encore;  quoique  parfois  morts  en  cime  et  creusés  dans  Tinté- 
rieur,  ils  n'en  poussent  pas  moins  chaque  année  de  nouveaux  bour- 
geons qui  suffisent  à  entretenir  ce  qui  leur  reste  de  vie.  Autour  de 
ces  vétérans  se  pressent  de  nouvelles  générations.  Quelques-unes 
de  ces  grandes  futaies,  spécialement  réservées  pour  les  prome- 
neurs, ont  tout  à  fait  l'aspect  d'une  forêt  vierge  où  la  végétation  est 
Uvrée  à  elle-même.  Les  vieux  chênes  ont  les  formes  les  plus  variées 
et  parfois  les  plus  bizarres.  Quand  ils  ont  été  isolés  dans  leur  jeu- 
nesse ,  ils  ont  développé  dans  toutes  les  directions  des  branches  la- 
térales qoi  sont  elles-mêmes  devenues  de  véritables  arbres;  ils  sont 
peu  élevés,  mais  leur  cime  étalée  projette  au  loin  son  ombre.  Ceux 
qui  ont  crû  en  massif  serré  au  contraire  sont  droits  et  élancés,  et 
leurs  troncs,  unis  et  sans  branches  jusqu'à  une  hauteur  de  25  ou 
30  mètres,  ressemblent  de  loin  à  des  colonnes  gigantesques  qui 
supportent  un  faîte  de  verdure. 

Après  ces  futaies  viennent  2,000  hectares  environ  de  perchis  dé 
quarante  à  quatre-vingts  ans  de  chêne  pur,  provenant  des  planta- 
tions faites  à  la  fin  du  siècle  dernier  et  au  commencement  de  celui- 
ci.  Disséminés  dans  toute  la  forêt,  ils  offrent  en  général  une  végéta- 
tion languissante.  1S,000  hectares,  c'est-à-dire  la  masse  principale, 
sont  couverts  de  massifs  de  pins  et  de  taillis  de  chênes,  charmes  et 
bouleaux,  âgés  de  un  à  quarante  ans,  tantôt  purs,  tantôt  mélangés 
dans  diverses  proportions.  Ils  sont  souvent  entrecoupés  de  vides, 
couverts  seulement  de  bruyères  et  de  genévriers  épars.  Enfin  vien- 
nent les  rochers,  qui  se  montrent  tantôt  sous  forme  de  plaltU^reSy 
c'est-à-dire  de  bancs  horizontaux  dépourvus  de  toute  végétation, 
tantôt  sous  l'aspect  de  blocs  de  grès  entassés  les  uns  sur  les  autres 
en  longues  collines  parallèles.  Des  interstices  de  ces  barricades  na- 
turelles s'échappent  des  bouleaux  à  l'écorce  argentée,  des  gené- 
vriers au  feuillage  sombre,  ou  des  pins  maritimes  à  la  cime  écrasée. 
Qui  ne  s'est  promené  dans  les  gorges  d'Apremont,  où  pour  la  pre-^ 
naière  fois,  dit-on,  Louis  XIV  daigna  jeter  les  yeux  sur  la  pauvre 
La  Vallière?  Qui  n'a  visité  les  gorges  de  Franchard,  qui  rappellent 


Digitized  by 


Google 


156  BETUE   DES   DEUX  MONDES. 

i  un  si  haut  degré  les  paysages  bibliqueê?  Quand  le  soleil  vient 
dorer  les  sables  et  illuminer  la  roche  aride  de  ses  chauds  rayons,  ne 
se  croirait-on  pas  dans  une  de  ces  solitudes  de  la  Palestine  qui  ont 
vu  s'accomplir  de  si  étranges  mystères? 

Tous  les  peuplemens  forestiers  de  Fontainebleau  sont  enchevêtrés 
les  uns  dans  les  autres  avec  une  telle  irrégularité,  qu'à  chaque  pas 
le  paysage  prend  une  physionomie  différente.  Si  vous  longez  par 
exemple  les  hauteurs  de  la  SoUe,  vous  avez  à  votre  droite  la  vieille 
futaie  du  Gros-Fouteau,  si  grandiose  à  côté  des  maigres  taillis  du 
Mont-Ussy;  à  votre  gauche  se  déroule  un  vaste  amphithéâtre  de  ro- 
ches grisâtres  au  milieu  desquelles  s'élèvent  des  hêtres  branchus  et 
de  noirs  genévriers;  une  plaine  immense  s'étend  à  vos  pieds,  dé- 
roulant sous  vos  yeux,  aussi  loin  que  la  vue  peut  porter,  une  mer 
de  verdure.  C'est  en  automne  surtout  qu'il  faut  parcourir  cette  fo- 
rêt, quand  déjà  de  pâles  brouillards  ont  panaché  le  feuillage  de 
mille  couleurs,  quand  la  rosée  de  la  nuit  a  mouillé  le  sable  altéré 
des  chemins,  quand  la  bruyère  en  fleur  répand  dans  l'air  son  par- 
fum pénétrant.  Ce  n'est  pas  cependant  un  sentiment  de  plaisir  qu'pn 
éprouve  alors,  c'est  plutôt  celui  d'une  certaine  tristesse,  car,  mal- 
gré la  variété  de  ses  aspects,  la  forêt  de  Fontainebleau  a  une  phy- 
sionomie monotone  ;  mais  cette  monotonie  a  un  tel  charme  qu'on  ne 
peut  s'en  arracher,' cette  tristesse  a  une  telle  douceur  qu'on  peut  la 
comparer  au  souvenir  lointain  des  personnes  qu'on  a  aimées. 

Ce  sentiment  de  tristesse  que  nous  fait  éprouver  l'aspect  de  la 
forêt,  il  faut  l'attribuer,  en  partie  du  moins,  à  l'absence  de  cours 
d'eau,  dont  on  a  expliqué  plus  haut  les  causes  géologiques.  Le  mur- 
mure d'aucun  ruisseau  ne  se  fait  entendre  dans  le  silence  des  soli- 
tudes, et  vers  le  milieu  du  jour,  quand  déjà  le  lapin  a  regagné  som 
terrier  et  le  chevreuil  son  fourré,  il  semble  que  toute  vie  se  soit 
éteinte  sous  ces  voûtes  inanimées.  Le  chant  d'aucun  oiseau  ne  re- 
tentit dans  le  feuillage  muet  des  grands  arbres,  aucun  insecte  ne 
fait  entendre  son  bourdonnement  monotone,  aucun  papillon  ne  vient 
d'une  aile  indécise  se  poser  sur  le  calice  des  fleurs  absentes.  Tout  se 
tait,  tout  est  calme,  rien  que  la  fourmi  .travaillant  sans  relâche  à 
son  palais  de  sable,  ou  la  vipère  endormie,  roulée  sur  elle-même , 
dans  l'ornière  du  chemin.  Solitaire  sans  être  sauvage,  cette  forêt  n*a 
rien  d'abrupt  ni  de  heurté;  on  n'y  trouve  pas  l'exubérance  d'une  na- 
ture vierge ,  mais  la  douce  harmonie  des  ruines  sur  lesquelles  les 
siècles  ont  passé.  Quelques-unç  s'en  plaignent,  et  bien  à  tort  peut- 
être.  N*a-t-on  pas  projeté  sous  le  premier  empire,  pour  lui  donner 
un  peu  plus  d'animation,  d'y  creuser  un  canal  et  de  joindre  le  Loing 
à  la  Seine  par  une  rivière  artificielle  qui  devait  traverser  la  forêt 
d'un  bout  à  l'autre?  Un  pareil  embellissement  lui  eût  enlevé  tout  son 


Digitized  by 


Google 


ETUDES  FORESTIÈRES.  157 

caractère.  Grâce  à  Dieu^  on  a  reculé  devant  cette  profanation,  et  il 
faut  espérer  qu'on  ne  reprendra  plus  ce  projet  abandonné. 


IIL 

Spécialement  affectée  aux  plaisirs  de  nos  souverains,  dont  la  chasse 
a  toujours  été  une  des  passions  favorites,  la  forêt  de  Fontainebleau 
a  de  tout  temps  été  peuplée  d'une  grande  quantité  de  gibier.  Cerfs, 
daims,  chevreuils,  faisans,  perdrix  et  lapins  y  abondent.  Le  manque 
d'eau  en  éloigne  le  sanglier  ;  quant  au  loup  et  au  renard,  on  leur 
fait  une  guerre  si  acharnée  qu'on  en  a  extirpé  jusqu'au  dernier.  Au 
premier  abord,  cette  abondance  de  gibier  ne  paraît  présenter  aucun 
inconvénient,  et,  loin  de  s'en  plaindre,  le  promeneur  qui  s'aventure 
le  matin  dans  les  profondeurs  des  massifs  aime  à  surprendre  de 
temps  à  autre  un  cerf  entouré  de  trois  ou  quatre  biches,  broutant 
dans  les  clairières,  et  à  le  voir  à  son  approche  s'enfoncer  dans  le 
taûUis,  suivi  de  ses  compagnes;  il  ne  lui  déplaît  pas  de  faire  lever 
sous  ses  pas  le  lapin,  que  lui  cachait  une  touffe  de  bruyère,  et  d'en 
suivre  la  course  en  zigzag  jusqu'au  terrier  voisin.  Cependant,  lors- 
qu'on y  regarde  de  plus  près,  et  qu'au  lieu  de  s'en  tenir  au  côté  pit- 
toresque on  va  au  fond  des  choses,  on  ne  tarde  pas  à  se  convaincre 
du  mal  que  fait  à  la  forêt  cette  multitude  d'animaux  qui  vivent  à 
ses  dépens.  Essayons  d*en  donner  une  idée.  Au  dire  des  gardes  les 
plus  habiles,  elle  ne  renfermait,  il  y  a  quelques  années,  pas  moins 
de  deux  mille  cerfs  et  biches  de  tout  âge.  Ces  deux  mille  animaux 
sont  obligés  d'y  chercher  leur  nourriture,  et  comme  ils  n'y  trouvent 
que  fort  peu  d'herbe,  c'est  au  bois  qu'ils  s'en  prennent,  et  ils  ne  s'en 
font  pas  faute  (1).  Ils  ravagent  périodiquement  les  plantations  qu'on 
n'a  pas  pris  le  soin  d'entreillager,  et  broutent  les  rejets  de  taillis  au 
fur  et  à  mesure  qu'ils  repoussent.  On  a  calculé  que,  par  le  fait  seul 
de  ces  abroutissemens  et  du  retard  qui  en  résulte  dans  la  végéta- 
tion, la  production  ligneuse  annuelle  se  trouve  diminuée  de  six  mille 
stères,  qui,  à  10  fr.  l'un,  représenteraient  une  somme  de  60,000  fr. 
Bncore  ce  chiffre  ne  comprend-t-il  pas  les  frais  de  repeuplement 
qu'il  faudrait  faire  pour  maintenir  les  massifs  à  l'état  complet;  car, 
sous  ces  atteintes  répétées,  les  souches  s'épuisent  rapidement,  et 
dépérissent  en  laissant  des  vides  au  bout  de  quelques  révolutions. 
Ce  n'est  pas  seulement  aux  bois  feuillus  que  s'attaquent  Ips  cerfs; 
ils  sont  également  très  nuisibles  aux  pins,  dont  ils  arrachent,  pour 
aiguiser  leurs  dents,  l'écorce  en  longues  lanières,  ou  qu'ils  blessent 

(1)  DuM  les  forêts  oayertes,  ces  animaux  vont  au  gagnage  dans  la  plaine;  ouds  alors 
il  fini  payer  les  dégâu  qu'ils  occasionnent  au  cultures. 


Digitized  by 


Google 


158  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

en  frottant  leur  tête  pour  faire  tomber  leurs  bois.  Sur  des  massife 
de'  plus  de  cent  hectares,  il  arrive  parfois  de  ne  pas  rencontrer  un 
seul  pin  qui  ne  soit  plus  ou  moins  endommagé. 

Voilà  pour  le  gros  gibier;  mais  pour  le  lapin  c'est  bien  autce 
chose  encore,  car  celui-ci,  non  content  de  brouter  les  jeunes  pousses, 
attaque  tous  les  arbres,  quelles  que  soient  leurs  dimensions,  en 
ronge  Técorce  au  collet  de  la  racine,  et  leur  fait  une  incision  annu- 
laire qui  en  occasionne  souvent  la  mort.  Dans  ces  dernières  année», 
les  lapins  avaient  commis  de  tels  dégâts,  que  la  destruction  absolue 
en  a  été  ordonnée  dans  toutes  les  forêts  de  la  liste  civile.  De  tout 
temps  du  reste,  les  dégâts  de  ces  animaux  ont  fait  le  désespoir  dea 
forestiers.  En  1604,  le  réformateur  général  Barillon  d'Amoncourt 
avait  pris  une  décision  semblable  non-seulement  pour  la  forêt  de 
Fontainebleau,  mais  pour  les  forêts  particulières  voisines  sur  les- 
quelles s'étendait  également  sa  juridiction.  «Et  parce  que  les  lapins 
sont  préjudiciables  aux  forêts,  dit-il  dans  son  rapport,  et  nuisibles 
au  public,  il  sera  ordonné,  s'il  plaît  à  sa  majesté,  de  remettre  en 
vigueur  les  anciennes  ordonnances,  d'interdire  au  dehors  l'établis- 
sement de  nouvelles  garennes  et  de  détruire  celles  qui  existent  dans 
la  forêt.  » 

Un  personnel  nombreux,  composé  d'un  grand-veneur,  d'un  pre- 
mier veneur,  d'olTiciers  de  divers  grades,  de  piqueurs  et  de  valets 
de  chiens,  est  affecté  spécialement  au  ser\4ce  de  la  vénerie  impé- 
riale, qui  comprend  les  chasses  à  tir  et  les  chasses  à  courre.  Les 
premières  se  font  dans  des  parcs  spéciaux  appelés  iin^s;  les  chasses 
à  courre  seules  ont  lieu  en  forêt.  La  vénerie  impériale  n'est  pas  sou- 
mise aux  prescriptions  des  lois  sur  la  chasse  destinées  à  prévenir  la 
destruction  du  gibier.  Un  tel  abus  en  effet  n'est  pas  à  craindre  dans 
les  domaines  de  la  liste  civile,  où  Ton  veille  avec  le  plus  grand  soin 
à  la  conservation  des  animaux  de  chasse;  mais,  puisque  le  but  de 
la  loi  est  ainsi  atteint  sans  que  la  loi  même  soit  appliquée,  on 
peut  se  demander  s'il  est  réellement  indispensable,  pour  avoir  du 
gibier,  d'imposer  à  la  jouissance  de  la  propriété  privée  les  restric- 
tions que  l'on  connaît.  Qu'on  veuille  bien  le  remarquer,  le  droit 
commun,  c'est  la  liberté  pour  le  propriétaire  de  faire  chez  lui  ce 
que  bon  lui  semble,  tant  qu'il  ne  lèse  pas  autrui.  L'exception,  c'est 
la  loi  sur  la  chasse,  qui  subordonne  ce  droit  à  certaines  conditions 
et  le  limite  à  certaines  époques.  L'exception  est-elle  suffisamment 
motivée?  Voilà  ce  qu'il  est  peut-être  utile  d'examiner  en  quelques 
lignes,  puisqu'il  est  question  de  remanier  la  loi  de  18àâ.  Ce  n'est 
pas,  après  tout,  s'écarter  du  sujet  :  c'est  montrer  un  des  côtés  éco-' 
nomiques  des  questions  que  soulève  l'entretien  d'une  forêt  appro- 
priée à  la  chasse,  comme  celle  de  Fontainebleau. 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES   FORESTIÈRES,  159 

Quel  peut  être  l'objet  d'une  loi  sur  la  chasse?  C'est,  on  vient  de  le 
dire,  la  protection  du  gibier;  mais  pourquoi  cette  protection?  En 
quoi  le  ^ier  mérite-t-il  d'attirer  sur  lui  l'attention  du  législa- 
teur et  de  mettre  en  mouvement  la  force  publique?  On  ne  peut 
voir  à  une  semblable  exception  que  deux  motifs,  quelque  peu  plau- 
sibles, car  la  question  fiscale  du  permis  de  chasse  est  trop  insi- 
gnifiante pour  entrer  en  ligne  de  compte  (1).  Ces  deux  motifs  sont 
l'agrément  des  chasseurs  et  l'approvisionnement  de  nos  marchés 
en  gibier.  Quant  au  premier,  on  avouera  que  c'est  de  la  part  du 
gouvernement  prendre  un  bien  grand  souci  pour  un  bien  petit  ré- 
sultat, surtout  si  l'on  songe  à  ce  que  l'exécution  de  cette  loi  pro- 
voque d'arrêtés  et  de  circulaires  pour  ouvrir  ou  fermer  la  chasse, 
pour  la  permettre  ou  la  défendre  en  temps  de  neige,  pour  distin- 
guer les  animaux  nuisibles  de  ceux  qui  ne  le  sont  pas.  C'est  tout 
un  monde  de  gendarmes,  de  maires  et  de  gardes  champêtres  qu'elle 
met  en  mouvement.  Que  Ton  réfléchisse  encore  aux  haines  qu'ac- 
cumule cette  loi,  aux  amendes  qu'elle  fait  encourir,  aux  crimes  dont 
eile  est  Toccasion  ;  qu'on  remarque  aussi  combien  elle  est  vexa- 
tMre  dans  ses  mesures  contre  le  colportage,  en  défendant  même  la 
vente  du  gibier  provenant  des  propriétés  closes,  et  Ton  sera  bien 
en  droit  de  se  demander  si  le  plaisir  de  deux  cent  mille  ou  trois  cent 
mille  individus  est  en  réalité  une  question  d'ordre  public  d'une  si 
grande  importance.  Y  a-t-il  là  en  effet  quelque  chose  qui  mérite 
d'être  encouragé?  Si  la  chasse  a  pour  beaucoup  de  personnes,  je 
dirai  presque  pour  tout  le  monde,  un  si  grand  attrait,  ce  n'est  pas, 
comme  on  Ta  prétendu,  à  cause  de  l'imprévu  qu'elle  présente,  et 
de  l'occasion,  trop  rare,  hélas  I  qu'elle  nous  donne  d* exercer  notre 
volonté  et  notre  activité  :  c'est  tout  simplement  parce  qu'elle  réveille 
en  nous  Tinstinct  de  la  vie  sauvage  et  aventureuse  qu'ont  menée 
nos  pères.  11  se  produit  dans  ce  cas  en  ùous  quelque  chose  d'ana* 
logue  aux  phénomènes  de  réversion  en  histoire  naturelle,  où  l'on 
voit  pendant  de  longues  générations  les  individus  issus  d'une  souche 
commune  tendre  toujours  à  reprendre  les  caractères  principaux  de 
leurs  ancêtres.  Est-il  bien  utile  d'entretenir  chez  nous  des  habitudes 
de  violence  qui  rappellent  l'enfance  de  l'humanité? 

Un  intérêt  plus  sérieux  s'attacherait,  à  en  croire  quelques  per- 
sonnes, au  maintien  de  la  législation  actuelle  sur  la  chasse  :  c'est, 
nous  l'avons  dit,  l'intérêt  de  l'alimentation  publique.  Assurément  le 

(1)  Le  permis  de  chas^  ne  constitue  pas  d^ailleurs  une  restriction  réelle  du  droit 
d»  cbaase;  c'est  ^o  ioipàt  plus  on  moins  bien  assis,  mais  qu'on  pourrait  à  la  rigueur 
eauenrer.  La  restriction  véritable  consiste  dans  la  défense  •  faite  au  propriétaire  de 
chiMcr  chex  lui  à  certaines  époques  et  avec  les  engins  qui  lui  conviennent,  et  de  trans* 
porter  le  gibier  qui  lui  appartient 


Digitized  by 


Google 


160  BEYUE   DBS   DEUX  MONDES. 

gibier  sert,  dans  une  certsdne  mesure,  à  l'alimentation,  moins  ce- 
pendant qu'on  ne  le  croit,  car  si  Ton  pouvait  compter  ce  qu'il  nous 
mange  de  blé,  d'avoine,  de  trèfle,  de  pommes  de  terre  ou  de  bois, 
peut-être  serait-on  étonné  du  résultat;  mais,  en  admettant  même 
qu'il  ne  coûte  pas  plus  cher  qu'il  ne  vaut,  ce  qui  est  pure  con- 
cession, on  se  demande  en  quoi  ce  genre  d'alimentation  est  plus 
digne  de  la  protection  de  la  loi  que  tout  autre.  L'élève  du  bétail 
par  exemple  n'a  pas  besoin  de  l'intervention  du  gouvernement  pour 
faire  face  aux  exigences  de  la  consommation,  et  il  en  sera  de  même 
de  la  production  du  gibier  le  jour  où  celui-ci  se  vendra  assez  cher 
pour  que  certains  individus  trouvent  un  intérêt  à  s'y  livrer. 

La  suppression  de  la  loi  ne  détruirait  pas  d'ailleurs  le  plaisir  de 
la  chasse,  car  les  propriétaires  resteraient  toujours  maîtres  d*agir 
dans  leurs  domaines  comme  ils  l'entendraient  et  de  faire  poursuivre 
comme  voleurs  ceux  qui  viendraient  y  chasser  sans  leur  autorisa- 
tion (1).  L'état  et  les  communes  continueraient  à  louer  leurs  forêts 
aux  conditions  qu'il  leur  plairait  d'imposer,  de  manière  à  les  ga- 
rantir contre  les  dégâts  des  animaux.  Quant  aux  particuliers,  ils 
ne  seraient  plus  dans  cette  singulière  position  de  pouvoir,  à  une 
certaine  époque  de  l'année,  détruire  jusqu'à  la  dernière  tête  le  gi- 
bier que  contiennent  leurs  bois,  et  de  ne  pouvoir  à  tout  autre  mo- 
ment y  tuer  même  un  chevreuil,  s'ils  en  ont  envie. 

Un  autre  fait  qui  prouve  l'inutilité  des  lois  sur  la  chasse,  c'est 
qu'elles  ne  nous  ont  pas  délivrés  des  braconniers,  qui  tuent  vingt 
fois  plus  de  gibier  que  les  vrais  chasseurs.  Dans  la  forêt  de  Fontai- 
nebleau, comme  dans  toutes  celles  de  la  liste  civile,  le  braconnage 
est  un  délit  très  commun  en  même  temps  que  très  productif.  Les 
gardes  ont  beau  être  sur  pied  nuit  et  jour,  ils  ne  peuvent  l'empA- 
cher.  Ceux  qui  en  font  leur  métier  commencent  par  étudier  avec 
soin  les  mœurs  et  les  habitudes  du  gibier.  Couchés,  immobiles,  le 
long  des  routes  ou  au  milieu  des  fourrés,  ils  restent  pendant  des 
journées  entières  à  observer  les  passages  les  plus  fréquentés.  Une 
fois  ceux-ci  reconnus,  ils  tendent  leurs  lacets,  qui  sont  des  fils  de 
laiton  formant  un  nœud  coulant.  Us  les  fixent  à  un  jeune  arbre  dont 
ils  inclinent  la  cime  vers  la  terre,  et  qu'ils  assujettissent  dans  cette 
position  comme  un  arc  tendu.  Un  cerf  ou  un  chevreuil  vient- il  à  pas- 
ser, il  se  prend  dans  le  nœud  coulant;  l'arbre  aussitôt,  se  détendant 
comme  un  ressort,  se  redresse,  enlevant  avec  lui  le  pauvre  animal 
suspendu,  qui  périt  étranglé  sans  pouvoir  se  débarrasser  de  cette 

(1)  En  laissant  chacun  libre  de  chasser  chez  lui,  il  faudrait  faire  une  exception  pour 
les  oiseaux  insectivores,  dont  la  destruction  devrait  être  défendue  d'une  manière  aèso- 
lue.  n  s*agit  en  effet  ici  d'une  question  d'intérdt  général  qui  motire  parfaitement  Tiii» 
tervention  de  la  loi. 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES   FORESTIÈRES.  161* 

étrmte.  Tous  les  trois  ou  quatre  jours,  les  braconniers  viennent  visi- 
ter leurs  lacets  et  emporter  le  gibier  qui  s'y  trouve  pris.  Les  gardes 
les  connaissent  bien,  mais  le  difficile  eBt  de  les  prendre  sur  le  fait.  11 
en  est  d'autres  qui  ne  braconnent  que  par  occasion,  et  qui  se  bor- 
nent, quand  ils  savent  les  gardes  occupés  ailleurs ,  à  venir  tirer  un 
ùtisan  ou  un  chevreuil.  Il  s'en  est  même  trouvé  qui  chassaient  en 
voiture.  Circulant  dans  toute  la  forêt  comme  de  simples  promeneurs, 
ils.  n'inspiraient  aucune  défiance;  mais  dès  qu'ils  apercevaient  une 
pièce  quelconque,  ils  l'abattaient  d'un  coup  de  fusil ,  la  cachaient 
daas  leur  voiture  et  continuaient  tranquiUement  leur  promenade. 
Quant  aux  propriétaires  riverains,  ils  considèrent  comme  de  bonne 
guerre  de  semer  sur  leur  terrain  du  sarrasin  pour  y  attirer  les  fai- 
sans, qui  en  sont  très  friands,  ou  de  faire  battre  les  cantons  voisms 
povr  en  chasser  le  gibier  qu'ils  attendent  sur  les  limites.  Il  faut  aux 
gardes  plus  que  de  Thabileté  poiu*  déjouer  toutes  ces  ruses ,  il  leur 
faut  un  grand  courage ,  et  plus  d'un  déjà  est  tombé  victime  de  son 
devoir.  On  a  créé  pour  les  aider  un  corps  spécial  de  gendarmes  à 
cheval  qui  n'ont  d'autre  fonction  que  la  police  et  la  surveillance  de 
la  forêt,  et  qui  les  accompagnent  dans  leurs  patrouilles  nocturnes. 
Les  gardes  ont  l'ordre  de  détruire  tous  les  animaux  nuisibles 
qu'ils  rencontrent,  et  l'on  considère  comme  tels  tous  ceux  qui  vi- 
vent aux  dépens  du  gibier,  en  mangent  les  petits  ou  dévorent  les 
ceuis.  Les  renards,  fouines,  belettes,  putois,  taupes,  mulots,  etc.,  sont 
poursuivis  par  eux  avec  acharnement,  et  une  prime  leur  est  allouée 
pour  chaque  tête  d'ennemi  qu'ils  apportent.  Pour  s'en  emparer,  ils 
tracent  des  sentiers  d'assommoir^  c'est-à-dire  de  petits  sentiers  de 
30  centimètres  de  large,  qui  traversent  les  massifs  dans  toutes  les 
directions.  De  distance  en  distance  sont  placées  de  petites  caisses 
en  bois  masquées  par  des  broussailles,  et  dont  le  couvercle,  soulevé 
par  une  baguette  posée  sur  une  espèce  de  bascule,  est  chargé  d'une 
pierre.  Le  matin,  quand  les  animaux  se  mettent  en  campagne  pour 
chercher  leur  nourriture,  ils  suivent  de  préférence  ces  sentiers  plu- 
tôt que  de  passer  à  travers  l'herbe  humide  de  rosée.  Arrivés  à  ces 
caisses,  ils  mettent  par  leur  poids  la  baguette  en  mouvement  et  font 
tomber  le  couvercle,  qui  les  écrase.  On  prend -aussi  par  ce  moyen 
une  quantité  considérable  de  lapins,  car  les  gardes,  ayant  le  droit 
d'en  consommer  un  certain  nombre  pour  leur  compte,  et  tenus  d'en 
livrer  également  aux  agens,  cherchent  autant  que  possible  à  ména- 
ger leur  peine,  leur  poudre  et  leur  plomb.  Cependant  le  procédé  le 
plus  en  usage  pour  le  lapin  est  l'emploi  du  furet.  11  suffit  de  l'intro- 
duire dans  un  terrier  pour  que  les  habitans  éperdus  s'enfuient  de 
tous  côtés,  et  si  l'on  a  pris  la  précaution  de  placer  des  filets  à  l'ou- 
verture, on  s'en  empare  facilement.  Quand  on  veut  au  contraire  pro- 

XLT.  11 


Digitized  by 


Google 


162  REYDE   DES   DEUX   MONDES. 

céder  à  la  destruction  des  lapins  dans  un  canton,  on  suit  une  autre 
marche;  on  ferme  les  terriers  pendant  la  nuit,  alors  qu'ils  sont  de- 
hors, et  on  fait  des  battues  enceinte  par  enceinte. 

IV. 

Quel  est,  dans  la  condition  particulière  où  elle  se  trouve,  le  traite- 
ment applicable  à  la  forêt  de  Fontainebleau?  Gomment  concilier  les 
exigences  cynégétiques  auxquelles  elle  répond  avec  les  considéra- 
tions économiques  et  culturales  qui  règlent  l'exploitation  des  forêts? 
Sous  ce  rapport,  le  doute  n'est  pas  possible.  Le  régime  de  la  futaie^ 
avec  une  révolution  de  cent  vingt  ou  cent  cinquante  ans,  peut  seul 
lui  convenir.  J'ai  déjà  eu  plusieurs  fois  l'occasion  d'exposer  les  rsû- 
sons  qui  font  à  un  propriétaire  impérissable  comme  l'état  une  obli- 
gation d'adopter  de  longues  révolutions,  comme  étant  celles  qui 
donnent  les  produits  à  la  fois  les  plus  considérables  et  les  plus  pré- 
cieux. Toutes  choses  égales  d'ailleurs,  une  forêt  exploitée  une  seule 
fois  à  l'âge  de  cent  vingt  ans  fournit  plus  de  matière  et  une  matière 
plus  utile  que  si,  pendant  le  même  laps  de  temps,  on  l'avait  exploi- 
tée quatre  fois  à  l'âge  de  trente  ans.  Il  en  résulte  qu'un  propriétaire 
qui  peut  attendre  a  tout  intérêt  à  préférer  la  première  exploitation. 
C'est  le  cas  de  la  forêt  de  Fontainebleau,  qui,  appartenant  à  l'état, 
a  été  cédée  en  usufruit  à  la  couronne,  qui  n'est  guère  moins  im- 
muable que  lui.  A  cette  première  considération  s'en  joint  une  autre, 
qui  fait  de  l'adoption  du  régime  de  la  futaie  une  question  d'être  ou 
de  ne  pas  être  pour  cette  forêt;  c'est  la  nature  du  sol.  Un  terrain 
aussi  peu  consistant,  qui  contient  98  pour  100  de  sable  pur  et  laisse 
l'eau  s'infdtrer  jusque  dans  les  couches  inférieures  ou  s'évaporer 
aux  premiers  rayons  du  soleil,  demande,  pour  ne  pas  se  stériliser 
complètement,  à  être  constamment  couvert.  L'eau  est  l'agent  in- 
dispensable de  toute  végétation ,  et  dans  un  sol  naturellement  sec 
le  traitement  appliqué  doit  avoir  pour  effet  d'y  conserver  une  cer- 
taine fraîcheur.  La  futaie  seule  remplit  ces  conditions,  puisque 
les  arbres,  constamment  maintenus  en  massif,  protègent  le  sol 
contre  l'irradiation  solaire,  et  lui  restituent,  par  la  décomposition 
annuelle  de  leurs  feuilles,  les  élémens  minéralogiques  qu'ils  y 
ont  puisés.  Avec  le  taillis  au  contraire,  le  sol,  découvert  tous  les 
vingt -cinq  ou  trente  ans,  se  dessèche  peu  à  peu,  perd  ses  élé- 
mens fertilisans,  et  finit  par  devenir  impropre  à  toute  végétation. 
Nulle  part  les  résultats  produits  par  ces  différens  modes  de  traite- 
ment ne  sont  plus  frappans  que  dans  la  forêt  de  Fontainebleau.  A 
côté  de  massifs  magnifiques,  peuplés  d'arbres  plusieurs  fois  sécu- 
laires, d'une  végétation  luxuriante,  on  rencontre  souvent  des  par- 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES   FORESTIÈRES.  163 

des  presque  vides,  couvertes  de  bruyères,  entrecoupées  çà  et  là  de 
cépées  de  chênes  rabougris  ou  de  bouleaux  isolés  que  des  exploita* 
tions  successives  de  taillis  ont  amenées  à  cet  état.  On  serait  tenté 
tout  d*abord ,  en  voyant  ce  sable  ridé  par  le  vent ,  de  croire  que  le 
sol  est  incapable  d'entretenir  une  végétation  plus  active,  et  Ton 
s'étonne  même  qu'il  ait  pu  produire  les  maigres  végétaux  qui  le 
couvrent;  mais,  en  y  regardant  de  plus  près  et  en  le  comparant  à 
celui  de  la  futaie  voisine,  on  s'aperçoit  bientôt  que,  minéralogique-^ 
ment  parlant,  il  n'y  a  pas  de  différence  entre  eux,  et  les  analyses 
qui  ont  été  faites  ont  donné  en  effet,  dans  la  futaie  comme  dans 
le  taillis,  une  proportion  de  98  pour  100  de  sable  contre  2  pour  100 
d'argile.  On  peut  donc  conclure  de  là  que  la  vigueur  de  l'une  et 
le  mauvais  état  de  l'autre  ne  doivent  être  attribués  qu'à  la  diffé- 
rence des  traitemens,  et  non  à  une  autre  cause.  Cette  conclusion 
d'ailleurs  est  confirmée  par  des  descriptions  de  la  forêt  que  con- 
tiennent d'anciens  rapports,  et  qui  constatent  que  des  parties  au- 
jourd'hui absolimaent  désertes  étaient  autrefois  couvertes  de  magni*  • 
fiques  futaies. 

S'il  fallait  d'autres  motifs  encore  pour  faire  adopter  ce  traitement, 
on  en  trouverait  dans  la  destination  même  de  cette  forêt.  Le  gibier, 
s'attaquant  surtout  aux  jeunes  bois,  fait  d'autant  plus  de  mal  que 
ceux-ci  sont  plus  étendus;  si  par  exemple  les  dégâts  se  font  sentir 
jusqu'à  l'âge  de  dix  ans  dans  une  forêt  exploitée  à  la  révolution  de 
trente  ans,  ils  porteront  sur  le  tiers  de  la  contenance,  tandis  qu'ils 
ne  porteront  que  sur  le  quinzième,  si  la  révolution  est  de  cent  cin- 
quante ans.  Enfin,  au  point  de  vue  pittoresque,  la  futaie,  avec  ses 
grands  arbres  qui  se  balancent  au  vent,  a  une  bien  autre  majesté 
que  les  taUlis,  dont  la  hauteur  ne  dépasse  pas  10  mètres,  à  peine 
de  quoi  ombrager  les  routes.  Dans  une  forêt  si  fréquemment  visitée, 
cette  considération  a  une  telle  importance  que,  pour  ne  pas  la  dé- 
pouiller de  sa  plus  grande  beauté,  on  a  dû,  sur  la  demande  même 
des  habitans,  s'abstenir  de  faire  aucune  coupe  dans  quelques-uns 
des  cantons  couverts  de  vieux  massifs,  afin  de  les  conserver  comme 
un  but  habituel  de  promenades. 

On  a  vu  plus  haut  comment,  malgré  tant  de  raisons  péremptoires, 
on  avait  été  conduit  à  en  exploiter  en  taillis  la  plus  grande  partie. 
Aujourd'hui  que  les  f&cheux  effets  de  ce  régime  ont  été  constatés, 
on  en  revient  à  une  application  plus  saine  des  règles  de  la  sylvicul- 
ture, car  les  opérations  qu'on  y  fait  ont  pour  objet  de  la  ramener  tout 
entière,  ou  à  peu  près,  à  l'état  de  futaie  pleine.  Pour  opérer  cette 
transformation,  il  a  fallu  en  effectuer  l'aménagement,  c'est-à-dire 
fixer  à  l'avance  la  nature  et  l'importance  des  coupes  à  asseoir  pen- 
dant toute  la  période  transitoire»  de  telle  manière  qu'à  l'expiration 


Digitized  by  VjOOQIC 


loi  BEVUE  DES   DEUX   MONDES. 

de  celle*ci  toute  l'étendue  présente  une  série  de  bois  d'âges  uni- 
formément gradués  depuis  un  jusqu'à  cent  vingt  ans.  Je  n'insisterai 
pas  sur  les  détails  techniques  que  comporte  une  opération  aussi  com- 
pliquée, et  je  me  bornerai  à  faire  remarquer  qu'un  pareil  résultat  ne 
peut  être  obtenu  qu'à  deux  conditions  :  une  réduction  dans  l'impor- 
tance des  coupes  faites  précédemment  et  l'exécution,  sur  une  grande 
échelle,  de  travaux  de  repeuplement.  La  réduction  des  coupes  est 
une  conséquence  nécessaire  du  changement  de  régime.  Pour  passer 
du  taillis  à  la  futaie,  c'est-à-dire  d'une  forêt  exploitée  normalement 
à  l'âge  de  vingt-cinq  ans  à  une  forêt  qui  le  sera  à  cent  vingt,  il  est 
évident  que  pendant  les  premières  années  il  faut  s'imposer  une  pri- 
vation. Plus  tard  on  retrouvera  son  compte,  et  au-delà,  car  lorsque 
la  forêt  aura  atteint  son  âge  normal,  le  cent-vingtième  portant  sur 
des  bois  âgés  de  cent  vingt  ans  représentera  un  revenu  plus  consi- 
dérable que  le  vingt-cinquième  ne  portant  que  sur  des  bois  de  vingt- 
cinq  ans;  mais  pour  le  moment  il  s'agit  de  reconstituer  un  capital, 
ce  qui  ne  peut  se  faire  sans  ime  économie  sur  le  revenu.  Il  n'est 
pas  douteux  qu'une  fois  en  futaie  pleine,  elle  ne  puisse  produire 
100,000  mètres  cubes,  dont  1/3  au  moins  sera  propre  à  l'industrie, 
et  qui  vaudront  1,500,000  francs  et  au-delà. 

Ce  n'est  pas  une  petite  question  que  de  déterminer  à  l'avance  dans 
une  forêt  l'importance,  des  coupes  à  faire  et  les  points  sur  lesquels 
il  faut  les  asseoir;  mais  la  difficulté  devient  bien  plus  grande  encore 
quand  il  s'agit  de  massifs  aussi  fréquentés  que  ceux  de  Compiègne 
et  de  Fontainebleau,  où  les  moindres  exploitations  sautent  aux  yeux, 
et  prennent  presque  les  proportions  d'un  événement.  Il  est  singu- 
lier de  voir  avec  quelle  légèreté  les  personnes  les  plus  étrangères 
à  la  sylviculture  s'expriment  sur  certaines  opérations  forestières, 
sans  même  se  donner  la  peine  d'examiner  si  elles  ne  sont  pas  l'ap- 
plication d'un  plan  général  arrêté  à  l'avance  en  vue  d'un  but  spécial. 
Avec  une  superbe  assurance,  elles  tranchent  à  première  vue  et  sur  un 
simple  coup  d'œil  des  questions  que  les  praticiens  les  plus  habiles  ne 
peuvent  décider  sans  de  longues  et  patientes  études,  sans  une  recon- 
naissance détaillée  de  tous  les  massifs,  sans  un  inventaire  complet  de 
tous  les  arbres  exploitables.  On  conçoit  que  l'abatage  d'ime  vieille  fu- 
taie, dont  les  arbres  plusieurs  fois  centenaires  ont  prêté  leur  ombrage 
à  de  nombreuses  générations,  cause  une  certaine  peine,  et  qu'en 
voyant  ces  vétérans  tomber  sous  la  cognée,  le  premier  mouvement 
soit  de  crier  au  vandalisme.  Cependant  peut-il  en  être  autrement  7 
Si  ces  massifs  sont  arrivés  à  maturité,  il  faut  bien  les  abattre,  à 
moins  qu'on  ne  veuille  renoncer  à  tirer  de  sa  forêt  un  revenu  quel- 
conque. Traitez-la  alors  comme  un  parc,  bornez-vous  à  y  couper 
les  arbres  morts  et  à  les  remplacer  par  d'autres;  mais  du  moment 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES  FORESTIERES.  165 

qu'il  s'agit  d'exploitations  régulières*  il  n'y  a  pas  à  hésiter.  Qu'im- 
porte après  tout  que  tel  vieux  massif  disparaisse,  si,  les  coupes  se 
succédant  avec  ordre,  des  peuplemens  nouveaux  prennent  la  place 
des  anciens,  et  si,  grâce  au  roulement  qui  s'établit,  la  forêt  se  main- 
tient toujours  dans  le  même  état?  Il  n'y  a  dans  tout  cela  aucune 
espèce  de  vandalisme,  et,  tant  qu'on  reste  dans  les  limites  normales 
de  la  production  annuelle,  une  forêt  ne  périclite  pas.  S'étaient-ils 
bien  rendu  compte  de  ces  circonstances  ceux  qui  ont  jadis  accusé 
l'administration  du  roi  Louis- Philippe  d'avoir  pratiqué  des  coupes 
abuâves  dans  les  forêts  de  la  liste  civile?  Les  avaient-ils  parcou- 
rues pied  à  pied?  en  avaient-ils  compté  tous  les  arbres  et  reconnu 
rétendue  des  repeuplemens  artificiels?  C'est  douteux,  car  ils  ne  se 
lussent  pas  faits  les  organes  d'accusations  qui  ont  été  reconnues 
mal  fondées  (1). 

Mais  la  fixation  des  coupes  annuelles  ne  suffit  pas  pour  assurer 
la  perpétuation  d'une  forêt,  il  faut  encore  que  chaque  coupe  laisse 
derrière  elle  de  jeunes  peuplemens  qui  doivent  remplacer  les  massifs 
disparus.  Quand  l'ensemencement  ne  se  fait  pas  naturellement  par 
les  graines  tombées  des  arbres,  il  faut  avoir  recours  à  des  procédés 
artificiels,  et  alors,  suivant  les  circonstances,  on  se  décide  soit  pour 
la  plantation,  soit  pour  le  semis.  Dans  le  premier  cas,  on  emploie 
de  jeunes  plants  âgés  de  quatre  ou  cinq  ans,  élevés  en  pépinière, 
qu'on  place  dans  des  trous  creusés  à  un  mètre  de  distance  les  uns 
des  autres.  Cette  opération,  qui  se  fait  à  l'automne  ou  au  prin- 
temps, doit  être  suivie  pendant  deux  années  de  binages  destinés  à 
empêcher  les  plants  d'être  étouffés  par  les  herbes;  tout  compte  fait, 
elle  ne  revient  à  guère  moins  de  500  ou  700  francs  par  hectare,  ce 
qui,  comme  on  voit,  est  assez  cher.  Autrefois  il  existait  à  Com* 
piègne  et  à  Fontainebleau,  pour  les  travaux  de  cette  nature,  des 
entrepreneurs  qui  les  exécutaient  à  forfait  et  qui  étaient  respon- 
sables de  la  réussite.  Certains  d'avoir  dans  chaque  forêt  pour  15  ou 
20,000  francs  de  plantations  à  faire  chaque  année,  ils  s'étaient  ou- 
tillés en  conséquence  et  avaient  dressé  des  ouvriers  spéciaux.  Us 
employaient  d'habitude  des  femmes  et  des  enfans,  qui,  outre  l'éco- 
nomie du  salaire,  leur  offraient  l'avantage  d'une  plus  grande  dexté- 
rité. Pour  manier  de  jeunes  plants,  pour  les  placer  dans  les  trous 
préparés  à  l'avance,  pour  étaler  convenablement  le  chevelu  des  ra- 

(1)  On  se  rappelle  qa*une  commisuon  présidée  par  M.  Troplong  a  été  chargée 
en  IS50  de  faire  une  enquête  sur  la  gestion  de  ces  forôts  pendant  le  dernier  règne. 
Cette  commission  a  constaté  non-seulement  que  la  possibilité  en  matière  de  coupes 
n*aTaît  pas  été  outre-passée,  mais  que  des  travaux  d*amélioration  avaient  été  terminés 
pQor  une  tomme  de  4,150,000  francs.  Aussi  décida-t-elle  à  Tunanimité  qu*il  n*y  avait 
paa  lieu  de  donner  suite  aux  réclamations  soulevées  contre  la  gestion  de  la  liste  civile. 


Digitized  by 


Google 


166  BEYUE  DES   DEUX   MONDES. 

cines,  pour  les  recouvrir  de  terre,  il  faut  moins  de  force  que  d'a- 
dresse; à  cet  égard,  qui  en  doute  ?  la  supériorité  des  femmes  est  in- 
contestable. Grâce  à  ce  système,  on  a  créé  dans  ces  forêts,  sur  une 
très  grande  échelle,  des  plantations  qui  ont  perpétué  jusqu'à  nos 
jours  les  noms  de  MM.  Pannelier  et  Marsault,  qui  les  ont  exécutées. 
Depuis  quelques  années,  on  a  préféré  se  passer  d'entrepreneur  et 
mettre  ces  travaux  en  régie  ;  mais  jusqu'ici  il  est  douteux  que  les 
résultats  obtenus  soient  beaucoup  plus  favorables. 

Les  semis  coûtent  moins  cher  que  les  plantations ,  mais  ils  sont 
d'une  réussite  moins  certaine,  car  les  graines  sont  exposées  à  être 
mangées  par  les  oiseaux  ou  les  mulots,  ennemis  que  les  entreil- 
lagemens  les  plus  serrés  ne  peuvent  éloigner.  Les  frais  de  cette 
opération,  qui  comprennent  la  préparation  du  terrain,  le  répandage 
et  le  prix  de  la  graine,  s'élevaient  jusque  dans  ces  derniers  temps 
à  300  francs  par  hectare  environ.  Une  invention  récente,  celle  de 
la  charrue  forestière,  due  à  M.  Dubois,  inspecteur  des  forêts  à 
filois,  les  a  réduits  de  près  des  deux  tiers.  L'instrument  auquel  il 
a  donné  ce  nom,  et  qu'il  a  eu  l'idée  d'appliquer  à  la  culture  des  fo- 
rêts, n'est  autre  chose  que  le  scarificateur  de  Roville,  légèrement 
modifié.  Il  se  compose  d'un  bâti  porté  sur  trois  roues,  armé  de  cinq 
socs  à  versoir,  dont  deux  sont  placés  en  avant  et  trois  en  arrière, 
et  assez  solides  pour  retourner  un  sol  compacte  et  sillonné  de  ra- 
cines. Un  levier  qu'on  fixe  au  moyen  d'une  cheville  détermine  le 
degré  d'entrure  de  ces  socs ,  et  deux  mancherons  placés  à  l'arrière 
servent  à  guider  la  charrue  et  à  la  soulever  quand  elle  vient  à  ren- 
contrer des  obstacles.  Attelée  de  deux  chevaux  en  arbalète,  guidés 
par  un  enfant,  elle  peut  passer  entre  les  arbres,  et,  en  évitant  les 
rochers  ou  les  trop  grosses  racines,  retourner  le  sol  d'une  forêt  pour 
en  préparer  l'ensemencement.  Elle  enterre  les  feuilles,  arrache  les 
herbes  et  les  bruyères,  facilite  l'action  des  influences  atmosphéri- 
ques, et  réussit  souvent  à  raviver  la  végétation  de  peuplemens  af- 
fectés déjà,  faute  d'au:  et  d'humidité ,  d'un  dépérissement  anticipé. 
Avec  ce  procédé,  le  labour  d'un  hectare  ne  revient  qu'à  20  francs, 
et  en  évaluant  à  5  francs  l'hectolitre  de  glands  et  à  12  francs  l'hec- 
tolitre de  faines,  le  prix  d'un  semis  mélangé  de  chênes  et  hêtres  ne 
s'élève  pas  à  plus  de  120  francs  par  hectare.  C'est,  on  le  voit,  une 
économie  sensible  sur  le  prix  précédent.  La  charrue  forestière  sera 
d'un  emploi  très  utile  à  Fontainebleau,  où  l'on  rencontre  de  nom- 
breux perchis  de  chêne  pur,  de  quarante  ans  et  au-dessus,  qui 
commencent  à  dépérir  faute  d'une  humidité  suffisante  (1).  Il  sera 

(1)  Des  trayftux  de  cette  natare  opérés  récemment  dans  la  forêt  de  Sal]it-<3«rmain 
sur  une  très  grande  étendae  ont  donné  d'exeellens  résultats. 


Digitized  by 


Google 


ÉTUDES  FORESTIÈRES.  167 

fecîle  par  ce  moyen  de  créer  un  sous-étage  de  hêtres  qui,  recou- 
vrant complètement  le  sol  et  y  entretenant  une  fraîcheur  salutaire, 
auront  bientôt  rendu  sa  vigueur  au  peuplement  primitif.  Cet  instru- 
ment servira  également  à  effectuer  des  semis  de  pins  partout  où  il 
serait  impossible  de  faire  venir  des  essences  plus  précieuses.  Du 
reste,  les  procédés  employés  pour  ceux-ci  sont  déjà  très  économi- 
ques. Ainsi  M.  de  Bois-d'Hyver  se  bornait,  dans  les  parties  cou- 
vertes de  bruyères,  à  faire  répandre  les  graines  à  la  volée,  sans  au- 
cune préparation  préalable  du  terrain;  puis,  cela  fait,  il  autorisait 
les  indigens  des  villages  voisins  à  venir  extraire  ces  bruyères,  qu'ils 
employaient  comme  litière  poiu-  leurs  bestiaux.  Cette  extraction  re- 
muait le  sol  comme  un  labour,  et  faisait  tomber  ces  graines  sur  un 
terrain  dont  la  préparation  n'avait  ainsi  rien  coûté. 

A  l'époque  où  Ton  a  commencé  à  opérer  les  semis  de  pins  sur 
une  grande  échelle,  afin  d'avoir  toujours  une  quantité  de  graines 
suflisante,  on  a  fait  construire  une  sécherie  spéciale.  On  sait  que  les 
semences  de  pins,  comme  celles  des  autres  résineux,  sont  renfermées 
dans  des  cônes  écailleux.  Au  moment  de  la  dissémination,  les  écailles 
s'ouvrent  spontanément,  et  les  semences,  qui  sont  munies  d'une 
aile,  sont  emportées  au  loin  par  les  vents.  La  sécherie  a  pour  objet 
de  provoquer  artificiellement  par  la  chaleur  l'ouverture  des  cônes, 
de  manière  qu'on  puisse  récolter  les  graines  qui  s'en  échappent. 
C'est  un  bâtiment  en  maçonnerie  ayant  deux  étages  superposés  et 
chauffe  par  un  four  d'où  sortent  des  tuyaux  de  calorifère.  Les  cônes, 
recueillis  en  forêt  par  des  femmes  et  des  enfans,  sont  étalés  à  l'étage 
supérieur  sur  des  claies,  d'où,  après  avoir  laissé  échapper  une  par- 
tie de  leurs  graines,  ils  sont  transportés  successivement  aux  étages 
inférieurs;  la  chaleur  devenant  de  plus  en  plus  forte,  ils  finissent  par 
abandonner  complètement  toutes  les  graines  qu'ils  contiennent.  Le 
chargement  se  fait  toutes  les  vingt-quatre  heures,  et  les  semences 
obtenues  dans  les  différens  étages  sont  recueillies  séparément,  celles 
des  étages  supérieurs  valant  mieux  que  les  autres.  Une  sécherie  de 
cette  nature  ne  coûte  pas  d'autres  frais  que  la  récolte  des  cônes,  car 
ce  sont  ceux-ci  qui,  une  fois  vidés,  servent  au  chauffage  du  four. 

Dans  la  forêt  de  Fontainebleau,  comme  dans  toutes  celles  de 
Tétat,  les  coupes  sont  annuellement  vendues  siu*  pied  à  des  adjudi- 
cataires qui  les  font  exploiter  pour  leur  compte.  Le  produit  qu'elle 
fournit  actuellement,  et  qu'on  peut  évaluer  à  A0,000  mètres  cubes 
environ ,  ne  consiste  guère  qu'en  bois  d'industrie  et  en  bois  de 
feu.  Les  chênes  y  sont  peu  propres  à  la  charpente,  et  la  marine 
Tient  rarement  y  chercher  des  pièces  pour  la  construction  des  vais- 
seaux. Gela  s'explique  par  ce  fait,  que,  le  sol  étant  naturellement 
aride,  les  couches  concentriques  annuelles  sont  très  rapprochées 
les  unes  des  autres,  et  forment  ce  qu'on  appelle  un  bois  gras,  qui 


Digitized  by 


Google 


168  REYÙE   DES   DEUX   MONDES. 

n'a  pas  la  ténacité  et  l'élasticité  de  celui  qui  provient  de  terrains 
plus  fertiles.  En  revanche,  ces  chênes  sont  excellens  pour  la  fente  : 
on  en  fabrique  des  lattes,  des  douves,  des  merrains,  etc.,  objets 
d'un  très  grand  débit  et  d'une  valeur  considérable  dans  les  environs 
de  Paris.  Le  hêtre  et  le  charme  ne  se  rencontrent  encore  qu'acci- 
dentellement dans  les  futaies,  et  il  s'en  trouve  trop  peu  de  grandes 
dimensions  pour  qu'on  puisse  en  tirer  pai'ti  dans  l'industrie.  Quand 
la  forêt  tout  entière  sera  en  futaie,  et  que  ces  essences,  mélangées 
au  chêne,  constitueront  une  partie  importante  des  peuplemens,  il 
y  aura  sans  doute  alors  avantage  à  y  installer,  comme  à  Compiègne, 
un  chantier  d'injection  d'après  le  système  Boucherie,  afin  de  pou- 
voir les  utiliser  comme  traverses  de  chemins  de  fer.  Jusqu'ici  on  se 
borne  à  les  débiter  en  chauffage,  ainsi  qu'on  fait  également  de  tous 
les  brins  de  taillis  (1).  Les  pins  encore  trop  jeunes  pour  donner  de 
la  charpente  sont  recherchés  par  les  boulangers,  et  les  bourrées 
par  les  chaufourniers  du  pays.  Tous  les  autres  bois  sont  expédiés 
sur  Paris,  qui  est  le  centre  de  consommation  de  toute  cette  ré- 
gion, et  qui  étend  jusque  dans  la  Bourgogne  son  rayon  d'approvi- 
sionnement. C'est  par  la  Seine,  qui  contourne  la  forêt  sur  quelques 
points,  que  les  bois  se  dirigent  vers  la  capitale,  soit  par  bateaux, 
soit  en  immenses  radeaux.  La  consommation  locale  est  en  général 
desservie  par  des  bois  particuliers,  assez  nombreux  dans  le  voisi- 
nage. 

La  forêt  de  Fontainebleau  emploie  chaque  année  un  nombre  con- 
sidérable d'ouvriers  et  de  bûcherons,  tant  pour  les  travaux  d'amé- 
lioration et  d'entretien  que  pour  l'exploitation  des  coupes.  La  plu- 
part des  bûcherons  sont  du  pays,  c'est-à-dire  de  Fontainebleau 
même  et  des  villages  voisins,  et  beaucoup,  exerçant  ce  métier  de 
père  en  fils  depuis  un  très  grand  nombre  de  générations,  y  ont  ac- 
quis une  habileté  prodigieuse.  L'habileté  en  effet  est  chose  héré- 
ditaire, et  Ton  peut  affirmer  que  celui  dont  les  ancêtres  ont  pendant 
de  longues  années  exercé  une  certaine  profession  y  est  naturelle- 
ment plus  apte  que  tout  autre  dont  l'éducation  est  complètement  à 
faire.  J'ai  vu  des  bûcherons  tellement  habiles  à  manier  la  hache, 
tellement  sûrs  de  leur  coup  d'œil,  qu'ils  fendaient  d'un  seul  coup 
une  noisette  placée  entre  leurs  doigts  de  pied.  Ils  sont  payés  à  la 
tâche,  et  peuvent  gagner  de  2  francs  50  cent,  à  3  francs  par  jour; 
ils  ont  en  outre  les  copeaux  et  les  bouts  de  bûches  qui  n'ont  pas  les 
dimensions  requises  pour  le  commerce.  Il  leur  arrive  quelquefois 
de  s'entendre  entre  eux  pour  faire  la  loi  aux  marchands  de  bois  et 
leur  imposer  des  conditions  plus  onéreuses,  mais  le  cas  est  rare;  la 

(1)  On  distingue  les  bois  de  feu  suivant  leurs  dimensions  et  qualités  en  bois  de 
corde  ou  grands  bois,  charbonnette,  bois  câlin,  bois  brigot,  cotrets,  bois  de  rebut  et 
bourrées. 


Digitized  by 


Google 


ETUDES   FORESTIERES.  169 

quantité  de  travail  disponible  étant  toujours  à  peu  près  la  même,  le 
nombre  d'ouvriers  qu'on  peut  occuper  ne  varie  pas  sensiblement, 
et  au  besoin  les  adjudicataires  font  venir  des  Belges  ou  des  Bour- 
guignons. Ces  hommes  passent  une  grande  partie  de  Tannée  dans 
la  forêt,  ne  la  quittant  que  le  dimanche  pour  aller  renouveler  leurs 
provisions;  ils  couchent  dans  des  baraques  en  bois  recouvertes  de 
terre ,  et  le  plus  souvent  ont  avec  eux  leur  femme  et  leurs  enfans 
qui  les  aident  dans  la  mesure  de  leurs  forces.  Pendant  l'été,  quand 
le  travail  chôme  en  forêt,  ils  cultivent  le  lopin  de  terre  qu'ils  possè- 
dent, ou  louent  leurs  services  comme  journaliers.  Avec  de  l'ordre  et 
de  l'économie,  ils  arrivent  presque  tous  à  une  petite  aisance  qui  les 
met  à  l'abri  du  besoin  ;  ils  ne  sont  pas  d'ailleurs,  par  la  nature  de 
leurs  occupations,  exposés  à  des  crises  semblables  à  celle  qui  sévit 
si  malheureusement  sur  nos  ouvriers  cotonniers.  Tant  qu'ils  sont 
bien  portans,  ils  n'ont  pas  de  chômage  à  craindre,  et  quand  vient 
la  maladie,  ils  trouvent,  s'ils  ont  été  prévoyans,  la  société  de  secours 
mutuels  qui  pourvoit  à  leurs  besoins. 

Les  ouvriers  bûcherons  ne  sont  pas  les  seuls  qui  vivent  de  la 
forêt;  il  y  a  encore  les  fondeurs,  qui  débitent  le  bois  en  lattes  et  en 
merrain,  les  voituriers,  qui  le  transportent  de  la  coupe  au  port 
d'embarquement  sur  la  Seine,  les  flotteurs  et  les  bateliers,  qui 
l'amènent  par  eau  jusqu'à  Paris,  les  menuisiers  et  les  charpen- 
tiers, qui  le  travaUlent  de  mille  manières,  tous  ceux  enfin  qui 
contribuent  d'une  façon  quelconque  à  le  mettre  à  la  portée  du  con- 
sommateur. Les  &0,000  mètres  cubes  que  produit  aujourd'hui  la 
forêt,  qui  sur  pied  se  vendent  peut-être  400,000  francs,  représentent 
au  moins  1  million  sur  le  marché  parisien.  C'est  donc  une  somme 
de  600,000  francs  qui  reste  entre  les  mains  de  tout  ce  monde  de 
marchands  et  d'ouvriers.  La  conversion  en  futaie  de  la  forêt  de  Fon- 
tainebleau, en  doublant  la  production  en  matière,  fera  donc  plus 
que  doubler  ou  tripler  le  revenu  du  propriétaire  ;  elle  augmentera 
dans  la  même  proportion  les  bénéfices  et  les  salaires  de  toute  cette 
population  laborieuse  et  accroîtra  son  bien-être. 

Pour  avoir  du  reste  une  idée  de  ce  que  peuvent  faire  l'intelligence 
et  le  travail,  il  suffit  de  parcourir  le  village  de  Thomery,  dont  le  ter- 
ritoire est  resserré  entre  la  Seine  et  la  forêt.  Peuplé  autrefois  de 
bûcherons,  comme  tous  les  autres,  il  est  devenu  peu  à  peu  l'un  des 
plus  prospères  et  des  plus  coquets  qui  se  puissent  voir.  Les  mai- 
sons, entourées  de  jardins  qui  s'étagent  dans  ses  rues  en  pente  et 
qui  viennent  déboucher  sur  les  bords  de  la  Seine,,  paraissent,  tant 
dles  sont  d'un  élégant  aspect,  plutôt  des  maisons  de  campagne  que 
des  habitations  de  simples  cultivateurs.  C'est  la  culture  des  fruits  qui 
a  fait  leur  richesse;  mais  il  faut  voir  à  quel  degré  de  perfectionne- 
ment ils  l'ont  portée  !  Ils  ne  se  contentent  pas  de  couvrir  d'espaliers 


Digitized  by 


Google 


170  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

les  murs  blanchis  à  la  chaux  de  leurs  maisons  et  de  leurs  jardins, 
ils  en  construisent  au  milieu  des  champs.  Hauts  de  3  mètres,  dis- 
tans de  10  ou  12,  ces  murs  sillonnent  la  colline  qui  domine  la  Seine, 
présentant  aux  brûlans  rayons  du  soleil  leurs  arbres  étalés  en  éven- 
tail, taillés,  échenillés,  cultivés  avec  soin,  abritéa  contre  les  gelées 
printanières  et  choisis  parmi  les  meilleures  espèces.  Ce  sont  eux 
qui  donnent  ces  beaux  fruits  que  tout  le  monde  connaît  et  qui  ont 
fait  à  Fontainebleau  la  réputation  que  méritait  Thomery.  A  défaut 
de  célébrité,  les  habitans  ont  Taisance,  et  je  doute  qu'ils  consentent 
à  changer  leur  lot.  Quand  on  voit  de  pareils  résultats,  combien  ne 
déplore-t-on  pas  l'ignorance  et  Tincurie  de  nos  paysans,  qui  De 
savent  pas  ce  que  c'est  que  tailler  un  arbre,  et  s'en  rapportent  à  la 
Providence  pour  faire  pousser  ceux  qu'il  lui  plaira?  L'on  s'étonne, 
devant  les  immenses  marchés  que  présentent  la  Russie  et  l'Angle- 
terre, que  la  France  ne  soit  pas  tout  entière  transformée  en  verger. 
Il  y  a  là  pour  elle  une  source  incalculable  de  richesses,  car  nul  pays 
au  monde  n'est  plus  propre  à  ce  genre  de  culture. 

Enfin  ce  n'est  pas  seulement  par  les  produits  qu'elle  fournit  et  le 
travail  qu'elle  procure  que  s'explique  l'intérêt  général  qui  s'attache 
à  la  forêt  de  Fontainebleau.  On  sait  qu'elle  attire  chaque  année 
quantité  d'artistes  et  de  visiteurs.  Il  n'y  a  pas  de  forêt  au  mon'de 
qui  soit  plus  parcourue,  plus  dessinée  que  celle-ci;  il  n'y  en  a. pas 
qui  ait  inspiré  plus  de  paysagistes.  Elle  doit  ce  privilège  à  l'in- 
croyable variété  de  sites  qu'on  y  rencontre,  elle  peut  fournir  des 
modèles  de  tout  genre  :  études  d'arbres,  rochers,  mares,  déserts, 
paysages  orientaux,  couchers  ou  levers  de  soleil,  effets  de  neige, 
on  y  trouve  tout  ce  qu'on  veut.  C'est  à  elle  que  bien  des  artistes 
justement  populaires  vont  demander  des  inspirations.  Rousseau  lui 
prend  ses  vieux  chênes,  Diaz  ses  dessous  de  bois,  Decamps  ses 
paysages  historiques.  Il  y  a  tels  arbres  de  la  forêt  qui  ont  été  des- 
sinés par  tous  nos  peintres,  tels  rochers  qu'en  cherchant  bien  on. 
retrouverait  dans  nombre  de  tableaux.  Chaque  année,  les  villages 
voisins  sont  envahis  par  des  légions  d'artistes.  C'est  une  vraie  bonne 
fortune  pour  l'école  française  que  de  posséder  près  de  Paris  un 
champ  d'étude  aussi  vaste  et  aussi  varié  que  la  forêt  de  Fontaine- 
bleau. 

On  voit  quel  intérêt  complexé  s'attache  à  une  grande  forêt;  -vn 
voit  aussi  quelles  salutaires  influences  en  émanent.  Dans  le  cadre 
d'une  simple  étude  forestière,  ce  n'est  pas  seulement  l'action  de 
l'homme  sur  la  nature  que  nous  avons  pu  observer,  c'est  l'action  de 
la  nature  sur  l'homme  sous  une  de  ses  formes  les  plus  saisissantes 
et  s'exerçant  dans  l'ordi-e  matériel  comme  dans  l'ordre  moral. 

J.  Clayé 


Digitized  by 


Google 


L'ADMINISTRATION  LOCALE 


m 


FRANCE  ET  EN  ANGLETERRE 


V. 

CENTRALISATION  ET  GOUYERNBMENT  DE  L'OPINION. 


I. 

Une  nation  ne  peut  être  libre,  au  dire  de  certains  publicistes, 
que  par  l'entremise  et  dans  la  personne  de  localités  indépendantes 
ou  de  classes  privilé^ées.  —  Nous  croyons,  nous,  qu'elle  peut  être 
libre  directement  et  en  son  propre  nom.  Nous  avons  essayé  de  mon- 
trer (1)  que  parmi  nous  le  droit  national  trouve  sa  garantie  comme 
^n  origine  dans  cette  force  toute  morale  qui  s'appelle  opinion^  que 
ce  droit  n'a  pas  besoin,  pour  vivre  ou  pour  naître,  d'une  garantie 
faite  et  montée  comme  une  arme,  de  quelque  chose  comme  les  places 
de  iûreii  à  l'usage  du  xvi*  siècle,  ou  comme  le  chômage  dont  dis- 
posaient les  castes.  On  voudrait  achever  cette  preuve  en  l'appuyant 
sur  quelque  histoire,  sur  la  nôtre  principalement,  ce  qui  n'est  pas 
le  côté  le  plus  difficile  de  cette  étude. 

En  effet,  cette  puissance  de  l'opinion,  puissance  naturelle  et  ré* 
guliëre,  qui  a  charge  du  progrès  humain,  qui  a  ses  racines  au  plus 
profond  de  nous-mêmes,  dans  une  certaine  communion  de  l'homme 

(1)  Voyex  la  Revue  du  15  mars,  15  août  et  1*' décembre  1862,  et  du  !•'  février  1863. 


Digitized  by 


Google 


172  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avec  la  vérité,  est  en  outre  un  organe  particulier  au  pays  et  aux 
temps  où  nous  vivons.  S'il  y  a  au  monde  un  domaine  qui  lui  soit 
départi,  où  elle  ait  toute  Son  action  et  toutes  ses  prises,  c'est  la 
France.  Ajoutons  que  s'il  y  a  une  œuvre,  un  fruit  naturel  de  l'opi- 
nion en  France,  c'est  la  liberté. 

Où  prenez-vous,  nous  dira-t-on,  que  la  France  ait  ce  privilège 
inoui  de  se  gouverner  par  l'opinion,  c'est-à-dire  d'ignorer  ou  de 
borner  l'empire  de  la  force,  l'empire  du  hasard,  et  de  vivre  d'esprit 
en  quelque  sorte?  Je  prends  ceci  où  je  le  trouve,  c*est-àr-dire  dans 
le  plus  grand  trait  de  notre  histoire  et  de  notre  naturel,  dans  ces 
facultés  de  l'esprit  que  nous  eûmes  toujours  prédominantes,  accu- 
sées entre  toutes,  au  point  même  d'exercer  au  dehors  cette  magis- 
trature déplorée  par  M.  de  Maistre.  Quand  un  peuple  a  certains  dons 
assez  riches  pour  l'expansion  et  le  débordement,  il  y  parait  d'abord 
chez  lui,  à  «son  propre  fait.  De  là  parmi  nous  deux  grandes  choses, 
—  sociabilité,  prépondérance  d'une  capitale,  —  qui  tiennent  d'une 
manière  directe  à  notre  tempérament  d'esprit.     , 

Il  n'est  rien  comme  la  sève  des  intelligences  pour  déterminer  le 
contact,  la  rencontre  des  personnes.  Que  faire  d'idées  vives  et  abon- 
dantes, si  ce  n'est  de  les  échanger?  Or  cet  effet  d'esprit  dont  le 
nom  est  sociabilité  devient  cause  à  son  tour,  la  cause  qui  attire  les 
hommes,  qui  les  groupe  dans  certains  rendez^vous^  et  finalement 
qui  forme  une  capitale.  Comme  c'est  là  qu'aboutissent  les  intelli- 
gences, c'est  là  aussi  qu'elles  ont  leur  centre  d'action,  leur  foyer  de 
propagande,  élaborant  et  mûrissant  les  idées  de  toute  sorte,  les  idées 
politiques  surtout  :  c'est  de  là  qu'on  voit  partir  ces  grands  courans 
de  l'opinion,  ces  grandes  projections  de  l'intelligence,  qui  maîtrisent 
tout,  qui  contiennent  l'avenir,  qui  préparent  les  faits  dans  les  âmes 
et  les  événemens  par  la  culture  assidue  des  causes  morales. 

Que  la  France  soit  le  pays  des  idées,  il  y  en  a  certaines  traces 
notables  qui  ne  sont  pas  d'hier.  Un  savant  écrivain  a  raconté  cette 
renaissance  intellectuelle  qui,  dès  le  xi*  siècle,  éclata  en  France  et 
charma  l'Europe.  Tel  autre  esprit,  du  point  de  vue  de  l'Espagne, 
arrive  aux  mêmes  aperçus  que  M.  Littré,  et,  contrairement  à  l'opi- 
nion commune,  reconnaît  la  France  dans  les  drames,  dans  les  chants 
qui  retentissent  au-delà  des  Pyrénées,  par  exemple  dans  le  Ro- 
mancero du  Cid.  L'idée  française  n'est  précoce  que  parce  qu'elle 
est  puissante,  et  cette  puissance  est  celle  de  son  propre  fonds.  «  Où 
donc  est  écrite  votre  loi  salique?  disait  un  étranger  narquois  à  Jé- 
rôme Bignon.  —  Es  cœurs  des  Français,  »  répondit  Bignon.  On  sait 
que  la  coutume  de  Paris  régna  longtemps,  je  crois  même  qu'elle 
passa  les  mers  (c'était  le  droit  commun  des  colonies),  avant  d'être 
rédigée. 


Digitized  by 


Google 


l'administration  en  FBANGB   et  en  ANGLETERRE.  17S 

De  même  qu'on  voit  en  ce  pays  des  lois  obéies  qui  ne  sont  pas 
lois  écrites,  on  y  voit  des  personnes  et  des  classes  exercer  une  grande 
action  sur  la  marche  du  gouvernement  sans  être  des  pouvoirs  pu- 
blics. Au  xviu*  siècle»  la  noblesse  n'était  plus  un  ordre  dans  l'état» 
un  ordre  du  moins  convoqué  et  écouté  ;  toutefois  son  influence  fut 
considérable  comme  élément  de  l'opinion,  comme  patronage  des 
idées  nouvelles,  et  de  l'inquiétude,  de  la  curiosité  d'esprit  qui  abou- 
tirent à  89.  —  Nous  tenons  là  un  cas  étrange  entre  tous,  et  qui  vaut 
la  peine  qu'on  s'y  arrête. 

Jamais  la  noblesse  n'avait  fait  parmi  nous  le  même  personnage 
qu'en  Angleterre,  où  elle  s'appuyait  sur  le  peuple  et  stipulait  pour 
lui.  Ce  n'est  pas  elle  qui  revendiqua,  c'est  Golbert  qui  institua 
parmi  nous  une  protection  du  laboureur  et  de  ses  instrumens  de 
travail  analogue  à  ce  qu'on  trouve  dans  la  grande  charte.  Gomme 
pouvoir  public,  elle  ne  pourvut,  elle  ne  veilla  qu'à  ses  intérêts  de 
caste,  à  ses  prérogatives  et  à  ses  profits.  On  sait  que  ce  pouvoir  pa- 
rut pour  la  dernière  fois  aux  états-généraux  de  161A,  et  ce  fut  pour 
répudier  par  la  voix  de  son  président  certaine  comparaison  des 
deux  ordres  à  deux  frères  qui  avait  échappé  à  l'orateur  du  tiers- 
état.  M"**  de  Motteville  a  rapporté  les  propres  termes  de  cette  ob- 
jurgation, et  l'on  ne  saurait  en  imaginer  de  plus  hautains,  de  plus 
absolus  en  doctrine  et  en  orgueil...  Or  à  un  siècle  de  là  environ  flo- 
rissait  le  marquis  de  Mirabeau,  Fami  des  hommes^  et  tant  d'autres, 
pleins  du  même  langage,  qui  dirent  leur  dernier  mot,  qui  abdiquè- 
rent, comme  on  sait,  à  la  nuit  du  h  août. 

Cela  est  merveilleux.  Qui  pourrait  dire  par  où  passent  les  âmes 
pour  virer  de  la  sorte?  D'où  descendent-elles  sur  les  esprits,  ces 
langues  de  feu  qui  vont  brûler  l'erreur  jusque  dans  son  gîte  immé- 
morial, l'erreur  même  des  intérêts?  D'où  vient  qu'à  certains  mo- 
mens  les  fils  ne  continuent  pas  leurs  pères?  La  tradition,  qui  est 
une  loi  tout  aussi  certaine  que  le  progrès,  comment  s'interrompt- 
elle?  Pourquoi  y  a-t-il  dans  tel  cas  l'attraction  et  dans  tel  autre  la 
répulsion  des  exemples? 

On  peut  soupçonner  deux  choses  dans  le  cas  particulier  qui  nous 
arrête  :  l'action  de  la  vérité  sur  les  intelligences,  et  la  sécurité  par- 
faite dont  jouissaient  les  abus.  Ils  ne  croyaient  pas  s'ébranler  en 
s'avouant,  en  s'accusant;  si  ancienne  était  leur  possession,  et  si 
indestructible  d'apparence!  Ils  cédaient  naïvement  à  l'attrait  d'une 
vérité  qui  leur  semblait  sans  péril.  Sans  insister  sur  cette  considé- 
ration un  peu  superficielle  peut-être,  sans  chercher  des  .raisons  plus 
profondes  qui  feraient  digression,  supposé  qu'on  les  trouvât,  je 
veux  seulement  remarquer  ici  l'aptitude  particulière  des  esprits 
firançais  à  bondir  par-delà  les  grossièretés  visibles  et  officielles,  & 


Digitized  by 


Google 


I7i  RBYUE  DBS  DEUX  MONDES. 

subir  ou  à  constituer  des  pouvoirs  d'opinion.  Cette  qualité  est  par- 
tout; mais  elle  éclate  dans  le  rôle  de  la  noblesse  française  au  der- 
nier siècle,  dans  ce  personnage  qui,  sans  être  public,  fut  tout- 
puissant.  N'estH^  pas  le  fait  d'un  peuple  tout  intellectuel,  vivant 
d'esprit,  étrangement  sensible  aux  idées,  et  qui  doit  appliquer  cette 
force  partout,  jusque  dans  la  manière  d'acquérir  et  de  défendre  le 
droit  politique? 

Ainsi  la  France  est  faite  de  telle  façon  qu'elle  comporte  l'opinion 
comme  puissance  dominante,  l'opinion  ayant  prise  partout  sur  une 
race  à  base  intellectuelle.  La  liberté  politique  en  France  ne  sau- 
rait tenir,  à  telle  caste,  à  tel  privilège,  à  telle  force  particulière  et 
physique  pour  ainsi  dire,  mais  à  l'opinion,  à  une  force  générale 
et  morale.  Ou  la  liberté  a  cette  base  parmi  nous,  ou  elle  n'en  a  au- 
cune. Chez  un  peuple  d'esprit,  la  liberté  est  un  progrès  intellec- 
tuel, l'acquisition  d'une  idée  entre  autres,  et  la  victoire  de  cette 
idée,  sa  consécration  par  les  lois,  sera  une  victoire  d'opinion.  Re- 
marquez bien  l'incomparable  puissance  de  cette  idée.  Si  l'on  né- 
glige les  accidens  et  les  apparences,  on  s'aperçoit  qu'elle  est  la 
seule  où  le  peuple  et  les  grands  se  soient  entendus.  En  89,  les 
cahiers  de  tous  les  ordres  concluaient  au  gouvernement  représen- 
tatif, et  le  peuple,  avec  ses  intérêts,  avec  ses  appétits,  n'a  jamais 
dérogé  à  cette  passion  des  intelligences.  Les  masses  peuvent  trou- 
ver leur  compte  au  pouvoir  absolu,  c'était  du  moins  le  sentiment 
de  la  plèbe  romaine;  il  n'est  pas  clair  qu'elles  le  trouvent  au  gou- 
vernement du  pays  par  lui-même,  s'il  y  a  un  pays  légal  à  certaines 
conditions  étroites  de  propriété.  Quoi  qu'il  en  soit,  jamais  en  France 
elles  ne  prirent  parti  pour  le  pouvoir  absolu;  toujours  elles  ont 
prêté  leur  force  aux  grands  coups  qui  le  détruisaient. 

Quand  tels  sont  les  origines,  les  précédons  et  les  œuvres  de  l'opi- 
nion en  tout  pays  et  principalement  en  France,  on  peut  bien  croire 
que  cette  puissance  n'est  pas  près  d'abdiquer  ou  de  déchoir  aujour- 
d'hui. Le  fait  est  qu'elle  a  grandi  :  son  règne  a  profité  de  tous  les 
accès  que  lui  offrent  la  culture  et  l'ouverture  supérieure  des  es- 
prits, ce  qu'on  pourrait  appeler  le  spiritualisme  croissant  des  so- 
ciétés modernes.  U  n'y  a  que  l'opinion  désormais  pour  gouverner 
le  monde.  Gomme  elle  a  su  l'améliorer,  il  lui  appartient  de  le  main- 
tenir en  l'état  où  elle  l'a  mis,  par  où  elle  est  la  garantie  suffisante, 
en  tout  cas  la  garantie  unique  des  droits  qu'elle  a  créés,  droits  des 
hommes,  droits  des  peuples.  II  ne  faut  pas  s'y  tromper,  l'opinion 
fait  toute  la  liberté  des  peuples  libres,  là  même  où  vous  croyez 
apercevoir  pour  leur  défense  des  forces  disséminées,  des  organes 
spéciaux.  C'est  l'illusion  que  vous  fait  la  Grande-Bretagne;  mais  en 
y  regardant  mieux,  vous  ne  verrez  là  d'autre  fonds  que  l'opinion 


Digitized  by 


Google 


l'administration   en  frange   et  en  ANGLETERRE.  175 

pour  supporter  ce  majestueux  ensemble  de  droits  privés,  locaux  et 
publics.  Tel  est  le  véritable  rempart  des  citoyens  et  du  parlement, 
des  libertés  individuelles  et  de  la  liberté  politique.  S'il  plaisait  par 
hasard  à  la  reine  d'Angleterre  de  licencier  le  parlement  et  de  gou- 
verner conmae  Catherine  la  Grande,  elle  échouerait,  je  suppose; 
mais  il  faut  voir  comment,  ou  plutôt  devant  quel  obstacle  :  il  faut 
se  rappeler  que  la  reine  d'Angleterre  dispose  absolument  de  la  force 
armée,  tout  comme  un  tsar,  et  que  le  parlement  est  sans  action  sur 
cette  force.  Vous  me  direz  qu'il  j  a  dans  ce  pays  des  communes, 
des  localités  souveraines  1  Peut-être;  en  tout  cas,  ces  communes 
n'ont  ni  murailles  ni  garnisons.  Vous  songez  sans  doute  aux  comtés 
où  se  trouvent  une  police,  une  milice  aux  ordres  des  juges  de  paix 
et  des  lords-lieutenans;  mais  la  couronne  peut  révoquer  ces  magis- 
trats et  en  chercher  d'autres  qui  soient  à  sa  dévotion. 

Il  ne  se  rencontre  donc  nulle  part  une  force  régulière,  un  organe 
attitré  pour  avoir  raison  d'une  fantaisie  despotique,  comme  celle 
que  nous  avons  supposée.  Bien  entendu  que  cette  fantaisie  périrait 
misérablement.  Les  chefs  de  l'armée  n'obéiraient  pas;  l'aristocratie, 
dépossédée  de  ses  fonctions  locales,  les  garderait;  en  tout  cas,  ces 
fonctions  ne  trouveraient  pas  de  preneurs.  Finalement  la  souveraine 
perdrait  la  couronne,  convaincue  d'avoir  perdu  la  tête;  mais  dans 
toute  cette  aventure  je  vous  défie  bien  de  voir  autre  chose  que  la 
puissance  de  l'opinion.  Le  fait  est  que  ce  pays,  d'une  liberté  fameuse, 
ne  s'est  pas  réservé  de  force  expresse,  de  garde  ni  de  citadelle  pour 
défendre  ses  droits  :  il  n'a  pas  dispersé  la  souveraineté ,  toutes  les 
forces  de  l'état  sont  à  leur  place,  c'est-à-dire  dans  une  seule  main  ; 
mais  l'opinion  est  à  son  poste,  le  sentiment  du  droit  national  est 
partout  comme  le  sol,  comme  l'atmosphère,  une  condition  de\ie. 
C'est  là-dessus  qu'il  faudrait  passer  pour  atteindre  les  droits  du 
pays,  et  cet  obstacle  est  invincible. 

Ainsi  les  forces  particulières  qui  composaient  l'ancienne  société 
ou  plutôt  qui  gardaient  les  privilèges  d'autrefois  ont  péri  partout; 
elles  ont  péri  en  France  plus  expressément,  plus  visiblement  que 
partout  aUleurs  :  voilà  toute  la  diflFérence;  les  débris  même  en  ont 
disparu  parmi  nous.  A  la  place  de  ces  forces  et  pour  l'œuvre  qu'elles 
faisaient  a  paru  l'opinion  publique,  remplaçant  l'esprit  de  corps  au 
même  titre  que  le  droit  commun  remplaçait  le  privilège,  et  que  les 
services  publics  succédaient  aux  castes.  Un  seul  droit,  un  seul  peu- 
ple, un  seul  état  sous  le  gouvernement  de  la  nation  souveraine, 
voaà  où  nous  en  sommes.  Et  tout  cela  doit  durer  par  la  force  des 
idées  qui  l'ont  créé,  ou  rien  ne  le  fera  durer. 

De  nos  jours,  quand  l'opinion  ne  suffit  pas  à  défendre  un  droit, 
rien  n'y  suffit.  Cette  force  vous  paraît-elle  insuffisante?  Vous  plai- 


Digitized  by 


Google 


176  RBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

rait-il  de  retourner  de  quelques  siècles  en  arrière,  aux  places  de 
sûretéy  aux  chambres  mi-pariies,  aux  apanages  et  aux  gouveme- 
mens  de  province?  Alors  prenez  votre  parti  de  refaire  tout  Tancien 
régime,  dont  vous  ne  pouvez  restaurer  les  forces  sans  les  abus;  bri- 
sez l'unité  des  lois  françaises;  abdiquez  le  droit  commun;  ressus- 
citez les. forces  qui  divisaient  Tancienne  France.  Gela  fait,  il  ne  vous 
manquera  plus  que  les  droits  individuels  et  le  droit  national,  pour  le 
salut  desquels  vous  faites  cela  :  quand  vous  aurez  les  garanties,  les 
choses  à  garantir  vous  auront  quitté  par  cela  même ,  car  vous  ne 
songez  pas  sûrement  à  une  telle  contradiction  que  de  retenir  l'éga- 
lité devant  la  loi,  et  de  ranimer  en  même  temps  les  forces  qui 
n'existaient  qu'à  la  condition  du  privilège,  de  l'inégalité. 

Il  (aut  opter  entre  les  forces  d'autrefois  et  les  biens  d'aujourd'hui. 
A  ce  propos,  je  vous  prie  instamment  de  remarquer  que  ces  forces 
d'autrefois  étaient  médiocres,  qu'elles  ont  découvert  et  trahi  tous 
les  droits  qui  s'y  appuyaient,  ecclésiastiques,  nobiliaires  ou  parle- 
mentaires :  nulle  histoire  n'est  plus  authentique.  L'église  elle-même 
y  a  son  rôle  de  victime  :  Louis  XIV  la  viola  dans  ses  biens  quand 
il  lui  plut  de  s'attribuer  les  revenus  des  abbayes,  prieurés,  évêchés, 
qui  se  trouvaient  vacans,  et  qu'il  ne  tenait  qu'à  lui  de  laisser  vaquer; 
c'était  ce  qu'on  appelait  le  droit  de  régale.  Il  y  eut  même  à  ce  sujet 
tel  évêque  poursuivi,  exilé,  condamné  à  la  peine  capitale  par  le  par- 
lement de  Toulouse  (1).  Les  protestans  ne  purent  tenir  derrière  les 
murailles  de  La  Rochelle  et  de  Montauban,  qui  leur  appartenaient, 
ni  la  fronde  à  Bordeaux,  où  elle  s'était  réfugiée  dans  la  personne 
d'une  héroïne. 

A  propos  de  murailles,  il  y  eut  un  temps,  qui  durait  encore  au 
commencement  du  xvii"  siècle,  où  la  France  était  couverte  de  forte- 
resses féodales  et  municipales.  Noblesse  et  communes  avaient  leurs 
remparts,  leurs  garnisons,  et  se  gardaient  militairement,  ainsi  qu'il 
appartient  à  des  personnages  qui  se  piquent  de  souveraineté;  mais 
Richelieu  en  eut  bientôt  fait  des  rdnes.  Il  leur  déclara  tout  d'abord 
une  guerre  d'édits,  de  voies  de  fait,  et  même  d'opinion.  Guerre  aux 
c/iâteauxl  c'est  à  peu  près  ce  que  criait  «  la  déclaration  du  31  juillet 
1626  pour  le  rasement  des  villes,  châteaux  et  forteresses  non  situés 
sur  la  frontière.  »  Voilà  qui  est  étrange,  et  le  premier  mouvement  est 
de  n'y  rien  comprendre  ou  même  de  n'y  pas  croh'e.  Ne  serait-ce 
pas  là  une  de  ces  vaines  ordonnances,  comme  il  n'en  manque  pas 
sous  l'ancien  régime,  où  le  roi  n'était  obéi  que  quand  il  le  voulait  et 
le  témoignait  absolument,  ce  qui  ne  lui  arrivait  pas  toujours,  —  et 
qui  restaient  lettre  morte  devant  l'inertie  des  parlemens,  du  clergé, 

(i).  Voyez  les  mémoires  de  Tintendant  Foucault. 


Digitized  by 


Google 


L'AdiniflSTRATION  EN  FRANCE   ET  EN  ANGLETERRE.  177 

des  gouverneurs  de  province  7 11  y  en  a  un  exemple  frappant  à  cette 
époque  même,  le  code  Michaud,  avec  ses  règles  démocratiques  sur 
l'avancement  militaire,  tombé  en  désuétude  dès  sa  naissance.  Ici 
pourtant  le  cas  est  tout  autre.  La  chose  dite  est  chose  faite,  et 
même  avec  acclamation  :  les  coups  suivent  la  menace  et  pleuvent 
de  toutes  mains.  Quand  Richelieu  envoya  l'intendant  Machault  dans 
le  Languedoc  exécuter  ses  édits  et  raser  les  donjons,  celui-ci  trouva 
des  auxiliaires  partout.  «Chacun  courut  à  sa  haine,  dit  un  de  nos 
historiens,  les  campagnes  aux  châteaux,  les  villes  aux  citadelles.  » 

Peu  après,  la  noblesse  vit  tomber  sous  le  coup  des  mesures  ou 
sous  la  concurrence  des  créatures  royales  ses  deux  privilèges  con- 
stitutifs, celui  de  commander  les  armées  et  celui  de  ne  pas  payer 
l'impôt.  Sa  dernière  réclamation  se  fit  entendre  aux  états-généraux 
de  lOli  :  une  plainte  amère  contre  la  création  des  offices,  parce  que 
c'était  vendre  la  puissance  publique,  laquelle  appartenait  de  droit  à 
la  noblesse,  et  parce  que  certains  offices  conféraient  l'ennoblisse- 
ment. On  n'en  vit  pas  moins,  pendant  toute  cette  époque,  un  avè- 
nement d'hommes  nouveaux,  une  ascension  du  tiers-état  qui  ne  le 
cède  guère  à  ce  que  nous  avons  vu  de  nos  jours.  La  seule  nuance  à 
noter,  c'est  que  l'ennoblissement  était  toujours  la  condition,  quel- 
quefois préalable,  plus  souvent  ultérieure  de  ce  progrès.  L'état  fai- 
sait alors  moins  de  façon  avec  les  privilèges  authentiques  et  sécu- 
laires de  la  noblesse  qu'il  n'en  fait  aujourd'hui  avec  les  privilèges 
de  telle  compagnie  de  notaires  ou  d'agens  de  change  qui  est  d'hier, 
qui  aurait  {)esoin  d'être  accrue  dans  son  personnel  pour  les  néces- 
sités du  public,  mais  à  laquelle  il  n'a  garde  de  toucher.  Quant  à  l'im- 
munité fiscale,  on  sait  que  les  vingtièmesy  vers  la  fin  du  xvii^  siècle, 
iurent  imposés  à  tous,  nobles  ou  roturiers. 

Ainsi  procédûent  les  derniers  Bourbons,  niveleurs  s'il  en  fut, 
fondateurs  de  droit  commun  et  d'égalité,  précurseurs  de  89;  il  ne 
leur  restait  plus  qu'à  tomber. 

Dans  cette  grande  destruction  de  l'ancienne  société,  où  ils  s'em- 
ployèrent avec  tant  de  zèle,  un  seul  pouvoir  nous  apparaît,  se  con- 
servant mieux  que  les  autres  :  c'est  le  parlement,  soit  par  la  néces- 
sité de  sa  fonction,  soit  que  l'on  vit  dans  la  magistrature  une  dernière 
image  de  ces  états-généraux  qui  n'étaient  plus  convoqués,  soit  plutôt 
parce  que  cette  caste,  la  dernière  en  date,  était  au  xv!!!""  siècle  en 
voie  de  formation  et  dans  sa  force  ascendante.  Ceci  mérite  en  effet 
quelque  considération.  Au  xvii®  siècle  encore,  un  fils  de  marchand 
pouvait  acheter  une  charge  au  parlement,  comme  fit  le  père  de  Fou- 
quet;  mais  cent  ans  plus  tard  le  parlement  ne  se  recrutait  que 
parmi  les  parlementaires.  Il  avait  la  sève  de  tout  ce  qui  grandit  : 
la  croyance  en  soi-même,  l'ardeur  aux  conflits,  la  fermeté  des  res^ 

!  XLT.  12 


Digitized  by 


Google 


178,  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

sentimens,  avec  cela  une  probité  pécuniaire  qu'on  n'a  jamais  con- 
testée, une  certaine  austérité  de  mœurs,  et  les  plus  beaux  restes  de 
christianisme,  celui  de  Port-Royal.  La  lutte  où  il  vivait,  contesté 
et  contredit  de  tous  côtés,  par  la  cour,  par  l'église,  par  la  noblesse, 
maintenait  le  parlement  à  cette  hauteur,  en  cette  vitalité.  Peut-être 
faut-il  dire  d'une  manière  générale  que,  parmi  nous,  ce  qui  s'élève 
vaut  mieux  que  ce  qui  est  élevé.  Paysans  et  bourgeois,  chacun  dans 
son  effort  pour  monter  à  l'échelon  supérieur,  déploient  de  rares 
qualités;  mais,  une  fois  guindés  et  classés  au  plus  haut,  cet  effort 
s'arrête,  et  rien  ne  ressemble  parmi  nous  à  ce  sentiment  de  la  chose 
publique,  à  ce  patronage  lofcal,  à  ces  œuvres  de  philanthropie  et  de 
charité  qui  distinguent  l'aristocratie  anglaise.  Si  ce  soupçon  était 
fondé,  ce  serait  la  marque  d'une  infériorité  morale,  très  visible  à  ce 
signe  d'une  ambition  qui  se- repose  dans  les  familles  dès  qu'elle  n'a 
plus  pour  objet  quelque  avancement  direct  et  personnel. 

A.  l'exception  près  du  parlement,  —  et  encore  qui  lutta  plutôt 
qu'il  ne  triompha,  pour  ses  prérogatives  plutôt  que  pour  le  bien 
public,  avec  plus  d'entêtement  que  de  lumières,  ainsi  qu'il  le  fit 
bien  voir  à  Turgot;  —  sauf  cette  exception,  dis-je,  les  anciennes 
forces  étaient  venues  à  rien  aux  approches  de  89,  ou  plutôt  depuis 
Louis  XIV  et  Richelieu.  Au  regard  du  monarque,  elles  avaient  le 
droit  pour  elles,  un  droit  fondé  sur  des  titres  qui  valaient  bien  ceux 
de  la  royauté,  et  que  néanmoins  elles  furent  impuissantes  à  dé- 
fendre. Après  un  long  déclin,  elles  s'écroulèrent  tout  à  coup,  et 
la  société  moderne  perdit  là  peu  de  chose.  Elle  a  mieux*aujourd'hui 
pour  défendre  les  bases  où  elle  ^'est  assise,  elle  a  cette  force  que 
nous  avons  vue  à  l'œuvre,  détruisant  tout  en  fait  d'abus,  créant 
tout  en  fait  de  droit  :  l'opinion. 

11  faut  songer  aux  objections,  à  celle-ci  d'abord  :  «  cette  force  est 
dangereuse;  justement  parce  qu'elle  est  sans  limites  prévues  et  sans 
armes  consacrées  par  la  loi,  elle  peut  éclater  en  violences,  en  ré- 
volutions! »  Je  conviens  que  cette  appréhension  n'est  pas  absolu- 
ment sans  cause.  Que  voulez-vous?  On  n'a  pas  encore  imaginé  de 
tribunaux  pour  les  démêlés  qui  s'élèvent  soit  entre  les  peuples,  soit 
entre  peuples  et  rois.  Ces  grandes  disputes  ont  une  dernière  raison 
qui  ne  sera  jamais  de  l'ordre  juridique.  L'humanité  n'est  pas  par- 
faite, ou  du  moins  ne  se  perfectionne  pas  d'un  coup.  II  n'est  pas 
clair  que  nous  ayons  trouvé  la  fin  de  tout  mal  politique  en  plaçant 
le  pouvoir  sur  ses  véritables  bases  et  sous  la  garde  de  l'opinion.  Il 
aura  de  la  peine  à  s'y  asseoir,  à  s'y  tenir.  Rien  ne  se  dispute  comme 
le  pouvoir,  d'où  dépend  une  infinité  de  choses  brillantes  ou  profi- 
tables. Il  y  aura  là  une  phase  d'épreuve,  un  labeur  de  transition  et 
d'installation  où  abondera  la  pierre  d'achoppement.  Notez  cepen- 


Digitized  by 


Google 


i  ADMINISTRATION  EN  FRANOS   ET  EN  ANGLETERRE.  179 

dant  qae,  si  Topinion  a  des  voix  légales  et  sonores  comme  la  tri- 
bune, comme  la  presse,  elle  fera  moins  de  révolutions  avec  ce  bruit 
et  cet  édat  qui  la  révèlent  que  si  elle  est  réduite  à  se  laisser  en- 
trevoir et  deviner  comme  au  siècle  dernier. 

Il  ne  faut  pas  oublier  d'ailleurs,  en  nous  apitoyant  sur  nous- 
mêmes  et  sur  les  révolutions  qui  nous  visitent  aujourd'hui,  que 
rancien  régime  avait  ses  guerres  civiles.  Cela  durait  encore  au  mi- 
lieu du  xvn*  siècle,  que  dis-je?  à  la  fin  même  du  grand  siècle, 
dans  les  Gévennes,  où  Yillars  ne  fut  pas  de  trop  pour  terminer  dix- 
neuf  ans  de  guerre  civile.  On  peut  discuter  sur  la  valeur  respective 
des  deux  fléaux;  un  esprit  impartial  les  tiendrait  peut-être  pour 
équivalens,  ce  qui  est  reconnaître  la  supériorité  de  la  société  mo- 
derne, dès  que,  sur  un  fond  meilleur,  celui  du  droit  commun  et  du 
droit  national,  elle  n'offre  pas  de  pires  accidens  que  la  société  d'au- 
trefois. 

Vous  n'êtes  pas  convaincu,  vous  songez  peut-être  à  ce  qui  s'est 
passé  en  18i8,  après  trente-trois  ans  d'un  régime  qui  avait  toutes 
les  apparences  de  vie  et  d'acclimatation,  alors  que  la  période  d'é- 
preuve dont  nous  parlions  tout  à  l'heure  semblait  heureusement 
franchie.  Peine  perdue,  direz-vous  :  cet  appareil  pai*lementaire  qui 
semblait  défier  et  désintéresser  les  révolutions  s'écroula  en  un  jour 
sous  les  coups  d'une  révolution. . .  La  vérité  est  qu'il  périt  par  hasard, 
et  le  hasard  ne  se  prévoit  pas,  ne  se  calcule  pas,  il  fait  irruption 
partout.  Il  ne  faut  pas  dire  pour  cela  que  ce  régime  commence  et 
continue  par  les  révolutions,  qu'il  en  est  vicié  dans  son  essence, 
harcelé  dans  sa  marche  comme  à  ses  débuts  :  il  faut  voir  seulement 
qu'il  y  a  des  choses  fortuites  dans  l'histoire.  La  chute  dont  nous 
parlons  en  est  un  insigne  exemple.  Ce  n'est  pas  que  le  gouverne- 
ment tombé  fût  sans  reproche.  11  avait  une  manière  à  lui  d'entendre 
la  politique  extérieure.  Cependant  on  ne  peut  pas  dire  qu'il  prit  le 
chemin  de  l'abtme  où  il  s'est  perdu  :  il  avait  sa  grandeur,  vivant 
comme  il  faisait  avec  le  pays,  à  l'épreuve  et  au  feu  de  toutes  les 
attaques,  sans  pour  cela  le  dégrader  ni  le  violenter  d'arbitraire, 
admettant  d'ailleurs  et  portant  toujours  en  lui  de  quoi  se  redres- 
ser un  jour  à  la  voix  du  pays.  Je  ne  vais  pas  énumérer  et  détailler 
tout  le  hasard  qui  s'est  accumulé  à  cette  prodigieuse  époque  :  je 
veux  seulement  dire  que  le  hasard  a  ses  droits,  qui  sont  ceux  de  la 
liberté  humaine.  Il  peut  bien  y  avoir  du  hasard  dans  les  événemens, 
puisqu'il  y  a  de  la  &ntaisie  en  nous,  et,  remarquons-le  bien,  une 
fantaisie  qui  doit  être  efficace  jusqu'à  un  certain  point  :  il  y  va  de 
la  dignité  humaine;  l'homme  ne  serait  plus  un  être  moral ,  sujet  à 
mérite  et  démérite,  s'il  n'était  donné  qu'à  sa  sagesse  de  fructifier, 
s'il  était  puni  de  sa  dérsûson  et  de  ses  caprices  pai*  une  impuissance 


Digitized  by 


Google 


180*  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

immédiate.  «  Il  n'y  aurait  plus  alors  de  sa  part  que  prudence  ou 
folie,  »  comme  dit  très  bien  M.  de  Maistre. 

Je  ne  nie  pas  pour  cela  la  philosophie  de  l'histoire,  un  si  beau 
thème!  ni  la  Providence,  c'est-à-dire  les  regards  et  les  décrets  d'en 
haut  sur  le  monde  moral.  Je  suppose  seulement  que  les  lois  divines 
sont  compatibles  avec  cette  autre  loi  de  la  liberté  humaine,  par  un 
procédé  qui  est  une  certaine  somme  d'effet  permise  à  nos  bévues  et 
à  nos  scélératesses.  Il  ne  faut  pas  médire  d'une  institution  parce 
qu'elle  s'est  mal  comportée  à  cette  épreuve  du  hasard,  et  surtout  il 
ne  faut  pas  y  renoncer.  La  passion  et  le  hasard  ont  leurs  jeux,  qui 
déi*angent  tout.  La  banque  la  mieux  conçue  et  la  mieux  conduite 
fera  banqueroute  un  jour  de  panique  où  tous  les  porteurs  de  ses 
billets  en  voudront  le  remboursement.  Si  toute  la  population  d'une 
ville  afHusdt.à  son  chemin  de  fer  pour  fuir  un  fléau  ou  pour  courir 
à  la  fête  voisine,  le  chemin  de  fer  n'y  suffirsdt  pas  avec  le  matériel 
le  plus  complet.  Je  le  demande  :  serait-il  spirituel  de  répudier  pour 
cela  les  banques  et  les  chemins  de  fer? 

Ici  je  veux  prévoir  une  objection  ou  plutôt  un  sarcasme,  une  ré- 
duction à  l'absurde  des  idées  qu'on  vient  de  voir  sur  la  puissance 
de  l'opinion.  Puisque  l'opinion  exerce  par  elle-même  un  tel  empire, 
puisque  la  pensée  commune  a  des  effets  si  éclatans  et  si  infaillibles 
pour  détruire  ou  pour  créer,  à  quoi  bon  l'organiser?  Pourquoi  com- 
pliquer et  embarrasser  la  vie  sociale,  la  paix  publique,  de  ressorts 
bruyans  et  explosibles?  Pourquoi  instituer  un  système  de  disputes 
officielles  là  où  suffirait,  tantôt  insinuante,  tantôt  impérieuse,  la  sève 
critique  qui  circule  dans  les  esprits?  Cette  objection  perd  de  vue  que 
l'appareil  parlementaire,  que  des  conseils  souverains  et  représenta- 
tifs de  la  nation  ne  sont  pas  seulement  la  garantie,  mais  la  forme  du 
droit  national ,  l'expression  de  l'opinion  publique.  C'est  chose  né- 
cessaire aujourd'hui  moins  peut-être  pour  défendre  ce  droit  que 
pour  manifester  cette  opinion,  —  un  organe  plutôt  qu'un  bouclier. 

Parmi  les  êtres  en  général,  il  n'est  pas  de  faculté  qui  n'ait  son 
organe.  Qui  est-ce  qui  respire  par  les  pattes?  Qui  est-ce  qui  marche 
par  la  bouche?  Cela  revient  à  dire  que  la  nature  approprie  toujours 
les  moyens  à  la  fin,  quelle  que  soit  la  sobriété  classique  de  ses  res- 
sorts. Pourquoi  en  serait-il  autrement  parmi  ces  êtres  appelés  na- 
tions, quand  elles  en  sont  venues  à  vivre  sciemment  et  à  se  gou- 
verner elles-mêmes,  quand  la  raison  qui  est  dans  chacun  sert  à  la 
chose  publique  sous  le  nom  d'opinion  publique?  Pourquoi  l'intelli- 
gence collective  qui  vient  aux  peuples  n'aurait-elle  pas  son  organe? 
La  plupart  des  constitutions,  quand  elles  reconnaissent  une  force 
quelque  part,  l'érigent  en  pouvoir.  Tel  pays  ayant  des  classes  su- 
périeures douées  de  tradition  et  d'autorité  morale  en  a  fait  un  élé- 


Digitized  by 


Google 


l'ADUNISTRATION  en  frange   et  en  ANGLETERRE.  181 

ment  politique  qu'il  a  mis  partout,  dont  il  usé  dans  les  localités 
comme  au  timon  de  l'état.  Rien  n'est  mieux  avisé.  11  est  mauvais 
d'abandonner  des  forces  à  elles-mêmes,  sous  prétexte  qu'elles  sau- 
ront bien  trouver  leur  issue,  leur  aliment.  A  procéder  ainsi  envers 
l'opinion,  on  court  le  risque  d'une  privation  ou  d'une  explosion, 
l'une  et  l'autre  au' grand  dommage  de  la  chose  publique,  tandis 
qu'en  organisant  l'opinion,  on  a  quelque  chance  d'en  profiter  et  de 
la  discipliner.  Politique  à  part,  dans  tout  ordre  de  faits,  quand  une 
faculté  a  inventé  ou  perfectionné  un  organe,  vous  ne  pouvez  la  re- 
tenir dans  l'usage  limitatif  ou  plutôt  dans  la  sujétion  de  l'organe 
ancien  et  imparfait.  Aujourd'hui  que  la  locomotion,  la  destruction, 
l'échange  des  idées  et  des  produits,  ont  découvert  des  voies  nou- 
velles, on  ne  peut  pas  dire  au  monde  :  Vous  guerroierez  sans  pou- 
dre, vous  commercerez  sans  monnaie  de  papier,  vous  circulerez 
sans  vapeur  et  sans  électricité,  vous  penserez  sans  journaux. 

Or  de  nos  jours  la  liberté  politique  est  partout  autour  de  nous 
avec  cet  appareil  de  garanties  et  de  discussions  parlementaires  qui 
vous  parait  superflu.  Étant  donné  que  la  liberté  politique  est  un 
degré  de  vie  qui  est  venu  aux  sociétés  modernes,  un  article  de  civi- 
lisation en  quelque  sorte,  comme  les  banques,  les  armées  perma- 
nentes, les  chemins  de  fer,  les  hôpitaux,  l'organe  en  est  tout  trouvé  : 
c*est  le  régime  représentatif,  et  même  cet  organe  s'impose  absolu- 
ment à  cette  fonction,  à  ce  besoin.  La  liberté  ne  peut  avoir  d'autre 
procédé  parmi  les  hommes  qui  veulent  se  gouverner  eux-mêmes 
et  qui  ne  peuvent  tenir  sur  une  place  publique.  Il  faut  que  toute 
liberté  en  passe  par  là,  ce  qui  ne  veut  pas  dire  qu'elle  se  ressem- 
blera partout  ;  mais  partout  elle  offrira  ce  même  trait  du  mandat 
électif,  tout  comme  une  banque,  une  armée,  qu'on  trouve  d'un 
bout  à  l'autre  de  l'Europe,  pr^ntent  çà  et  là  des  conditions  de  ré- 
gime fort  diverses,  sauf  cette  condition  capitale  et  universelle  de  la 
monnaie  de  papier,  de  la  permanence  sous  le  drapeau. 

Quand  la  Ûberté  politique  a  pris  cette  forme,  quand  l'opinion  est 
organisée  de  la  sorte,  eUe  produit  un  effet  précieux,  qui  est  l'accé- 
lération du  progrès  :  elle  a  des  ailes  pour  suivre  l'essor  des  esprits, 
pour  apporter  la  récompense  aux  générations  qui  ont  eu  la  peine  et 
TelTort,  ce  qui  est  inestimable.  Autrement  l'opinion  triomphe  sans 
doQte  à  la  longue,  et  l'humanité  recueille  tôt  ou  tard  son  héritage 
de  progrès,  mais  à  cette  condition  du  temps  qui  est  terrible  pour 
les  honmies.  Or  laissez-moi  penser  non-seulement  à  l'humanité, 
mais  aux  hommes,  qui  n'ont  guère  eu  jusqu'à  présent  que  le  temps 
de  souffrir  et  de  mourir.  Dans  le  peu  de  durée  départi  à  ces  pauvres 
êtres,  tout  dépend  pour  eux  de  l'allure  du  progrès  :  vive  et  rapide, 
eDe  vaudra  à  des  générations  entières  le  triomphe  de  Lafayette  ou 
tout  au  moins  la  vision  suprême  de  Moïse. 


Digitized  by 


Google 


182  REYDE   DES   DEUX  MONDES. 

Ainsi  nulle  combinaison  n'est  supérieure  au  hasard,  nul  régime 
n*a  l'assurance  d'y  échapper,  pas  même  celui  de  l'opinion  organisée 
et  représentée.  Encore  moins  peut-on  dire  que  ce  régime  de  l'opi- 
nion s'établira  sans  la  violence  et  l'angoisse  des  épreuves.  Cepen- 
dant il  n'est  qu'un  tel  régime  pour  faire  droit  au  genre  humain,  pour 
lui  apporter  sa  destinée  avec  les  égards  dont  il  est  digne,  et  du  train 
dont  il  a  besoin.  Mais  ici  reparaissent  les  partisans  de  la  liberté  lo- 
cale avec  des  espérances  et  des  raisons  prises  dans  l'ordre  d'idées 
même  où  nous  raisonnons. 

II. 

(c  L'opinion,  disent-ils,  c'est  le  concert  des  idées  d'un  peuple, 
c'est  le  poids  de  ce  que  nous  pensons  chacun  sur  la  chose  publique, 
accru  et  multiplié  sans  doute  à  certaines  conditions  de  contact  et 
de  groupement;  maiâ  enfin  la  base  de  l'opinion  publique,  c'est  l'idée 
individuelle  :  or  tant  vaudra  l'esprit  de  chacun,  tant  pèsera  l'opi- 
nion. Si  vous  voulez  mettre  la  force  dans  l'opinion,  mettez-la  d'a- 
bord dans  les  hommes.  Ce  principe  admis,  qui  est  évident,  peut-on 
nier  qu'un  certain  exercice  des  droits  locaux  ne  soit  une  culture 
désirsile  des  esprits,  un  moyen  d'entretenir  et  de  féconder  la  pen- 
sée politique  d'un  pays,  de  fortifier  enfin  l'opinion  en  fortifiant  l'in- 
dividu, et  justement  à  cet  endroit  du  gouvernement  de  la  nation 
par  elle-même,  qui  s'illuminera  d'une  singulière  évidence  dans  un 
pays  pratiquant  le  gouvernement  de  la  commune  par  elle-même? 
La  liberté  n'y  saurait  périr,  étant  partout.  N'est-ce  pas  là,  n'est-ce 
pas  ainsi  qu'on  créera  des  obstacles  invincibles  à  tout  attentat  sur 
la  liberté  du  pays,  à  toute  invasion  d'un  despotisme  quelconque, 
populaire  ou  monarchique?  » 

Voilà  une  objection  posée  contrairement  à  toutes  les  règles  de 
l'art.  On  prête  là  aux  idées  que  l'on  se  propose  de  combattre  la 
force  de  l'ensemble,  le  poids  de  l'accumulation,  au  lieu  d'isoler  et 
d'aborder  séparément  chacune  d'elles,  ainsi  que  l'enseignent  les 
tacticiens  de  la  chose.  Peu  m'importe  :  je  ne  fais  pas  œuvre  d'art 
ou  de  secte,  mais  une  étude  sur  un  sujet  où  quelques  esprits  émi- 
nens  croient  apercevoir  la  liberté.  Or  telle  est  la  grandeur  de  cette 
idée,  ou  même  simplement  de  ce  qui  en  fait  l'illusion,  qu'il  convient 
de  faire  beau  jeu  aux  doctrines  portant  cette  étiquette,  et  de  les  dé- 
ployer dans  toute  leur  apparence.. On  est  bien  obligé  néanmoins, 
comme  on  ne  peut  tout  dire  à  la  fois,  de  détailler,  d'analyser  cette 
objection  pour  y  répondre. 

Pour  commencer  par  la  fin,  qui  ne  vous  arrêtera  guère,  il  me 
semble  que  vous  comptez  sur  des  communes  libres  pour  fonder  dans 
le  pays  une  liberté  impérissable,  supérieure  à  tout  attentat,  d'où 


Digitized  by 


Google 


l'administration   en  frange   et   en  ANGLETERRE.  183 

qu'il  vienne.  C'est  à  quoi  il  est  fort  naturel  de  penser;  mais  encore 
y  faut-U  pourvoir  par  un  juste  remède  et  non  par  un  expédient  mal 
avisé,  où  l'on  oublierait  et  le  mal  réel  et  le  seul  traitement  qui  s'y 
applique.  Or  je  réponds  que  ces  grands  coups  se  portent  ou  se  parent 
dans  une  capitale  et  non  ailleurs,  c'est-à-dire  là  seulement  où  se 
trouve  la  tête  des  partis  et  du  gouvernement.  Une  révolution,  un 
coup  d'état,  une  insurrection,  qui  ne  frappe  pas  là,  frappe  et  expire 
dans  le  vide;  la  province  ne  sait  qu'avorter;  c'est  ce  qui  parut  bien 
en  18&8.  J'ai  vu  certaines  villes  aller  jusqu'à  expulser  les  commis- 
saires du  gouvernement  provisoire  sans  pousser  plus  loin.  Ce  n'était 
pas  que  la  colère  leur  manquât,  une  colère  unanime;  seulement, 
après  quelques  efforts  pour  rattacher  à  elles  les  villes  et  les  cam- 
pagnes voisines,  elles  sentaient  bien  vite  leur  isolement,  leur  ina- 
nité, le  peu  qu'elles  pesaient  à  côté  de  Paris.  Mais  je  prends  mal 
mes  exemples.  Le  plus  grand  souvenir,  la  preuve  sans  réplique  à  cet 
égard,  c'est  ce  qui  se  passa  en  Algérie  à  la  même  époque,  où  se 
trouvait  une  armée  de  cent  mille  hommes  sous  un  fils  de  roi  digne 
de  cette  armée,  laquelle  néanmoins  estima  l'aventure  au-dessus  de 
ses  forces. 

Cette  soumission  absolue,  implicite,  que  rencontre  toute  chose 
accomplie  à  Paris,  n'est  que  de  nos  jours.  Autrefois  on  tenta  la  ré- 
sistance; mais  il  faut  voir  comme  on  échoua  I  en  93  par  exemple, 
où  se  passèrent  des  choses  peu  connues  dans  leur  détail  et  qui  va- 
lent la  peine  d'être  expliquées.  Il  faut  savoir  qu'à  cette  époque  les 
localités  étaient  souveraines  dans  toute  la  force  du  terme,  et  cela  en 
vertu  de  la  loi  du  14  décembre  89,  laquelle,  instituant  partout  des 
administrations  électives,  et  pour  la  commune,  et  pour  le  départe- 
ment, n'avait  mis  nulle  part  des  agens  du  pouvoir  central  pour  en 
imposer  les  lois  et  les  mesures.  Les  intendans  n'existaient  plus,  les 
préfets  n'existaient  pas  encore,  et,  pour  le  dire  en  passant,  c'est  aux 
mauvais  souvenirs  laissés  par  les  intendans  qu'il  faut  attribuer  cette 
prodigieuse  omission  de  la  grande  assemblée.  Elle  entendait  bien 
du  reste  que  l'administration  eût  le  roi  pour  chef,  et  descendît  de 
là  jusqu'à  la  dernière  localité.  Elle  s'en  est  expliquée  d'une  manière 
formelle  dans  les  instructions  annexées  à  la  loi  du  14  décembre  89  : 
seulement  elle  oublia  d'armer  le  principe  qu'elle  posait.  En  fait,  nul 
lien  n'existait  alors  pour  rattacher  et  soumettre  les  extrémités  au 
centre.  11  me  semble  que  cette  incohérence  était  une  parfaite  sou- 
veraineté répandue  dans  les  d8|)artemens.  Or,  tandis  qu'ils  étaient 
ainsi  livrés  à  eux-mêmes,  il  se  passait  au  centre  tout  ce  qui  pouvait 
les  en  aliéner,  les  en  arracher  avec  horreur  :  la  commune  de  Paris, 
le  club  des  jacobins,  avaient  subjugué  la  convention  et  régnaient 
par  la  terreur;  le  sang  coulait  à  flots,  un  sang  innocent,  car  rien  ne 


Digitized  by 


Google 


ISA  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

prouvait  le  crime  des  condamnés  dans  cette  violation  qu'ils  souf- 
fraient des  saintes  formalités  de  la  justice.  Là-dessus  on  vit  l'insur- 
rection de  soixante -dix  départemens  :  M.  Thiers  les  a  comptés. 
Quinze  départemens  tout  au  plus  restèrent  fidèles  à  Paris,..,  qui 
n'en  triompha  pas  moins. 

Telle  était  la  situation  :  à  Paris  les  crimes  les  plus  provoquans, 
en  province  la  souveraineté  la  plus  complète,  laquelle  toutefois, 
avec  cette  faveur  inouie  des  circonstances  et  des  consciences,  ne 
put  prévaloir  sur  la  capitale.  Ne  comptez  donc  pas  sur  les  dépar- 
temens pour  retrouver  et  pour  relever  ce  que  Paris  a  perdu,  pas 
plus  la  liberté  qu'autre  chose;  à  Paris  seulement  se  font  et  se  dé- 
font les  gouvernemens,  bons  ou  mauvais.  Tel  est  l'enseignement  qui 
ressort  de  notre  passé  :  quant  à  l'histoire  d'Angleterre,  nous  l'avons 
interrogée  déjà  sur  ce  sujet,  et  nous  avons  vu  que  la  révolution  de 
16&0  ou  plutôt  que  nulle  révolution  anglaise  n'eut  jamais  rien  de 
local  dans  ses  origines  et  dans  sa  fortune. 

Ainsi  vous  ne  pouvez  présumer  que  la  liberté ,  compromise  à  Pa- 
ris, renaîtrait  dans  les  communes,  si  elles  étaient  libres;  mais  cette 
liberté  communale  n'aurait-elle  pas  d'autres  avantages  considé- 
rables? Ici  est  la  plus  vive  insistance  de  l'objection  que  nous  avons 
posée  plus  haut,  ici  on  nous  parle  des  communes,  non  plus  comme 
refuge  et  citadelles  de  la  liberté  dans  le  cas  d'un  attentat  monar- 
chicpie,  mais  comme  prêtant  un  concours  permanent  et  régulier  au 
gouvernement  du  pays  par  lui-même,  au  franc  jeu  d'institutions 
libres,  et  cela  sous  un  double  rapport. 

D'abord  des  communes  indépendantes  nommeront,  selon  toute  ap- 
parence, des  députés  indépendans,  ou  du  moins  l'élection  de  ces 
mandatsdres  ne  subira  plus  l'influence  du  gouvernement,  ce  qui  est 
un  résultat  désirable,  un  obstacle  de  moins  dans  l'expression  de  la 
pensée  publique,  un  pas  sensible  vers  la  vérité,  vers  l'idéal  électo- 
ral; il  ne  restera  plus  pour  vicier  les  élections  que  les  intérêts  privés, 
les  menées  particulières,  les  intrigues  de  coterie,  les  marchés  de 
places  et  de  voix.  Puis  des  localités  se  gouvernant  elles-mêmes 
seront  une  école  politique;  les  communes,  n'étant  plus  traitées  en 
mineures,  s'estimeront  adultes  et  viriles,  ce  qui  est  une  manière 
de  le  devenir. 

Le  moment  est  venu  de  faire  droit  à  cette  objection,  de  recher- 
cher au  moins  ce  qu'elle  a  de  fondé,  ayant  montré  tant  de  fois  ce 
qu'elle  a  d'inadmissible.  Il  y  a  ptut-être  moyen  de  déplacer  la 
discipline  des  communes,  soit  par  un  retour  aux  principes  de  la 
chose  tels  qu'il  étaient  entendus  par  la  loi  du  14  décembre  89,  tels 
qu'ils  sant  pratiqués  de  nos  jours  en  Belgique  et  en  Hollande,  c'est- 
à-dire  en  attribuant  aux  conseils-généraux  toute  cette  surveillance. 


Digitized  by 


Google 


l'administration   en  FRANCE   ET   EN  ANGLETERRE.  185 

cette  juridiction  des  affaires  locales  qui  appartient  aujourd'hui  aux 
divers  agens  du  pouvoir  exécutif,  soit  par  une  imitation  des  lois  an- 
glaises, où  ce  règlement  est  une  besogne  parlementaire.  L'étemel 
grief  de  la  tutelle  administrative  disparaîtrait  ainsi,  et  la  dispute  re- 
lative aux  communes  serait  purgée  d'une  certaine  monotonie.  Quant 
à  diminuer  leur  dépendance^  on  le  pourrait  aussi.  Quelques  libertés 
qu'on  leur  accorderait  sur  la  gestion  de  leurs  biens,  sur  le  règlement 
de  leurs  budgets,  etc.,  n'auraient  rien  assurément  de  bien  hasardeux. 
Les  conseils  municipaux  auraient  le  droit  de  s'assembler,  de  se  taxer, 
de  régler  l'emploi  de  leiu^  revenus  ordinaires.  Mais,  si  vous  comp- 
tiez pousser  plus  loin  cette  réforme  et  mettre  dans  les  communes 
de  quoi  y  créer  soit  le  caractère,  soit  l'intelligence  politique,  vous 
compteriez  sans  les  limites  nécessaires  qui  bornent  ces  êtres,  ces 
pouvoirs.  Les  communes  ne  peuvent  ni  créer,  ni  même  appliquer 
les  règles  de  leur  gouvernement.  Il  y  aurait  là  sans  doute  un  de  ces 
exercices  où  la  trempe  des  volontés  se  prononce  et  se  fortifie;  mais 
qui  oserait  aller  jusqu'à  les  faire  souveraines  comme  le  législateur 
ou  même  simplement  indépendantes  comme  un  individu?  La  nature 
des  choses  y  résiste  énergiquement;  de  quelque  façon  que  l'on  envi- 
sage les  communes,  comme  des  pouvoirs  ou  comme  des  personnes, 
la  limite  se  dresse  de  toutes  parts  devant  elles,  et  l'obstacle  est  en- 
raciné sous  leurs  pas.  Vous  n'arriverez  par  aucun  biais,  quelque  ser- 
vice que  vous  en  attendiez,  à  les  laisser  maîtresses  de  leurs  affaires. 
Si  la  commune  est  un  pouvoir,  expliquez-moi  de  grâce  à  quel 
titre  et  par  quelle  prodigieuse  exception  ce  pouvoir  serait  unique 
et  irresponsable!  Quand  il  n'est  pas  de  pouvoir  au  monde,  même  le 
royal,  le  parlementaire,  le  judiciaire,  qui  n'ait  à  compter  avec  quel- 
que pouvoir  parallèle,  supérieur  ou  même  inférieur,  pourquoi  donc 
un  conseil  municipal  serait-il  seul  à  ignorer  tout  contrôlé,  tout 
contre-poids  ?  Le  moindre  intérêt  privé  aussi  bien  que  les  plus 
grands  intérêts  publics  ont  pour  eux  la  garantie  d'un  recours  ou 
tout  au  moins  la  pluralité  des  balances.  Et  l'on  irait  déroger  à  cet 
élément  de  toute  société,  à  ce  lieu-commun  de  civilisation,  pour 
livrer  les  intérêts  qui  peuplent,  c'est-à-dire  qui  divisent  une  loca- 
lité, au  jugement  brutal  du  nombre,  au  droit- grossier  du  plus  fort! 
unité  de  pouvoir,  droit  absolu  de  la  majorité,  c'est  ainsi  que  se- 
rvent constituées  les  communes  I  Cela  n'est  pas  soutenable.  L'im- 
molation des  minorités  ne  peut  être  la  base  d'un  organisme  ou  d'une 
éducation  politique  parmi  les  communes.  Peut-être  ne  faut-il  pas 
protéger  les  minorités  par  la  main  de  l'état;  mais  elles  ne  peuvent 
demeurer  sans  une  protection  qu'il  faut  demander,  soit  au  pouvoir 
législatif,  soit  aux  pouvoirs  locaux  supérieurs,  soit  à  une  certaine 
pluralité  de  pouvoirs  dans  la  même  localité.  Il  n'est  tel  en  effet  que 


Digitized  by 


Google 


186  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

l'équilibre  ou  la  hiérarchie  des  pouvoirs  pour  mettre  dans  les  affaires 
humaines,  autant  que  le  comportent  les  limites  humaines,  cette 
souveraineté  de  la  raison  qui  est  la  seule  légitime,  conune  disent 
les  doctrinaires,  dont  cette  doctrine  est  le  plus  beau  titre.  C'est  là 
le  fond  de  tout  gouvernement,  l'organisme  vital  dont  ne  peuvent  se 
passer  les  corps  politiques.  Vous  ne  sauriez  y  déroger  pour  les  com- 
munes, parce  qu'elles  ont  des  immeubles  à  elles,  un  certain  isole- 
ment, des  besoins  et  des  charges  qui  leur  sont  propres,  lesquels 
figurent  une  individualité,  quelque  chose  d'existant  par  soi-même. 

Il  nous  reste  à  considérer  la  commune  sous  ce  point  de  vue.  C'est 
un  individu,  soit  :  ce  n'est  pas  à  dire  qu'elle  puisse  traiter  ses 
affaires  et  régler  ses  intérêts  avec  l'indépendance  qui  caractérise 
chacun  de  nous,  avec  ce3  façons  directes  et  absolues  dont  nous  gou- 
vernons nos  ventes,  nos  procès,  nos  constructions,  nos  emprunts, 
tout  ce  qui  regarde  notre  métier,  notre  industrie,  notre  foi,  nos 
droits  paternels  en  fait  d'éducation.  C'est  qu'au  fond  la  commune 
n'est  pas  un  individu,  mais  un  groupe,  un  multiple,  un  composé  de 
membres  et  de  parties  qui  ont  chacun  des  intérêts  distincts,  avec 
cette  particularité  que  chaque  intérêt  constitue  un  droit.  Ici  éclate 
la  différence  qui  sépare  l'individu  communal  de  l'individu  en  chair 
et  en  os.  Celui-ci  a  des  droits  naturels  et  inviolables  qu'il  exerce 
comme  bon  lui  semble,  sous  l'unique  réserve  du  droit  d'autruî  à 
respecter.  J'ai  dit  du  droit  et  non  de  Vintérêt}  'û  n'est  pas  défendu 
à  l'homme  de  blesser  l'intérêt  des  autres  hommes  en  exerçant  son 
droit,  en  manifestant  sa  supériorité,  ce  qui  est  le  fait  de  la  concur- 
rence industrielle,  et  plus  généralement  de  la  compétition  qui  est 
ouverte  un  peu  partout.  Il  est  très  permis ,  je  suppose ,  d'élever 
boutique  contre  boutique,  et  ce  cas,  où  le  dommage  est  sensible, 
ne  laisse  pas  que  d'être  légitime.  Or  à  cet  égard  la  commune  n'a 
rien  d'un  individu,  sa  puissance  est  inférieure  à  la  puissance  privée, 
car  en  toutes  mesures  communales  blesser  un  intérêt,  c'est  blesser 
un  droit,  le  droit  que  tire  chacun  de  son  concours  financier  et  obli- 
gatoire à  ces  mesures,  le  droit  du  contribuable. 

Une  commune  ne  peut  donc  prétendre  à  l'irresponsabilité,  parce 
que  nul  pouvoir  n'y  peut  prétendre.  11  ne  lui  est  pas  plus  permis  de 
se  comporter  en  individu  maître  absolu  de  ses  affaires,  parce  qu'elle 
n'est  pas  un  individu,  parce  qu'elle  se  compose  d'intérêts  divers, 
respectables  chacun  comme  un  droit,  n  s'ensuit  que  la  commune 
est  au  plus  bas  dans  l'échelle  des  êtres,  —  sujette  comme  chacun 
de  nous  aux  lois  civiles,  criminelles  et  fiscales  de  la  communauté, 
qu'elle  ne  peut  enfreindre  ni  déserter,  —  sujette  en  outre  à  une  dis- 
cipline toute  particulière,  qui  est  pour  empêcher  le  sacrifice,  l'op- 
pression d'aucun  intérêt  parmi  tous  ces  intérêts  qui  la  composent  et 


Digitized  by 


Google 


l'administration   en  FRANCE   ET  EN  ANGLETERRE.  187 

qui  se  valent,  qui  constituent  autant  de  droits.  On  se  fait  une  assez 
juste  idée  des  conflits  qui  peuvent  diviser  une  commune,  quand  on 
se  représente  la  division  des  localités  elles-mêmes,  leur  incohérence 
topographique.  On  ne  compte  pas  moins  de  trente  mille  sections  de 
communes,  ce  qui  contient  le  germe  d'autant  de  disputes  sur  rem- 
placement de  Técole,  du  cimetière,  du  lavoir,  de  l'hôpital,  etc.  (1). 

De  ce  chef,  les  communes  portent  en  elles  un  litige  permanent, 
un  contentieux  organique  pour  ainsi  dire,  qui  veut  au-dessus  d'elles 
des  juges,  des  arbitres.  Autrement  vous  créez  une  anomalie  incon- 
cevable, celle  d'un  juge  et  partie,  sous  prétexte  que  la  partie  en 
question  est  une  majorité.  Vous  instituez  une  agrégation  de  per- 
sonnes, sous  le  nom  de  commune,  parmi  lesquelles  tout  différend 
se  juge  à  la  majorité,  c'est-à-dire  par  le  droit  du  plus  fort  :  un  déni 
de  justice  ou  plutôt  de  civilisation ,  car  cette  force  du  nombre  n'a 
pas  plus  de  droit  et  de  raison  que  la  force  physique  constatée  par 
le  poids  des  muscles.  Au  lieu  de  se  battre,  on  se  compte,  et  ce 
dernier  procédé,  pour  être  moins  violent,  n'est  pas  plus  raisonnable 
que  l'autre. 

Ainsi  le  degré  de  puissance  et  d'autonomie  où  se  forment  les  ca- 
ractères politiques,  où  les  volontés  s'exercent  et  s'aguerrissent,  ne 
peut  être  attribué  aux  communes.  Quant  à  l'intelligence  politique, 
jamais  elle  ne  naîtra  dans  la  gestion  des  affaires  communales.  Cette 
gestion  fera  des  hommes  plus  habiles  dans  leurs  affaires  privées, 
dans  leur  industrie,  dans  leur  métier  :  du  conseil  municipal,  ils  re- 
tomberont chez  eux  avec  un  esprit  plus  ouvert  et  plus  étendu,  pour 
s'être  appliqués  à  des  choses  plus  complexes,  plus  considérables 
que  leur  besogne  quotidienne,  pour  s'être  mêlés  peut-être  à  des 
esprits  plus  vifs  et  plus  élevés.  Cet  avantage  n'est  pas  mince;  mais 
il  est  le  seul  qu'on  puisse  attendre  d'un  maniement  d'affaires  com- 
munales. Qui  peut  plus  peut  moins,  cela  se  conçoit  parfaitement; 
mais  ne  croyez  pas  qu'on  s'achemine  par  cette  voie  bornée ,  par  ce 
manège  monotone  des  choses  locales,  à  comprendre  soit  des  quesr- 
tions  de  politique  étrangère  ou  religieuse,  soit  même  simplement 
des  questions  de  libre  échange,  de  banque,  de  chemins  de  fer, 
d'associations  commerciales,  encore  moins  à  en  faire  le  texte  et  la 
condition  d'un  mandat  électoral.  Ce  qu'on  acquiert  dans  l'habitude 
des  petites  choses,  c'est  l'incapacité  des  grandes,  un  point  que  nous 
avons  déjà  touché  ailleurs. 

(I)  Voyez  le  Traité  des  Sections  de  Communes,  deuxième  édition,  par  M.  Aucoc, 
■Mitre  des  requêtes. 


Digitized  by 


Google 


188  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 


III. 

Ailleurs  ou  ici,  sommes-nous  sûr  d'avoir  tout  dit  sur  un  sujet  qui 
recule  et  se  dilate  à  mesure  qu'on  y  avance?  Avons-nous  reconnu 
comme  il  faut,  soit  la  part  d'indépendance  qui  pourrait  être  faite 
aux  communes,  soit  le  bien  qui  naîtrait  de  cette  indépendance? 

Quant  au  premier  point,  nous  avons  revendiqué  pour  les  conseils 
municipaux  le  droit  de  s'assembler,  de  se  taxer,  d'employer  leurs 
revenus  ordinaires,  et  d'exécuter  tous  travaux  de  construction  ou 
de  route  comme  bon  leur  semble,  sauf  le  recours  de  tout  intérêt 
lésé  aux  conseils-généraux.  Il  serait  difGcile  d'aller  pluç  loin. 

Quant  au  second  point,  on  va  peut-être  me  reprocher  de  mettre 
en  oubli  la  valeur  que  prendront  les  conseils-généraux  pourvus  de 
cette  attribution,  faisant  à  l'égard  des  communes  l'office  dont  s'ac- 
quitte aujourd'hui  le  pouvoir  exécutif.  Je  conviens  qu'il  naîtra  ainsi, 
dans  un  pouvoir  local  au  moins,  quelque  expérience,  quelque  notion 
d'affaires.  Gela  est  précieux,  mais  cela  n'est  pas  politique,  vu  que 
les  conseils-généraux  feraient  là  œuvre  d'arbitres,  œuvre  judiciaire, 
et  rien  de  plus.  Qu'y  a-t-il  de  politique  à  prononcer  entre  des  inté- 
rêts qui  se  disputent  le  tracé  d'un  chemin  ou  qui  se  renvoient  l'in- 
commode voisinage  d'un  abattoir? 

La  politique  I  voilà  ce  qui  ne  se  trouve  à  aucun  degré  des  gou- 
vernemens  locaux.  Us  n'en  dégageront  jamais  parce  qu'ils  n'en  con- 
tiennent pas.  S'il  y  a  une  antithèse  au  monde,  c'est  celle  de  local 
et  de  politique.  Tout  comme  il  n'y  a  pas  de  logique  pour  tirer  lé- 
gitimement le  général  du  particulier,  de  même  il  n'y  a  ni  lois  ni 
combinaisons  qui  puissent  extraire  d'une  localité  ce  qui  en  est  absent 
et  même  exclu,  c'est-à-dire  la  politique,  une  science  ou  un  sentiment 
dont  l'objet  est  la  patrie  tout  entière. 

n  y  a  peut-être  moyen  de  savoir  au  juste  ce  que  c'est  que  la  po- 
litique, et  l'on  verrait  bien  alors  si  elle  peut  tenir  dans  les  localités. 
Cherchons  un  peu  en  quoi  elle  consiste,  à  quels  signes  elle  se  re- 
connaît. 

Est-ce  à  l'étendue  et  à  la  complexité  des  intérêts,  alors  qu'ils 
embrassent  les  nombres,  l'espace,  la  tradition,  l'avenir?  Mais  évi- 
demment le  point  de  vue  d'un  clocher  ne  porte  pas  si  loin.  Est-ce 
à  la  hauteur  des  principes  engagés  dans*  une  question?  Ceci  est 
im  cas  tout  différent  :  la  dimension  d'une  affaire  ne  préjuge  rien 
sur  celle  des  principes  qui  peuvent  la  résoudre ,  la  plus  humble 
question  de  procédure  dépend  quelquefois  des  axiomes  les  plus 
élevés;  mais  une  commune  n'a  rien  à  démêler  dans  sa  conduite  avec 
des  principes  de  cette  nature,  qu'elle  trouve  tout  tracés,  tout  déter- 


Digitized  by 


Google 


l'administration  en  FRANCE    ET  EN  ANGLETERRE.  189 

minés,  au-dessus  d'elle  par  les  mœurs  et  par  les  institutions  du  pays. 
L'assiette  de  l'impôt,  la  création  de  ressources  extraordinaires,  tel 
article  de  son  budget  relatif  à  l'église,  à  l'école,  à  la  route,  l'aliéna- 
tion ou  le  partage  de  ses  immeubles,  la  forme  de  ses  adjudications, 
les  matières  d'octroi  ou  de  police  locale,  tout  cela  est  et  doit  être 
strictement  déterminé  par  les  lois  générales  ou  par  la  loi  organique 
des  communes.  Ces  lois  expriment,  comme  il  leur  appartient,  un 
état  de  civilisation  définitif  à  respecter,  à  maintenir  partout,  dont 
nul  ne  peut  répudier  le  bénéfice.  Une  localité  ne  peut  ni  déroger  à 
rimpôt  proportionnel,  ni  établir  un  impôt  proportionnel  dont  l'em- 
ploi profiterait  seulement  à  certaines  classes,  ni  laisser  tomber  l'é- 
glise, l'école,  la  route,  ni  avec  ses  rëglemens  d'octroi  mettre  un 
impôt  sur  les  grains,  ni  avec  ses  règlemens  de  police  établir  une 
corporation,  ni  traiter  de  gré  à  gré  poiir  ses  travaux...  Tout  cela 
sersdt  considérable  à  débattre  et  à  faire;  mais  tout  cela  lui  est  étran- 
ger, supérieur,  hermétiquement  fermé,  ou  sujet  du  moins  à  des 
révisions  et  à  des  contrôles. 

Ainsi  des  maximes  transcendantes  ont  déterminé  la  constitution 
de  la  commune,  mais  n'entrent  pas  dans  sa  conduite.  Pas  plus  qu'elle 
ne  les  a  décrétées,  elle  ne  les  applique  :  ce  qui  est  fort  heureux, 
car  si  elle  avait  le  pouvoir  de  les  appliquer,  elle  prendrait  celui  de 
les  violer,  de  les  frauder,  et  nous  aurions,  au  lieu  de  la  France, 
trente-sept  mille  gouvememens  entre  le  Rhin  et  les  Pyrénées. 

De  ce  côté  encore,  nulle  politique  parmi  les  localités.  Il  n'y  en  a 
pas  davantage,  si  la  politique  se  reconnaît  à  la  pluralité  des  pou- 
voirs qui  traitent  une  affaire,  qui  composent  un  gouvernement,  c'est- 
à-dire  à  un  certain  art  de  conciliation  des  personnes,  de  savoir- 
vivre  entre  les  classes,  de  ménagemens  et  de  compromis  pour  tous 

les  intérêts Autant  de  choses  dont  on  ne  se  doute  pas  dans  une 

commune,  gouvernée  par  un  seul  pouvoir,  par  une  assemblée  de 
mandataires  sans  royauté  au-dessus  d'elle,  sans  opinion,  sans  aris- 
tocrade  constituées  à  côté  d'elle.  Ces  mandataires,  n'ayant  à  comp- 
ter avec  personne,  auront  tout  l'égoïsme  de  la  majorité  qu'ils  repré- 
sentent, toute  l'étroitesse  des  intérêts  qui  composent  cet  égoîsme. 
Le  vice  de  leur  pouvou*,  qui  devient  celui  de  leur  caractère,  est  de 
ne  statuer  sur  rien  où  ils  n'aient  un  intérêt  actuel  et  personnel  : 
par  où  ils  sont  inférieurs  et  deviennent  inhabiles  à  la  pensée  poli- 
tique, qui  est  apparemment  une  aptitude  aux  vues  d'ensemble  et 
d'avenir.  Ainsi,  loin  que  cet  exercice  des  affaires  locales  soit  une 
préparation  à  comprendre  et  à  représenter  la  communauté  tout  en- 
tière, il  crée  à  cet  égard  une  impuissance,  je  dirais  presque  une 
indignité.  . 

Cn  homme  d'esprit,  nullement  publiciste,  entend  par  politique 


Digitized  by 


Google 


190  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  manière  d'agir  qui  rCest  ni  la  force  ni  T argent.  —  Soit,  cette 
définition  de  Stendhal  en  vaut  bien  une  autre.  Est  chose  politique  & 
ce  titre  le  traité  de  Westphalie  par  exemple,  c'est-à-dire  une  né- 
gociation de  cinq  ans  pour  terminer  les  fortunes  de  guerre  les  plus 
longues  et  les  plus  diverses,  ou  bien  encore  la  réforme  des  lois  cé« 
réaies  en  Angleterre,  laborieusement  conquise  sans  que  personne 
ait  été  corrompu  ni  violenté.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  illitslratiansy 
vous  n'y  ajouterez  pas,  bien  sûr,  le  cas  des  communes  où  le  nombre 
est  souverain,  où  l'on  se  compte,  puis  où  l'on  s'opprime  en  toute  lé- 
galité, en  toute  conscience.  Remarquez  en  efiet  qu'à  procéder  ainsi, 
une  commune  croit  faire  œuvre  pie  et  sensée  :  elle  n'imagine  pas 
d'autre  légitimité  que  celle  du  nombre,  et  prend  pour  le  droit  ce 
qui  est  de  la  force  toute  pure,  de  telle  façon  que  ce  gouvernement 
ne  formera  pas  môme  un  roué,  un  de  ces  personnages  selon  le  cœur 
de  Machiavel,  qui  ont  visiblement  un  bout  de  rôle  dans  les  affaires 
de  l'humanité. 

Il  y  a  quelque  oubli  de  la  logique  la  plus  élémentaire  à  supposer 
que  la  science  des  intérêts  publics  s'acquiert  dans  la  pratique  avouée 
d'intérêts  bornés  et  tout  personnels.  Pesez  bien  les  termes  de  cette 
hypothèse,  ôtez-en  quelques  circonstances  superficielles,  et  vous 
avez  pour  résidu  une  conclusion  prohibée,  s'il  en  fut,  depuis  que  le 
monde  raisonne,  celle  qui  procède  du  particulier  au  général.  Cet 
aspect,  ce  trait  de  généralité,  est  en  effet  ce  qui  constitue  la  poli- 
tique considérée  dans  les  esprits  ou  dans  les  choses. 

11  ne  faut  pas  pour  cela  traiter  de  sophistes  les  grands  et  géné- 
reux esprits  qui  opinent  si  fortement  pour  la  liberté  des  communes, 
parce  qu'ils  y  voient  le  ïiom  d'une  chose  qui  a  tous  leurs  regrets  et 
leurs  respects.  J'ai  l'honneur  de  partager  ce  sentiment;  mais  à  quoi 
bon  l'égarer?  Vous  obtiendrez  quelque  jour  cette  liberté  des  com- 
munes :  nous  y  marchons,  nous  avons  fait  quelques  pas  dans  cette 
voie,  sous  un  gouvernement  qui  lâche  volontiers  l'ombre  du  pou- 
voir; une  fois  là,  vous  serez  libres,  comme  vous  l'êtes  depuis  le  libre 
'échange.  N'allez  pas,  dans  vos  déceptions,  vous  décevoir  encore  et 
vous-mêmes.  C'est  de  liberté  politique  qu'il  s'agit  :  or  il  n'y  a  pas 
de  politique  parmi  ces  communes  qui  ne  sont  pas  souveraines,  pas 
de  liberté  dans  ce  gouvernement  absolu  des  majorités. 

Vous  soupçonnez  quelque  chose  de  politique  parmi  les  communes, 
voyant  là  des  conseils  qui  se  réunissent,  qui  délibèrent,  qui  ouvrent 
des  scrutins,  qui  procèdent  à  des  votes  et  à  des  choix,  tout  comme 
on  fait  dans  les  conseils  du  pays;  maiis  que  tout  cet  appareil  de  re- 
présentation, de  scrutin,  de  mise  aux  voix,  ne  vous  fasse  pas  illu- 
sion :  tout  cela  est  le  signe  d*un  mandat,  et  rien  de  plus.  Or  ce  qui 
peut  arriver  de  pis  à  une  affaire,  c'est  d'être  conduite  par  voie  de 


Digitized  by.VjOOQlC 


l'administration   en  frange   et   en   ANGLETERRE.  191 

mandat,  c'est-à-dire  en  dehors  des  aiguillons.de  Fintérét  personnel 
aussi  bien  que  des  lumières  de  la  raison  théorique  et  désintéressée. 
Dans  un  certain  ordre  de  transactions,  cela  s'appelle  commandite, 
et  on  a  vu  de  nos  jours  les  meilleures,  les  plus  saines  affaiies,  tantôt 
ruinées  pour  s'être  mises  à  ce  régime,  tantôt  compromises  dans  leurs 
fruits  et  perverties  affreusement  dans  leur  personnel.  Il  a  fallu  que 
la  loi  vint  discipliner  et  moraliser  la  commandite;  il  a  fallu  surtout 
que  le  public  préférât  la  société  anonyme,  où  la  loi  stipule  toutes 
choses  pour  le  public  actionnaire  ou  consommateur. 

Le  mandataire  est  volontiers  négligent  d'une  chose  qui  n'est  pas 
la  âenne  propre.  C'est  là  son  moindre  vice.  Il  a  devant  lui  deux 
tentations  :  l'une  de  tourner  à  son  profit  les  pouvoirs  dont  il  est 
nanti  pour  le  bien  de  l'association,  l'autre  de  tourner  contre  le  pu- 
blic la  force  de  l'association  dont  il  est  le  gérant,  et  d'en  faire  un 
engin  de  monopole,  d'exaction,  de  rançonnement.  La  première  est 
de  beaucoup  la  plus  séduisante  et  la  plus  écoutée.  Aussi  la  France, 
où  est  née  la  commandite,  fut-elle  longtemps  sans  s'y  adonner,  et 
même  très  longtemps,  puisque  la  chose  date  de  Golbert. 

Ce  qui  distingue  l'esprit  et  la  fortune  de  ce  pays,  c'est  de  répu- 
gner à  cette  fausse  allure  des  choses,  et  de  préférer  à  tout,  soit  la 
propriété,  l'exploitation  foncière,  qui  est  le  type  le  plus  parfait  de 
rafTaire  privée,  soit  la  fonction  publique,  où  peut  se  glisser  quelque 
élévation  de  vues  et  de  sentimens.  Sur  ce  dernier  point,  je  ne  veux 
rien  outrer  :  chacun  sait  les  motifs  cupides  ou  vaniteux  qui  poussent 
chacun  de  nous  à  convoiter  l'importance  oiGcielle.  Cependant  la 
puissance  publique  a  quelque  chose  en  soi  à  la  rigueur  pour  élever 
l'âme  de  ses  dépositaires,  tandis  qu'on  n'aperçoit  guère  dans  une 
ai&ire  coUective  l'exaltation  possible  du  gérant.  Comme  le  fonction- 
nûre  invoque  sans  cesse  les  plus  hauts  prétextes,  les  alléguant  par- 
tout, soit  aux  inférieurs,  soit  au  public,  quelque  chose  de  loin  en 
loin  pourrait  bien  en  rester,  en  passer  dans  sa  conduite.  On  peut 
acoMnplir  avec  une  certaine  conscience  ce  qu'on  a  désiré  par  de 
purs  calculs.  On  prend,  on  porte  l'épée  par  les  motifs  les  plus  divers; 
mais  U  n'y  a  qu'une  manière  de  la  tirer  :  le  métier  des  armes  n'en 
empêche  pas  l'héroïsme.  Cet  exemple  est  pris  un  peu  haut  :  il  ne 
ilBuidrait  pas  en  abuser;  mais  peut-être  en  est-il  de  la  puissance  pu- 
blique comme  d'une  religion  dont  l'effet  n'est  pas  infaillible  ni  con- 
tinu, laquelle  toutefois  attend  son  homme  à  certaines  heures  lucides 
et  périodiques  pour  le  secouer,  pour  l'apostropher  parmi  les  vils  in- 
térêts qui  usurpent  et  courbent  sa  pensée. 

Vous  allez  peut-être  supposer  que  je  révoque  en  doute  les  mé- 
rites de  l'association,  ou  que  je  perds  de  vue  les  œuvres  prodigieuses 
dont  elle  s'est  montrée  capable  en  Angleterre...  Cela  demande  quel- 


Digitized  by 


Google 


192  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

que  explication.  Otons  d'abord  de  cette  histoire  d'outre-Manche  les 
ligues  et  les  associations  qui  sont  à  fins  politiques  et  non  lucratives. 
Il  y  a  là  un  esprit  qui  sauve  tout.  Quant  aux  sociétés  d'industrie 
et  de  commerce,  il  faut  se  rappeler  que  jusqu'à  ces  derniers  temps 
elles  comptaient  parmi  nos  voisins  autant  de  gérans  que  d'associés  : 
elles  ignoraient  le  mandat,  qui  est  le  fond  de  nos  commandites,  elles 
emportaient  la  responsabilité  indéfinie  de  chaque  associé.  Naturelle- 
ment chaque  associé  portait  tous  ses  soins  et  toute  sa  vigilance  où 
il  engageait  toute  sa  fortune,  et  les  vices  du  mandat  ne  pouvaient 
naître  dans  une  association  entendue  de  la  sorte. 

Où  les  Anglais  ont  durement  éprouvé  ce  que  valent  des  afifaires 
conduites  par  voie  de  mandat,  c'est  dans  leurs  chemins  de  fer.  Rien 
ne  les  étonne  aujourd'hui,  tout  compte  fait,  comme  les  7  milliards 
qu'ils  ont  dépensés  là  avec  tant  d'inintelligence  et  de  profusion,  avec 
un  tel  oubli  des  fins  publiques  et  privées  de  la  chose,  avec  de  tels 
bénéfices  pour  les  intermédiaires  de  toute  sorte,  gérans,  entrepre- 
neurs, gens  de  loi,  ingénieurs,  propriétaires,  pour  tout  le  monde 
enfin,  excepté  pour  les  actionnaires. 

Il  y  a  quelques  années  déjà,  un  de  leurs  publicistes  les  plus  écou- 
tés racontait  tout  au  long  ce  prodigieux,  ce  mémorable  mécompte  (1). 
a  C'est  à  n'y  pas  croire!  s'écriait-il.  Qui  l'eût  jamais  prévu?  Nous 
avions  pourtant  mis  là  ces  procédés  qui  gouvernent  avec  tant  de 
succès  la  chose  publique  :  élections,  votes,  assemblées  générales, 
compte -rendu,  contrôle...  Rien  ne  ressemble  plus  aux  mandans, 
aux  représentans  et  aux  gouvemans  qui  habitent  la  sphère  poli- 
tique. A  qui  se  fier  désormais?  »  11  parait,  au  dire  des  mieux  enten- 
dus, que  les  Anglais  auraient  pu  épargner  là  soixante-dix  millions 
sterling,  près  de  deux  milliards. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  pour  si  peu.  Que  voulez-vous?  Le  man- 
dat est  vicieux  en  soi,  d'un  vice  incorrigible  partout  ailleurs  que 
dans  la  sphère  politique.  Là  seulement  il  a  quelque  chance  de  s'a- 
méliorer :  l'étendue  et  la  gravité  des  intérêts  qui  touchent  tout  le 
monde  à  quelque  endroit  sensible,  la  passion  et  la  vigilance  uni- 
verselle suspendues  sur  le  mandataire,  ont  pour  effet  de  le  mettre  à 
la  raison.  Bon  gré,  mal  gré,  il  fera  quelque  chose  de  ce  qu'il  a  pro- 
mis, de  ce  qu'il  a  déclamé.  Dans  un  pays  surtout  comme  l'Angle- 
terre, où  la  tradition  est  de  se  gouverner  soi-même,  où  abondent 
les  personnes  et  mêmes  les  classes  consulaires,  le  mandat  politique, 
couru  et  scruté  comme  il  l'est,  devient  une  vérité,  une  conscience 
qui  s'impose  :  tout  le  redresse  et  le  maintient  dans  un  certain  rap- 

(i)  Voyez  la  Revue  d^Édinibourg  d'octobre  1854,  à  Particle  intitulé  Railvoay  moralt 
and  railway  policy. 


Digitized  by 


Google 


l'administration  en   frange    et  en   ANGLETERRE.  lOS 

port  avec  ses  fins  avouées,  avec  son  étiquette.  Que  si  le  mandat  ne 
monte  pas  à  cette  hauteur  où  l'attendent  les  saines  influences,  il 
tombe  au  plus  bas  de  sa  nature  et  de  ses  misères,  surtout  chez  le 
peuple  dont  nous  parlons,  commercial,  hasardeux,  spéculateur,  ac- 
tionnaire comme  on  ne  Test  pas,  où  tel  placement  est  un  coup  de  dé, 
qui  prêta  des  millions,  il  y  a  quarante  ans,  aux  caciques  du  Poyais 
et  de  rOrénoque,  dont  le  propre  est  de  jouer  sans  tenir  les  cartes. 
Comparez  donc  l'intérêt  passionné  du  citoyen  anglais  dans  la  chose 
publique  au  degré  d'intérêt  que  l'actionnaire  anglais  peut  apporter 
dans  une  société  de  chemin  de  fer  !  cette  chose  brûlante  et  capitale 
à  cette  chose  accessoire  !  Vous  aurez  beau  mettre  dans  celle-ci  les 
formes  politiques,  vous  n'y  mettrez  jamais  l'âme  politique,  la  seule 
qui  transfigure  un  mandataire. 

Ainsi  le  mandat  ne  s'élève  qu'avec  son  objet,  et  encore  faut-il  que 
ce  soit  le  plus  grand  des  objets,  pas  moins  que  la  chose  publique. 
Rien  ne  prouve  qu'il  s'acquitte  à  son  honneur  d'une  gestion  locale  : 
le  passé  ne  nous  dit  rien  qui  vaille  à  cet  égard.  Nous  avons  aujour- 
d'hui les  mémoires  de  tel  intendant  qui  s'employa  sous  Golbert  à  la 
liquidation  des  dettes  des  communautés,  et  l'on  y  voit  d'étranges 
précautions  pour  mener  à  bien  cette  grande  affaire,  qui  ne  dura  pas 
moins  de  vingt  ans.  11  fallut  interdire  aux  échevins,  capitouls,  con- 
suls ou  jurats  de  toucher  au  prix  des  immeubles  que  les  communes 
vendraient  pour  se  libérer,  étant  d'expérience  que  si  ces  deniers  pas- 
saient par  les  mains  municipales,  ils  n'en  sortiraient  pas.  Une  autre 
inadvertance  familière  à  ces  échevins  était  de  s'approprier  ce  que 
l'état  remboursait  aux  communes  pour  logemens  militaires.  Après 
cela,  c'est  à  peine  si  l'on  peut  parler  de  leurs  voyages  d'agrément 
dans  la  capitale,  aux  frais  de  leur  commune,  sous  prétexte  de  solli- 
citer  ses  affaires  (1). 

Quand  telles  sont  parmi  nous  les  traditions  du  pouvoir  municipal, 
il  ne  faut  pas  s'étonner  qu'on  l'ait  reconstitué  en  toute  occasion, 
môme  en  89,  même  en  1830,  même  en  1848,  sur  la  base  d'une  pré- 
caution et  d'une  méfiance  incurable.  Estimez  et  admirez,  si  bon  vous 
semble,  les  hommes,  les  femmes,  les  départemens,  les  clochers.  La 
confiance  est  un  sentiment  doux  au  cœur;  mais  il  n'en  faut  pas 
moins  agir  comme  si  l'on  se  méfiait  :  cette  règle  est  sans  exception. 
La  loi  surtout  n'est  que  méfiance,  et  la  loi  politique  plus  qu'au- 
cune autre,  présumant  toujours  l'abus,  la  violation  de  ce  dépôt  mis 
entre  les  mains  des  gouvernans  sous  le  nom  de  fortune  et  de  puis- 
sance publique,  plaçant  partout  le  contrôle  au-dessus  de  la  fonction 
publique,  la  garantie  à  côté  du  droit  privé.  Pourquoi  donc  le  légis- 

(1)  Voyez  les  mémoires  de  rintendant  Foucault,  avec  introduction  de  M.  Baadry. 

TmiB  XLV.  13 


Digitized  by 


Google 


•iOU  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

lateur,  en  ce  qui  touche  les  gouvernemens  communaux,  dérogerait- 
il  à  ces  principes?' C'est  une  question  que  Ton  s'est  adressée  noaintes 
fois  à  certaines  époques  qui  remettaient  tout  en  question  :  la  ré- 
ponse n*a  jamais  varié. 

Il  n'y  a  pas  de  révolutions,  pas  de  progrès  de  Tordre  ou  de  la 
liberté,  qui  n'aient  laissé  les  communes  depuis  quatre-vingts  ans 
dans  la  dépendance  où  nous  les  voyons,  et  cela  toute  réflexion  faite, 
soit  qu'il  s'agît  d'organiser  ou  de  réorganiser  les  communes  (ce 
dont  il  y  a  eu  quatre  occasions  depuis  89),  soit  qu'il  s'agit  de  quel- 
que attribution  nouvelle  à  leur  conférer  en  fait  de  chemins,  d'école, 
de  cadastre,  de  garde  nationale,  etc.  Aujourd'hui  il  n'en  est  plus  de 
même  :  il  n'y  a  qu'une  voix,  du  moins  parmi  les  voix  que  j'écoute, 
pour  instituer  en  France  la  liberté  locale  comme  garantie  ou  comme 
apprentissage  de  la  liberté  publique.  Cette  aspiration  est  opportune 
et  généreuse  ;  mais  c'est  demander  aux  communes  l'enseignement 
d'une  chose  dont  elles  ne  savent  pas  le  premier  mot,  d'une  chose 
qu'elles  ne  sauraient  qu'au  prix  de  la  France  dispersée  et  défaite. 

Voici  en  effet  le  dilemme  qu'il  ne  faut  pas  perdre  de  vue. 

Ou  les  communes  auront  le  droit  de  s'imposer,  d'emprunter,  de 
plaider,  d'aliéner  comme  bon  leur  semble,  affranchies  de  toute  dé- 
pense obligatoire,  maîtresses  de  leurs  travaux,  de  leur  police,  de 
leurs  octrois,  —  auquel  cas  leur  gestion  sera,  j'en  conviens,  une 
image  du  gouvernement,  une  dilatation  des  esprits  et  des  virilités, 
—  mais  avec  l'inconvénient  de  créer  en  France  trente-six-mille 
petites  républiques  pétries  d'omissions  et  d'injustices  envers  les 
minoiîtés,  envers  le  progrès,  envers  la  raison  et  la  force  nationale. 

Ou  bien  les  communes  auront  les  droits  tempérés  dont  nous  avons 
esquissé  le  détail  avec  un  juste  ménagement  de  ces  grands  inté- 
rêts, mais  sans  exercice  des  volontés  et  des  discernemens,  sans  ap- 
prentissage et  sans  fécondité  politique. 

11  faut  opter  entre  ces  deux  alternatives.  Y  a-t-il  une  troisième 
combinaison  où  se  rencontre  une  indépendance  des  communes  ca- 
pable de  les  tremper  politiquement,  sans  endommager  les  grandes 
fins  de  toute  politique?  Je  ne  l'aperçois  pas,  et  je  demande  qu'on  me 
la  signale. 

IV. 

En  résumé,  on  accuse  la  révolution  d'avoir  dépouillé  la  société  de 
ses  institutions  et  de  ses  magistratures,  d'avoir /concentré  tous  les 
droits  et  tous  les  pouvoirs  entre  les  mains  de  l'état,  avec  cette  con- 
clusion implicite  que  l'ancienne  société  était  sous  quelques  rapports 
supérieure  à  la  moderne.  Notre  réponse,  c'est  que  la  révolution  a 


Digitized  by 


Google 


l'administration   en   FRANCE    ET   EN  ANGLETERRE.  195 

créé  plus  de  droits  qu'elle  n'en  a  détruit,  c'est  qu'elle  a  créé  tout  le 
droit  possible  et  concevable  en  constituant  sur  la  ruine  des  castes 
l'individu  et  la  nation.  Oui  sans  doute,  on  a  parlé,  on  a  promis  en  89 
plus  qu'on  n'a  agi,  plus  qu'on  n'a  tenu,  et  tout  l'effort  des  temps 
qui  ont  suivi  n'a  pu  monter  à  la  hauteur  de  cet  évangile.  Cepen- 
dant, si  certaines  choses  ont  été  simplement  déclarées,  promises,  ou 
du  moins  n'ont  pas  encore  tous  les  organes  d'une  vie  imperturbable, 
d'autres  ont  été  possédées  aussitôt  qu'énoncées;  les  castes  sont  bien 
mortes;  conquis  est  le  droit  commun,  ce  qui  est  précieux,  car  cela 
ne  veut  pas  dh*e  simplement  l'unité  de  la  loi,  mais  l'équité  de  la  loi 
en  fait  d'impôts,  de  peines,  de  garanties  judiciaires,  de  successions, 
de  libre  concurrence,  de  libre  admission  aux  emplois  publics.  Pre- 
nez bien  garde  que  ceci  est  déjà  «ne  force  de  plus  dans  le  monde 
moderne,  une  force  à  conséquences  politiques.  Ce  qui  se  crée  par 
là  de  richesse  et  d'indépendance,  de  lumière  et  de  volonté,  est  un 
titre  et  pour  ainsi  dire  une  candidature  impérieuse  de  la  nation  à 
se  gouverner  elle-même.  Quand  une  pyramide  a  de  telles  bases, 
elle  peut  bien  être  le  tombeau  des  dynasties,  mais  non  leur  chose, 
leur  propriété.  On  a  difficilement  raison  d'hommes  reconnus  qui 
veulent  être  des  citoyens;  on  empêcherait  plutôt  des  esclaves  d'ar- 
river à  la  qualité  d'hommes. 

Mais  pourquoi  donc  cette  insuffisance,  cette  défaillance  des  faits 
comparés  au  droit  tel  qu'il  a  été  reconnu  et  arboré?  La  raison  en 
est  simple,  c'est  que  ce  droit  était  immense,  un  type  suprême  et 
transcendant  :  liberté ^  égalité ^  fraternité!  Concevez  donc  quelque 
chose  par-delà  ces  dogmes!  Ce  qui  borne  l'imagination  doit  rencon- 
trer de  furieux  obstacles  dans  la  pratique.  C'est  pourquoi,  nantis  de 
l'égalité,  nous  sommes  en  échec,  en  travail  devant  la  liberté.  Quant 
au  troisième  article  de  ce  programme  sans  pareil,  c'est  le  socialisme, 
pour  l'appeler  par  son  nom,  dont  les  sectes  parlent  beaucoup  et  dont 
les  gouvememens,  sans  en  rien  dire,  sans  le  savoir  peut-être,  font 
œuvre  incessante...  Tout  cela  est  ténébreux,  hésitant,  mal  étreint, 
parce  qu'encore  une  fois  tout  cela  est  immense.  Jamais  peuple  n'em- 
brassa de  tels  espoirs  et  ne  les  détermina  en  même  temps  d'un  trait 
si  vigoureux.  Rien  ne  peutse  comparer  à  un  tel  programme,  si  ce 
n'est  peut-être  ce  plan  d'études  que  Goethe  a  tracé  de  la  main  d'un 
étudiant  allemand ,  Dieu,  Vhamme^  la  nature^  et  qu'il  admire  avec 
Méphistophélès  pour  sa  précision  et  son  étendue  ! 

Ainsi  soyons  justes  envers  nous-mêmes  :  ce  n'est  pas  notre  effort 
qui  est  en  défaut,  c'est  notre  but,  notre  aspiration  qui  est  peut-être 
en  excès.  On  ne  peut  pas  dire  qu'il  y  ait  de  temps  perdu,  quand  le 
christianisme  lui-même  a  proclamé,  il  y  a  dix-huit  cents  ans,  la 
fraternité  humaine  avec  les  fruits  que  vous  voyez.  C'est  déjà  une 


Digitized  by 


Google 


196  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

insigne  grandeur  dans  une  société  de  s'attaquer  à  pareUle  œuvre. 
Certaines  questions,  encore  qu'elles  demeurent  pendantes  et  irré- 
solues, témoignent  plus  en  fa.veur  d'un  peuple  que  certaines  solu- 
tions. Tout  dépend  des  sujets. 

Tout  comme  il  est  glorieux  pour  l'esprit  humain  de  philosopher, 
sans  conclusion  possible,  sur  l'origine  et  la  fin  des  êtres,  de  même 
c'est  l'honneur  d'une  nation  de  marcher  vers  l'idéal  du  droit,  qui 
est  une  des  faces  voilées  de  l'infini.  La  certitude,  la  sécurité,  n'ap- 
partiennent qu'aux  questions  et  aux  biens  secondaires.  Si  c'est  là 
ce  qui  vous  touche,  il  faut  mettre  un  traité  de  procédure  ou  d'arith- 
métique au-dessus  des  Méditations  de  Descartes,  au-dessus  des 
Élévations  sur  les  Mysti^res  de  Bossuet,  ou  bien  encore  il  faut  pré- 
férer le  jury,  qui  est  une  partie  secondaire  et  acquise  de  la  souve- 
raineté nationale,  à  cette  souveraineté  tout  entière  exprimée  par  le 
droit  de  la  nation  et  de  ses  représentans. 

D'une  grande  visée,  d'une  grande  poursuite,  il  reste  toujours 
quelque  chose,  un  aperçu,  un  premier  pas,  et  surtout  un  engage- 
ment pris  par  les  consciences,  pris  à  la  face  du  monde,  d'aller  tôt 
ou  tard  jusqu'au  bout.  On  peut  préférer  cette  aventure,  avec  ses 
délais  et  ses  chances,  à  telle  possession  moindre,  mais  actuelle. 
Gomme  c'est  là,  bien  sûr,  le  sentiment  français,  et  que  le  sort  en  est 
jeté,  il  serait  bieil  inutile  de  s'appesantir  sur  cette  apologie.  En 
attendant,  quelques  biens  nous  sont  acquis.  Dans  notre  appétit  de 
l'idéal,  nous  avons  mis  la  main  sur  certaines  réalités  précieuses  et 
touché  à  certaines  autres  dont  la  trace  est  restée  dans  nos  âmes  et 
dans  nos  mœurs. 

Certes  on  ne  peut  pas  dire  que  les  ambitions  de  89  aient  passé 
tout  entières  dans  nos  lois,  et  ces  lois  imparfaites  ne  sont  pas  elles- 
mêmes  à  Tabri  de  toute  éclipse.  Cependant  l'homme  a  été  retrouvé, 
restauré  dans  ses  droits,  tandis  qu'il  ne  valait  auparavant  que  par 
la  caste  et  dans  la  caste.  En  même  temps,  si  le  droit  politique  n*a  pas 
pris  racine  parmi  nous  d'une  manière  aussi  profonde  que  cette  col- 
lection de  droits  individuels  appelés  le  droit  commun,  s'il  n'a  pas 
fourni  une  carrière  aussi  sûre  et  aussi  continue,  cependant  il  n'a  pas 
été  la  lettre  morte  des  constitutions.  Il  a  vécu,  d'une  manière  convul- 
sive,  il  est  vrai,  mais  enfin  il  a  vécu  depuis  89  jusqu'au  18  brumaire. 
Il  en  reparut  de  grandes  lueurs  sous  la  restauration  :  à  ce  moment, 
le  citoyen  et  la  nation  reprirent  leur  droit,  s'élevèrent  à  vue  d'œil,  et 
l'on  ne  voit  pas  que  la  tutelle  administrative  ait  été  cette  fatalité, 
cette  malédiction  inexorable  alléguée  par  M.  Royer-Collard.  Sous  ce 
régime  furent  élues  et  la  chambre  qui  fit  les  lois  de  1819,  où  la 
presse  relevait  du  jury,  et  celle  qui  renversa  le  ministère  Villèle,  et 
celle  qui  prévalut  contre  une  dynastie.  Rien  ne  montre  à  cette  époque 


Digitized  by 


Google 


l'administration   en  FRANCE   ET   EN   ANGLETERRE.  197 

dans  les  communes  et  dans  leurs  choix  politiques  un  tel  désir  de 
plaire  au  tuteur  qui  octroie  les  garnisons,  les  lycées,  les  routes,  les 
ponts.  Ce  que  pensait,  ce  que  voulait  le  pays,  il  trouva  moyen  de  le 
dire  et  de  le  faire,  on  le  sait  de  reste,  et  le  régime  des  communes 
n'y  fut  pas  un  obstacle.  Il  faut  croire  que  cette  sujétion  n'est  pas  si 
lourde  à  porter  ou  si  facile  à  exploiter  qu'on  la  représente. 

Ce  qui  vous  inquiète  pour  le  droit  national,  c'est  la  dépendance 
où  vous  voyez  les  communes,  et  d'une  manière  plus  générale  c'est 
la  centralisation,  où  l'état  vous  apparaît  avec  une  étendue  et  une 
plénitude  de  pouvoirs  à  tout  pénétrer,  à  tout  écraser...  Votre  souci 
est  mal  placé  :  j'incline  à  croire  que  le  mal  n'est  pas  où  vous  le 
voyez,  tandis  qu'il  pourrait  bien  être  où  vous  ne  le  voyez  pas  :  deux 
choses  qu'on  voudrait  expliquer  clairement. 

Et  d'abord  qu'est-ce  donc  que  la  centralisation  pour  en  conce- 
voir un  tel  ombrage  ?  C'est  le  gouvernement  accommodé  selon  ce 
goût  français  d'unité  qui  paraît  en  toutes  choses,  religion,  philoso- 
phie, théâtre,  etc.  Est-ce  un  goût  dépravé,  parce  qu'il  crée  la  tu- 
telle administrative?  Non,  puisqu'il  crée  en  même  temps  l'unité  du 
droit  national,  l'unité  des  droits  privés,  l'unité  de  l'opinion  publi- 
que, et  cela  est  on  ne  peut  plus  significatif.  Cela  veut  dire  règne  de 
la  nation,  unique  souveraine,  —  déploiement  des  individus  par 
l'exercice  des  droits  reconnus  à  chacun,  —  armement  de  l'opinion, 
exaltée  et  concentrée  dans  une  capitale. 

Qu'importent  après  cela  l'unité  du  pouvoir,  qui  est  simplement  le 
pouvoir  exécutif,  et  la  force  qu'il  tire  de  cette  conformation?  Rien 
n'est  compromis  par  là,  si  ce  pouvoir  rencontre  au-dessus  de  lui  et 
à  côté  de  lui,  pour  le  maîtriser  dès  son  origine  et  pour  le  surveiller 
à  chaque  pas,  cette  même  circoristance,  cette  même  puissance  d'u- 
nité. Vous  me  montrez  avec  ennui  cette  tutelle  des  localités  qu'exerce 
le  pouvoir  central  en  vertu  de  son  unité  constitutive  :  il  vous  semble 
qu'au  jour  de  Télection  politique  elles  en  seront^  toutes  subjuguées; 
mais  ne  voyez-vous  pas  cette  puissance  parallèle  de  l'opinion  dans 
une  capitale,  le  poids  des  impulsions  qui  en  descendent  parmi  les 
électeurs  assemblés,  le  rayonnement  des  propagandes  qui  partent 
de  si  haut?  Vous  déplorez  la  chute  de  ces  grands  corps,  de  ces 
grandes  existences  qui  bornaient  la  royauté  d'autrefois...  Et  moi, 
je  vous  montre  sur  ces  ruines,  au  lieu  de  quelques  privilégiés,  le 
Français  et  la  France  restaurés  chacun  dans  sa  souveraineté  respec- 
tive, et  s' appuyant  pour  vivre  aiqsi  (aux  accidens  près)  sur  la  force 
qui  les  a  créés. 

Non,  le  mal  français  n'est  pas  l'unité  du  pouvoir;  cette  unité 
croissante  n'est  pas  moins  que  la  civilisation  même  et  le  plus  grand 
trait  de  la  raison  politique  qui  se  développe  parmi  les  société» 


Digitized  by 


Google 


198  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

adultes.  Aucune  nation,  à  aucun  âge,  n'est  dépourvue  des  instincts 
d'ordre,  de  liberté,  de  sécurité  :  dès  ses  premiers  pas,  elle  en  crée 
ce  qu'elle  peut  et  comme  elle  peut,  soit  dans  la  personne  du  père, 
soit  dans  Tenceinte  des  castes  et  des  localités;  mais  elle  rejette  en- 
suite, c'est  par  là  qu'elle  est  grande,  elle  rejette  ou  réforme  ces 
ébauches,  ces  campemens,  dont  je  n'excepte  pas  la  famille,  qu'il  a 
fallu  refaire,  encore  bien  moins  les  communes,  où  avorte  la  nation, 
où  l'individu  lui-même,  gouverné  de  trop  près,  n'a  pas  tout  son 
développement.  Ainsi  s'élève  une  société,  faisant  ses  lois  avec  de& 
idées,  dès  qu'elle  a  des  idées,  détruisant  au  nom  du  droit  et  de  la 
nation  qu'elle  a  conçus  dans  toute  leur  ampleur  les  brins  de  pouvoir 
et  de  garanties  dont  elle  s'était  contentée  jusque-là.  Telle  est  au 
surplus  la  voie  naturelle  du  progrès.  Par  une  destinée  toute  pareille, 
les  patois  et  les  dialectes  locaux  font  place  à  une  langue  nationale. 
Et  ceci  est  plus  qu'un  exemple  :  on  voit  là  toute  la  puissance  de 
fusion  qui  appartient  aux  similitudes  morales  parmi  les  hommes. 
Quand  il  existe  quelque  part  des  rapports  d'esprit  et  de  goût  capa- 
bles de  créer  l'unité  de  langage,  on  peut  bien  attendre  du  même 
fond  l'unité  de  lois  et  de  pouvoir  politique.  Or  comment  traiterez- 
vous  ici  de  dépravation  ce  que  vous  tenez  là  pour  un  progrès  évi- 
dent? Maintenant,  si  l'unité  politique,  au  lieu  d'être  œuvre  de  rai- 
son ,  est  œuvre  d'instinct  tout  comme  l'unité  de  langage,  elle  n'en 
est  que  plus  grande;  si  elle  se  fait  en  nous  et  sans  nous,  c'est  qu'elle 
n'est  pas  humaine. 

Ainsi  l'unité  du  pouvoir,  dont  vous  vous  plaignez,  n'est  pas  le  mal 
dont  nous  souffrons;  ce  mal  est  ailleurs.  H  consiste  dans  l'intensité 
du  pouvoh-,  —  et  cette  intensité  a  tort  non  à  l'égard  des  localités, 
mais  à  l'égard  des  individus,  —  et  à  l'égard  de  ceux-ci,  non  dans 
leurs  relations  civiles,  mais  dans  leurs  relations  avec  la  puissance 
publique.  Ici  notre  tradition  est  mauvaise ,  ou  plutôt  la  race  elle- 
même  est  en  faute,  et  nous  apercevons  dans  toute  sa  laideur  le  re- 
vers de  l'esprit  français.  Jusqu'à  présent,  nous  n'avions  vu  que  les 
côtés  lumineux  de  la  race,  —  ce  qu'elle  a  de  philosophique,  par 
où  elle  comprend  la  justice  comme  la  base  des  rapports  humains 
et  la  loi  comme  l'organe  de  la  justice,  professant  ainsi  l'empire  de 
la  règle  et  de  l'ordre  plutôt  que  le  développement  des  individus, 
—  ce  qu'elle  a  de  sociable,  par  où  elle  multiplie  ces  rapports  qui 
sont  la  matière  du  juste  et  l'occasion  des  lois.  Mais  voici  comment 
se  déprave  un  esprit  ainsi  doué  :  flans  son  besoin  de  justice  et  de 
sanctions  réglementaires,  il  prend  l'alarme,  il  s'abaisse  quelquefois 
à  considérer  le  pouvoir  exécutif  comme  l'unique  gardien  de  l'ordre, 
et  on  le  voit  alors,  cédant  tous  ses  droits,  prodiguer  au  pouvoir  lea 
lois  d'exception,  l'état  de  siège,  les  dictatures,  la  suspension  de  tous 


Digitized  by 


Google 


l'administration   £N  FRANCE   ET  EN  ANGLETERRE.  100 

<lroits  individuels.  Comme  si  le  pouvoir  exécutif,  avec  Tarbitraire 
dont  on  le  revêt,  n'était  pas  aussi  cs^able  de  troubler  quelque  jour 
la  société  que  l'émeute,  avec  son  bruit  et  ses  licences!  €omme  si 
un  pays  libre  n'avait  pas  dans  ses  lois  ordinaires  une  arme  suffi- 
sante contre  le  désordre  des  rues,  un  pays  surtout  qui  a  passé  par 
le  premier  empire  et  qui  en  a  gardé  les  codes,  où  respire  la  plus 
haute,  la  plus  abondante  police! 

Un  peuple  ainsi  gardé  pourrait  s'en  tenir  là;  mais  que  penser  de 
la  force  et  de  l'habileté  des  gouvernans  alors  qu'ils  crient  misère 
dans  ce  luxe  oriental  ?  Le  premier  venuy  disait  M.  de  Cavour,  gaw- 
verneraii  avec  l'état  de  siège.  Robert  Peel  aima  mieux  émanciper 
l'Irlande  catholique  que  de  la  retenir  par  ce  moyen  sous  la  loi  des 
anciennes  incapacités.  Je  demande  la  permission  de  rappeler  et 
même  d'étaler  cet  épisode  d'histou'e  contemporaine,  avec  les  mœurs 
étranges  qu'on  y  verra.  C'est  à  n'y  pas  croire;  mais  aussi  bien  c'est 
d*un  peuple  libre,  libre  çt  ordonné  tout  à  la  foisy  et  qui  ne  l'est 
peut-être  que  par  là.  Voici  le  fait  : 

Vers  1828,  les  catholiques  faisaient  rage  en  Irlande  avec  leur  as- 
sociation obéie  comme  un  gouvernement,  et  surtout  avec  le  nombre, 
Tarmement  et  la  terreur  des  meetings  dont  ils  couvraient  le  pays. 
Les  réprimer  était  le  droit  du  gouvernement  :  à  cet  égard,  les  lé- 
gistes de  la  couronne,  dûment  consultés,  faisaient  une  réponse  una- 
nime et  affirmative.  Seulement  la  répression  n'aurait  pas  lieu  sans 
coup  férir;  il  y  aurait  bataille  et  mort  d'hommes.  «  Or,  ajoutaient 
ces  estimables  légistes,  les  individus  ayant  souffert  quelque  dom- 
mage, ou  leurs  amis  en  cas  de  mort,  auiont  le  droite  qu'on  ne  peut 
leur  contester,  d'attaquer  le  gouvernement  devant  une  cour  de  jus- 
tice pour  savoir  si  le  rassemblement  ét^dt,  oui  ou  non,  dans  le  cas 
particulier,  une  réunion  illégale.  Et  conmie  la  question  pourrait 
être  soumise  à  des  jurys  d'Irlande,  ainsi  que  cela  est  arrivé  en  An- 
gleterre dans  l'affaire  de  Manchester  et  d'autres  cas  analogues,  nous 
croyons  bien  faire  en  appelant  l'attention  du  gouvernement  sur  ce 
point  spécial,  et  sur  la  marche  qu'un  procès  surgissant  dans  un  cas 
semblable  pourrait  suivre  en  Irlande  (1).  »  L'avis  parut  bon  et  le 
gouvernement  britannique  émancipa  l'Irlande,  un  gouvernement, 
notez  bien  ceci,  qui  était  un  cabinet  anglican  et  tory,  c'est-à-dire 
fiût  contre  l'Irlande.  Cela  est  grand.  Voyez  un  peu  tout  ce  que  bra- 
vaient ces  hommes  d'état  :  l'église,  la  couronne,  leur  caste,  leurs 
électeurs...  Quel  fonds  de  mépris!  Quel  don  et  quel  droit  de  gou- 
veraer! 

(1)  Voyez  les  mémoires  de  sir  Robert  Peel,  tome  l^^  page  240,  dan»  Texcellente 
tradaction  qui  porte  le  nonf  d*un  publiciste  éminent  de  la  Belgique,  M.  Emile  de  Ia- 


Digitized  by 


Google 


200  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

Elle  n'est  pas  claire  de  tout  point  cette  consultation  que  l'on  citait 
tout  à  rheure  :  il  est  vrai  qu'elle  n'était  pas  faite  pour  nous;  mais 
enfin  vous  y  voyez  nettement  ce  fait  capital,  ce  prodige  dont  le 
continent  n'a  pas  la  moindre  idée  :  un  gouvernement  qui  répond 
de  ses  actes  et  qui  en  répond  devant  des  juges,  —  même  quand  il 
s'agit  d'actes  qui  intéressent  la  paix  publique,  —  même  devant  les 
juges  ordinaires,  devant  le  jury,  devant  le  pays  enfin  exerçant  la 
souveraineté  des  jugemens! 

11  est  bien  entendu  aujourd'hui  d'un  bout  à  l'autre  de  l'Europe 
que  les  gouvernemens  sont  responsables,  et  cette  responsabilité  a 
lieu  en  effet..  Seulement,  quand  elle  n'est  pas  organisée  par  les  lois 
avec  détermination  expresse  des  personnes  et  des  cas  où  elle  s'ap- 
plique, elle  est  nulle  ou  violente,  et  voici  ce  qui  arrive  :  les  gou- 
vernemens demeurent  longtemps  impunis,  quinze  ou  vingt  ans, 
malgré  maint  écart;  puis  ils  sont  punis  un  beau  jour  et  une  bonne 
fois,  on  les  brise  comme  verre,  on  les  culbute,  on  les  proscrit  :  c'est 
le  cas  des  révolutions,  qu'il  ne  faut  pas  détailler  avec  trop  de  com- 
plaisance, vu  leur  injustice,  qui  est  de  mettre  à  mal  tout  le  monde, 
les  innocens  comme  les  coupables,  et  parce  que  le  plaisir  qu'on  y 
prend  est  sujet  à  de  fortes  expiations.  Un  pays  civilisé  pourrait 
adopter  d'autres  façons. 

Les  Anglais  nous  donnent  à  ce  propos  un  grand  exemple,  mais 
qui  n'est  peut-être  pas  pour  plaire  à  tout  le  monde,  ni  même  pour 
être  compris  de  tout  le  monde.  Aussi  veux-je  l'analyser  et  le  pro- 
poser dans  tous  ses  détails  à  notre  étonnement,  à  notre  scandale. 
Oui,  sachons-le  bien,  il  y  a  un  pays  où  les  chefs  militaires  ayant 
fait  acte  de  répression  peuvent  être  traduits  en  justice  comme  ho- 
micides, —  où  ils  appellent  en  garantie  à  côté  d'eux  le. gouverne- 
ment dont  ils  ont  reçu  les  ordres,  —  où  celui-ci  vient  expliquer  au 
juge  qu'il  a  entendu  exécuter  les  lois,  —  où  le  juge  peut  décider 
que  la  loi  n'a  pas  été  exécutée,  mais  violée,  qu'un  crime  a  été 
commis  sous  couleur  de  répression  légale,  un  crime  dont  le  gouver- 
nement ou  ses  agens  doivent  porter  la  peine.  Il  ne  faut  pas  vous 
voiler  la  face  :  une  société  peut  vivre  avec  ces  mœurs,  et  même 
prospérer  de  la  manière  la  plus  enviable.  Vous  savez  bien  que  le 
pays  où  se  passent  ces  choses  énormes  n'en  est  pas  moins  très  or- 
donné, très  policé,  très  réputé  pour  tous  les  articles  de  civilisation; 
mais  ce  qu'on  y  voit  le  plus,  c'est  le  sentiment  de  la  légalité,  c'est 
l'ordre  existant  par  lui-même  en  quelque  sorte  et  debout  dans  les 
consciences.  Je  ne  puis  me  défendre  de  soupçonner  dans  ces  mœurs 
l'action  du  gouvernement  et  de  ses  exemples.  Qui  sait?  Le  droit 
ainsi  observé  au  faite  de  l'état  est  peut-être^  ce  qui  donne  le  ton  à 
cette  société  où  l'on  ne  voit  ni  révolutions,  ni  assassinats  politiques, 


Digitized  by 


Google 


L  ADMINISTRATION  EN  FRANCE  ET  EN  ANGLETERRE.  '    201 

et  ceci  est  à  considérer  pour  tout  le  monde.  —  Tel  gouvernement, 
tel  peuple! 

Les  peuples  et  les  gouvememens  ont  sans  doute  une  action  ré- 
ciproque par  où  ils  se  déterminent  les  uns  les  autres,  et  ne  peuvent 
diiTérer  sensiblement;  mais  la  plus  grande  somme  d'action  est  avec 
les  gouvernemens,  parce  qu'ils  ont  pour  eux  la  force  et  le  prestige, 
Tautorité  de  toute  sorte.  Or  cette  influence  officielle  est  la  corrup- 
tion même,  et  la  plus  profonde  qui  puisse  pénétrer  un  peuple, 
quand  les  gouvememens,  ces  organes  du  droit,  qui  manient  au  nom 
du  droit  la  troupe,  les  juges,  Téchafaud,  abusent  de  tout  cela  pour 
leur  bien  propre,  érigé  en  salut  public  et  en  loi  suprême.  Un  peuple 
mis  à  ce  régime  aura  peut-être  encore  la  vertu  de  se  révolter;  c'est 
tout  ce  qu'on  peut  en  attendre  :  il  n'aura  pas  celle  de  modérer  sa 
révolte.  Et  la  faute  en  est  aux  gouvernemens  :  ils  ont  les  aventures 
qu'ils  méritent  et  des  rebelles  à  leur  image.  C'est  pourquoi  telles 
révolutions  ont  eu  lieu  de  nos  joui-s,  aussi  différentes  de'  l'an  de 
terreur  93  que  le  gouvernement  de  juillet  et  même  que  le  gouver- 
nement de  la  restauration  différaient  de  l'ancien  régime. 

Le  droit  fait  le  droit,  tout  comme  il  y  a  les  entraînemens  de  l'a- 
bîme; mais  cette  leçon  vient  surtout  des  gouvernemens,  instituteurs 
des  peuples,  qui  doivent  enseigner  la  justice  en  la  pratiquant  aussi 
bien  qu'en  l'imposant.  Parmi  nous,  ils  sont  les  premiers  coupables, 
avec  leurs  exemples  et  leurs  déclamations,  du  travers  national  qui 
est  de  demander  Tordre  à  tout  prix  et  d'abdiquer  les  droits  du  pays 
à  tout  propos,  à  la  moindre  alarme,  entre  les  mains  du  pouvoir 
exécutif.  Ceci,  je  le  répète,  est  la  dépravation  que  comporte  l'es- 
prit français.  Maintenant  croyez-vous  que  l'on  y  remédierait  en  dis- 
persant le  p')uvoir,  en  brisant  son  unité,  c'est-à-dire  en  abolissant 
la  centralisation?  Est-ce  que  le  même  préjugé  ne  ferait  pas  le  même 
abus  de  chaque  fragment  de  souveraineté?  La  centralisation  du 
pouvoir  n'a  rien  de  commun  avec  ses  excès ,  et  la  dissémination  du 
pouvoir  dans  les  localités  ne  serait  nullement  une  garantie  de  sa 
modération.  En  France,  le  pouvoir  n'a  pas  besoin  d'être  central  pour 
se  permettre  ou  pour  qu'on  lui  permette  une  infinité  d'usurpations. 
La  preuve  en  est  dans  tous  ces  ari'ôtés  de  police  municipale,  dans 
tous  ces  règlemens  d'octroi  municipal  qui  essaient  si  volontiers  la 
tyrannie  et  l'exaction.  Le  gouvernement  et  les  tribunaux  ont  fort  à 
ùiire  pour  réprimer  ces  entreprises  malfaisantes,  pour  les  annuler 
ou  les  traiter  comme  nulles.  Parmi  des  gens  où  telle  est  la  notion  et 
la  tendance  du  pouvoir,  vous  le  couperiez  en  mille  morceaux  qu'A 
reparaîtrait  sur  tous  les  points  avec  les  mêmes  instincts,  rencontrant 
chez  les  gouvernés  le  même  concours  d'obéissance.  C'est  de  ce  côté 
que  nos  mœurs  et  nos  lois  sont  à  déraciner,  à  transfigurer. 


Digitized  by 


Google 


202  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

Onze  gouvernemens,  tout  compte  fait,  se  sont  succédé  en  France 
depuis  soixante-quinze  ans,  chacun  apportant  sa  pierre  à  cet  écha- 
faudage qui  encombre  nos  libertés,  chacun  créant  sa  mesure  de 
défense  et  de  vengeance,  née  d'un  accident  ou  d'un  besoin  particu* 
lier,  aucun  n'abolissant  l'œuvre  mauvaise  de  ses  devanciers,  à  telles 
enseignes  que  je  me  demande  si  la  loi  des  suspects  a  été  expressé- 
ment abrogée,  ou  bien  encore  certaine  loi  sur  les  prisons  d'état  qui 
date  de  1809.  —  Peu  importe,  direz-vous;  nous  n'en  sommes  plus 
là. —  Soit,  c'était  une  hyperbole;  mais  nous  avons  encore  dans  toute 
leur  vigueur  et  cette  loi  de  Tan  vin  qui  fait  le  fonctionnaire  invio- 
lable ou  du  moins  irresponsable,  et  la  loi  sur  la  détention  des  armes 
de  guerre,  et  la  loi  dite  de  sûreté  publique^  et  tant  d'autres  lois  qui 
se  dressent  devant  nous  dès  qu'il  s'agit  de  se  réunir,  de  discuter, 
de  colporter,  de  correspondre,  d'impriper,  d'enseigner  et  même  de 
prier...  Nous  regorgeons,  nous  crevons  de  réglemens  dès  qu'il  s'agit 
de  choses  qui  touchent  ou  seulement  qui  effleurent  les  intérêts  du 
pouvoir. 

Voilà  les  scandales,  les  énormités!  Je  sais  bien  que  les  gouveme- 
mens  revendiquent  plus  de  droits  qu'ils  n'en  exercent;  ainsi  les 
lois  de  septembre  ont  été  à  peine  appliquées.  Quoi  qu'il  en  soit, 
c'est  trop  qu'ils  aient  entre  les  mains  un  fonds  de  dictature  légale, 
et  qu'en  un  jour  de  colère  ils  puissent  aller  prendre  dans  une  loi 
oubliée  de  quoi  sévir  à  tort  et  à  travers. 

Si  la  France  pouvait  être  ridicule,  elle  le  serait  par  là,  mais  seu- 
lement par  là.  Qu'importe  ensuite  que  le  pouvoir  central,  quand 
vient  à  lui  quelque  affaire  de  commune  pour  un  besoin  d'emprunt 
ou  d'impôt,  y  regarde  autre  chose  que  l'emprunt  ou  l'impôt, 
qu'ayant  près  de  lui  pour  ses  propres  trayaux  des  corps  savans ,  il 
consulte  ces  corps  sur  la  route  ou  la  construction  projetée  par  la 
commune?  Le  mal  n'est  pas  grand,  ou  du  moins  il  n'est  pas  peut-être 
sans  compensation.  Qu'importe  encore  que  Tétat  intervienne  pour 
réglementer  les  rapports  infinis  et  nouveaux  qui  s'élèvent  chaque 
jour  entre  les  citoyens,  à  propos  d'industrie  surtout,  entre  maîtres 
et  ouvriers,  entre  gérans  et  associés,  entre  public  et  transporteurs? 
Ici  l'état  ne  fait  autre  chose  que  son  office  élémentaire  d'arbitre  et 
de  justicier;  mais  il  empoisonne  tout  quand  il  détourne  à  son  profit, 
quand  il  emploie  et  pervertit  à  se  couvrir  d'inviolabilité,  lui  et  ses 
agens,  les  pouvoirs  qu'il  tient  de  la  société  pour  elle-même  et  pour 
des  œuvres  de  providence  publique. 

Parmi  les  anciens  partis,  il  n'en  est  aucun  qui  n'ait  été  gouver- 
nement à  son  tour,  et  l'on  peut  regretter  que  nul  n'ait  usé  de  son 
passage  aux  affaires  pour  réformer  ces  excès  de  pouvoir,  ces  lois 
malfaisantes  qui  infestent  notre  passé.  L'occasion  perdue  reviendra- 


Digitized  by 


Google 


l'administration  BN  frange   et  en   ANGLETERRE*  203 

t-elle  à  ces  personnages?  les  trouvera- t-elle  plus  prévoyans,  plus 
soucieux  de  la  liberté  quand  ils  n'en  auront  plus  besoin  ?  Je  le  crois 
de  tout  mon  cœur.  A  tout  hasard,  j'ose  leur  suggérer  que,  le  cas 
échéant»  leur  premier  devoir  sera  de  mettre  en  pièces  le  Bulletin 
des  LoiSy  d'en  exterminer  au  moins  certaines  pages,  et  non  pas  de 
faire  une  loi  nouvelle  sur  les  communes. 

L'étrange  idée  que  de  rêver  communes  sur  un  sujet  tel  que  le 
gouvernement  de  la  France  par  elle-même  !  Je  me  demande  si  Ton 
a  bien  pesé  tout  ce  qu'il  y  a  sous  ce  peu  de  mots.  Voici  le  problème 
dans  la  complication  et  pour  ainsi  dire  dans  la  contradiction  de  ses 
termes  :  il  ne  s'agit  pas  de  moins  que  d'impulsions  et  de  disci- 
plines pour  trente-six  millions  d'hommes,  inégaux,  divers  et  même 
furieusement  hostiles  les  uns  aux  autres.  Ce  n'est  pas  tout.  Cette  im- 
pulsion et  cette  discipline,  il  s'agit  de  les  puiser  dans  ces  hommes 
eux-mêmes  et  non  plus,  comme  autrefois,  dans  quelque  pouvoir 
extérieur  à  la  société  :  race  conquérante,  dynastie,  église.  Fut-il  ja- 
mais pareille  énigme?  C'est  pourtant  là  que  nous  attend  la  civilisa- 
tion !  A  ces  replis  où  s'enveloppe  la  chose,  ajoutez  certaines  épines 
toutes  françaises  :  —  un  pays  où  nobles  et  prêtres ,  ces  guides  na- 
turels des  peuples,  sont  frappés  de  défaveur;  —  une  nation  monar- 
chique, dit-on,  mais  où  telles  dynasties  contestent  le  droit  national, 
tandis  qu'elles  sont  contestées  elles-mêmes  par  la  nation;  —  un 
peuple  couronné  de  droits  qui  lui  laissent  toute  sa  misère;  —  à  cha- 
que pas,  des  intérêts  délicats  et  sensitifs,  tout  rnatériels  qu'ils  sont, 
dont  la  vile  utopie  est  le  pouvoir  absolu...  Une  nation  voisine  n'a 
pas  pris  moins  de  deux  cents  ans  pour  résoudre  ce  problème,  en  met- 
tant de  côté  pour  cela  roi  et  peuple  (  faites-moi  la  grâce  de  remarquer 
ces  deux  éliminations,  je  n'en  rabats  rien),  en  y  employant  ses 
hautes  classes  constamment  recrutées  et  fortifiées,  instruites  par 
une  expérience  patrimoniale,  des  classes  d'état  en  quelque  soi:te, 
nées  et  élevées  pour  gouverner  comme  pour  vivre.  Espérons  que 
cette  manière  d'être  libre  n'est  pas  la  seule,  puisqu'elle  n'est  pas  à 
notre  usage;  mais  ne  croyons  pas  non  plus  ouvrir  une  école  de  gou- 
vernement, une  gymnastique  de  liberté,  en  faisant  décider  sur  place 
les  questions  de  chemins  et  d'écoles  :  rien  ne  peut  tenir  lieu  d'un 
cheval  pour  apprendre  l'équitation. 

Dupont-White. 


Digitized  by 


Google 


L'HOMME   PRIMITIF 

riPBiS  LES  TIITIDI  Dl  II.  LTELL  ET  IDXLBT. 


I.  Thê  Geologieai  Evidences  ofjhe  Antiquity  of  Man,  by  sir  Charles  Lyell,  Londres  1888. 
II.  EvUenee  as  to  MarCs  Place  in  naiwre,  bj  Thooias  Henry  Huxley,  Londres  1868. 


Depuis  que  Thomme  a  ouvert  les  yeux  sur  le  monde,  il  se  de- 
mande avec  anxiété  quelle  est  son  origine  et  quelle  doit  être  sa  fin. 
Il  a  fouillé  jusqu'aux  plus  lointaines  distances  et  jusqu'aux  plus  mi- 
ftutieux  détails  la  nature  au  sein  de  laquelle  il  est  jeté,  il  en  a  dé- 
couvert les  plus  my.stérieux  ressorts,  les  plus  magnifiques  lois;  mais 
il  ne  sait  encore  quel  est  son  rôle  dans  ce  drame,  dont  seul  pourtant 
il  semble  appelé  à  deviner  le  sens.  Il  se  connaît  et  connaît  l'univers, 
mais  le  spectateur  et  le  spectacle  demeurent  en  face  l'un  d'e  l'autre 
comme  les  deux  termes  d'une  insoluble  antinomie.  D'où  partons- 
nous?  Où  allons-nous?  Quel  degré  occupons-nous  dans  cette  échelle 
d'existences  innombrables  que  le  temps  élève  et  abaisse  sans  cesse? 
L'homme  est-il  le  dernier  terme  d'une  longue  série,  ou  reste-t-il 
seul,  sans  points  de  comparaison,  ignorant  si  sa  petitesse  est  gran- 
deur ou  sa  grandeur  petitesse? 

Les  réponses  n'ont  jamais  manqué  à  ces  questions,  que  l'esprit  se 
pose  aussitôt  qu'il  est  traversé  par  les  premières  lueurs  de  la  raison; 
mais  que  ces  rép3ns3s  sont  confuses  et  contradictoires  !  Frappés  du 
caractère  tragique  de  la  vie  humaine,  elTrayés  de  la  responsabilité 
qui  pèse  sur  nos  consciences,  la  plupart  des  penseurs  ont  en  quel- 
que sorte  mis  l'homme  aux  pieds  mômes  de  Dieu;  ils  l'ont  proclamé 
roi  de  la  création,  mais  en  traçant  entre  ses  sujets  et  lui,  comme 


Digitized  by 


Google 


l'homme  primitif.  205 

dans  certaines  cours  d'Orient,  des  barrières  infranchissables.  Ils 
Font  porté  sur  les  hauteurs  de  la  pensée,  et  lui  ont  appris  à  dédai- 
gner tout  ce  qui  n'était  pas  lui-même.  L'analyse  scientifique  a  de 
tout  temps  réagi  contre  ces  nobles  entratnemens  de  la  philosophie  : 
il  s'est  toujours  trouvé  des  hommes  qui,  bornant  leur  horizon  et 
leurs  espérances,  ont  étudié  notre  espèce  dans  ce  qu'elle  a  d'hum- 
ble, de  matériel,  de  tangible.  Les  observateurs  ont  patiemment  dé- 
moli la  base  fragile  de  tant  de  grands  édifices  qui  montaient  jus- 
qu'aux cieux.  Ils  ont  étudié  l'homme  ailleurs  que  dans  son  âme  : 
ils  ont  scruté  ses  besoms  physiques,  ses  fonctions,  sa  chair,  ses 
maladies;  ils  ont  découvert  ainsi  des  similitudes,  des  affinités  de 
plus  eo  plus  nombreuses  par  où  notre  espèce  se  rattache  au  reste 
de  la  création  animée.  La  plus  grande  découverte  des  sciences  mo- 
dernes,  celle  en  qui  se  résument  presque  toutes  les  autres,  c'est 
l'unité  du  plan  organique  de  la  nature.  Dans  ce  vaste  tableau,  on 
ne  peut  refuser  une  place  à  l'homme  :  il  la  prend  de  plein  droit, 
et  ce  serait  faire  violence  aux  faits  les  mieux  constatés  que  de  l'en 
exclure.  «  Il  est  dangereux,  écrivait  Pascal  dans  ses  Pensées^  de 
trop  Caire  voir  à  Thomme  combien  il  est  égal  aux  bêtes  sans  lui 
montrer  sa  grandeur.  Il  est  encore  dangereux  de  lui  trop  faire  voir 
sa  grandeur  sans  sa  bassesse.  Il  est  encore  plus  dangereux  de  lui 
laisser  ignorer  l'un  et  l'autre,  mais  il  est  très  avantageux  de  lui  re- 
présenter l'un  et  l'autre.  » 

La  question  des  origines  de  l'espèce  humaine  telle  que  la  science 
la  pose  et  la  discute  aujourd'hui  est  une  de  celles  qui  font  le  mieux 
ressortir  la  justesse  du  mot  de  Pascal.  C'est  ici  que  notre  grandeur 
et  notre  faiblesse  se  montrent  avec  le  plus  d'évidence.  Dans  le  do- 
maine un  peu  confus  des  recherches  entreprises  sur  cette  question 
se  rencontrent  plusieurs  sciences  particulières,  la  géologie,  la  phy- 
siologie, la  zoologie,  la  philologie  elle-même.  Elles  s'y  donnent  la 
main  pour  faire  alliance  contre  des  doctrines  demeurées  longtemps 
à  l'abri  de  toute  contradiction,  ou  pour  mieux  dire  reléguées  en  de- 
hors de  toute  discussion.  La  science  moderne  ne  se  contente  pas  de 
renverser  les  bases,  bien  fragiles,  il  faut  l'avouer,  des  chronologies 
classiques  et  de  faire  remonter  la  naissance  de  l'homme  à  un  terme 
si  éloigné  que  notre  histoire  ("écrite  apparaît  comme  un  moment  fu- 
gitif dans  une  incalculable  série  de  siècles  ;  elle  va  plus  loin ,  elle 
prétend  nous  arracher  nos  litres  de  noblesse,  et  nous  représente 
comme  les  successeurs,  les  v^escendans  d*une  famille  de  grands 
singes  anthropoïdes.  Elle  relègue  parmi  les  mythes,  les  chimères,  la 
tradition  d'un  homme  primitif,  brillant  de  jeunesse  et  de  beauté, 
errant  dans  les  jardins  de  TÉden,  avec  son  innocente  compagne,  au 
milieu  d'une  cour  familière  d'animaux,  pour  nous  montrer  sur  des 
rivages  glacés  je  ne  sais  quel  être  abject,  plus  hideux  que  l'Austra- 


Digitized  by 


Google 


206  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

lien,  plus  sauvage  que  le  Patagon,  une  brute  féroce  luttant  avec  de 
simples  pierres  taillées  eH  biseau  contre  les  animaux  auxquels  il 
dispute  sa  misérable  existence. 

La  vérité  est  souveraine,  elle  est  divine,  et  jamais  il  ne  nous  est 
permis  de  voiler  son  image.  11  y  a  pourtant,  qui  ne  le  sait?  des 
âmes  délicates  que  certaines  vérités  épouvantent  ou  révoltent, 
comme  il  y  a  des  hommes  incapables  de  demeurer  dans  le  cabinet 
d'un  anatomiste,  au  milieu  des  irritantes  fumées  de  Tesprit-de-vin-, 
alourdies  par  les  fétides  vapeurs  du  sang.  Qui  songerait  pourtajit 
aujourd'hui,  comme  on  le  faisait  jadis,  à  interdire  aux  sa  vans  la 
dissection  des  cadavres?  Quelle  colère  puérile  irait  briser  dans  les 
collections  tous  ces  bocaux  où,  dans  un  liquide  jauni,  se  balancent 
les  gluans  embryons,  les  monstres  étranges,  les  fœtus  livides,  les 
organes  de  tout  genre,  mis  à  nu  par  un  scalpel  habile?  Qui  n'est 
prêt  à  profiter  des  importantes  leçons  qu'on  a  su  tirer  de  ces  études 
longtemps  regardées  comme  une  impiété  et  une  profanation?  il 
faut  bien  qu'on  permette  aussi  à  la  géologie  de  rechercher  dans 
les  restes  du  passé  les  traces  de  l'homme  primitif,  à  la  zoologie  de 
ressaisir  tous  les  fils  qui  rattachent  notre  espèce  à  la  faune  terrestre. 
Sans  doute  on  n'entreprend  pas,  môme  aujourd'hui,  de  telles  études 
sans  éveiller  des  susceptibilités  ombrageuses.  Il  faut  respecter  le 
sentiment  dont  elles  sont  l'expression;  mais  on  doit  reconnaître 
aussi  qu'il  s'alarme  peut-être  inutilement.  Quelle  que  soit  notre 
origine,  nos  devoirs  restent  les  mêmes  :  si  notre  berceau,  comme 
celui  dû  Christ,  est  dans  une  étable,  notre  royaume  actuel  n'en  est 
pas  moins  assez  vaste,  assez  beau;  nous  rachetons  par  la  grandeur 
de  notre  pensée,  par  la  faculté  de  concevoir  l'infini,  toutes  les  mi- 
sères de  notre  existence  matérielle.  Les  comparaisons  entre  l'homme 
et  les  bêtes  n'inspiraient  point  au  ferme  esprit  de  Bossuet  ces  craintes 
efféminées  :  u  Dieu,  s'écriait-il  dans  son  traité  de  la  Connaissance  de 
Dieu  et  de  soi-mêmcy  sous  les  mêmes  apparences  a  pu  cacher  divers 
trésors,  »  pour  faire  comprendre  que,  si  les  organes  sont  communs 
à  l'homme  et  à  la  brute,  on  en  peut  conclure  que  l'intelligence  n'esl 
pas  seulement  attachée  aux  organes. 

L'Angleterre  est  le  pays  où  le  respect  traditionnel  pour  les  livres 
sacrés  du  christianisme  est  entré  le  plus  profondément  dans  les 
âmes  et  où  depuis  soixante  ans  l'esprit  philosophique  a  le  moins 
montré  de  hardiesse;  c'est  là  pourtant  qu'on  a  écrit  les  livres  récens 
où  l'on  cherche  à  démontrer  l'origine  extrêmement  ancienne  de 
l'homme,  en  même  temps  qu'à  le  rattacher  par  la  doctrine  de  la 
transformation  des  espèces  aux  animaux  supérieurs  de  la  création  « 
Jusqu'ici,  l'esprit  théologique  n'est  pas  encore  entré  en  lutte  contre 
les  nouvelles  doctrines,  soit  qu'ayant  renoncé,  à  la  suite  des  pre- 
mières découvertes  de  la  géologie,  k  l'interprétation  littérale  des 


Digitized  by 


Google 


l'homme  primitif.  207 

versets  de  la  Genèse  relatifs  à  la  formation  de  la  terre,  il  soit  prêt  i 
fjûre  d'aussi  larges  concessions  en  ce  qui  concerne  la  création  de 
l'espèce  humaine,  soit  plutôt  qu'on  croie  pouvoir  abandonner  à  la 
critique  scientifique  elle-même  le  soin  de  combattre  des  théories 
anthropologiques  fondées  sur  l'hypothèse,  encore  peu  en  faveur, 
de  la  transformation  des  espèces. 

L'ouvrage  de  M.  Ch.  Darwin  sur  l'origine  des  espèces  (1)  a  été  le 
point  de  départ  du  mouvement  scientifique  dont  nous  voudrions 
aujourd'hui  exposer  les  résultats  principaux.  On  nous  permettra  de 
rappeler  en  peu  de  mots  les  théories  de  M.  Darwin.  Ce  savant  ob- 
servateur a  relevé  avec  beaucoup  d'habileté  ce  qu'il  y  a  de  factice 
et  d'artificiel  dans  les  caractères  de  nos  espèces  et  de  nos  variétés 
animales  ou  végétales,  pour  affaiblir  en  quelque  sorte  la'  définition 
de  l'espèce.  Il  a  pris  pour  base  de  son  système  le  fait  incontesté  de 
la  reproduction  des  caractères  organiques  par  voie  d'hérédité.  Si 
une  variété  jouit  de  caractères  spéciaux,  transmissibles  de  généra- 
tion en  génération  et  capables  de  lui  donner  quelque  avantage  dans 
la  lutte  incessante  que  se  livrent  tous  les  ^tres  à  la  surface  de  la 
planète,  les  variétés  moins  favorisées  doivent  disparaître  forcément 
devant  elle.  Lamarck  avait  déjà  reconnu  l'influence  du  milieu  am- 
biant sur  les  êtres  animés;  mais  M.  Darwin  a  bien  fait  ressortir,  et 
c'est  son  principal  mérite,  que  dans  le  milieu  ambiant  il  faut  com- 
prendre non-seulement  les  actions  physiques,  mais  encore  la  réac- 
tion de  toute  là  nature  vivante  sur  chacun  des  êtres  qui  s'y  trouvent 
embrassés.  A  la  faveur  de  ces  solidarités  multiples,  de  ces  conflits 
perpétuels,  s'opère  ce  que  M.  Darwin  a  heureusement  appelé  la  sé- 
lection naturelle.  Continuée  pendant  une  série  d'âges  qui  ne  se  me- 
sure ni  par  des  siècles,  ni  par  des  milliers,  ni  même  par  des  millions 
d'années,  cette  sélection  amena  la  transformation  continuelle  des  es- 
pèces en  variétés  et  des  variétés  en  espèces. 

Sir  Charles  Lyell,  l'un  des  géologues  anglais  les  plus  éminens, 
étsdttout  préparé  à  accepter  les  doctrines  de  M.  Ch.  Danvin,  car 
dans  ses  ouvrages,  devenus  presque  classiques  en  Angleterre,  il 
avait  toujours  invoqué  ce  qu'il  nomme  les  causes  actuelles ^  c'est-à- 
dire  les  forces  que  nous  voyons  agissantes  autour  de  nous,  pour  ex- 
pliquer tous  les  phénomènes  du  passé  aussi  bien  que  ceux  du  pré- 
sent. Pour  lui,  la  terre  n'a  jamais  été,  comme  l'ont  pensé  Cuvier, 
Léopold  de  Buch ,  Humboldt,  M.  Élie  de  Beaumont,  le  théâtre  de 
révolutions  violentes  et  subites.  Les  formes  extérieures  de  notre 
globe  se  sont  graduellement  modelées,  en  même  temps  que  la  faune 
et  la  flore  s'y  transformaient  insensiblement.  Une  série  de  change- 
mens  infiniment  petits  continués  pendant  un  temps  infini  :  en  ces 

(1)  Voya  la  Bmme  dn  !•'  ami  1860. 


Digitized  by 


Google 


iM  REYUE  DBS  DEDX   MONDES. 

quelques  itiots  peuvent  se  résumer  toutes  les  leçons  de  Técole  géo^ 
logique  dont  sir  Charles  Lyell  est  le  chef  reconnu.  L'histoire  de 
l'homme  devant  prendre  sa  place  dans  cette  succession  indéfinie 
d'événemens,  sir  Charles  Lyell  a  été  conduit  à  attribuer  à  notre  es- 
pèce une  très  haute  antiquité,  et  a  cherché  à  en  fournir  la  démons- 
tration géolopque. 

La  zoologie,  pendant  le  même  temps,  abordait  le  problème  de 
nos  origines  par  un  autre  côté.  Les  argumens  anatomiques  qu'elle 
emploie  de  préférence  se  trouvent  condensés  dans  un  petit  volume 
de  M.  Huxley,  écrit  d'une  plume  vive  et  acérée.  Le  titre  de  l'ou- 
vrage, la  Place  de  l'homme  dans  la  nature^  est  illustré  en  quelque 
sorte  par  la  gravure  qui  sert  de  frontispice.  On  y  voit  debout,  l'un 
derrière  l'autre,  les  squelettes  du  gibbon  aux  longs  bras,  de  l'orang, 
du  chimpanzé,  du  massif  gorille,  enfin  de  Thomme.  Ce  dessin  ré- 
sume du  moins  la  partie  anatomique  du  livre,  car  les  conclusions  de 
M.  Huxley  ne  sont  point  celles  d'un  matérialisme  grossier;  suivant 
lui,  ce  n'est  point  par  quelques  détails  anatomiques  que  nous  nous 
distinguons  des  grands  singes  anthropoïdes;  c'est  par  quelque  chose 
qui  est  encore  et  qui  nous  restera  peut-être  toujours  inconnu. 

Avant  d'entrer  dans  l'examen  détaillé  des  preuves  géologiques  et 
zoologiques  qu'on  invoque  pour  prouver  l'ancienneté  de  l'espèce 
humaine,  il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  prévenir  le  lecteur  qu'on 
ne  le  conduira  point  sur  un  champ  de  bataille,  au  lendemain  d'une 
grande  victoire,  mais  au  milieu  même  de  la  mêlée  où  s'agitent  les 
passions  scientifiques  les  plus  ardentes.  D'un  côté,  j'ai  déjà  nommé 
Darwin,  Lyell,  Huxley;  de  l'autre,  on  peut  citer  Richard  Owen,  le 
savant  directeur  du  British  Muséum^  et  le  célèbre  naturaliste  Agas- 
siz.  La  lutte  actuelle  n'est  point  de  celles  dont  on  puisse  attendre 
l'issue  avant  d'en  raconter  les  premières  péripéties. 

1. 

Le  problème  de  l'antiquité  de  l'espèce  humaine  ne  se  définit  pas 
de  la  même  manière  pour  Tarchéologue  et  pour  le  géologue.  Le 
premier  a  une  chronologie  rigoureuse,  mais  bornée  par  nos  con- 
naissances historiques  :  tout  ce  qui  recule  au-delà  des  premières 
civilisations  ouvertes  à  ses  recherches  se  confond  pour  lui  dans  la 
plus  haute  antiquité.  Le  géologue  mesure  le  temps  autrement  que 
par  les  années  :  qu'on  lui  montre  un  débris  de  l'industrie  humaine, 
il  lui  importe  assez  peu  que  ce  fragment  ait  dix  mille,  vingt  mille 
ou  cent  mille  ans  de  date;  il  veut  savoir  si  on  l'a  extrait  d'un  terrain 
antérieur  à  ceux  que  déposent  actuellement  nos  mers  nos  lacs  et 
nos  fleuves,  et  renfermant  les  débris  d'espèces  animales  aujourd'hui 
éteintes.  L'archéologue,  en  un  mot,  cherche  l'homme  ancien*  le 


Digitized  by 


Google 


•      L  HOMME   PRIMITIF.  209 

géologue  rhomme  fossile.  On  peut  donc  démontrer  l'antiquité  abso- 
lue, chronologique  de  notre  espèce,  sans  prouver  son  antiquité  géo- 
logique. 

Les  dépôts  les  plus  superficiels  que  nous  rencontrons  à  la  surface 
de  nos  continens  se  divisent  en  dépôts  modernes  et  en  dépôts  dilu- 
vienx.  Les  premiers  comprennent  toutes  les  alluvions  des  rivières 
inférieures  au  niveau  des  plus  hautes  inondations  :  tout  ce  qui  dé- 
passe ce  niveau  est  diluvien  ;  de  vastes  terrasses  s'étendent  dans 
toutes  les  vallées  à  des  hauteurs  que  les  eaux  ne  peuvent  plus  at- 
teindre. La  vallée  du  Rhin,  entre  Bâle  et  Strasbourg,  peut  être  citée 
comme  un  exemple  de  la  différence  qui  sépare  le  terrain  diluvien 
des  alluvions  actuelles.  Ces  derniènes  forment  une  lisière  plus  ou 
moins  étroite  sur  les  bords  du  fleuve  ;  mais  la  grande  vallée  creusée 
par  les  eaux  diluviennes  s'étend  jusqu'aux  falaises  parallèles  des 
Vosges  et  de  la  Forêt-Noire.  Que  des  restes  humains  se  rencontrent 
dans  les  alluvions  actuelles  du  Rhin,  qui  s'en  étonnerait?  Mais  qu'on 
en  trouve  dans  les  fertiles  limons  de  la  plaine,  et  l'on  aura  mis  la 
main  sur  l'homme  fossile. 

Le  problème  dans  ces  termes  est,  nous  l'espérons,  assez  i^ette- 
ment  défmi,  bien  que  sur  l'origine  même  du  terrain  que  j'ai  nommé 
diluvien  les  géologues  soient  bien  loin  d'être  d'accord.  Suivant  les 
uns,  les  dépôts  diluviens  ont  été  charriés  par  les  eaux  au  moment 
même  où  nos  vallées  ont  été  creusées;  des  masses  d'eau  boueuse, 
entraînant  des  blocs  de  toute  grandeur,  ont  été  déversées  dans  les 
grands  sillons  terrestres,  en  abandonnant  des  sédimens  de  plus  en 
plus  fins  à  mesure  qu'ils  se  rapprochaient  des  embouchures.  Les 
partisans  des  rames  actuelles^  refusant  d'admettre  que  la  terre  ait 
subi  de  semblables  cataclysmes,  sont  obligés  d'avoir  recours  à  d'au- 
tres hypothèses  pour  expliquer  la  présence  dans  les  vallées  de  tant 
de  matériaux  en-atiques^  venus  quelquefois  de  montagnes  très  éloi- 
gnées. Ils  supposent  toutes  les  montagnes,  même  les  moins  élevées, 
couvertes  de  vastes  glaciers,  font  descendre  ceux-ci  jusque  dans  les 
rameaux  inférieurs  de  nos  vallées  ou  promènent  sur  les  terres  sub- 
meq^^ées  des  radeaux  de  glaces  flottantes  chargés  de  pierres  de 
toute  grandeur.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'examiner  la  valeur  rela- 
tive de  ces  théories.  Si  l'origine  et  la  classification  du  terrain  dilu- 
vien demeurent  incertaines,  il  se  définit  au  moins  assez  nettement 
par  ses  caractères  extérieurs  en  même  temps  que  par  les  débris  fos- 
siles qu*il  renferme. 

11  importe  d'ajouter  que  l'on  rattache  aussi  au  terrain  diluvien  les 
dépôts  qui  ont  rempli  certaines  cavernes  élevées,  actuellement  pla- 
cées hors  de  l'accès  des  eaux  fluviatiles  ou  marines.  C*est  dans  ces 
grottes  ossifères  qu'on  a  cru  d'abord  découvrir  l'homme  fossile;  de- 

lOMI  U.T.  i4 


Digitized  by 


Google 


210  BEYUE  DES  DEUX   MOKDES. 

puis  bien  longtemps,  on  a  recueilli  sur  divers  points  de  l'Europe 
des  ossemens  ou  des  ouvrages  humains  associés  dans  le  rouge  limon 
des  cavernes  à  des  restes  d'hyènes,  d'ours,  d'éléphans,  de  rhino- 
céros, appartenant  à  des  espèces  aujourd'hui  disparues;  mais  les 
observations  faites  dans  les  cavernes  ont  toujours  été  mises  en  sus- 
picion. L'homme  y  a  souvent  cherché  un  lieu  de  retraite  et  de  sépul- 
ture :  les  grottes  sont  traversées  par  des  eaux  sorties  des  fissures 
qui  communiquent  avec  le  sommet  des  plateaux,  et  pendant  les 
grandes  pluies  des  débris  de  toute  sorte  peuvent  y  être  entraînés. 
Les  inductions  tirées  de  la  présence  simultanée  des  restes  humains 
et  des  espèces  d'animaux  éteintes  dans  le  sol  des  cavernes  ont  tou- 
tefois repris  une  grande  importance  depuis  la  découverte  des  silex 
taillés  de  main  d'homme  dans  les  graviers  de  la  vallée  de  la  Somme, 
en  France,  et  de  nouvelles  recherches  ont  ramené  l'attention  sur  le» 
grottes  ossifères. 

Ces  préliminaires  posés,  il  faut  chercher  les  traces  les  plus  effa- 
cées de  l'homme  en  sortant  des  temps  historiques  et  en  s' enfonçant 
dans  un  passé  de  plus  en  plus  lointain.  Pour  retrouver  l'homme 
primitif,  la  science  ne  nous  conduit  pas  sur  les  plateaux  de  l'Asie 
centrale,  dans  cette  région  que  la  philologie  a  quelquefois  nommée 
l'ombilic  du  monde,  et  dont  elle  ne  parle  qu'avec  une  sorte  de  reli- 
gieuse vénération,  car  elle  en  fait  descendre  les  deux  grandes  races 
iranienne  et  sémitique  qui  ont  marché  en  tête  de  la  civilisation  et 
ont  fourni  à  la  pensée  humaine  les  idées  qui  sont  ses  vrais  titres  de 
noblesse.  Il  y  a  lieu  de  croire  qu'une  exploration  des  hautes  vallées 
de  l'Iran,  entreprise  non  pas  au  point  de  vue  archéologique,  mais 
au  point  de  vue  géologique,  fournirait  des  résultats  précieux  et 
peut-être  très  inattendus;  mais  jusqu'à  présent  l'homme  antéhisto- 
rique  n'a  été  trouvé  que  dans  le  Danemark,  en  Suisse,  en  Angle- 
terre, dans  les  plaines  du  nord  de  l'Allemagne,  en  France,  dans  une 
zone  en  résumé  plutôt  septentrionale  que  méridionale. 

Avant  la  domination  romaine,  les  vastes  plaines  du  nord  de  l'Eu- 
rope, encore  recouvertes  par  d'épaisses  forêts,  nourrissaient  déjà 
une  population  à  laquelle  l'usage  du  bronze  n'était  pas  inconnu,  et 
qui  était  en  conséquence  arrivée  à  un  état  de  civilisation  relative- 
ment assez  avancé,  car  le  bronze  est  un  alliage  de  cuivre  et  d'étain, 
et  ces  métaux  ne  sont  extraits  de  leurs  minerais  qu'avec  quelque 
difficulté.  Cette  civilisation  grossière  était  assez  uniformément  ré- 
pandue depuis  la  Scandinavie  jusqu'aux  Alpes  et  même  dans  le  vaste 
bassin  du  Danube.  On  en  a  trouvé  les  monumens  dans  les  tourbes  du 
Danemark;  ils  s'y  rencontrent  au-dessous  des  couches  superficielles 
qui  contiennent  les  débris  de  l'âge  de  fer.  Des  épées  et  des  bou- 
cliers de  bronze  ont  été  retirés  des  couches  plus  profondes  et  sont 


Digitized  by 


Google 


LHOJIME   PRIMITIF*  211 

conservés  aujourd'hui  au  musée  de  Copenhague.  On  a  recueilli 
môme  les  moules  qui  servaient  à  couler  ce  métal,  avec  des  pote- 
ries où  se  révèle  déjà  quelque  recherche  du  style  et  de  T  ornemen- 
tation. 

Pour  trouver  d'autres  vestiges  nombreux  de  l'âge  de  bronze,  il 
faut  explorer  ce  qu'on  a  nommé  les  tiabiialions  lacustres  des  lacs  de 
la  Suisse.  C'est  en  1854  qu'on  signala  pour  la  première  fois,  à  Mei- 
len,  sur  le  lac  de  Zurich,  d'anciens  pilotis  autour  desquels  gisaient 
des  ustensiles  divers  de  bronze  et  de  pierre.  Pendant  les  hivers  de 
1858  et  de  1859,  les  eaux  de  ce  lac  étant  restées  tiès  basses,  on 
rechercha  avec  beaucoup  de  soin  les  objets  disséminés  autour  des 
vieux  pilotis.  Ces  découvertes  se  multiplièrent  tellement  qu'on  fut 
forcé  d'en  conclure  que  des  peuplades  ou  des  familles  amphibies 
s'étaient  jadis  bâti  des  cabanes  sur  des  pieux,  à  une  petite  distance 
du  rivage,  soit  pour  s'isoler  et  se  défendre  contre  leurs  ennemis, 
soit  pour  éviter  Tattaque  des  bétes  sauvages  répandues  en  grand 
nombre  au  pied  des  Alpes. 

Comme  les  lacs  du  versant  suisse  des  Alpes,  ceux  du  versant  ita- 
lien ont  conservé  des  traces  de  ces  habitations  anciennes.  M.  Gas- 
taldi  a  publié  récemment  à  Turin  un  beau  travail  sur  les  stations 
lacustres  du  nord  de  l'Italie.  C'est  sans  doute  des  Étrusques  que  les 
habitans  des  lacs  alpins  avaient  appris  Tart  de  fondre  le  bronze  et 
de  faire  de  la  poterie  non  vernissée;  c'est  en  effet  à  la  période  dite 
de  bronze  que  se  rapportent  la  plupart  de  ces  établissemens.  Il  eH 
est  très  peu  où  Ton  ait  retrouvé  des  armes  ou  des  ornemens  en  fer, 
et  les  habitudes  amphibies  des  populations  anciennes  des  Alpes  ne 
paraissent  pas  avoir  survécu  longtemps  à  l'introduction  de  ce  métal. 

Pendant  l'âge  de  bronze,  de  petits  villages  étaient  semés  à  fleur 
d'eau  sur  tous  les  lacs  :  on  en  a  retrouvé  douze  sur  le  lac  de  Neuf- 
châtel,  vingt  sur  le  lac  de  Genève,  dix  sur  le  lac  de  Bienne.  Les  or- 
nemens découverts  dans  ces  stations  depuis  si  longtemps  abandon- 
nées ne  différent  pas  de  ceux  qui  ont  été  enfouis  dans  les  tourbes  du 
Danemark;  ce  sont  les  monumens  d'une  civilisation  très  grossière 
et  très  uniforme  répandue  dans  presque  toute  l'Europe. 

Si  nous  faisons  un  pas  de  plus  dans  le  passé,  nous  arrivons  à  la 
période  dite  de  pierre^  pendant  laquelle  les  hommes  ne  connais- 
saient pas  encore  l'usage  des  métaux.  Tout  donne  à  penser  que 
l'enfance  de  notre  espèce  a  été  d'une  extrême  longueur  :  on  a  dé- 
doublé la  période  de  pierre  en  deux  âges,  le  plus  récent  ou  celui  de 
la  pierre  polie^  le  plus  ancien  ou  celui  de  la  pierre  ébauchée  ou 
simplement  taillée.  Durant  la  dernière  de  ces  deux  époques,  les  peu- 
plades de  la  Suisse  construisaient  déjà  des  cabanes  sur  les  lacs 
alpins;  près  de  Berne,  les  habitans  du  petit  lac  de  Moosseedorf 
avaient  des  instrumens  en  pierre,  en  corne  et  en  os.  Ils  polissaient 


Digitized  by 


Google 


212  BEVUE  DES   DEUX   MONDES. 

des  haches  et  des  coins  en  silex  et  en  jade,  et  possédaient  de  Fam- 
bre,  qui  sans  doute  leur  était  apporté  des  bords  de  la  mer  Baltique. 
A  Wangen,  sur  le  lac  de  Constance,  était  un  village  d'au  moins 
mille  habitans,  bâti  sur  plus  de  quarante  mille  pilotis;  on  y  em- 
ployait des  armes  et  des  ustens  les  en  serpentine,  en  diorite  et  en 
quartz;  on  savait  feutrer  grossièrement  le  chanvre,  on  cultivait  jus- 
qu'à trois  céréales,  et  Ton  avait  déjà  réduit  à  la  domesticité  le  chien, 
le  bœuf,  le  mouton  et  la  chèvre. 

Autour  des  pilotis  de  l'âge  de  pierre  reste  une  innombrable  quan- 
tité d'ossemens  qui  ont  servi  à  en  reconstituer  la  faune.  Le  pro- 
fesseur Rûtimeyer  de  Bâle  s'est  acquitté  en  1862  de  cette  tâche 
avec  un  soin  digne  des  plus  grands  éloges.  Il  a  montré  que  la  faune 
de  l'âge  de  pierre  ne  différait  pas  de  celle  que  plus  tard  Jules  César 
trouva  dans  la  Gaule  ;  avec  vingt-huit  espèces  de  mammifères  au- 
jourd'hui encore  répandus  dans  nos  latitudes,  elle  comprenait  le 
bœuf  sauvage  {bos  primigenius)^  cet  animal  que  César  dépeint 
comme  si  agile,  si  farouche  et  d'une  taille  si  colossale,  l'aurochs, 
qu'un  caprice  des  empereurs  de  Russie  conserve  encore  dans  les 
vastes  forêts  lithuaniennes,  et  l'élan,  qui  a  émigré  vers  des  latitudes 
polaires.  Le  peuple  qui  habitait  la  Suisse  pendant  l'âge  de  pierre 
avait  déjà,  je  l'ai  dit,  plusieurs  animaux  domestiques,  le  bœuf,  la 
chèvre,  le  mouton  et  le  chien  ;  bien  qu'adonné  à  certaines  occupa- 
tions agricoles,  il  vivait  principalement  de  chasse,  et  le  renard  pa- 
raît avoir  été  un  de  ses  gibiers  favoris.  En  revanche,  on  trouve  peu 
de  restes  de  lièvres  autour  de  ses  habitations;  cet  animal  était  peut- 
être  dès  lors  protégé  par  une  superstition  que  César  trouva  encore 
vivante  parmi  les  habitans  de  la  Grande-Bretagne.  Les  os  des  ours, 
des  cerfs,  du  bœuf  sauvage,  du  chevreuil,  du  chamois,  recueillis  au- 
tour des  anciens  pilotis,  sont  tous  brisés  ;  les  chasseurs  en  suçaient 
sans  doute  la  moelle,  et  Ton  se  demande  avec  surprise  comment 
seuls  ou  avec  des  chiens  de  petite  taille,  à  pied,  car  le  cheval  ne 
fut  apprivoisé  que  pendant  la  période  de  bronze,  armés  de  simples 
pierres,  ils  pouvaient  venir  à  bout  d'animaux  aussi  redoutables  ou 
aussi  agiles. 

L'âge  de  la  pierre  polie  a  également  laissé  une  trace  dans  les 
tourbes  du  Danemark.  Des  tribus  de  pécheurs  vivaient  sur  les  côtes 
de  la  Baltique,  et  rejetaient  les  coquilles  des  mollusques  qui  leur 
servaient  de  nourriture  sur  des  tas  que  le  temps  a  respectés  (kjSk^ 
ken-môdding)  (1).  Dans  quelques-unes  de  ces  accumulations,  qui 
ont  de  trois  à  dix  pieds  de  hauteur  et  qui  couvrent  parfois  des  es- 
paces immenses,  on  a  trouvé  des  couteaux  et  des  coins  de  silex.  Le 
bœuf  sauvage  parcoui'ait  les  plaines  danoises  comme  les  régions  al- 

(l)  Voye*  Bup  les  fouilbs  ontrqwises  ea  Danemark  la  l\evu9  du  !«'  novembre  1869, 


Digitized  by  VjOOQIC 


l'homme  primitif.  213 

piaes;  le  castor  y  vivait  encore  avec  le  pingouin,  maintenant  disparu 
de  TEurope  et  relégué  au  Groenland;  le  phoque  venait  aussi  s'ébat- 
tre sur  ces  côtes,  qu'il  a  depuis  longtemps  abandonnées.  Les  natu- 
rels de  cette  triste  région  étaient  plus  barbares  que  ceux  des  lati- 
tudes plus  méridionales,  car  ils  n'avaient  d'autre  animal  domestique 
qu'un  petit  chien.  À  en  juger  par  la  forme  des  crânes  humains 
trouvés  dans  les  tourbes  et  près  des  tas  de  coquilles,  la  race  qui 
habitait  alors  les  rivages  de  la  Baltique  était  petite  ;  par  la  rondeur 
de  la  tête,  les  ai*cades  sourcilières  proéminentes,  elle  rappelle  tout 
à  fait  les  Lapons  d'aujourd'hui. 

La  nuit  des  âges  barbares  régnait  d'un  bout  à  l'autre  de  l'Europe 
pendant  l'époque  de  la  pierre  polie  ;  mais  cette  nuit  devient  bien 
plus  épaisse  quand  on  pénètre  dans  l'âge  antérieur  durant  lequel 
l'homme  ne  donnait  encore  à  aucun  de  ses  ouvrages  une  forme 
achevée,  et  n'avait  d'autres  instrumens  que  des  silex  grossièrement 
uill'és,  des  esquilles  tranchantes  et  ébréchées,  11  faut  se  séparer  ici 
de  l'archéologie  et  prendre  la  géologie  pour  guide.  Elle  nous  amène 
au  milieu  d'une  faune  bien  dilTérente  de  celle  des  âges  qui  ont 
suivi;  elle  nous  montre  deux  espèces  de  rhinocéros  se  baignant 
dans  les  fleuves  de  la  France  et  de  l'Angleterre,  des  troupeaux  d'é- 
lépbans  errant  dans  nos  latitudes  avec  le  bœuf  sauvage,  avec  des 
cerfs  et  des  chevaux  d'espèce  aujourd'hui  inconnue;  elle  pénètre 
dans  les  cavernes,  et  y  découvre  des  tigres,  des  hyènes,  des  ours 
diflerens  de  ceux  qui  vivent  aujourd'hui  :  nous  entrons  dans  le 
monde  qu'on  est  convenu  de  nommer  antédiluvien. 

Dans  cette  période,  si  obscure  et  si  éloignée  qu'elle  soit,  la  pa- 
léontologie a  pourtant  cherché  à  tracer  quelques  limites  chronolo- 
giques. Un  savant  français,  M.  Lartet,  considéré  aujourd'hui  à  bon 
droit  dans  notre  pays  comme  la  première  autorité  en  matière  d'ana- 
tomie  comparée,  y  distingue  quatre  ères  différentes.  Pendant  celle 
qui  se  rapproche  le  plus  de  nous,  l'aurochs  lithuanien  vivait  encore 
en  France;  M.  Lartet  en  a  signalé  des  restes  trouvés  dans  la  ca- 
verne de  Massât  (département  de  l'Ariége),  avec  des  flèches,  une 
sorte  d'épingle  gros.-^ière  faite  d'un  os  d'oiseau,  une  corne  de  cerf 
sur  laquelle  une  main  inhabile  a  gravé  une  tête  d'ours.  Au  pied  des 
Pyrénées,  M.  Lartet  a  trouvé  récemment  à  Aurignac  (département 
de  la  Haute-Garonne)  une  sépulture  d'hommes  primitifs  :  une  dalle 
de  pierre,  cachée  par  des  éboulis,  servait  de  porte  â  une  chambre 
ouverte  dans  le  roc,  où  l'on  trouva  entassés  dix-sept  squelettes  hu- 
mains. Malheureusement  ces  restes  précieux  ont  été  perdus  pour  la 
science  :  on  les  a  déposés  au  cimetière  d'Aurignac,  et  M.  Lartet  n'a 
pas  été  assez  heureux  pour  les  retrouver.  Il  a  fait  des  fouilles  dans 
la  grotte,  et  devant  la  porte  il  a  ti'ouvé  une  couche  assez  épaisse  de 
cendre  et  de  charbon  avec  beaucoup  d'ossemens  et  une  centaine 


Digitized  by 


Google 


2li  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

<1* objets  en  silex.  Parmi  les  ossemens,  le  savant  anatomiste  a  reconnu 
ceux  de  neuf  animaux  carnivores  et  de  dix  herbivores,  chiens,  hyè- 
nes, éléphans,  rhinocéros,  cheval,  cerf,  aurochs,  etc.  On  peut  croire, 
avec  M.  Lartet,  que  les  dix-sept  morts  avaient  été  déposés  au  fond 
de  Tétroite  caverne  dans  la  posture  d'hommes  assis,  qu'un  repas  fu- 
néraire avait  eu  lieu  en  leur  honneur  devant  la  porte,  et  que  plus  tard 
des  hyènes  étaient  venues  ronger  les  restes  du  repas. 

A  une  époque  antérieure  à  Tère  de  Taurochs,  le  renne  habi- 
tait encore  nos  latitudes  ;  ses  ossemens  ont  été  retrouvés  en  abon- 
dance dans  la  grotte  de  Savigné,  près  CivTay  (département  de  la 
Vienne).  Mille  bois  dé  cet  animal  ont  été  recueillis  par  le  colonel 
Wood  dans  une  caverne  nommée  Bosco's  Den  (la  retraite  de  Bosco), 
dans  le  sud  du  pays  de  Galles  (Glamorgansbire).  Près  de  Torquay, 
dans  le  Devonshire,  un  géologue  anglais,  le  docteur  Falconer,  a  éga- 
lement trouvé  le  renne  dans  la  célèbre  grotte  de  Brixham,  très  riche 
en  silex  taillés  de  main  d'homme. 

Les  deux  ères  de  Taurochs  et  du  renne  forment  en  quelque  sorte 
une  transition  entre  les  deux  âges  de  pierre  :  c'est  dans  les  graviers 
stratifiés  de  la  vallée  de  la  Somme  qu'on  a  trouvé  les  restes  les  plus 
nombreux  de  la  période  de  la  pierre  ébauchée.  Cette  découverte  est 
due  à  M.  Boucher  de  Perthes.  Dès  1847,  dans  un  ouvrage  intitulé 
Antiquités  antédiluviennes^  M.  de  Perthes  avait  décrit  de  nombreux 
silex  recueillis  aux  environs  d'Amiens  et  d'Abbeville,  et  différant  des 
haches  celtiques  en  ce  qu'ils  n'ont  reçu  qu'une  taille  grossière  et 
ne  sont  point  polis.  La  découverte  de  M.  Boucher  de  Perthes  fut  ac- 
cueillie au  début  par  Tindiflerence  ou  l'incrédulité.  Les  silex  dé- 
grossis avaient-ils  été  recueillis  en  place  par  M,  Boucher  de  Per- 
thes? Se  trouvaient -ils  vraiment  mélangés  au  terrain  diluvien 
proprement  dit,  au  milieu  des  ossemens  d'éléphans  et  de  rhinocéros 
fossiles?  Le  diluvium,  sur  les  points  qu'on  avait  fouillés,  n'avait-il 
pas  subi  un  remaniement  par  suite  de  quelques  inondations  moder- 
nes? Gomment  n'avait-on  trouvé  aucun  ossement  humain  parmi  tant 
de  débris  d'industrie  humaine?  Pourquoi  les  silex  taillés  se  trou- 
vaient-ils accumulés  en  quelques  points  seulement?  Toutes  ces 
questions  devaient  naturellement  se  poser. 

Sir  Charles  Lyell,  toujours  en  quête  de  toutes  les  nouveautés  géo- 
logiques, se  rendit  lui-même  en  Picardie,  accompagné  d'un  autre 
géologue  anglais»  M.  Prestwich,  afin  de  constater  la  position  précise 
des  pierres  taillées.  Il  fut  converti  à  l'opinion  de  M.  Boucher  de  Per- 
thes, ainsi  que  son  compagnon  de  voyage.  M.  Albert  Gaudry,  dont 
la  Revue  connaît  les  travaux,  fit  aussi  des  fouilles  à  Saint-Acheul, 
et  détacha  lui-même,  à  une  profondeur  de  à  mètres  environ,  plu- 
sieurs haches  dans  le  voisinage  desquelles  il  recueillit  des  dentsf  de 
cheval  et  de  bœuf.  Depuis  cette  époque,  M.  Prestwich  a  cherché  à 


Digitized  by 


Google 


l'homme  primitif.  21& 

démontrer  que  la  France  n'a  pas  le  privilège  des  haches  antédilu- 
Tiennes.  Les  explorateurs  se  sont  mis  partout  en  campagne.  Cite- 
rai-je  tous  les  endroits  où  Ton  a  trouvé  des  armes  primitives  :  la 
▼allée  de  la  Lark  dans  le  Suffblk,  la  vallée  de  FOuse  daiis  le  Bed- 
f(H*dshire,  le  Kent,  le  Surrey,  le  Middlesex?  Il  ne  faudrait  point  dé- 
courager le  zèle  qui  s'attache  à  la  recherche  de  ces  précieux  débris; 
toutefois  un  grand  nombre  n'ont  été  recueillis  que  dans  des  dépôts 
tout  à  fait  superficiels.  Pour  établir  la  contemporanéité  de  l'homme 
avec  les  mammifères  éteints,  il  faut  (pie  les  restes  de  son  art  primi- 
tif puissent  être  trouvés  in  sitUy  mêlés  aux  ossemens  de  ces  ani- 
maux, dans  un  terrain  vierge.  La  multiplicité  des  silex  taillés  trou- 
vés en  dehors  de  semblables  gisemens  serait  bien  plus  propre  à 
infirmer  qu'à  fortifier  les  inductions  fondées  sur  la  première  décou- 
verte de  ces  instrumens. 

Les  plus  sceptiques  admettent  aujourd'hui  que  les  silex  recueillis 
en  si  grand  nombre  par  M.  Boucher  de  Perthes  doivent  leur  forme 
et  leur  tranchant  à  upe  main  humaine  :  les  ouvriers  ont  fait  eux- 
mêmes  un  grand  nombre  de  ces  langues  de  chat  pour  les  vendre 
aux  géologues;  mais  les  silex  authentiques  ont,  comme  les  vieilles 
médailles,  la  patine  du  temps,  et  beaucoup  sont  couverts  de  den- 
drites  ferrugineuses,  ramifications  délicates  que  les  infiltrations 
lentes  peuvent  seules  produire.  Néanmoins,  tout  en  reconnaissant 
la  vraie  nature  de  ces  silex,  que  ne  reste-t-il  pas  à  dire  pour  en  con- 
tester l'ancienneté  géologique?  Comment  expliquer  que  tant  de  silex, 
on  les  compte  par  milliers,  aient  été  trouvés  au  n)ême  point  dans  la 
vallée  de  la  Somme  ?  Voici  ce  que  sir  Charles  Lyell  hasarde  à  ce 
sujet  :  «  supposons  qu'à  l'époque  où  les  haches  furent  enfouies  en 
si  grand  nombre  dans  les  graviers  qui  forment  maintenant  la  terrasse 
de  Saint-Acheul,  la  rivière  principale  et  ses  tributaires  fussent  gelés 
pendant  plusieurs  mois  de  l'hiver.  Dans  ce  cas,  le  peuple  primitif  a 
pu,  comme  l'insinue  M.  Prestwich ,  ressembler  dans  ses  habitudes 
aux  Indiens  d'Amérique  qui  habitent  maintenant  la  contrée  située 
entre  la  baie  d'Hudson  et  la  mer  polaire.  Quand  le  renne  et  le  gibier 
deviennent  rares,  ils  pèchent  dans  les  rivières,  et  dans  cette  inten- 
tion comme  aussi  pour  obtenir  de  l'eau  potable,  ils  font  toujours  des^ 
trous  circulaires  dans  la  glace,  par  où  ils  jettent  leurs  hameçons  ou 
leurs  filets.  Souvent  ils  mettent  leur  tente  sur  la  glace  et  y  prati- 
quent des  ouvertures  avec  des  ciseaux  de  métal,  quand  ils  peuvent 
obtenir  du  cuivre  ou  du  fer,  et  à  défaut  de  ciseaux  avec  des  instru- 
mens en  silex.  »  Les  amas  actuels  de  silex  indiqueraient  ainsi  d'an- 
ciennes stations  de  pèche. 

M.  Scipion  Gras,  ingénieur  des  mmes,  qui  ne  croit  pas  à  l'origine 
antédiluvienne  des  haches  taillées,  a  fait  une  autre  hypothèse  pour 
expliquer  l'accumulation  des  haches  taillées.  «  Plaçons,  dit-il,  à 


Digitized  by 


Google 


216  REYUE   DES   DEUX   MONDES, 

Forigine  des  temps  historiques  la  fabrication  des  haches  que  tout 
annonce  avoh-  eu  lieu  autrefois  dans  la  vallée  de  la  Sonf)me.  Il  est 
certain  que  les  hommes  occupés  à  ce  travail  n'ont  pas  été  obligés 
d'aller  bien  loin  pour  se  procurer  la  matière  première  qui  leur  était 
nécessaire.  En  creusant  dans  le  sol  à  une  médiocre  profondeur,  ils 
ont  trouvé  un  grand  choix  de  silex  tout  prêts  à  être  taillés.  L'exploi- 
tation pouvait  se  faire  de  deux  manières  :  par  puits  et  par  galeries. 
L'exploitation  par  galeries  horizontales,  ouvertes  sur  le  flanc  de  la 
vallée,  en  profitant  des  escarpemens,  était  évidemment  préférable. 
Le  creusement  de  ces  anciennes  galeries  est  si  peu  invraisemblable, 
qu'aujourd'hui  encore  on  le  pratique  pour  l'extraction  du  gravier. 
Les  silex  fraîchement  extraits  et  non  privés  de  leur  eau  de  carrière 
§ont  bien  plus  faciles  à  travailler  que  ceux  dont  la  dessiccation  est 
avancée.  Il  est  probable  par  conséquent  que  les  anciens  exploitans 
ébauchaient,  dans  l'intérieur  même  de  leurs  galeries,  les  haches  des- 
tinées à  être  polies.  Après  ce  premier  travail ,  on  faisait  sans  doute 
un  triage;  les  pièces  les  plus  informes  étaient  rejetées  et  laissées 
sur  place.  Lorsqu'à  la  longue  les  galeries  qui  avaient  servi  à  la  fois 
d'ateliers  d'exploitation  et  d'ébauchage  se  sont  éboulées,  les  silex 
dégrossis,  abandonnés  sur  le  sol,  ont  été  enveloppés  de  tous  côtés 
par  le  terrain  d'où  ils  avaient  été  extraits  (1).  » 

D'autres  géologues  vont  jusqu'à  nier  que  les  silex  taillés  se  trou- 
vent dans  un  terrain  diluvien  vierge,  et  considèrent  ces  dépôts 
superficiels  d'où  on  les  extrait  comme  remaniés  par  les  eaux;  je 
citerai  dans  le  nombre  M.  Élie  de  Beaumont,  M.  Eugène  Robert, 
M.  de  Benigsen-Forder.  Après  le  phénomène  qui  a  ouvert  les  grands 
sillons  de  nos  vallées,  le  régime  des  fleuves  n'a  pas  "été  immédiate- 
ment régularisé.  Les  eaux  n'ont  pas  été  tout  de  suite  resserrées  entre 
des  berges  étroites;  elles  ont  rempli  sans  doute  une  série  de  grands 
lacs  étages  les  uns  au-dessus  des  autres  ;  ces  lacs  ont  plus  tard  été 
drainés,  tantôt  graduellement,  tantôt  subitement,  et  l'on  peut  ima- 
giner ainsi  que  les  premiers  dépôts  diluviens  aient  subi  des  rema- 
niemens  nombreux  et  considérables.  Je  n'étonnerai  d'ailleurs  aucun 
géologue  en  disant  que  de  tous  les  terrains,  c'est  le  plus  récent,  le 
plus  rapproché  de  nous  dont  l'histoire  demeure  cependant  la  plus 
obscure. 

Le  peuple  primitif  qui  vivait  dans  le  nord  de  la  France  et  en  An- 
gleterre a  laissé  ailleurs  des  traces  de  son  séjour  dans  un  grand 
nombre  de  cavernes.  Tandis  qu'on  n'a  jamais  vu  d'ossemens  hu- 
mains dans  les  graviers  des  vallées,  on  a  été  assez  heureux  pour  en 
découvrir  dans  les  profondeurs  qui  ont  servi  d'ossuaire  à  tant  d'a- 
nimaux. Dès  1828,  M.  Tournai  avait  trouvé  des  os  humains,  mêlés 

(1)  CompUs  rendus  de  V Académie  des  Sciences,  t.  LIV,  p.  1126. 


Digitized  by 


Google 


L  HOMME   PRIMITIF.  217 

à  ceux  d'espèces  éteintes,  dans  la  grotte  de  Bize  (département  de 
l'Aude);  Tannée  suivante,  M.  Christol  fit  une  découverte  sembla- 
ble à  Gondres,  près  de  Nîmes.  Ces  explorateurs  en  conclurent  que 
rhôoime  avait  été  le»contemporain  du  rhinocéros,  de  Thyène,  de 
Tours,  et  d'autres  animaux  antédiluviens,  aussi  bien  que  du  renne 
et  de  l'aurochs.  Cette  opinion,  qui  pouvait  alors  passer  pour  très 
hardie,  fut  combattue  par  M.  Desnoyers,  le  savant  bibliothécaire  du 
Muséum.  Suivant  lui,  les  haches  et  les  flèches  en  silex,  les  os  époin- 
tés,  les  grossières  poteries  des  cavernes  françaises  ou  anglaises,  res- 
2»einblent  tout  à  fait  à  ceux  quVn  trouve  sous  les  tumuli  et  sous  les 
dolmens  des  habitans  primitifs  de  la  Gaule,  de  la  Grande-Bretagne 
et  de  la  Germanie.  Les  ossemens  humains,  dans  les  cavernes  où  ils 
sont  i-éunis  à  ces  objets,  ne  peuvent  donc  appartenir  à  des  périodes 
aDtédiluviennes,  mais  à  un  peuple  qui  était  au  même  état  de  civili- 
sation que  celui  qui  construisait  les  tumuli  et  les  autels  de  pierre. 
A  cette  époque,  la  distinction  n'avait,  on  le  voit,  pas  encore  été 
établie  entre  les  silex  polis  et  les  haches  simplement  ébauchées. 

En  1833,  le  docteur  Schmerling,  de  Liège,  fouilla  avec  une  pa- 
tience assidue  toutes  les  Ccivernes  des  environs  de  Liège.  A  Engis,  il 
eut  la  bonne  fortune  de  découvrir  plusieurs  crânes  humains,  dont 
l'un  est  entier  et  a  pu  être  conservé  dans  le  musée  de  l'université; 
ce  spécimen  précieux,  qui  ne  diffère  pas  beaucoup  des  crânes  euro- 
péns  modernes,  fut  ramassé  dans  une  brèche  stalagmiteuse  conte- 
nant des  dents  de  rhinocéros,  de  dheval,  de  renne  et  des  débiis  de 
ruminans  fossiles.  Dans  toutes  les  cavernes  de  la  vallée  de  la  Meuse, 
M.  Schmerling  trouva  des  armes,  des  ustensiles  en  silex  et  en  os.  11 
n  hésita  pas  à  admettre  la  contemporanéité  de  l'homme  et  de  la  faune 
antédiluvienne;  mais  il  ne  put  faire  partager  à  personne  son  ardente 
conviction. 

Depuis  cette  époque,  on  a  fait  dans  les  ossuaires  des  cavernes  la 
découverte  d'un  squelette  humain  entier;  il  a  été  trouvé  en  1857 
dans  le  Neanderthal,  près  Dusseldorf,  par  le  professeur  Fuhlrott.  La 
forme  du  crâne  est  si  extraordinaire  que  les  savans  allemands  réunis 
à  Bonn  en  1857  doutèrent  d'abord  qu'il  pût  appartenir  à  un  homme, 
et  furent  disposés  à  l'attribuer  à  un  singe.  Cependant  le  professeur 
SchafThausen  a  levé  à  cet  égard  toutes  les  incertitudes;  il  a  déclaré 
que  le  squelette  était  celui  d'un  homme  dont  le  développement 
cérébral  était  très  faible,  et  qui  était  doué  d'une  force  musculaire 
très  remarquable.  Ces  affirmations  sont  d'accord  avec  celles  de 
M.  Huxley,  qui  a  étudié  avec  beaucoup  de  soin  le  crâne  du  Nean- 
derthal. On  trouverait  facilement  en  Europe  aujourd'hui  des  crânes 
à  peu  près  semblables  à  celui  d'Ëngist  mais  celui  des  environs  de 
Dusseldorf  se  rapproche  beaucoup  des  crânes  du  gorille  et  du  chim- 
panzé par  ses  énormes  arcades  sourcilières,  par  sa  faible  hauteur 


Digitized  by 


Google 


218  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

verticale  et  par  la  forme  de  la  région  occipitale.  Certains  anato- 
mistes  seraient  disposés  à  y  voir  la  preuve  de  l'existence  d'une  race 
intermédiaire  entre  les  hommes  actuels  et  les  mrands  singes  anthro- 
poïdes; mais  l'examen  d'une  tête  unique  ne  peut,  ce  semble,  servir 
de  base  à  une  théorie  de  ce  genre  :  il  faudrait  posséder  des  séries 
nombreuses  de  têtes ,  suivre  les  dégradations  de  forme  depuis  les 
belles  lignes  du  type  caucasique  jusqu'aux  contours  où  s'imprime 
la  trace  d'une  complète  bestialité.  Les  crânes  ont  leurs  monstruo- 
sités individuelles;  souvent  la  maladie  les  altère,  et  certains  sau- 
vages les  déforment  eux-mêmes  cffez  leurs  enfans.  Il  ne  faudrait 
donc  point  tirer  d'un  cas  isolé  des  conclusions  trop  absolues;  néan- 
moins on  ne  peut  se^refuser  à  considérer  le  crâne  du  Neanderthal 
comme  un  des  monumens  les  plus  précieux  des  âges  passés.  Il  n'est 
pas  étonnant  que  le  crâne  d'Engis  se  rapproche  de  la  forme  cauca- 
sique, puisqu'on  a  trouvé  avec  lui  des  ossemens  de  renne,  et  que 
l'ère  du  renne  se  rattache  d'assez  près  à  la  période  de  la  pierre  po- 
lie. Quant  au  crâne  du  Neanderthal ,  il  y  a  lieu  de  croire  qu'il  lui 
est  bien  antérieur  ;  mais ,  comme  on  ne  l'a  trouvé  associé  à  aucun 
reste  fossile,  son  âge  demeure  encore  incertain. 

L'étude  de  la  faune  des  cavernes  peut-elle  nous  donner  l'assu- 
rance que  l'homme  a  vraiment  été  le  contemporain  des  grands  ani- 
maux parmi  les  os  desquels  se  retrouvent,  avec  ses  propres  osse-  ' 
mens,  les  débris  de  sa  primitive  industrie?  Peut-on  croire  que 
rhomme  ait  choisi  pour  sa  demeure  les  fétides  repaires  des  hyènes, 
des  tigres  et  des  ours?  Les  dépôts  des  cavernes  n'pnt-ils  jamais  été 
remaniés  par  les  eaux  sorties  des  fissures  de  leur  toit?  Ces  remanie- 
mens  n'ont- ils  pu  avoir  lieu  à  de  très  grandes  profondeurs  avant 
le  dépôt  des  stalagmites,  qui  servent  en  quelque  sorte  de  linceul  aux 
ossemens  semés  dans  les  limons?  La  découverte  de  l'homme  fossile 
ne  repose  en  résumé  que  sur  des  preuves  qui  ne  sont  pas  encore 
universellement  admises  ;  les  seuls  monumens  de  l'âge  lointain  au- 
<juel  on  fait  remonter  l'origine  de  notre  espèce  sont  jusqu'ici  les 
<:rânes  d'Engis  et  du  Neanderthal,  quelques  ossemens  humains,  ces 
milliers  de  silex  retrouvés  dans  les  vallées  et  les  cavernes,  quelques 
ossemens  d'animaux  façonnés  par  la  main  humaine.  Le  gisement  de 
ces  objets  est  malheureusement  tel  qu'on  n'en  peut  fixer  l'âge  géo- 
logique avec  une  sécurité  et  une  précision  absolues.  L'avenir  dissi- 
pera sans  doute  ces  incertitudes  :  qui  sait  si  l'on  n'exti*aira  pas 
quelque  jour  des  restes  humains  d'un  terram  antérieur  même  au 
terrain  diluvien?  Du  temps  de  Cuvier»  on  n'avait  pas  encore  ren- 
contré de  singes  fossiles;  ou  en  connaît  aujourd'hui  onze  espèces  : 
deux  dans  l'Amérique  du  Sud,  trois  en  Asie,  six  en  Europe.  M.  Al- 
bert Gaudry,  dans  les  fouilles  qu'il  a  fait  exécuter  à  Pikermi,  en 
<îrèce,  a  trouvé  jusqu'à  vingt  têtes  de  singes.  Il  a  pu  reconstituer 


Digitized  by 


Google 


l'homme  primitif.  21^ 

entièrement  le  squelette  du  mésôpithèque  du  Pentélique,  et  lui  don- 
ner une  place  dans  cette  curieuse  faune  de  TAttique  qu'il  a  fait  con- 
naître au  monde  savant. 

Si  l'antiquité  géologique  de  l'homme  rencontre  encore  des  incré- 
dules, l'ancienneté  absolue  de  notre  espèce  devient  de  moins  en 
moins  contestable.  Sir  Charles  Lyell  s'est  appliqué,  dans  son  inté- 
ressant ouvrage,  à  en  accumuler  les  preuves.  On  ne  peut,  ce  me 
semble,  que  partager  son  avis  quand  il  fait  comprendre  combien  a 
dû  être  longue  la  période  de  pierre.  Les  monumens  de  cet  âge  loin- 
tain nous  semblent  presque  uniformes;  «  mais,  dit-il  avec  raison, 
il  a  pu  y  avoir  divers  degrés  dans  l'art  de  fabriquer  les  instrumens 
en  sÛex  pendant  la  première  période  de  pierre,  sans  que  nous  puis- 
sions facilement  en  découvrir  les  traces,  et  des  tribus  contempo- 
raines ont  pu  être  à  cet  égard  en  avance  les  unes  sur  les  autreSf 
Les  chasseurs  par  exemple  qui  mangeaient  du  rhinocéros  et  qui  en- 
terraient leurs  morts  avec  des  rites  funéraires  à  Aurignac  ont  pu 
être  moins  barbares  que  les  sauvages  de  Saint-Acheul ,  comme  l'in- 
diqueraient quelques-unes  de  leurs  armes  et  certains  de  leurs  us^ 
tensiles.  Pour  l'Européen  qui  regarde  du  haut  de  sa  grandeur  les 
produits  de  l'humble  art  des  aborigènes  de  tous  les  temps  et  de 
tous  les  pays,  les  couteaux  et  les  flèches  de  l'Indien  peau  rouge  de 
l'Amérique  du  Nord,  les  haches  du  natif  australien,  les  instrumens 
trouvés  dans  les  anciennes  habitations  des  lacs  suisses,  ceux  des> 
tas  coquilliers  du  Danemark  ou  de  Saint-Acheul,  tous  ces  objets 
semblent  également  grossiers,  et  le  caractère  général  en  paraît  uni- 
forme. La  lenteur  du  progrès  des  arts  de  la  vie  sauvage  est  prouvée 
par  ce  fait,  que  les  premiers  instrumens  de  bronze  furent  fondus 
sur  le  modèle  des  instrumens  de  pierre  de  l'âge  précédent,  bien  que 
de  semblables  formes  n'eussent  pas  été  choisies  naturellement,  si 
l'on  avait  connu  les  métaux  avant  la  pierre.  La  résistance  des  tribus 
sauvages  aux  nouvelles  inventions,  leur  incapacité  à  se  les  assimiler 
se  montrent  bien  dans  l'Orient,  où  elles  continuent  à  employer  les 
instrumens  en  pierre  de  leurs  ancêtres,  quoique  de  puissans  em- 
pires, où  l'usage  des  métaux  était  connu,  aient  flori  pendant  trois 
mille  ans  dans  leur  voisinage.  » 

L'espèce  humaine  nous  montre  dans  son  état  actuel  quelque 
chose  de  semblable  à  ce  qu'observe  la  paléontologie  dans  le  spec- 
tacle général  de  la  nature  :  à  côté  des  formes  les  plus  parfaites  se 
sont  conservées  les  formes  les  plus  rudimentaires,  les  plus  hum- 
bles, déjà  en  existence  dès  qpe  la  vie  essaya  ses  forces  à  la  surface 
de  notre  planète.  De  même,  à  côté  de  tant  de  grandes  civilisations, 
nous  retrouvons  éparses  des  agrégations  humaines,  retardées  dans 
l'ignorance  et  la  grossièreté  des  premiers  âges.  Les  tribus  les  plu^ 
dégradées  ne  nous  rendent  pourtant  pas,  on  peut  l'affirmer,  l'image 


Digitized  by 


Google 


Î20  REVUE   DÉS   DEUX   MONDES. 

de  l'homme  primitif  luttant  avec  des  pierres  contre  les  monstres  qui 
lui  disputaient  l'empire  de  la  terre  :  l'imagination  seule  peut  nous 
ramener  à  cet  âge  lierculéen  dont  les  premières  phases  ont  sans 
doute  précédé  la  création  du  langage,  et  nous  montrent  l'humanité 
à  peine  dégagée  encore  des  puissantes  étreintes  de  l'animalité. 

IL 

Si ,  par  la  doctrine  de  la  transfonnation  des  espèces ,  il  était  pos- 
sible d'établir  une  parenté,  une  filiation  certaine  entre  tous  les 
êtres  de  la  création,  la  question  de  l'ancienneté  de  l'homme  rece- 
vrait ainsi  une  solution  indirecte ,  et  la  zoologie  suppléerait,  sur  ce 
point  capital,  à  l'impuissance  de  la  géologie.  Aussi  n'y  a-t-il  pas 
lieu  de  s*étonner  que  sir  Charles  Lyell,  bien  qu'à  ses  yeux  les 
preuves  invoquées  dans  la  première  partie  de  cette  étude  aient 
toute  la  rigueur  d'une  démonstration,  ait  cherché  à  corroborer  sa 
thèse  en  appuyant,  par  des  argumens  très  ingénieux,  la  théorie  de 
M.  Charles  Darwin.  Au  premier  abord,  il  semble  que  son  ouvrage, 
V Antiquité  de  V Homme ^  manque  d'unité  :  toute  la  seconde  moitié 
est  consacrée  à  la  botanique,  à  la  zoologie  générales;  mais  ce  défaut 
d'unité  n'est  qu'apparent  :  il  est  encore  question  de  l'homme,  quand 
môme  on  ne  prononce  plus  son  nom.  La  loi  qui  relie  les  plus  hum- 
bles termes  de  la  série  animale  ou  végétale  en  rattache  aussi  les 
termes  les  plus  élevés.  Si  le  temps  seul  a  été  nécessaire  pour  que 
les  plantes  des  anciens  continens  devinssent,  par  une  série  de  méta- 
morphoses, les  plantes  de  nos  jardins  et  de  nos  forêts,  le  temps  a 
aussi  été  pour  quelque  chose  dans  la  formation  de  l'homme.  Si  Ton 
admet  une  intervention  spéciale  et  particulière  de  la  force  créatrice 
pour  expliquer  l'apparition  de  ces  myriades  d'êtres  variés  qui,  de- 
puis les  premiers  âges  géologiques  jusqu'au  temps  présent,  se  sont 
succédé  sur  le  globe,  on  peut  logiquement  penser  que  l'homme  est 
un  ouvrage  complet,  indépendant,  sans  lien  avec  le  passé,  que  son 
apparition,  comme  celle  de  toute  chose  vivante,- a  été  l'elTet  spon- 
tané, subit,  d'une  puissance  supérieure  à  nos  investigations.  C'est 
là,  il  est  à  peine  nécessaire  de  le  dire,  la  croyance  à  laquelle  la  tra- 
dition nous  a  accoutumés,  c'est  dans  cet  esprit  que  Ton  a  interprété 
le  mythe  biblique  d'une  statue  de  limon,  animée  par  un  souffle  di- 
vin; c'est  également  dans  le  sens  littéral  que  l'on  s'est  habitué  à 
comprendre  les  passages  relatifs  à  la  création  de  la  femme  :  au  lieu 
d'y  voir  une  expression  symbolique  de  l'unité  des  natures  mascu- 
line et  féminine,  reflet  et  complément  l'une  de  l'autre,  on  s'est  ar- 
rêté à  une  image  touchante  et  poétique,  l'un  des  tableaux  familiers 
de  ce  drame  qui  commence  à  la  création  de  l'homme  et  qui  finit 
avec  la  chute. 


Digitized  by 


Google 


l'hohhe  primitif.  221 

L'inspiration  des  âges  primitifs  n'avait  rien  à  mettre  entre  le  créa- 
teur et  la  créature  ;  mais  la  science  a  placé  entre  eux  une  foule  de 
causes  secondes  et  en  a  sans  cesse  agrandi  la  part  et  Taction.  Il 
n'est  plus  conforme  à  nos  idées  modernes  de  voir  dans  chaque  évé- 
nement une  sorte  d'intervention  immédiate  de  la  force  divine  ;  ton- 
nerres, tempêtes,  inondations,  pestes,  tous  ces  phénomènes  sont 
réglés  par  des  lois  qui  demeurent  sans  cesse  en  action  ;  il  n'y  a  au- 
cune différence  pour  le  physicien  entre  la  petite  étincelle  qu'il  fait 
jaillir  à  volonté  dans  ses  appareils  et  la  foudre  qui  traverse  et  illu- 
mine les  cieux.  La  philosophie  naturelle  a  donné  à  notre  époque  une 
conception  du  monde  supérieure  à  celle  de  l'antiquité;  elle  ne  con- 
sidère plus  la  nature  matérielle  comme  le  jouet  de  vains  caprices, 
rbistoire  comme  un  duel  inégal  entre  Dieu  et  l'homme;  elle  em- 
brasse le  passé,  le  présent  et  l'avenir  dans  une  puissante  synthèse 
en  dehors  de  laquelle  rien  ne  peut  rester  isolé. 

Une  théorie  qui  rattacherait  les  unes  aux  autres,  par  des  lois  na- 
turelles, toutes  les  espèces  animales,  serait  donc  beaucoup  plus 
conforme  à  l'esprit  de  la  science  moderne  que  celle  qui  les  isole,  et 
qui  réclame,  pour  rendre  compte  de  leur  apparition  successive,  au- 
tant de  créations  nouvelles.  A  quoi  d'ailleurs  fait-on  tenir  l'exer- 
cice ou  l'inertie  de  cette  toute-puissance  qu'on  invoque  avec  une 
complaisance  si  facile  ?  Des  botanistes  examinent  deux  plantes  :  les 
uns  déclarent  qu'elles  sont  les  variétés  d'une  même  espèce,  les  au- 
tres qu'elles  constituent  deux  espèces  différentes.  Variétés,  on  les 
considère  comme  reliées  par  les  lois  ordinaires  du  monde  végétal, 
lois  éternelles,  toujours  en  action,  qui  règlent  la  croissance  de  la 
moindre  graminée  comme  celle  des  arbres  les  plus  majestueux,  qui 
ont  été  en  activité  dans  les  forêts  de  l'époque  houillère  comme  dans 
celles  de  notre  temps.  Espèces,  on  les  séparera  par  une  ligne  in- 
flexible, par  un  acte  souverain  de  la  toute-puissance,  qui  aurait  «à 
une  certaine  heure,  dans  un  certain  lieu,  fait  surgir  spontanément 
quelques  caractères  nouveaux  que  l'analyse  la  plus  délicate  a  sou- 
vent peine  à  saisir.  Il  n'est  pas  étonnant  que  les  botanistes  aient 
accueilli  avec  complaisance  les  idées  de  M.  Charles  Darwin  sur  la 
filiation  des  formes  organiques.  Voici  comment  s'exprime  à  ce  su- 
jet le  docteur  Hooker,  le  savant  directeur  des  jardins  botaniques 
de  Kew,  dans  son  Introduction  à  la  Description  de  la  Flore  aus- 
tralienne :  «  Les  relations  mutuelles  des  plantes  de  chaque  grande 
province  botanique,  et  en  fait  du  monde  entier,  sont  exactement  ce 
qu'elles  seraient,  si  la  variation  avait  continué  pendant  des  périodes 
indéfinies  à  s'opérer  de  la  façon  dont  nous  la  voyons  agir  pendant 
un  nombre  délimité  de  siècles,  de  façon  à  donner  graduellement 
naissance  aux  formes  les  plus  divergentes.  »  M.  de  Candolle,  une 
autre  autorité  en  ces  matières,  a,  dans  un  travail  récent  sur  Tes- 


Digitized  by 


Google 


222  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

pèce  (1),  parlé  avec  beaucoup  de  faveur  des  théories  de  M.  Darwin, 
sans  les  admettre  toutefois  dans  leur  entier.  Un  des  passages  de 
cette  étude  renferme  une  attaque  très  résolue  contre  les  partisans 
des  créations  directes.  «  La  probabilité  de  la  théorie  de  l'évolution 
devrait  frapper  surtout  les  hommes  qui  ne  croient  pas  à  la  généra- 
tion spontanée  et  ceux  qui  répugnent  à  l'idée  d'une  force  créatrice, 
aveugle  ou  capricieuse,  ayant  donné  aux  mammifères  du  sexe  mas- 
culin des  mamelles  rudimentaires  inutiles,  à  quelques  oiseaux  des 
ailes  qui  ne  peuvent  servir  à  voler,  à  l'abeille  un  dard  qui  la  fait 
mourir,  si  elle  l'emploie  pour  sa  défense,  au  pavot  et  à  plusieurs 
campanules  dont  la  capsule  est  dressée  une  déhiscence  de  cette 
capsule  vers  le  sommet  qui  rend  sa  dissémination  difficile,  aux 
graines  stériles  de  beaucoup  de  composées  une  aigrette,  et  aux 
graines  fertiles  point  d'aigrette,  ou  souvent  une  aigrette  qui  se  sé- 
pare de  la  graine,  au  lieu  de  la  transporter.  Toutes  ces  singulaiîtés, 
tranchons  le  mot,  ces  défauts,  répugnent  et  embarrassent  dans  la 
théorie  d'une  création  directe  des  formes  telles  que  nous  les  voyons, 
ou  telles  qu'on  les  a  vues  à  l'époque  du  trias  ou  du  terrain  miocène; 
mais  il  en  est  autrement  dans  le  système  de  l'évolution.  Ces  inuti- 
lités ou  ces  défectuosités  d'organisation  seraient  pour  chaque  être 
un  héritage  d'aïeux  à  qui  elles  profitaient,  dans  des  conditions  d'or- 
ganisation plus  ou  moins  différentes,  avec  des  ennemis  différens  ou 
des  conditions  physiques  d'une  autre  nature.  L'héritage  est-il  de- 
venu inutile  ou  même  nuisible,  les  espèces  s'éteignent.  Leur  orga- 
nisation primitive  les  a  fait  prospérer  autrefois,  elle  les  fait  décli- 
ner aujourd'hui,  et  finalement  s'éteindre,  de  même  que  certaines 
gi'andes  qualités  d'un  peuple  ou  certains  avantages  naturels  qui 
le  faisaient  prospérer  jadis  lui  deviennent  quelquefois  inutiles, 
môme  nuisibles,  au  point  de  le  faire  périr.  Les  anomalies  rentrent 
alors  daHS  une  grande  loi,  et  je  trouve  naturel  que  des  hommes 
fort  éloignés  des  idées  matérialistes,  ayant  même  une  tendance 
prononcée  vers  d'autres  opinions,  préfèrent  la  doctrine  de  l'évolu- 
tion, et  s'attachent  plus  ou  moins  aux  doctrines  ou  aux  études  par 
lesquelles  on  s'efforce  de  la  démontrer.  » 

Si  l'on  admet  la  théorie  de  la  transformation  ou  de  l'évolution 
des  espèces ,  quelles  conséquences  faut-il  en  tirer  en  ce  qui  con- 
cerne l'homme?  Cest  à  ce  point  qu'il  faut  revenir.  Une  loi  qui  em- 
brasse toute  la  nature  animée  peut-elle  expirer  en  quelque  sorte  à 
ses  pieds?  Mais,  d'autre  part,  s'il  est,  comme  tout  le  reste,  soumis 
à  son  empire,  quelles  sont  donc  les  espèces  qui  sont  les  aïeules  de 
la  nôtre?  Où  nous  faut-il  chercher  ces  êtres  dont  la  chair  est  notre 

(1)  Éttuk  sur  Vespèce,  à  Vocc<uion  d'une  révision  de  la  famUle  des  capulifàres,  par 
M.  Alph.  de  Candolle. 


Digitized  by 


Google 


l'homme  primitif.  22S 

cbair,  dont  le  sang  est  notre  sang?  La  zoologie  ne  peut  nous  laisser 
aucune  incertitude  à  cet  égard;  elle  nous  montre  du  doigt  ces  êtres 
que  Linné  au  xtiii''  siècle  nommait  anthropomorphes  ou  primates, 
et  que  Cuvier  appela  les  quadrumanes.  Ah  I  si  Ton  venait  nous  dire 
qu'une  filiation  obscure  rattache  ces  êtres  au  pauvre  nègre  du 
Congo,  aux  sujets  féroces  du  roi  de  Dahomey,  aux  Fans  cannibales 
qui  ouvrent  des  boucheries  de  chair  humaine,  aux  maigres  et  hideux 
Australiens;  si  Ton  ajoutait  que  ces  populations  si  dégradées  n'ont 
sans  doute  pas  avec  les  singes  anthropoïdes  modernes  une  parenté 
directe,  mais  que  les  races  inférieures  et  les  espèces  actuelles  de 
quadrumanes  représentent  en  quelque  sorte  les  extrémités  de  deux 
branches  qui  ont  été  sans  cesse  en  divergeant  depuis  des  périodes 
géolo^ques  assez  anciennes,  nous  nous  consolerions  sans  doute 
assez  facilement  de  ces  déclarations  de  la  science  ;  mais  dès  qu'il 
s'agit  de  nous-mêmes,  notre  orgueil  met  ses  jugemens  en  suspi- 
cioç.  Le  moi  se  révolte,  il  ne  raisonne  pas,  il  repousse  toutes  ceb 
chaînes  dont  on  veut  le  charger;  il  rejette  ces  solidarités  acca- 
blantes ;  il  lui  est  si  facile,  il  lui  est  si  doux  de  s'isoler,  et,  quand  le 
monde  l'écrase,  ne  peut-il  refaire  le  monde  dans  sa  pensée?  Aussi 
n'est-ce  pas  sans  précautions  que  M.  Huxley  aborde  la  comparaison 
de  l'homme  et  des  singes  anthropoïdes.  «  Essayons  un  moment, 
dit-il ,  d'ôter  le  masque  de  l'humanité;  nous  serons  des  savans  sa- 
turniens, si  vous  voulez,  assez  familiers  avec  les  animaux  qui  habi- 
tent aujourd'hui  la  terre,  et  occupés  à  discuter  les  rapports  qui 
unissent  ces  animaux  à  un  étrange  et  nouveau  <(  bipède  droit  et 
sans  plumes  »  que  quelque  voyageur  entreprenant,  surmontant  les 
diiDcuItés  de  l'espace  et  de  la  gravité,  aurait  apporté  de  la  distante 
planète  pour  notre  inspection,  »  C'est,  on  le  voit,  l'homme  physi- 
que, le  cadavre,  non  l'être  moral  et  intellectuel  dont  s'empare  l'a- 
natomie  comparée.  Elle  le  range  d'abord  à  première  vue  parmi  les 
vertébrés  mammifères,  puis  le  classe,  d'après  la  forme  de  la  mâ- 
choire inférieure,  des  dents  molaires  et  du  crâne,  parmi  les  mam- 
mifères placentaires,  c'est-à-dire  parmi  ceux  qui  pendant  la  pé- 
riode de  gestation  sont  nourris  par  l'intermédiau-e  d'un  placenta; 
enfin  elle  le  rapproche  de  Tordre  des  singes,  en  se  demandant  si  elle 
doit  l'y  placer,  ou  créer  en  son  honneur  et  à  côté  d'eux  un  ordre 
nouveau. 

Ici  la  discussion  se  resserre  sur  un  terrain  bien  étroit  :  dans  l'en- 
semble de  son  organisation,  l'homme  se  rapproche  surtout  des 
gibbons,  des  orangs,  des  chimpanzés  et  des  gorilles,  et  particuliè- 
rement de  ces  deux  derniers  grands  singes  africains.  Depuis  fort 
longtemps,  on  connaît  le  chimpanzé,  l'on  a  pu  étudier  ses  mœurs, 
et  U  n'est  personne  qui  n'ait  eu  occasion  d'en  voir  dans  les  musées 
xoologiques  ou  les  ménageries.  Le  gorille,  au  contraire,  n'est  entré 


Digitized  by 


Google 


22&  REVUE  DES  DEUX  KONDES. 

que  depuis  quelques  années  seulement  dans  les  cadres  de  la  zoolo- 
gie :  Hannon  en  avait  pourtant  déjà  parlé  dans  son  Périple;  mais, 
aprës  lui,  il  faut  aller  jusqu'au  xvi*  siècle  pour  trouver  une  mention 
nouvelle  de  cet  étrange  animal  dans  les  récits  d'un  soldat  anglais 
nommé  Battel.  Au  commencement  du  siècle  actuel,  un  capitaine 
anglais,  Bowditcli ,  raconta  les  confidences  qu'il  reçut  au  sujet  des 
gorilles,  et  jusqu'à  1847  on  en  fut  réduit  à  ces  récits  suspects.  A 
cette  époque,  le  docteur  Wilson,  missionnaire  américain,  fournit  à 
M.  Thomas  Savage  et  à  M.  Jeflries  Wyman,  professeur  d'anatomîe 
comparée  à  l'université  de  Cambridge,  aux  États-Unis,  les  élémens 
d'un  travail  scientifique,  relatif  à  l'ostéologie  du  grand  singe  du 
Gabon.  M.  Savage  lui  donna  le  nom  de  gorille,  emprunté  au  récit 
d'Hannon,  en  décrivit  les  caractères,  et  M.  Wyman  fit  connaître  la 
tète  osseu-e  du  mâle  et  de  la  femelle,  en  s' attachant  à  faire  ressortir 
les  différences  qui  séparent  le  gorille  du  chimpanzé.  Ces  belles 
études  furent  bientôt  complétées  par  plusieurs  mémoires  de  M.  Ri- 
chard Owen,  qui  chercha  à  établir  la  hiérarchie  et  les  relations  mu- 
tuelles des  grands  singes  anthropoïdes.  Jusque-là,  l'histoire  ana- 
tomique  du  gorille  était  réduite  à  son  ostéologie;  elle  fut  complétée 
en  1836  par  une  belle  monographie  de  M.  Duvernoy,  alors  profes- 
seur au  Muséum  d'histoire  naturelle,  et  on  peut  s'étonner  à  bon 
droit  que  ce  remarquable  travail  ne  soit  même  pas  mentionné  dans 
l'ouvrage  récent  de  M.  Huxley.  Suivant  M.  Duvernoy,  les  grands 
singes  anthropoïdes  se  distingueraient  de  l'homme  par  des  carac- 
tères physiques  très  essentiels.  En  premier  lieu,  la  colonne  verté- 
brale ne  forme  chez  ces  animaux  qu'un  seul  ressort,  au  lieu  d'être 
infléchie  en  sens  divers,  sous  forme  d'S,  comme  chez  l'homme. 
M.  Duvernoy  concluait  de  là  que  ces  grands  singes,  essentiellement 
arboricoles,  bien  que  capables  de  se  tenir  debout,  étaient  cepen- 
dant conformés  pour  marcher  ordinairement  à  quatre  pattes.  En 
second  lieu,  la  forme  des  extrémités  indique  que  ces  animaux  ne 
sont  pas  faits  pour  vivre  habituellement  sur  le  sol ,  mais  sur  les 
branches  des  arbres.  Enfin  leur  cerveau  est  beaucoup  moins  déve- 
loppé que  celui  de  l'homme.  La  capacité  d'un  crâne  humain  adulte 
est  en  moyennne  trois  fois  plus  grande  que  celle  du  gorille,  du 
chimpanzé  ou  del'orang.  Cette  capacité  varie  d'ailleurs  chez  l'homme 
jusqu'au  dernier  terme  de  la  croissance  :  depuis  l'enfance  jusqu'à  la 
fin  de  l'adolescence,  elle  s'élève  de  115  à  170  centilitres.  Chez  les 
singes  supérieurs  au  contraire,  cette  augmentation  est  très  faible, 
ou  nulle,  ou,  chose  plus  étrange,  est  remplacée  quelquefois  par  une 
diminution.  Ce  rétrécissement  du  cerveau  explique,  suivant  Cuvier, 
comment  la  brutalité  succède  chez  les  orangs  à  la  douceur  et  à  l'in- 
telligence du  jeune  âge. 
Quel  est  parmi  les  singes  anthropoïdes  et  sans  queue  celui  qui  se 


Digitized  by 


Google 


l'homiie  primitif.  225 

rapproche  le  plus  de  Thomme?  M.  Duvemoy  n'attachait  qu'une  mé- 
diocre importance  à  cette  question,  tant  lui  semblait  grande  la  dis- 
tance entre  notre  espèce  et  le  groupe  des  quadrumanes.  Il  observait 
cependant  que  le  chimpanzé  a  une  capacité  crânienne  plus  gi*ande 
que  le  goriUet  ce  qui  expliquerait  le  contraste  entre  la  férocité  de 
ce  dernier  et  l'intelligence  du  premier.  Il  est  au  reste  très  difficile 
d'établir  une  hiérarchie  rigoureuse  parmi  les  singes  supérieurs  :  un 
genre  peut  sur  un  certain  point  se  rapprocher  plus  qu'un  autre  de 
l'homme,  mais  s'en  écarter  davantage  sur  un  point  différent  de  l'or- 
ganisation. M.  Wyman  et  Isidore-Geoffroy  Saint-Hilaire  ont  placé  le 
chimpanzé  avant  le  gorille  ;  le  professeur  Owen  admet  au  contraire 
la  série  descendante  :  gorille,  chimpanzé,  orang,  gibbon.  Dans  ces 
derniers  temps,  la  comparaison  de  l'homme  et  des  singes  supérieurs 
a  été  reprise ,  surtout  au  point  de  vue  de  l'anatomie  du  cerveau. 
M.  Owen  a  signalé  dans  cet  organe,  chez  l'homme,  des  particulari- 
tés qui,  suivant  lui,  font  défaut  chez  les  quadrumanes.  «  Le  cerveau 
de  l'homme,  disait-il  à  Oxford  en  1860  à  la  réunion  de  l'Association 
britannique ,  indique  un  progrès  plus  décisif  et  plus  marqué  que 
celui  qu'on  observe  en  passant  d'une  sous-classe  à  une  autre  avant 
d'arriver  à  lui.  Les  hémisphères  cérébraux  débordent  le  cervelet;  ce 
développement  est  particulier  à  l'homme;  il  en  est  de  même  pour  la 
poêterior  cornu  du  ventricule  latéral  et  pour  Yhippocampus  minor^ 
qui  caractérisent  le  lobe  postérieur  de  chaque  hémisphère  (1).  La 
substance  grise  superficielle  du  cerveau,  en  raison  du  nombre  et  de 
la  profondeur  des  circonvolutions,  atteint  son  maximum  d'étendue 
chez  l'homme.  Des  pouvoirs  mentaux  particuliers  sont  associés  à 
cette  forme  particulière  du.  cerveau,  et  par  l'estimation  que  j'en 
fais  je  suis  conduit  à  regarder  le  genre  homo  non  comme  le  simple 
représentant  d'un  ordre  distinct,  mais  comme  appartenant  à  une 
sous-classe  distincte  de  mammifères,  pour  lesquels  je  propose  le 
nom  de  archencephala.  » 

M.  Huxley  protesta  immédiatement  contre  ces  conclusions  et  dé- 
clara que  le  troisième  lobe  n'est  point  caractéristique  de  l'homme, 

(I)  Le  cerveau,  on  le  sait,  est  divisé  en  deux  moitiés  nommées  hémisphères  et  sépa- 
rées par  une  cloison  verticale.  A  la  face  inférieure  du  cerveau,  on  distingue  dans  cha* 
que  hémisphère  trois  lobes  séparés  entre  eux  par  des  sillons  et  désignés  sous  le  nom 
et  lobes  antérieur,  moyen  et  postérieur.  Le  csrvêiet  est  placé  sous  la  partie  postérieure 
eu  cerveau.  Quand  on  incise  le  cerveau ,  on  trouve  dans  Tintérienr  une  cavité ,  car  la 
matière  cérébrale  n*est  pas  assez  abondante  pour  remplir  toute  la  boite  crânienne. 
Cette  cavité  a  la  forme  d*une  Assure  à  peu  près  parallèle  à  la  ligne  de  séparation  des 
deux  hémisphères.  Elle  a  trois  branches  ou  cornes.  Tune  dirigée  en  avant,  l'autre  en 
arrière,  la  troisième  latéralement.  Chez  le  chien,  cette  cavité  n*a  que  deux  branches  ; 
la  branche  postérieure  manque.  Quant  à  Yhippocampus  minor,  c'est  une  petite  émi- 
qui  se  montre  dans  la  corne  postérieure  de  Thomme. 

XLV.  45 


Digitized  by 


Google 


226  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

mais  qu'on  le  trouve  chez  tous  les  quadrumanes  supérieurs ,  que 
chez  ces  animaux,  comme  dans  notre  espèce,  le  cerveau  déborde  le 
cervelet,  qu'ils  ont  enfin  une  corne  postérieure  dans  leurs  ventri- 
cules  latéraux,  ainsi  qu'un  petit  hippocampe.  A  la  suite  de  cette 
discussion  s'est  engagée  une  polémique  des  plus  vives  qui  est  loin 
d'être  encore  épuisée.  La  plupart  des  anatomistes  anglais  ont  pris 
parti  pour  M.  Huxley;  je  citerai  dans  le  nombre  M.  RoUeston,  pro- 
fesseur d'aaatomie  à  Oxford,  qui  a  eu  l'obligeance  de  me  monti-er, 
au  musée  de  l'université,  les  cerveaux  d'un  grand  nombre  de  singes; 
M.  Marshall,  qui  a  publié  une  belle  photographie  d'un  cerveau  de 
chimpanzé;  M.  Flower,  le  conservateur  du  musée  du  collège  royal  de 
chirurgie.  Ces  discussions,  qui  ont  eu  un  très  grand  retentissement 
et  où  l'on  a  quelquefois  apporté  une  ardeur  regrettable,  ont  mis  en 
relief  les  travaux  d'un  savant  français  trop  modeste,  M.  Gratiolet,  à 
qui  l'on  doit  de  bien  remarquables  études  sur  la  structure  du  cer- 
veau chez  les  mammifères.  En  comparant  toutes  les  descriptions 
aujourd'hui  connues,  on  peut  s'assurer  que  la  position  relative  du 
cerveau  et  du  cervelet  varie  légèrement  chez  les  quadrumanes  : 
tantôt  le  second  est  légèrement  découvert,  au  moins  sur  une  partie 
de  son  pourtour,  tantôt  il  est  à  peine  couvert,  tantôt  il  l'est  com- 
plètement, mais  jamais  la  saillie  n'est  aussi  proéminente  que  chez 
Thomme.  Poiu"  la  corne  postérieure,  rudimentaire  chez  quelques 
singes,  elle  se  développe  davantage  chez  les  singes  supérieurs,  sans 
former  cependant  un  enfoncement  aussi  marqué  que  chez  l'homme; 
enfin  le  petit  hippocampe  se  montre  aussi  plus  ou  moins  nettement 
chez  la  plupart  des  singes,  sans  être  toutefois  dessiné  tout  à  fait 
comme  dans  le  ventricule  humain. 

Il  est  permis  de  croire  qu'on  a  peut-être  attaché  trop  d'impor- 
tance à  ces  caractères,  d'autant  plus  qu'on  ne  sait  absolument  rien 
sur  le  rôle  fonctionnel  des  hippocampes  et  des  cornes.  La  science 
est  sans  doute  obligée  souvent  de  se  borner  à  constater  les  faits  sans 
prétendre  les  expliquer,  mais,  pour  différencier  les  cerveaux  humains 
et  simiens,  elle  peut  citer  des  caractères  d'une  interprétation  moins 
obscure.  M.  Gratiolet  a  fait  remarquer  que  le  cerveau  de  l'homme 
a  un  poids  exceptionnel,  une  hauteur  verticale  bien  supérieure  à 
celle  qu'on  mesure  chez  les  singes,  enfin  que  les  lobes  frontaux  ont 
dans  notre  espèce  une  richefese  de  plis  et  une  complication  qui  sont 
sans  doute  en  raqaport  avec  la  supériorité  de  notre  intelligence.  On 
peut  dire  aussi  que  le  corps  calleux  (1)  est  bien  plus  étendu  chez 
l'homme  que  chez  les  singes. 

(1)  Le  corps  calleux  est  une  lame  médullaire  qui  remplit  la  partie  inrérieure  de  la 
fissure  profonde  qui  divise  les  deux  hémisphères  du  cerveau. 


Digitized  by 


Google 


L  HOMME   PRIMITIF.  227 

C'est  également  M.  Gratiolet  qui  a  reconnu  que,  même  pendant 
l'état  fœtal,  le  cerveau  des  hommes  ne  ressemble  jamais  complète- 
ment à  celui  des  singes.  Les  plis  ou  circonvolutions  pendant  cette 
phase  obscure  de  la  vie  n'apparaissent  pas  chez  les  uns  et  les  autres 
dans  un  ordre  identique  ;  l'encéphale  humain  diffère  à  toutes  les 
époques  de  celui  des  mammifères  adultes,  aussi  bien  que  de  celui 
des  mammifères  en  voie  de  développement.  On  en  peut  bien  juger, 
grâce  aux  beaux  dessins  de  l'atlas  qui  accompagne  le  deuxième  vo- 
lume de  YAnaiomie  comparée  du  système  nerveux^  par  MM.  Lauret 
et  Gratiolet,  ouvrage  qui  restera  comme  un  des  plus  beaux  monu- 
mens  de  la  science  moderne.  On  y  peut  voir,  et  les  yeux  dans  cette 
circonstance  donnent  des  phénomènes  une  idée  bien  plus  saisissante 
que  d'arides  descriptions,  que  les  nains  eux-mêmes,  ces  microcé- 
phales humains,  demeurent  toujours  des  hommes,  et  ne  sont  jamais 
des  singes.  Le  simple  fait  que  les  simiens  les  plus  gigantesques 
n'ont  jamais  un  cerveau  plus  grand  que  les  enfans  nouveau-nés  est 
assez  éloquent;  mais  Tanatomie  relève  bien  d'autres  différences. 
Toutes  les  nuances  qu'elle  signale  méritent  assurément  d'être  no- 
tées :  les  moindres  détails  ont  de  la  valeur  quand  il  s'agit  de  l'organe 
qui  est  l'instrument  de  toutes  les  opérations  psychiques;  nusquam 
magis  quam  in  minimis  tota  est  natura.  La  véritable  échelle  nous 
manque  pour  mesurer  les  degrés  de  l'organisation  :  aussi  n'est-ce 
qu'avec  réserve  qu'on  peut  accepter  les  déclarations  de  M.  Huxley 
quand  il  affirme  que  T homme  diffère  moins  du  chimpanzé  et  de 
l'orang  que  ces  animaux  eux-mêmes  diffèrent  des  autres  singes. 
Qu'il  s'agisse  d'un  caractère  anatomique  ou  d'un  autre,  de  l'ostéo- 
logîe  du  pied  ou  de  la  structure  cérébrale,  c'est  toujours  à  cette 
conclusion  que  l'on  est  poussé  par  JI.  Huxley.  Toutefois,  s'il  place 
l'homme  et  les  singes  au  même  niveau  anatomique,  il  les  sépare 
par  l'abîme  du  raisonnement.  Il  ne  faut  point,  suivant  lui,  rendre 
la  pensée  entièrement  dépendante  des  phénomènes  de  l'organisa- 
tion :  le  cerveau  d'un  sourd-muet,  d'un  idiot  peut  ressembler  à 
celui  d'un  homme  de  génie;  mais  l'un  est  comme  une  montre  dont 
le  grand  ressort  est  cassé,  l'autre  est  une  montre  en  marche.  Les 
deux  montres  sont  semblables;  mais  un  cheveu  dans  une  roue,  un 
grain  de  rouille  sur  un  pignon,  une  dent  déformée,  quelque  chose 
de  si  imperceptible  que  l'œil  de  l'horloger  a  peine  à  le  découvrir, 
arrêtera  dans  l'une  tout  mouvement.  «  Croyant  avec  Guvier,  écrit 
M.  Huxley,  que  la  possession  du  langage  articulé  est  le  grand  trait 
distinctif  de  l'homme ,  je  trouve  très  facile  à  comprendre  qu'une 
différence  de  structure  à  peine  discernable  ait  pu  être  la  cause  pre- 
mière de  la  divergence  incommensurable  et  pratiquement  infinie  des 
hommes  et  des  singes.  » 


Digitized  by 


Google 


228  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

M.  Gratiolet  est  aussi  d'avis  que  la  faculté  du  langage  constitue 
le  caractère  spécifique  de  l'intelligence  humaine.  Les  hommes  à 
petit  cerveau  parlent;  aucun  singe  n'a  jamais  parlé.  M.  Gratiolet 
attache  une  bien  plus  grande  importance  que  M.  Huxley  aux  détails 
anatomiques  qui  distinguent  les  encéphdes  humains  et  simiens» 
puisqu'il  range  l'homme,  avec  M.  Serres  et  M.  Isidore-Geoffroy  Saint- 
Hilaire,  dans  un  règne  à  part;  mais  il  ne  croit  pouvoir  mieux  carac- 
tériser ce  règne  qu'en  lui  donnant  le  nom  de  règne  du  verbe.  Par 
des  exemples  fort  ingénieux ,  il  montre  comment  la  Csiculté  du  lan- 
gage est  indispensable  au  développement  de  la  pensée.  «  Cette  fa- 
culté, écrit-il,  en  délivrant  l'intelligence  de  l'esclavage  des  sens,  est 
la  condition  première  de  toutes  les  idées  morales.  L'idée  du  nombre 
elle-même  n'existe  que  par  elle.  Tout  nombre  comprend  en  effet 
l'idée  abstraite  d'unité,  et  peut  être  représenté  par  M  +  1,  M  étant 
le  signe  d'une  collection  définie  d'unités.  Or  une  pareille  idée  ne 
peut  venir  des  sens,  l'expérience  démontrant  que  la  plus  grande 
valeur  de  M,  appréciable  dans  une  sensation  immédiate,  est  de  deux 
ou  trois  tout  au  plus.  »  Bien  des  expériences  peuvent  servir  à  con- 
firmer cette  assertion  pour  ce  qui  regarde  les  animaux  :  les  enfans, 
on  le  sait,  n'apprennent  à  compter  qu'en  apprenant  à  parler.  Pour 
l'homme  adulte,  trois  objets  frappent  autrement  ses  yeux  que  deux; 
mais  ses  sens  ne  lui  font  pas  distinguer  dans  un  panier  dix-neuf 
œufs  par  exemple  de  vingt.  Le  nombre  n'est  ni  dans  les  sens  ni  dans 
l'imagination;  l'idée  que  nous  en  possédons  suppose  un  langage 
formel. 

Une  analyse  subtile  retrouverait  peut-être  dans  la  faculté  du  lan- 
gage la  force  qui  nous  permet  de  nous  élever  à  beaucoup  d'autres 
notions  fondamentales  qui  servent  en  quelque  sorte  dé  base  à  tout 
l'édifice  de  l'intelligence  humaine.  On  pourrait  dire  en  ce  cas  que 
cette  faculté  organise  la  pensée,  de  même  que  la  force  vitale  orga- 
nise la  matière  inerte.  L'origine  du  langage,  serait-ce  donc  le  phé- 
nomène qui  a  fait  passer  notre  espèce  de  l'animalité  proprement 
dite  à  l'humanité?  Le  langage  inarticulé  des  brutes  a-t-il  pu  se 
transformer  en  langage  articulé  par  suite  du  développement  graduel 
d'un  organe?  La  philosophie  des  langues,  la  syntaxe  seraient-elles 
virtuellement  enfermées  déjà  dans  ces  sons  qui  n'expriment  que  les 
monotones  appels  de  la  joie,  de  la  souffrance,  de  la  terreur?  Y  au- 
rait-il chez  les  animaux  supérieurs  tout  un  mécanisme  préparé  ea 
quelque  sorte  pour  le  raisonnement,  mais  tenu  encore  immobile  par 
quelque  frein  matériel?  Les  philologues  s'accordent  généralement  à 
reconnaître  que  les  langues  ont  été  créées  de  toutes  pièces,  qu'elles 
ont  été  des  œuvres  spontanées,  complètes,  sorties  de  la  pensée  hu- 
maine aussi  naturellement  que  la  fleur  sort,  de  l'arbre.  M.  Renan  a 


Digitized  by 


Google 


l'homme  primitif.  229 

développé  cette  thèse  dans  son  livre  sur  YOrigine  du  Langage  avec 
cette  hauteur  de  vues  qui  caractérise  tous  ses  écrits.  Il  est  singulier 
de  voir,  par  des  chemins  si  dilFérens,  la  philologie  et  l'anatomie  ar- 
river à  des  points  presque  voisins.  La  première  ne  connaît  l'homme 
que  lorsqu'à  a  inventé  le  langage,  la  seconde  nous  donne  à  penser 
que  l'homme  n'a  cessé  d'être  un  singe  que  le  jour  où  il  a  parlé.  Ce 
n'est  là  qu'une  hypothèse;  ce  qui  paraît  certain  à  M.  Huxley,  c'est 
que  les  différences  de  stmcture  qui  nous  distinguent  des  brutes  sont 
moins  profondes  que  celles  qui  séparent  les  brutes  les  unes  des 
autres,  et  que  toute  théorie  admise  pour  expliquer  l'apparition  ou 
la  transformation  des  espèces  animales  doit  nécessairement  s'appli- 
quer à  l'homme.  Parmi  ces  théories,  celle  qui  lui  semble  la  plus 
adaptée  à  l'état  actuel  de  la  science  est  celle  de  M.  Charles  Darwin. 
Hommes  et  singes  actuels  descendent  donc,  suivant  lui,  par  une 
filiation  directe,  des  singes  fossiles  que  retrouve  la  paléontologie. 

c  Mais  quoi  l  écrit-il.  De  tous  côtés  j'entends  ce  cri  :  Kous  sommes  des 
hommes  et  des  femmes,  et  non  des  singes  perfectionnés,  à  jambes  un  peu 
plus  longues,  avec  un  pied  plus  compacte  et  un  cerveau  plus  grand  que 
vos  gorilles  brutaux  et  vos  chimpanzés.  La  faculté  d'apprendre,  la  con- 
science du  bien  et  du  mal,  la  tendresse  des  affections  humaines,  nous  élè- 
vent au-dessus  de  toute  véritable  alliance  avec  les  brutes,  quelque  étroites 
que  soient  les  ressemblances  qui  semblent  nous  en  rapprocher. 

«  K  cela,  je  puis  seulement  répondre  que  Texclamation  serait  plus  juste 
et  aurait  toute  mon  approbation,  si  elle  s'adressait  à  d'autres.  Ce  n'est  pas 
moi  qui  cherche  à  fixer  la  dignité  de  l'homme  sur  son  grand  orteil,  ou  qui 
insinue  que  nous  sommes  perdus  si  nous  n'avons  pas  ^ hippocampus  minor. 
Au  contraire,  j'ai  fait  de  mon  mieux  pour  dissiper  ces  vanités.  J'ai  cherché 
à  prouver  qu'aucune  ligne  de  démarcation  absolue,  plus  profonde  que  celle 
qui  sépare  les  animaux  qui  nous  succèdent  immédiatement  sur  l'échelle 
hiérarchique,  ne  peut  être  tracée  entre  le  monde  animal  et  nous-mêmes 
au  point  de  vue  de  l'organisation,  et  je  puis  ajouter,  comme  l'expression  de 
ma  croyance,  que  toute  tentative  faite  pour  tracer  une  démarcation  psy- 
chique est  également  futile,  et  que  déjà  les  plus  hautes  facultés  d'intelli- 
gence et  de  sentiment  commencent  à  germer  dans  les  formes  les  plus 
humbles  de  la  vie. 

c  Mais  la  croyance  à  l'unité  d'origine  de  l'homme  et  des  brutes  implique^ 
t-eUe  nécessairement  la  brutalité  et  la  dégradation  de  l'homme?  Un  enfant 
intelligent  ne  pourrait -il  confondre  par  des  argumens  tangibles  les  rhé- 
toriciens  étroits  qui  prétendent  nous  imposer  cette  conclusion?  Serait-il 
vrai  que  le  poète,  le  philosophe,  l'artiste  dont  le  génie  glorifie  son  âge,  est 
dégradé  par  la  probabilité  historique,  sinon  par  la  certitude,  qu'il  est  le 
descendant  direct  de  quelque  sauvage  nu  et  bestial,  qui  par  l'intelligence 
pouvait  dépasser  un  peu  le  renard  et  se  rendre  un  peu  plus  redoutable  que 
le  tigre?  Ou  faut-il  qu'il  aboie  et  se  mette  à  quatre  pattes  parce  qu'il  a  été 
primitivement  un  œuf  qu'aucune  méthode  d'analyse  ne  pourrait  distin- 


Digitized  by 


Google 


230  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

guer  de  Tœuf  d'Un  chien?  Le  philanthrope,  le  saint  doivent-ils  renoncer  à 
mener  une  noble  vie  parce  que  Tétude  la  plus  superficielle  de  la  nature  hu- 
maine y  révèle,  dans  ses  profondeurs,  les  passions  égoïstes  et  les  féroces 
appétits  du  dernier  quadrupède?  L*amour  maternel  est-il  vil  parce  qu'une 
poule  en  fait  preuve,  la  fidélité  parce  que  le  chien  la  possède? 

«  Le  bon  sens  de  la  masse  de  Thumanité  répondra  à  ces  questions  sans^ 
un  moment  d'hésitation.  Les  penseurs,  une  fois  arrachés  aux  influences  du 
préjugé  et  de  la  tradition,  verront  dans  la  bassesse  de  notre  origine  la 
meilleure  preuve  de  la  splendeur  de  nos  capacités,  et  nos  progrès  dans  le 
passé  nous  garantiront  ceux  d'un  plus  noble  avenir.  » 

Le  ton  véhément  de  cette  défense  montre  jusqu'à  quel  point 
M.  Huxley  a  la  conscience  que  son  livre  soulève  par  beaucoup  de 
côtés  les  instinctives  protestations  de  Tesprit.  On  nous  fait  toucher 
du  doigt  les  analogies  de  structui*e  entre  l'homme  et  les  brutes; 
mais  ce  je  ne  sais  quoi  dont  on  parle,  et  qui,  en  dépit  de  tant  de 
ressemblances,  doit  expliquer  le  contraste  entre  l'intelligence  et 
l'instinct,  entre  la  liberté  et  l'obéissance  à  des  lois  permanentes,  on 
ne  peut  nous  le  montrer;  on  en  parle  avec  révérence,  sans  pouvoir 
en  déterminer  ni  l'origine,  ni  la  nature,  ni  l'action.  Il  n'est  donc 
pas  surprenant  que  certains  naturalistes,  au  lieu  de  se  confier  à  des 
forces  inconnues,  essaient  de  retrouver  dans  notre  organisation 
même  les  marques  de  notre  noblesse.  Peut-être,  comme  le  dit 
M.  Huxley,  se  montrent-ils  en  cela  moins  spiritualistes  que  leurs 
adversaires;  mais  leur  spiritualisme  est  en  quelque  sorte  plus  tan- 
gible, par  cela  même  qu'il  se  tient  plus  rapproché  de  la  nature  hu- 
maine et  parle  un  langage  que  nous  sommes  plus  aptes  à  com- 
prendre. 11  est  un  autre  spiritualisme  qui  embrasse  l'ensemble  des 
choses  créées,  qui  ne  voit  dans  les  métamorphoses  de  la  nature  in- 
organique et  de  la  nature  organisée  que  les  développemens  d'une 
grande  pensée,  les  actes  successifs  d'une  môme  volonté.  Du  fond  de 
rinfini,  du  haut  de  l'absolu,  il  contemple  le  monde  avec  un  senti- 
ment d'admiration  profonde  et  s'incline  avec  révérence  devant  le 
plus  obscur  de  ses  phénomènes.  Il  cherche  en  toute  chose  éphémère 
l'étemel,  dans  toute  chose  éternelle  le  changement.  Il  tient  la  pen- 
sée balancée,  comme  dans  une  mutation  perpétuelle,  entre  deux 
abîmes.  L'espèce  humaine  a  eu,  personne  n'en  doute,  une  origine 
matérielle  :  elle  est  sortie  par  des  évolutions  plus  ou  moins  longues 
du  sein  même  de  la  nature,  comme  chaque  jour  encore  les  em- 
bryons sortent  des  œufs.  Notre  race  a  de  plus  une  origine  divine, 
car  les  idées  dont  elle  est  la. représentation  et  le  dépositaire  font 
partie  de  l'intelligence  universelle.  Il  n'est  aucune  partie  de  la  créa- 
tion où  cette  intelligence  n'éclate;  seulement  la  langue  de  la  nature 
n'est  pas  toujours  compréhensible  :  certains  êtres  ne  nous  appa- 


Digitized  by 


Google 


L*HOMME   PRIMITIF.  231 

raîssent  que  comme  les  ébauches  informes  d'un  artiste  infatigable, 
d'une  fantaisie  aussi  désordonnée  que  puissante.  Les  animaux  dont 
les  mœurs,  les  attitudes,  le  visage,  nous  obligent  à  un  retour  in- 
stinctif sur  nous-mêmes  nous  causent  plus  qu'un  involontaire  dé- 
goût :  leur  aspect  soulève  au  plus  profond  de  notre  être  je  ne  sais 
quelle  étrange  inquiétude.  Nous  voudrions  effacer  dans  le  riant  ta- 
bleau du  monde  ces  images  déformées,  ces  fantômes  avilis  de  la 
personne  humaine  ;  mais  notre  puissance  expire  devant  cette  force 
silencieuse,  impénétrable,  qui  emporte  dans  son  mouvement  toutes 
les  choses  créées,  et  notre  raison  trouve  partout  des  énigmes,  en 
elle-même  et  hors  d'elle-même,  dans  les  abstractions  où  elle  se 
complaît  comme  dans  le  balancement  des  mondes  ou  le  ricanement 
diabolique  d'un  singe. 

Une  chose  toutefois  doit  nous  consoler  et  nous  raffermir  :  les 
énigmes  mêmes  que  se  pose  l'intelligence  témoignent  de  sa  gran- 
deur, car  n'est-il  pas  vrai  de  dire  que  celui-là  sait  le  plus  qui  se 
fait  à  lui-même  le  plus  de  questions?  A  quelques-uns  l'étude  des 
rapports  entre  l'homme  et  les  bêtes  pourra  sembler  un  danger,  un 
signe  de  décadence,  une  sorte  d'abdication  morale.  Ces  craintes, 
justifiées  peut-être  en  un  certain  jour  ou  dans  un  certain  lieu,  n'ar- 
rêtent pas  celui  qui  se  place  à  la  hauteur  d'une  philosophie  indé- 
pendante des  systèmes  et  des  écoles.  Quelle  que  soit  l'origine  de 
l'homme,  il  a  depuis  des  siècles  une  histoire  qui  n'emprunte  rien 
au  règne  animal  :  il  a  élevé  civilisation  sur  civilisation  et  rempli  le 
monde  des  monumens  de  son  ambition  et  de  son  génie;  il  est  le  seul 
acteur  d'un  drame  où  les  autres  êtres  n'apparaissent  que  comme 
des  accessoires.  Puis,  si,  laissant  derrière  lui  le  inonde  visible,  il 
entre  dans  la  sphère  idéale  de  la  pensée ,  nul  ne  peut  l'y  suivre, 
et  il  s'élance  tout  seul  dans  ces  régions  qui  lui  ont  été  réservées. 
Qui  ne  connaît  ce  tableau  admirable  où  Michel-Ange  a  représenté 
la  création  de  la  femme?  On  pourrait  y  voir  comme  une  image 
symbolique  de  la  création  de  l'âme.  Étendu  sur  un  sol  nu  et  dé- 
chiré, Adam  est  plongé  dans  un  sommeil  léthargique  et  sans  rêves; 
sa  tête  sombre  et  pendante ,  ses  mains  languissantes  sont  presque 
celles  d'un  cadavre;  cependant  Eve,  souriante,  étonnée,  s'élève 
derrière  lui  par  un  mouvement  plein  de  force  et  de  grâce ,  et  tend 
ses  mains  suppliantes  vers  l'austère  Créateur.  Ainsi  de  la  matière 
inerte  livrée  aux  vulgaires  combinaisons  des  affinités  chimiques  sort 
une  flamme  que  rien  ne  peut  étouffer  ni  ternir,  et  qui,  vivifiant  la 
pensée  humaine,  s'élève  avec  elle  jusqu'au  foyer  divin  dont  la  splen- 
deur illumine  le  monde. 

Auguste  Laugel. 


Digitized  by 


Google 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE    * 


30  aTTil  1863. 


Les  amis  de  la  liberté,  telle  a  été  notre  opinion  dès  le  début,  ne  peuvent 
pas  se  présenter  aux  élections  avec  cette  émotion  radieuse  que  donne  seule 
la  possession  de  la  liberté  elle-même;  ils  ne  peuvent  y  apporter  cet  en- 
train et  cette  bonne  humeur  confiante  quMnspire  la  lutte  à  chances  égales, 
le  fair  trial,  comme  disent  nos  voisins  :  leurs  candidats  ajouteraient  le  ri- 
dicule de  la  duperie  à  Tennui  de  la  défaite,  s'ils  allaient  proposer  spontané- 
ment le  combat  à  l'adversaire;  les  empressemens,  les  combinaisons  actives, 
les  désirs  qui  trahissent  l'impatience,  ne  conviennent  ni  à  leur  dignité  per- 
sonnelle ni  à  l'intérêt  de  leur  cause.  Une  réserve  triste  et  tant  soit  peu  dé- 
daigneuse leur  sied  mieux.  Il  ne  faut  point  confondre  cette  attitude  avec 
le  découragement  et  l'abstention.  La  constance  des  opinions  et  la  fer- 
meté des  espérances  n'ont  pas  besoin  de  se  manifester  par  l'inquiétude  des 
actes;  on  sert  mieux  ses  idées  quelquefois  par  une  patience  fière  que  par 
des  efforts  intempestifs.  Nous  devons  voir  sans  doute  avec  bonheur  les 
moindres  symptômes  de  réveil  politique  au  sein  du  peuple  électeur  :  ceux 
qui  sont  en  position  d'appeler  sur  eux  l'attention  de  leurs  concitoyens 
doivent  se  tenir  à  la  disposition  de  tous  les  libéraux  qui  réclameront  leur 
candidature  comme  signe  de  ralliement;  mais  il  ne  saurait  leur  convenir, 
dans  les  conditions  d'organisation  du  système  électoral  actuel,  de  se  jeter 
pour  ainsi  dire  à  la  tête  du  pays.  C'est  au  pays  lui-même  de  réagir  contre 
ces  conditions  quand  il  les  jugera  incompatibles  avec  ses  intérêts  et  avec 
ses  droits. 

Certes,  dans  tous  les  corps  électoraux  qui  apercevront  cette  incompati- 
bilité, il  faudra  seconder  avec  vigueur  l'élan  de  Taspiration  libérale;  mais 
à  quoi  bon  se  dissimuler  l'état  réel  des  choses?  à  quoi  bon  même  le  mas- 
quer à  l'opinion  par  de  maladroites  manœuvres?  Si  à  la  vérité  nous  possé- 
dons une  constitution  perfectible  et  où  la  liberté  pourrait  prendre  place. 


Digitized  by 


Google 


BEVUE.   —  CHRONIQUE.  233 

nous  assistons  pourtant  à  révolution  d'un  système  de  gouvernement  qui 
est  investi  d'une  force  administrative  presque  irrésistible,  et  qui  ne  doit 
encore  à  la  liberté  aucun  élément  de  cette  force.  S'il  est  incontestable  que 
le  suffrage  universel  dans  son  entier  développement  est  inséparable  des 
libertés  politiques  les  plus  larges,  si  la  logique  exige  impérieusement  que 
le  suffrage  universel  s'exerce  dans  la  plénitude  de  la  liberté  de  la  presse, 
de  la  liberté  de  réunion,  de  la  liberté  électorale,  il  n'est  pas  moins  évident 
que  le  gouvernement,  tout  en  prenant  sa  base  dans  le  suffrage  universel,  a 
non-seulement  la  prétention,  mais  le  pouvoir  de  diriger  administrativement 
ce  suffrage.  Cette  contradiction  entre  le  principe  constitutionnel  et  le  fait 
administratif  est  trop  violente  pour  devoir  être  durable.  Le  temps  finira 
par  la  faire  éclater.  Elle  disparaîtra  un  jour  devant  une  réaction  inévitable 
de  l'esprit  public.  Ce  jour  peut  être  avancé  quelque  peu  sans  doute  par  la 
constance  des  controverses  même  dans  les  étroites  limites  où  la  presse  est 
renfermée,  il  peut  être  avancé  aussi  par  la  discussion  au  sein  du  corps 
législatif;  mais  il  ne  faut  point  se  faire  d'illusion  :  les  polémiques  de  la 
presse,  l'action  même  exercée  au  sein  du  corps  législatif  ne  peuvent  guère 
avoir  que  la  vertu  d'une  protestation  morale  qui  ne  laisse  point  oublier  et 
périmer  le  droit.  Le  système  actuel  est  trop  fortement  combiné  pour  pou- 
▼oir  être  arrêté  dans  sa  marche  par  quelques  élections  d'opposition  :  il 
poursuivra  son  évolution  jusqu'au  bout;  les  difficultés  qu'il  se  suscitera  à 
loi-même  et  la  pression  des  événemens  pourront  seules  produire  le  mou- 
vement d'esprit  public  qui  nous  ramènera  vers  la  liberté.  Nous  n'en  sommes 
point  là  encore,  et  si  l'attitude  de  réserve  et  de  froideur  que  nous  avons 
prise  à  l'égard  de  la  question  électorale  avait  besoin  d'apologie,  nous  n'au- 
rions qu'à  rappeler  quelques-uns  des  faits  qui  se  sont  passés  depuis  quinze 
jours. 

Les  derniers  actes  du  gouvernement,  les  dernières  paroles  de  ses  ora- 
teurs au  corps  législatif  prouvent  qu'il  est  décidé  à  empêcher  autant  que 
possible  les  hommes  de  l'opposition  de  faire  au  corps  électoral  cette  sorte 
d'avances  qui  est  l'accompagnement  obligé  de  toute  candidature  avouée. 
Qu'on  y  prenne  garde  :  le  serment  préalable  est  imposé  aux  candidats  par 
la  législation  actuelle;  par  conséquent,  à  moins  d'être  invité  par  une  dé- 
marche  positive  des  électeurs  à  se  mettre  sur  les  rangs  et  à  se  plier  aux 
conditions  de  la  candidature ,  tout  candidat  est  forcé  de  se  présenter  lui- 
même.  Cet  acte  d'initiative  qui  consiste  à  se  proposer  soi-même  au  choix 
de  ses  compatriotes  ne  convient  pas  à  la  dignité  de  toutes  les  positions  : 
c'est  déjà  une  entrave  sérieuse  apportée  à  la  liberté  électorale  qu'une 
telle  condition  préalable  lui  soit  Imposée;  mais  passons.  Le  serment  est 
exigé;  supposons  que  l'on  soit  décidé  à  le  prêter.  On  admet  généraleipent 
que  la  question  du  serment  est  une  affaire  d'appréciation  individuelle,  ou 
suppose  par  conséquent  que  le  serment  est  un  acte  susceptible  d'interpré- 
tations diverses.  On  doit  admettre  alors  qu'il  soit  permis  aux  candidats  de 


Digitized  by 


Google 


23&  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

faire  connattre  au  public  le  sens  quMls  attachent  au  serment.  La  question 
n'est  pas  simple  en  effet  :  le  serment  actuel  est  à  deux  branches,  il  s'adresse 
à  la  constitution  d'abord,  à  la  personne  du  prince  ensuite.  Il  y  a  donc  à  dé- 
finir le  sens  du  serment  en  tant  qu'il  est  prêté  à  la  constitutH)n,  et  en  tant 
qu'il  est  prêté  à  la  personne  de  l'empereur.  Nous  conseillons  à  ceux  qui  ne 
se  douteraient  point  de  l'importance  et  de  la  délicatesse  de  cette  question  de 
lire  la  brochure  que  M.  Proudhon  vient  de  publier  sous  ce  titre  :  les  Démo- 
craies  assermentés  et  les  Réfractaires.  Nous  ne  suivons  point  M.  Proudhon 
dans  toutes  ses  conclusions;  mais  nous  n'hésitons  pas  à  dire  que  cet  écrit 
est  la  production  la  moins  paradoxale  et  la  plus  substantielle  de  ce  dialecti- 
cien à  outrance.  M.  Proudhon  y  analyse  le  suffrage  universel,  base  de  notre 
droit  public,  avec  une  exactitude  et  une  précision  remarquables;  il  nous 
paraît  irréfutable  quand  il  établit  les  formes,  les  conditions  et  les  garanties 
du  suffrage  universel.  M.  Proudhon,  ne  trouvant  point  dans  la  pratique  ac- 
tuelle les  formes,  les  conditions  et  les  garanties  du  suffrage  universel,  veut 
persuader  au  parti  démocratique  que  ses  principes  lui  prescrivent  Tabs- 
tention  dans  les  élections  prochaines.  Le  serment  lui  paratt  incompatible 
avec  l'esprit  même  de  la  constitution.  «  Si  l'empereur,  dit-il ,  est  respon- 
sable comme  l'était  avant  et  après  le  2  décembre  le  président  de  la  répu- 
blique, la  formalité  du  serment  imposée  aux  députés  demeure  sans  efTet, 
puisque  les  députés  ont  pour  mandat  de  contrôler  au  nom  du  peuple  les 
actes  du  gouvernement,  et  qu'à  cet  effet  ils  ont  la  faculté  de  refuser  Tîm- 
pôt,  ce  qui  suppose  que  lesdits  contrôleurs  sont  indépendans  du  prince, 
non  inféodés  par  serment  à  sa  prorogative.  Si  au  contraire  on  soutient  que 
ce  serment  est  valide,  alors  c'est  la  responsabilité  impériale  qui  devient 
nulle,  aussi  bien  devant  les  électeurs  que  devant  les  députés.  »  Nous  ne 
disons  pas  que  M.  Proudhon  ait  raison  de  recommander  l'abstention;  nous 
signalons  son  opinion  sur  le  serment  sans  en  prendre  la  responsabilité.  Nous 
disons  seulement  que  la  question  du  serment,  la  première  que  l'on  rencontre 
dans  cette  campagne  électorale,  devrait  pouvoir  être  élucidée  et  définie  par 
une  discussion  contradictoire.  Le  lieu  où  cette  discussion  devrait  s'engager 
est  naturellement  la  presse  quotidienne;  mais  cette  question  vient  d'être 
retirée  du  domaine  de  la  presse  par  Mf.  le  ministre  de  l'intérieur.  Un  journal 
influent,  dans  un  article  remarquable  consacré  aux  prochaines  élections, 
avait  effleuré  la  question  du  serment  :  il  avait  indiqué  en  passant  une  des 
significations  qui  peuvent,  suivant  lui,  s'y  attacher,  et  cela  dans  un  langage 
plein  de  respect  pour  la  légalité  actuelle,  sans  viser  d'ailleurs  à  donner  une 
interprétation  dogmatique  de  cette  prescription  constitutionnelle.  Ses  in- 
tentions de  prudence  et  son  parti-pris  d'être  orthodoxe  ne  lui  ont  servi  de 
rien.  Il  a  reçu  du'ministre  de  l'intérieur  un  avertissement  où  est  fixée  l'in- 
terprétation officielle  du  serment.  Voilà  désormais  une  question  interdite  à 
la  presse.  Voilà  en  outre  un  journal  privé  de  la  liberté  de  ses  mouvemens 
et  de  son  efficacité  par  une  sévérité  administrative.  II  vaut  bien  la  peine 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  235 

de  fftire  sortir  ses  canons  pour  la  bataille  quand  on  a  d'avance  la  certitude 
qu'ils  seront  encloués  avant  même  qu'on  ait  combattu!  Supposez  que  d'ici 
aux  prochaines  élections  chaque  journal  d'opposition  ait  reçu  deux  aver- 
tissemens,  et  nous  demandons  à  quoi  pourra  servir  la  presse  dans  la  lutte 
électorale!  Nous  allons  plus  loin  :  quand  même  on  serait  sûr  qu'un  avertis^ 
semeot  par  journal  d'opposition  nous  rapporterait  l'élection  d'un  député 
libéral,  nous  demanderons  si  l'on  croit  sérieusement  qu'une  pareille  com- 
pensation fût  un  gain  pour  la  cause  de  la  liberté! 

VoUà  qui  est  donc  entendu  :  on  ne  pourra  pas  parler  dans  la  presse, 
c^est-à-dlre  qu'on  ne  pourra  pas  parler  du  tout,  de  la  question  que  l'on 
rencontre  au  prodrome  des  élections,  le  serment.  L'essence  du  suffrage 
universel  est  d'être  une  manifestation  collective  d'opinions.  Les  opinions 
dans  la  lutte  électorale  ont  donc  besoin  de  se  rallier  sous  des  dénomina- 
tions collectives.  On  commençait  à  désigner  les  candidats  de  l'opposition 
aous  le  nom  général  de  candidats  indépendans.  Cette  dénomination  est  dé- 
sormais interdite,  le  Moniteur  nous  en  a  prévenus.  C'est  la  situation  géné- 
rale des  partis  qui  leur  donne  ordinairement  les  noms  qu'ils  portent.  Il  y 
aura  chez  nous  dans  les  élections  deux  positions  bien  différentes  et  fort 
nettement  tranchées  pour  les  candidats.  Les  uns  se  présenteront  sous  le 
fwtronage  non-seulement  avoué,  mais  actif,  de  l'administration;  les  autres 
ne  craindront  pas  d'entrer  en  lutte  avec  l'administration,  et  feront  appel 
uniquement  à  la  liberté  des  électeurs.  Comment  qualifier  ces  deux  situa- 
tions? Évidemment  la  situation  de  ceux  qui  non-seulement  ne  sollicitent 
pas  ie  patronage  de  l'administration,  mais  sont  résolus  à  la  combattre,  est 
une  situation  d'indépendance  vis-à-vis  de  l'administration.  Les  candidats  au 
contraire  qui  recherchent  la  protection  administrative,  et  qui  en  profitent, 
sont-ils  à  l'égard  du  gouvernement  dans  la  même  situation  d'indépendance? 
La  réponse  à  cette  question,  ce  n'est  pas  nous  qui  la  ferons;  il  semble  que 
le  gouvernement  l'ait  déjà  faite  lui-même  par  la  politique  qu'il  suit  dans  les 
élections.  Des  députés  qui  sont  entrés  au  corps  législatif  grâce  à  la  recom- 
mandation administrative  se  voient  aujourd'hui  retirer  le  patronage  du 
goufemement.  Nous  avons  entendu,  dans  une  des  dernières  séances  du 
corps  législatif,  les  doléances  de  quelques-uns  de  ces  députés  infortunés, 
la  mélancolique  élégie  de  M.  de  Jouvenel ,  l'interpellation  belliqueuse  de 
M.  Lemercier,  le  spirituel  acte  de  contrition  de  M.  de  Pierre.  Tous  trois, 
comme  M.  de  Flavigny  et  d'autres  encore,  après  avoir  été  les  candidats  de 
ledrs  préfets  en  1857,  ils  auront  le  malheur  de  ne  l'être  plus  en  1863. 
Pourquoi  la  disgrâce  qui  les  atteint  épargne-t-elle  leurs  collègues?  Si  le 
goaTemement  retirait  sa  protection  à  des  députés  qui  ne  l'ont  jamais  con- 
trarié par  une  parole  ni  par  un  vote,  nous  serions  fort  en  peine  de  ré- 
pondre à  cette  question  ;  mais  notre  embarras  cesse  lorsque  nous  voyons 
que  la  faveur  du  pouvoir  est  conservée  à  ceux  qui  ne  se  sont  jamais  sépa- 
rés de  la  politique  du  gouvernement,  et  qu^elle  est  retirée  à  ceux  qui  ont 


Digitized  by 


Google 


236  RE7DE  DES   DEUX   MONDES. 

fait  quelquefois  à  Tégard  de  cette  politique  ce  qu'avant  la  note  du  Mom- 
leur  nous  n'eussions  pas  craint  d'appeler  acte  d'indépendance.  Au  surplus, 
que  le  parti  du  gouvernement  se  décerne  à  lui-même  les  noms  leis  plus  ma- 
gnifiques, l'opposition  ne  s'en  plaindra  pas  :  elle  ne  demande  qu'à  savoir 
comment  il  lui  sera  permis  de  se  désigner.  Sera-t-^lle  réduite,  comme 
Ulysse  dans  l'antre  de  Polyphème,  à  s'appeler  Personne?  Obligée  d'employer 
des  précautions  de  langage  dont  eût  rougi  la  France  de  Mirabeau,  elle  re- 
cevra volontiers  de  la  part  de  ses  adversaires  le  baptême  d'une  épithète, 
même  quand  cette  épithète  aurait  dans  leur  pensée  une  signification  bles- 
sante. Elle  est  au-dessus  des  puériles  taquineries  de  mots.  Elle  sait  que  tel 
nom  lancé  à  une  cause  par  ses  ennemis  comme  une  injure  est  souvent  de- 
venu pour  elle  un  cri  de  ralliement  et  de  victoire.  La  Hollande  a  eu  ses 
gueux,  la  France  a  eu  ses  sans-culottes.  Les  deux  grands  partis  anglais,  les 
whigs  et  les  tories,  ont  accepté  comme  leurs  noms  définitifs  et  historiques 
les  qualifications  méprisantes  qu'ils  s'envoyaient  l'un  à  l'autre  il  y  a  deux 
siècles. 

Ainsi  s'annoncent,  avant  même  que  la  lutte  électorale  soit  commencée, 
les  obstacles  que  doit  y  rencontrer  la  liberté  de  discussion.  M.  le  président 
du  conseil  d'état  a,  d'un  autre  côté,  franchement  déclaré  à  la  chambre 
que  le  gouvernement  suivrait  dans  les  élections  de  1863  la  politique  qui  lui 
a  si  bien  réussi  dans  les  élections  de  1852  et  de  1857.  L'influence  adminis- 
trative ne  s'imposera  donc  aucune  limite;  l'administration  mettra  au  ser- 
vice de  ses  candidats  tout  l'ascendant  de  son  autorité  et  tout  le  zèle  de 
ses  agens.  C'est  en  vain  que  la  plus  superficielle  étude  de  la  constitution 
démontre  qu'une  telle  politique  est  contraire  à  l'esprit  du  suffrage  univer- 
sel, et  que,  comme  le  dit  très  bien  M.  Proudhon,  le  grand  élu  ne  doit  pas 
être  le  grand  électeur.  La  théorie  de  la  constitution  de  1852  commence  à 
peine  à  être  étudiée  parmi  nous  ;  elle  est  encore  mal  connue  et  peu  com- 
prise. La  théorie  des  constitutions  n'entre  qu'à  de  rares  occasions  dans 
l'esprit  des  masses.  En  ces  circonstances,  nous  ne  voulons  point  suivre 
M.  Proudhon  dans  ses  extrémités  logiques,  et  prescrire  l'abstention  à  la 
démocratie  libérale  jusqu'à  ce  que  la  pratique  de  la  constitution  ait  été 
mise  d'accord  avec  son  esprit.  Nous  devons  saluer,  quelque  part  qu'il  se 
produise,  le  réveil  de  l'esprit  libéral,  et  nous  devons  aider  à  ses  manifesta- 
tions. L'abstention  de  M.  Proudhon  n'est  qu'une  protestation  négative,  et  il 
ne  faut  point  se  refuser  le  bénéfice  des  protestations  positives,  si  rares  ^  si 
partielles  qu'elles  puissent  être.  Le  devoir  de  l'opposition  est  sévère,  et  ne 
peut  même  pas  être  adouci  par  l'espoir  d'un  succès  important  et  prochain. 
Nous  ne  devons  pas  nous  lasser  de  constater  les  contradictions  qui  existent 
entre  l'esprit  et  la  pratique  de  la  constitution,  de  prendre  acte  des  mesures 
restrictives  adoptées  par  le  pouvoir  à  l'égard  de  la  liberté,  de  rappeler  au 
pays  que  lui  seul,  par  ime  initiative  soudaine  et  générale,  peut  mettre  fin 
à  ce  système  contradictoire  et  restrictif  le  jour  où  il  voudra  bien  en  sentir 


Digitized  by 


Google 


•  BEYUE.   —   CHBONIQUE.  287 

fet  en  comprendre  les  effets.  Nous  rappelions  récemment  de  fortes  exprès* 
siens  de  La  Bruyère  sur  la  versatilité  des  peuples.  La  Bruyère  disait  en- 
core :  «  Vous  pouvez  aujourd'hui  ôter  à  cette  ville  ses  franchises,  ses  droits» 
'ses  privilèges;  mais  demain  ne  songez  pas  même  à  réformer  ses  enseignes.» 
L*opposition  démocratique  et  libérale  ne  doit  ni  se  décourager  ni  se  lasser; 
mais  il  faut  bien  qu'elle  attende  avec  résignation  et  sérénité  le  jour  de  la 
réforme  des  enseignes. 

L^ardeur  qu'il  est  si  difficile  aujourd'hui  de  ranimer  parmi  nous  dans  les 
controverses  politiques  ne  semble  pas  près  de  s'éteindre  dans  la  polémique 
religieuse;  l'écrit  passionné  où  H.  l'évêque  d'Orléans  vient  de  dénoncer 
les  opinions  philosophiques  de  MM.  Littré,  Renan,  Taine  et  Maury  le  montre 
assez.  Il  est  regrettable  que  cette  explosion  de  polémique  ait  eu  lieu  à  l'oc- 
casion d'un  fort  mince  incident,  une  élection  académique.  Il  semblerait  que 
la  candidature  de  M.  Littré  à  l'Académie  française  ait  averti  M.  l'évêque 
d'Orléans  du  danger  qu'il  vient  de  signaler  avec  tant  d'énergie.  Malgré  l'al- 
lusion adressée  à  la  Revue  des  Deux  Mondes  par  l'éloquent  prélat,  nous 
sommes  fort  à  l'aise  pour  parler  de  cette  élection.  M.  Dupanloup  nous  re- 
proche des  collaborations  dont  la  Revue^  hospitalière  pour  tous  les  talens, 
est  justement  fière.  Il  méconnaît  l'esprit  de  liberté  et  d'impartialité  dont 
nous  faisons  profession,  et  dont  il  avait  un  vivant  exemple  dans  la  ren- 
contre même  des  candidatures  académiques  à  propos  desquelles  il  s'est 
tant  échaulTé.  M.  de  Camé  était  le  candidat  de  M.  l'évoque  d'Orléans,  et  M.  de 
Camé  est  un  des  rédacteurs  de  la  Revue.  Nous  regrettons  sans  doute  que 
M.  Littré  ne  soit  point  de  l'Académie  fi-ançaise;  mais  nous  n'avons  pu  voir 
sans  sympathie  et  sans  orgueil  ce  corps  illustre  s'ouvrir  à  un  de  nos  col- 
laborateurs les  plus  constans  et  les  plus  ingénieux,  qui  n'a  jamais  permis  à 
ses  convictions  religieuses  d'altérer  la  modération  de  son  caractère  et  le 
ferme  libéralisme  de  ses  doctrines  politiques. 

Sll  nous  était  permis  de  dire  en  passant  un  mot  du  fond  même  de  cette 
polémique,  nous  aurions  plus  d'une  observation  sérieuse  à  présenter  à 
M.  l'évêque  d'Orléans.  Nous  ne  sommes  ni  scandalisés  ni  surpris  de  la  cha- 
leur qu'un  évêque  catholique  apporte  dans  la  défense  de  sa  foi  contre  des 
idées  qui  lui  paraissent  erronées  et  dangereuses.  Nous  supposons  volontiers 
que  MM.  Littré,  Renan,  Taine  et  Maury,  esprits  dévoués  à  la  liberté  de  pen- 
ser, ne  sont  point  offensés  d'être  discutés  et  contredits,  et  ne  s'attendent 
point  à  recevoir  d'un  évêque  des  breveta  d'orthodoxie;  mais  la  méthode 
employée  contre  eux  par  M.  Dupanloup  est-elle  conforme  aux  règles  d'une 
controverse  équitable?  «  Ce  n'est  pas  une  réfutation  que  j'entreprends  ici, 
dit  l'évêque  d'Orléans,  mais  une  simple  exposition;  ce  n'est  pas  une  discus- 
sion, mais  une  réprobation.  »  Qu'est-ce  à  dire?  Vous  prenez  devant  le  public 
le  privilège  d'accuser  et  de  réprouver,  et  vous  rejetez  la  tâche  de  discuter 
et  de  prouver,  et  vous  croyez  pouvoir  observer  ainsi  la  justice  envers  vos 
adversaires!  Sans  entrer  dans  le  détail  des  questions,  nous  pouvons  signa- 


Digitized  by 


Google 


238  RETUE   DES  DEUX  MONDES. 

1er  rinjustice  générale  que  vous  commettez  à  leur  égard  :  tous  les  tradui- 
sez devant  un  public  ignorant,  qui  du  moins  ne  connaît  point  Fensemble 
de  leurs  travaux;  vous  exposez  à  ce  public  des  phrases  détachées,  des  lam- 
beaux d'idées  qui,  isolées  du  milieu  où  elles  se  sont  produites,  perdent 
leur  signification  réelle,  et  prennent  Taspect  d'assertions  arbitraires  et 
étranges;  vous  omettez  entièrement  les  méthodes  scientifique  ou* philoso- 
phique par  lesquelles  les  écrivains  que  vous  voudriez  combattre  sont  arri- 
vés aux  résultats  réprouvés  par  vous,  méthodes  qui  seraient  au  moins 
devant  un  public  prévenu  et  hostile  la  justification  de  la  bonne  foi  de 
ces  écrivains.  Notre  temps  ne  peut  accepter  de  tels  procédés,  même  de  la 
part  d'un  évêque.  La  sortie  de  M.  Dupanloup  contre  les  représentans  de 
réoole  critique  en  France  n'est  point  sans  analogie  avec  le  soulèvement 
qn^excita,  il  y  a  deux  ans,  dans  l'épiscopat  anglais,  la  publication  des 
Essays  and  Reviews.  Les  auteurs  de  ce  volume  appartenaient,  eux  aussi, 
à  l'école  critique  :  ils  étaient  loin  sans  doute  d'aller  jusqu'aux  hardiesses 
que  M.  Dupanloup  reproche  à  l'école  française;  ils  appliquaient  avec  me- 
sure la  critique  à  l'exégèse  des  livres  saints.  Membres  de  l'église,  profes- 
seurs des  universités,  ils  relevaient  directement  de  l'autorité  épiscopale, 
et  cette  autorité  ne  leur  a  point  épargné  ses  sévérités.  Cependant  on  ne 
s'est  pas  contenté  de  les  condamner,  on  les  a  du  moins  discutés.  Une  foule 
de  réfutations  méthodiques  ont  été  publiées  contre  leur  ouvrage.  Un  des 
membres  les  plus  éminens  et  les  plus  éloquens  de  l'épiscopat  anglais,  l'évo- 
que d'Oxford,  n'a  pas  craint  de  se  mesurer  lui-même  avec  les  auteurs  des 
Essays  and  Reviews.  Nous  n'eussions  eu  rien  à  dire,  si  M.  Dupanloup  eût 
suivi  cet  exemple,  qui  demeure  pour  lui  un  enseignement.  La  discussion 
ainsi  entamée  n'eût  sans  doute  point  amolli  la  vigueur  de  M.  Dupanloup; 
mais  elle  l'eût  rendu  plus  juste.  Quand  on  examine  ces  grandes  méthodes 
par  lesquelles  l'esprit  humain  fait  effort  pour  repousser  les  limites  de  son 
Ignorance  et  arriver  à  la  vérité,  il  est  d'ailleurs  impossible  de  ne  pas 
éprouver  un  sympathique  respect  pour  ces  nobles  et  laborieuses  tenta- 
tives et  pour  ceux  qui  ont  assez  de  résolution  et  d'énergie  pour  les  entre- 
prendre et  les  mener  à  bout.  On  sent  que  ces  hommes  méritent  autre 
chose  qu'un  dédain  superficiel  et  de  violentes  invectives,  et  qu'on  n'en  a 
point  raison  à  aussi  bon  marché.  Pour  ne  prendre  que  les  écoles  qui  exci- 
tent la  colère  de  M.  Dupanloup,  pour  peu  qu'on  en  ait  observé  les  travaux 
et  qu'on  en  ait  aperçu  la  portée,  on  voit  vite  qu'elles  méritent  autre  chose 
que  le  mépris.  La  philosophie  allemande  a  été  un  des  plus  puissans  efforts 
de  l'esprit  humain;  tandis  qu'elle  parvenait  à  ses  conclusions  par  la  mé- 
thode transcendantale,  en  France  Auguste  Comte,  en  appliquant  la  mé- 
thode d'induction  aux  sciences  historiques,  politiques  et  sociales,  et  en 
faisant  en  quelque  sorte  la  contre -partie  de  l'école  allemande,  arrivait 
i  des  résultats  concordans.  C'est  une  chose  curieuse  que  les  esprits  scien- 
tifiques qui  ont  été  les  plus  initiés  aux  travaux  de  l'école  allemande  aient 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  239 

^té  amenés  à  faire  grand  cas  de  ceux  d^ Auguste  Comte.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment en  France  que  cette  combinaison  s'est  produite  :  on  la  remarque  sur- 
tout en  Angleterre.  Un  homme  d'état  anglais  qui  vient  de  mourir,  sir 
George  Gornewal]  Lewis,  un  esprit  exact,  équilibré  et  sensé,  s'il  en  fut, 
on  homme  qui  s'était  assimilé  tout  ce  qu'il  y  a  de  vraiment  scientifique 
dans  les  travaux  de  l'Allemagne  moderne  en  rejetant  les  excentricités  pré- 
somptueuses, avait  également  tiré  grand  parti  d'Auguste  Comte.  Le  nom 
de  ce  philosophe  si  peu  connu  parmi  nous  revient  à  chaque  instant  dans  les 
livres  de  sir  George  Lewis.  Nous  croyons  que  de  l'œuvre  d'une  école  qui 
prétend  séparer  rigoureusement  le  domaine  de  la  science  du  domaine  de  la 
foi,  tout  en  étendant  sans  cesse  les  droits  de  la  science,  il  y  aurait  pour  la 
religion  un  parti  meilleur  à  tirer  que  d'y  aller  rechercher  des  propositions 
excentriques  et  des  sujets  de  réprobation  contre  quelques  hommes.  Ces 
hommes,  même  lorsqu'ils  se  trompent,  ont  pour  titres  à  l'indulgence  de 
leurs  contradicteurs  non-seulement  la  force,  mais  le  désintéressement  et  la 
sincérité  de  l'esprit.  Quant  à  nous,  au  risque  de  commettre  une  interpré- 
tation erronée  des  Écritures,  nous  voudrions,  si  nous  avions  à  les  juger  au 
point  de  vue  de  la  foi  chrétienne,  leur  appliquer  ces  paroles  de  Jésus-Christ 
dans  l'Évangile  de  saint  Matthieu,  qui  n'est  pas  cependant  le  plus  tendre 
des  Évangiles  :  a  Je  vous  déclare  que  tout  péché  et  tout  blasphème  seront 
remis  aux  hommes  ;  mais  le  blasphème  contre  l'esprit  ne  sera  point  remis. 
Quiconque  aura  parlé  contre  le  Fils  de  l'homme,  il  lui  sera  pardonné;  mais 
pour  celui  qui  aura  parlé  contre  l'esprit,  il  ne  lui  sera  pardonné  ni  dans 
ce  monde  ni  dans  le  siècle  à  venir.  » 

Nous  venons  de  nommer  sir  George  Lewis.  Sir  George  a  été  remplacé  à 
la  secrétairerie  de  la  guerre  par  lord  de  Grey  et  Ripon;  mais  sa  mort  laisse 
dans  la  politique  anglaise  un  vide  qu'on  n'a  pas  l'air  de  soupçonner  sur  ïe 
continent,  et  qui  ne  sera  pas  rempli  de  si  tôt.  Sir  George  Lewis  avait  une 
nature  d'esprit  qui  est  devenue  bien  rare  aujourd'hui  parmi  nos  hommes 
d'état,  n  avait  une  érudition  des  plus  vastes  et  dès  plus  raffinées.  Il  a  été 
pendant  plusieurs  années  rédacteur  en  chef  de  la  Revue  d'Edimbourg.  Il  a 
écrit  plusieurs  ouvrages  de  critique  historique,  de  politique  spéculative  et 
de  pure  érudition.  Lorsqu'il  n'était  plus  ministre,  il  occupait  ses  loisirs  à 
copier  et  à  élucider  des  manuscrits  grecs.  Homme  de  lettres  et  homme 
d'état,  11  n'avait  cependant  les  qualités  brillantes  ni  de  l'écrivain,  ni  de 
l'orateur.  Ce  n'était  ni  un  Macaulay,  ni  un  Gladstone.  Son  autorité,  quoique 
n'arrivant  pas  au  public  tout  entière,  était  néanmoins  très  grande  dans  la 
chambre  des  communes  et  surtout  dans  le  cabinet.  Doué  de  remarquables 
aptitudes  administratives,  applicables  à  tout,  il  avait  pu  être  tour  à  tour 
ministre  des  finances,  ministre  de  l'intérieur  et  ministre  de  la  guerre.  Ce- 
lait surtout  à  la  rare  pondération  de  son  esprit  qu'il  devait  l'influence  qu'il 
exerçait  autour  de  lui.  Son  intelligence  était,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  de 
complexlon  sceptique  ;  familiarisé  avec  toutes  les  hardiesses  de  la  spécu* 


Digitized  by 


Google 


2&0  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

lation,  aucune  témérité  dMdée  ne  le  choquait,  ne  Teffï^ayait,  ne  le  trou- 
yait  Intolérant,  parce  qu'il  savait  tout  ramener  à  la  mesure  du  réel  et  du 
possible.  On  assure  que,  dans  le  ministère  actuel,  il  servait  particulièrement 
de  lest  aux  capricieux  essors  de  M.  Gladstone.  Un  grand  rôle  l'attendait. 
Les  Anglais  sont  en  ce  moment  dans  une  veine  d'opinions  conservatrices, 
et,  aujourd'hui  comme  toujours,  ils  se  défient  en  politique  des  hommes 
brillans.  Les  hommes  influens  des  partis,  lorsqu'ils  songeaient  à  ce  qu'il 
y  aurait  à  faire,  si  lord  Palmerston  venait  à  manquer  à  cette  dictature  mo- 
rale qui  lui  est  si  volontiers  décernée,  jetaient  les  yeux  sur  sir  George 
Lewis.  C'était  en  lui  qu'ils  voyaient  le  leader  et  le  futur  premier  ministre 
de  la  chambre  des  communes.  Les  grands  whigs  le  préféraient  à  M.  Glad- 
stone; une  portion  notable  des  tories  le  préférait  à  M.  Disraeli.  Sa  mort 
enlève  aux  politiques  prudens  le  leader  de  transaction  sur  lequel  ils  comp- 
taient, et  rend  ainsi  plus  prochain  et  plus  probable  l'avènement  du  parti 
tory  au  pouvoir  avec  ses  chefs  actuels. 

Quant  à  nous,  nous  avons  un  motif  particulier  de  regretter  sir  George 
Lewis  dans  la  phase  si  difficile  que  traversent  en  ce  moment  les  relations 
des  États-Unis  avec  l'Angleterre.  Nous  avions  remarqué  que  sir  George 
Lewis  envisageait  avec  beaucoup  de  sang-froid  la  question  américaine,  et 
avait  fait  utilement  contre-poids,  en  plusieurs  circonstances,  aux  disposi- 
tions trop  partiales  manifestées  par  quelques-uns  de  ses  collègues  contre 
les  États-Unis.  La  présence  dans  les  conseils  de  l'Angleterre  d'un  esprit 
aussi  ferme  dans  la  modération  n'eût  jamais  été  plus  bienfaisante  qu'au- 
jourd'hui. La  situation  est  d'autant  plus  grave,  que  les  deux  peuples,  le 
peuple  anglais  et  le  peuple  américain,  ont  tous  les  deux  l'un  contre  l'autre 
des  griefs  positifs.  Les  Anglais  ont  à  se  plaindre  des  tracasseries  inévita- 
bles qu'un  blocus  aussi  étendu  que  celui  dont  les  États-Unis  entourent  les 
états  du  sud  suscite  au  commerce  neutre;  ils  ont  à  se  plaindre  du  droit  de 
visite  exercé  sur  leurs  navires,  droit  inséparable  dans  la  pratique  d'abus 
et  de  vexations  auxquels  doit  être  si  sensible  un  peuple  qui  possède  une 
marine  commerciale  si  nombreuse  et  si  active;  ils  ont  à  se  plaindre  enfin 
de  la  saisie  non  encore  justifiée  de  plusieurs  paquebots  à  vapeur,  employés 
au  transport  des  malles,  qui  ont  été  arrêtés  et  conduits  devant  les  cours 
des  prises  américaines  comme  faisant  la  contrebande  de  guerre.  A  toutes 
les  époques,  pour  tous  les  pays,  ces  questions  relatives  au  commerce  des 
neutres,  au  droit  de  visite,  à  la  contrebande  de  guerre,  ont  suscité  les  plus 
épineux  litiges.  Les  Anglais,  qui  ont  toujours  fait  la  police  des  mers  avec  une 
rigueur  Impérieuse ,  ont  toujours  supporté  cette  police  avec  moins  de  pa- 
.tîence  que  les  autres  lorsqu'elle  était  exercée  sur  eux.  C'est  dans  de  telles 
circonstances  que  leurs  classes  commerçantes  deviennent  particulièrement 
belliqueuses.  Il  ne  faut  pas  se  dissimuler  qu'en  Angleterre  l'idée  d'une 
guerre  avec  les  États-Unis  devient  de  jour  en  jour  plus  populaire.  Quant 
aux  États-Unis,  ils  ne  paraissent  pas  avoir  de  moindres  sujets  d'irritation. 


Digitized  by 


Google 


BETUE.   —  CHRONIQUE.  241 

La  sortie  des  ports  d'Angleterre  de  corsaires  confédérés  les  exaspère. 
Cest  à  la  tolérance  anglaise  qu'ils  imputent  les  pertes  que  VAlabama  a  fait 
éprouver  à  leur  commerce.  Quelle  ne  sera  pas  leur  indignation  quand  ils 
apprendront  que  le  Japan  a  pu  prendre  la  mer  impunément!  La  saisie  de 
YAUxandra,  promptement  opérée  par  le  gouvernement  anglais  après  le 
départ  du  Japan,  sei*a-t-elle  aux  yeux  des  Américains  une  démonstration 
suffisante  de  la  sincérité  avec  laquelle  TAngleterre  entend  pratiquer  la  neu- 
tralité? Nous  demeurons  donc  en  Europe  dans  Tattente  des  impressions 
que  produira  en  Amérique  soit  un  nouvel  exploit  de  VAlabama,  soit  le  dé- 
part du  Japan,  et  malheureusement  les  fermons  d'irritation  qui  existent 
déjà,  les  élémens  inflammables  que  révèlent  aux  États-Unis  toutes  les  ma- 
nifestations publiques,  les  entralnemens  fougueux  propres  aux  états  popu- 
laires nous  permettent  de  craindre  les  complications  les  plus  graves.  Notre 
seul  espoir,  c'est  que  M.  Lincoln  et  M.  Seward  comprennent  retendue  de 
la  responsabilité  qui  pèse  sur  eux  dans  une  telle  crise,  et  que  le  cabi- 
net de  Washington  ait  la  force  et  le  courage  de  ne  point  se  conduire  à 
la  face  du  monde  comme  un  mob-govemmenL  Si  le  gouvernement  amé- 
ricain est  juste  et  sensé,  il  devra  reconnaître  que  le  ministère  anglais 
apporte  dans  les  transactions  actuelles  toute  la  mesure  qui  lui  est  pos- 
sible ,  et  fait  des  efforts  très  réels  pour  résister  aux  entralnemens  belli- 
queux qui  pèsent  sur  lui.  Dans  les  cercles  élevés  de  Londres  et  dans  le 
parlement,  on  a  le  sentiment  et  de  la  gravité  de  la  situation  et  des  devoirs 
de  modération  et  de  prudence  que  cette  situation  impose;  on  y  a  réprouvé 
les  violentes  provocations  que  M.  Roebuck  n'a  pas  craint  d'adresser  aux 
passions  américaines.  Le  gouvernement  américain  se  couvrira  d'honneur 
aux  yeux  du  monde,  s'il  apporte  dans  les  questions  litigieuses  qui  se  sont 
élevées  entre  les  deux  pays  un  égal  esprit  de  modération  et  un  peu  de 
cette  patience  qui  est  quelquefois  une  suprême  habileté.  Le  patriotisme  lui 
fait  un  devoir  en  ce  moment  de  ne  point  outrer  ses  susceptibilités.  Qu'il 
se  souvienne  que  l'Angleterre  n'est  plus  retenue  par  les  mêmes  intérêts 
qui  la  rendaient  autrefois  si  patiente  dans  ses  conflits  avec  l'Amérique  I 
Autrefois  l'Angleterre  avait  à  redouter  que  la  guerre  ne  la  condamnât  à  la 
famine  du  coton  et  ne  mît  les  manufactures  en  détresse.  Ce  mal  est  fait  au- 
jourd'hui, et  au  contraire  la  guerre  bloquerait  le  nord,  débloquerait  le  sud 
et  rendrait  le  coton  aux  Anglais.  Pour  les  États-Unis,  le  désastre  d'une 
guerre  avec  TAngleterre  serait  sans  compensation,  assurerait  l'indépen- 
dance des  états  séparatistes  et  répandrait  dans  le  nord  la  ruine  et  l'anarchie. 
La  question  de  Pologne  n'est  pas  moins  désolante  que  les  affaires  d'Amé- 
rique; nous  en  avons  cependant  meilleur  espoir.  C'est  à  bon  droit  que  l'on 
dit  que  la  question  est  européenne;  elle  le  deviendra  chaque  jour  davan 
tage.  D^abord  le  mouvement  dure,  se  généralise  et  donne  à  l'Europe  la  dé- 
monstration de  plus  en  plus  éclatante  de  l'impuissance  du  gouvernement 
rosse.  Nous  avons  sous  les  yeux  une  adresse  non  encore  publiée  de  la  no- 
lom  xLv.  10 


Digitized  by 


Google 


2&2  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

blesse  du  gouvernement  de  Mohilew,  d'une  des  provinces  qui  ont  été  dé- 
membrées au  premier  partage  en  1772,  vingt  et  un  ans  avant  la  Lithuanie» 
et  que  la  Russie  revendique  comme  une  possession  naturelle  de  la  race 
russe.  Nous  y  lisons  la  déclaration  suivante,  signée  par  trois  cent  vingt- 
trois  représentans  :  «  Les  persécutions  les  plus  pénibles  sont  dirigées  contre 
les  opinions,  les  sentimens,  les  croyances  des  habitans  les' plus  respecta- 
bles de  notre  pays,  étroitement  associé  depuis  des  siècles  aux  destinées  de 
la  Pologne.  Le  caractère  politique  de  ces  persécutions  se  révèle  dans  les 
tendances  des  autorités  locales  et  surtout  dans  leurs  efforts  pour  semer  la 
discorde  entre  la  noblesse  et  la  population  rurale.  Dans  ces  circonstances, 
nous  aurions  dû  consacrer  toutes  nos  délibérations  à  Tétude  de  la  situation 
anormale  et  désespérante  où  se  trouve  plongé  le  pays  ;  mais  nos  vœux  et 
nos  espérances,  exprimés  par  les  habitans  des  gouvememens  de  Minsk  et 
de  Podolie  et  par  la  noblesse  de  notre  district  de  Rochaczew,  tous  issus 
de  la  même  race  et  membres  de  la  môme  famille ,  loin  d'avoir  été  enten- 
dus, n'ont  fait  qu'attirer  sur  nous  de  nouvelles  rigueurs.  En  conséquence, 
et  vu  l'absence  aujourd'hui  de  toute  sécurité  personnelle,  la  noblesse  de 
Mohilew  se  voit  forcée  de  circonscrire  aux  faits  ci-dessus  consignés  l'objet 
de  ses  délibérations.  »  La  réponse  du  gouvernement  russe  à  cette  protesta- 
tion inspirée  par  un  incontestable  patriotisme  polonais  a  été  l'arrestation 
des  maréchaux  de  la  noblesse. 

Tout  annonce  que  la  situation  s'aggrave  pour  la  domination  russe  en  Po' 
logne,  et  il  n'y  a  pas  de  preuve  plus  décisive  de  ce  fait  que  le  redoublement 
des  violences  du  pouvoir.  Quelle  idée  la  Russie  pense-t-elle  donner  à  l'Eu- 
rope de  la  légitimité  de  sa  domination  sur  la  Pologne,  lorsqu'elle  ne  craint 
pas  de  se  montrer  contrainte  de  mettre  aux  arrêts  l'archevêque  de  Varsovie, 
d'abord  si  modéré  et  si  conciliant,  et  d'enfermer  ses  chanoines  dans  la  ci- 
tadelle? Tandis  qu'elle  étend  une  main  barbare  sur  ces  agitateurs  d'étrange 
sorte,  elle  est  trop  faible,  pour  pouvoir  saisir  dans  une  ville  de  cent  cin- 
quante mille  âmes  un  invisible  gouvernement  révolutionnaire  qui  exerce 
son  autorité  avec  une  activité  et  une  promptitude  inconcevables.  L'Europe 
sait  aussi  que  toute  la  garde  impériale  est  en  Pologne,  que  Pétersbourg  n'a 
plus  pour  garnison  que  des  soldats  étiolés  arrivés  des  extrémités  de  la  Rus- 
sie, et  que  l'armée  de  Pologne,  brisée  en  détachemens,  est  harassée  et  dé- 
moralisée. Elle  peut  pressentir  que  le  gouvernement  du  grand-duc  Constan- 
tin est  une  expérience  terminée,  que  le  système  du  marquis  Wielopolsiti  est 
ruiné,  que  le  marquis  sera  forcé  de  se  retirer,  et  que  le  général  de  Berg, 
demeuré  seul,  essaiera  de  noyer  le  mouvement  polonais  dans  le  feu  et  dans 
le  sang. 

Mais  le  mouvement  polonais  et  l'impuissance  de  la  Russie  augmentent» 
par  leur  durée  même,  la  responsabilité  de  l'Europe,  et  rendent  plus  ma- 
nifestes le  droit  et  le  devoir  pour  elle  d'intervenir  dans  la  solution  de 
la  question  polonaise.  L'action  commune  des  trois  grandes  puissances,  la 


Digitized  by 


Google 


a£?U£.   —  CHRONIQUE.  2AS 

Tlrance,  TAngleterre  et  TAutriche,  commence  à  s'exercer  avec  les  lenteurs 
diplomatiques  ordinaires,  mais  enfin  elle  s'exerce.  Peut-être  les  puissances 
d^une  moindre  importance  devront- elles  s'apprêter  à  participer  à  cette 
grande  transaction,  si,  comme  nous  le  souhaitons  et  comme  tout  le  fait 
6spérer,  elle  garde  jusqu'au  bout  le  caractère  européen.  Parmi  les  états  de 
second  ordre  auxquels  l'opinion  publique  assigne  un  rôle  possible  dans  les 
affaires  de  Pologne,  la  Suède  figure  en  première  ligne.  Le  peuple  suédois 
n*a  pas  été  avare  de  manifestations  envers  la  Pologne.  L'antipathie  natio- 
nale de  la  Suède  contre  la  Russie  est  connue  ;  c'est  un  des  plus  vifs  senti- 
mens  populaires  de  la  Scandinavie.  Les  petits  enfans  y  savent  tous  par 
oœnr  la  chanson  du  roi  Charles  XII,  dont  chaque  strophe  amène  le  refrain  : 
«  Arrière  les  Moscovites,  en  avant  les  enfans  bleus!  »  Mais  quoi  qu'on  en 
ait  dit,  le  ministère  suédois  et  son  chef,  le  comte  de  Manderstrom,  ont  des 
habitudes  trop  circonspectes  et  trop  pacifiques  pour  monter  du  premier 
coap  à  la  même  hauteur  que  le  sentiment  populaire.  Nous  ne  craignons 
point  cependant  que  le  gouvernement  suédois  manque  au  rôle  que  les  évé- 
nemens  pourraient  lui  offrir.  C'est  surtout  la  Prusse  dans  les  circonstances 
qui  se  préparent  que  nous  ne  voudrions  pas  voir  rester  en  arrière.  Ce  serait 
poor  la  Prusse  un  coup  de  génie  que  de  prendre  enfin  parti  pour  l'Europe 
soutenant  une  cause  libérale  et  juste.  Un  député  libéral,  M.  de  Roenne,  va 
fournir  à  la  Prusse  une  occasion  de  sortir  d'une  position  ambiguë  qui  com- 
promet ses  plus  manifestes  intérêts.  M.  de  Roenne  va  mettre  la  deuxième 
cbambre  prussienne  en  demeure  de  prononcer  que  ((  la  convention  de  car- 
tel conclue  avec  la  Russie  en  1857  n'oblige  pas  l'état.  »  La  motion  de  M.  de 
Roenne  est  fondée  sur  l'article  /i8  de  la  constitution,  ouvertement  violé  par 
le  traité  de  cartel.  En  se  ralliant  à  cette  motion,  le  parti  libéral,  qui  a  la 
minorité  dans  la  deuxième  chambre,  dégagera  la  Prusse  d'une  solidarité 
odieuse,  et  détournera  d'elle  la  menace  de  périlleuses  complications. 

B.   FORCADE. 


Il  FOitll  ET  LIS  POtTIS  IH  18(}. 


n  y  a  plus  de  vingt-cinq  ans,  ici  même,  un  critique  déplorait  la  stérile 
abondance  de  la  poésie  médiocre,  ou,  si  l'on  veut,  de  la  pelile  poésie  :  la 
seconde  épithète  est  plus  courtoise  que  la  première.  Il  constatait  que  le 
pabllc  se  contentait  dès  lors  de  quatre  ou  cinq  poètes  d'élite,  écartant  le 
reste  avec  un  impitoyable  dédain.  Les  choses  ont  peu  changé  depuis  un 
quart  de  siècle.  Le  nombre  des  poètes  acclamés  tout  d'abord  ne  s'est  guère 


Digitized  by 


Google 


2&&  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

accru;  ceux  que  la  foule  semblait  avoir  adoptés  de  préférence  ont  môme 
perdu  un  peu,  si  ce  n'est  beaucoup ,  de  leur  prestige.  Est-ce  l'heure  de  la 
justice  qui  est  arrivée  ou  celle  de  Tindifférence?  Les  uns  ont  cessé  de 
vivre,  les  autres  ne  donnent  plus  que  de  la  prose  ou  de  faibles  vers;  leur 
génie  est  plus  loin  de  nous,  et  la  médiocrité  est  plus  près,  comme  une  ma- 
rée montante  qui  menace  de  tout  recouvrir.  Les  reproches  de  la  critique 
d'alors  passeraient  au-dessus  de  la  tête  des  rimeurs  actuels.  Aujourd'hui 
le  mauvais  et  l'absurde  le  cèdent  encore  à  l'insignifiance  des  élucubratîons 
poétiques. 

Mais  il  faut  laisser  le  dédain  absolu  aux  esprits  que  n'intéresseront  jamais 
les  destinées  de  la  poésie  :  si  tant  d'œuvres  avortées  nous  fatiguent,  tâ- 
chons du  moins  d'en  faire  notre  profit  par  quelque  côté.  Rien  n'abâtardit 
les  esprits  comme  le  spectacle  perpétuel  du  médiocre.  Mieux  vaudraient 
certes  les  folles  hardiesses  d'un  autre  temps  :  parfois,  au  milieu  du  plus 
détestable  chaos,  perçait  un  éclair  de  talent.  Le  mauvais  n'est-il  pas  d'ail- 
leurs, en  mainte  occasion,  l'envers  du  talent  même?  Mais  quelle  triste 
chose  quand  il  n'est  que  la  doublure  du  médiocre!  Une  telle  misère  rend 
plus  rigoureux  les  devoirs  de  la  critique,  chargée  de  la  défense  du  beau  et 
du  vrai  ;  c'est  là-dessus  que  nous  voudrions  arrêter  un  instant  l'attention 
du  public.  Au  point  où  nous  sommes  parvenus,  le  médiocre  même  et  le 
mauvais  peuvent  indiquer  la  voie  qu'il  faut  prendre  en  montrant  celle 
qu'il  ne  faut  pas  suivre,  et  leur  présence  en  toute  chose,  grave  symptbme 
de  la  débilité  des  esprits,  réclame  un  remède  énergique. 

Plus  d'un  va  répétant  que  la  critique  ne  sert  de  rien.  C'est  là  une  erreur 
étrange.  Sans  compter  que  la  critique  rappelle  au  souci  d'eux-mêmes  et  du 
bon  sens  les  écrivains  de  mérite  égarés,  pour  peu  qu'ils  aient  de  bonne 
foi,  et  encore  bien  qu'ils  refusent  d'en  convenir,  elle  instruit  le  public  et 
ne  fait  pas  de  ce  côté  une  besogne  inutile.  Lorsque  le  talent  domine,  c'est 
assez  de  le  discuter  et  de  l'apprécier;  lorsqu'il  est  absent,  il  importe  d'en 
provoquer  le  retour  par  un  appel  sévère  au  goût  du  public ,  de  ce  public 
qui  est  précisément  la  foule  cultivée  d'où  sortent  les  écrivains  et  les  poètes. 
Si  vous  êtes  juste,  et  dur  au  besoin,  vous  découragerez  une  partie  de  ceux 
qui  ne  devraient  pas  écrire,  et  quant  aux  esprits  qui  ont  en  eux  un  germe 
de  talent,  vous  les  empêcherez  de  gaspiller  ce  germe  par  une  indulgence 
prématurée  pour  eux-mêmes;  vous  leur  imposerez,  par  le  fait  seul  de  votre 
critique  lue,  méditée,  acceptée  bon  gré,  mal  gré  (  puisque  nous  la  suppo- 
sons équitable),  un  frein  et  une  discipline. 

Mais  que,  de  patience  exige  cette  revue  du  médiocre!  C'est  toujours  le 
même  écho  de  M.  de  Lamartine,  le  plus  imité  et  le  plus  imitable  de  nos 
poètes  modernes;  c'est  toujours  la  même  protestation  de  modestie,  que  dé- 
ment la  publication  du  livre ,  et  que  dément  encore  l'inévitable  exegi  mo- 
numentum  par  lequel  l'auteur  se  console  à  l'avance  des  attaques  de  la  cri- 
tique, insensible  aux  accens  de  sa  muse.  C'est  toujours  le  même  certificat 


Digitized  by 


Google 


•   REVUE.   —  CHRONIQUE.  2A6 

de  talent  donné  par  un  poète  en  renom  et  la  môme  invocation  des  gloires 
de  la  littérature  contemporaine,  comme  si  un  tel  certificat  et  une  telle  in- 
vocation avaient  de  quoi  suppléer  au  défaut  de  souffle  et  de  vigueur.  Enfin 
c*est  toujours  la  même  logomachie  et  le  même  thème  éternellement  re- 
battu :  CorUemplalion,  Ascension  vers  Dieu,  Tristesse  d'amour,  l'Idéal,  la 
Chanson  de  la  hrise,  etc.  Quant  aux  étoiles,  aux  fleurs,  aux  parfums,  aux 
rayons,  aux  larmes,  à  Tinfini,  il  en  est  fait  dans  ces  vers  un  abus  eflh>yable.~ 
La  muse  d'aujourd'hui  (si  c'est  là  une  muse)  s'en  va  reprendre,  comme  une 
servîle  discoureuse,  le  langage  usé  des  précédentes  années.  Quand  Rabelais 
peignait  si  plaisamment  ces  gens  qui  «  de  néant  faisoient  choses  grandes, 
et  grandes  choses  faisoient  à  néant  retourner,»  qui  «coupolent  le  feu  avec- 
ques  on  cousteau  et  puisoient  l'eau  avecques  un  rets,»  il  ne  croyait  se  railler 
que  des  abstracteurs  de  quintessence  philosophique;  mais  la  moqueuse  allé- 
gorie s'applique  fort  bien  aussi  aux  poursuivans  malheureux  de  la  poésie. 
L'un  écrit  le  Poème  de  la  Vie  (1),  ou  ce  qu'il  juge  tel,  en  quatre  épi- 
sodes :  Eula,  Roger,  Marguerite,  la  Voix  des  Morts,  et  prévient  obligeam- 
ment le  lecteur  de  ce  qu'il  doit  trouver  dans  ces  quatre  épisodes.  Le  lec- 
teur ne  trouve  rien  qu'une  versification  vulgaire  et  une  langue  à  l'avenant, 
que  nulle  idée  n'illumine,  que  nulle  vive  émotion  n'échauffe.  Un  autre  (2), 
associé  correspondant  de  l'académie  de  Clermont,  publie  un  volume  d'/5o- 
iemens!  Ce  pluriel  barbare  annonce  un  recueil  de  comédies  et  de  poèmes. 
Le  théâtre  se  compose  de  deux  comédies  et  d'un  proverbe  où  l'auteur  ne 
badine  pas.  Quant  au  style  et  au  goût  raffiné  de  l'écrivain,  en  voici  un 
exemple.  Une  marquise  dit  élégamment  d'un  fauteuil  où  son  mari  s'asseyait  : 

De  mon  défunt  époux 

Il  encadrait,  hélas!  les  momens  les  plus  doux. 

^Test-ce  point  le  cas  de  dire  avec  Cathos,  dans  les  Précieuses  ridicules  : 
c  Ah!  mon  Dieu,  voilà  qui  est  poussé  dans  le  dernier  galant?  »  Évidemment 
la  poésie  n'est  pas  le  fait  de  l'auteur.  Que  n'use-t-il  de  la  prose?  Le  com- 
pliment de  M.  Jourdain  n'était  pas  rimé. 

L'auteur  des  Rêves  poétiques  (3)  s'est  aussi  trop  pressé  d'acheter 

La  triste  expérience 

Sons  les  feux  dévorans  de  la  publicité. 

11  se  félicite  un  peu  tôt  de  la  liberté  grande  et  de  la  bonhomie  du  public. 
Quelle  nécessité  le  pressé,  s'il  fait  des  vers  depuis  qu'il  est  né  (il  l'avoue), 
de  «  fouiller  ce  tas  poudreux  »  pour  nous  <r  chercher  quelque  chose?  »  Après 

(1)  Roger f  poème  de  la  vie,  par  le  marquis  de  Valori.  —  Dentu,  1863. 

(2)  Isolemens,  comédies  et  poèmes,  par  M.  Louis  Chalmeton.  —  Taride,  1863. 
(2)  Rêves  poétiques,  par  M.  Alfred  de  HontvaîUant.  —  Dentu,  1863. 


Digitized  by 


Google 


2A6  REFUS  DES  DEUX  MONDES. 

avoir  prié  le  public  de  ne  pas  siffler  encore^  il  s'enhardit  et  invite  le  lec- 
teur à  le  venir  voir  sous  sa  treille  : 

Et  ta  main  de  lauriers  ceindra  mon  front  vainqueur. 

Nous  ne  prétendons  pas  troubler  le  contentement  de  Tauteur,  ni  lui  inter- 
dire de  chanter  cacalaca  avec  le  coq,  dont  le  cri  n'est  décidément  plus 
cocorico  t  II  ne  faut  pas  contrarier  les  gens  pour  si  peu  ;  mais  à  quoi  bon  se 
montrer  en  public  pour  célébrer  d'une  façon  banale  des  poètes  mille  fois 
applaudis?  A  quoi  bon  appeler  M.  de  Lamartine  un  cygne 

Dont  Tadmiration  poursuit  la  trace  d'or? 

Est-il  urgent  d'exalter  M.  Victor  Hugo  chaque  fois  qu'il  êougera  dans  sa 
trompe  sonore?  La  trompe  d'ailleurs  n'est  pas  un  instrument  heureux. 
L'auteur  parait  l'aimer  à  l'excès;  mais  pourquoi  le  prêter  si  libéralement 
aux  autres?  M.  Victor  Hugo,  qui  en  gratifie  le  vent  de  la  mer,  ne  voudrait 
peut-être  pas  en  agréer  l'hommage  pour  lui-même. 

Un  versificateur  des  colonies  (1)  entre  fièFcment  en  lice  de  la  sorte  :  «  Ce 
volume  a  une  physionomie  particulière;  il  peint  un  ciel,  un  climiat,  des 
mœurs,  qui  forment  un  contraste  frappant  avec  le  ciel,  le  climat,  les  mœurs 
de  la  vieille  Europe.  Cette  circonstance  doit  en  faire  l'originalité,  si  l'exé- 
cution répond  au  sujet  lui-même,  »  Malheureusement,  pour  être  né  aux 
Antilles,  pour  avoir  rêvé  sous  des  bananiers  ou  des  cocotiers,  au  lieu  de 
rêver  sous  des  hêtres  ou  des  sapins,  et  pour  avoir  vu  mûrir  le  fruit  du 
manguier  et  s'étendre  les  champs  de  cannes  a  au  sein  des  campagnes  de 
la  Guadeloupe,  »  l'auteur  ne  possède  pas  l'art  de  répandre  sur  les  choses 
qu'il  décrit  «  une  vraie  couleur  locale.  »  Ces  Fleurs  des  Antilles  n'ont  ni 
plus  ni  moins  de  parfum  que  les  fleurs  étiolées  d'Europe  dont  nous  par- 
lions tout  à  l'heure;  quelques  noms  exotiques  font  tous  les  frais  de  cette 
poésie,  alimentée  par  les  lieux  communs  de  la  poésie  la  plus  ordinaire. 
L'auteur  chante  le  Tropique  du  même  ton  qu'il  dirait,  s'il  avait  écrit  les 
Isolemens  : 

Prends  ta  mante, 
Ma  charmante,  etc. 

Les  vers  qui  doivent  nous  peindre  «  les  mœurs  de  la  race  noire  »  n'ont 
guère  plus  de  couleur  ni  d'accent.  On  ne  trouve  rien  dans  les  Congés;  le 
Vieux  nègre  est  une  espèce  de  complainte  dolente,  la  Vieille  négresse  et 
le  Bamboula  offrent  quelques  vers  meilleurs  :  mais  la  principale  qualité  du 
volume,  c'est  d'être  mince. 

Tel  n'est  pas  le  mérite  d'un  livre  prosaïque,  imprimé  très  fin  et  compre- 
nant un  poème  en  trois  chants  compactes,  Valdésie  (2),  épopée  moderne 

(i)  Flêurs  des  AwtUlês,  par  M.  Octave  Giraud.  —  Dentu,  1862. 
(2)  Vaidésie,  poème,  par  M.  A.  Moston.  —  Hachette,  1863. 


Digitized  by  VjOOQ IC 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  247 

OÙ  rexpulsion  des  Vaudois  au  xvii*  siècle  par  la  maisoD  de  Savoie,  leurs 
aimées  d^exil  et  leur  rentrée  au  pays  natal,  en  1689,  devaient  être  célébrées 
tout  au  long;  mais,  trente  chants  n'ayant  point  suffi  au  fils  des  Vaudois  pour 
toutes  ces  péripéties,  il  s*est  contenté  d'achever  la  première  partie,  qui  ra- 
conte «r  la  guerre  d'expulsion,  »  et  de  résumer  le  reste  «  dans  un  court  épi- 
logue. »  Et  voilà  comment  ce  poème  a  été  limité  aux  proportions  dans  les- 
quelles il  paraît  aujourd'hui  !  L'auteur  est  venu  prouver  une  fois  de  plus 
que  ce  n'est  pas  assez  des  intentions  les  plus  honnêtes  pour  mériter  le 
titre  de  poète.  Assurément  l'histoire  des  Vaudois  est  émouvante  ;  mais  la 
moindre  page  de  vérité  nue  ferait  bien  mieux  notre  affaire  que  les  trente 
chants  d'un  poème  dont  \e  style  confus  et  embarrassé  n'est  même  pas 
toijours  exempt  de  fautes  de  langue  et  de  grammaire:  témoin  ce  vers  : 

Pourquoi  trembler  Thiver  dans  la  saison  des  fleurs? 

Trembler  est  mis  là  pour  craindre,  appréhender.  Et  plus  bas  il  est  dît: 

Les  troupeaux  que  Ton  garde  en  ces  lointains  parages 
Hésitent  d^avancer,.. 

Montons  d'un  degré  au-dessus  de  ces  rimeurs  empêchés  dans  leurs  pro- 
pres pièges.  H.  Van  Hasselt  n'est  pas  un  versificateur  novice,  et  il  nous 
présente  solennellement  des  poèmes,  des  paraboles  et  des  odes  (1)  qui  ont 
l'ambition  de  régenter  le  monde  par  les  vérités  qu'ils  révèlent.  M.  Van 
Hasselt  embrasse  dans  un  langage  symbolique  les  destinées  de  l'humanité. 
C'est  un  penseur,  que  dis-je?  c'est  un  prophète  I  Et  malheur  aux  traînards 
qui  signalent  en  lui  des  tendances  mystiques!  D  les  terrasse  du  regard,  il 
repousse  avec  force  ces  «  frelons  jaloux,  »  ces  a  vils  buissons  »  ou,  si  vous 
le  préférez,  ces  «  typhons  »  en  révolte  qui  osent  faire  obstacle  aux  volontés 
du  génie!  Malgré  les  Études  rhythmiques  dont  le  recueil  termine  le  vo- 
lume, et  qui  auraient  dû  introduire  la  variété  dans  l'œuvre  de  l'auteur, 
fl  garde  par -dessus  tout  le  culte  de  l'alexandrhi  inflexible.  En  outre,  ni 
dans  V Établissement  des  Chemins  de  fer,  ni  dans  la  Mission  de  V Artiste, 
ni  dans  le  But  de  l'Art,  ni  ailleurs  on  ne  découvre  trace  d'originalité.  Quel- 
ques vers  élégans  dans  le  Poème  des  Roses,  quelques  beaux  vers  dans  les 
Quatre  Incarnations  du  Christ,  où  l'on  entend  les  voix  du  monde  romain, 
quelques  petites  pièces  d'un  rhythme  gracieux,  voilà  tout  ce  qu'on  peut 
remarquer  dans  ce  volume.  Le  Ruisseau  dans  les  montagnes  n'est  qu'une 
fkble  de  La  Fontaine,  la  Rivière  et  le  Torrent,  déguisée  en  parabole.  Dans 
le  poème  des  Quatre  Incarnations,  l'auteur  abuse  des  personnifications  de 
la  nature  inanimée.  11  est  en  cela  de  l'école  de  M.  de  Laprade,  qui  anime 
un  peu  trop  volontiers  les  glaciers,  les  lacs,  les  sapins  et  les  vieilles  ar- 

(1)  Foèmes,  Paraboles,  Odes  et  Études  rhythmiques,  par  M.  Adrien  Van  Hasselt.  — 
Paris,  Gouhaad,  1862. 


Digitized  by 


Google 


2&8  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

mures.  H.  Van  Uasselt  évoque  successivement  et  fait  pafler  Vétoile  de 
Bethléem,  les  temples  païens,  Végli^e  future,  un  rocher  de  Syène,  un  marais, 
la  harpe  de  David,  V avenir,  le  Golgotha,  les  coteaux  d'Engaddi,  V éponge 
du  Calvaire;  j^en  passe  la  moitié.  Voilà  de  singuliers  personnages!  Les  poé- 
sies de  Fauteur  dénotent  un  vif  désir  d'omnipotence  littéraire  ;  mais  tout 
en  lui  est  artificiel,  et  c'est  pourquoi  il  n'embrasse  que  de  p&les  effigies, 
privées  de  sang,  de  couleur  et  de  mouvement.  Retenu  par  le  poids  des  vé- 
rités qu'il  porte,  M.  Van  Hasselt  ne  saurait  ni  courir  ni  marcher,  et  reste 
majestueusement  en  place.  II  voudrait  cependant  avoir  cr  le  pied  familier 
avec  l'inaccessible,  »  ce  qui  ne  laisse  pas  d'être  malaisé;  mais  rien  ne 
coûte  à  qui  rêve.  Seulement,  pour  faire  entendre 

aux  foules  amassées 

La  langue  des  grands  cœurs  et  des  m&les  pensées, 

il  faut  d'abord  avoir  des  pensées  et  une  langue  intelligibles,  une  sensibilité 
qui  émeuve  les  cœurs;  il  faut  écarter  le  voile  des  légendes ,  au  lieu  de  l'é- 
paissir. On  acquiert  ainsi  quelque  droit  aux  sympathies  de  la  foule,  on 
gagne  en  chaleur  et  en  force  tout  ce  qu'on  perd  en  gravité  de  commande. 
Continuons  courageusement  la  tâche  commencée.  Les  Légendes  dorées  (i) 
de  M.  Charles  Fournel  empruntent  leur  titre  au  recueil  fameux  de  Jacques 
de  Voragine,  bien  que  M.  Fournel  prenne  de  toutes  mains  les  légendes  qu'il 
rime.  Si  celle  de  Saint  Christophe  par  exemple  est  donnée  par  Jacques  de 
Voragine,  celle  de  l'Homme  et  la  Mort  est  prise  dans  la  Bibliothèque  bleue, 
et  n'est  qu'une  version  de  l'histoire  du  Bonhomme  Misère,  bien  plus  inté- 
ressante sous  la  forme  traditionnelle  que  dans  les  vers  de  l'auteur,  où 
l'on  reconnaît  l'influence  du  conte  napolitain  recueilli  par  M.  Prosper 
Mérimée  dans  Federigo,  La  légende  du  Moine  et  de  l'Oiseau  céleste  est  ex- 
traite d'un  sermon  de  Maurice  de  Sully,  évêque  de  Paris  au  xii*  siècle,  et 
M.  L.  Moland  cite  le  texte  môme  dans  le  livre  des  Origines  littéraires  de  la 
France,  M.  Fournel  aurait  pu  indiquer  ces  sources  diverses  dans  un  court 
appendice;  le  volume  y  eût  gagné  d'être  plus  complet  et  plus  curieux.  Plu- 
sieurs de  ces  légendes  rimées  renferment  de  jolis  vers  et  des  tableaux  em- 
preints de  la  couleur  chrétienne  des  vieux  temps.  Pourtant  l'archs^sme  de 
M.  Fournel  n'est  pas  toujours  acceptable.  «  Ces  emprunts  au  langage  du 
passé,  dit-il,  ne  sauraient  m'être  reprochés;  nous  avons  le  droit  de  pui- 
ser au  trésor  que  nous  ont  laissé  nos  pères...  Les  fables  et  les  diverses 
poésies  du  plus  charmant  auteur  du  temps  de  Louis  XIV  ne  contien- 
nent que  très  peu  de  vers  écrits  dans  la  langue  de  Boileau  et  de  Ra- 
cine :  c'est  un  illustre  exemple.  »  Rien  de  plus  vrai  ;  mais  un  tout  petit 
point  décide  l'usage  ou  l'abus  :  La  Fontaine  est  un  grand  artiste,  et  tel  n'est 
point  le  cas  tle  M.  Fournel.  Il  manie  mal  le  vers  libre,  si  léger  aux  mains 

(1)  Légendes  dorées,  par  M.  Charles  Fournel.  —  Durand  et  Âubry,  1862. 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  249 

de  nos  conteurs.  Il  le  laisse  aller  au  hasard,  et  nous  lui  reprocherons  encore 
d^être  prolixe  et  terne  où  11  faudrait  être  vif,  enjoué,  tout  au  moins  facile, 
ce  qui  ne  veut  pas  dire  incorrect.  Un  écrivain  soucieux  de  la  langue  ne  dira 
jamais,  sous  prétexte  de  style  familier  : 

....    L'hôtellerie 
Était  bien  humble  et  dépéri». 

Reproduire  jusqu'aux  gaucheries  gothiques  des  œuvres  du  moyen  âge, 
c*est  un  peu  trop  d'exactitude  dans  rimitation. 

Essayons  d'un  autre  volume.  M"*  Penquer,  l'auteur  des  Chants  du  Foyer  (1), 
est  une  Bretonne;  mais  elle  ne  s'inspire  pas  de  Brizeux,  tant  s'en  faut.  C'est 
M.  de  Lamartine  qu'elle  adopte  pour  dieu  et  qui  lui  témoigne  le  désir  «  de 
voir  de  si  beaux  sentimens  reproduits,  non-seulement  pour  lui,  mais  pour 
la  poésie  et  pour  la  France.  »  La  poésie  et  la  France  doivent-elles  des  ac- 
tions de  grâces  à  M<"'  Penquer?  Franchement  il  nous  paraît  que  non.  Bien 
que  M.  de  Lamartine  lui  ait  dit  (ne  s'exagère-t-elle  pas  les  choses?)  : 

....    Madame,  il  faut  ouvrir  votre  aile! 
L'avenir  vous  prépare  une  page  immortelle! 

nous  doutons  de  cette  aile  et  de  cette  page;  nous  aurions  cependant 
prêté  Toreille  aux  humbles  prémisses  de  M"«  Penquer,  si  elle  n'avouait 
dans  une  post-face,  qui  n'est  pas  humble,  que  ce  «  faible  embryon  »  vou- 
drait «  cueillir  des  lauriers;  »  si,  en  le  nommant  un  «  pauvre  mendiant»  et 
un  «petit  aveugle-né,  »  elle  ne  le  nommait  aussi  un  aiglon;  si  elle  ne  le 
léguail  enâo  (sans  se  mettre  en  peine  d'accorder  toutes  ces  métaphores)  : 

A  ceux  qui  marchent  sur  la  terre, 
A  ceux  qui  planent  dans  Tazur. 

Nous  ignorons  ce  que  peuvent  en  penser  les  élus  qui  planent  dans  l'azur; 
pour  nous  qui  marchons  sur  la  terre,  nous  n'acceptons  le  legs  de  cet  aiglon 
que  sous  bénéfice  d'inventaire.  A  parler  net.  M"*  Penquer,  dont  le  vers  est 
harmonieux  et  souvent  bien  venu,  en  eût  tiré  un  tout  autre  parti,  si  elle  se 
tût  rendue  l'interprète  des  beautés  poétiques  de  la  Bretagne,  qu'elle  ap- 
pelle «  ma  triste  Bretagne.  »  Le  meilleur  de  ce  qu'elle  offre  au  public  est 
dans  trois  ou  quatre  pièces  qui  ont  un  peu  de  la  saveur  du  pays,  comme 
Kérouartz,  l'Ange  du  château  de  Penmarch,  la  Ferme,  l'Aven;  mais  l'auteur 
reflète  plutôt  d'habitude  la  phraséologie  des  Harmonies  et  de  Jocelyn  qu'il 
n^exhale  des  sentimens  bien  personnels.  On  s'aperçoit  que  la  fluidité  de 
cette  poésie  ne  laisse  rien  après  elle.  Gomment  tout  ce  qui  entourait  l'au- 
teur, tout  ce  qu'on  cherche  si  loin  et  qui  est  si  près  quelquefois,  comment 
Toriginalité,  absente  des  nuages,  des  étoiles  et  de  l'immensité,  présente 

(f)  Chamit  du  Foyer,  par  M»*  Augnste  Penquer.  —  Didier,  1862  (seconde  édition). 


Digitized  by 


Google 


250  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

dans  le  pays  natal,  dans  la  race,  dans  le  foyer  aimé,  ne  semble-t-elle  pas 
ravoir  frappée?  C'est  que  M"*  Penquer  s'est  nourrie  de  mots  avant  d'avoir 
vécu  et  pensé  : 

A  Tàge  où  les  enfans  mandiBsent  les  études, 


A  rage  où  le  cœur  dort,  où  l'esprit  se  mutine, 
Moi,  je  savais  d^jà  des  vers  de  Lamartine. 


De  là  ce  besoin  de  rimer  sans  cesse,  en  s'abandonnant  aux  caprices  d'une 
imitation  qui  s'ignore;  de  là  une  poésie  aisée  et  molle,  que  nulle  saine  dis- 
cipline ne  contient.  Le  vrai  poète,  dit  l'auteur  naïvement, 

C'est  celui  dont  le  vers  est  libre,  audacieux, 

Sans  effort  et  sans  frein,  sans  travail,  sans  rature, 

l|iue  Penquer  n'imagine  pas  un  moment  les  difficultés  que  l'artiste  doit 
vaincre  pour  émanciper  le  poète.  Elle  est  punie  pour  avoir  pris  trop  à  la 
lettre  ce  précepte  qu'elle  émet  quelque  part  : 

Tous  les  Jours  tu  liras  des  vers  de  Lamartine.  ' 

Elle  eût  rencontré  mieux  et  trouvé  plus  de  vers  dignes  d'être  retenus,  si 
elle  fût  restée  fidèle  aux  sentimens  exprimés  dans  ce  passage  : 

O  vallon  de  TAven,  où  le  mûrier  sauvage 
S'enlace  au  jonc  noueux  qui  croit  sur  le  rivage! 
O  sentiers  ombragés!  ô  rochers!  6  menhirs! 
Je  vous  dédie  ici  mes  meilleurs  souvenirs! 

Nous  en  étions  là  de  nos  lectures,  cherchant  quelque  brin  de  fraîche  poé- 
sie et  n'apercevant  guère  que  des  fleurs  fanées,  lorsqu'un  petit  volume 
de  modeste  apparence  est  tombé  sous  nos  yeux.  Le  Roman  de  la  vingtième 
année  (i)  est  un  recueil  d'une  soixantaine  de  pages,  ne  contenant  que  de 
courtes  pièces  de  vers;  mais  l'auteur,  M.  Francis  Pittié,  est  dans  ce  peu  de 
rimes  plus  réellement  poète  que  tous  les  rimeurs  dont  nous  avons  cité  les 
essais.  Il  est  vrai  que  la  moitié  peut-être  du  recueil  se  compose  de  tra- 
ductions ou  d'imitations  des  poètes  étrangers,  des  poètes  allemands  sur- 
tout :  Louis  Uhland  et  Henri  Heine  ont  bien  inspiré  le  jeune  poète.  Là  aussi 
brillent  les  noms  de  Goethe,  de  Rûckert,  de  Petoefi,  d'OEhlenschlaeger  et 
de  Miçkiewicz.  Il  serait  curieux  de  comparer  l'imitation  d'une  poésie  de 
Burnsy  Nannie,  donnée  par  M.  Pittié,  avec  l'imitation  du  même  morceau 
par  M.  Leconte  de  Lisle.  LHUttsion  déçue,  traduite  bien  des  fois,  rappelle 
la  charmante  version  d'Alfred  de  Musset,  le  Rideau  de  ma  voisine.  C'est 
une  tendance  caractéristique  de  notre  temps  que  ce  besoin  de  traduire. 

(1)  Le  Roman  de  la  vingtième  année,  suivi  de  Notes  poétiques  (1851-1855),  par  M.  Fran- 
cis Pittié.  —  Claude  Vanier,  1802. 


Digitized  by 


Google 


REYUE*   —   CHRONIQUE.  251 

Jes  pensées  et  les  émotions  d'autrui,  et  c'est  une  tendance  qui  date  de  peu 
d^années.  A  mesure  que  la  sève  nationale  s*est  retirée,  on  s'est  de  plus  en 
plus  rattaché  aux  productions  du  dehors,  quand  on  ne  copiait  pas  servi- 
lement les  poètes  français  de  quelque  valeur,  ou  quand  on  ne  s'avisait  pas 
de  suppléa  à  la  poésie  par  les  artifices  d'un  archaïsme  infécond.  La  tâche 
du  traducteur  était  et  est  restée  utile;  mieux  vaut,  si  l'on  ne  crée,  popu- 
lariser les  créations  d'autrui  que  s'user  en  redites  vulgaires.  Le  bagage  de 
M.  Pittié,  pris  en  bloc,  est  peu  considérable;  il  l'est  moins  encore,  si  on  le 
réduit  aux  poésies  purement  personnelles.  Pourtant  nous  en  dirons  quel* 
qaes  mots.  Aujourd'hui  la  voix  du  poète  est  faible,  mais  elle  est  douce  et 
pure,  elle  n'est  pas  celle  du  voisin  :  c'est  quelque  chose,  en  un  temps  d'ef- 
facement ou  de  grossières  excentricités,  qu'un  accent  distinct.  Bien  qu'il 
traduise  les  poètes  du  Nord,  l'auteur  n'est  pas  Allemand  de  langage.  Il  aime 
Brizeux  et  lui  emprunte  l'épigraphe  de  ce  recueil;  comme  lui,  il  chante 
une  Marie  qui  lui  tient  lieu  de  muse.  Voici  quelques  vers  de  M.  Pittié  : 

Je  sais  un  chemin  crenx  où  le  lierre,  qui  grimpe, 
An  col  des  grands  tilleols  s^enlace  en  verte  guimpe  : 
Réduit  impénétrable  au  passant  affairé, 
Cadre  fait  tout  exprès  pour  ton  front  adoré. 
Comme  un  grand  éventail  qu'on  remûrait  à  peine, 
La  brise  parfumée  y  retient  son  haleine; 
La  mésange  au  front  noir,  le  merle  et  les  pinsons, 
0e  rameaux  en  rameaux,  égrènent  leurs  chansons, 

11  manque  au  poète  novice  plus  de  force  et  plus  d'art,  mais  il  donne  la 
note  juste,  c  Je  suis  moins  un  poète,  je  le  sais,  dit -il,  qu'un  homme  ar- 
demment et  sincèrement  épris  de  tout  ce  qui  est  délicat  et  pur,  grand  et 
noble.  »  Cette  réserve  est  de  meilleur  augure  pour  l'avenir  poétique  de 
Tauteur  que  Forgueil  anticipé  de  la  plupart  des  rimeurs  qui  débutent. 
Qu'il  se  défie  toutefois  de  l'attrait  des  vers  faciles,  qu'il  se  fortifie  par  l'é- 
tude des  maîtres,  et,  plus  jaloux  de  l'art  que  des  chimères  d'une  imagina- 
tion nuageuse,  qu'il  préfère  le  moindre  sentier  fleuri  et  connu  de  lui  aux 
courses  eCRrénées  par  monts  et  par  vaux,  entre  ciel  et  terre,  courses  dont 
Fesprit  se  lasse,  qui  laissent  le  cœur  froid,  et  sont  de  nul  profit  tant  pour 
la  recherche  du  beau  que  pour  celle  du  vrai. 

Somme  toute,  le  trésor  de  la  muse  contemporaine  est  pauvre.  Quelques 
heureiix  emprunts  faits  aux  génies  étrangers  ne  régénèrent  en  rien  le  prin- 
cipe même  de  notre  poésie;  le  retour  vers  les  âges  lointains  est  tout  aussi 
indifférent  à  ses  destinées  futures.  De  fait,  point  de  puissance  nouvelle  qui 
s*atteste  par  des  œuvres.  Où  est  l'accent  profondément  ému?  où  est  de  nos 
jours  Fftme  de  la  poésie?  La  critique  attend  la  renaissance  d'un  art  qui, 
après  un  éclat  extraordinaire,  ne  donne  plus  signe  de  vie;  elle  ne  souhaite 
rien  tant  que  de  pouvoir  en  présager  le  retour.  Les  chercheurs  d'a6tme< 
et  de  rimes  sonores  bataillent  volontiers  contre  la  critique,  interprète  en 


Digitized  by 


Google 


252  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

dernière  analyse  du  sentiment  public.  Us  se  plaignent  qu*on  rebute  leur 
poésie.  Eh!  non,  vraiment;  ils  se  méprennent  à  plaisir  :  c'est  le  manque  de 
poésie  qu'on  déplore  dans  leurs  œuvres,  et  c'est  pourquoi  la  critique  les 
renvoie  si  peu  satisfaits,  quand  d'aventure  elle  parle  d'eux. 

Le  vrai  poète  n'entre  pas  dans  le  monde  comme  un  conquérant  d'opéra- 
comique,  ni  comme  un  géant  des  contes  de  fées,  voulant  tout  escalader  et 
croyant  tout  dominer  d'un  mot.  Il  ne  procède  pas  au  moyen  de  formules 
sibyllines.  Il  est  ému  avant  tout,  hésitant  et  timide,  même  lorsque  le  talent 
reconnu  doit  lui  donner  plus  tard  l'assurance  et  l'audace.  Il  sait  bien  que, 
pour  chanter  l'homme  et  la  nature,  il  faut  les  comprendre,  ce  qui  demande 
quelques  réflexions.  Au  lieu  de  franchir  les  Alpes  d'une  enjambée  et  de 
vouloir  prendre  la  mer  dans  une  coquille,  comme  l'enfant  de  la  légende,  il 
s'arrête  pensif  en  face  de  tant  de  choses  qui  l'attirent,  le  saisissent  et  lui 
Imposent  réellement;  mais  il  n'aflfecte  pas  de  voir  en  tout  des  symboles, 
des  mystères  fantastiques,  de  causer  avec  l'infini,  d'aller  à  cheval  sur  un 
rayon  de  soleil,  ni  de  prendre  les  étoiles  à  la  pipée.  On  dirait  que  l'ode  et 
l'élégie  peuvent  seules  répondre  aux  aspirations  grandioses  de  nos  poètes. 
Quand  ils  ne  pleurent  pas  de  gaîté  de  cœur  ou  quand  ils  ne  déclament  pas, 
ils  se  croient  déchus  de  leurs  privilèges  de  noblesse.  Si  l'épopée  ne  con- 
vient qu'aux  jeunes  races,  n'est-il  plus  de  forces  vives  pour  le  drame,  plus 
de  verve  joyeuse  pour  la  comédie,  plus  de  verve  caustique  pour  la  satire? 
Avons-nous  su  enfin  tirer  parti  de  la  poésie  intime ,  que  des  maladroits  ou 
des  niais  ont  faussée?  Quand  donc  chantera-t-on  les  afifections  de  la  fa- 
mille, les  sentimens  de  l'homme  qui  lutte  contre  les  nécessités  réelles  de 
la  vie?  Quand  chantera-t-on  aussi  la  tâche  du  citoyen  en  dehors  de  la 
guerre,  et  quand  renouvellera-t-on  cette  alliance  de  l'art  avec  la  science 
de  la  nature  inaugurée  par  Lucrèce?  Mais.,  pour  entreprendre  quelque 
œuvre  de  ce  genre,  il  faut  commencer  par  apprendre  la  vie  ou  la  science , 
et  l'on  veut,  pour  être  poète,  se  passer  de  tout  apprentissage.  De  là  vient 
que  le  mérite  est  rare,  la  prétention  universelle,  et  que,  poussé  par  cette 
impuissance  vaniteuse,  on  va  chercher  en  songe  (ce  qui  est  commode)  la 
poésie  au-delà  des  monts,  en  Orient,  dans  le  ciel,  aux  antipodes,  avant  de 
l'avoir  saisie  et  pénétrée  dans  le  coin  de  pays  que  l'on  habite,  dans  les 
choses  familières  dont  on  est  enveloppé,  comme  on  veut  aussi  rêver  de  la 
grande  humanité  en  dédaignant  la  petite,  qui  peuple  la  patrie,  la  province 
et  le  canton  où  l'on  vit.  Folie  et  chimère  l  C'est  la  prétention  qui,  plus  que 
tout,  empêche  la  poésie  d'éclore,  quand  celle-ci  existe  en  germe;  c'est  elle 
encore  qui  provoque  aux  essais  malheureux  les  imaginations  faites  pour  la 
prose  et  le  travail  commun.  Quand  on  sentira  davantage  en  toute  chose  la 
poésie  qui  s'en  exhale,  on  aura  plus  de  sévérité  pour  ceux  qui  l'exprime- 
ront mal  ou  faiblement;  on  aimera  davantage  ceux  qui  l'exprimeront  avec 
un  accent  ému,  et  ce  sera  là  le  remède  au  débordement  de  vers  médiocres 
et  à  rindifiTérence  en  matière  de  poésie  qui  nous  désolent  aujourd'hui. 

FEUX  FKARK. 


Digitized  by 


Google 


BSrUE.  —  GHBONIQUE.  253 

ESSAIS   ET   NOTICES. 

'9  par  M.  Aagusta  Trognon  (I). 


L'aateor  de  ce  livre  rappelle,  au  début  de  sa  préface,  qu*il  a  publié,  il  y 
a  environ  quarante  ans,  des  travaux  d'histoire.  On  ne  Ta  pas  tant  oublié 
qu'il  le  suppose  ;  on  se  souvient  que  M.  Auguste  Trognon  faisait  partie  de 
cette  élite  de  jeunes  gens  qui  s'élançaient  alors  avec  tant  d'ardeur  dans 
tontes  les  routes  ouvertes  à  Factivité  de  l'esprit.  Jamais  génération  n'en- 
treprit de  plus  grandes  choses  et  n'eut  tant  d'espérance  de  les  voir  s'accom- 
plir. Sans  parler  de  la  liberté  politique,  qu'on  pensait  bien  avoir  conquise 
pour  toujours,  on  voulait  d'un  coup  créer  une  philosophie  nouvelle,  ra- 
jeunir la  poésie,  renouveler  l'histoire.  De  toutes  ces  entreprises  si  hardi- 
ment tentées,  plusieurs  ont,  hélas!  tout  à  fait  échoué,  d'autres  n'ont  qu'à 
moitié  réussi;  mais  il  en  est  une  au  moins  dont  le  succès  a  été  complet. 
Nous  avons  changé  la  façon  de  comprendre  et  d'écrire  l'histoire.  Retrempée 
à  rétude  des  sources,  l'histoire  y  a  puisé  une  intelligence  plus  vraie  du 
passé,  elle  y  est  devenue  plus  originale  et  plus  vivante,  et  l'on  peut  affir- 
mer que  cette  grande  réforme  sera,  aux  yeux  de  la  postérité,  le  plus  beau 
titre  de  gloire  de  notre  littérature. 

M.  Trognon,  dans  ce  travail,  avait  été  l'un  des  ouvriers  de  la  première 
heure.  Détourné  par  des  fonctions  délicates,  et  qui  réclamaient  tout  son 
temps,  il  revient,  après  plus  de  trente  ans,  à  ces  études  de  sa  jeunesse,  et 
donne  au  public  les  deux  premiers  volumes  d'une  histoire  de  France.  Ce 
n'est  point  une  œuvre  d'érudition,  elle  n'a  pas  la  prétention  d'être  savante, 
elle  n'aflTecte  pas  des  airs  de  nouveauté.  M.  Trognon  avoue  franchement 
qu'il  a  profité  des  travaux  des  autres,  quand  il  les  a  trouvés  bons.  Il  a  lu 
MM.  Guizot,  Michelet;  il  a  pris  son  bien  chez  eux  sans  scrupule.  Le  seul 
mérite  qu'il  s'attribue,  c'est  d'avoir  résumé  tous  leurs  travaux,  et  de  les 
présenter  réunis  dans  un  cadre  restreint.  Ce  n'était  pas  une  petite  alTaire. 
Depuis  que  l'histoire  est  en  faveur,  l'activité  des  érudits  s'est  portée  vers 
elle;  chaque  époque  a  été  étudiée  avec  soin,  et  il  n'est  pas  un  fait  de  quel- 
q*î  importance  qui  n'ait  été  l'objet  de  savantes  recherches.  Aussi  peut-on 
dire  qae,  pour  ceux  qu'attire  principalement  l'histoire  générale,  la  route 
est  encombrée  de  matériaux  de  tout  genre.  L'esprit  risque  de  se  perdre 
ao  milieu  de  cette  abondance,  et  réclame  quelques  travaux  d'ensemble  qui 
l'aident  à  s'y  reconnaître.  C'est  une  œuvre  de  cet  ordre  que  M.  Trognon  a 
voulu  écrire.  Il  a  borné  ses  prétentions  à  être  utile,  et  il  n'est  pas  douteux 
qu'il  n'y  ait  réussi. 

(1)  S  vol.  in^;  Paris,  Hachette. 


Digitized  by 


Google 


25&  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Le  sujet  d^abord  y  est  bien  circonscrit,  et  l^ouvrage  ne  remonte  pas  trop 
haut.  G*est  un  grand  mérite,  aujourd'hui  surtout,  car  il  y  a  des  écrivains 
qui  ont  tellement  la  manie  d'être  complets  que,  lorsqu'ils  veulent  faire 
l'histoire  d'un  pays,  ils  parlent  d'abord  de  sa  formation  géologique,  et  re- 
montent plus  haut  que  la  création  de  l'homme.  C'est  une  grâce  qu'ils  nous 
font  que  de  vouloir  bien  descendre  au  déluge.  Pour  M.  Trognon,  l'histoire 
de  France  ne  commence  qu'avec  l'arrivée  des  Francs.  Après  quelques  pa^es 
très  fermement  écrites  sur  les  transformations  du  régime  municipal  en 
Gaule  à  cette  époque  et  les  conséquences  de  l'établissement  du  christia- 
nisme, M.  Trognon  se  jette  résolument  dans  le  tumulte  des  invasions  et  au 
milieu  de  cette  mêlée  confuse  d'événemens  sans  importance  qui  composent 
l'histoire  des  fils  de  Glovis.  Cette  partie  est  très  sagement  traitée,  et  les  faits 
y  sont  racontés  avec  toute  la  netteté  que  le  sujet  comporte.  Ce  n'est  pas 
sa  faute,  si  elle  n'est  pas  plus  intéressante,  et  il  faut  s'en  prendre  à  l'époque 
même  plus  qu'à  celui  qui  la  raconte.  Si  Augustin  Thierry  est  parvenu  à 
faire  lire  avec  tant  d'agrément  ses  récits  des  temps  mérovingiens,  c'e^t 
que,  par  la  facilité  du  plan  qu'il  s'était  tracé,  il  pouvait  ne  prendre  que 
quelques  épisodes  de  cette  histoire,  choisir  ceux  qui  lui  semblaient  pou- 
voir intéresser  le  public,  et  surtout  les  raconter  en  détail,  car  ce  sont  les 
détails  qui  donnent  la  vie  à  un  récit.  Mais  quand  on  n'écrit  qu'un  résumé  et 
qu'on  est  forcé  de  s'en  tenir  aux  choses  importantes,  quand,  par  la  loi 
même  de  son  ouvrage,  on  s'impose  le  devoir  de  renoncer  à  mentionner  ces 
petits  faits  qui  peignent  les  hommes  et  les  époques,  il  faut  bien  s'attendre 
à  une  peinture  moins  vivante,  à  un  ouvrage  moins  attrayant.  Est-il  pos- 
sible d'ailleurs  de  prendre  un  intérêt  bien  vif  à  des  temps  si  peu  sembla- 
bles aux  nôtres,  et  quelle  sympathie  peut  nous  attacher  à  des  personnages 
qui  n'ont  rien  de  nos  passions  ni  de  nos  mœurs?  Ce  passé  de  la  France 
n'appartient  pas  à  la  France  même  ;  toute  cette  barbarie  nous  est  étran-  - 
gère,  et  il  ne  nous  semble  pas  qu'aucun  des  élémens  qui  constituent  notre 
société  soit  venu  de  là. 

La  France  d'aujourd'hui  ne  commence  véritablement  qu'avec  la  langue 
française,  c'est-à-dire  vers  le  xi*  siècle,  à  l'avènement  de  la  troisième  race. 
Dès  ce  moment,  nous  nous  reconnaissons  dans  le  passé,  et  nous  démêlons 
dans  les  personnages  qui  occupent  la  scène  les  traits  de  notre  caractère 
national.  Cependant  entre  eux  et  nous  il  y  a  encore  de  grandes  différences. 
Notre  société  est  sortie  de  celle  du  moyen  âge,  mais  en  la  reniant;  les  croi- 
sades et  la  chevalerie  sont  assurément  de  belles  choses,  mais  ce  sont  des 
choses  bien  mortes.  M.  Trognon  n'essaie  pas  de  les  ressusciter;  il  n'a  pas 
pour  le  moyen  âge  cette  passion  aveugle  qu'on  a  quelquefois  essayé  de 
nous  inspirer,  et  qui.  Dieu  merci,  passe  de  mode.  Il  n'en  dissimule  pas  les 
côtés  faibles  en  même  temps  qu'il  en  dépeint  avec  plaisir  les  beaux  mo- 
mens.  Un  de  ses  récits  les  plus  agréables  à  lire  est  celui  du  règne  de  saint 
Louis.  On  voit  que  cette  douce  et  sereine  figure  lui  plaît,  et  qu'il  veut  la 


Digitized  by 


Google 


REFUE.   —  CHRONIQUE.  555 

faire  aimer.  Il  n'a  pas  de  peine  à  y  réussir,  car,  en  dépit  des  siècles,  saint 
Louis  est  encore  un  des  souvenirs  les  plus  populaires  de  notre  histoire,  et 
il  n'y  a  pas  de  saint  que  nous  tenions  pour  saint  plus  volontiers,  sans  avoir 
besoin  pour  cela  de  recourir  à  la  volumineuse  procédure  qu'on  mit  douze 
ans  à  instruire  avant  de  le  canoniser. 

Toutefois  l'intérêt  véritable  de  l'bistoire  de  France  commence  pour  nous 
quand  se  montrent  les  élémens  dont  est  formée  la  France  d'aujourd'hui, 
c'est-à-dire  la  bourgeoisie,  avec  les  communes,  le  peuple,  pendant  la  guerre 
de  cent  ans.  M.  Trognon  a  raconté  cette  dernière  époque  avec  une  émotion 
bien  naturelle,  et  il  fait  parfaitement  voir  d'où  vint  en  ce  triste  moment  le 
salut  de  la  France.  Tandis  que  beaucoup  de  grands  seigneurs  transportaient 
assez  facilement  leur  hommage  du  roi  de  France  au  roi  d'Angleterre,  la 
bourgeoisie  et  le  peuple  ne  se  résignaient  pas  à  la  domination  des  Anglais. 
Cest  en  vain  que  le  duc  de  Bedford  voulait  distraire  Paris  de  ses  regrets 
par  l'éclat  de  ces  fêtes  auxquelles  prenaient  part,  sans  trop  de  scrupules, 
le  duc  de  Bourgogne  avec  ses  barons  et  toute  la  fleur  de  la  chevalerie  ;  le 
peuple  se  tenait  en  dehors  de  ces  fêtes  de  l'étranger,  et,  comme  il  ne  lui 
était  pas  permis  de  se  plaindre  ouvertement,  il  exprimait  à  sa  façon  sa 
tristesse.  «  Les  chroniques  contemporaines,  dit  M.  Trognon,  nous  appren- 
nent ce  qui  alors  même  (août  iU^U)  tenait  attentif  et  ému  le  peuple  de  la 
capitale  :  c'était  le  spectacle  lugubre  de  la  dame  macabre  qui  venait  d'être 
importé  des  bords  du  Rhin.  Pendant  plus  de  six  mois,  une  foule  immense 
ne  cessa  de  se  porter  sous  les  charniers  du  cimetière  des  Innocens  pour 
voir  la  Mort,  sous  la  figure  hideuse  d'un  squelette  entraînant  dans  le  mou- 
vement d'une  ronde  infernale  les  rois,  les  empereurs  et  les  papes  pêle-mêle 
avec  les  créatures  les  plus  abjectes  et  les  plus  méprisables.  Cette  représen- 
tation horrible,  mais  saisissante,  de  l'égalité  humaine  devant  la  mort  sem- 
blait être  une  consolation  oflferte  aux  souffrances  inouies  de  l'époque;  il 
n'y  avait  qu'un  aussi  sombre  divertissement  qui  convînt  à  d'aussi  cruelles 
misères.  »  Parmi  ces  misères,  il  n'y  en  avait  pas  qui  parût  plus  lourde  à  ce 
peuple  et  qui  lui  pesât  plus  que  d'être  asservi  à  l'étranger.  M.  Michelet  a 
fait  remarquer  que  cette  expression  «  un  bon  Français  »  date  du  xiv«  siècle  : 
le  mot  et  la  chose  sont  du  même  temps.  C'est  par  une  explosion  de  patrio- 
tisme populaire  que  la  France  alors  a  été  sauvée.  Tandis  que  la  bourgeoisie 
faisait  bravement  son  devoir  à  la  cour  du  pauvre  roi  de  Bourges  à  côté  des 
seigneurs  restés  fidèles,  que  Jacques  Cœur,  le  premier  en  date  des  ban- 
quiers p&triotes,  prodiguait  son  argent,  que  Bureau  armait  sa  redoutable 
artillerie,  que  la  population  des  villes  s'illustrait  par  sa  résistance  héroïque 
à  Orléans,  le  peuple  des  campagnes  envoyait  Jeanne  d'Arc  au  secours  de  la 
France. 

On  doit  un  peu  s'étonner  qu'après  avoir  dépeint  avec  tant  de  sympathie 
ce  grand  mouvement  populaire,  M.  Trognon  se  soit  montré  si  dur  pour 
I^uis  XI.  t  C'était,  dit-il,  un  de  ces  tyrans  qui  mettent  une  très  grande 


Digitized  by 


Google 


256  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

habileté  à  mal  régner.  »  Je  ne  sais  pas  si,  après  avoir  lu  son  histoire  dans 
le  livre  même  de  M.  Trognon,  on  sera  disposé  à  se  montrer  aussi  sévère 
pour  lui.  Au  moins  lui  saura-t-on  gré  d*avoîr  rompu  si  franchement  avec 
le  passé  et  d'avoir  aidé  le  moy.en  âge  à  înourir  dans  la  personne  de  Charles 
le  Téméraire,  qui  en  était  le  dernier  représentant.  M.  Trognon  raconte  de 
lui,  au  début  de  son  règne,  une  aventure  fort  plaisante  et  qui  ne  serait  pas 
déplacée  dans  le  roman  de  Cervantes.  C'était  à  Tépoque  où  le  duc  de  Bour- 
gogne, qui  était  venu  conduire  Louis  XI  à  Paris,  cherchait  par  son  faste  à 
éclipser  son  suzerain  et  conviait  à  des  joutes  et  à  des  tournois  les  plus 
brillans  chevaliers  du  royaume.  Louis  XI  se  tenait  à  Técart  de  ces  fêtes;  il 
n'y  prit  part  qu'une  fois  et  d'une  façon  très  singulière  :  il  se  fit  amener  un 
homme  d'armes  sans  nom,  mais  jouteur  d'une  force  et  d'une  adresse  sans 
pareilles  dans  les  exercices  de  chevalerie;  après  l'avoir  à  ses  frais  bizarre- 
ment équipé  et  bien  payé,  il  se  donna  le  plaisir  de  le  voir,  d'une  fenêtre 
derrière  laquelle  il  était  caché,  désarçonner  et  renverser  par  terre,  les  uns 
après  les  autres,  les  plus  hauts  seigneurs  de  la  cour  de  Bourgogne,  à  qui 
avait  appartenu  jusque-là  l'honneur  de  la  journée.  Dans  cet  étrange  diver- 
tissement, Louis  XI  se  montrait  déjà  tout  entier.  Il  détestait  la  noblesse, 
qui  lui  contestait  son  pouvoir,  se  moquait  de  ses  habitudes  et  de  ses  plai- 
sirs, et  11  s'amusait  à  l'humilier  en  attendant  qu'il  pût  l'abattre.  Sans  doute 
Louis  XI  n'est  pas  un  roi  chevalier,  mais  il  ne  me  semble  pas  que^ce  soit  à 
nous  de  lui  en  vouloir.  Qu'à  la  cour  de  Bourgogne  on  se  moquât  de  lui 
parce  qu'il  était  vêtu  d'un  court  habit  et  d'un  vieux  pourpoint  de  futaine 
grise,  parce  qu'il  s'asseyait  sans  façpn  à  la  table  de  l'élu  Denis  Hasselin,  son 
compère,  et  se  rendait  avec  le  peuple  à  la  messe  ou  aux  vêpres  à  Notre- 
Dame,  parce  qu'enfin,  dégoûté  de  prendre  pour  ministres  ces  grands  sei- 
gneurs qui  avaient  tant  de  fois  trahi  son  père,  il  admettait  à  sa  confiance 
des  médecins  et  des  barbiers,  tous  ces  reproches  ne  sont  pas  de  nature  à 
lui  faire  beaucoup  de  tort  parmi  nous.  En  somme,  ce  roi  des  petites  gens, 
ce  grand  et  dur  justicier  qui  laissa  la  France  plus  forte  et  plus  unie,  ouvre 
convenablement  chez  nous  l'époque  moderne. 

C'est  avec  le  règne  de  Louis  XI  que  s'arrêtent  les  premiers  volumes  de 
cette  histoire.  11  faut  espérer  que  les  suivans  ne  se  feront  pas  attendre,  et 
que  l'auteur  conduira  bientôt  jusqu'au  bout  une  œuvre  sérieuse  qui,  sans 
aflicher  de  prétentions,  pourra  rendre  beaucoup  de  services.       g.  b. 


y.  DE  Mars. 


Digitized  by 


Google 


UN  ESSAI 

DE  LIBÉRALISME  RUSSE 

EN  POLOGNE 


AUSXAHDBB  I«^  ET  LE  PRINCE  ADAM  CZABTOETSKI. 

Otnt^ftmdamte pœrtîeuUère  de  l'emperevar  Alexandre  et  du  prince  Adam  CxorforyfH  (1). 


(Test  dans  les  scènes  émouvantes  d'une  insurrection  nationale 
que  s'est  relevé  aujourd'hui  le  problème  des  destinées  de  la  Po- 
logne,  comme  il  était  hier  dans  le  travail  mystérieux  d'un  peuple  se 
reprenant  obscurément  à  la  vie,  comme  il  est  toujours  apparu  de- 
puis un  siècle  à  travers  tous  les  ébranlemens  européens,  variant 
Avec  les  circonstances,  changeant  de  forme  sans  changer  de  nature. 
Certes  ces  destinées  encore  si  incertaines  se  sont  jouées  dans  bien 
des  épisodes  dont  l'explosion  actuelle  n'est  que  le  sanglant  couron- 
nement. Elles  ont  passé  déjà  par  bien  des  phases  de  guerre,  de  di- 
plomatie, d'agitations  pacifiques,  de  complots,  par  bien  des  crises 
morales  et  politiques.  Elles  ont  été  l'incessante  et  virile  obsession 
de  bien  des  esprits  occupés  à  chercher  une  patrie  par  des  voies  diffé- 
rentes, les  uns  par  l'épée  et  les  désespoirs  héroïques,  d'autres  par 
les  transactions,  par  la  toute-puissance  de  la  raison  et  de  la  justice, 
—  ceux-ci  dévorés  du  feu  de  l'action,  ne  comptant  que  sur  un  effort 

(1)  Cette  correspondance  Jasqu'ici  inédite  doit  paraître  sons  peu* 

U.T.  —  15  MAI.  11 


Digitized  by 


Google 


258  RÉYUE  DES   DEUX   MONDES. 

prodigieux  et  rompant  avec  toutes  les  considérations  de  politique 
régulière,  ceux-là  s' adressant  à  l'Europe,  s' efforçant  de  réveiller  le 
sentiment  souverain  d'un  intérêt  universel,  bien  souvent  déçus,  ja- 
mais désespérés  et  toujours  prêts  à  reprendre  cette  grande  négo- 
ciation de  la  renaissance  de  leur  pays.  Tout  a  été  essayé,  rien  n'a 
réussi,  et  le  vieux  problème  n'a  cessé  de  subsister,  de  grandir,  de 
se  dégager  de  toutes  les  expériences  avec  une  netteté  plus  redou- 
table, retrouvant  périodiquement  à  leur  poste  ceux  qui  n'ont  cru 
qu'à  l'action  et  ceux  qui  ont  cru  à  la  diplomatie,  aux  influences 
morales,  —  les  uns  et  les  autres  finissant  par  se  rejoindre  dans  la 
même  pensée  et  plaçant  leur  foi,  leur  constance  au-dessus  des  re- 
vers du  moment. 

Un  jour,  vers  la  fin  de  la  dernière  guerre  d'Orient,  un  homme 
demeuré  jusqu'au  bout  le  type  respecté  et  pur  de  cette  infatigable 
diplomatie  nationale  de  la  Pologne  était  au  travail  dès  le  matin  et 
préparait  une  défense  nouvelle  des  droits  de  son  pays,  lorsqu'un  de 
ses  compatriotes  venait  frapper  chez  lui  en  lui  disant  :  «  N'enten- 
dez-vous pas  ?  c'est  le  canon  qui  annonce  la  paix  1  »  Le  vieux  patri- 
cien s'arrêtait  un  instant  affaissé,  attristé  et  secouant  sa  tête  pleine 
de  souvenirs,  puis  il  se  remettait  à  l'œuvre.  «  A  quoi  bon  continuer? 
reprenait-on.  Il  n'y  a  plus  rien  à  espérer  pour  nous  aujourd'hui.  — 
Ah!  n'importe,  répondait-U,  il  faut  continuer,  cela  pourra  servir 
une  autre  fois...  »  Celui  qui  parlait  ainsi,  et  qui,  âgé  de  près  de 
quatre-vingt-dix  ans,  élevait  encore  sa  foi  au-dessus  d'une  décep- 
tion nouvelle,  ne  croyait  plus  visiblement  aux  transactions;  il  ne 
voyait  de  chances  que  dans  une  lutte  où  l'Europe  aurait  le  droit 
d'exiger  comme  rançon  de  sécurité  publique  la  réparation  d'une 
grande  injustice;  il  en  était  venu,  comme  tous  les  Polonais,  à  la  plus 
incurable  méfiance  à  l'égard  de  la  politique  russe.  Et  pourtant  c'é- 
tait l'homme  qui  dans  sa  jeunesse  avait  personnifié  l'idée  d'une 
conciliation  entre  une  Pologne  renaissante  et  la  Russie  sous  un  même 
sceptre;  bien  mieux,  il  avait  trouvé  pour  complice  un  prince  jeune 
comme  lui,  qui  allait  être  un  des  plus  puissans  souverains,  l'anta- 
goniste heureux  de  Napoléon  lui-même.  C'était  l'homme  qui  avait  été 
l'ami,  le  confident,  le  coopérateur  préféré  de  l'empereur  Alexandre  1" 
avant  d'être  la  victime  de  l'empereur  Nicolas  et  le  fier  émigré  qui 
ne  croyait  plus  ni  aux  vaines  amnisties  ni  aux  promesses  trompeuses. 
De  cette  multitude  d'épisodes  dont  se  compose  la  vie  polonaise,  je 
ne  sais  s'il  en  est  un  plus  curieux,  plus  significatif,  plus  propre 
même  à  éclairer  les  événemens  d'aujourd'hui,  que  cet  épisode  des 
rapports  de  l'empereur  Alexandre  I®**  et  du  prince  Adam  Czartory^kî, 
de  cette  tentative  de  libéralisme  concertée  comme  un  complot  entre 
un  tsar  et  un  jeune  patriote  polonais,  de  cette  amitié  qui  se  nouait 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBERALISME   EUSSE   EN  POLOGNE.  259 

dans  des  conditions  romanesques,  qui  continuait  à  travers  toutes  les 
complications  du  commencement  de  ce  siècle,  se  retrouvait  vivante 
et  active  jusque  dans  les  combinaisons  de  1815,  et  ne  finissait  que 
lorsqu'il  n'y  avait  plus  d* espoir.  C'est  évidemment  le  dernier  mot 
des  transactions  possibles  entre  la  Russie  et  la  Pologne.  Voici  en 
effet  un  souverain  tout  plein  d'aspirations  généreuses,  qui  a  pu 
être  appelé  un  accident  en  Russie,  et  le  Polonais  le  plus  modéré, 
le  plus  loyal  dans  la  mesure  d'un  patriotisme  invariable,  —  deux 
hommes  rapprochés  étrangement  par  la  fortune,  caressant  avec  une 
manifeste  sincérité  le  même  rêve,  s' essayant  de  leur  mieux  aux 
mêmes  projets  de  réparation  et  de  conciliation.  A  quoi  sont-ils  ar- 
rivés? C'est  justement  l'épisode  qui  se  ravive  tout  entier  dans  les 
lettres  jusqu'ici  inconnues  de  l'empereur  Alexandre  P«*  et  du  prince 
Cwirtoryski,  dans  les  mémoires  moins  connus  encore  du  vieux  pro- 
scrit polonais,  dans  cet  ensemble  de  documens  dont  la  lumière,  en 
éclairant  une  existence  de  droiture  et  d'honneur,  rejaillit  sur  tout 
un  ordre  d'événemens,  de  possibilités  ou  d'impossibilités  contem- 
poraines. 

Cest  ridéal  lointain  et  évanoui  d'une  régénération  polonaise  par 
la  bienveillance  et  l'équité  réparatrice,  par  une  diplomatie  géné- 
reuse ou  chimérique  si  l'on  veut,  d'une  paix  conçue  et  négociée 
pendant  vingt  ans  dans  les  circonstances  les  plus  extraordinaires, 
ébauchée  à  l'origine  dans  le  mystère  d'une  intimité  sincère  entre 
deux  hommes  singulièrement  rapprochés,  l'un  n'étant  rien  encore 
qu'un  adolescent  impérial  promis  au  pouvoir  le  plus  absolu,  l'autre 
jeté  tout  à  coup  dans  une  cour  ennemie  et  ressentant  comme  une 
blessure  sacrée  le  désastre  récent  de  sa  patrie,  tous  deux  réduits  à 
se  cacher  pour  mettre  en  commun  leurs  rêves  et  leurs  désirs  de 
justice.  Cette  tentative  a  fini  par  une  déception,  elle , commençait 
comme  un  roman  à  une  heure  cruelle.  C'était  sous  le  coup  même 
du  dernier  partage,  de  la  prise  d'armes  de  Kosciusko  et  de  sa  dé- 
faite à  Macieiowice,  de  la  dévastation  des  provinces  polonaises,  de 
la  disparition  du  nom  de  la  Pologne,  de  l'incarcération  ou  du  ban- 
nissement de  tout  ce  qui  était  patriote,  de  la  confiscation  étendue 
aux  biens  des  plus  grandes  familles,  de  toutes  ces  choses  en  un  mot 
qui  semblaient  faire  croire  que  tout  était  fini.  On  avait  essayé  de 
sauver  du  naufrage  la  fortune  du  vieux  prince  Czartoryski  :  «  Qu'il 
m'envoie  sesi^ls,  puis  nous  verrons  !  »  avait  répondu  la  toute-puis- 
sante spoliatrice  Catherine.  Qu'on  se  représente  donc  le  jeune  prince 
Adam  contraint  par  devoir  à  ce  rôle  ingrat,  entrant  avec  son  frère 
Constantin,  le  12  mai  1795,  à  Saint-Pétersbourg,  le  cœur  serré, 
comme  un  exilé ,  comme  un  otage ,  obligé  de  paraître  et  de  vivre 
dans  un  monde  où  tout  lui  rappelait  la  force  victorieuse  et  l'op- 


Digitized  by 


Google 


360  EEYUB  DES  DEUX  MONDES. 

pression.  11  n'allait  pas  gatment  à  cette  aventure,  —  c'est  lui-même 
qui  le  raconte,  —  ce  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans,  qui  dans 
sa  forte  éducation  avait  été  nourri  tout  à  la  fois  des  traditions  po- 
lonaises, des  idées  du  xviii''  siècle  et  des  grands  exemples  de  la 
liberté  anglaise,  qui  avait  vu  déjà  l'Europe  de  l'Occident,  qui  s'é- 
tait associé  aux  travaux  de  la  grande  diète,  qui  avait  été  un  des  au- 
teurs de  la  constitution  du  3  mai  1791,  un  des  complices  de  Kos- 
ciusko  dans  son  insurrection,  et  qui  gardait  une  aversion  instinctive 
contre  les  Russes.  Pour  lui,  tout  était  supplice  à  Pétersbourg  :  la 
différence  de  civilisation,  d'idées,  de  mœurs,  le  contact  permanent 
du  vaincu  et  des  vainqueurs,  cette  vie  de  prisonnier  en  pays  étran- 
ger, dans  le  camp  ennemi. 

C'était  au  reste  un  monde  curieux  que  cette  société  russe  de  la 
fin  du  règne  de  Catherine  II.  L'extérieur  était  français,  le  fond  était 
russe  et  très  russe.  Le  luxe  le  plus  raffiné  se  mêlait  aux  mœurs  mos- 
covites; on  parlait  de  Voltaire  et  de  Diderot  dans  une  atmosphère 
asiatique,  au  milieu  d'une  nuée  d'esclaves,  de  Cosaques,  de  Circas- 
siens  et  de  Tartares.  C'était  le  temps  où  le  comte  Strogonof,  qui 
avait  longtemps  habité  Paris  sous  Louis  XV  et  qui  s'était  fait  Fran- 
çais sans  cesser  d'être  Russe,  accumulait  les  productions  des  arts 
dans  son  palais  ouvert  à  tout  venant,  où  le  grand-écuyer  Narych- 
kine,  gai,  affable,  bon  courtisan  de  tous  les  pouvoirs,  travaillait  le 
plus  consciencieusement  du  monde  à  se  ruiner  en  bals  et  en  somp- 
tuosités, et  n'y  réussissait  pas,  où  la  princesse  Rasile  Dolgoroukof  et 
la  princesse  Michel  Galitzin,  fort  connues  depuis  à  Paris,  tenaient  le 
sceptre  dans  leurs  salons  élégans,  rivalisant  de  beauté,  d'esprit  et 
de  séduction  au  point  de  tourner  la  tête  à  ce  malheureux  M.  de  Co- 
bentzel,  l'ambassadeur  d'Autriche,  et  à  M.  de  Choiseul-Gouffier.  Il 
y  avait  dans  la  politique  des  hommes  comme  le  comte  Rezborodko 
à  l'extérieur  d'ours,  à  l'esprit  fin,  à  l'intelligence  lucide,  paresseux 
au  possible  et  fort  adonné  aux  plaisirs,  ou  comme  le  vieux  comte 
Osterman,  figure  détachée  d'une  ancienne  tapisserie,  long,  maigre, 
pâle,  toujours  habillé  à  la  vieille  mode.  Avec  ses  bottes  en  drap, 
son  habit  brun  aux  boutons  d'or  et  son  cordon  noir  au  cou,  Oster- 
man représentait  le  règne  de  l'impératrice  Elisabeth;  il  était  le  seul 
qui,  comme  vice-chancelier  et  doyen  du  collège  des  affaires  étran- 
gères, eût  osé  se  prononcer  centime  le  partage  de  la  Pologne.  Le  favori 
du  jour  n'était  plus  le  puissant  Potemkin  aux  fascinations  secrètes  : 
c'était  Platon  Zubof ,  le  dernier-né  des  bonnes  grâces  8e  la  septua- 
génaire Catherine.  Platon  Zubof  était  jeune  encore,  svelte,  d'une 
figure  agréable;  il  avait  une  voix  flûtée  et  des  affectations  de  dignité 
indolente.  Courtisans  et  solliciteurs  affluaient  dans  ses  anticham- 
bres, où  il  y  avait  cohue  de  dignitaires  de  l'empire.  Comme  un  roi. 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBIÉRAUSME   RUSSE   EN  POLOGNE.  261 

a  avait  ses  levers;  il  entrait  d'un  pas  traînant  en  robe  de  chambrer 
saluant  d'un  léger  signe  de  tête  les  courtisans  qui  attendaient  um 
regard,  pendant  que  les  valets  de  service  s'emparaient  de  lui  et  fai- 
saient sa  toilette.  Platon  Zubof  sortait  souvent  triste  et  abattu  de 
ses  entrevues  avec  son  impériale  maîtresse,  et  il  n'était  pas  sans  se 
livrer  à  d'autres  intrigues  d'amour. 

Au-dessus  de  ce  monde  apparaissait  ce  que  le  prince  Adam  appelle 
^irituellement  l'Olympe  moscovite,  un  Olympe  à  trois  étages.  Au 
premier  étage  était  la  jeune  cour  des  grands-ducs  Alexandre  et 
Constantin,  rayonnante  de  vie  et  d'entrain;  plus  haut,  on  voyait  le 
grand-duc  Paul,  qui  inspirait  l'effroi  ou  le  mépris  par  son  humeur 
sombre  et  farouche,  par  ses  lubies  fantasques.  Au  sommet  enfin 
était  le  Jupiter  femelle  de  cet  Olympe,  l'impératrice  Catherine  elle- 
même,  âgée  déjà,  mais  verte  encore,  donnant  le. ton  à  une  cour 
hébétée  de  servilité.  C'était  une  femme  plutôt  petite  que  grande 
et  d'un  embonpoint  assez  développé,  mêlant  dans  sa  démarche 
l'élégance  à  la  dignité,  portant  sur  son  visage  ridé  l'expression  de 
la  hauteur,  sur  ses  lèvres  un  savant  et  éternel  sourire,  passionnée 
et  vindicative  au  fond,  ayant  fait  assez  de  bien  et  de  mal  pour  inspi- 
rer le  fanatisme  ou  la  terreur,  pour  que  tout  ce  qui  venait  d'elle  fût 
sacré,  même  sa  luxure.  Elle  savait  plaire  et  elle  avait  une  volonté 
inexorable.  Elle  détestait  son  fils,  le  grand-duc  Paul,  à  qui  elle  n'a- 
vait pas  même  laissé  le  droit  de  diriger  l'éjlucation  de  ses  enfans,  et 
elle  transportait  ses  affections  sur  la  jeune  cour,  sur  le  grand-duc 
Alexandre,  qui  était  l'objet  privilégié  de  ses  espérances.  Pour  cette 
société  concentrée  à  Saint-Pétersbourg,  la  Pologne  conquise  n'était 
pas  seulement  une  question  d'agrandissement  politique,  une  satis- 
faction d'orgueil  national;  c'était  un  grand  butin  à  partager,  car,  il 
faut  le  dire,  dans  les  affaires  de  Pologne,  la  conquête  d*état  ou  la 
répression  m&rche  toujours  accompagnée  de  la  dépossession  pri- 
vée.  L'empereur  Nicolas  seul  a  pris  pendant  son  règne  pour  plus  de 
SOO  millions  de  propriétés  polonaises,  et  on  voit  aujourd'hui  encore 
les  séquestres  renaître.  Au  lendemain  du  dernier  partage,  sous  Ca- 
therine, les  confiscations  étaient  immenses.  C'était  à  qui  aurait  sa 
part  dans  les  distributions.  Les  plus  grands  dignitaires  russes  ne 
craignaient  pas  d'hériter  des  dépouilles  des  familles  polonaises,  et 
la  cupidité  se  colorait  au  besoin  d'un  singulier  prétexte  :  l'impéra- 
trice le  voulait,  on  ne  pouvait  désobéir  à  la  souveraine.  Un  seul,  et 
c'était  le  vainqueur  de  Kosciusko  à  Macieiowice,  le  général  Fersen, 
eut  le  courage  de  refuser  les  propriétés  de  la  famille  Czaçki,  et 
<fenianda  simplement  quelques  biens  du  domaine  national. 

(Test  dans  ce  monde  et  à  cette  heure  du  partage  des  dépouilles 
que  le  prince  Adam  arrivait  avec  son  frère ,  gardant  au  fond  du. 


Digitized  by 


Google 


S62  BEYUE   DES  DEUX  MONDES. 

cceur  le  sentiment  de  sa  patrie  perdue,  et  en  même  temps  ayant  à 
refouler  tous  ses  instincts,  toutes  ses  convictions  de  jeunesse,  s'il 
Youlait  réussir.  Le  vieux  prince  Czartoryski  avait  donné  pour  com- 
pagnon et  pour  guide  à  ses  deux  fils  un  honnête  et  bon  homme, 
M.  Gorski,  ayant  la  démarche  fiëre,  le  ton  haut  et  décidé,  mais  gai, 
amusant,  facile  à  vivre,  parlant  un  français  original  et  réjouissant, 
ayant  l'art  de  s'insinuer  et  de  conduire  deux  jeunes  gens  dans  cette 
carrière  nouvelle  où  il  y  avait  à  obtenir  la  restitution  d'une  fortune 
sans  s'abaisser.  Il  fallait  aller  partout,  visiter  les  personnages  in- 
fluens,  se  faire  des  amis,  arriver  jusqu'à  la  tsarine.  L'honnête  Gorski 
était  impitoyable  dans  cette  course  au  clocher  à  travers  le  inonde 
russe,  qu'il  fréquentait,  qu'il  détestait  et  qu'il  savait  gagner  par  sa 
bonne  humeur.  Les  deux  frères,  à  vrai  dire,  n'étaient  pas  mal  reçus 
à  Pétersbourg,  et  peut-être  la  cour  avait-elle  pour  mot  d'ordre  de 
faire  fête  à  ces  deux  jeunes  représentans  d'une  des  premières  fa- 
milles polonaises  venant  plaider  leur  cause  de  spoliés  chez  les  spo- 
liateurs; ils  trouvaient  d'ailleurs  dans  plus  d'ime  maison  les  sou- 
venirs qu'y  avait  laissés  leur  père  au  commencement  du  règne  de 
Catherine,  et  le  jour  de  leur  première  présentation  à  la  cour  l'im- 
pératrice elle-même  arrêtait  sur  eux  son  plus  doux  regard  en  leur 
disant  :  «  Votre  âge  me  rappelle  celui  de  votre  père  quand  je  l'ai  vu 
pour  la  première  fois.  J'espère  que  vous  vous  trouvez  bien  dans  ce 
pays.  ))  Le  fait  est  qu'ils  ne  se  trouvaient  pas  bien  du  tout  à  Pétera- 
lK)urg;  ils  se  sentaient  mal  à  l'aise  en  terre  étrangère  et  ennemie; 
ils  souffraient  de  cette  recherche  contrainte  de  la  faveur  auprès 
d'hommes  dont  l'un,  le  frère  du  favori,  le  comte  Yalérien  Zul)of, 
avait  fait  la  guerre  de  1794  sans  pitié  et  avait  saccagé  la  résidence 
de  leur  famille,  Pulawy,  ce  Versailles  de  la  Pologne. 

Tout  le  jour  pourtant  il  fallait  courir,  se  faire  une  attitude;  le  soir 
seulement,  quand  on  était  sans  témoins,  l'impression  intime  éclatait. 
Chez  le  bon  Gorski,  c'était  un  vrai  débordement  de  vertes  épithètes 
contre  ceux  qu'il  venait  de  voir,  auxquels  il  venait  de  sourire  :  «  Ahl 
le  lâche  !  ah  !  le  coquin  !  »  s'écriait-il  pour  se  soulager  avant  de  re- 
commencer le  lendemain.  Chez  le  prince  Adam,  c'était  de  la  tris- 
tesse, un  sentiment  d'ennui  profond.  «  Nos  pensées,  dit-il,  se  repor- 
taient vers  nos  parens,  nos  sœurs,  notre  patrie;  nous  réfléchissions 
sur  nous-mêmes,  sur  la  triste  position  où  nous  nous  trouvions.  »  Et 
ce  qui  ajoutait  à  cette  amertume  secrète  du  jeune  exilé  en  Russie, 
c'est  qu'au  moment  môme  où  il  passait  son  temps  matériellement 
libre  du  moins,  obligé  d'accepter  des  distractions,  quelques-uns  de 
ses  plus  dignes  compatriotes,  Kosciusko,  Potoçki,  Sokotoiçki,  Niem- 
cewicz,  Kilinski,  étaient  sous  les  verrous.  Ils  étaient  là,  è,  quelques 
pas,  dans  la  même  ville,  à  Pétersbourg;  on  ne  pouvait  avoir  de  leurs 


Digitized  by 


Google 


LE   UBÉBAUSME   BUSSE   EN   POLOGNE.  2d3 

Doavelles.  Ne  pouvant  rien  pour  eux,  le  prince  Adam  se  contentait 
4e  passer  souvent  dans  la  rue  où  quelques-uns  étaient  gardés  pri- 
soimlers,  espérant  au  moins  les  apercevoir.  Il  réussit  quelquefois  en 
efiet  à  les  voir  passer  comme  des  ombres.  Il  ne  les  connaissait  pas 
tous  alors;  mais,  selon  un  de  ses  mots  touchans,  le  cœur  lui  battait 
bien  fort  quand  U  levait  les  yeux  vers  ces  fenêtres  si  bien  fermées 
derrière  lesquelles  vivaient  des  bommes  chers  à  tout  Polonais,  et 
qui  n'avaient  commis  d'autre  crime  que  de  se  dévouer  pour  leur 
patrie.  Cette  époque  avait  laissé  une  empreinte  profonde  cbez  le 
prince  Adam  ;  elle  n'avait  pas  plié  son  caractère  à  la  dissimulation, 
mais  elle  lui  aVait  donné  un  air  de  tristesse  sérieuse  et  circonspecte 
qu'il  a  gardé  toute  sa  vie.  Ne  pouvant  manifester  ses  sentimèns,  il 
s'était  réfugié  dans  un  certain  stoïcisme,  favorisé  par  une  indolence 
naturelle  que  sa  mère,  la  princesse-générale,  lui  reprochait  quel- 
quefois avec  une  charmante  tendresse  dans  des  lettres  d'une  viva- 
dtë  éloquente. 

Dne  fois  sur  ce  terrain,  il  n'y  avait  plus  qu'à  jouer  son  rôle  jus- 
qu'au bout.  A  ce  prix,  les  Gzartoryski  ne  retrouvaient  pas  tous  leurs 
biens  confisqués,  mais  ils  en  eurent  une  partie  par  un  don  impérial 
qui  assimilait  ainsi  les  spoliés  et  les  spoliateurs  dans  cette  vaste 
curée  des  fortunes  polonaises.  C'était,  on  le  voit,  traiter  à  la  cosaque 
le  droit  de  propriété.  Encore  cette  faveur,  fallait-il  l'acheter  par  un 
nouveau  sacarifice  de  liberté  en  entrant  au  service  de  Russie.  Le 
prince  Adam  et  son  frère  entreraient-ils  au  service  militaire  ou  au 
service  civil  f  Peu  leur  importait  en  vérité.  Marchander,  choisir, 
sortir  d'un  rdle  tout  passif,  c'eût  été  attacher  de  la  valeur  à  ce  qui 
n'en  avait  point  à  leurs  yeux,  et  c'est  en  victimes,  le  front  baissé, 
qu'ils  se  laissaient  faire  officiers  des  gardes  et  bientôt  gentilshommes 
de  la  chambre.  Ils  étaient  de  la  cour.  C'était  un  succès  à  faire  envie 
à  beaucouq)  de  Russes;  pour  eux,  il  n'y  avait  qu'une  chaîne,  une 
contrainte  de  plus.  Ils  faisdent  leur  service,  ils  voyaient  le  monde,  et 
ne  se  considéraient  pas  moins  comme  des  otages  en  uniforme  atten- 
dant l'heure  de  se  dégager  avec  dignité  et  avec  honneur.  C'est  jus- 
tenoent  alors,  dans  cet  isolement  moral  au  milieu  d'une  société  où 
ils  passaient  en  étrangers,  où  tout  était  fait  pour  les  blesser,  même 
les  faveurs,  qu'ils  se  trouvaient  surpris  par  un  événement  aussi  mys- 
térieux qu'inattendu. 

Dans  ce  monde  semi-européen ,  semi-asiatique ,  où  une  tsarine 
vieillie  régnait  dans  une  atmosphère  de  servilité,  il  y  avait,  je  l'ai 
dît,  toute  une  génération  de  princes  encore  dans  l'adolescence,  le 
grand-duc  Alexandre,  le  grand-duc  Constantin,  petits-fils  de  Cathe- 
rine, fils  de  celui  qui  allait  être  l'empereur  Paul.  Alexandre,  qui 
était  déjà  marié,  avait  à  peine  dix*huit  ans,  et  sa  femme,  la  grande- 


Digitized  by 


Google 


26i  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

duchesse  Elisabeth,  n'en  avait  que  seize.  C'était  un  couple  plein  de 
Yie  et  de  grâce,  éclairant  cette  vieille  cour  assombrie  de  caprices 
despotiques.  La  position  du  grand-duc  Alexandre  était  pénible 
entre  sa  grand'mëre,  dont  il  subissait  toutes  les  volontés  sans  Tai- 
mer  au  fond,  et  son  père,  pour  lequel  il  avait  de  rattachement  sans 
oser  le  montrer.  Il  avait  reçu  des  circonstances  et  d'un  précep- 
teur suisse,  M.  de  La  Harpe,  esprit  tout  plein  des  théories  du 
XVIII*  siècle,  une  éducation  étrange  :  rien  de  précb,  nulle  connais- 
sance de  la  réalité,  nulle  pratique  des  choses,  mais  des  idées  va- 
gues, générales,  d'humanité,  de  liberté,  de  justice.  Tout  cela  lui 
avait  fait  une  âme  singulière,  retenue  par  bien  des  liens  russes 
et  en  même  temps  ouverte  aux  aspirations  généreuses,  inquiète  du 
présent,  ardente  et  contenue.  Il  se  sentait  isolé,  lui  aussi,  et  avait 
de  ces  besoins  d'expansion  de  la  jeunesse.  Plus  d'une  fois,  soit  à 
la  cour,  soit  dans  les  promenades  et  sur  les  quais,  où  affluait  la 
bonne  compagnie  russe  aux  beaux  jours  d'avril  qui  précèdent  la 
débâcle  du  Ladoga,  Alexandre  avait  remarqué  et  recherché  les  deux 
jeunes  princes  Czartoryski;  il  s'était  senti  attiré  par  leur  tenue  simple 
et  réservée.  Il  prenait  un  plaisir  visible  à  être  avec  eux,  à  prolonger 
la  conversation  et  à  nouer  des  rapports  plus  intimes.  Adam  lui  plai- 
sait. Jusque-là  il  n'y  avait  rien  de  plus,  lorsqu'un  jour  Alexandre 
dit  au  prince  Adam  de  venir  le  trouver  le  malin  au  palais  de  la  Tau- 
ride,  où  se  trouvait  la  cour. 

C'était  au  printeihps  de  1796,  par  une  matinée  riante  et  douce, 
qu'Alexandre,  prenant  le  prince  Adam  familièrement  par  le  bras  et 
l'entraînant  dans  les  jardins  de  la  Tauride,  s'ouvrait  à  lui  tout  en- 
tier et  se  livrait  à  une  de  ces  confidences  qui  créent  désormais  un 
lien.  Pendant  trois  heures  parcourant  les  allées,  croisant  de  temps  à 
autre  la  grande-duchesse,  qui  souriait,  comme  si  elle  eût  été  d'in- 
telligence, à  cette  intimité  naissante,  Alexandre  s'abandonnait  à  une 
de  ces  conversations  infinies,  vingt  fois  inteiTompues,  vingt  fois  re- 
prises et  toujours  animées.  Il  avouait  au  prince  Adam  qu'il  avait  été 
ému  et  excité  à  la  confiance  par  sa  conduite  et  celle  de  son  frère, 
par  leur  résignation  dans  une  existence  qui  devait  leur  être  si  pé- 
nible, par  le  calme  et  l'indifférence  avec  lesquels  ils  avaient  tout 
accepté  sans  y  attacher  de  prix,  sans  repousser  des  faveurs  faites 
pour  leur  déplaire,  il  le  sentait.  «  Je  devine  tous  vos  sentimens, 
ajoutait-il,  je  les  approuve,  et  je  sens  à  mon  tour  le  besoin  de  vous 
dire  ce  que  je  suis,  ce  que  je  pense.  J'épiais  l'occasion;  je  ne  veux 
pas  que  vous  me  confondiez  avec  mon  entourage,  que  vous  me  sup- 
posiez des  idées  semblables  à  celles  de  la  cour,  du  gouvernement 
actuel...  J'ai  bien  vu  à  vos  réticences  que  vous  vous  teniez  en  garde 
aussi  avec  moi.  Sachez  donc  que  je  condamne  du  fond  de  mon  âme 


Digitized  by 


Google 


LE   UBÉRALISME   RUSSE   EN  POLOGNE.  265 

les  actes  de  ma  grand'mëre  envers  la  Pologne,  que  je  les  trouve  in- 
justes et  barbares,  que  j'ai  en  horreur  les  cruautés  commises  dans 
votre  pays,  que  tous  mes  souhaits  étaient  pour  Kosciusko,  et  que 
j'ai  le  plus  grand  respect  pour  son  caractère,  la  plus  vive  sympathie 
pour  son  malheur.  Je  respecte  les  droits  de  l'humanité^  je  déteste 
le  despotisme,  je  fais  des  vœux  pour  la  cause  de  la  liberté,  dont  les 
Français  sont  les  défenseurs...  Je  ne  trouve  personne  à  qui  je  puisse 
avouer  mes  sentimens.  Ma  femme  seule  les  connaît  et  les  approuve; 
elle  a  comme  moi  horreur  de  l'injustice.  Tous  les  autres  ne  me  com- 
prendraient pas  et  se  hâteraient  de  me  trahir.  Pensez  donc  combien 
il  m*est  doux  de  trouver  en  vous  un  confident.  Soyez  aussi  franc 
avec  moi,  ne  me  cachez  pas  vos  impressions.  Maintenant  que  vous 
me  connaissez,  que  rien  ne  vous  arrête.  Dites-moi  vos  chagrins, 
âne  confiance  mutuelle  les  adoucira.  Je  vous  estime  p^ce  que  je 
vous  vois  attaché  à  votre  pays;  je  comprends  votre  douleur  et  je  la 
partage...  Surtout  ne  confiez  qu'à  votre  frère  notre  entretien!...  » 
Certes  la  confidence  était  imprévue  et  de  nature  à  émouvoir  pro- 
fondément, car  enfin  celui  qui  parlait  ainsi,  quel  était-il?  Un  petit- 
fils  de  Catherine,  un  tsarévitch  vivant  dans  la  cour  la  plus  absolue, 
dans  une  atmosphère  de  violence  et  de  haine  contre  la  Pologne,  un 
prince  éloigné  du  trône  encore,  il  est  vrai,  mais  appelé  à  régner  sur 
la  Russie.  Plusieurs  fois  pendant  la  saison,  lorsque  la  cour  se  trans- 
portait à  Tsarskoe-Selo,  ces  entrevues  et  ces  conversations  se  re- 
nouvelaient, et  c'était  toujours  le  même  abandon.  Alexandre  se  dé- 
voilait dans  la  vivacité  d'une  nature  mobile  et  généreuse,  plein  des 
idées  de  1789,  rêvant  la  régénération  de  la  Pologne  comme  de  la  Rus- 
sie, dissimulant  parfois  l'ambition  du  pouvoir  sous  de  vagues  pro- 
jeta de  solitude  et  de  vie  retirée,  et  chose  curieuse,  dans  ces  entre- 
tiens qui  embrassaient  tout,  le  plus  exalté,  le  plus  hardi  d'opinion 
était  le  petit-fils  de  Catherine;  le  modérateur,  celui  qui  tempérait 
ce  qu'il  y  avait  parfois  de  trop  visiblement  chimérique  dans  les 
dans  du  grand-duc,  c'était  le  confident,  qui  avait  le  plus  à  attendre 
pour  son  pays  de  ces  idées  d'équité,  d'un  changement  total  de  po- 
litique, de  l'avènement  d'un  prince  dont  le  règne  rouvrait  des  per- 
spectives de  justice.  Ainsi  se  formait  cette  amitié  que  je  cherche  à 
saisir  dans  son  origine  mystérieuse  au  sein  d'une  société  hostile, 
parce  qu'elle  est  la  révélation  première  de  ce  phénomène  de  libéra- 
lisme éclos  un  jour  secrètement  en  Russie  dans  l'ombre  de  l'abso- 
lutisme le  plus  illimité,  le  premier  germe  des  velléités  réparatrices 
d'Alexandre  pour  la  Pologne  :  amitié  qui  naissait  d'abord  d'un  at- 
trait personnel,  d'un  goût  romanesque  d'épanchement,  et  qui,  en 
se  cachant  dans  un  règne,  est  restée  à  travers  les  événemens  le 
mobile  invisible  des  combinaisons  de  toute  une  politique,  quelque- 


Digitized  by 


Google 


266  RETUE  DES   DEUX  MOlfBES. 

fois  un  frein  pour  Alexandre  devenu  empereur,  un  motif  d'espé- 
rances sérieuses,  quoique  toujours  trompées,  pour  le  prince  Adam, 
le  lien  survivant  de  deux  hommes  si  singulièrement  rapprochés. 

Il  faut  se  souvenir  de  ce  qu'était  l'Europe  à  ce  moment,  de  ce 
qu'elle  offrait  de  chances  au  patriotisme  d'une  nation  vaincue,  pour 
comprendre  ce  que  devait  ressentir  un  jeune  Polonais  réduit  à  vivre 
parmi  les  ennemis  de  son  pays,  et  comment  pouvait  naître  une  inti- 
mité si  imprévue.  La  Pologne  venait  de  disparaître  dans  le  dernier 
démembrement  de  1795;  elle  se  personnifiait  en  quelque  sorte  dans 
cette  royauté  prisonnière  de  Stanislas-Auguste,  pensionnée  par  la 
Russie,  internée  à  Wilna  ou  à  Pétersbourg.  La  révolution  française, 
en  remuant  le  monde,  n'avait  rien  fait  pour  elle,  ne  paraissait  vouloir 
rien  faire,  et  les  puissances  liées  par  la  solidarité  de  la  spoliation 
n'aspiraient  qu'à  maintenir  leur  œmTe,  à  s'assurer  définitivement 
leur  conquête.  Chose  étrange,  pour  la  France  la  Pologne  était  trop 
loin,  pour  les  coalisés  du  nord  c^était  une  autre  France  mise  à  la  rai- 
son, un  foyer  de  prétendu  jacobinisme  éteint  au  centre  de  l'Europe.  Il 
semblait  que  désormais  il  n'y  eût  plus  rien  à  attendre  d'aucun  côté. 
Seul,  dans  une  de  ces  cours  ennemies  où  avait  été  conçu  et  préparé 
l'acte  de  destruction,  un  jeune  prince  reniait  cette  politique  d'injus- 
tice et  de  violence;  il  parlait  avec  attendrissement  des  malheurs  de 
la  Pologne,  avec  respect  de  Kosciusko,  et  il  laissait  entrevoir  la 
pensée  d'une  réparation  possible.  «  Je  crus  rêver  en  entendant  ces 
confidences,  dit  le  prince  Adam;  mon  émotion  fut  extrême,  »  et 
longtemps  plus  tard,  même  quand  il  avait  perdu  toute  espérance,  il 
était  resté  fidèle  à  ce  souvenir. 

Cette  amitié  née  dans  les  jardins  de  la  Tauride  et  de  Tsarskoe-Selo 
était  sincère  en  effet.  Lorsque  Alexandre,  à  dix-neuf  ans,  dans  le  plus 
grand  mystère,  allait  chercher  un  jeune  Polonais  qui  se  considérait 
comme  un  proscrit  à  Pétersbourg,  pour  échanger  avec  lui  des  confi- 
dences tout  intimes,  des  rêves  d'amélioration  pour  l'humanité,  pour 
la  Pologne,  il  ne  faisait  évidemment  aucun  calcul  vulgaire.  Qui  pou- 
vait-il vouloir  tromper?  quel  intérêt  avait-il  à  surprendre  la  confiance 
d'un  inconnu,  d'un  déshérité  qui  ne  pouvait  rien?  Il  cédait  à  un  be- 
soin d'attachement,  à  un  élan  spontané,  et  ce  sentiment  devait  sur- 
vivre longtemps  encore  aux  circonstances  qui  l'avaient  fait  naître. 
Empereur  ou  grand-duc,  dans  les  crises  décisives  de  sa  destinée,  en 
1810,  en  1812  comme  en  1801,  à  soa  avènement  soudain  au  trône 
comme  en  1796,  Alexandre  ne  s'adressait  à  Adam  Czartoryski,  ne  lui 
écrivait  qu'avec  une  effusion  particulière,  en  l'appelant  «  mon  cher 
ami,  »  en  lui  disant  :  «  à  vous  de  cœur  et  d'âme  pour  la  vie.  »  En 
1801 ,  au  moment  de  la  tragédie  qui  tranchait  le  règne  et  les  jours 
de  l'empereur  Paul,  et  qui  plaçait  une  couronne  ensanglantée  sur 


Digitized  by 


Google 


LE   UBÉRALIStfB  RUSSB   EN  POLOGNE.  267 

la  tête  de  son  fils,  le  prince  Adam,  par  une  sorte  de  disgrâce,  se 
trouvait  en  Italie  comme  envoyé  auprès  d'un  souverain  sans  états, 
le  roi  de  Sardaigne,  et  la  première  pensée  d'Alexandre  était  de 
le  rappeler;  il  lui  écrivait  aussitôt  :  «  Vous  aurez  appris  déjà ,  mon 
cher  ami,  que  par  la  mort  de  mon  père  je  suis  à  la  tète  des  af- 
faires. Je  tais  les  détails  pour  vous  en  parler  de  bouche.  Je  vous 
écris  uniquement  pour  que  vous  remettiez  sur-le-champ  les  affaires 
de  votre  mission  à  celui  qui  s'y  trouve  le  plus  ancien  après  vous, 
et  que  vous  vous  mettiez  en  route  pour  venir  à  Pétersbourg.  Je 
n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  avec  quelle  impatience  je  vous  attends. 
J'espère  que  le  ciel  veillera  sur  vous  pendant  votre  route...  Adieu, 
mon  cher  ami,  je  ne  puis  vous  en  dire  davantage...  »  Et  bientôt, 
malgré  ce  que  pouvait  avoir  d'étrange  la  présence  d'un  Polonais, 
qui  ne  se  cachait  pas  d'être  Polonais,  à  la  tête  des  conseils  de  la 
Russie,  au  risque  d'étonner  et  de  froisser  les  gens  de  cour  russes, 
Alexandre  n'avait  point  de  repos  qu'il  n'eût  fait  aiTiver  au  minis- 
tère des  affaires  étrangères  l'ami  de  sa  jeunesse,  le  confident  de 
ses  rêves  et  de  ses  pensées.  C'était  une  manière  d'être  fidèle  à  un 
premier  sentiment. 

Le  libéralisme  d'Alexandre  et  ses  vues  réparatrices  sur  la  Pologne 
étaient-ils  également  sincères?  Us  l'étaient  sans  doute  dans  une  cer^ 
taine  mesure.  C'est  même  le  propre  de  ce  personnage  curieux  et 
ënigmatique  de  l'histoire  de  s'être  cru  toujours  fidèle  à  ces  idées 
généreuses  qui  avaient  tout  d'abord  fasciné  sa  jeunesse.  Ce  que  pen- 
sait le  grand-duc  adolescent,  encore  loin  du  pouvoir,  Alexandre  ne 
le  désavouait  pas  après  la  mort  de  Catherine,  qui  le  rapprochait  du 
trône.  Le  despotisme  capricieux  et  violent,  quelquefois  aussi  puéril 
que  farouche  de  son  père,  Paul  P',  ne  faisait  que  le  confirmer  dans 
ses  opinions  premières.  Devenu  lui-même  empereur  par  cette  ca- 
tastrophé dont  il  taisait  les  détails  au  prince  Adam,  et  à  laquelle  il 
avait  prêté  tout  au  moins  une  connivence  indirecte  ou  tacite  pour 
en  garder  ensuite  toute  sa  vie  l'effroi  et  le  remords,  il  se  défendait 
auprès  de  ses  amis  les  plus  intimes  d'avoir  changé.  Tout  ce  qui  tou- 
chait à  des  réformes  équitables,  à  des  institutions  libérales,  à  la 
justice,  à  l'émancipation  des  masses,  il  ne  cessait  de  s'en  préoccu- 
per. II  aspirait  toujours  au  rôle  de  bienfaiteur  de  l'humanité,  de 
redresseur  des  iniquités.  A  mesure  cependant  qu'U  entrait  dans  le 
domaine  des  choses  réelles  et  qu'il  se  rapprochait  du  pouvoir,  il 
éprouvait  le  trouble  des  caractères  faibles  jetés  tout  à  coup  en  face 
de  difficultés  imprévues;  il  subissait  le  dangereux  attrait  de  l'omni- 
potence sans  limites.  Un  homme  nouveau  se  dessinait  en  lui,  un  peu 
embarrassé  de  ses  aspirations  et  de  ses  rêves,  facilement  conduit, 
sinon  à  les  désavouer,  du  moins  à  les  ajourner.  Le  libéralisme 


Digitized  by 


Google 


2^8  EETUE  DES  DEUX   MONDES* 

d'Alexandre,  comme  son  amitié,  tenait  de  sa  nature  complexe,  ujie 
nature  à  la  fois  exaltée  et  timide,  caressante,  naïvement  cauteleusot 
inquiète  et  mobile. 

Personnage  assurément  étrange,  ayant  le  goût  des  nouveautés  et 
toutes  les  faiblesses  d'un  caractère  irrésolu,  utopiste  plutôt  que  ré- 
formateur. Européen  d'idées,  libéral  d'imagination,  Grec  par  la 
finesse,  Russe  par  f  aptitude  à  concilier  les  sentimens,  les  instincts, 
les  actes  les  plus  contraires,  sensible  à  l'éloge,  à  la  popularité,  per- 
mettant toutes  les  critiques  de  son  gouvernement,  pourvu  qu'elles 
prissent  la  forme  d'un  dévouement  personnel,  et  se  considérant  lui- 
même  comme  une  exception  en  Russie!  Alexandre  était  en  effet  un 
phénomène  dans  la  société  russe  par  toutes  ces  velléités  de  progrès 
et  de  justice  qui  flottaient  dans  son  esprit;  seulement  ce  n'étaient 
que  des  velléités.  Le  libéralisme  était  pour  lui  comme  une  petite 
conspiration  ne  devant  jamais  aboutir,  comme  un  secret  franc-ma- 
çonnique partagé  entre  quelques  initiés.  Il  s'était  fait  au  commen- 
cement du  règne  une  sorte  de  conseU  secret  composé  de  quelque? 
hommes  qu'il  appelait  ses  amis  personnels,  et  dont  le  jeune  comte 
Paul  Strogonof  était  le  plus  ardent,  M.  de  Novosiltsof  le  plus  avisé 
et  le  plus  souple,  le  comte  Kotchubey  le  plus  pratique  et  le  plus 
désireux  d'entrer  aux  affaires,  le  prince  Adam  Gzartoryski  le  plus 
désintéressé  à  coup  sûr.  C'était  ce  que  la  vieille  société  et  les  vieux 
politiques  de  Pétersbourg  appelaient  avec  ironie  le  parti  des  jeunes 
gens.  Deux  ou  trois  fois  par  semaine,  le  soir,  ces  jeunes  gens,  qui 
avaient  le  privilège  d'aller  dîner  au  palais  sans  invitation,  s'esqui:- 
vaient  après  le  repas  et  gagnaient  un  petit  cabinet  de  toilette  où 
l'empereur  les  rejoignait  bientôt.  Là  on  dissertait  de  tout,  on  se  li- 
vrait à  mille  projets,  on  s'élançait  à  plein  vol  dans  toutes  les  sphères 
de  la  politique,  et  l'empereur  lui-même  s'abandonnait  entièrement 
à  ses  idées  favorites,  à  ses  sentimens.  C'était  bien  tant  qu'on  restait 
dans  le  sanctuaire  ;  hors  de  là,  le  train  de  la  vieille  machine  russe 
continuait,  et  Alexandre  retombait  sous  l'influence  d'une  cour  toute 
pleine  des  traditions  autocratiques,  de  ministres  qu'il  hésitait  à 
changer.  11  lui  fallut  du  temps  pour  oser.  Provoquer  trop  vivement 
son  initiative  eût  été  le  blesser,  exciter  sa  méfiance,  réveiller  en  lui 
le  tsar,  et  si  on  se  laissait  aller  à  le  serrer  de  trop  près,  il  se  trou- 
blait, il  se  fermait  en  quelque  sorte  ou  se  réfugiait  dans  une  subtile 
distinction  entre  l'homme  et  le  souverain,  croyant  avoir  répqndu  à 
tout  quand  il  disait  que  l'homme  n'avait  pas  changé,  qu'il  était  tou- 
jours le  même,  qu'il  ne  renonçait  à  aucune  de  ses  idées,  mais  que 
le  souverain  avait  des  devoirs. 

Cette  nature  fuyante  échappait  ainsi  aux  uns  et  aux  autres,  res- 
tant une  énigme  pour  tous.  Alexandre  avait  pourtant  des  velléités 


Digitized  by 


Google 


LB  UBilAUSMB  BUSSE   BN  POLOGNB.  269 

intennittentes  et  descendait  quelquefois  de  ses  rêves.  On  a  parlé  ré- 
cemment comme  d'une  grande  nouveauté  de  la  création  d'un  comité 
ou  conseil  des  ministres  à  Pétersbourg.  C'est  une  nouveauté  de  1802 
qai  est  devenue  depuis  ce  qu'elle  a  pu.  Alexandre  mettait  la  main 
sur  la  vieille  machine  gouvernementale,  à  laquelle  il  substituait 
des  départemens  ministériels,  un  conseil  délibérant  en  commun.  Il 
allait  même  plus  loin  :  il  accordait  au  sénat  dirigeant  des  privilèges 
nouveaux,  le  droit  de  contrôle  et  de  représentation  sur  les  oukases. 
On  se  crut  un  moment  sur  le  chemin  du  régime  représentatif.  Qu'en 
restait-il  dans  la  pratique  ?  Gela  finit  par  une  petite  aventure  pi- 
quante où  se  peignent  tout  à  la  fois  le  caractère  du  prince  et  ce 
qu'ont  de  factice  les  plus  simples  tentatives  libérales  en  Russie.  Un 
jour,  un  des  membres  du  sénat,  le  comte  Severin  Potoçki,  qui  était 
des  amis  de  l'empereur  sans  être  du  conseil  secret,  croyant  natu- 
rellement que,  si  on  avait  accordé  un  droit,  c'était  pour  quelque 
chose,  et  qu'il  n'y  avait  pas  de  meilleur  moyen  d'être  agréable  que 
de  le  prendre  au  sérieux,  proposa  une  représentation  sur  un  oukase 
qui  portait  atteinte  à  la  charte  de  la  noblesse.  Les  autres  sénateurs 
ne  virent  là  qu'une  petite  comédie  arrangée  pour  faire  honneur  aux 
vues  réformatrices  du  maître,  une  occasion  facile  et  sans  péril  de 
bire  de  l'indépendance,  et  ils  se  hâtèrent  de  voter  unanimement  la 
Hiotion.  L'opposition  du  procureur-général  du  gouvernement,  mi- 
Bistre  de  la  justice,  leur  parut  un  détail  piquant  de  plus  ajouté  à  la 
scène.  Ce  fut  le  vieux  comte  Strogonof  qui,  avec  deux  de  ses  collè- 
gues, eut  la  mission  d'aller  porter  ce  vote  à  Tempereur.  Ils  étaient 
émerveillés  de  leur  tactique  et  pleins  de  confiance.  Quelle  fut  leur 
surprise,  lorsque  l'empereur  les  reçut  d'un  ton  sec  et  froid,  répri- 
manda vertement  le  sénat,  et  lui  signifia  de  ne  s'occuper  désormais 
que  de  ce  qui  le  regardait,  de  faire  exécuter  au  plus  vite  l'oukase  objet 
de  ses  représentations!  Ce  fut  la  première  et  unique  tentative  d'in- 
dépendance du  sénat  de  Pétersbourg,  qui  se  le  tint  pour  dit  et  ne 
recommença  jamais  sa  campagne.  Au  fond,  observe  spirituellement 
le  prince  Adam,  Alexandre  aimait  la  liberté  comme  un  passe-temps 
<rhnagination,  comme  un  thème  favori  sur  lequel  on  pouvait  tout 
dire,  pourvu  qu'on  le  dit  à  huis  clos  et  qu'on  n'en  vînt  pas  à  la 
réalité,  o  II  eût  bien  voulu  que  tout  le  monde  fût  libre,  à  la  con- 
dition que  tout  le  monde  ftt  librement  et  spontanément  sa  volonté 
seule.  »  Une  naïve  préoccupation  personnelle  dominait  tout  chez 
lui.  L'empereur  Alexandre  I"  est  resté  le  type  le  plus  curieux,  le 
plus  original  et  le  plus  candide  de  ce  libéralisme  russe,  tout  d'os- 
tentation et  de  vanité,  qui  encore  aujourd'hui  est  plus  factice  qu'on 
ne  croit,  qui  n'est  que  le  déguisement  européen  d'une  réalité  vio- 
lente et  confuse,  des  mœurs  iivétérées  de  l'absolutisme  asiatique. 


Digitized  by 


Google 


270  RJËYUE  DES  DEUX  MONDES. 

C'est  avec  ce  souverain  que  le  prince  Adam  Czartoryski  avait  affaire, 
inspiré  et  soutenu,  non  par  une  idée  vague  et  indéfinie  de  réforme 
libérale,  mais  par  la  pensée  plus  précise  d'une  restauration  polo- 
naise qui  avait  été  à  l'origine  l'unique  raison  d'être  de  leur  roma- 
nesque intimité.    ' 

Le  rôle  du  prince  Adam  était  certes  aussi  délicat  que  difficile.  Ce 
qu'il  faudrait  remarquer  et  déflnir,  c'est  ce  caractère,  cette  posi- 
tion étrange  d'un  Polonais  ami  d'un  empereur  de  Russie,  bientôt 
son  ministre,  toujours  son  confident  préféré  ;  c'est  la  vraie  nature 
de  cette  intimité,  dont  la  Pologne  était  le  nœud,  et  que  le  prince 
Adam  avait  pu  accepter  sans  faiblesse,  sans  infidélité  à  la  cause  de 
son  pays,  parce  qu'il  y  était  entré  avec  l'intégrité  de  son  patiio- 
tisme  et  de  ses  espérances,  sans  avoir  rien  à  désavouer  de  ses  sen- 
timens  et  de  ses  aspirations.  La  revendication  avouée,  permanente, 
de  sa  nationalité  faisait  au  contraire  la  dignité  et  l'originalité  de  son 
rôle.  Même  au  service,  il  n'était  nullement  le  serviteur  de  la  Rus- 
sie; il  mettait  tous  ses  soins  à  garder  le  caractère  d'un  étranger  jeté 
par  la  fortune  dans  un  pays  qui  n'est  pas  le  sien,  et  servant  dans 
l'intérêt  de  son  propre  pays.  11  avait  été  convenu  qu'il  ne  recevrait 
ni  traitement  ni  décorations  russes.  C'était  plutôt  le  représentant 
d'une  cause  en  souffrance,  le  plénipotentiaire  d'une  nation  vaincue 
placé  dans  une  société  où  tout  lui  était  hostile,  excepté  le  souve- 
rain, qui  semblait  ne  point  reculer  devant  le  principe  et  la  possibi- 
lité d'une  réparation.  Les  rapports  d'Alexandi-e  et  du  prince  Adam 
se  ressentaient  de  cette  situation;  ils  se  fondaient  sur  une  idée  de 
justice  pour  la  Pologne;  ils  se  resserraient  ou  se  refroidissaient 
quelquefois  selon  les  fluctuations  de  la  pensée  impériale.  Ils  étaient 
très  libres  d'ailleurs  et  empreints  d'une  familière  simplicité.  Pour 
Alexandre,  le  prince  Adam  n'était  point  un  confident  vulgaire  choisi 
parmi  des  courtisans;  c'était  un  ami  et  comme  une  image  vivante 
de  sa  jeunesse,  de  ses  impressions  de  1796.  Sans  tout  lui  dire,  pas 
plus  qu'à  personne,  il  lui  disait  du  moins  ce  qu'il  n'aurait  pas  confié 
à  des  Russes,  et  c'est  avec  lui  de- préférence  qu'il  s'épanchait  par- 
fois, qu'il  se  plaignait  des  difficultés  qu'on  lui  suscitait,  qu'il  reve- 
nait à  des  rêves,  à  des  projets  avec  lesquels  il  semblait  ne  vouloir 
jamais  rompre,  même  quand  il  les  ajournait  et  s'en  éloignait  le  plus 
dans  la  réalité.  Le  prince  Adam  ne  s'y  méprenait  pas  :  il  recevait 
ces  confidences  et  en  était  touché;  mais  en  même  temps  il  devinait 
les  mobilités  de  cet  ami  couronné,  qui  promettait  tant  et  semblait 
par  instans  oublier  si  vite.  Sans  le  heurter,  il  lui  parlait  avec  une 
franchise  qu'on  trouverait  aujourd'hui  sévère;  il  lui  rappelait  ce  qui 
les  avait  liés,  les  idées  qu'ils  avaient  nourries  en  commun,  et  sou- 
vent même  il  Tembarrassait.  # 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBERAUSHE   RUSSE    EN  POLOGNE.  271 

Un  jour,  au  commencement  du  règne,  Duroc,  l'aide  de  camp  du 
premier  consul,  venait  d'arriver  à  Pétersbourg  pour  complimenter 
Alexandre,  et  on  en  avait  profité  pour  signer  une  convention  qui  ne 
réglait  aucune  difficulté  entre  la  Russie  et  la  France,  qui  ne  conte- 
nait qu'un  article  remarquable  par  lequel  les  deux  pays  se  promet- 
taient mutuellement  de  ne  point  protéger  les  émigrés.  Cet  article 
était  principalement  dirigé  contre  les  émigrés  français;  mais  par  le 
fait  îl  se  tournait  aussi  contre  les  Polonais.  C'était  un  des  premiers 
actes  du  règne.  L'empereur  n'en  avait  rien  dit  au  prince  Adam,  qui, 
à  la  première  entrevue,  en  fit  l'observation  avec  une  tristesse  qui 
était  un  reproche.  L'empereur  baissa, les  yeux,  resta  un  moment 
confus,  et  finit  par  dire  que  cet  article  ne  signifiait  rien,  qu'il  n'a- 
vait pas  moins  à  cœur  les  destinées  futures  de  la  Pologne.  Le  prince 
Adam,  dans  ses  relations  avec  Alexandre,  avait  souvent  de  ces  dé- 
ceptions, et  alors  il  était  pris  d'un  découragement  profond.  Il  dés- 
espérait de  pouvoir  servir  utilement  son  pays,  et,  dévoré  d'amer- 
tume, îl  n'aspirait  qu'à  s'en  aller,  à  se  soustraire  à  cette  vie  de 
continuels  désappointemens;  puis,  à  la  moindre  éclaircîe,  sur  une 
parole  nouvelle  de  l'empereur,  il  retrouvait  un  peu  de  confiance.  Il 
restât,  il  réprimait  le  dégoût  du  Russe  qui  le  saisissait,  et,  faute  de 
marcher  plus  ouvertement,  plus  directement  au  but  national  où  U 
tendait,  il  faisait  du  moins  tourner  cette  faveur  exceptionnelle  dont 
îl  était  l'objet  ou  la  victime  au  bien  delses  compatriotes.  Il  interve- 
nait pour  ceux  qui  étaient  exilés  en  Sibérie  ou  enfermés  dans  les  ca- 
chots, faisait  lever  les  confiscations,  employait  la  diplomatie  im- 
périale à  tirer  des  prisons  de  l'Autriche  un  des  patriotes  les  plus 
éminens,  l'abbé  KoUontay,  saisissait  l'occasion  de  ménager  un  ré- 
gime moins  dur,  moins  tyrannique,  aux  anciennes  provinces  polo- 
naises, sur  lesquelles  les  fonctionnaires  russes  s'étaient  abattus  avec 
leurs  mœurs  violentes  et  déprédatrices.  Il  servait  en  détail,  obscu- 
rément, se  demandant  chaque  jour,  après  l'œuvre  de  la  veille,  ce 
qu'il  pourrait  faire  le  lendemain.  Il  se  disait  enfin  qu'en  ce  moment, 
en  Europe,  où  il  semblait  y  avoir  une  triste  émulation  d'oubD  pour 
son  pays,  dans  cette  cour  où  tout  était  froissement,  où  il  ne  pouvait 
se  confier  à  personne,  pas  même  à  ses  collègues  du  conseil  secret 
avec  lesquels  il  vivait  familièrement,  Alexandre  était  peut-être  le 
seul  homme  qui  laissât  parler  devant  lui  d'un  avenir  pour  la  Po- 
logne, et  qui  en  parlât  lui-même. 

Le  dernier  mot  de  ces  rapports  soumis  à  de  si  singulières  alter- 
natives, l'expression  ostensible  de  cette  faveur  obstinée  et  sans  ré- 
sultat, c'est  l'élévation  du  prince  Adam  Czartoryski  au  ministère  des 
affaires  étrangères  en  1802.  11  fut  d'abord  simplement  adjoint  au 
comte  Vorontsof,  et  bientôt  il' succéda  comme  ministre  au  vieux 


Digitized  by 


Google 


272;  BBTUE   DES  DEUK  MORDES. 

Yorontsof  lui-même,  qui  était  malade  et  dont  l'empereur  se  moqfHtit 
dans  rintimité  en  le  singeant.  Il  se  défendit  tant  qu'il  put  de  cette 
fortune  imprévue,  il  résista,  montra  ce  qu'il  y  avait  d'étrange  à  Je 
placer,  lui  Polonais  avant  tout  et  fermement  résolu  à  rester  Polo- 
nais, dans  une  de  ces  situations  oii  il  pouvait  se  trouver  d'un  jour  à 
l'autre  entre  sa  loyauté  de  ministre  et  son  patriotisme,  entre  V'm* 
térét  de  son  pays  et  l'intérêt  de  la  Russie.  L'empereur  s'obstina  et 
répondit  qu'il  n'en  était  rien,  qu'il  prévoyait  au  contraire  des  cir- 
constances différentes  et  plus  favorables,  que  dans  tous  les  cas  son. 
ministre  pourrait  se  retirer  le  jour  où  un  antagonisme  d'intérêts 
éclaterait.  Alexandre  fit  mieux,  il  lui  offrit  comme  appât,  comme 
prix  de  sa  bonne  volonté,  le  poste  de  curateur  de  l'université  de 
Wilna  et  la  direction  de  l'instruction  publique  dans  les  sept  gouver- 
nemens  polonais  annexés  à  la  Russie,  c'est-à-dire  dans  la  Lithuanien 
la  Volhynie,  la  Podolie,  l'Ukraine.  C'était  une  fantaisie  de  ce  prince 
qui  en  avait  tant,  et  qui  mettait  une  ardeur  d'enfant  à  les  satisfaire. 
Il  voulait  son  ami  pour  ministre,  pour  coopérateur  intime  de  ses  desH 
seins»  Adam  Czartoryski  accepta  avec  tristesse,  comme  un  soldat, 
dit-il,  qui,  jeté  par  l'amitié  et  le  hasard  dans  des  rangs  qui  ne  sont 
pas  les  siens,  combat  par  un  sentiment  d'honneur  et  pour  ne  pomt 
abandonner  son  compagnon;  il  accepta  tout  ce  qui  lui  était  offert, . 
préférant  en  secret,  par  une  prévoyance  nationale,  le  soin  de  sur- 
veiller l'éducation  morale  et  intellectuelle  de  huit  millions  de  Po- 
lonais à  la  direction  mâme  des  affaires  de  l'empire,  qui  lui  étaût . 
donnée  par  surcroît.  Au  fond,  les  difficultés  étaient  immenses  pour 
le  prince  Adam  :  il  n'avait  pas  seulement  à  faire  face  aux  inimi- . 
tiés,  à  la  malveillance,  aux  intrigues  de  la  société  de  Pétersbourg, 
qui  voyait  avec  une  envie  mêlée  d'étonnement  cette  faveur  d'un 
Polonais  auprès  d'un  tsar;  il  avait  à  relever  la  politique  extérieure 
de  la  Russie  de  la  confusion  où  l'avait  laissée  l'empereur  Paul  en 
mourant,  de  l'effacement  où  elle  était'  restée  depuis  le  commen- 
cement du  nouveau  règne.  Il  fit  un  rêve  étrange  :  il  aurait  voulu 
que,  retirée  pour  le  moment  des  démêlés  du  continent,  n'ayant  rien 
à  voir  dans  tous  ces  remaniemens  territoriaux  par  lesquels  Napo- 
léon ouvrait  sa  victorieuse  carrière,  et  où  les  cupidités  européennes 
cherchaient  à  se  satisfaire,  la  Russie  se  recueillît  véritablement,  se 
consacrât  à  un  travail  de  réformes  intérieures,  et  se  fît  au  dehors 
une  politique  plus  élevée,  dégagée  de  tout  esprit  de  violence  et  de 
conquête.  Il  aurait  voulu  qu'en  face  de  Napoléon  et  de  ses  menaces 
d'ambition  dictatoriale  en  Europe,  Alexandre  se  fit  un  arbitre  de 
paix,  un  médiateur  désintéressé  protégeant  les  faibles ,  s'armant  de 
toutes  les  idées  de  droit  public  et  d'équité.  Il  traçait  tout  un  plan 
de  politique  qu'il  a  reproduit  depuis  dans  son  Essai  sur  la  diplo- 


Digitized  by 


Google 


LE  UBÉBAUSME  B08SE   EN  POLOGNE.  273 

matit^  où  la  grandeur  de  la  Russie  se  liait  à  une  pensée  de  justice/ 
de  reqiect  du  droit  des  peuples  et  des  nationalités  violentées,  où  il 
bisait  reluire  habilement  l'émancipation  des  Grecs  et  des  Slaves. 
Le  nom  de  la  Pologne  n'était  pas  prononcé,  mais  il  venait  sur  les 
livres,  et  le  rétablissement  de  la  nation  polonaise  se  laissait  entre- 
voir dans  l'ombre  comme  le  couronnement  du  système.  * 
Le  plan  de  ce  curieux  ministre  polonais  des  affaires  moscovites 
n'èCait-il  qu'une  chimère?  Le  prince  Adam  s'en  est  douté  depuià, 
je  crois;  il  s'est  aperçu  plus  tard  qu'aucun  Russe,  fût-ce  le  plus 
libéral,  ne  se  laisse  placer  de  son  plein  gré  et  sans  arrière-pensée 
ea  &ce  d'une  résurrection  possible,  même  lointaine,  de  la  Pologne. 
Le  jour  où  comme  ministre  il  développa  son  système  dans  le  conseil, 
il  ne  trouva  que  faveur  et  applaudissemens  tant  qu'il  ne  parla  que 
de  la.  grandeur,  du  i-ôle  prépondérant  de  la  Russie.  Dès  qu'il  en  vint 
as  bat,  aux  obligations  de  ce  rôle,  aux  droits  des  autres  peuples, 
aiuL  principes  de  justice,  les  visages  se  rembrunirent;  l'attitude  des  • 
ajwiHtans  devint  contrainte  et  froide,  et  on  se  tut.  L'empereur  seul 
fui  cbanné.  Ce  plan  parlait  à  son  ambition  secrète  et  à  ses  senti- 
meiu;  il  lui  souriait  d'autant  plus  qu'il  était  d'une  réalisation  éloi- 
gnée, qu'il  laissait  le  champ  libre  à  l'imagination  et  à  toute  sorte  de 
oombioaisons  sans  exiger  une  décision  ou  tout  au  moins  une  action 
inmiédiate.  Seulement,  en  subissant  le  charme,  Alexandre  entrait 
dans  cet  ordre  de  vues  avec  sa  nature  impressionnable  et  mobile,  en 
homme  toujours  partagé  entre  les  inspirations  d'un  ministre  qu'U 
aimait  et  les  influences  russes  qui  l'assiégeaient  chaque  jour  davan- 
tage. II  oe  fit  rien  même  pour  s'acheminer  de  loin  vers  le  but,  et  le 
rére  finit  par  la  guerre  de  180&,  où  la  Russie  n'était  qu'une  puissance 
de  plus  dans  une  coalition  organisée  contre  la  France,  une  puissance 
ne  sachant  pas  même  bien  au  juste  où  elle  allait  et  ce  qu'elle  voidait. 
Le  prince  Adam  aurait  voulu,  puisqu'on  était  en  guerre,  que  dès 
rentrée  en  campagne  on  s'armât  des  tergiversations  de  la  Prusse  et 
de  ses  condescendances  craintives  envers  la  France  pour  la  sommer 
de  se  prononcer,  lui  passer  sur  le  corps  au  besoin,  et  lui  prendre  ses 
provinces  polonaises,  qui,  réunies  à  celles  que  possédait  la  Russie, 
auraient  formé  un  royaume  distinct  sous  le  sceptre  d'Alexandre.  Ce 
n'était  pas  la  première  fois  que  cette  idée  passait  dans  les  entre- 
tîeiis  de  l'empereur  et  du  prince  Adam;  c'était  la  première  fois 
qa'dle  prenait  une  forme  saisissable  et  que  l'occasion  s'offrait. 
Alexandre  parut  un  moment  donner  dans  ce  projet,  puis  il  ne  ré^ 
âsta  pas  à  la  séduction  d'une  amitié  récemment  formée  avec  le  roi 
etsortoot  avec  la  reine  de  Prusse.  A  toutes  ses  indécisions,  il  ajouta 
le  tiHt  plus  grand  encore  peut-être  de  céder,  lui  aussi,  au  goût  de 
la  |^(ûre  militaire,  d'eiQbarrasser  de  sa  présence  la  responsabilité 


Digitized  by 


Google 


27i  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  ses  généraux,  et  il  alla  se  faire  battre  piteasement  à  Austerlitz. 
Ce  n'était  pas  la  faute  du  prince  Adam,  dont  aucune  des  idées  n'a- 
vait été  suivie  et  dont  l'influence  avait  déjà  diminué;  c'était  la  faute 
d'Alexandre,  qui,  flottant  entre  toutes  les  idées  et  tous  les  systèmes, 
blessant  l'orgueil  de  Napoléon  sans  se  rendre  compte  de  ce  qu'Q 
faisait,  s'était  lancé  dans  cette  aventure  sans  avoir  rien  prévu  ni 
rien  préparé,  pour  en  revenir  mécontent  de  tout  le  monde  et  de  lui- 
même,  plus  que  jamais  rejeté  pour  le  moment  dans  l'incertitude  et 
répétant  avec  amertume  :  «  On  ne  m'y  reprendra  plusl  » 

Or  la  campagne  d' Austerlitz  conduisait  à  la  guerre  de  Prusse,  qui 
allait  éclater  un  an  après,  et  la  guerre  de  Prusse  elle-même,  en 
étendant  les  conflits,  en  les  portant  vers  le  nord  de  l'Europe,  était 
de  nature  à  créer  une  situation  nouvelle  où  cette  question  de  Po- 
logne, devant  laquelle  Alexandre  venait  de  reculer,  pouvait  se  ré- 
veiller tout  à  coup  dans  des  conditions  inattendues.  On  l'entre- 
voyait déjà.  Tant  que  le  prince  Adam  avait  cru  à  demi  à  la  possibilité 
d'une  réparation  par  la  Russie  et  qu'il  avait  été  soutenu  dans  cette 
idée  par  l'amitié  et  la  confiance  intime  de  l'empereur,  il  était  resté 
au  poste  ingrat  où  un  caprice  de  bienveillance  souveraine  l'avait 
placé.  Dès  que  la  confiance  impériale  diminuait  à  la  suite  d' Auster- 
litz et  qu'on  marchait  à  grands  pas  vers  une  de  ces  éventualités 
qu'il  avait  pressenties  à  son  entrée  au  pouvoir,  où  l'intérêt  de  son 
pays  pouvait  se  trouver  en  lutte  avec  la  politique  de  la  Russie,  il 
ne  songeait  plus  qu'à  se  retirer  du  ministère.  Par  délicatesse  autant 
que  par  prévoyance  patriotique,  il  insistait  auprès  d'Alexandre  pour 
se  dégager  du  service.  11  ne  voulait  ni  rester  séparé  de  son  pays  au 
moment  d'une  crise,  ni  être  soupçonné  d'avoir  préparé  cette  crise 
comme  ministre.  De  ses  emplois  il  ne  gardait  que  le  poste  tout  na- 
tional de  curateur  de  l'université  de  Wilna.  Ce  n'était  pas  la  fin  de 
son  amitié  et  de  ses  rapports  intimes  avec  Alexandre,  c'était  la  fin 
de  son  existence  publique  en  Russie,  et  c'est  ainsi  qu'il  arrivait 
libre,  sans  autre  engagement  qu'un  lien  nominal  avec  Pétersbourg 
et  son  attachement  personnel  pour  l'empereur,  à  ce  conflit  d'évé- 
nemens  au-dessus  desquels  le  nom  de  la  Pologne  allait  se  lever  de 
nouveau. 

Je  voudrais  peindre  cette  situation  qui,  à  dater  de  1806,  se  pro- 
longe jusqu'en  1815  à,  travers  les  plus  redoutables,  les  plus  san- 
glantes vicissitudes,  et  où  la  Pologne  reprend  un  rang  dans  les  af- 
faires de  l'Europe  pour  ne  plus  disparaître,  où  cette  question  une  fois 
ravivée  grandit  dans  la  mesure  même  des  complications  générales. 
Au  milieu  de  ces  grandes  péripéties  de  l'empire  qui  mettaient  aux 
prises  toutes  les  ambitions  pour  aboutû*  à  un  duel  suprême  entre  la 
France  et  la  Russie,  entre  Napoléon  et  Alexandre,  qui  par  une  sorte 


Digitized  by 


Google 


LE  LIBÉEAUSIIE  BUSSS   EN  POLOGNE.  275 

de  fatalité  réparatrice  faisaient  à  demi  renaître  un  peuple  des  con- 
Yulâions  du  continent,  de  quel  côté  pouvait  se  tourner  un  patriote 
polonais?  Rien  ne  semble  plus  simple  aujourd'hui  à  la  lumière  de 
toute  une  histoire;  le  problème  était  plus  obscur  alors  dans  cet  état 
de  l'Europe  où  une  idée  de  justice  n'était  point  précisément  Tâme 
de  la  politique,  et  où  cette  nation  môme  dont  les  destinées  recom- 
mençaient à  être  en  question  avait  pu  être  abattue,  violemment 
supprimée  sans  trouver  un  secours,  La  France,  il  est  vrai,  après 
avoir  paru  abandoxmer  la  Pologne,  après  avoir  licencié  ou  envoyé 
mourir  à  Saint-Domingue  les  légions  polonaises,  la  France  était  la 
première  à  reprendre  en  main  cette  cause  de  la  restauration  d'une 
indépendance.  Avec  les  provinces  qu'elle  enlevait  à  la  Prusse,  elle 
créait  un  duché  de  Varsovie  en  1807;  elle  agrandissait  ce  duché 
d'une  partie  de  la  Galicie  en  1809,  après  la  guerre  d'Autriche,  et 
le  mouvement  des  choses  la  conduisait  en  1812  à  laisser  proclamer 
sous  ses  auspices  la  reconstitution  de  la  Pologne  de  1772.  Chaque 
guerre  nouvelle  élargissait  en  quelque  sorte  le  cadre  de  cette  na- 
tionalité renaissante,  qui  finissait  par  retrouver  son  vrai  nom  après 
s'être  cachée  sous  le  nom  d'une  ville  et  s'être  vue  un  moment  con- 
fondue dans  les  états  du  roi  de  Saxe. 

Au  fond  cependant,  il  faut  le  dire,  la  politique  de  Napoléon,  même 
en  consacrant  ces  résultats,  était  toujours  singiilièrement  énigma- 
tique  et  peu  préoccupée  de  faire  revivre  une  indépendance.  Elle 
voulait  et  elle  ne  voulait  pas;  elle  appelait  les  Polonais  à  l'insurrec- 
tion, et  elle  laissait  tomber  sur  leur  enthousiasme  des  bulletins  qui 
leur  disaient  avec  une  obscurité  solennelle  :  «  Le  trône  de  Pologne 
se  rétabJira-t-il?  Cette  grande  nation  reprendra-t-elle  son  existence 
et  son  indépendance?...  Dieu  seul,  qui  tient  dans  ses  mains  les 
combinaisons  de  tous  les  événemens,  est  l'arbitre  de  ce  grand  pro- 
blème politique...  »  La  vérité  est  que  pour  Napoléon  la  Pologne 
était  un  champ  de  bataille,  une  terre  féconde  en  vaillans  soldats, 
un  territoire  servant  à  ses  combinaisons  encore  plus  qu'une  nation 
à  faire  revivre.  Il  était  toujours  plein  de  ménagemens,  tantôt  pour 
la  Russie,  tantôt  pour  l'Autriche,  sacrifiant  à  l'une  quelques  dis- 
tricts, garantissant  à  l'autre  ses  possessions,  et  à  chaque  procla- 
mation qui  enflammait  l'esprit  national  répondait  tout  un  travail  de 
négociations  clandestines  destiné  à  diminuer  le  caractère  national 
de  cette  résurrection  qui  allait  se  concentrer  dans  un  état  précaire 
et  factice  trop  grand  pour  un  duché,  trop  petit  pour  un  royaume. 
Si  Napoléon  n'eût  cédé  au  caprice  violent  de  ses  conceptions  gi- 
gantesques et  de  ses  distributions  arbitraû'es  de  territoires,  s'il  eût 
saisi  nettement  et  distinctement  cette  question  qui  se  levait  devant 
lui,  il  aurait  vu  que,  puisqu'il  mettait  la  main  à  l'œuvre,  il  de^ 


Digitized  by 


Google 


276  BEfUB  DBS  DEUX  MONDES. 

vait  se  hâter  d'avouer  cette  pensée  d'une  Pologne  reconstituée,  de 
donner  à  sa  création  assez  d* ampleur  et  de  force  pour  qu'elle  existât 
par  elle-même,  et  il  eût  agi  ainsi  dans  son  propre  intérêt,  dans 
l'intérêt  de  la  France  et  dans  l'intérêt  d'un  équilibre  nouveau  de 
l'Europe.  Si  même  en  1812,  au  lieu  de  répondre  par  des  réticences 
nouvelles  aux  députés  de  la  confédération  polonaise  qui  se  présen- 
taient à  lui  à  Wilna,  il  se  fût  arrêté,  eût  organisé  une  forte  et  indé* 
pendante  Pologne  attendant  les  événemens,  il  eût  ainsi  bien  mieux 
atteint  son  but  qu'en  allant  s'enfoncer  dans  l'inconnu  jusqu'à  Mos- 
cou, et  il  eût  échappé  à  cette  fatalité  sinistre  qui  l'épiait,  lui,  son 
armée  et  toute  sa  grandeur.  Le  malheur  de  Napoléçn  fut  de  faire 
sans  cesse  tout  ce  qu'il  fallait  pour  parler  à  l'imagination  des  Polo- 
nais, pour  les  fasciner  en  les  associant  à  ses  victoires,  et  tout  ce  qu'il 
fallait  aussi  pour  exciter  les  méfiances  des  esprits  réfléchis  et  claîr- 
voyans;  son  habileté  était  d'entretenir  leurs  espérances.  Au  jour  des 
aveux,  à  Sainte-Hélène,  il  disait  :  «  Je  donnai  par  ma  faiblesse  du 
mécontentement  et  de  la  méfiance  aux  Polonais.  Ils  virent  que  je 
les  sacrifiais  à  mes  convenances.  Je  sentis  ma  faute,  et  j'en  eus 
honte.  » 

En  face  de  cette  série  d'événemens  toujours  incomplets  où  renais- 
sait par  lambeaux,  par  fragmens,  une  Pologne  qui  n'était  pas  encore 
une  Pologne,  quelle  était  la  politique  de  la  Russie,  dirigée  par  l'in- 
quiet et  mobile  Alexandre?  —  Si  la  Russie,  devançant  la  France, 
comme  le  proposait  le  prince  Adam,  eût  dès  1805  offert  aux  Polo- 
nais cette  séduisante  satisfaction  de  les  réunir  en  un  royaume  sé- 
paré sous  le  sceptre  de  l'empereur, — un  royaume  composé  des  pro- 
vinces qu'elle  possédait  elle-même  et  des  provinces  prussiennes  qui 
pouvaient  être  le  prix  de  la  guerre,  —  elle  eût  réussi  peut-être,  et 
dans  tous  les  cas  elle  eût  pris  dès  ce  moment  un  rôle  aussi  brillant 
que  nouveau.  Si  un  an  après  encore,  avant  la  création  du  duché  de 
Varsovie,  Alexatidre  était  revenu  avec  sincérité  à  son  plan,  il  aurait 
pu  gagner  les  Polonais,  les  arrêter  dans  leur  élan  vers  la  France  et 
balancer  la  création  de  Napoléon.  La  Russie  aurait  pu  d'autant  plus 
aisément  suivre  cette  politique  que  les  haines  suscitées  par  le  der- 
nier partage  s'étaient  un  peu  assoupies,  et  qu'elle  avait  dans  ses 
mains  le  premier  noyau  de  ce  royaume,  qui  serait  devenu  comme 
un  intermédiaire,  comme  une  première  défense  de  l'empire.  11  n'en 
fut  rien;  les  événemens  marchaient  :  le  duché  de  Varsovie,  en  créant 
«ne  semi-indépendance  sous  l'influence  française,  ravivait  les  haines 
contre  la  Russie,  montrait  de  nouveau  dans  le  Russe  le  véritable 
ennemi,  et  lorsqu' après  avoir  hésité  devant  les  occasions  Alexandre 
revenait  à  ses  projets,  il  n'était  plus  temps;  il  fallait  attendre  une 
occasion  nouvelle. 


Digitized  by 


Google 


LB  UHiaALISlIE   RUSSE  EN  POU>GNE.  277 

Cet  insaisissable  empereur  flottait  toujours  entre  ses  velléités  et 
req>rit  russe,  qui  ne  pouvait  s'accoutumer  à  l'idée  d'abandonner 
les  provinces  polonaises,  fût*-ce  pour  en  former  un  royaume  soua 
le  sceptre  du  tsar.  Par  une  inconséquence  bizarre,  au  moment  où  il 
se  croyait  appelé  à  être  le  promoteur  de  la  renaissance  de  la  Pc-* 
logne,  comme  il  le  disait,  où  il  voulait  flatter  et  attirer  l'esprit  na- 
tional de  ce  pays,  il  se  prétait  à  des  morcellemens  nouveaux,  il  ac- 
ceptait de  Napoléon  le  district  de  Bialystok  en  1S07  à  Tilsitt,  un 
district  de  la  Galicie  en  1809,  et  il  laissait  passer  dans  une  procla- 
mation ces  paroles,  qui  devaient  retentir  douloureusement  dans  tout 
cœur  polonais,  qui  étaient  comme  l'expression  de  la  crainte  qu'on 
avait  de  voir  la  Pologne  renaître  sous  une  autre  main  :  «  Les  pro- 
vinces polonaises,  au  lieu  d'être  réunies  de  nouveau,  restent  à  jamais 
partagées  entre  trois  puissances.  La  Russie  acquiert  une  partie  con- 
sidérable de  ces  provinces...  Toutes  les  chimères  des  provinces  po- 
lonaises détachées  de  notre  empire  disparaissent;  l'ordre  de  choses 
actuel  leur  met  des  bornes  pour  l'avenir...  »  Alexandre  parlait  ainsi 
dans  ses  manifestes,  sauf  à  dire  en  secret  que  cela  ne  signifiait  rien. 
U  gardait  en  effet  sa  pensée,  il  la  cachait  soigneusement,  se  laissant 
aller  parfois  dans  ses  actes  à  une  politique  absolument  contraire. 
Pour  lui  comme  pour  Napoléon,  c'était  une  arme  qu'il  tenait  en 
réserve  pour  les  heures  difiiciles,  et  à  la  puissance  de  laquelle  il 
croyait. 

Placé  entre  tous  ces  événemens  et  retiré  de  la  vie  publique,  le 
prince  Adam  se  trouvait  dans  une  situation  singulière  :  d'un  côté, 
sans  avoir,  comme  beaucoup  de  Polonais,  une  foi  complète  en  Na- 
poléon, il  ne  se  séparait  pas  de  ses  compatriotes  dans  les  espérances 
que  leur  insphrait  le  duché  de  Varsovie;  il  y  voyait  tout  au  moins 
un  germe,  un  premier  pas;  d'un  autre  côté,  il  avait  gardé  avec 
Alexandre  des  rapports  devenus,  il  est  vrai,  de  plus  en  plus  rares, 
affectueux  encore,  quoiqu'un  peu  embarrassés.  11  n'était  pas  entière- 
ment et  ofiiciellement  aflranchi  du  service  en  Russie  :  il  s'était  con- 
tenté d*un  congé  périodiquement  renouvelé;  mais  déjà  il  demandait 
à  l'empereur  de  lui  rendre  sa  complète  liberté.  Ami  du  souverain,  il 
voulait  retrouver  sa  pleine  indépendance  comme  Polonais.  Alexan- 
dre éludait,  appelait  encore  de  temps  à  autre  le  prince  Adam,  et 
reprenait  avec  lui  une  de  ces  conversations  intimes  où  il  se  plaisait 
autrefois;  il  revenait  à  ses  projets,  et  il  y  revenait  avec  d'autant 
plus  d'insistance  que  l'inquiétude  croissait  en  lui.  A  mesure  que  les 
événemens  grandissaient  en  effet  et  que  les  guerres  se  succédaient, 
Alexandre  sentait  qu'après  la  Prusse  et  l'Autriche  c'était  son  tour 
qui  allait  venir,  qu'il  allait  être  réduit  à  se  soumettre  ou  à  se  ré- 
soudre à  une  lutte  directe  avec  Napoléon.  U  se  voyait  cerné  de  tous 


Digitjzed  by 


Google 


278  B£7UK  DES  D£UX  MONDSS. 

côtéa;  il  flairait  la  crise,  et  il  y  marcbalt  avec  uae  anxiété  visible. 
C'était  une  raison  de  plus  pour  revenir  à  ses  idées  sur  la  Pologne, 
qu(Hqu'il  se  fût  laissé  devancer,  et  qu'au  lieu  d'être  sur  la  Vistole 
et  sur  l'Oder  il  eût  en  face  de  lui  Napoléon  à  Varsovie.  Le  princse 
Adam  a  noté  une  de  ces  conversations  familières  où  Alexandre  se 
dévoilait  à  demi  dans  les  premiers  mois  de  1810.  «  L'empereur  me 
dit  d'un  ton  pénétré,  raconte  le  prince  Adam  :  Je  ne  crois  pas  qiie 
ce  soit  encore  pour  cette  année,  mais  je  m'attends  à  la  crise  Tannée 
prochaine.  Nous  sommes  au  mois  d'avril,  ainsi  ce  sera  dans  neuf 
mois.  —  En  me  di^nt  cette  phrase  et  en  général  pendant  toute 
cette  conversation,  son  regard  terne  et  fixe  me  rappelait  les  yeux 
hagards  qu'il  avait  après  Austerlitz.  Sa  contenance  était  remplie 
d'abattement.  Je  remarquai  beaucoup  d'inquiétude  et  un  grand 
désir  d'arranger  les  affaires  de  Pologne  en  faisant  tout  ce  qui  pour- 
rait dépendre  de  lui.  Il  fit  plusieurs  fois  amende  honorable  vis-à-vis 
de  moi  en  répétant,  sans  y  être  provoqué,  que  l'année  1805  était  la 
plus  favorable  pour  l'exécution  du  projet.  J'ignore  si  c'était  chez  lui 
conviction  ou  désir  de  m'amadouer...  »  Les  circonstances  s'aggra- 
vaient chaque  jour  cependant  sous  l'apparence  de  relations  qui 
n'avaient  encore  rien  de  violent.  La  lutte  s'approchait  de  façon  à 
rendre  la  position  du  prince  Adam  plus  pénible,  à  lui  faire  désirer 
d'être  absolument  libre  de  tout  lien,vet  Alexandre,  se  mettant  à 
l'œuvre  dans  le  plus  grand  secret,  saisissait  cette  occasion  pour  ou- 
vrir avec  lui  une  correspondance  qui  éclaire  aujourd'hui  les  événe- 
mens;  il  lui  écrivait  dès  le  25  décembre  1810  : 

«  rai  reçu  votre  lettre  du  15  décembre  (27  novembre),  mon  cher  ami, 
et  je  ne  vous  cache  pas  qu'elJe  m'a  fait  beaucoup  de  peine.  Vous  voulez 
rompre  le  seul  rapport  public  qui  existe  entre  nous,  et  après  une  intimité 
de  plus  de  quinze  ans  qu'aucune  circonstance  n'a  pu  altérer,  nous  allons 
nous  trouver  étrangers  l'un  à  l'autre,  si  ce  n'est  pour  nos  sentimens,  du 
moins  pour  nos  relations  publiques.  Voilà  une  idée  à  laquelle  il  m'est  pé- 
nible de  m'arréter,  et  cela  surtout  dans  un  moment  où  je  croyais  que 
notre  intimité  et  nos  relations  allaient  acquérir  leur  véritable  étendue... 

«  ^..  Les  circonstances  actuelles  me  paraissent  bien  importantes.  Il  me 
semble  que  c'est  le  moment  de  prouver  aux  Polonais  qfue  la  Russie  n'est  pas 
leur  ennemie,  mais  bien  plutôt  leur  amie  véritable  et  naturelle,  que  malgré 
qu'on  leur  ait  fait  envisager  la  Russie  comme  la  seule  opposition  existante 
à  la  restauration  de  la  Pologne,  il  n'est  pas  improbable  au  contraire  que  ce 
soit  elle  qui  la  réalise.  Ce  que  je  vous  dis  là  vous  étonnera  peut-être;  mais, 
je  le  répète,  rien  n'est  plus  probable,  et  les  circonstances  me  paraissent 
des  plus  favorables  pour  me  livrer  à  une  idée. qui  a  été  anciennement  mon 
idée  favorite,  que  j'ai  été  deux  fois  dans  le  cas  d'ajourner  sous  l'empire 
des  circonstances,  mais  qui  n'en  est  pas  moins  restée  dans  le  fond  de  ma 
pensée. 


Digitized  by 


Google 


LE  UBERAUSME   RUSSE   EN  POLOGNE.  27» 

«  Janmals  le  moment  n*y  a  été  plus  propre;  mais  avant  d^aller  plus  loin 
je  vendrais  que  vous  me  répondiez  point  par  point  et  arec  le  plus  grand 
détail  aux  questions  que  je  crois  devoir  faire  préalablement  a?ant  que  de 
procéder'à  Texécution  de  mon  plan. 

«  Avez-vous  des  données  assez  justes  sur  la  disposition  d'esprit  des  habi- 
tans  du  duché  de  YaRstovie,  et  en  ce  cas  pouvez-vous  être  fondé  à  croire 
que  les  Varsoviens  saisiront  avec  avidité  toute  ceriitude  (non  pas  probabi- 
lité, mais  certitude)  de  leur  régénération? 

«  La  saisiront-ils,  de  quelque  part  qu'elle  leur  vienne,  et  se  joindront-ils 
à  toute  puissance  indistinctement  qui  voudrait  épouser  leurs  intérêts  sin- 
cèrement et  avec  attachement?  11  s'entend  de  soi-même  que  la  proclama- 
tion de  leur  restauration  précédera  leur  jonction,  et  prouvera  la  sincérité 
de  la  conduite  qu'on  adopte  à  leur  égard. 

ff  Ou  bien  avez-vous  plutôt  raison  de  supposer  qu'il  existe  différons  partis, 
et  que  d'après  cela  on  ne  peut  pas  compter  sur  un  accord  de  résolution 
pour  saisir  avec  empressement  la  première  occasion  qu'on  leur  olTrira  pour 
la  régénération  de  la  Pologne? 

«  Quels  sont  ces  partis?  Sont-ils  d'une  importance  égale,  et  quels  sont 
les  individus  qui  peuvent  en  être  regardés  comme  les  chefs?  Ces  partis 
existent-ils  aussi  dans  l'armée,  ou  doit-on  la  regarder  comme  plus  unie 
d*opinions  et  de  sentimens? 

c  Quel  est  l'individu  entre  les  militaires  qui  dirige  le  plus  l'opinion  de 
Tarmée? 

«  Ce  sont  là  les  questions  les  plus  importantes  que  je  croie  devoir  faire 
pour  le  moment.  Aussitôt  que  j'aurai  les  réponses,  je  m'ouvrirai  davantage 
avec  vous.  Quant  à  cette  lettre ,  si  vous  imaginez  qu'elle  est  écrite  dans 
I*jntention  d'influer  sur  les  esprits  et  d'être  répandue  sous  main,  vous  man- 
querez complètement  le  but  que  Je  me  propose,  et  le  secret  le  plus  impé- 
nétrable doit  être  observé  sur  son  contenu.  Je  crois  connaître  assez  vos 
sentimens  pour  moi  pour  pouvoir  me  reposer  avec  confiance  sur  votre  pru- 
dence. Au  reste,  l'objet  dont  il  s'agit  doit  vous  intéresser  trop  pour  que  je 
ne  sois  pas  sûr  du  soin  que  vous  mettrez  à  ne  pas  gftter  un  ouvrage  auquel 
votre  patrie  devra  sa  régénération,  l'Europe  sa  délivrance,  et  vous  person- 
nellement la  gloire  et  la  jouissance  d'y  avoir  coopéré,  d'avoir  prouvé  par 
ià  que  toute  votre  conduite  personnelle  a  été  conséquente,  et  que  ceux  des 
vôtres  qui  ont  compté  sur  vous  anciennement  ne  se  sont  pas  trompés  dans 
leur  attente.  Si  vous  me  secondez  et  que  les  notions  que  vous  me  commu- 
niquerez soient  de  nature  à  me  faire  espérer  une  unanimité  d'intention  de 
la  part  des  Varsoviens,  surtout  de  l'armée,  pour  leur  restauration,  n'im- 
porte d'où  elle  leur  vienne,  dans  ce  cas  le  succès  n'est  pas  douteux  avec 
Faide  de  Dieu,  car  il  est  basé  non  sur  un  espoir  de  contre-balancer  les  ta- 
lens  de  Napoléon,  mais  uniquement  sur  le  manque  de  forces  dans  lequel  il  se 
trouvera,  joint  à  l'exaspération  générale  des  esprits  dans  toute  l'Allemagne 
contre  lui... 

«  Voilà  ce  que  j'ai  à  vous  dire;  méditez-en  toute  l'importance  avec  calme. 
Un  moment  pareil  ne  se  présente  qu'une  fois.  Toute  autre  combinaison  n'a- 
mènera qu'une  guerre  interminable  et  à  mort  entre  la  Russie  et  la  France» 


Digitized  by 


Google 


280  REYUE  DE8  DEUX  MONDES. 

dont  le  malheureux  théâtre  sera  votre  patrie,  et  comme  Tappui  sur  lequel 
les  Polonais  peuvent  compter  ne  tient  qu^à  la  personne  de  Napoléon,  qui 
cependant  n*est  pas  éternel,  si  son  individu  venait  à  manquer,  les  suites  ne 
peuvent  qu'être  désastreuses  pour  la  Pologne,  tandis  que  Texislence  de 
votre  patrie  se  trouvera  fondée  d'une  manière  inébranlable  quand,  con- 
jointement avec  la  Russie  et  les  puissances  qui  s'y  joindront  immanquable- 
ment, le  pouvoir  moral  de  la  France  se  trouvera  renversé,  et  l'Europe  déli- 
vrée de  son  joug. 

«  Pour  le  moment,  je  ne  demande  de  vous  qu'une  réponse  détaillée  et 
prompte  sur  le  contenu  de  ma  lettre... 

«  Tout  ce  que  je  vous  marque  là  est  un  peu  plus  important  que  le  gym- 
nase et  la  démission  que  vous  me  demandez.  Voici  le  moment  où  vous 
pouvez  servir  votre  patrie  pour  la  première  fois  en  réalité.  C'est  avec  la 
plus  vive  impatience  que  j'attends  votre  réponse...  Tout  à  vous  de  cœur  et 
d*ftme. 

«  Mille  choses  de  ma  psurt  à  vos  parens  et  à  vos  sœurs,  de  même  qQ^à 
votre  frère.  » 

Ce  n'était  pas  à  un  négociateur  vulgaire  qu'Alexandre  s'adressaii 
ainsi;  c'était  à  l'ami  d'abord  sans  doute,  mais  aussi  à  l'homme  en  qui 
il  avait  vu  dès  sa  jeunesse  le  confident  de  ses  idées  libérales,  en  qui 
il  voyait  encore  un  plénipotentiaire  libre  de  la  Pologne,  et  qui  certes 
avait  le  droit  de  débattre  les  intérêts  de  son  pays,  puisqu'il  les  avait 
défendus  jusque  dans  l'intimité  impériale.  Par  elles-mêmes,  ces  idées 
n'avaient  rien  de  nouveau;  elles  n'étaient  nouvelles  que  par  la  cir-- 
constance  où  elles  se  reproduisaient,  et  aussi  par  la  forme  plus  nette 
qu'elles  prenaient,  par  la  volonté  d'action  qu'elles  révélaient.  Sans 
se  livrer  en  rien  et  sans  se  laisser  engager  dans  un  de  ces  complots 
d'imagination  qu'il  avait  vus  si  souvent  s'évanouir  dans  une  ter^- 
versation  d'Alexandre,  le  prince  Adam  ne  se  croyait  pas  le  droit  de 
repousser  pour  son  pays  une  chance  de  plus,  si  tardive  et  si  inatten- 
due qu'elle  fût.  Il  ne  cacha  rien  à  l'empereur  dans  une  lettre  tout 
intime  qu'il  lui  écrivît  aussitôt  d'une  de  ses  terres  de  Pologne  où 
venait  le  chercher  la  confidence  impériale  ;  il  ne  lui  dissimula  ni  les 
difficultés,  ni  la  gravité  de  cette  résolution,  ni  les  légitimes  et  inva- 
riables prétentions  de  tout  ce  qui  était  Polonais,  ni  le  lien  d'honneur 
et  de  reconnaissance  qui  attachait  les  habitans  du  duché  de  Varso\ie 
à  Napoléon,  et  qu'il  ne  serait  pas  aisé  d'ébranler,  ni  la  puissance  de 
cette  confraternité  des  armes  qui  mêlait  partout  les  soldats  des  deux 
pays,  ni  la  solidarité  qui  existait  dans  tant  d'esprits  entre  la  cause 
de  la  Pologne  et  la  cause  de  la  France,  ni  enfin  l'animosité  si  vi- 
vement excitée  contre  la  Russie.  Ce  qu'il  y  avait  encore  de  vague 
dans  les  premières  confidences  d'Alexandre  n'échappait  pas  au 
prince  Adam,  et  il  posait  à  son  tour  des  conditions,  des  questions. 
-^  Qu'avait-on  à  offrir  à  la  Pologne  pour  la  gagner,  pour  la  détourna 


Digitized  by 


Google 


LE  LIBÉRAUSME  BUSSB  EN  POLOGNE.  281 

de  Napoléon?  Dans  tous  les  cas,  la  première  condition  était  la  ré- 
union de  tout  ce  qui  était  polonais  en  un  seul  royaume,  sous  un 
seul  sceptre,  et  la  proclamation  immédiate  de  la  constitution  libé- 
rale de  1791;  il  ne  faudrait  pas  moins,  a  Ce  n'est  pas  par  des  demi-* 
mesures  et  avec  des  réticences  qu'on  pourra  espérer  changer  tout  à 
coup  la  méfiance  et  l'animosité  en  enthousiasme  et  en  attachement.  » 
Quelles  étaient  en  outre  les  forces  dont  l'empereur  pouvait  disposer 
pour  entrer  dans  cette  lutte?  Sur  quelles  alliances  pouvait-il  comp- 
ter? Ne  vaudrait -il  pas  mieux  commencer  par  une  tentative  pour 
arriver  à  un  résultat  par  la  paix  générale  et  en  conservant  en  tout 
les  formes  les  plus  loyales?  Quant  à  lui,  en  présence  d'une  situation 
telle  que  cette  confidence  la  révélait,  il  insistait  plus  que  jamais 
pour  être  délié  absolument  du  service.  «  Si  les  vues  bienfaisantes  de 
votre  majesté  pour  la  Pologne  ne  pouvaient  se  réaliser,  disait-il,  et 
que  votre  politique  exigeât  de  traiter  ce  pays  en  ennemi,  vous  con- 
cevez facilement,  dans  cette  cruelle  supposition,  combien  peu  je 
pourrais  vous  être  utile,  et  combien  je  dois  désirer  me  retirer  du 
service  d'une  puissance  qui  fera,  fût-ce  involontairement,  la  ruine 
de  mon  pays.  Si  le  plan  de  votre  majesté  réussit,  je  pourrai  mieux 
servir  la  cause  commune  comme  Polonais  que  comme  étant  au  ser- 
vice de  la  Russie.  »  Alexandre  était  désormais  impatient;  il  avait 
l'anxiété  et  la  résolution  fiévreuse  de  la  lutte  qu'il  redoutait  et  qu'il 
provoquait  à  la  fois,  et  il  fit  un  pas  de  plus  dans  cette  correspon- 
dance mystérieuse,  où  il  débattait  tout  comme  avec  lui-même,  écri- 
vant tout  de  sa  propre  main  ;  il  se  hâtait,  et  dès  le  31  janvier  1811 
il  iiépiondait  au  prince  Adam  : 

f  Cest  avant-hier  soir  que  j'ai  reçu,  mon  cher  ami,  votre  intéresssante 
lettre  du  18/30  décembre,  et  je  m'empresse  de  vous  répondre  tout  de  suite. 

c  Les  difficultés  qu'elle  me  présente  sont  très  grandes,  j'en  conviens; 
mais,  comme  je  les  avais  prévues  en  grande  partie  et  que  les  résultats  sont 
si  majeurs,  s'arrêter  en  chemin  serait  le  plus  mauvais  parti. 

«  Me  pénétrant  bien  du  contenu  de  votre  lettre,  j'ai  cru  pouvoir  en  tirer 
sur  votre  manière  de  voir  les  conclusions  suivantes  : 

c  Incertitude  où  vous  vous  trouvez  sur  la  puissance  par  qui  la  restaura- 
tion de  la  Pologne  doit  seVéaliser  ; 

c  Incertitude  pareille  sur  la  nature  même  de  cette  régénération,  et  crainte 
qii*on  ne  veuille  pas  se  prêter  à  ce  que  tout  ce  qui  faisait  la  Pologne  autre- 
Ms  toit  réuni  ensemble  ; 

c  Nécessité  d'offrir  aux  Polonais,  pour  se  les  rendre  favorables,  la  certf^ 
iode  d'un  état  de  choses  préférable  à  celui  dans  lequel  ils  se  trouvent; 

ff  Crainte  que  vous  éprouvez  sur  l'insuffisance  des  moyens  militaires  qu'on 
▼eut  mettre  en  jeu  contre  nous. 

c  Ce  sont  là  les  points  auxquels  je  crois  devoir  commencer  par  répondre» 
me  réservant  de  toucher  les  autres  dans  ie  courant  de  ma  lettre. 


Digitized  by 


Google 


2S2  BBVUE   DBS  DEUX   MONDES. 

a  i*"  La  puissance  dont  j'ai  voulu  parler,  et  qui  veut  se  charger  de  la  ré- 
génération de  la  Pologne,  est  la  Russie. 

a  2^  Par  cette  régénération,  j'entends  parler  de  la  réunion  de  tout  ce  qui 
a  fait  autrefois  la  Pologne,  en  y  comprenant  les  provinces  russes,  à  Tex-. 
ception  de  la  Russie-Blanche,  de  manière  à  prendre  la  Dwina,  la  Bérésina 
et  le  Dnieper  pour  fi-ontières. 

«  3"*  Les  employés  du  gouvernement,  les  autorités  constituées,  de  même 
que  Tarmée,  doivent  être  entièrement  nationaux  polonais. 

(T  /i°  Ne  me  rappelant  pas  bien  la  constitution  du  3  de  mai  (1791),  je  ne 
puis  rien  décider  avant  de  Tavoir  vue,  et  je  vous  prie  de  me  l'envoyer;  — 
dans  tous  les  cas,  une  constitution  libérale  telle  à  contenter  les  désirs  des 
habitans  est  offerte. 

«  S""  Pour  convaincre  de  la  sincérité  des  offres  que  je  fais,  les  proclama- 
tions sur  le  rétablissement  de  la  Pologne  doivent  précéder  toute  chose,  et 
c'est  par  cette  œuvre  que  l'exécution  du  plan  doit  commencer. 

«  Mais  les  conditions  sine  quâ  non  sous  lesquelles  j'offre  ces  résultats 
sont  que  : 

a  l^"  Le  royaume  de  Pologne  soit  à  jamais  réuni  à  4a  Russie,  dont  le  sou* 
verain  portera  dorénavant  le  titre  d'empereur  de  Russie  et  de  roi  de  Po- 
logne. 

«  2"*  Une  assurance  formelle  et  positive  d'une  unanimité  de  dispositions 
et  de  sentimens  dans  les  habitans  du  duché  pour  produire  ce  résultat,  qui 
doit  m'être  garantie  par  la  signature  des  individus  les  plus  marquans. 

oc  Maintenant  je  vais  essayer  de  diminuer  vos  craintes  sur  l'insuffisance 
des  moyens  militaires  à  mettre  en  action. 

oc  L'armée  qui  doit  appuyer  et  combattre  avec  les  Polonais  est  tout  or- 


«  Deux  difficultés  se  présentent  les  premières  : 

«(  l*"  La  réunion  de  la  Galicie  en  offre  une  par  rapport  à  l'Autriche.  Il  y 
a  toute  nécessité  de  la  ménager  et  d'éviter  de  la  heurter  en  rien.  Pour  cet 
effet,  je  suis  décidé  à  lui  offrir  la  Yalachie  et  la  Moldavie  jusqu'au  Sereth 
comme  échange  de  la  Galicie  ;  mais  il  serait  indispensable  de  reculer  la 
réunion  de  la  Galicie  jusqu'au  consentement  de  l'Autriche,  pour  lui  prou- 
ver qu'on  n'a  aucunes  vues  qui  lui  soient  défavorables.  Par  conséquent  le 
royaume  de  Pologne  serait  formé  dans  le  commencement  du  duché  de  Var- 
sovie et  des  provinces  russes. 

«  2""  La  compensation  à  accorder  au  roi  de  Saxe  offre  une  seconde  diffi- 
culté dont  j'ai  plus  d'embarras  à  me  tirer.  Au  reste  je  ne  me  crois  tenu  à  le 
faire  que  s'il  se  range  de  mon  parti. 

«  Après  avoir  posé  les  faits,  je  vais  entrer  en  discussion  de  mon  sujet. 

«  Il  est  hors  de  doute  que  Napoléon  tâche  de  provoquer  la  Russie  à  ane 
rupture  avec  lui,  espérant  que  je  ferai  la  faute  d'être  l'agresseur.  Cela  eu 
serait  une  dans  les  circonstances  actuelles,  et  je  suis  décidé  à  ne  pas  la 
commettre.  —  Mais  tout  change  de  face,  si  les  Polonais  veulent  se  réunir  à 
moi.  Renforcé  par  les  50,000  hommes  que  je  leur  devrais,  par  les  50,000  Prus- 
siens qui  alors  peuvent  sans  risque  s'y  joindre  de  même,  et  par  la  révolu- 


Digitized  by 


Google 


lE   LIBÉltALIMlE   RUSSE   EN  POLOGNE.  28S 

ti«ii  morale  qni  en  est  le  résultat  immanquable  en  Europe,  Je  puis  me  por- 
ter jusqu'à  rOder  sans  coup  férir. 

«  D^coord  avec  tous,  je  crois  qu'une  proposition  de  paix  alors  se  trou- 
vera à  sa  place*  Si  même  elle  n>est  pas  acceptée  et  que  la  guerre  doive 
aTOir  lieu  immanquablement,  considérons  avec  attention  et  impartialité  les 
deux  cas  et  les  avantages  ou  désavantages  qui  en  résultent  pour  les  Polonais. 

w  Premier  catj  dans  lequel  je  suppose  les  Polonais  attachés  à  la  France 
et  coopérant  avec  elle. 

«  D  se  subdivise  en  deux  : 

ff  i*  La  Russie  étant  décidée  à  ne  pas  attaquer,  il  se  peut  que  Napoléon 
ne  voudra  pas  commencer,  du  moins  tant  que  les  affaires  d'Espagne  Toccu- 
peront  et  qu'une  grande  masse  de  ses  moyens  s'y  trouve.  Alors  les  choses 
continueront  à  rester  sur  le  pied  sur  lequel  elles  se  trouvent  maintenant, 
et  la  régénération  de  la  Pologne  conséquemment  se  trouve  ajournée  à  une 
époque  plus  éloignée  et  très  indéterminée. 

«  ^  Si  Napoléon  attaque  par  contre  la  Russie  et  proclame  en  même  temps 
la  régénération  de  la  Pologne,  cette  Pologne  ne  comprendra  que  le  duché 
de  Varsovie,  car  il  faudra  arracher  les  pvovinces  russes  par  la  force  des 
ânes.  En  attendant,  le  duché  de  Varsovie  et  les  provinces  polonaises  de- 
viendront le  thé&tre  de  la  guerre  et  de  toutes  les  dévastations  imaginableSt 
de  manière  qu'avec  certitude  on  peut  affirmer  qu'après  une  guerre  pareille, 
qml  qQ*en  soit  le  résultat,  cette  Pologne  ne  sera  qu'un  vaste  désert,  et  ses 
habltans  les  victimes  les  plus  malheureuses  des  suites  de  cette  guerre. 

«  Tel  est  le  résultat  probable  de  la  Pologne  proclamée  par  la  France. 

9  Second  cas,  dans  lequel  je  suppose  les  Polonais  réunis  à  la  Russie  et 
co€4>érant  avec  elle. 

«  Les  résultats  immanquables  en  sont  : 

«  f*  La  régénération  de  la  Pologne,  au  lieu  d'être  i^oumée,  précédera 
tout  autre  événement. 

c  ^  Cette  régénération  comprendra  le  duché  de  Varsovie  réuni  avec  les 
provinces  russes,  et  un  espoir  assez  positif  que  la'Galicie  y  sera  jointe  de 


fil*  Le  théâtre  de  la  guerre,  au  lieu  d'être  dans  le  sein  de  la  Pologne,  se 
trouvera  porté  sur  l'Oder. 

«  Tels  sont  les  résultats  immanquables,  tandis  que  les  résultats  prohablet 
peuvent  être: 

c  i"*  Une  révolution  complète  dans  les  opinions  en  Europe; 

c  2*  Une  diminution  trèà  marquée  dans  les  forces  de  Napoléon,  et  par 
là  une  chance  de  succès,  car  Napoléon  aura  bien  de  la  peine  à  retirer  ses 
forces  d'Espagne,  y  ayant  affaire  à  une  nation  acharnée  conti^  lui,  qui 
compte  plus  de  trois  cent  mille  combattans,  et  qui  ne  se  contentera  pas  de 
sa  retraite,  mais  pénétrera  en  France,  profitant  de  la  nouvelle  guerre  que 
napoléon  aura  sur  les  bras; 

c  S^  La  délivrance  du  joug  sous  lequel  TEurope  languit; 

«  ft*La  Pologne  redevenue  royaume,  état,  annexée  à  un  empire  fort  dont  < 
les  ressources  et  les  richesses  s'amalgameront  avec  les  siennes,  et  dont  les 
forces,  par  propre  intérêt,  seront  toij^jours  prêtes  pour  sa  défense; 


Digitized  by 


Google 


28&  REYUB  DES  DEUX  HORDES. 

«  5*  Le  comnierGe  rétabli,  lâ  misère  éteinte,  une  constitution  libérale, 
des  charges  analogues  aux  besoins  du  pays  et  non  comme  dans  ce  moment 
extorquées  uniquement  pour  entretenir  un  militaire  trop  nombreux  et  des- 
tiné à  servir  les  plans  ambitieux  de  Napoléon 

f  A  tous  ces  raisonnemeos  n*a-t-on  pas  le  droit  d'ajouter  encore  qud,'k«i 
succès  de  la  France  étant  attachés  uniquement  à  la  personne  de  NapoléQa« 
sMl  venait  à  manquer,  Tintérèt  que  la  France. prend  à  la  Pologne  tombera 
avec  lui,  tandis  que  par  contre  les  guerres  avec  la  Russie  résultant  de  la 
proclamation  de  la  Pologne  par  la  France  seront  interminables,  et  après  la 
mort  de  Napoléon  elles  ne  feront  que  reprendre  une  vigueur  nouvelle. 
Quelle  source  de  maux  pour  la  pauvre  humanité,  pour  la  postérité! 

«  Tel  est  le  tableau  tel  qu'il  se  présente  i  mes  yeux.  En  voici  le  résumé  : 

«  1<*  Tant  que  je  ne  puis  être  sûr  de  la  coopération  des  Polonais,  je  sols 
décidé  à  ne  pas  commencer  de  guerre  avec  la  France. 

«  ^  Si  cette  coopération  des  Polonais  avec  la  Russie  doit  avoir  lieu;,  il 
faut  que  j'en  reçoive  des  assurances  et  des  preuves  indubUables.  Ce  n^eet 
qu'alors  que  je  puis  agir  de  la  manière  précitée.  Et  dans  ce  cas  il  faut  q«e 
vous  m'envoyiez  tous  les  papiers  nécessaires  à  ce  but,  comme  proclama- 
tions, constitution,  et  tous  les  autres  actes  indispensables.  Ils  ne  peuvent 
être  faits  que  dans  le  duché  de  Varsovie,  devant  renfermer  quantité  de  dé- 
tails inconnus  ici. 

c  n  ne  me  reste  plus  à  vous  parler  que  des  craintes  que  vous  élevez  que 
Caulaincourt  n'ait  percé  le  mystère  dont  il  s'agit.  L'avoir  pénétré  est  im- 
possible, car  même  le  chancelier  ignore  entièrement  notre  correspondance. 
La  question  a  été  plus  d'une  fois  débattue  avec  ce  dernier,  mais  je  n'ai 
pas  voulu  que  personne  sache  que  je  m'occupe  déjà  de  ces  mesures.  Quant 
aux  apprêts  militaires,  je  leur  ai  donné  un  caractère  défensif  et  nullement 
caché.  C'est  la  France  elle-même  qui  m'en  a  donné  tous  les  motifs  par  le 
renforcement  successif  de  son  armée  du  nord.  J'en  ai  parlé  ouvertement  à 
Caulaincourt ,  et  Tschernitschef  a  porté  une  lettre  à  Paris  dans  laçueUe 
j'en  parle  même  à  l'empereur,  soutenant  toujours  que  ce  que  je  vois  faire 
m'oblige  à  prendre  des  mesures  de  précaution,  mais  que  j'étais  bien  décidé 
à  rester  dans  mon  système  et  certainement  à  ne  pas  être  l'agresseur.  Mais 
voici  ce  dont  je  suis  obligé  de  convenir  :  l'opinion  qu'il  faudrait  que  je 
prenne  le  titre  de  roi  de  Pologne  devient  plus  générale  dans  le  public  de 
Pétersbourg.  Si  d'un  côté  cela  donne  la  certitude  que  cette  mesure  sera 
reçue  avec  applaudissement,  d'une  autre  part,  pour  le  moment  actuel,  ces 
conversations  sont  plutôt  nuisibles  qu'utiles,  et  je  tâche,  autant  que  pos^ 
sible,  de  les  faire  tomber  en  soutenant  que  la  chose  est  Impossible,  et  ne 
peut  avoir  lieu... 

c  J'attendrai  avec  la  plus  grande  impatience  votre  réponse.  Tout  i  voua 
d@  cœur  et  d'ftme  pour  la  vie.  ». 

Jusque-là  cependant  rien  ne  semblait  changé  encore;  il  y  avait 
seulement  en  Europe  une  attente  inquiète  et  un  pressentiment  ëe 
conflit.  La  guerre  était  dans  l'air  et  dans  les  délibérations  intimes 
avant  d'être  dans  les  manifestes  des  gouvernemens,  et  les  symptômes 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBÉBA^ISIfE   RUSSE  EN  POLOGNE.  285 

de  mpture  se  multipliaient.  Entre  la  France  et  la  Russie,  entre  Na- 
poléon et  Alexandre,  on  n'en  était  plus  aux  caresses  de  Tilsitt,  à  ce 
décevaat  concordat  des  ambitions.  Napoléon  sentait  une  résistance 
et  voulait  la  vaincre;  Alexandre  n'était  plus  sous  le  charme  de  celui 
qu'il  avait  un  moment  appelé  son  ami,  et  dans  le  demi-jour  des  re- 
lations publiques  du  temps  les  défis  s'échangeaient.  Jusqu'à  quel 
point  le  souverain  russe  avait-il  le  droit  de  compter  sur  cette  con- 
fiance des  Polonais  à  laquelle  il  faisait  un  secret  appel  et  qu'il  avdt 
si  peu  méritée?  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  Polonais  à  cette  heure 
critique  mettaient  tout  leur  espoir  en  Napoléon;  ils  oubliaient  leurs 
griefs,  leurs  mécomptes,  pour  confondre  leur  cause  avec  la  sienne, 
et  bien  loin  de  se  tourner  vers  la  Russie,  ils  s'exaltaient  au  contraire 
à  la  perspective  d'une  lutte  qu'ils  considéraient  comme  le  signal  de 
la  rettaissance  définitive  de  leur  pays.  L'empereur  Alexandre,  trou- 
blé de  son  isolement,  cerné  de  tous  côtés,  cherchant  une  issue  vers 
rSurope,  ne  se  berçait  pas  moins  de  cette  illusion,  qui  était  pour- 
tant cette  fois  bien  près  d'être  une  conviction  et  un  dessein  sérieux, 
et  à  mesure  que  tout  se  précipitait,  cette  correspondance  avec  le 
prince  Adam,  commencée  dès  1810,  interrompue  pendant  quelques 
mois,  prenait  un  accent  ému,  pénétré,  pressant,  plein  d'une  tris- 
tesse résolue  qui  n'est  point  sans  fierté.  Le  i"  avril  1812,  à  la  veille 
de  la  rupture,  il  renouait  une  fois  encore  ce  dialogue  sur  lequel  re* 
jaillit  aujourd'hui  la  lumière  sinistre  de  l'incendie  de  Moscou. 

«  Je  ne  siis,  mon  cher  ami,  si  tous  avez  pénétré  la  cause  de  mon  silence. 
VoB  précédentes  lettres  m'ont  laissé  trop  peu  d'espoir  de  réussite  pour 
■i*attlori8er  à  agir,  i  quoi  je  n'aurais  pu  me  résoudre  raisonnablement  qu'avec 
qoékfÊB  probabilité  de  succès.  J'ai  donc  dû  me  résigner  à  voir  venir  les 
èvèoemeDs  et  à  ne  pas  provoquer  par  mes  démarches  une  lutte  dont  j*ap- 
I»fécie  tonte  l'Importance  et  le  danger,  sans  croire  cependant  pour  cela  y 
Adttpper..... 

«  La  rupture  avec  la  France  paraît  inévitable.  Le  but  de  Napoléon  est 
é^anéantir  ou  d^abaisser  du  moins  la  dernière  puissance  qui  reste  sur  pied 
«o  Europe,  et  pour  y  parvenir  11  met  en  avant  des  prétentions  inadmissi- 
Mes  ei  incompatibles  avec  l'honneur  de  la  Russie.  II  veut  que  tout  le  com- 
merce «rec  les  neutres  soit  interrompu;  c'est  nous  priver  du  seul  qui  nous 
nate.  fin  même  temps  11  exige  que,  privés  de  tout  moyen  d'exporter  nos 
propres  productions,  nous  ne  mettions  aucune  entrave  à  l'importation 
Ém  objets  de  luxe  français  que  nous  avons  prohibés,  n'étant  plus  assez 
ricbes  pour  les  payer.  Gomme  jamais  je  ne  pourrai  consentir  à  des  pro- 
positions pareilles.  Il  est  probable  que  la  guerre  doit  s'ensuivre,  malgré 
MU  ce  que  la  Russie  a  fait  pour  l'éviter.  Elle  va  faire  couler  des  flots  de 
nmg^  et  cette  pauvre  humanité  va  être  encore  sacrifiée  à  l'ambition  insa- 
tiaWe  d^un  homme  créé,  à  ce  qu'il  parait,  pour  son  malheur.  Vous  êtes 
trop  éclairé  pour  ne  pas  voir  combien  de  sa  part  les  idées  libérales  envers 


Digitized  by 


Google 


286  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

votre  patrie  y  sont  étrangères.  Napoléon  a  eu  à  ce  sujet  des  conversations 
confidentielles  ave«  les  envoyés  d'Autriche  et  de  Prusse,  et  le  ton  dans  le- 
quel il  s'est  expliqué  peint  très  bien  et  son  caractère  et  le  peu  d'affection 
qu'il  porte  à  vos  compatriotes,  qu'il  ne  regarde  que  comme  des  Instrumens 
de  sa  haine  envers  la  Russie. 

«  Cette  guerre,  que  je  ne  puis  plus  éviter,  à  ce  qu'il  semble,  me  dé- 
gage de  tous  les  ménagemens  que  j'ai  eu  à  garder  envers  la  France,  et  me 
laisse  la  liberté  de  travailler  à  mes  idées  favorites  sur  la  régénération  de 
votre  patrie.  Il  ne  s'agit  donc  que  de  déterminer  la  marche  la  plus  avanta- 
geuse à  suivre  pour  assurer  le  succès  de  nos  plans  et  pour  que  vous  soyez 
mieux  à  môme  d'asseoir  votre  jugement,  et  je  crois  utile  de  vous  donner 
quelques  Indications  sur  les  opérations  militaires. 

a  Quoiqu'il  ne  soit  pas  impossible  que  nous  puissions  nous  porter  avec  nos 
forces  jusqu'à  la  Vistule,  même  la  passer,  et  par  là  avoir  le  moyen  d'entrer 
à  Varsovie ,  il  est  plus  prudent  cependant  de  ne  pas  baser  nos  calculs  8ur 
des  chances  aussi  avantageuses.  De  là  naît  la  nécessité  d'arranger  nos  dé- 
marches de  manière  à  ne  pas  compter  sur  les  ressources  et  l'effet  que  la 
possession  de  Varsovie  pourrait  nous  procurer.  C'est  donc  dans  nos  pro- 
vinces qu'il  faudra  créer  le  centre  d'action.  Il  en  résulte  plusieurs  ques- 
tions très  importantes  à  résoudre. 

a. Quel  est  le  moment  le  plus  propre  pour  prononcer  la  régénération  de 
la  Pologne  ?  Est-ce  à  l'instant  même  de  la  rupture?  est-ce  après  que  les  opé- 
rations militaires  nous  auront  procuré  quelques  avantages  majeurs? 

«Si  le  second  parti  est  préféré,  serait-il  utile  au  succès  de  nos  plans  d'or- 
ganiser un  grand-duché  de  Llthuanie  comme  mesure  préalable,  et  de  lui 
donner  une  des  deux  constitutions  préparées,  ou  faut-il  ajourner  cette  me- 
sure, pour  la  confondre  dans  celle  de  la  régénération  de  la  Pologne  entière? 

«  C'est  sur  ces  questions  essentielles  que  je  vous  invite  à  m'énoncer 
votre  opinion  flranchement...  Je  n'entrerai  plus  ici  en  discussion  sur  les 
deux  chances  qui  se  présentent  pour  la  Russie  dans  cette  lutte.  Il  me  semble 
avoir  épuisé  ce  chapitre  dans  mes  précédentes.  Je  me  contenterai  de  rap- 
peler seulement  l'étendue  immense  de  terrains  que  les  armées  russes  ont 
derrière  elles  pour  se  retirer  et  ne  pas  se  laisser  entamer,  et  les  difficultés 
qui  à  mesure  augmenteront  pour  Napoléon  en  s'éloignant  si  fort  de  ses 
ressources.  Si  la  guerre  commence,  on  est  résolu  ici  à  ne  plus  poser  les 
armes.  Les  ressources  militaires  qu'on  a  rassemblées  sont  très  grandes,  et 
l'esprit  public  est  excellent  en  différant  essentiellement  de  celui  dont  vous 
avez  été  témoin  les  deux  premières  fois.  Il  n'y  a  plus  de  cette  jactance  qui 
faisait  mépriser  son  ennemi.  On  apprécie  au  contraire  toute  sa  force,  os 
croit  que  des  revers  sont  très  possibles;  mais  on  est  décidé,  malgré  c^a,  à 
soutenir  l'honneur  de  l'empire  à  toute  outrance. 

ff  Quel  effet  la  jonction  des  Polonais  ne  ferait- elle  pas  daas  ces  circcm- 
stances!  C'est  immense,  et  cette  masse  d'Allemands  menés  par  force  siU-» 
vrait  très  certainement  l'exemple  des  premiers.  Ne  serait-il  donc  pas  pos- 
sible, de  produire  ce  grand  résultat?  La  Suède  a  conclu  une  aillaaee 
offensive  et  défensive  avec  nous.  Le  prince  royal  brûle  du  désir  de  devenir 
l'antagoniste  de  Napoléon,  contre  lequel  il  a  une  ancienne  inimitié  person- 


Digitized  by 


Google 


LE   UBSRiJUbSME   RUSSE  EN  POLOGNE.  287 

nelle,  et,  allant  sur  les  traces  de  Gustave- Adolphe,  il  ne  désire  que  d'être 
utile  à  une  cause  qui  est  celle  de  TEurope  opprimée.  Vous  qui  avez  été  si 
zélé  de  tout  temps  pour  cette  même  cause,  vous  sentirez,  je  n'en  doute 
pas,  tous  les  avantages  qui  résulteront  pour  l'Europe  et  l'humanité  en  géné- 
ral, si  elle  triomphe,  et,  comme  Polonais,  vous  ne  pouvez  pas  vous  aveugler 
sur  tous  les  malheurs  auxquels  votre  patrie  s'expose,  si,  suivant  les  éten- 
dards de  la  France,  elle  donnait  à  la  Russie  un  droit  de  se  venger  d'elle 
pour  tout  le  mal  qu'elle  lui  aurait  fait. 

€  ....  Adieu,  mon  cher  ami,  la  Providence  seule  connaît  l'issue  qui  est 
réservée  à  tous  les  grands  événemens  qui  se  préparent.  Il  m'aurait  été  bien 
doux  de  vous  revoir  à  Wilna,  pour  où  je  pars  dans  trois  jours;  mais  je 
n'06e  vous  le  proposer,  sentant  parfaitement  tout  le  danger  qu'il  y  aurait 
pour  vous  dans  cette  course.  Ne  prenez  pour  guide  dans  tout  cela  que 
votre  prudence,  et  croyez-moi  de  cœur  et  d'âme  tout  à  vous  pour  la  vie...  » 

Ces  lettres  curieuses,  et  jusqu'ici  inconnues,  révèlent  la  nature 
d'Alexandre,  les  préoccupations,  les  obsessions  et  les  désirs  avec 
lesquels  il  marchait  à  cette  lutte  inévitable.  Elles  sont  comme  le 
prologue  d'un  drame  où  vont  se  jouer  les  destinées  de  la  nation 
polonaise  et  de  l'Europe.  Une  chose  était  vraie  et  bien  claire  dans 
cette  correspondance  :  c'est  qu'à  tout  événement,  ce  duel  gigantes- 
que une  fois  engagé,  la  Pologne  ne  pouvfidt  manquer  d'être  exposée 
à  tous  les  feux  de  la  guerre.  Au  premier  instant,  il  est  vrai,  malgré 
des  difficultés  déjà  visibles,  cette  étrange  expédition  de  1812  s'inau- 
gure victorieusement  par  l'invasion  de  la  Russie.  Napoléon  s'avance, 
traînant  à  sa  suite  les  contingens  de  vingt  nations  à  la  tête  desquels 
marche  Tannée  polonaise,  conibattant  pour  elle-même  en  combat- 
tant pour  la  France.  Tandis  que  l'armée  d'invasion  s'enfonce  en 
Russie  jusqu'à  Moscou,  la  diète  réunie  à  Varsovie  se  transforme  en 
confédération  générale,  proclame  le  rétablissement  du  royaume  in- 
dépendant de  Pologne  et  fait  appel  aux  Polonais  de  toutes  les  pro- 
vinces. La  Litbuanie,  la  Ruthénie  s'associent  au  mouvement.  Il  y  a 
un  moment  où  l'on  croit  avoir  touché  le  but.  Laissez  passer  quelques 
jours,  tout  a  changé  déjà.  Cette  armée,  entrée  victorieuse  à  Moscou, 
est  décomposée  par  les  élémens  et  se  replie  en  désordre  vers  les 
frontières,  se  disputant  pas  à  pas  à  la  destruction,  suivie  par  les 
Russes,  qui  regagnent  le  terrain  perdu.  Cette  Pologne,  née  à  peine 
à  une  vie  nouvelle,  redevient  un  théâtre  de  guerre.  EUe  n'est  pas 
seulement  un  champ  de  bataille  matériel,  eUe  est  un  champ  de  ba- 
taille moral,  où  en  quelques  mois  les  esprits,  les  cœurs  passent  par 
toutes  les  alternatives  d'une  confiance  exaltée  et  du  découragement. 
Tout  n'est  pas  dit  encore  sans  doute;  mais  l'incertitude  renaît,  le 
sentiment  des  malheurs  passés  se  ravive,  le  patriotisme  retrouve 
toutes  ses  anxiétés. 


Digitized  by 


Google 


288  ^BETUB  DBS  DEUX  MONDES* 

Rien  ne  peint  mieux  peut-être  ces  conflits  intérieuiB  et  ces  al- 
ternatives cruelles  qu'une  lettre  dramatique,  entrecoupée,  de  la 
princesse  Czartoryska,  mère  du  prince  Adam,  à  son  fils,  a  AJiI 
moucher  ami,  lui  écrlvait~eUe,  une  des  grandes  privations  que 
j'éprouve,  c'est  que  je  ne  puis  plus  espérer.  Non,  l'espérance  est 
moite  dans  mon  cœur.  Trente  ans  de  malheurs  de  tout  genre, 
chaque  époque  où  l'on  croyait  voir  luire  un  rayon  de  bonheur 
suivie  d'une  déception,  à  côté  de  cela  toujours  des  ruines,  des  mal- 
heurs, des  pertes,  toujours  en  butte  à  une  sorte  de  haine...  Ah! 
mon  cher  ami,  je  vous  le  répète,  je  n'espère  plus  rien.  Tant  de 
gens  veulent  la  mort  de  cette  Pologne ,  de  cette  patrie  que  vous 
savez,  qui  pour  moi  est  la  chose  principale I...  Que  n'avons-nous 
pas  fait  pour  relever  la  Pologne!  Bravoure  sans  exemple,  dévoue- 
ment jusqu'au  délire  :  qu'ont-ils  produit?...  »  C'est  cette  même 
femme,  au  cœur  sincèrement  passionné  et  dévoué,  qui  bientôt  après, 
voyant  les  désastres  s'accumuler  et  apprenant  la  mort  du  brillant 
Joseph  Poniatowski,  écrivait  encore  à  son  fils  Adam  pour  le  détour- 
ner de  tout  :  «  Pauvre  Pologne  I  celui  qui  ne  saurait  être  remplacé 
par  personne  nous  est  ravi  à  jamais!...  Et  vous,  qu'avez-vous besoin 
d'aller  à  Varsovie?  Vous  n'y  ferez  rien  qui  vaille,  vous  n'y  obtien- 
drez rien.  Tout  y  est  sourd  et  dur  comme  la  pierre.  Retournez  plu- 
tôt à  Pulawy;  cultivez-y  voire  terre,  elle  saura  récompenser  votre 
labeur,  tandis  qu'en  vous  aventurant  où  l'on  cherche  à  vous  pous- 
ser, vous  ne  récolterez  que  des  chagrins...  » 

La  vérité  est  que  la  position  du  piince  Adam  Czartoryski  était 
aussi  étrange  que  difficile  en  face  de  cette  crise  de  1812  qui  était 
venue  rejeter  dans  l'ombre  les  propositions  de  l'empereur  Alexandre 
et  qui  mettait  en  lutte  ses  sentimens  de  patriote  et  d'ami.  D'un  côté 
tout  le  rattachait  à  la  cause  nationale.  Son  père,  le  vieux  prince 
Adam-Casimir,  qui  avait  plus  de  quatre-vingts  ans,  avait  été  ac- 
clamé président  de  la  confédération  à  Varsovie,  son  frère  Constan- 
tin servait  comme  colonel  à  la  grande  armée,  son  beau -frère  le 
comte  Zamoyski  était  un  des  chefs  du  mouvement,  lui-même  il  sui* 
vait  de  tous  ses  vœux  la  renaissance  de  son  pays  et  se  tenait  prêt  à 
envoyer  son  acte  d'accession  à  la  confédération;  mais  en  même 
temps,  par  une  délicatesse  supérieure,  il  sentait  qu'il  devait  à  une 
ancienne  amitié  de  ne  rien  brusquer,  de  ne  point  donner  à  son  pa- 
triotisme une  forme  blessante.  C*est  à  l'empereur  Alexandre  lui- 
même  qu'il  demandait  de  lui  rendre  la  liberté,  en  l'affranchissant 
définitivement  du  service;  il  avait  déjà  plusieurs  fois  fait  cette  de- 
mande, toujours  éludée  :  il  la  renouvelait  et  il  finissait  par  dire  avec 
une  émotion  triste,  mais  résolue,  que  s'il  ne  recevait  point  une  ré- 
ponse dans  un  délai  déterminé,  il  se  considérerait  comme  libre* 


Digitized  by 


Google 


LE   UBÉRMISHE   RUSSE  EN  POLOGNE.  289 

Le  rôle  du  prince  Adam  aux  deux  momens  décisifs  de  cette  for- 
midable crise  de  1812  se  résume  dans  un  double  fait.  Lorsque  la 
cause  de  son  pays  semblait  victorieuse  sous  la  protection  de  Napo- 
léon et  que  l'empereur  Alexandre  semblait  menacé  de  quelque  ca- 
tastrophe, il  gardût  une  certaine  réserve  qu'il  expliquait  dans  une 
lettre  à  M.  Matuszewicz,  ministre  à  Varsovie  :  «  ûi  Pologne  va  re- 
naître de  ses  cendres,  disait-il;  elle  a  l'espoir  certain  de  retrouver . 
toutes  ses  parties  déchirées.  Au  milieu  de  la  joie  de  tous,  moi  seul 
je  suis  condamné  à  mêler  des  regrets  personnels  à  l'espoir  de  la 
prospérité  de  ma  patrie.  Mes  parens  pourront  se  rendre  immédiate- 
ment à  Varsovie  pour  asÂster  à  l'acte  mémorable  qui  doit  recom- 
mencer l'existence  de  la  Pologne  ;  je  suis  condamné  à  ne  pas  y  pa- 
raître... J'ai  fait  mes  preuves  d'attachement  inébranlable  à  mon 
pays  et  à  ma  nation.  Comment  mes  vœux  ne  seraient-ils  pas  pour 
cette  cause  sacrée  à  laquelle  mon  père,  mon  frère,  toute  ma  famUle, 
tant  d'amis  vont  concourir?...  Si  les  destinées  de  ma  patrie  étaient 
encore  incertaines,  si  pour  la  sauver  il  fallait  sacrifier  les  considé- 
rations les  plus  respectables,  je  ne  devrais  pas  balancer,  ou  du  moins 
je  pourrais  présenter  une  excuse  à  moi-même  et  à  ceux  qui  me  ju- 
geront; mais  qui  peut  douter  des  résultats  de  cette  lutte?  qui  sersdt 
assez  privé  de  bon  sens  pour  ne  pas  voir  que  toutes  les  probabilités 
promettent  le  succès  au  génie  de  la  victoire?  Tous  les  malheurs 
menacent  au  contraire  Alexandre  :  serait-il  noble  d'ajouter  par  une 
précipitation  si  peu  loyale  à  tant  de  désastres  imminens  l'amertume 
que  lui  causerait  l'ingratitude  de  la  part  de  celui  qui  lui  devait  une 
reconnaissance  particulière  ?  Une  personne  de  plus  ou  de  moins  en 
ce  moment  ne  saurait  influer  sur  les  chances  qui  s'ouvrent  pour  la 
Pologne,  ni  faire  tomber  un  seul  grain  dans  la  balance  où  l'avenir 
des  nations  est  déjà  résolu  et  pesé  par  une  main  aus^  habile  que 
paissante...  »  Lorsqu'au  contraire  la  fortune  avait  changé,  lorsque 
c'était  la  cause  de  la  Pologne  qui  pliait  sous  la  défaite  et  que  la 
Russie  était  victorieuse,  le  prince  Adam  se  tournait  vers  Alexandre, 
insistant  plus  que  jamais  auprès  de  lui  pour  être  libre  de  tout  lien, 
se  rattachant  à  son  pays  avec  une  énergie  ravivée  par  le  malheur 
et  revendiquant  une  solidarité  entière  avec  ses  compatriotes  me- 
nacés. «  Sire,  écrivait-il  au  souverain  russe  vers  les  derniers  jours 
de  1812,  j'ai  refusé  jusqu'à  présent  d'envoyer  mon  accession  à  la 
confédération;  mais  je  me  suis  joint  à  elle  par  sentiment,  j'y  ai 
adhéré  de  tous  mes  vœux  pour  ma  patrie,  mes  lettres  à  votre  ma- 
jesté le  tànoignent.  Ce  n'est  pas  lorsque  mes  compatriotes  croient 
rar  approcher  le  moment  où  leurs  intentions  les  plus  droites, 
leurs  sacrifices  les  plus  héroïques,  leurs  pertes  les  plus  sensibles 
ne  seront  suivis  que  par  des  malheurs  plus  grands  encore,  ce  n'est 

TOHI  U.T.  19 


Digitized  by 


Google 


290  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

pas,  dis-je,  lorsque  toutes  les  espérances  de  mon  pays  semblent 
péricliter  que  j*irai  me  rétracter  et  renier  devant  votre  majesté 
une  cause  sacrée  pour  tout  Polonais,  et  qui  restera  belle  et  juste, 
si  même  elle  ne  cesse  d'être  malheureuse...  » 

C'est  ainsi  que  dans  la  scrupuleuse  délicatesse  d'une  conscience 
loyale  et  sûre  d'elle-même  le  prince  Adam  puisait  le  droit  de  ne  dés- 
avouer aucun  de  ses  sentimens,  ni  une  ancienne  amitié  ni  son  pa- 
triotisme, mettant  le  patriotisme  au-dessus  de  tout  sans  doute,  mais 
n'ayant  rien  à  renier.  Et  c'est  ainsi  en  même  temps  qu'en  présence 
des  désastres  qui  grandissaient  pour  la  Pologne  comme  pour  la 
France,  il  pouvait  seul  peut-être  se  tourntr  vers  Alexandre  et  lui 
écrire  :  «  Les  événemens  de  la  guerre  prenant  une  tournure  qui  sem- 
ble décisive,  je  crains  que  personne  ne  veuille  à  présent  plaider  au- 
près de  votre  majesté  les  intérêts  de  ma  patrie...  Je  ne  saurais  m'i- 
maginer  que  votre  majesté,  après  avoir  voulu  quand  elle  ne  pouvait 
pas,  ne  veuille  plus  maintenant  qu'elle  peut  tout  ce  qu'elle  voudra. 
Ce  sont  des  momens  qui  ne  reviennent  pas  dans  la  vie...»  Et  en  effet 
Alexandre  lui  répondait  :  a  Les  succès  ne  m'ont  pas  changé,  ni  dans 
mes  idées  sur  votre  patrie  ni  dans  mes  principes  en  génécal,  et  vous 
me  trouverez  toujours  tel  que  vous  m'avez  connu...  A  mesure  que  les 
résultats  militaires  se  développeront,  vous  verrez  à  quel  point  les  in- 
térêts de  votre  patrie  me  sont  chers  et  combien  je  suis  fidèle  à  mes 
anciennes  idées;  quant  aux  formes,  vous  savez  que  les  plus  libérales 
sont  celles  que  j'ai  toujours  préférées...  »  C'était  du  moins  une  der- 
nière chance  renaissant  du  désastre  même ,  et  pour  faire  arriver  les 
idées  d'Alexandre  à  maturité,  pour  leur  ouvrir  un  jour,  il  avait  fallu 
d'étranges  événemens  qui  changeaient  en  courant  la  face  du  monde. 

Qu'on  songe  en  effet  à  cet  amas  d' événemens  au  bout  desquels 
une  bonne  volonté  d'Alexandre,  longtemps  indécise  et  vaine,  peut 
apparaître  comme  une  sauvegarde  possible  pour  la  Pologne.  Pour 
en  venir  là,  il  n'avait  fallu  rien  moins  qu'un  ébranlement  du  conti- 
nent, des  luttes  gigantesques,  le  reflux  de  l'Europe  contre  Napo- 
léon, la  coalition  de  tous  Içs  sentimens  froissés,  de  tous  les  intérêts 
révoltés  contre  une  domination  enivrée  d'elle-même,  et,  ce  qui  était 
plus  imprévu  alors,  la  défaite  de  celui  qu'on  s'était  presque  accou- 
tumé à  croire  invincible,  dont  la  fortune  n'avait  reculé  devant  rien 
jusque-là.  Dans  la  situation  d'esprit  de  l'empereur  Alexandre,  qui 
se  croyait  avec  une  certaine  candeur  le  libérateur  de  l'Europe,  cette 
idée  de  renouer  une  tradition  de  sa  jeunesse,  de  se  montrer  libéral 
en  tout,  de  reprendre  ses  projets  de  réparation  et  d'équité  envers 
la  Pologne,  cette  idée  devait  lui  sourire  ;  elle  se  liait  sans  doute  à 
une  pensée  d'ambition  qui  se  trouvait' satisfaite  par  un  agrandisse- 
ment pour  la  Russie,  par  le  lustre  d'une  couronne  pour  Alexandre, 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBERALISME   BUSSE   EN   POLOGNE.  291 

flatté  peut-être  de  pouvoir,  comme  Napoléon,  s'appeler  empereur  et 
roi;  elle  existait  pourtant,  elle  survivait  à  la  guerre,  et  c'était  en- 
core une  dernière  chance  pour  la  Pologne,  retombée  sous  la  loi  de 
la  conquête  et  mise  au  rang  de  tous  ces  territoires  que  les  vain- 
queurs allaient  se  distribuer.  Toutes  les  pensées  d'Alexandre  sur  ce 
qu'il  appelait  la  régénération  de  la  Pologne  ne  se  réalisèrent  pas. 
Elles  étaient  combattues  par  la  diplomatie,  qui  ne  voyait  dans  l'an- 
nexion du  duché  de  Varsovie  à  la  Russie  qu'un  agrandissement  dé- 
mesuré, et  dans  la  création  d'un  royaume  de  Pologne  que  la  menace 
d'une  prépondérance  russe  substituée  à  la  prépondérance  française,, 
une  ambition  déguisée  sous  une  forme  libérale;  elles  étaient  plus 
vivement  combattues  encore  par  les  Russes,  excités  contre  les  Po- 
lonais par  tous  les  souvenirs  de  la  guerre,  exaltés  dans  leur  orgueil, 
portés  d'ailleurs  par  instinct  à  redouter  toutes  ces  combinaisons 
fibérales  qui  créaient  des  droits,  des  espérances,  un  antagonisme 
de  situations  là  où  ils  ne  voyaient  qu'une  domination  à  établir  et 
un  pays  conquis  à  absorber. 

Ce  qui  sortait  de  cette  crise  et  de  tous  les  débats  diplomatiques 
de  Vienne,  c'était  du  moins  ce  qui  s'est  appelé  l'œuvre  de  1815  :  un 
royaume  séparé  et  distinct  pouvant  s'étendre  aux  provinces  polo- 
naises plus  anciennement  incorporées  à  la  Russie,  une  constitution 
libérale,  une  armée  nationale,  la  langue  respectée,  les  fonctions 
exercées  par  les  Polonais,  une  autonomie  complète,  un  cadre  et  un 
premier  noyau  de  nationalité,  et  ici  se  retrouve  l'influence  du  prince 
Adam,  ramené  par  les  événemens  auprès  de  l'empereur  de  Russie. 
Par  un  retour  singulier  de  fortune,  celui  qui  avait  été  pour  Alexandre 
un  confident  de  jeunesse,  à  qui  il  s'était  adressé  comme  à  un  négo- 
ciateur avant  la  lutte,  et  dont  il  avait  été  tout  près  d'être  séparé  à 
jamads,  se  retrouvait  après  la  guerre  un  ami,  un  conseiller  écouté. 
Le  prince  Adam  avait  suivi  Alexandre  à  Vienne,  il  le  voyait  à  tout 
instant,  et  c'est  lui  qui  inspirait  ces  combinaisons  où  'û  faisait  en- 
trer le  plus  qu'il  pouvait  de  sa  pensée  nationale.  Tout  ce  mouve- 
ment de  Vienne  est  décrit  dans  une  lettre  du  prince  à  son  père  : 
«f  Les  affaires  politiques  se  sont  embrouillées  dès  le  commencement, 
disait-il  ;  on  s'est  embourbé  dès  le  premier  pas,  et  on  ne  sait  pas 
en  sortir.  D'abord  c'est  la  Pologne  que  tout  le  monde  dispute  à 
l'empereur  Alexandre,  puis  c'est  la  Saxe  que  le  roi  de  Prusse  vou- 
drait avaler.  Vient  après  l'Allemagne,  toute  décousue  et  mécontente. 
&ifin  c'est  l'Italie,  qui  déteste  les  Autrichiens,  auxquels  on  la  livre. 
Les  deux  premiers  sujets  occupent  principalement  l'attention  gé- 
nérale. L'empereur  Alexandre,  mal  servi  par  les  siens,  tracassé  par 
les  autres,  tient  cependant  ferme...  Tous  les  cabinets  sont  contre 
lui,  personne  n'ose  dire  un  mot  en  notre  faveur.  Les  Russes  vomis- 


Digitized  by 


Google 


292  EEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

sent  des  imprécations,  blâment  l'empereur.  Étrangers  et  Russes  hur- 
lent à  grand  orchestre.  Ils  me  font  aussi  l'honneur  de  m'accabler 
de  leur  haine  en  me  proclamant  défenseur  de  notre  cause  et  con- 
seiller intime  de  l'empereur.  Malgré  ce  déchaînement,  j'espère  que 
les  choses  viendront  à  une  fin  passable...  »  Expression  exacte  et 
animée  de  cette  confusion  de  Vienne! 

Que  l'empereur  Alexandre  ait  été  sincère  dans  ses  bons  mouve- 
mens  pour  la  Pologne,  dans  les  combinaisons  qu'il  faisait  consacrer 
par  la  diplomatie  et  qu'il  complétait  par  une  constitution  libérale, 
on  n'en  peut  guère  douter,  et  il  le  prouvait  en  envoyant  le  prince 
Adam  G«artoryski  à  Varsovie  pour  travailler  à  l'organisation  du  nou- 
veau royaume,  en  lui  remettant  des  instructions  qu'il  l'autorîssât  à 
produire  au  besoin  pour  donner  plus  de  force  à  ses  conseils.  Malheu- 
reusement l'empereur  Alexandre,  après  avoir  créé  le  royaume  de 
Pologne,  le  livrait  aux  caprices  despotiques  de  son  frère  le  grand- 
duc  Constantin;  il  se  croyait  en  règle  avec  lui-même  en  continuant 
à  manifester  des  vues  bienveillantes  et  libérales  sans  trop  s'inquié- 
ter de  ce  que  devenait  la  réalité,  et  ici  commençait  une  situation 
nouvelle  où  tout  était  contradiction,  qui  n'a  fait  que  s'aggraver  pen- 
dant quinze  ans.  L'empereur  voulait  le  bien  de  loin;  il  voulait  que 
son  œuvre  fût  respectée,  que  les  Polonais  fussent  satisfaits  et  gou- 
vernés avec  justice,  et  à  Varsovie  tout  allait  à  la  russe.  Les  lois  res- 
taient inexécutées,  la  constitution  n'était  qu'une  vaine  et  pénible 
comédie.  Le  grand-duc  Constantin  étonnait  et  effrayait  par  les  vio- 
lences de  son  humeur  fantasque.  Un  jour  un  habitant,  pour  je  ne 
sais  quel  léger  manquement,  était  enfermé;  on  lui  rasait  les  sourcils 
et  les  cheveux,  et  on  lui  administrait  cinq  cents  coups  de  bâton. 
Des  officiers  de  l'armée  brutalement  offensés  étaient  réduits  à  se 
brûler  la  cer\'elle.  Les  lettres  incessantes  du  prince  Adam  à  Alexan- 
dre sont  le  curieux  reflet  de  cette  étrange  expérience  du  régime 
constitutionnel  en  Pologne.  Témoin  impuissant  de  toutes  ces  vio- 
lences, le  prince  Adam  écrivait  à  l'empereur  :  a  Sire,  au  risque  de 
déplaire,  je  dois  parler  avec  franchise...  Le  grand-duc  paraît  avoir 
pris  en  haine  ce  pays  et  tout  ce  qui  s'y  passe;  l'armée,  la  nation, 
les  particuliers,  rien  ne  trouve  grâce  à  ses  yeux.  La  constitution 
surtout  est  matière  à  sarcasmes  continuels  :  tout  ce  qui  est  règle, 
forme,  lois,  est  hué  et  couvert  de  ridicule...  On  dirait  qu'il  y  a  un 
plan  formé  pour  contrecarrer  les  vues  de  votre  majesté  et  rendre 
illusoires  ses  bienfaits.  Son  altesse  impériale  serait  dans  ce  cas,  sans 
ie  savoir,  l'instrument  aveugle  de  cette'conception  qui  tendrait  à 
exaspérer  également  les  Russes  et  les  Polonais,  et  à  frapper  de  nul- 
lité les  paroles  les  plus  solennelles  de  votre  majesté...  »  Dn  antre 
jour,  un  peu  plus  tard,  le  prince  Adam  écrivait  encore  :  «  Une  idée 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBÉRAIX^MJS   RUSSE   EN  POLOGNE.  293 

circule  dans  beaucoup  de  têtes»  c'est  qu'il  y  a  une  sorte  de  tendance 
tacite  à  dégoûter  les  homoies  de  talent  et  de  caractère  »  et  à  intro- 
duire dans  le  gouvernement  des  subalternes  ambitieux,  avides, 
perdus  de  réputation.  De  cette  manière,  dit-on,  tout  traînera  et 
s'eoibroulUera  davantage;  les  réformes  les  plu»  salutaires  seront 
dénaturées.  Il  y  aura  beaucoup  d'ordonnances  sur  le  papier  et  peu 
de  bons  résultats.  Le  gouvernement  ainsi  composé  perdra  de  plus 
en  plus  son  crédit  et  sa  considération;  U  deviendra  par  là  l'instru- 
ment de  sa  propre  destruction,  qu'il  finira  par  proposer  peut-être 
lui-4ii60ie..«  » 

U  résultait  de  cet  état  de  choses  que  le  malaise  et  la  méfiance 
allaient  en  croissant;  les  esprits  s'irritaient  et  le  despotisme  redou- 
blait» fermant  devant  le  pays  toutes  les  issues,  le  dépouiDant  en  dé- 
tail de  tous  ses  droits.  L'empereur  lui-même,  avec  la  faiblesse  des 
hommes  à  demi  chimériques  qui  n'aiment  pas  la  réalité,  plus  ac- 
cessible d'ailleurs  à  l'air  de  réaction  qui  soufilait  en  Europe,  finis- 
ssdt  par  se  dégoûter,  s'impatienter,  et  par  rejeter  sur  le  caractère 
polonais  ce  qui  n'était  tout  au  plus  que  la  faute  du  gouvernement. 
Ces  institutions  qu'il  avait  données,  il  les  laissait  systématiquement 
altérer  et  dissoudre,  reculant  devant  toute  initiative  et  ne  se  sentant 
peut-être  pas  assez  fort  pour  entrer  en  lutte  avec  l'esprit  russe,  qui 
dénaturait  son  œuvre  dans  le  royaume  et  envahissait  tout  sous  son 
autorité  impatiente  et  fatiguée.  Le  vrai  roi  ce  i^était  point  Alexandre» 
c*était  le  grand-duc  Constantin,  type  et  personnification  de  cet  es- 
prit russe  à  Varsovie,  prince  étrange,  aux  larges  épaules,  à  la  taille 
svelte  serrée  dans  un  uniforme,  à  la  tête  de  Kalmouck  surmontée 
d'un  chapeau  ombragé  de  plumes  de  coq,  à  la  voix  rauque,  aux 
sourcils  blancs  et  hérissés,  cachant  un  regard  fauve  et  perçant  qui 
était  une  menace.  Constantin  ne  se  doutait  même  pas  qu'il  y  eût 
une  autre  loi  que  sa  volonté  ;  il  bouleversait  tout,  l'administration, 
l'armée.  Quoique  prince,  et  ayant,  comme  membre  de  la  famille  ré- 
gnante, une  place  dans  le  sénat,  il  avait  eu  l'idée  bizarre  de  se  faire 
nommer  à  la  chambre  des  nonces  par  le  faubourg  de  Praga,  à  Var- 
sovie. On  se  serait  bien  gardé  de  ne  pas  le, nommer,  et,  une  fois 
DOBunéy  de  ne  pas  le  réélire.  Il  paraissait  de  temps  à  autre  à  la 
diète;  on  dit  même  qu'il  parla  une  fois.  Son  grand  souci  était  l'in- 
spection des  sentinelles  distribuées  de  tous  côtés.  C'est  pourtant 
ce  priuce  qui  est  l'expression  significative  de  cette  époque  consti- 
tutionnelle en  Pologne,  même  sous  Alexandre.  Alors  commençait 
pour  aller  en  croissant  ce  système  de  réaction  et  de  falsification 
universelle.  Les  Russes  ne  devaient  point  avoir  d'emplois  dans  le 
royaume,  et  par  le  fait  ils  envahissaient  tout,  ils  empêchaient  tout 
développement  régulier.  La  liberté  de  la  presse  était  accordée  par 


Digitized  by 


Google 


29&  UTUE  DES' DEUX  HONDESV 

la  constitution  sauf  les  îois  qui  devaient  la  régler,  et  on  établissait  la 
censure  par  cette  raison  plausible  que  la  prévision  de  lois  f épresh- 
sives  n'excluait  nullement  les  mesures  préventives.  On  llvmt  à  la 
censure  les  journaux  d'abord,  puis  les  livres  publiés  en  Pologne, 
puis  les  livres  venus  du  dehors.  On  supprimait  Tinstruction  pri- 
maire et  on  bannissait  de  l'instruction  supérieure  tout  ce  qui  pouvait 
nourrir  des  idées  de  patriotisme  et  de  liberté.  Les  séances  de  la 
diète  devaient  être  publiques  selon  la  charte  constitutionnelle,  et  un 
oukase  supprimait  tout  simplement  cette  publicité.  On  finit  même 
par  supprimer  les  procès-verbaux  des  séances,  sous  prétexte  que 
cela  ne  pouvait  qu'entretenir  «  les  dissensions  entre  les  habitans.  » 
La  constitution  assurait  des  garanties  judicisdres,  et  des  commissions 
d'enquête  annulaient  l'action  régulière  des  tribunaux.  La  liberté  in- 
dividuelle était  garantie,  et  les  prisons  d'état  se  remplissaient  par 
simple  mesure  de  police.  Et  s'il  en  était  ainsi  déjà  sous  Alexandre, 
qu'était-ce  donc  sous  son  successeur,  sous  Nicolas,  dont  le  règne 
commençant  était  signalé  par  un  immense  procès  d'état  où  toutes 
les  garanties  de  justice  étaient  violées,  où  des  arrêts  réguliers  étaient 
annulés?  Je  ne  parle  pas  de  ce  qui  a  suivi  la  révolution  de  18$0, 
cette  révolution  qui  ne  fut  qu'une  protestation  nationale  contre  tout 
un  système  de  destruction. 

Tant  que  le  prince  Adam,  dans  les  premières  années  du  règne 
d'Alexandre,  avait  espéré  faire  le  bien,  il  était  resté  à  son  poste. 
Sa  correspondance  de  ces  premières  années  n'est  qu'une  énumé- 
ration  invariable  de  tous  les  abus,  de  toutes  les  violations  des  lois, 
un  appel  incessant  et  prévoyant  à  l'empereiu*.  «  Qu'il  me  soit  per- 
mis encore  une  fois,  disait-Û,  de  rappeler  l'indispensable  nécessité 
de  s'en  tenir  saintement  à  la  constitution,  et  de  donner  à  ce  sujet 
des  instructions  très  précises  au  lieutenant.  Cela  comprend  tout. 
Que  les  habitans  du  royaume  se  sentent  et  se  voient  Polonais;  qu'ils 
Se  gouvernent  chez  eux,  qu'on  les  laisse  librement  et  paisiblement 
travailler  à  l'amélioration  de  leur  état  intérieur  :  à  ces  conditions, 
le  pays  s'attachera  à  son  union  avec  la  Russie,  pourvu  que  ce  lien 
soit  de  nation  à  nation,  pourvu  que  le  fait  et  l'illusion  d'une  Pologne 
véritable  et  constitutionnelle  soient  conservés.  Cet  amour  passionné 
d'une  nationalité  distincte  est  la  seule  source  de  jalousie  et  de  lutte 
qui  puisse  exister,  entre  les  deux  peuples.  L'offensive  sur  ce  point 
de  la  part  des  Russes,  la  défensive  de  la  part  des  Polonais,  pro- 
duiront encore  des  tiraiUemens,  de  l'amertume,  des  craintes  et  des 
malentendus  que  la  sagesse  seule  de  votre  majesté  peut  calmer.  » 
Quand  le  prince  Adam  vit  tout  se  gâter  sans  espoir  de  remède,  îl 
commença  de  s'éloigner.  Ses  rapports  avec  Alexandre  se  refiroîdis- 
saient  encore  une  fois  et  redevenaient  embarrassés,  contraints.  Ils 


Digitized  by 


Google 


LE   LIBC11U46BU   BUSSE   EN   POLOGNE.  205 

g^ét^ent  rapprochés  un  instant  après  181 5  pour  se  séparer  bien- 
tôt plus  que  jamais.  Ils  eurent  une  dernière  entrevue  vers  1823. 
L'empereur,  préoccupé  et  embarrassé,  voulait  à  tout  prix  faire  en- 
trer le  prince  Adam  dans  la  hiérarchie  russe;  il  voulait  lui  faire 
accepter  quelque  dignité,  des  décorations,  a  Enfin,  mon  cher  Adam, 
lui  dit-il,  il  faut  entrer  dans  une  position  régulière.  —  Sire,  ré- 
pandit le  prince  Adam,  vous  devez  vous  souvenir  que  ce  n'était  pas 
dans  nos  conditions.  »  Ils  se  quittèi^ent  pour  ne  plus  se  revoir.  L'un, 
assailli  de  troubles  et  d'inquiétudes,  allait  bientôt  mourir  à  Ta- 
ganiog  d'une  mort  mystérieuse;  l'autre  se  rattachait  plus  que  ja- 
mais à  son  patriotisme,  qui  le  portait  en  1831  à  la  tête  du  gouver- 
nement national  polonûs,  pour  le  jeter  ensuite  dans  l'exil,  où,  guéri 
de  toute  illusion,  il  gardait  encore  d'Alexandre  un  souvenir  attendri. 
Ces  rapports  qui  naissent  dans  une  illusion  de  jeunesse  et  qui 
s'évanouissent  dans  une  déception  de  patriotisme,  ces  lettres,  ces 
communications  intimes,  jettent,  si  je  ne  me  trompe,  un  jour  sin- 
gulier sur  les  événemens  d'aujourd'hui,  sur  cet  ordre  de  tentatives 
où  on  cherche  encore  le  remède  d'une  situation  impossible,  la  so- 
lution d'une  question  qu'on  croit  toujours  résoudre,  et  qui  renaît 
sans  cesse  comme  un  mal  dont  on  n'atteint  pas  la  racine.  Voici  en 
effet,  je  le  disais,  un  prince,  vrai  phénomène  en  Russie  par  l'édu- 
cation de  son  esprit,  par  ses  instincts  de  progrès  et  de  justice.  Dès 
son  adolescence,  il  proteste  dans  la  solitude  contre  les  excès  de  la 
force,  contre  une  politique  dont  il  voit  partout  autour  de  lui  les 
manifestations  criantes.  La  Pologne  mutilée  est  pour  lui  un  tour- 
ment, et  même  quand  il  ne  fait  rien  pour  elle,  il  aime  à  en  parler; 
il  se  sent  moralement  obligé  d'adoucir  ce  qu'il  y  a  de  cruel  dans 
un  partage  que  sa  conscience  désavoue.  Le  jour  où  il  a  le  pouvoir 
et  l'occasion,  il  se  fait  une  sorte  de  point  d'honneur  de  né  pas  ou- 
blier ce  qu'il  pensait  la  veille,  de  donner  une  forme  ostensible  à 
ses  préméditations  secrètes  de  réorganisation  nationale  d'une  Po- 
logne; sauf  l'indépendance  complète,  il  multiplie  les  garanties  de 
nationalité,  de  liberté,  et  il  force  l'Europe,  selon  sa  parole,  à  sanc- 
tionner diplomatiquement  les  garanties  inscrites  dans  des  traités, 
dans  une  constitution.  Voici  en  même  temps  un  Polonais  jeté  par  la 
mauvaise  fortune  dans  une  cour  ennemie  et  gagné  à  cette  jeunesse 
séduisante  d'un  prince  exceptionnel,  qui  se  révèle  tout  à  coup  à  lui 
comme  un  adepte  caché  de  1789,  qui  veut  être,  qui  se  croit  libéral 
dans  un  monde  d'absolutisme.  Il  n'abdique  pas  pour  son  pays  des 
droits  qu'aucune  violence  n'efiace,  il  n'abaisse  ni  son  caractère  de 
Polonais  ni  la  dignité  de  sa  nation;  mais,  voyant  l'état  du  continent, 
rininûtié  ou  l'abandon  des  puissances  européennes,  l'impossibilité 


Digitized  by 


Google 


206  REVUE   DES   bBVX  H019DES. 

trop  évidente  pour  le  moment  d'une  résurrection  nationale  sponta- 
née se  disputant  sans  secours  à  trois  dominations^  il  âe  dit  qu'il  y  at 
du  moins  peut-être  une  chance  dans  cette  bonne  rolonté  d^un  pribce 
qui  aime  la  justice,  qui  nourrit  même  pour  la  Russie  l'ambition  d'une 
politique  réparatrice.  Il  attend  sans  illusion  et  sans  découragement; 
il  se  prête  aux  temporisations,  aux  négociations  et  aux  essais,  et 
lorsqu'après  une  métamorphose  européenne  accomplie  dans  le  sang 
cette  bonne  volonté  d'un  empereur  de  Russie  paratt  vouloir  se  tra- 
duire en  action,  il  est  le  premier  à  prendre  au  sérieux  cette  tenta- 
tive. L'un  et  l'autre,  l'empereur  russe  et  le  patriote  polonais,  sont 
évidemment  sincères  dans  leur  alliance;  l'amitié  qui  les  lie  est  tin 
moyen  de  plus  de  succès.  Ils  sont  l'expression  vivante  de  ce  systèwïe 
de  relations  entre  deux  pays  qui  s'est  appelé  l'union  personnelle. 
Bien  mieux,  au  moment  où  cette  tentative  se  fait,  les  conditions  sont 
moins  défavorables  qu'elles  ne  l'ont  jamais  été  depuis.  Les  haines 
n'ont  pas  eu  le  temps  de  s'exaspérer,  les  incompatibilités  ne  sont 
pas  devenues  aussi  éclatantes,  les  impossibilités  aussi  absolues.  Or, 
ce  que  l'empereur  Alexandre  I"  et  le  prince  Adam  Gtartory^i  ©'ont 
pu  faire  avec  leur  bonne  volonté  dans  des  conditions  plus  fiivora* 
blés,  espère-t-on  le  faire  aujourd'hui  par  je  ne  sais  quel  rapproche- 
ment impossible,  ou  au  nom  de  l'Europe,  après  quarante  ans  de 
luttes,  de  persécutions  inouies,  d'exaspérations,  d'essds  inuttles, 
de  déceptions  renouvelées  qui  n'ont  fait  que  mettre  en  lumière  en 
l'aggravant  cette  question  .douloureuse  pour  la  rejeter  sanglante  à 
la  face  du  monde? 

Toutes  ces  solutions  par  voie  d'arrangement  direct  ou  de  garan- 
tie diplomatique  qui  se  sont  appelées  de  tous  les  noms,  autonomie, 
union  personnelle,  séparation  administrative,  toutes  ces  solutions, 
dont  on  peut  rassembler  les  élémens  en  les  combinant  d'une  autre 
façon,  ont  été  essayées;  on  a  cru  les  avoir,  elles  n'ont  point  réussi. 
Et  lorsque  la  France,  par  l'organe  de  M.  Drouyn  de  Lhuys,  dit  à  la 
Russie  :  «  Ce  qui  caractérise  les  agitations  de  la  Pologne,  ce  qui  en 
fait  la  gravité  exceptionnelle,  c'est  qu'elles  ne  sont  pas  le  résultat 
d'une  crise  passagère;  ces  convulsions,  devenues  périodiques,  sont 
le  symptôme  d'un  mal  invétéré  :  elles  attestent  l'impuissance  des 
combinaisons  imaginées  jusqu'ici  pour  réconcilier  la  Pologne  avec 
la  situation  qui  lui  a  été  faite;  »  —  lorsque  l'Angleterre,  par  la  voix 
de  lord  John  Russell,  dit,  pour  montrer  l'insuffisance  des  institutions 
et  des  lois  récentes  dont  la  Russie  promet  le  maintien  :  «  Il  est  évi- 
dent qu'on  iie  pourrait  obtenir  aucune  sécurité  en  se  soumettant 
encore  aux  mêmes  lois;  quand  ces  institutions  sont  en  pleine  force, 
on  peut  emprisonner  comme  des  criminels  des  hommes  inaocens  ou 


Digitized  by 


Google 


LE  UBBBUIBMS   BOSSE  EN  POLOGNE.  307 

les  coodauxiner' au  service  oiUitaîre,  ou  les  ^bannir  dans  des  pays 
éloignés,  le  tout  sao3  jugement,  sans  publicité,  en  un  mot  sans  au- 
canB  garantie i^..  j^  —lorsque  la  diploui^tie  des  deux  puissances  de 
rOcoident  parle  ainsi,  ieu  constatant  Timpui^sance  des  combina^soad 
pissées  et  des  garanties  qu'eUe  a  cru  avoirs  elle  constate  elle-même 
rimpuiâsaqce  des  combinaisons  et  des  garanties  qu'elle  chercherait 
dans  les  conditions  de  Torganisatiou  actu^elle  de  TEurope* 

Que  peut-oji  en  effet  demander  aujourd'hui  à  la  Russie  dans  ces 
conditions,  en. renfermant  d'avance,  comme  le  font  quelquefois  des 
esprits  Auiles.  et  importans,  cette  question  de  l'existence  d'un  peuple 
dans  le  cercle  d'un  di^ogue  diplomatique?  Une  constitution  libé- 
rale? Ja  Pologne  l'a  eue  et  ne  ne  s'en  est  pas  mieux  trouvée;  l'auto- 
nomîe,  un  conseil  df  état  polonais,  des  conseils  électifs  de  provinces^ 
de  districts?  c'est  accordé;  des  concessions?  la  Russie  en  est  pro- 
digqe;  des  lois,  des  institutions?  elle  les  a  promulguées,  et  elle  as- 
sure qu'elle  veut  les  maintenir,  les  développer  même;  des  garanties? 
eUe  en  dooneca  demain,  si  l'on  veut;  du  libéralisme?  l'empereur 
Alexandre  n'a  que  cela,  il  .égale  l'empereur  des  Français!  Et  après, 
rjEarope  ayant  épuisé  les  moyens  diplomatiques,  puisqu'il  est  bien 
clak  qu'on  ne  peut  demander  diplomatiquement  à  la  Russie  ce 
qu'elle  ne  peut  accorder,  l'Europe  se  retirera-t-elle  tranquille  dans 
la  satisfaction  de  son  œuvre?  Et  si  les  Polonais,  éclakés  par  tant 
d'expériences  décisives,  refusent  de  se  prêter  à  cette  comédie  nou- 
velle d'institutions  couvertes  d'une  sanction  diplomatique  aussi  in- 
violable que  toutes  les  autres I  si  cette  insurrection  qui,  au  lieu  de 
diminuer,  ne  fait  que  grandir  depuis  trois  mois,  dont  les  tronçons 
saoglaas  se  débattent  victorieusement  entre  les  colonnes  russes,  qui 
est  aujourd'hui  la  nation  armée  et  qui  trouve  un  inépuisable  aliment 
non  dans  la  révolution,  comme  on  le  dit  à  Pétersbourg,  mais  dans 
la  coDficience  de  l'Europe  moderne,  si  cette  insurrection  refuse  de 
se  soumettre,  la  Russie  se  trouvera-t-elle  déliée?  Sera-t-elle  dans 
ses  répressions  implacables  et  dès  lors,  légalisées  la  mandataire  de 
l'Europe,  l'exécutrice  de  l'arrêt  diplomatique  avec  ce  concours  mo- 
ral auquel  elle  fait  un  appel  qui  ressemble  à  une  ironie  pour  l'Oc- 
cident? A  moins  que,  sur  l'invitation  de  la  Russie  et  pour  la  glori- 
iicatioo  des  moyens  diplomatiques,  nous  n'allions,  nous  aussi,  nous 
aatîons  de  l'Occident,  faire  la  guerre  à  la  Pologne  pour  lui  imposer 
le  bieniait  de  nos  combinaisons  merveilleuses,  et  éteindre  dans  son 
foyer  cette  révolution  universelle  qui  court  nos  rues,  à  ce  qu'il  pa- 
rait» qui  va  nous  engloutir,  à  ce  que  le  prince  Gortchakof  nous  assure 
du»  ses  dépêches  ! 

Qu  on  ne  s'y  trompe  donc  pas,  il  y  a  aujourd'hui  deux  politiques 


Digitized  by 


Google 


290  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

en  présence  :  Tune  n'ayant  sans  doute  nul  parti-pris  d'animosité 
contre  la  Russie,  mais  décidée  à  reprendre  cette  question  de  Po- 
logne dans  un  intérêt  de  justice  supérieure  comme  dans  Tintérét  de 
la  sécurité  durable  de  l'Europe;  l'autre,  vague  et  impuissante,  qui 
croit  répondre  à  tout  en  se  plaçant  en  équilibre  entre  ce  qu'elle  ap- 
pelle les  témérités  et  les  défaillances,  et  qui,  en  remettant  tout  d'a- 
vance à  la  diplomatie,  en  se  dérobant  dans  les  subterfuges  d'une 
importance  affairée ,  ne  cache  au  fond  qu'une  pen3ée  d'abandon* 
C'est  la  pensée  des  mouches  du  coche  diplomatique.  Je  ne  dis  pas 
que  ce  soit  celle  des  puissances  de  l'Europe.  Si  elles  devaient  en 
rester  là,  si  la  question  de  Pologne  n'était  pour  elles  qu'une  ques- 
tion d'humanité  et  d'attendrissement,  elles  ont  trop  fait  :  elles  ont 
fait  entendre  à  la  Russie  des  paroles  trop  sévères,  trop  graves,  et 
elles  n'auraient  réussi  qu'à  ménager  à  son  orgueil  une  victoire  dont 
elles  paieraient  le  prix  quelque  jour  dans  des  occasions  moins  favo- 
rables. Il  n'aurait  pas  fallu  dire  au  cabinet  de  Pétersbourg  que  sa 
politique  risquait  de  créer  une  situation  pénible,  lui  laisser  entre- 
voir des  conséquences  qui  ont  un  nom,  si  déguisé  qu'il  soit  sous  les 
formes  de  la  diplomatie.  Il  n'aurait  pas  fallu,  comme  l'a  fait  l'An- 
gleterre, tant  insister  sur  la  vanité  de  ses -garanties  et  les  décep- 
tions permanentes  de  son  système.  C'était  trop  pour  s'arrêter.  Si  la 
pensée  de  l'Europe,  de  la  France,  est  de  résoudre  cette  grande  et 
tragique  question  par  une  justice  tardive  rendue  à  l'indépendance 
d'un  peuple,  il  n'y  a  pas  trop  d'illusions  à  garder  sur  ce  que  peut 
la  diplomatie,  quelque  bonne  volonté  qu'elle  ait  de  croire  à  ses 
œuvres  et  à  la  possibilité  des  transactions;  seulement  il  ne  faudrait 
pas  attendre  pour  refaire  une  Pologne  qu'il  n'y  eût  plus  de  Polo- 
nais vivans  I 

Charles  de  IKazadb. 


Digitized  by 


Google 


UN. 


ÉRUDIT  ÉCRIVAIN 


M.   CHARLB6  MAQNIN. 


Le  devoir  de  chaque  génération  est  d'enterrer  ses  morts  et  de  cé- 
lébrer plus  particulièrement  ceux  qui  ont  droit  à  des  honneurs  dis- 
tingués. Quand  je  dis  célébrer,  je  n'entends  pas  cette  louange  uni- 
forme et  banale  qui  tend  à  grandir  et  à  exhausser  un  personnage 
au-delà  du  vrai;  la  meilleure  oraison  funèbre,  la  seule  digne  des 
gens  d'esprit  qui  en  sont  l'objet,  est  celle  qui,  sans  rien  surfaire, 
?a  dégager  et  indiquer  en  eux,  au  milieu  de  bien  des  qualités  con- 
fuses, le  trait  distinctif  et  saillant  de  leur  physionomie.  C'est  ainsi 
seulement  qu'ils  ont  chance  de  vivre  pour  ceux  qui  ne  les  ont  pas 
connus  et  qui  ne  peuvent  se  les  représenter  que  si  Ton  donne  au 
portrût  toute  sa  précision.  Nous  essaierons  de  cette  méthode  à  l'é- 
gard de  notre  ancien  et  fidèle  collaborateur  M.  Hagnin;  nous  ne  le 
ferons  pas  plus  grand  qu'il  n'a  été,  mais  nous  le  montrerons,  autant 
qu'il  nous  sera  possible,  dans  la  juste  et  nette  application  de  ses 
fwultés  de  critique  et  décrivain. 

Les  services  qu'il  a  rendus  sont  de  deux  portes  et  de  deux  ordres  : 
la  plupart  se  sont  passés,  se  sont  usés  aussi,  il  faut  le  dire,  au  sein 
mène  de  la  génération  dont  il  faisait  partie,  et  ne  sont  pas  sortis  du 
temps  et  des  circonstances  où  il  a  vécu.  Û  a  été  l'organe  d'idées 
justes,  neuves,  opportunes  le  plus  souvent,  immédiates,  qui  ont  eu 
leur  effet  au  moment  où  elles  se  produisaient;  il  a  coopéré  à  l'édu- 


Digitized  by 


Google 


300  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

cation  littéraire  de  son  époque;  ces  services  de  journaliste  et  d'écri- 
vain de  revue,  si  essentiels  en  eux-mêmes  et  si  méritoires,  sont 
depuis  longtemps  consommés  et  épuisés  :  nous,  ses  contemporains 
et  ses  amis,  nous  en  avons  mémoire  et  conscience,  notre  devoir  est 
de  les  rappeler  et  de  les  mentionner;  mais  nous  ne  saurions  exiger 
des  nouveau-venus  de  s'en  former  la  même  idée  et  d'en  garder  la 
môme  reconnaissance  que  nous.  D'autres  services  de  lui,  d'autres 
travaux  seront  plus  appréciés  des  générations  instruites  qui  nous 
suivent  :  M.  Magnin  a  défriché,  Tun  des  premiers,  avec  infiniment 
de  labeur  et  de  patience  et  avec  un  notable  succès,  des  portions 
d'histoire  littéraire  ingrates  et  restées  encore  obscures  ;  les  origines 
de  notre  comédie  nationale  lui  doivent  beaucoup  ;  il  y  a  porté  une 
curiosité  d'examen,  un  intérêt  et  une  finesse  d'attention,  un  goût 
délié,  une  clarté  et  une  élégance  d'exposition  qui  le  désignent  à 
l'estime  de  quiconque  reprendra  la  suite  de  ces  mêmes  études.  II 
sera  consulté,  accepté  ou  contredit,  mais  certainement  nommé,  pour 
ces  utiles  et  agréables  recherches,  de  tout  historien  littéraire  qui 
tiendra  à  être  complet  et  à  se  montrer  juste.  C'est  là  son  principal 
titre  L  une  renommée  posthume  et  définitive. 

IJe  l'ancien  portrait  de  M.  Magnin  publié  ici  même  (1),  nous  ne 
reprendrons  que  l'indispensable,  nous  attachant  à  simplifier  les 
traits  ou  à  les  mieux  marquer.  Charles  Magnin,  mort  le  8  octobre 
1862,  à  l'âge  de  soixante-neuf  ans,  naquit  à  Paris  le  h  novembre 
1793,  à  quelques  pas  de  la  bibliothèque  de  l'Arsenal,  où  son  père 
avait  un  emploi,  où  son  grand-père  maternel,  M.  Saugrain,  était 
bibliothécaire.  Une  de  ses  tantes  Saugrain  avait  épousé  un  des  frères 
de  Bure,  l'un  des  savans  libraires  que  nous  avons  encore  connus. 
Les  Saugrain  eux-mêmes  étaient  une  famille  d'anciens  libraires, 
venus  de  Pau  avec  Henri  IV,  très  honorés  dans  leur  profession , 
ayant  donné  des  syndics  au  corps.  L'enfant  qui  venait  au  monde  se 
trouvait  ainsi  apparenté  aux  livres  de  tous  les  côtés.  Pour  peu  que 
Minerve  sourît  ou  n'y  mît  pas  d'obstacle,  il  naissait  presque  de  toute 
nécessité  avec  le  goût  des  livres  et  déjà  lettré. 

Le  père  de  M.  Magnin  était  Franc -Comtois,  natif  de  Salins,  et 
lui-môme  d'une  ancienne  et  honnête  famille  bourgeoise  du  pays. 
Un  vieux  noël  salinois  consacre  un  couplet  à  certain  chanoine  Ma- 
gnin qui  devait  être  un  grand-oncle,  et  en  remontant  on  trouve- 
rait toujours  dans  les  registres  des  couvons  ou  chapitres  de  la  ville 
quelque  religieux  ou  chanoine  de  ce  nom  de  Magnin.  Quoique  tout 
à  fait  Parisien  de  mœurs,  de  ton  et  d'éducation,  Charles  Magnin 
considéra  toujours  Salins  comme  le  lieu  de  son  origine;  il  y  possé- 

(1)  Dans  la  Reme  du  15  octobre  1843. 


Digitized  by 


Google 


UN  ÉRUDIT  ECRIYAIN.  301 

dait  quelque  bien,  des  vignes  dont  le  vin  lui  plaisait  et  qu'il  aimait 
à  faire  goûter  à  ses  amis;  il  y  retournait  chaque  année  passer  une 
partie  des  vacances  ;  il  accueillait  à  Paris  tous  les  jeunes  Salinois 
sur  le  pied  de  compatriotes,  et  il  a  testé  finalement  en  faveur  de  la 
ville  de  Salins,  où  il  a  voulu  que  ses  restes  fussent  transportés  pour 
y  reposer  dans  le  terroir  paternel.  Cette  fidélité  au  pays,  à  la  souche 
originelle,  était  un  des  traits  de  sa  nature. 

n  fit  de  très  bonnes  études  sous  Fempîre,  études  toutes  littéraires 
telles  qu  on  les  faisait  alors,  sans  aucune  notion  et  teinture  des 
sciences  mathématiques,  physiques  et  naturelles.  Élève  de  la  Sainte- 
Barbe-Delanneau,  il  suivit  les  classes  du  lycée  Napoléon,  et  obtint 
en  rhétorique,  au  concours  général  de  1812,  le  premier  prix  de  dis- 
cours français  des  nouveaux  et  un  accessit  en  version  grecque.  La 
composition  qui  lui  avait  valu  la  couronne  était  un  discours  de  Zé- 
nobie  à  Aurélien  pour  le  toucher.  Le  savant  voyageur  Lechevalier, 
celui  de  la  Troade,  qui  portait  intérêt  au  brillant  élève,  ne  l'appe- 
lait plus  depuis  ce  jour  que  «  le  chancelier  de  Zénobie.  »  Cependant 
il  n'y  avait  que  le  prix  d'honneur,  c'est-à-dire  le  premier  prix  de 
discours  latin,  qui  exemptât  de  la  conscription  :  on  fit  valoir,  à 
l'appui  du  discours  français  du  jeune  lauréat,  sa  santé  délicate,  sa 
taille  frêle,  sa  poitrine  un  peu  rentrée,  et  il  ne  partit  pas.  C'était 
alors  le  grand  point  pour  quiconque  n'était  pas  entêté  de  l'odeur  de 
la  poudre  et  dévoré  du  démon  des  combats. 

Charles  Magnin  était  de  ceux  qui  allaient  appartenir  à  la  géné- 
ration pacifique  ou  différemment  belliqueuse  de  la  restauration,  et 
dont  l'ambition  serait  de  tenir  pour  toute  épée  une  bonne  plume.  Il 
s'essaya  d'abord,  non  sans  succès,  dans  les  concours  académiques  : 
il  eut  un  accessit  à  l'Académie  française  en  1815  pour  une  pièce  de 
vers  sur  les  Derniers  momens  de  Bayardy  une  mention  en  1820  pour 
un  Entretien  sur  F  Éloquence. 

Charles  Magnin  approchait  de  trente  ans;  placé  dès  1813  à  la 
BiUiothèque  impériale,  il  se  trouvait,  par  cet  emploi  modeste  et 
pour  lors  assez  peu  assujettissant,  à  la  source  des  études  et  des  lec- 
tures. Il  en  profitait  en  esprit  curieux  et  soigneux  d'acquérir.  De 
1820  à  1824,  il  se  mît,  avec  l'aide  d'un  ami  alors  bien  jeune,  mais 
doué  d'un  sens  philologique  remarquable,  M.  Dubeux,  à  apprendre 
le  portugais  et  ensuite  le  castillan.  Il  apprit  aussi  de  l'anglais,  il 
lisait  de  l'italien;  mais  ici  je  tiens  à  être  vrai  et  à  bien  marquer 
chez  M.  Magnin  le  degré  d'aptitude  et  de  disposition  pour  les  lan- 
gues étrangères,  le  point  d'avancement  qu'il  atteignit  et  qu'il  ne 
dépassa  jamais. 

Lui,  il  n'avait  pas  en  propre,  comme  M.  Dubeux,  son  ami  et  son 
noattre  en  ce  genre,  la  faculté  philologique  saillante.  La  facilité  qui 


Digitized  by 


Google 


S02  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

était  sienne,  et  qu'il  avait  en  maint  sujet  pour  venir  à  bout  des 
choses  avec  beaucoup  de  travail,  mais  sans  le  laisser  voir,  lui  man- 
quait pour  les  langues  :  s'il  les  comprenait,  c'était  des  yeux,  jamai^^ 
de  l'oreille;  jamais  il  ne  put  s'accoutumer  à  l'accentuation  ni  à  la 
prononciation.  Il  traitait  les  langues  étrangères  et  les  maniait 
comme  livres  et  papiers,  comme  il  eût  fait  des  langues  mortes,  non 
comme  parlantes  et  vivantes.  11  arriva  ainsi  à  s'en  servir  très  suffi- 
samment comme  homme  d'esprit,  comme  homme  de  goût  et  de  let- 
tres, non  à  en  user  familièrement  dans  l'entretien  et  les  relations 
journalières,  ni  à  les  posséder  non  plus  en  vrai  savant,  à  les  rap- 
procher, à  les  rejoindre,  à  les  déduire,  à  les  expliquer  l'une  par 
l'autre.  Il  n'avait  pas,  en  ce  genre  de  recherches,  le  flair  et  la  piste; 
il  ne  savait  pas  tirer  un  fait  d'un  autre  ;  dès  qu'il  s'offrait  une  diffi- 
culté, une  différence,  il  était  désarçonné.  Combien  de  fois,  lisant  de 
l'italien,  il  s'impatientait  et  jetait  le  livre  à  M.  Dubeux  en  lui  disant: 
«  Explique-moi  celai  »  Mais  alors,  durant  l'explication,  son  goût 
s'exerçait  et  jouissait  à  son  aise  ;  son  esprit  juste  et  fin  trouvait 
toutes  les  bonnes  remarques  à  faire  :  l'homme  de  lettres  et  le  criti- 
que prenait  sa  revanche.  Ah  I  que  nous  coniiaissons  bien  cette  forme 
de  l'érudition  ou  de  la  paresse  française  1  Le  xvin*  siècle,  dans  la 
personne  de  ses  Marmontel,  de  ses  La  Harpe,  de  Voltaire  lui-même, 
n'en  chercha  et  n'en  ambitionna  jamais  d'autre.  Fontanes,  à  son 
heure,  en  était  le  souverain  et  voluptueux  représentant;  Daunou 
aussi,  quoique  infiniment  plus  travailleur,  n'en  sortit  guère;  nous 
tous  de  race  gallicane  plus  ou  moins  pure,  nous  en  tenons  plus  ou 
moins  :  nous  nous  lassons  vite,  nous  goûtons,  nous  effleurons,  nous 
devinons;  il  est  rare  que  nous  possédions  à  fond  et  en  maîtres  ce 
qui  n'est  pas  nôtre.  —  0  Taine  !  que  vous  avez  fait  de  chemin  de- 
puis nous!  votre  estomac  est  de  force  vraiment  à  digérer  des  pierres, 
et  votre  esprit  ne  s'en  porte  que  mieux. 

Le  champ  ordinaire  et  limité  de  M.  Magnin,  son  domaine  fort  hon- 
nête à  ce  moment,  était  le  latin  qu'il  tenait  bien,  le  portugais  aussi 
et  le  castillan  qu'il  avait  fort  méritoirement  conquis  par  son  appli- 
cation soutenue;  du  grec,  il  en  savait  assez  pour  entendre  des  pas- 
sages, vérifier  des  citations  et  s'y  comporter  pertinemment,  avec 
prudence.  Il  lisait  Shakspeare  avec  beaucoup  de  peine  ;  mais,  aidé 
et  averti,  il  s'en  rendait  compte,  et  son  goût  surtout  (car  il  faut  en 
revenir  là),  son  intelligence  faisaient  le  reste. 

Je  vise  toujours,  —  et  je  crois  que  c'est  un  principe  essentiel 
en  fait  de  critique  contemporaine,  —  à  juger  les  écrivains  d'après 
leur  force  initiale  et  en  les  débarrassant  de  ce  qu'ils  ont  de  sur- 
ajouté ou  d'acquis.  M.  Magnin,  lorsqu'il  entra  au  Globe  et  qu'il 
s'enrûla  sous  cette  bannière,  dans  ce  groupe  d'écrivains  tous  plus 


Digitized  by 


Google 


UN  ÉRUDIT  ECRIVAIN.  30S 

OU  moins  novateurs,  quel  était^il?  quel  contingent  apportait-il  pour 
sa  part? 

Et  d'abord  quel  contingent  apportaient  eux-mêmes  les  autres 
collaborateurs  et  les  fondateurs  de  ce  recueil  critique? 

Les  uns,  de  l'école  d'Augustin  Thierry,  apportaient  des  vues  his- 
toriques, originales,  paradoxales  même,  neuves,  —  plus  neuves 
peut-être  que  justes  dans  leurs  premiers  résultats,  —  mais  stimu- 
lantes, pénétrantes  d'aperçus  et  de  recherches,  et  vivifiantes  par 
l'esprit  et  pour  l'avenir. 

Les  autres  (Jouffroy  et  ses  amis  psychologues)  apportaient  une 
philosophie  également  tranchante  et  neuve,  contestable  de  méthode 
et  de  tendance,  mais  élevée,  intelligente  historiquement  de  toutes 
les  doctrines,  et  rénovatrice  aussi  par  son  soufBe  et  ses  ambitions 
mêmes. 

Les  autres  (M.  Vitet  en  tête)  inauguraient  une  théorie  des  arts, 
une  esthétique^  comme  on  disait  déjà,  chaleureuse,  éloquente,  com- 
préhensive,  curieuse  des  monumens  et  de  toutes  les  manifestations 
de  la  beauté  ou  de  la  vie  dans  tous  les  ordres  et  dans  tous  les  âges. 

Les  autres  (M.  Tanneguy  Duchâtel)  enseignaient  une  économie 
politique  avancée. 

D'autres  (MM.  Ampère,  Duvergier  de  Hauranne),  voyageurs  intel- 
lectuels, éclaireurs  toujours  en  mouvement,  perçaient  à  jour  là 
vieille  poétique  par  des  exemples  frappans  ou  l'attaquaient  par  des 
raisons  décisives.  D'autres  enfin  (MM.  de  Rémusat,  Dubois,  etc.) 
allaient  prodiguer  sur  tout  sujet  et  en  toute  occasion  des  vues  cri- 
tiques à  la  Staêl/  un  peu  vagues  peut-être,  un  peu  trop  déliées  ou 
inachevées,  mais  ingénieuses,  singulièrement  variées,  d'une  grande 
excitation  et  d'un  heureux  renouvellement. 

Qu'apportait,  lui,  M.  Magnin,  en  propre  dans  la  masse  commune? 
Rien  de  tel,  rien  de  cette  valeur  au  premier  coup  d'œil,  aucun  lot 
à  part,  aucune  idée  à  lui;  mais  un  ensemble  de  notions,  d'applica- 
tions et  d'aptitudes,  précieux  et  rare.  Voyons  un  peu  :' 

Le  goût  et  la  connaissance  du  Théâtre-Français  d'abord;  —  il 
l'aimait,  il  le  suivait,  il  était  même  sur  le  point  de  s'essayer  à 
rOdéoD  par  une  bluette  dans  le  genre  d'Andrieux,  une  petite  comé- 
die anecdotique  {Racine  ou  la  troisième  représentation  des  Plai-- 
deurs,  1826); 

La  connaissance  exacte  et  précise  de  la  littérature  classique  mo- 
derne qu'il  allait  combattre  dans  ses  derniers  sectateurs,  et  dont  il 
eût  pu  continuer  presque  indifféremment  d'accepter  les  traditions, 
sauf  de  légères  variantes,  sous  un  régime  plus  régulier  et  mieux 
étabU; 

Un  tour  d'esprit  et  de  style  judicieux  et  ferme,  une  disposition 


Digitized  by 


Google 


30&  BSTUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  s'assimiler  toutes  les  idées  nouvelies  en  matière  littéraire,  et  une 
habileté  à  les  rendre  avec  autant  de  vivacité  que  si  de  tout  temps 
elles  avaient  été  siennes.  Ces  divers  mérites  devaient  faire  de  lui  un 
collaborateur  des  plus  utiles  et  des  plus  essentiels  dans  la  combi- 
naison présente.  En  un  mot,  il  allait  mettre  des  qualités  d*éci:jvain 
classique  au  service  de  la  cause  romantique. 

Ses  premiers  articles  remarqués  furent  ceux  qu'il  domm  sur  Par- 
seval-Grandmaison  et  sa  fastidieuse  ^opée,  sur  Luce  de  Lancival 
et  sa  fausse  élégance;  il  fit  apprécier  aussitôt  les  avantages  d'un 
esprit  sagement  progressif,  armé  d'une  plume  excellente,  incisive; 
dès  lors  il  fut  classé  et  compté  parmi  les  meilleurs  sur- certains  su- 
jets. Non-seulement  pour  les  livres,  mais  pour  les  comptes-rendus 
des  pièces  de  théâtre,  des  séances  de  l'Académie,  on  était  sûr  d'avoir 
de  lui  une  critique  fine,  non  pédante,  bien  informée,  où  le  blâme  et 
l'éloge  étaient  distribués  avec  une  parfaite  mesure.  En  parlant  des 
auteurs  de  cette  époque  intermédiaire,  des  morts  de  la  veille  ou  des 
vivans  qui  n'en  valaient  guère  mieux,  il  avait  tout  ce  qu'il  fallait 
pour  être  juste,  tenir  la  balance,  y  mettre  les  deux  parts,  ne  pas 
tout  secouer  et  rejeter  comme  on  a  fait  depuis.  Dans  son  recueil  en 
deux  volumes,  intitulé  Causeries  et  Méditations  (pourquoi  Médita- 
tions?)^ il  n'a  pas  assez  donné  de  ces  anciens  articles  de  circon- 
stance. Il  voulait,  dit-on,  les  unir,  les  coordonner  suivant  les  ma- 
tières pour  en  former  un  volume  nouveau  :  il  aurait  mieux  fait  de 
suivre  simplement  Tordre  des  dates  et  de  recueillir  tout  ce  qui  avait 
gardé  de  l'intérêt.  Que  de  choses  on  aurait  vues  qui  ont  été  redites 
depuis  par  d'autres,  et  moins  bien  peut-être!  Scribe,  par  exemple, 
était  à  l'ordre  du  jour,  il  y  a  quelques  semaines.  La  soleimité  aca- 
démique l'ayant  remis  sur  le  tapis,  chacun  l'a  jugé  et  rejugé  à  sa 
guise,  et  M.  Vitet  Ta  fait  mieux  que  personne,  avec  le  goût  et  la  su- 
périorité qu'on  lui  connaît.  Eh  bien  I  il  n'y  a  guère  moins  de  trente- 
cinq  ans,  en  décembre  1827,  à  propos  du  Mariage  dargent^  la  pre- 
mière grande  comédie  que  Scribe  essayait  au  Théâtre-Français  et 
qui  n'y  réussit  pas,  M.  Magnin  s'exprimait  de  la  sorte  : 

«  Quand  M.  Scribe  a  commencé  sa  carrière,  la  bonne  compagnie  était 
lasse  des  flonflons  de  Tempire  et  des  bêtises  de  Montansier.  M.  Scribe  parut 
et  créa  un  nouveau  genre,  la  comédie-vaudeville. 

«  A  la  même  époque,  la  vraie  comédie,  glacée  par  le  décorum  classique 
ou  mutilée  par  la  censure,  ne  produisait  que  des  avortons  sans  vérité  et 
sans  intérêt.  La  comédie,  ou  du  moins  ce  qui  s'en  rapprochait  U  plus,  se 
trouva  donc  au  Gymnase.  A  chaque  nouvelle  esquisse  dont  Tinépulsable 
vaudevilliste  enrichissait  la  galerie  du  Théâtre  de  Madame  :  Il  y  a  là,  s*é- 
criait-on,  plus  de  comique  que  dans  lef  Irisles  nouveautés  de  la  rue  de  Ri- 
aheli^!  Et  Ton  avait  raison  :  Que  n'a-t-il  faii  de  cela  une  coméêtel  Et  Ton 


Digitized  by 


Google 


.  .  UN  ÉRUDIT  ÉCRIVAIN.  305 

avait  tort«  Quant  à  nous,  en  applaudissant  aveo  tout  le  monde  à  la  fraîcheur 
d^idées,  à  la  vérité,  à  la  grâce  de  ces  jolies  compositions^  nous  admirions 
encore  le  bon  sens  de  Tauteur,  qui  sentait  que  ces  excellons  sujets  de  vau- 
deville n'étaient  point  propres  à  la  comédie,  et  que  ces  pensées  si  légères 
s'efTéuilleraîent  en  se  développant.  Nous  ne  connaissons  pas  de  pièce  de 
M.  Scribe  dont  on  puisse  regretter  qu*il  n*ait  pas  fait  une  comédie.  Son  art 
est  précisément  de  saisir  ces  demi-teintes,  ces  nuances  indécises  qui  crain- 
draient le  grand  jour  de  la  scène  comique;  son  secret  est  de  nous  montrer, 
à  distance  et  de  profil,  certains  objets  qui,  vus  autrement,  perdraient  une 
psrtie  de  leur  gr&ce.  Soa  talent  est  un  talent  de  demi-jour,  M.  Scribe  pos- 
flède  au  suprême  degré  les  lois  de  cette  optique  théâtrale.  Forcez  un  peu 
plus  le  coloris,  dessinez  plus  nettement  tel  caractère,  prolongez  telle  situa- 
tion, transformez  enfin  le  vaudeville  en  comédie;  au  lieu  d'une  esquisse 
gracieuse  ou  piquante,  vous  aurez  un  tableau,  mais  commun,  faux  ou 
maussade.  » 

Et  M.  Magnin,  appliquant  ce  procédé  d'extension  poissible,  mais 
peu  désirable,  à  la  jolie  pièce  le  Mariage  de  raisoriy  s'attachait  à 
montrer  «  qu'élevé  aux  proportions  de  la  comédie,  le  Mariage  de 
raison  eût  vraisemblablement  échoué,  tandis  que  le  Mariage  d^ar- 
genty  réduit  aux  dimensions  d'une  comédie-vaudeville,  aurait  peut- 
être  eu  la  vogue.  »  Il  ne  voyait  dans  ce  dernier  «  qu'un  vaudeville 
dilaté,  bulle  brillante,  soufflée  avec  elTort  et  lancée  sur  le  Théâtre- 
Français.  » 

Certes  M.  Scribç  a  depuis  lors  réussi  sur  la  scène  française  par 
de  jolies  comédies  qu'il  a  eu  bien  raison  de  ne  pas  se  refuser;  il  se 
devait  tôt  ou  tard  à  lui-même  et  à  son  talent  de  hasarder  cette  ba- 
taille et  de  la  livrer;  c-est  assez  pour  son  honneur  qu'il  ne  l'ait  point 
du  tout  perdue  et  qu'il  ait  maintenu  sa  bannière.  Mais  pourtant, 
comme  le  jugement  de  M.  Magnin  reste,  somme  toute,  le  vrai  juge- 
ment, la  juste  et  fine  vérité  sur  lui  et  sur  le  meilleur  de  son  œuvre! 

M.  Magnin,  au  Glohe^  eut  son  rôle  et  fit  également  sa  partie  dans 
cette  espèce  de  concert  où  les  productions  des  littératures  étran- 
gères étaient  pour  la  première  fois  soumises  àTexamen  impartial  du 
public  français;  le  Portugal  était  proprement  son  domaine,  et  il  pré- 
ludait ainsi  par  des  articles  en  quelque  sorte  préparatoires  à  son  mor- 
ceau capital  de  la  Revue  sur  la  vie  de  Camoens  (1).  Sur  Shakspeare, 
îl  eut  le  mérite  de  suppléer  et  de  remplacer  M.  Desclozeaux,  si  en 
fonds  de  doctrine,  mais  déjà  absorbé  par  les  afiaires  et  par  le  palais, 
et  pendant  toutes  les  représentations  que  donnèrent  les  acteurs  an- 
glais à  Paris  en  1827-1828  il  suffit  à  cette  tâche  délicate  et  neuve 
de  feuilletoniste  de  Shakspeare  :  ce  fat  pour  lui  une  très  active  et 
très  hotioraUe  campagne.  11  lui  était  plus  aisé  assurément  de  parler 

(«>  yo9r«  la  IbviM  du  15  an»  1833. 

TOME  XLT..  .  20 


Digitized  by 


Google 


S06  REVUE  DES   DEUX  UOl^DES. 

à  loisir  et  à  tête  reposée,  comme  il  l'aimait,  d'ouvrages  de  littéra- 
ture érudite,  et  par  exemple  du  roman  chinois  traduit  par  M.  Abel 
Rémusat,  les  deux  Cousines.  Je  cite  exprès  le  travail  très  étudié  de 
M.  Magnin  au  sujet  de  cet  agréable  et  singulier  roman,  parce  qu'U 
s'en  était  fait  un  point  d'honneur  et  presque  une  gageure  d'amour- 
propre  :  il  la  gagna,  et  ses  trois  articles,  relus  aujourd'hui,  nous 
semblent  un  chef-d'œuvre  d'analyse.  Mais  nous  devons  dire  pour- 
quoi îl  y  mettait  tant  d'importance  et  plus  que  de  coutume. 

M.  Abel  Rémusat  était  l'un  des  conservateurs  de  la  Bibliothèque  du 
roi,  où  M.  Magnin  n'était  qu'employé.  Il  y  avait,  en  ce  temps-là,  de 
sourdes  et  profondes  divisions  à  la  Bibliothèque,  et  l'on  sait  qu'il 
n'est  rien  de  tel  ni  plus  aigre  en  son  genre  que  les  haines  de  biblio- 
thécaires, c'est-à-dire  de  gens  qui  se  voient  tous  les  jours,  qui  sont 
assis  presque  en  face,  qui  se  détestent  d'une  table  à  l'autre,  et  qui 
passent  leur  vie  à  accumuler  des  fluides  contraires.  M.  Abel  Ré- 
musat, homme  d'ailleurs  d'infiniment  d'esprit,  de  plus  d'esprit 
peut-être  encore  que  de  savoir,  était  un  adversaire  politique  des 
plus  prononcés,  un  partisan  du  pouvoir  absolu  tel  qu'il  existe  en 
Asie  et  dans  l'empire  du  milieu,  un  ennemi  ironique  et  amer  de  la 
liberté.  Il  ne  connaissait  pas  personnellement  M.  Magnin,  qui  était 
dans  un  département  différent  du  sien,  aux  imprimés,  tandis  que 
lui  était  en  chef  aux  manuscrits  orientaux  ;  mais  il  devait  lui  être 
opposé,  le  sachant  rédacteur  du  Globe,  par  toute  sorte  de  préven- 
tions et  d'antipathies.  M.  Magnin  tenait  donc  à  honneur  de  ren- 
dre justice  à  un  personnage  d'autant  de  savoir  et  de  finesse,  à  le 
louer  sans  le  flatter,  à  le  conquérir  sans  s'abaisser,  et  puisque  l'oc- 
casion s'oflrait  naturellement,  il  voulait  le  forcer,  envers  lui,  à  une 
juste  estime.  Les  articles  faits  et  de  la  manière  la  plus  agréable  pour 
M.  Abel  Rémusat,  celui-ci  se  vit  dans  un  embarras  extrême  :  il  s'a- 
gissait de  remercier  M.  Charles  Magnin;  mais  pour  un  mandarin  de 
cet  ordre,  une  visite,  une  démarche  directe  à  l'égard  d'un  infé- 
rieur, qui  en  même  temps  se  montrait  un  juge  si  indépendant,  sem- 
blait chose  grave,  insolite.  On  y  mit  toute  sorte  de  précautions  et  de 
préliminaires;  des  amis  communs  s'entremirent  :  on  dut,  comme 
dans  les  négociations  du  céleste  empire,  s'inquiéter  avant  tout  que 
l'étiquette  fût  observée.  Un  jour  donc,  sur  quelque  palier,  dans 
quelque  salle  neutre  et  limitrophe,  aux  confins  du  département  des 
manuscrits  et  de  celui  des  imprimés,  à  heure  précise,  M.  Abel  Ré- 
musat rencontra  comme  par  hasard  M.  Magnin;  les  saluts  s'échan- 
gèrent spontanément,  la  conversation  s'engagea;  les  remerclmens 
se  trouvèrent  faits;  la  paix  et  l'alliance  fut  conclue  ou  plutôt  sous- 
entendue,  pour  le  cas  où  M.  Abel  Rémusat  aurait  plus  tard  soit  à  se 
prononcer  au  sein  du  conservatoire  sur  l'avenir  de  M.  Magnin,  soit  à 


Digitized  by 


Google 


m  ÉRÇDIT  ECBIYAIN.    .  307 

le  voir  y  entrer  et  s'y  asseoir  à  ses  côtés,  ce  qui  semblait  alors  fort 
peu  probable,  à  titre  de  collègue.  Je  ne  crois  pas  rêver  à  cette  dis- 
tance, et  il  me  semble  que,  sauf  rectification,  mes  souvenirs  ne  me 
trompent  pas  ;  la  petite  comédie  se  passa  à  très  peu  près  comme  je 
viens  de  la  raconter,  à  la  chinoise. 

L'avènement  ou  le  développement  de  l'école  poétique  amena,  vers 
'  1828,  une  légère  division  dans  l'école  critique  du  Globe.  H.  Magnin 
fut  de  ceux  qui  se  montrèrent  le  plus  disposés  à  comprendre  et  à  ' 
aider  les  poètes,  sans  leur  rien  céder  pourtant  de  ses  droits  comme 
juge.  Il  se  laissa  mettre  très  au  fait  du  procédé,  des  intentions  et 
du  fisûre  de  l'école  de  MM.  Hugo,  de  Vigny,  et  tout  en  réservant 
sou  indépendance  il  se  plaçait  pour  l'examen  des  œuvres  au  point 
de  vue  des  auteurs;  il  leur  appliquait  les  règles  et  les  principes 
d'après  lesquels  ils  avaient  désiré  être  jugés  eux-mêmes.  Combien 
de  fois,  en  ces  années  d'ardeur  et  de  zèle,  à  la  veille  ou  au  lende- 
main de  quelque  publication  de  nos  amis  les  poètes,  ne  suis-je  pas 
allé  trouver  le  soir  M.  Magnin  dans  cette  petite  rue  Serpente  où  il 
était  alors  (avant  d'avoir  son  logement  à  la  Bibliothèque)  I  II  habi- 
tait juste  en  face  des  frères  de  Bure  ses  parens,  et  dans  la  même 
maison  que  sa  grand'mère  W"^  Saugrain.  Chaque  fois,  vers  neuf 
heures  du  soir,  il  me  laissait  un  moment  pour  aller  assister  au  cou- 
cher de  sa  grand'mère,  à  laquelle  il  consacra  jusqu'à  la  fin  les  soins 
les  plus  respectueux  et  les  plus  tendres.  Quand  il  allait  dans  le 
inonde,  il  ne  sortait  qu'après  lui  avoir  rendu  ces  derniers  devoirs 
de  la  journée  et  lui  avoir  donné  le  bonsoir  filial,  et  U  n'avait  pas 
mglns  de  trente-cinq  ans  alors.  11  avait  reçu  d'elle  toutes  les  re- 
commandations et  les  traditions  de  la  plus  exquise  politesse  bour- 
geoise«  Il  ne  quitta  cette  étroite  et  sombre  rue  Serpente,  où  le  jour 
manquait,  qu'après  la  mort  de  l'aïeule.  Souvent  donc  j'allais  ainsi 
de  moi-même,  et  pour  le  disposer  en  faveur  de  mes  amis  les  poètes, 
trouver  à  l'avance  M.  Magnin;  je  lui  exposais  de  mon  mieux  les 
grands  desseins  des  chefs  et  aussi  les  détails  de  la  poétique  nou- 
velle où  je  me  complaisais  :  il  m' écoutait  avec  sérieux,  patiemment, 
m'oSrant  l'esprit  le  plus  libre,  le  plus  ouvert.  On  eût  dit  d'ime  table 
rase  sur  laquelle  on  aurait  écrit;  mais  il  partait  du  point  même  où 
je  me  plaçais  pour  faire  aussitôt  l'objection  ou  l'application  précise 
de  sa  critique  et  de  la  nôtre.  On  le  trouvait  aussi  ferme  que  modeste. 

M.  Magnin  eut  l'honneur  de  rédiger  au  Globe  les  feuilletons  et  les 
bulletins  SHemani  :  c'est  de  lui  (sans  compter  le  grand  article  qui 
suivit),  c'est  de  lui  que  sont  les  entre-filets  des  26  et  28  février 
1830,  tout  haletans,  tout  fumans,  tracés  le  soir  à  minuit,  sur  un 
coin  de  table  à  l'imprimerie,  au  sortir  d'une  représentation  brû- 
lante. Quel  dommage,  pour  Thistoire  littéraire  du  temps,  que  tout 


Digitized  by 


Google 


308  REYOE  DES  DEUX  MONDES. 

cela  soit  enfoui,  enterré!  On  y  verrait  le  vrai  degré  de  chaleur  des 
esprits.  Rien  ne  rend  mieux  le  surcroît  et  le  tumulte  de  senti(nens 
qu'éprouvait  sincèrement  alors  toute  une  jeunesse  espérante  et  en- 
thousiaste, de  celle  même  qui  n'avîùt  pas  de  parti-pris  et  qui  n'était 
pas  enrôlée.  C'était  la  première  fois  qu'un  poète  dramatique,  parmi 
les  nouveaux  et  les  tout  modernes,  montait  résolument  à  l'assaut 
et  s'emparait  du  théâtre  pour  y  planter  son  drapeau  comme  sur  une 
brèche;  mais  ce  drapeau  ainsi  planté  hardiment  et  avec  témérité, 
en  lieu  si  escarpé  et  si  abrupt,  tiendrait-il?  Résisterait-^il  aux  vents 
et  aux  coups,  à  la  tempête  excitée  et  aux  colères?  Je  me  souviens, 
pour  l'avoir  vu  faire  sous  mes  yeux,  du  premier  de  ces  bulletins  et 
des  moindres  circonstances  qui  l'accompagnèrent.  M.  Magnin,  qui 
d'habitude  avait  besoin  d'écrire  à  tête  reposée,  était  au  fond  de 
l'imprimerie  du  Globe,  voisine  du  Théâtre-Français;  nous  étions 
venus  là,  plusieurs,  au  sortir  du  spectacle  :  on  discutait,  on  admi- 
rait, on  faisait  des  réserves;  il  y  avait,  dans  la  joie  même  du 
triomphe,  bien  du  mélange  et  quelque  étonnement.  Jusqu'à  quel 
point  le  Globe  s' engagerait* il?  Prendrait-il  fait  et  cause  pour  le 
succès  d'une  œuvre  dans  laquelle  il  ne  reconnaissait,  après  tout, 
qu'une  moitié  de  ses  théories?  On  hésitait,  je  n'étais  pas  sans 
anxiété,  quand,  d'un  bout  à  l'autre  de  la  salle,  un  des  spirituels 
rédacteurs  (qui  a  été  depuis  ministre  des  finances)  cria  :  u  Allons, 
Magnin,  lâchez  V admirable!  »  Et  en  effet  le  mot  d* admirable  ou 
à* admirablement  se  trouve  dans  les  deux  premiers  bulletins. 

Il  est  à  remarquer  combien  M.  Magnin,  qu'il  avait  peut-être  fallu 
un  peu  enhardir  et  pousser  d'abord,  demeura  ensuite  fidèle  aux 
impressions  de  cette  forme  de  drame  où  l'imagination  et  la  fantaisie 
jouaient  un  si  grand  rôle  et  s'accordaient  plus  d'exagérations  en 
tous  sens  que  la  fibre  française,  hélas!  n'en  pouvait  porter.  Les  an- 
nées et  les  épreuves  successives,  loin  de  le  désabuser,  ne  firent  que 
le  confirmer  dans  son  premier  jugement.  Treize  ans  après,  il  lui 
était  donné  de  rendre  compte  des  Burgraves  dans  la  Revue,  et  il 
n'hésitait  pas  à  déclarer  que  cette  dernière  œuvre  lui  paraissait  ce 
que  le  poète  avait  tenté  jusqu'alore  sur  la  scène  de  plus  grave  et  de 
plus  élevé;  il  y  voyait  également  «  progrès  dans  l'inspiration  et 
progrès  dans  l'expression.  »  Très  peu  romantique  de  sa  nature 
propre,  M.  Magnin  se  trouva  l'être  beaucoup  en  fait.  Aucun  cri- 
tique, dans  cette  ligne,  ne  put  se  vanter  d'être  plus  conséquent 
avec  lui-même.  11  avait  baptisé  le  drame  nouveau  dans  Hernani  : 
il  lui  donnait  encore  le  dernier  sacrement  dans  les  Burgraves. 

La  révolution  de  juillet  18S0,.  qui  ramena  sur  la  scène  tant  de 
vieux  masques  et  de  revenans,  fut  aussi,  dans  une  bonne  moitié,  la 
prise  de  possession  du  pouvoir  par  les  hommes  nouveaux  et  en  dé- 


Digitized  by 


Google 


UN  KRUDIT  iCRIVAIN.  309 

finîtive  par  les  hommes  jeunes,  longtemps  tenus  à  Fécart  et  évin- 
cés. Les  uns  devinrent  conseillers  d'état,  sous-secrétairés  d'état, 
en  attendant  d'être  ministres;  les  autres  voulurent  être  et  furent 
conseillers  d'université,  pairs  de  France  :  il  y  eut  une  légère  curée 
dans  les  hauts  rangs.  Pour  M.  Magnin,  le  but,  le  terme  dernier  et 
prochain  de  son  ambition  était  tout  indiqué  :  c'était  de  devenir  un 
des  conservateurs  de  la  Bibliothèque  du  roi,  où  il  était  employé  de- 
puis dix-sept  ans  et  où  il  avait  passé  par  tous  les  degrés  de  la  hié- 
rarchie. Il  dut  attendre  encore  deux  ans  avant  que  cette  justice  lui 
fût  rendue  (1832).  Cependant  il  partageait  les  vivacités  de  ce  temps, 
les  opinions  nettes  et  tranchées  de  l'opposition  libérale  incomplète- 
ment satisfaite,  et,  sa  plume  se  trouvant  libre  et  disponible  depuis 
la  dissolution  du  Globey  il  ne  se  tint  pas  dans  la  neutralité;  il  entra 
au  National  sous  Carrel. 

Ceux  qui  n'ont  vu  M.  Magnin  que  vieux,  intimidé,  paisible,  et 
qui  ne  Font  connu  que  comme  un  érudit  ingénieux  et  patient,  ne 
sauraient  se  faire  idée  de  ce  qu'il  était  alors  dans  le  vif  et  le  dégagé 
de  sa  polémique.  Elle  l'entraînait  à  traiter  des  questions  pour  les- 
quelles on  ne  le  soupçonnerait  pas  de  s'être  tant  ému.  J'ai  sous  les 
yeux  et  je  viens  de  parcourir  la  plupart  de  ses  articles  au  National: 
rimpression  que  j'en  reçois  est  bien  mélangée.  Il  y  fit  des  articles 
sérieux,  serrés,  parfaitement  raisonnes,  sur  le  projet  de  loi  du  di- 
vorce, qui  fut  rejeté,  comme  on  sait.  M.  Magnin  était  fort  favorable 
au  divorce  pour  des  motifs  philosophiques  qui  étonneront  ceux  qui 
ne  l'ont  vu  que  dans  les  dernières  années,  et  encore  peut-être  pour 
d'autres  motifs  plus  secrets  et  plus  particuliers,  qui  n'étonneraient 
personne  parmi  ceux  qui  savent  les  mobiles  habituels  du  cœur  hu- 
main. Le  National j  c'est-à-dire  Carrel,  tenait  personnellement  aussi 
pour  cette  solution  et  l'appelait  de  ses  vœux.  M.  Magnin,  dans  le 
même  journal,  fit  une  guerre  qui  put  paraître  un  instant  vive  et  pi- 
quante, qui  (à  parler  franc)  me  sembla  toujours  mesquine,  au  roi 
Louis-Philippe  au  sujet  des  légers  changemens  pratiqués  dans  le 
jardin  des  Tuileries.  On  avait,  si  l'on  s'en  souvient,  un  peu  isolé  le 
château  et  ménagé*  tout  le  long  un  petit  jardin,  une  plate-forme 
fermée  de  grilles  et  de  fossés.  On  ne  s'imaginerait  pas  quels  cris  et 
quelles  tempêtes  cet  empiétement  souleva  alors.  On  sourit  aujour- 
d'hui de  voir  la  vivacité  qu'un  esprit  sage  comme  M.  Magnin  mit  à 
cette  querelle,  à  cette  vraie  chicane.  A  l'entendre,  nul  n'avait  le 
droit  de  toucher  au  jardin  solennel;  ces  prétendus  embellissemens 
a  déshonoraient  l'œuvre  de  Le  Nôtre  et  usurpaient  sur  la  circula- 
tion publique.  C'était  un  devoir  de  s'opposer  à  l'arbitraire,  môme 
quand  î!  ne  s'attaquait  qu'aux  choses.  »  Pauvre  roi!  il  avait  tondu 
de  ce  jardin  la  largeur  dç  sa  langue,  une  simple  languette,  et  cha- 


Digitized  by 


Google 


310  REyU£  DES  DEUX  MONDES. 

cun  de  tomber  sur  lui.  On  a  taillé  depuis  en  plein  drap,  et  le  pu- 
blic paratt  très  bien  s'en  accommoder.  M.  Magnin  fit  au  National 
des  articles  plus  sérieux  sur  le  plébéianisme  dans  tes  artSy  sur  la 
confédération  germanique.  Le  mot  et  Tidée  du  premier  de  ces  ar- 
ticles et  tous  les  renseignemens  statistiques  du  second  lui  avaient 
été  fournis  par  M.  Ramée.  J'ai  le  regret  de  rencontrer  dans  les  co- 
lonnes du  National  trop  peu  d'articles  littéraires  de  M.  Magnin, 
quelques-uns  de  loin  en  loin,  sur  les  Etudes  historiques  de  Cha- 
teaubriand, sur  V Histoire  de  la  Renaissance  de  la  liberté  en  Italie 
par  M.  de  Sismondi,  un  très  bon  article  sur  un  drame  du  théâtre 
chinois  traduit  par  M.  Stanislas  Julien  ;  mais  M.  Magnin  était  dès 
lors  à  la  Revue^  et  c'est  de  ce  côté  que  sa  faculté  littéraire  et  cri- 
tique allait  désormais  trouver  un  ample  espace  et  un  cadre  heureux 
pour  s'étendre  et  se  développer. 

Il  est  difficile,  en  général,  de  ramener  à  l'unité  l'œuvre  éparse 
d'un  critique;  il  est  délicat  surtout  de  prétendre  saisir  le  poiat 
central  et  le  noyau  de  ces  organisations  de  plus  d'étendue  que  de 
relief.  Je  l'essaierai  pourtant  en  ce  qui  est  de  M.  Magnin,  et  je  ne 
craindrai  pas  de  mettre  de  côté  dans  son  élégant  et  ingénieux  ba- 
gage, ou  du  moins  de  rejeter  en  seconde  ligne,  ce  qui  ne  lui  appar- 
tient pas  en  propre  :  nous  discernerons  plus  sûrement  ensuite  ce 
qui  est  bien  à  lui. 

L'article  sur  la  reine  Nantechild,  publié  dans  la  Revue  (15  juil- 
let 1832),  fit  sensation  et  presque  événement  par  les  vues  neuves 
qui  y  étaient  exposées  pour  la  première  fois  avec  ensemble  sur  l'art 
du  moyen  âge,  sur  les  diverses  époques  bien  distinctes  et  les  phases 
qu'il  avait  traversées.  Pour  ceux  qui  l'ont  un  peu  oublié,  je  rap- 
pellerai que  cette  reine  Nantechild  était  une  des  femmes  de  Dago- 
bert  V\  et  sa  statue  se  voit  à  Saint-Denis  sur  le  tombeau  de  ce  roi 
mort  en  638;  cette  statue  n*est  pas  (bien  entendu)  de  l'époque 
mérovingienne,  mais  paraît  être  de  la  première  moitié  du  xiii*  siècle. 
A  propos  d'un  simple  moulage,  exécuté  par  les  soins  de  M.  Ramée, 
M.  Magnin  prenait  occasion  de  tracer  tout  un  tableau  magistral  et 
d'exposer  une  histoire  abrégée  de  l'art  (architecture  et  sculpture) 
pendant  plusieurs  siècles;  il  en  déroulait  les  transformations  gra- 
duelles et  en  décrivait  les  manières  successives  avec  une  science, 
un  goût,  une  précision  qui  supposaient  vraiment  une  longue  pra- 
tique :  c'était  à  faire  illusion. 

Je  dis  illusion  à  dessein,  car  toute  cette  science  n'était  en  effet 
qu'une  appropriation  heureuse  et  instantanée  de  l'écrivain  :  c'était 
du  talent  de  metteur  en  œuvre,  de  rédacteur  ingénieux  et  élégant. 
M.  Magnin  dans  cet  article  si  remarqué,  et  il  ne  l'avait  pas  assez 
dit,  n'était  que  rapporteur. 


Digitized  by 


Google 


UN  ERUDIT  ECRIVAIN.  311 

De  doctes  antiquaires  avant  lai  avaient  déjà  donné  la  clé  et  tracé 
les  divisions  :  Auguste  Le  Prévost  les  avait  indiquées,  timidement, 
il  est  vrai,  et  en  homme  de  détail;  mais  M.  Vitet  notamment,  M.  Ra- 
mée, jeune  statuaire,  plein  de  chaleur  et  d^enthousiasme,  touchés 
l'un  et  l'autre  du  feu  sacré,  s'étaient  mis  en  campagne;  ils  avaient 
visité  en  pèlerins  fervens  et  infatigables  les  monumens,  les  églises, 
les  restes  d'abbayes,  et  la  théorie  fondée  sur  l'observation  était 
née  :  elle  avait  apparu,  un  matin,  lumineuse  et  manifeste.  M.  Ra- 
mée, celui  même  qui  venait  de  faire  mouler  cette  statue  de  la  reine 
Nantechild,  avait  distillé  à  M.  Magnin,  dans  une  suite  d'entretiens 
et  d'explications,  les  idées,  les  vérités  nouvelles,  et  l'habile  écri- 
vain, l'écouteur  avisé,  les  avait  conçues,  absorbées  aussitôt,  puis 
retournées  et  exposées  à  son  compte  avec  une  lucidité  attrayante. 
Des  parties  d'érudition  fine,  tirées  des  livres  dont  M.  Magnin  savait 
si  bien  l'usage,  comblaient  les  interstices,  et  sur  l'ensemble  du  tra- 
vail brillait  un  vernis  de  netteté  et  comme  un  enduit  solide  et  con- 
sistant. Le  morceau  était  excellent  de  tout  point.  M.  Yitet  toutefois, 
en  félicitant  l'auteur  de  l'article,  put  lui  écrire  avec  une  pointe  lé-» 
gère  d'ironie  :  «  On  voit  que  l'ami  Ramée  vous  a  exprimé  la  grappe 
jusqu'à  la  dernière  goutte.  » 

^t-ce  à  dire  que  M.  Magnin  fût  pour  cela  un  antiquaire ,  un 
connaisseur  direct  en  fait  de  monumens,  de  statues,  de  morceaux 
de  sculpture  et  d'architecture  antiques  ou  modernes?  Pas  le  moins. 
du  monde.  Il  n'était  guère  sorti  de  son  cabinet,  il  n'avait  pas  voyagé, 
il  n'avait  pas  même  visité  ce  qui  était  à  sa  portée ,  il  avait  peu  vu 
de  ses  yeux  :  sa  myopie  était  extrême;  mais  il  avait  lu ,  il  avait 
écouté  de  sa  fine  oreille,  il  avait  compris,  il  savait  rendre;  il  y  a  de 
ces  tours  d'adresse  de  l'écrivain  et  du  lettré  habile.  Aussi  les  ama- 
teurs ardens,  les  dévots  au  moyen  âge  comme  il  y  en  avait  beau- 
coup alors,  qui,  sur  la  foi  du  magnifique  programme  et  de  l'article 
révélateur,  allaient  droit  à  lui  comme  à  quelqu'un  qui  savait  d'ori- 
ginal les  choses  et  qui  était  un  maître  à  consulter,  pouvaient  être 
surpris  et  quelque  peu  déçus  de  le  trouver  à  court  et  si  discret;  il 
en  savait  là-dessus  juste  autant  qu'il  en  avait  dit,  pas  un  iota  de 
plos. 

La  direction  propre  de  M.  Magnin  et  son  filon  d'originalité  ne 
doivent  pas  se  chercher  dans  cette  voie;  je  ne  lui  trouve  de  vocation 
un  peu  déterminée  que  dans  son  goût  pour  le  théâtre,  pour  les  ori- 
gines et  les  applications  scéniques  sous  toutes  les  formes  :  ici  il  est 
dans  son  élément,  dans  un  genre  qu'il  a  une  fois  effleuré  comme 
auteur,  qu'il  a  de  tout  temps  cultivé  et  suivi  comme  amateur  et  cri- 
tique, où  tout  l'attire  et  l'amuse;  son  dilettantisme  commence. 
S'il  n'avait  pas  eu  ce  goût  d'instinct  pour  le  théâtre  et  ses  jeux 


Digitized  by 


Google 


312  REVUS  DBS  DSUX  HOIfDES.  • 

les  plus  divers,  depuis  la  comédie  anecdotiqaed'Aûdrieiix  jusqu'aux 
Burgravesy  depuis  les  drames  chrétieûs  de  Hrolsvidia  jusqu'aux 
marionnettes,  on  aurait  droit  d'éire  sévère  sur  sa  qualité  d'érudit; 
on  pourrait  le  définir  le  contraire  d*un  Letronne  ou  d'un  Fauriel,  «1 
soutenir  sans  trop  d'injustice  qu'il  n'y  apportait  aiicune  initiative 
personnelle.  Car,  hors  de  là,  regardez  bien  :  rien  ne  lui  vietnt  de 
lui-même;  il  y  a  toujours  quelqu'un  qui  lui  instille  la  chose  goutte 
à  goutte  dans  l'oreille,  —  une  oreille,  il  est  vrai,  des  plus  nettes  «et 
des  mieux  purgées^  comme  dirait  Horace.  Ce  n'est  que  sur  les  ma- 
tières de  théâtre  qu'il  commence  à  devenir  fout  à  fait  lui  et  im 
maître  à  sa  manière. 

Désigné  un  jour  par  Fauriel  pour  être  son  sup[^éant  dans  la  cbatkre 
de  littérature  étrangère  à  la  Faculté  des  lettres  (183A-1835).,  il 
fut  amené  à  choisir  un  sujet  d'études  qui  ne  rentrât  pas  trop  dans 
les  matières  si  diverses  déjà  traitées  par  le  savant  titulaire  :  il  a'hér 
sita  pas  et  prit  les  origines  du  théâtre  moderne;  il  s'en  occupait  aussi 
dans  des  conférences  dont  il  fut  chargé  vers  le  môme  temps  à  l'École 
normale.  Ses  cours,  au  reste ,  ne  comptèrent  que  par  les  résultat» 
écrits,  par  les  livres  ou  les  articles  qui  en  sortirent.  M.  Magnin,  pas 
plus  que  Fauriel  (et,  s'il  se  peut,  encore  moins  que  lui),  n'était  n^ 
pour  la  chake  et  l'enseignement  oral;  il  n'avait  rien  de  ce  qui  fait 
l'orateur  ni  même  le  professeur,  tel  que  des  talens  élevés  et  brilr- 
lans  nous  ont  appris  de  nos  jours  à  le  considérer.  Il  improvisait  peu 
et  il  lisait  imparfaitement,  il  tâtonnait  en  lisant  et  n'imprimait  pas 
l'accent  au  discours.  Il  n'avait  de  l'homme  qui  parle  en  public  ni  le 
masque,  ni  la  bouche  d'airain,  ni  le  front;  il  n'avait  pas  le  coup 
d'œil  ni  la  flamme  du  regard  :  aucune  action,  aucun  geste.  La  sa- 
ture ne  l'avait  pas  fait  pour  être  de  ceux  qui  lancent  de  loin  dans 
le  but  la  flèche  sonore.  Tout  au  contraire,  il  semblait  jouir  de  oe 
pas  faire  d'éclat  autour  de  lui,  de  n'aller  que  pas  à  pas  {pedeteniimy, 
de  n'être  goûté  que  de  près  et  de  quelques-uns.  Son  plus  grand 
plaisir  était  le  plaisir  de  la  fourmi  qui  grossit  son  tas  grain  à  grain. 
11  ne  voyait  bien  les  choses  que  le  nez  dans  son  livre  et  le  front  sur 
son  papier.  Face  à  face  et  de  vive  voix,  il  valait  moins  qu'avec  k 
plume  (je  ne  parle  pas  de  la  conversation  privée,  où  il  était  fort  ai- 
mable). Encore  une  fois,  il  n'y  avait  rien  là  dedans  du  professeur, 
de  cette  sorte  de  fontaine  publique  jaillissante  et  retentissante  où 
tous  vont  en  foule  s'abreuver. 

Et  ici  je  veux  achever  de  le  dessiner  par  un  contraste,  et  qui  ne 
sera  pas  tout  à  son  désavantage.  Chacun,  dans  les  groupes  iatelleo- 
tuels  qu'il  traverse  et  dans  les  combinaisons  de  personnes  où  U  se 
trouve  mêlé,  rencontre  dès  sa  jeunesse  ses  affinités,  ses  aUractioas 
au  moral,  comme  aussi  ses  antipathies  et  ses  déplaisanoes.  Une  na- 


Digitized  by 


Google 


UN  éaUDlT  .EGBIVAm.  313 

lave  d'eBprit  et  de'  talent  n'est  entièrement  définie,  selon  moi,  que 
quand  on  a  pu  nommer  son  contraire.  Or  le  contraire,  Topposé  et, 
si  j'ose  dire,  l'antipathique  de  M.  Magnin  était  Lerminier.  Qui  de 
MUS  ne  se  souvient  de  ce  dernier  auquel  l'oubli  final  peut-être  vau- 
drait mîeuxf  Mus  qu'il  était  brillant  à  ses  débuts]  qu'il  avait  donné 
de  belles  et  grandioses  espérsuices  !  que  d'études  fortes  il  avait  en- 
treprises et  entamées  vaillamment  !  sous  quels  heureux  et  honora- 
ires auspices  11  s'annonçait I  Nature  audacieuse  et  ambitieuse,  trop 
tôt  démentie,  talent  d'emphase  et  d'éclat,  d'apparat  et  de  montre, 
dairtmet  cymbale,  boute-en-train  de  la  jeunesse,  simulacre  révo- 
lutionnaire qu'un  brusque  coup  de  vent  démasqua  et  retourna, 
qB*<M(i  venait  d'entendre  faire  le  généralissime  et  commander  la 
divge,  qu'on  vit  tout  d'un  coup  culbuté  et  en  déroute  comme  un 
tambour-major  sans  armée;  à  la  fin  esprit  déchu  qui  n'était  plus 
qu'un  tempérament,  tombé  de  la  passion  dans  l'appétit,  il  eut  pour- 
tant jusque  dans  les  dernières  années,  et  même  dans  ce  qu'on  ne 
lisait  plus  de  lui,  quelques  éclairs  d'autrefois,  bien  des  restes  de 
ses  fortes  études  du  commencement.  Lerminier,  en  ses  heures  de 
plénitude  et  d'orgueil,  se  permettait  envers  le  modeste  et  studieux 
M.  Magnin  des  airs  superbes,  et  il  se  sentait  pour  lui  quelque  dé- 
4ûn  qu'il  ne  dissimulait  pas;  il  riait  de  lui  voir  des  velléités  de  sa- 
voir en  tous  sens  quand  les  instrumens  pour  cela  lui  manquaient  en 
partie;  il  ne  se  prêtait  pas  toujours  à  le  satisfaire,  quand  on  le  ques- 
tionnait au  nom  de  son  curieux  et  friand  collaborateur  sur  les  choses 
et  les  hommes  d'au-delà  du  Rhin  :  «  Ce  sont  des  envies,  des  ca- 
prices d'érudition,  disait-il,  il  peut  attendre.  »  Il  triomphait  avec 
supériorité  de  son  accès  aux  hautes  sources  germaniques  et  de  sa 
première  nourriture  de  moelle  de  lion.  Il  ne  voyait  pas  que  comme, 
dans  les  jeux  des  courses,  celui  qui  va  toujours  et  sans  s'arrêter  un 
seul  instant,  n'avançât-il  que  peu  à  peu,  ira  plus  loin  que  celui  qui 
s'élance  d'abord,  qui  extravague  et  bondit  à  l'aventure,  M.  Magnin 
approcherait  bien  plus  près  du  but  où  lui,  avec  toute  sa  fougue,  il 
ne  toucherait  pas.  Lerminier  n'était  qu'un  faux  génie  qui  brisa  de 
bonne  heure  et  manqua  sa  carrière;  la  continuité,  la  patience  et 
l'écononiie  prudente  devaient  avoir  raison  contre  lui  à  la  longue  et 
l'emporter. 

Ce  ne  fut  pas  un  mécompte,  ce  fut  un  soulagement  pour  M.  Ma- 
gnin, lorsque  M.  Fauriel  se  fit  remplacer  par  Ozanam  :  décidément 
la  diaire  avec. ses  bruits  et  son  mouvement  lui  allait  peu;  il  fut 
heureux  de  pouvoû*  reprendre  son  pas,  son  allure  favorite,  le  doux 
ttain  de  l'érudition  à  huis  clos;  il  s'y  appliqua  désormais  tout  à  son 
aise,  sans  dérangement  aucun,  et  de  plus  en  plus  dans  cette  même 
ligne  des  origines  théâtrales  qu'il  s'était  tracée. 


Digitized  by 


Google 


31  &  REV^E   DES   DEUX  MONDES. 

Le  premier  volume,  le  seul  qu'il  ait  donné  de  ces  OrigineSy  w 
représente  que  la  moindre  partie  de  ses  travaux  dans  cette  branche 
intéressante;  il  se  hâta  de  le  publier  pour  justifier  de  ses  titres  à 
l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres,  où  il  fut  nomnaé  aussitôt 
après,  en  1838.  Gela  fait  et  ce  terme  de  son  ambition  atteint,  il  ne 
se  hâta  plus;  il  aima  mieux  amasser, .augmenter  jsans  cesse  la  riche 
matière  des  volumes  suivans  que  de  se  presser  de  les  réunir;  il  s'y 
oublia  un  peu,  et  plus  tard,  quand  il  songea  à  lier  sa  gerbe,  il  n'en 
eut  ni  le  temps  ni  la  force  ;  il  était  trop  las. 

Je  ne  dirai  plus  qu'un  mot  de  l'accessoire;  j'appelle  ainsi  ses  ar- 
ticles de  critique  concernant  les  écrivains  du  jour,  Quinet,  Hugo, 
Ponsard.  Ces  articles  très  développés,  de  la  seconde  manière  de 
M.  Magnin,  tout  distingués  qu'ils  sont,  laissent  cependant  quelque 
chose  à  désirer  poiu:  la  netteté  et  le  sens  précis  des  conclusions. 
Son  érudition  y  donne  plus  d'une  fois  le  change  à  sa  critique;  muni 
de  notes  abondantes  sur  les  origines  des  mythes  d'Ahasvérus  ou  de 
Prométhée,  il  substitue  un  peu  trop  complaisamment  le  point  de 
vue  du  fureteur  curieux  et  de  l'archéologue  au  jugement  littéraire 
direct.  Son  goût,  mis  'en  demeure  de  se  prononcer,  n'a  pas  de  ces 
promptes  réponses  qui  partent  d'elles-mêmes  et  ne  s'éludent  pas. 

Quant  au  drame  moderne  et  aux  dernières  productions  de  l'école 
romantique  au  théâtre,  l'interruption  de  quelques  années  que 
M.  Magnin  avait  mise  à  en  suivre  le  mouvement  l'avait  évidemment 
arriéré  un  peu;  il  en  est  encore  à  l'admiration  quand  le  public  était 
arrivé  à  la  fatigue.  Il  ressemblait  à  un  homme  qui  aurait  laissé  de 
côté  la  lecture  d'un  livre  à  une  certaine  page  et  qui  le  rouvrirait 
assez  longtemps  après,  juste  à  l'endroit  où  il  avait  mis  le  signet  : 
M.  Magnin  reprenait  sa  lecture  à  un  feuillet  où  le  public  n'était  déjà 
plus.  Sa  montre  retardait.  11  ne  sut  pas  crier  holàl  hardiment  et 
faire  entendre  à  propos  le  signal  d'arrêt,  comme  c'est  le  propre  des 
Boileau,  des  Johnson,  de  tous  les  fermes  et  vigoureux  critiques.  Au 
lieu  de  cela,  il  mollit,  il  disserta  agréablement,  mais  il  ne  dit  pas 
le  mot  décisif  qu'on  attendait  de  lui. 

Cet  embarras  perce  encore  dans  son  article  sur  la  Lucrèce  de 
M.  Ponsard.  Il  compliqua  de  trop  de  considérations  et  de  prenez-y 
garde  le  jugement  très  simple  et  très  net  qu'il  y  avait  à  donner  sur 
ce  succès,  qui  était  à  moitié  un  succès  de  contraste  et  d'opposition, 
et  qui  avait,  à  sa  date,  une  signification  tranchée.  Il  n'insista  pas 
sur  les  vraies  causes  qui  expliquaient  et  légitimaient  suffisamment 
la  réaction  :  il  s'efforça  plutôt  d'en  atténuer  le  sens,  comme  s'il  eût 
craint  de  rompre  avec  ceux  qu'elle  contrariait.  Il  y  mêla,  envers 
le  nouvel  auteur,  toute  sorte  de  chicanes  rétroactives,  étrangères  à 
l'œuvre  présente,  la  seule  qui  fût  en  cause.  Dans  ce  genre  de  cri- 


Digitized  by 


Google 


UN  ÉR0DIT  ÉCRiVAm.  315 

tîque  pratique  et  contemporaine,  M.  Magnin,  malgré  la  richesse 
croissante  de  sa  littérature  et  l'agrément  varié  de  sa  forme,  avait 
perdu  en  vieillissant  quelque  chose  de  la  fermeté  et  de  la  vigueur 
qu'il  avait  montrées  au  temps  du  Globe;  il  n'allait  plus  si  directe- 
ment au  fait.  Ses  «qualités  civiles  elles-mêmes,  sa  circonspection,  sa 
politesse  lui  nuisaient.  Évidemment  il  n'aimait  plus  la  guerre,  il 
craignait  les  coups;  il  évitait  de  se  commettre.  L'audace  militante 
chez  lut,  comme  chez  la  plupart,  s'en  était  allée  avec  le  feu  de  la 
jeunesse. 

Cest  Térudit  surtout  qui  gagnait  en  lui.  J'y  reviens  avec  plaisir, 
et  j'insiste  désormais  sur  cet  ordre  de  services  par  lesquels  il  sur- 
vivra aux  souvenirs  de  sa  génération  et  laissera  un  nom  dans  la 
science.  En  y  mettant  un  peu  plus  de  célérité,  il  aurait  pu  être  l'his- 
torien littéraire  de  notre  ancien  théâtre  :  il  ne  fut  que  le  prépara- 
teur du  futur  historien,  mais  ce  préparateur  était  excellent.  Nul 
plus  que  M.  Magnin  ne  s'est  appliqué  à  l'éclaircissement  de  cette 
question  délicate  :  comment  le  théâtre  ancien  a-t-il  fini?  comment 
a  commencé  et  a  repris  le  théâtre  moderne?  y  a-t-il  eu  interruption 
totale?  peut-on  saisir  et  soupçonner  quelque  continuité  obscure 
dans  les  plus  bas  genres?  quels  sont  les  premiers  indices,  les  pre- 
miers témoignages  d'une  résurrection  originale  ou  d'une.reprise  in- 
génieuse? Le  Théâtre  de  Hrotsvitha,  religieuse  allemande  du  x*  siècle, 
qu'il  traduisît  et  commenta  (1845),  lui  fournit  un  texte  précieux 
pour  grouper  alentour  ses  observations  et  ses  conjectures.  Je  suis, 
malgré  tout,  fort  tenté  de  croire,  avec  M.  Édélestand  du  Méril,  que 
If.  Itfagnin  accorde  à  ces  essais  de  la  religieuse  de  Gandersheim 
plus  d'importance  qu'ils  n'en  eurent  réellement  dans  l'histoiredu 
théâtre  :  ces  six  légendes,  que  la  docte  femme  mit  de  son  mieux 
en  beau  latin  de  Térence,  n'étaient  probablement  dans  la  pensée 
du  pieux  auteur  qu'une  imitation  toute  littéraire ,  une  étude  clas- 
sique sans  aucune  idée  de  représentation.  Le  drame  moderne  n'a 
guère  rien  à  faire  là  dedans.  En  général,  M.  Magnin  ne  sentait  pas 
assez  dans  chaque  branche  les  différences  tranchées,  les  points  de 
départ  et  les  fins  :  ce  qui  lui  manquait,  c'était  le  coup  d'archet,  ou 
de  le  donner  lui-même  ou  de  le  distinguer  chez  d'autres;  il  était 
porté  à  voir  dans  les  choses  plus  de  continuité  et  de  suite  qu'elles 
n'en  ont.  Ce  sont  là,  au  reste,  des  questions  particulières  à  débattre 
entre  érudits,  et  de  quelque  côté  que  l'on  penche,  il  y  a  lieu  à  toute 
estime.  On  contredit  M.  Magnin  sur  un  point,  on  profite  de  lui  sur 
tous  les  autres. 

Pour  apprécier  la  finesse  et  l'utilité  de  ses  travaux  en  ce  genre, 
fl  faut  avoir  lu,  U  faut  avoir  eu  besoin  de  lire  (quand  on  a  été  pro- 
fesseur et  obligé  soi-même  de  traiter  les  mêmes  sujets)  la  série  de 


Digitized  by 


Google 


316  REVUE  0£&  DEUX  MONDES. 

ses  articles  sur  l'ancien  théâtre  français  dans  le  Journal  dcg  Séu>m$ 
de  18ÂÔ  et  de  1858 ,  les  analyses  détaillées  et  ^irituelles  qu'il 
donne  des  anciens  jeux,  des  anciennes  farces,  sa  discussion  raf&née 
sur  la  principale  et  la  reine  de  toutes,  la  farce  de  Patelin  (1856- 
1856).  Tout  cela,  à  quelques  liaisons  près*  forme  un  ensenaJUe  de- 
puis le  haut  moyen  âge  jusqu'aux  abords  du  xyi'^  siècle.  Le  preoaôer 
il  a  introduit  dans  ces  matières  d'apparence  ingrate  le  sentiment  du 
goût  et  une  critique  déliée,  avisée,  exacte  et  légère.  On  n'a  qu'à  le 
suivre  et  à  se  laisser  guider;  on  se  donne  aisément  ensuite  les  airs 
de  s'y  connaître  en  l'arrêtant  sur  quelque  point  de  détail  où  il  se 
montre  un  peu  vétilleux. 

M.  Magnin  est  destiné  à  être  beaucoup  consulté,  beaucoup  mis  4 
contribution  et  peut-être  pillé.  Puissent  tous  ceux  qui  lui  emprun- 
teront lui  rendre  la  justice  qui  lui  est  duel  Un  ami  de  l'ancien  Bal- 
zac, le  prieur  Ogier,  justifiant  un  jour  son  ami  du  reproche  de  pla«* 
giat  qu'on  lui  faisait,  citait  l'exemple  des  prédicateurs,  lesquels, 
disait-il,  prennent  partout  chez  les  pères  sans  qu'on  leur  reproche 
de  piller,  et  il  ajoutait  agréablement  :  <c  Nous  autres,  prédicateurs, 
qui  volons  comme  sur  les  grands  chemins...  »  On  pourrait  dire  la 
même  chose  des  professeurs,  lesquels,  n'ayant  en  vue  que  l'utîlilé 
des  écoutans,  prennent  partout  sans  scrupule  tout  ce  qui  est  bon  à 
dire,  et  ils  font  bien. 

Moi-môme  j'en  ai  largement  usé  en  mon  temps;  je  ne  me  suis  fait* 
faute  de  marcher  avec  le  secours  et  l'appui  des  autres.  Par  nature 
et  par  goût,  je  n'aurais  jamais  été  de  ceux  qui  ont  défriché  le 
moyen  âge;  je  n'aurais  pas  eu  ce  courage,  je  l'avoue  :  eux,  ils  l'ont 
eu,  ils  l'ont  défriché  patiemment.  Venu  tard  dans  cette  étude  et  k 
leur  suite,  je  recueillais  les  fruits  de  leur  labeur,  et  je  leur  en  étais 
reconnaissant.  Cela  ne  m'empêchait  pourtant  pas,  tout  en  rendant 
justice  à  ces  excellons  travailleurs,  de  noter  quelques-uns  de  leurs  ' 
défauts,  l'engouement,  l'enthousiasme  excessif  des  uns,  la  complai- 
sance un  peu  minutieuse  des  autres;  et  en  parlant  de  la  sorte,  c'é- 
tait à  M.  Magnin  en  particulier  que  je  pensais. 

Mais  pour  un  léger  défaut,  qui  peut-être  même  était  nécessaire, 
que  de  grâce,  que  d'agrément  de  détail,  quel  discernement  utile! 
M.  Magnin  nous  fait  observer,  comme  à  la  loupe,  l'origine  des  genres. 
  défaut  du  grand  et  du  beau,  on  assiste  par  lui  à  la  naissance,  au 
progrès  lent,  à  la  formation  successive  d'une  branche  des  plus  re- 
marquables de  la  production  et  de  l'imagination  humaine.  C'est 
comme  si  l'on  observait  d'abord  à  l'état  d'humbles  herbes  et  de  fou-* 
gères  ce  qui  sera  plus  tard  de  grands  arbres  et  l'honneur.de  nos 
parcs  et  de  nos  forêts.  Dans  le  jeu  de  JRobin  et  Marion^  on  a  déjà 
l'opéra-comique  presque  tout  formé.  Quand  il  en  vient  aux  farces. 


Digitized  by 


Google 


UN  l&RUDIT  ÉGRIVAm.  317 

à  cette  vdne  heureuse  et  riche  de  notre  vieux  théâtre,  à  cette  pre- 
mière fi)nne  de  la  comédie,  M.  Magnia  se  complaît  et  se  délecte  aux 
analyses,  à  celle  de  la  farce  du  Ctwier  et  de  bien  d'autres;  il  triom- 
phe dans  Paieliriy  et  s'attache  un  peu  trop,  je  crois,  à  le  vieillir. 
En  le  louant  selon  son  mérite,  il  ne  le  surfait  pas  du  moins;  il  nous 
le  montre  le  meilleur  produit  du  genre,  non  Tunique.  Combien 
d'œuvres  spirituelles  et  déjà  comiques  d'auteurs  anonymes  il  nous 
fait  passer  sous  les  yeux  I  Ce  sont  les  coups  dressai  de  petits  Moliëres 
restés  en  chemin  et  inconnus,  mais  dont  quelqi-cs-uns  se  sont  ap- 
prodbés  assez  près  du  Molière  véritable  et  immortel.  11  ne  doit  pas 
y  avoir  grande  distance,  j'imagine,  entre  cette  farce  si  joyeuse  du 
Cuvier  et  celles  du  Médecin  volant ^  de  la  Jalomie  du  Barbouillé 
que  jouftit  Molière  tout  jeune  dans  ses  tournées  de  province.  M.  Ma- 
gnin,  toujours  curieux  jusqu'à  être  subtil,  se  pique  de  distinguer 
eatre  des  genres  bien  voisins,  de  reconnaître  les  farces  qui  étaient 
dues  a^x  basochiens  et  celles  qui  appartenaient  au  répertoire  des 
En  fané  tawt  souci;  il  est  difficile,  en  bien  des  cas,  d'établir  la  dis- 
tinc^n  et  de  marquer  la  limite.  Peu  importe;  ses  remarques  n'en 
sont  pas  moins  fines  et  justes  en  tout  ce  qui  est  du  goût.  Il  nous 
fait  apprécier  axnme  la  perle  du  genre  des  Enfans  sans  souci  une 
petite  farce,  une  parade  à  un  seul  personnage,  très  spirituelle  et 
très  amusante,  le  franc  Archer  de  Bagnolel;  on  en  ferait  encore 
maintenttt  un  joli  lever  de  rideau  du  Palais-Royal. 

Voilà  donc  à  quoi  s'exerçait  soir  et  matin,  à  quoi  songeait  tout  le 
jour  Tingénieux  érudit.  Il  faut  se  garder  d'oublier  son  Histoire  des 
Maricmieites  (1852),  qui  promet  pourtant  un  peu  plus  qu'elle  ne 
tient.  L'auteur  a  omis,  je  ne  sais  pourquoi,  d'y  joindre  des  dessins 
et  figures,  oubliant  trop  qu'aujourd'hui  il  ne  se  fait  plus  de  livres 
de  ce  genre  sans  gravures  à  l'appui.  C'est  une  lacune. 

Et  maintenant  nous  sommes  en  mesure,  ce  me  semble,  de  nous 
fieure  une  idée  complète  de  cette  nature  d'esprit  peu  caractérisée 
au  premier  coup  d'œil,  si  répandue,  si  éparse  même,  mais  qui  a  sa 
nuance  et  son  grain  d'originalité. 

Les  dernières  années  de  M.  Magnin,  nous  devons  le  dire,  furent 
marquées  par  des  changemens  profonds  que  nous  n'avons  à  juger 
en  aucun  cas,  et  qui  ne  le  laissèrent  pas  tout  à  fait  le  même  que 
nous  venons  de  le  montrer.  Sa  santé,  de  tout  temps  délicate,  était 
devenue  déplorable.  L'idée  de  la  mort,  d'une  mort  très  prochaine, 
loi  était  continuellement  présente.  Un  jour,  dix  ans  environ  avant 
sa  fin,  lui,  l'esprit  de  tout  temps  le  plus  net  et  le  moins  mystique, 
il  revint  de  Franche-Comté,  —  de  Besançon,  je  crois,  —  tout  mo- 
difié de  cœur  et  de  pensée.  Il  fit  part  à  quelques-uns  de  ses  amis 
les  plus  intimes  de  cette  véritaUe  conversion  :  «  Mes  amis,  leur 


Digitized  by 


Google 


318  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

dit-il  (ce  furent  à  peu  près  les  tennes  qu'il  employa),  je  vous  pré- 
viens que  je  ne  veux  pas  d'objections;  je  vous  prierai  autant  que 
possible  de  conformer  votre  conversation  à  ma  nouvelle  croyance. 
Je  n'afficherai  pas  mon  christianisme,  et  autant  que  possible  j'évi- 
terai d'en  parler,  mais  aussi  je  n'en  rougirai  pas.  »  Il  tint  parole. 
Nous  fûmes  de  ceux  qui  en  souffrirent,  étant  de  ses  amis  bien  an- 
ciens et  affectionnés  sans  doute,  mais  non  pas  tout  à  fait  particu- 
liers et  intimes.  Adieu  dès  lors  les  réunions,  les  petits  dîners  aima- 
bles et  en  tout  petit  comité  où  il  nous  conviait  de  temps  en  temps, 
et  où  le  vin  de  Salins,  les  confitures  de  Salins  et  toutes  les  frian- 
dises du  cru  égayaient  le  dessert  avec  l'aménité  du  maître  et  la 
chansonnette  du  bon  docteur  B...  M.  Magnin,  toujours  tolérant  pour 
les  autres,  était  devenu  sévère  et  mortifié  pour  lui-même.  Il  n'affi- 
chait rien,  mais  on  savait  son  nouvel  ordre  d'idées  et  l'on  respec- 
tait sa  solitude.  Il  y  avait  alors,  non  loin  de  lui,  des  savans,  des 
convertis  aussi  dans  leur  genre,  qui  faisaient  de  leur  religion  grand 
bruit  et  qui  embouchaient  la  trompette  à  la  porte  du  temple  :  lui, 
il  était  le  plus  éloigné  d'en  agir  de  la  sorte,  et  il  ne  puisait  dans  sa 
foi  que  des  motifs  de  consolation  intérieure.  II.  en  eut  besoin,  car 
dans  les  derniers  temps  il  était  affligé  de  toutes  les  infirmités  de  la 
vieillesse,  et  littéralement  cloué  sur  son  lit  ou  à  son  fauteuil.  Il 
m'écrivait  un  jour,  pour  me  définir  son  triste  état,  que  je  ne  savais 
pas  si  grave  et  si  désespéré  :  «  C'est  la  situation  d'Augustin  Thierry, 
à  la  gloire  près.  »  Il  avait  projeté,  avant  d'en  être  réduit  à  cette 
extrémité,  un  travail  sur  la  Danse  des  morts  au  moyen  âge,  et  il 
avait  prié  un  des  employés  de  la  Bibliothèque,  M.  Chéron,  de  lui  re- 
cueillir tout  ce  qu'il  trouverait  là-dessus;  mais  il  le  remercia  un 
matin  et  lui  dit  de  ne  plus  donner  suite  à  ses  recherches,  déclarant 
qu'un  tel  sujet  funèbre,  remis  sans  cesse  sous  ses  yeux,  lui  deve- 
nait impossible  à  supporter  :  la  mort,  même  en  peinture,  il  ne  pou- 
vait la  regarder  fixement!  Il  serait  difficile  cependant  de  surprendre 
dans  aucun  des  articles  écrits  par  lui,  qui  se  rapportent  à  sa  der- 
nière période  de  croyance,  la  moindre  trace  de  ses  préoccupations 
austères  et  sombres,  si  ce  n'est  peut-être  dans  un  article  du  Jour^ 
nul  des  Savans  d'octobre  1859  :  à  l'occasion  d'un  livre  de  M.  Le- 
nient,  étant  amené  à  s'expliquer  sur  l'idée  de  la  mort  et  du  diable, 
si  dominante  durant  tout  le  moyen  âge,  il  ne  paraît  pas  fâché  de 
rencontrer,  répandu  alors  dans  toute  la  chrétienté,  a  le  sentiment, 
dit-il,  de  cette  continuelle  et  salutaire  menace.  »  Ce  n'est  qu'un 
simple  trait  qu'on  ne  remarquerait  pas,  si  l'on  n'était  averti. 

Je  n'ai  point  à  entrer  dans  le  récit  de  sa  fin,  dans  les  particula- 
rités de  son  testament,  par  lequel  il  demandait  à  être  transporté  i 
Salins  après  sa  mort,  léguant  de  plus  à  cette  ville  une  partie  de  son 


Digitized  by 


Google 


UN   ÉRUDIT  ÉCRIVAIN.  319 

bien,  moyennant  des  conditions  ou  intentions  à  long  terme  qui  pa- 
raissent difficiles  à  remplir.  La  critique  n'a  rien  à  faire. avec  ces  se- 
crets mobiles  et  ces  déterminations  suprêmes  des  mourans.  Mais  je 
veux  résumer  encore  une  fois,  au  moment  de  finir,  mes  souvenirs 
essentiels  sur  H.  Magnin,  tel  que  je  l'ai  connu  avant  que  la  maladie 
fût  venue  raOaiblir  et  attrister  ses  dernières  années;  j'ai  besoin  de 
rassembler  en  quelques  mots  les  impressions  que  m'a  laissées  sa  per- 
sonne en  des  saisons  meilleures,  et  de  fixer  aux  yeux  de  tous  comme 
aux  miens  l'idée  de  sa  vie,  de  ses  mœurs,  de  son  habitude  studieuse, 
réfléchie,  une  sensible  et  parlante  image  qui  ne  puisse  se  confondre 
avec  nulle  autre.  La  physionomie  de  l'homme  m'y  invite,  et  le 
cadre  également. 

Si  l'étude  en  effet  a  des  douceurs  qui  ont  souvent  été  célébrées, 
il  fut  donné  à  M.  Magnin  de  les  goûter  et  de  les  savourer  dans  des 
conditions  particulières  qui  valent  la  peine  qu'on  les  rappelle  et 
qu'on  les  décrive.  Placé  au  sein  de  la  plus  grande  bibliothèque  du 
monde,  logé  dans  les  bâtimens  qui  en  dépendaient,  il  pouvait,  aux 
heures  où  le  public  n'y  pénétrait  pas,  ou  dans  les  parties  réservées 
interdites  aux  profanes,  se  considérer  comme  dans  le  plus  vaste  et  le 
plus  silencieux  des  cloîtres.  Â  le  voir  passer  dans  ces  grandes  salles 
et  glisser  légèrement  à  pas  menus  et  discrets  le  long  des  boiseries 
sombres  et  des  armoires  grillées,  il  semblait  qu'il  craignît  d'y  faire 
bruit  lui-même  et  d'y  éveiller  l'écho  de  tant  de  générations  d'au- 
teurs endormis  :  c'était  un  des  leurs,  un  peu  en  retard,  un  ami  qui, 
même  quand  il  avait  à  les  consulter,  semblait  ne  vouloir  troubler 
que  le  moins  possible  leur  repos.  Je  l'y  ai  suivi,  ou  mieux,  surpris 
plus  d'une  fois  dans  le  cours  de  ces  recherches  paisibles  :  tout  se 
tsdsait,  le  jour  tombait,  il  était  seul,  lisant  près  d'une  fenêtre;  le 
bruit  des  feuillets  qu'il  froissait  entre  ses  doigts  ressemblait  à  ces 
craquemens  mystérieux  qui,  dans  les  froides  et  muettes  nécropoles, 
marquent  seuls  par  intervalles  le  travail  du  temps.  On  se  figure 
peu,  et  dans  quelques  années  on  ne  se  figurera  plus  du  tout,  ce 
qu'était  la  Bibliothèque  du  roi  dans  sa  première  et  tranquille 
beauté,  avec  la  morne  tristesse  de  sa  cour  rectangulaire,  avec  le 
jardin  austère,  fermé  d'une  clôture,  qui  en  occupait  une  moitié 
et  où  l'on  n'entrait  pas,  la  vasque  de  pierre  verdâtre  au  milieu, 
d'où  un  maigre  filet  d'eau  jaillissait  à  peine  ;  puis  les  escaliers  so- 
lennels, les  salles  antiques  et  les  galeries  de  ce  beau  palais  Ma- 
zarin,  conservées  presque  comme  aux  jours  où  s'y  promenait 
M.  le  cardinal  et  où  il  s'y  faisait  rouler  dans  son  fauteuil  déjà  mor- 
tuaire entre  deux  rangées  de  chefs-d'œuvre  et  de  magnificences. 
Rien  qu'en  y  entrant,  le  respect  et  le  génie  des  graves  études  vous 
saisissaient;  l'air  qu'on  y  respirait  n'était  plus  celui  du  dehors;  la 


Digitized  by 


Google 


320  RETOE   DES   DEUX   MONDES. 

lumière  elle-même  y  prenait  une  teinte  égale  et  monotone.  Cette 
Bibliothèque  auguste,  telle  que  nous  l'avons  vue  encore  du  temps 
de  M.  Van  Praet,  avant  l'invasion  du  grand  public  et  l'irruption  d'un 
peuple  de  lecteurs,  était  restée  l'idéal  de  M.  Magnin  :  c'était  son 
cadre,  c'était  sa  patrie;  il  dut  en  porter  le  deuil  dans  son  cœur 
quand  elle  changea  et  se  transforma  en  vue  du  mieux,  jusqu'à  se 
défigurer.  Sa  vie  à  lui-même  était  tout  ordonnée  et  ménagée  par 
rapport  à  ses  fonctions  de  bibliothécaire  et  d'écrivain  :  désirant  cou- 
per sa  journée  de  la  manière  la  plus  favorable  à  ce  double  emploi, 
il  s'était  arrangé  pour  dîner  vers  trois  heures  et  demie,  à  l'heure 
où  il  se  trouvait  libre  et  débarrassé  du  public;  son  dîner  fait,  le 
plus  souvent  chez  lui,  dîner  frugal  et  fin,  qu'il  faisait  suivre  d'un 
petit  tour  de  promenade  so^taire  au  Palais-Royal,  il  rentrait,  se 
remettait  à  l'étude;  il  recommençait  sa  journée,  et  là  c'était  un 
travail  incessant,  minutieux,  méthodique,  sans  fureur  et  sans  verve, 
mais  non  sans  un  charme  infini  :  une  citation  dix  fois  reprise  et  vé- 
rifiée, une  diligente  comparaison  de  textes,  un  rapprochement  pi- 
quant, une  date  ressaisie,  une  œuvre  d'hier  rattachée  à  une  pièce 
ancienne  oubliée,  à  une  chronique  vieillie,  une  page  de  son  texte  à 
lui,  recopiée,  remise  au  net  pour  la  troisième  ou  quatrième  fois,  et 
celle-ci  la  bonne  et  la  définitive.  Et  tout  cela  pour  obtenir  la  gloire? 
oh!  non  pasl  il  savait  bien  qu'il  n'avait  pas  en  lui  de  quoi  la  ten- 
ter; —  pour  faire  bruit  pendant  les  huit  ou  quinze  jours  qu'une 
revue  reste  exposée  dans  sa  prhneur  aux  yeux  du  public?  pas  da- 
vantage; il  n'y  prétendait  même  pas,  et  tout  retentissement  lui  était 
antipathique;  —  mais  tous  ces  soins,  ces  scrupules,  cette  con- 
science, rien  que  pour  le  plaisir  de  se  satisfaire,  de  ne  pas  se  sentir 
en  faute,  de  paraître  exact  et  sans  reproche  à  un  infiniment  petit 
nombre  de  juges,  de  posséder  toute  une  branche  d'érudition  ténue 
et  délicate,  et  de  la  faire  avancer,  ne  fût-ce  que  d'une  ligne  :  voilà 
quelle  était  l'inspiration  et  l'âme  de  l'étude  pour  M.  Magnin.  Je  ne 
le  plaindrai  point  d'avoir  tant  dépensé  pour  si  peu,  je  l'envierai 
plutôt  :  il  a  joui  de  lui-même  pendant  de  longues  heures,  il  a  pra- 
tiqué le  précepte  du  sage  :  cache  ta  vie;  il  a  fait  d'une  toute  petite 
santé  un  long  et  ingénieux  usage;  il  a  souri  dans  la  solitude  à  d'in- 
nocentes pensées  et  s'est  égaré  à  loisir  dans  les  sentiers  qu'il  préfé- 
rait; enfin,  lettré  par  vocation  et  qui  n'était  que  cela,  il  a  réalisé, 
selon  ses  forces  et  dans  sa  mesure,  un  rêve  pacifique  et  doux. 

Sainte-Beuve. 


Digitized  by 


Google 


M""  LA  QUINTINIE 


SIXIJkMB  P4ftTIS  (1). 


RÉGIT    DB    L'ÀBBÉ. 


Moreali  est  mon  véritable  nom ,  c'est  celui  de  ma  mère  et  d'un 
oncle  maternel  qui  m'a  adopté  tout  récemment.  J'ignore  qui  fut 
mon  père;  ma  mère  était  Italienne,  et  je  suis  né  à  Rome.  J'étais  fort 
jeune  quand  elle  m'envoya  à  Paris,  où  je  fus  élevé  chez  les  jésuites 
sous'  le  nom  de  Fervet,  et  où  elle  vint  s'établir  près  de  moi  quel- 
ques années  plus  tard.  Elle  me  chérissait  tendrement  et  me  donnait 
l'exemple  des  vertus  chrétiennes.  Elle  avait  bien  peu  d'aisance, 
mais  elle  ne  négligea  rien  pour  mon  éducation.  Elle  passait  pour 
ma  tante,  et  longtemps,  en  lui  donnant  un  titre  plus  doux,  je  crus 
n'être  que  son  fils  adoptif. 

Je  fis  de  bonnes  études,  mais  je  ne  montrais  aucun  goût  pour 
Tëtat  ecclésiastique.  La  carrière  des  lettres,  l'éloquence  du  barreau 
me  tentaient.  J'avais  de  l'ambition,  et  pourtant  j'étais  un  croyant, 
mais  un  croyant  porté  à  la  lutte  plus  qu'au  renoncement. 

A  son  lit  de  mort,  ma  pauvre  mère  me  révéhi  l'illégitimité  de  ma 
naissance,  et  m'apprit  qu'étant  enceinte  de  moi,  elle  m'avait  con- 
sacré à  Dieu  par  ^un  vœu  solennel.  Depuis  que  j'étais  au  monde, 
elle  avait  tout  fait  pour  réaliser  ce  vœu.  Elle  avait  espéré  que  j'y 
souscrirais.  Elle  avait  compté  que  mon  sacrifice  rachèterait  son  pé- 
ri) VojTM.U  Revu$  des  i"  et  45  mars,  i"  et  15  avril ,  et  du  1"'  mai. 

U.V.  Si 


Digitized  by 


Google 


S22  RETUE  DES   DEUX   MONDES. 

ché.  Elle  n'exigeait  pas  que  je  fusse  prêtre  sans  vocation,  mais  elle 
me  suppliait  de  ne  pas  lui  ôter  l'espérance  à  sa  dernière  heure  et  de 
la  laisser  partir  emportant  la  promesse  que  je  ferais  mon  possible 
pour  lui  abréger  les  terribles  expiations  du  purgatoire.  Si  un  jour 
il  se  pouvait  que  son  fils  oQHt  le  saint  sacrifice  de  la  messe  à  son 
intention-,  elle  se  flattait  d'être  alors  réconciliée  avec  Dieu. 

Elle  mourut  dans  mes  bras,  bénie  quand  même  et  consolée  au- 
tant qu'il  dépendait  de  moi;  msds  la  honte  de  ma  naissance  et  l'hor- 
reur de  mon  isolement  dans  la  vie  m'avaient  porté  un  coup  terrible. 
Je  me  vis  sans  appui,  sans  amis,  sans  liens,  sans  patrie;  errant  dans 
la  société,  livré  à  n\on  inexpérience,  luttant  pour  percer  tout  seul 
et  retombant  désespéré  sur  moi-même,  j'essayai  de  me  persuader 
que  mon  intelligence  et  ma  volonté  suffiraient,  mais  j'eus  peur  des 
passions  que  je  sentais  fermenter  en  moi.  La  femme  était  pour  moi 
un  objet  de  séduction  irrésistible  et  d'aversion  craintive.  J'avais  des 
envies  d'adorer  et  de  tuer  la  première  qui  égarerait  mes  sens.  L'é- 
pouvante me  ramena  chez  les  jésuites. 

Là  je  n'étais  plus  seul,  j'appartenais  à  tous,  il  est  vrai,  mais  tous 
m'appartenaient,  et  je  pouvais,  au  sein  de  cette  société  puissante, 
conquérir  par  un  grand  mérite  l'indépendance  de  l'mitiative. 

J'avoue  que  l'ambition  mondaine  fut  encore  mon  but  jusqu'au 
moment  où  je  fus  désigné  pour  recevoû"  les  ordres  sacrés.  Dans  ma 
dernière  retraite  préparatoire,  je  sentis  la  grâce ,  je  reconnus  mon 
néant,  je  m'humiliai  et  je  travaillai  sincèrement  à  combattre  le  dé- 
mon d'orgueil  qui  était  en  moi. 

Outre  le  travail  de  la  grâce,  j'étais  doué  d'un  besom  de  logique 
intérieure  qui  me  travaillait  aussi.  J'avais  le  goût  du  beau,  la  pas- 
sion du  vrai,  le  sentiment  de  l'honneur,  le  mépris  des  faux  biens,  de 
grands  appétits  de  franchise  et  de  générosité;  mais  la  vraie  cha- 
rité chrétienne,  le  facile  pardon  des  injures,  l'humilité  devant  les 
hommes,  le  repos  absolu  du  cœur  et  des  sens  à  la  pensée  des  femmes, 
voilà  ce  qui  me  manquait.  Je  le  sentais,  car  j'étais  sévère  envers 
moi-même.  Je  demandai  encore  un  an  de  travail  spirituel  avant  de 
prononcer  mes  vœux,  je  ne  me  trouvais  pas  encore  assez  digne  et 
assez  fort;  mais  on  avait  besoin  de  mes  services,  on  me  dissuada  de 
tenter  une  plus  longue  épreuve  :  je  me  consacrai  en  tremblant. 

Pourtant  je  me  sentis  à  la  fois  enorgueilli  et  touché  de  la  con- 
fiance avec  laquelle  mes  directeurs  me  poussaient  dans  l'arène. 
L'orgueil  du  devoir  m'était  permis,  je  m'y  abandonnai  :  n'était-il 
pas  ma  sauvegarde  contre  les  tentations? 

Je  fus  nommé  d'emblée  à  un  vicariat  dans  une  ville  de  premier 
ordre.  J'y  prêchai  le  carême  avec  im  très  grand  succès.  C'est  là  que 
les  larmes  des  femmes,  ces  touchantes  ferveurs,  plus  séduisantes 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTIME.  32S 

que  les  applaudissemeas  des  foules,  commencèrent  à  me  troubler 
sérieusement.  Je  sentis  la  nécessité  des  plus  grandes  austérités.  Il 
fallait  être  saint  ou  rien.  Je  m'efforçai  d'être  saint. 

La  grâce  descendit  encore  sur  ma  ferveur.  Le  calme  se  fit  comme 
par  miracle.  Un  jour,  je  me  sentis  vraiment  fier  en  me  sentant  vrai- 
ment fort.  Le  souffle  embrasé  du  confessionnal  me  fit  sourire.  Les 
plus  belles  femmes  venaient  à  moi.  Toutes  m'aimaient,  sinon  avec 
réflexion  et  persistance,  du  moins  avec  entraînement,  durant  cette 
heure  de  tendre  épancbement  qu'elles  apportaient  à  mes  pieds.  Je 
les  traitai  durement,  quelques-unes  s'exaspérèrent  jusqu'à  m'aimer 
avec  ardeur.  Je  les  accablai  du  mépris  de  Dieu,  qui  leur  parlait  par 
ma  bouche. 

Parmi  les  pénitentes  que  l'aristocratie  de  la  province  m'envoyait 
en  trop  grand  nombre,  une  jeune  fille  charmante  me  consola  par 
SCO  angéliqué  chasteté,  par  l'absence  de  tout  instinct  douteux  à 
combattre,  par  une  foi  naïve  pleine  de  scrupules  attendrissans  : 
c'était  Blanche  de  Turdy.  Elle  avait  seize  ans  à  peine.  Pâle,  délicate, 
toujours  simplement  vêtue,  un  peu  nonchalante  et  d'humeur  ré- 
Teuse,  elle  était  l'image  de  la  candeur  timide  et  de  la  virginité 
ignorante. 

Sa  mère,  qui  était  pieuse,  vint  un  jour  me  consulter.  —  M.  de 
Turdy  veut,  dit-elle,  marier  ma  fille  avec  un  beau  colonel  qui  ne 
croît  à  rien.  L'enfant  est  douce,  et  redoute  la  vivacité  de  son  père. 
Donnez-lui  le  courage  de  résister  un  peu.  Mon  mari  est  bon  au  fond, 
il  cédera.  D'ailleurs  nous  ne  sommes  ici  que  pour  un  temps  limité. 
Nos  propriétés  les  plus  importantes  sont  en  Savoie.  C'est  là  que  je 
voudrais  établir  Blanche,  afin  de  l'avoir  près  de  moi. 

J'exhortai  dans  ce  sens  ma  jeune  pénitente,  qui  se  prit  à  pleurer^ 
—  Mon  père  ne  me  force  pas,  dit-elle,  toute  la  faute  est  à  moi.  Le 
colonel  La  Quintinie  m'a  dit  au  bal  qu'il  m'aimait,  et  qu'il  serait 
malheureux,  si  je  ne  l'aimais  pas.  Je  l'ai  cru,  et  lorsqu'il  m'a  de- 
mandée à  mon  père,  j'ai  avoué  que  je  l'aimais  aussi.  Mon  père  se- 
rût  plutôt  contraire  que  favorable  à  ce  mariage.  Le  colonel  ne  lui 
plaît  pas  beaucoup.  «  Pourtant,  m'a-t-il  dit,  si  tu  l'aimes,. ..  nous 
verrons...  Consulte  ta  mère.  »  J'ai  consulté  maman,  qui  dit  non.  Je 
ne  sais  pas  si  j'ai  fait  un  péché  en  aimant  ce  colonel. 

Je  m'efforçai  de  lui  prouver  qu'elle  ne  l'aimait  pas.  Elle  parut 
ébranlée,  et  me  promit  de  n'y  plus  songer. 

Un  an  s'écoula  sans  qu'elle  se  confessât  d'aimer.  Je  n'avais  pas 
coutume  de  questionner.  Je  blâme  ce  mode  de  provocation  à  la  sin- 
cérité. Pourtant  ce  silence  m'étonnait,  et  je  me  fis  scrupule  de  don- 
ner à  Blanche  l'absolution  pascale  sans  être  bien  assuré  de  la  vali- 
dité de  sa  confession.  Elle  me  répondit  avec  la  simplicité  d'un  ange  : 


Digitized  by 


Google 


32 A  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

Vous  m'avez  défendu  d'aimer,  je  me  suis  abstenue.  Je  n'aime  plus 
que  Dieu  et  la  Vierge. 

Cette  soumission  facile,  entière,  vraiment  sainte,  me  remplit 
d'admiration  et  de  tendresse  pour  cette  jeune  âme,  qui  dès  sa  pre- 
mière épreuve  s'élevait  à  l'état  de  perfection,  celui  où  il  n'y  a  plus 
ni  lutte  ni  angoisse  devant  le  sacrifice  de  soi-même.  J'en  fus  si  édifié 
que  je  me  sentis  comme  sanctifié  par  contren^oup.  J'avais  beaucoup 
travaillé  pour  assurer  ma  victoire  sur  les  sens,  et  cette  enfant,  qui 
n'avait  pas  de  sens  à  vaincre,  immolait  l'instinct  de  son  cœur  avec 
cette  sublime  simplicité  ! 

Je  l'aimai,  je  l'aimai  de  l'amitié  la  plus  pure,  la  plus  calme.  C'é- 
tait en  moi  comme  un  sentiment  divin!  Ni  ma  veille  ni  mon  sommeil 
n'en  étaient  troublés.  Mes  yeux  ne  la  cherchaient  dans  l'église  ni 
aux  oflices,  ni  aux  sermons.  Quand  j'étais  là,  je  sentais  qu'elle  y 
était,  et  elle  y  était  toujours.  Sa  présence  était  un  parfum  dans  l'at- 
mosphère, son  approche  au  confessionnal  m'apportait  une  sensation 
de  bien-être  et  de  fraîcheur. 

Un  jour,  à  la  veille  d'une  de  ces  grandes  fêtes  où  elle  avait  cou- 
tume de  se  confesser,  je  me  sentis  inquiet,  comme  si  un  malheur 
non  défini  m'eût  menacé.  Elle  ne  vint  pas.  Trois  mois  se  passèrent, 
et  je  compris  alors  qu'elle  était  beaucoup  pour  moi.  Ma  ferveur  se 
ralentissait,  l'église  perdait  sa  poésie,  ma  vie  se  traînait  comme  une 
attente  pénible.  Je  ne  pouvais  m'alarmer  de  ma  tristesse;  je  sentais 
mon  intention  aussi  pure  que  celle  d'un  petit  enfant.  Il  ne  m'était 
pas  seulement  permis,  il  m'était  ordonné  de  chérir  les  voies  cje  cette 
jeune  sainte,  et  je  craignais  qu'on  ne  la  détournât  du  ciel. 

M'"«  de  Turdy  reparut  enfin.  —  Nous  avons  passé  trois  mois  aux 
eaux,  me  dit-elle.  Le  beau  colonel  La  Quintinie  y  était.  Il  a  recom- 
mencé ses  assiduités,  et  je  crains  bien  que  Blanche  n'ait  jamais 
cessé  de  l'aimer.  Il  a  renouvelé  sa  demande,  que  j'avais  réussi  à 
faire  ajourner  à  cause  du  jeune  âge  de  ma  fille.  Il  a  fait  la  cour 
aussi  à  M.  de  Turdy,  qui  est  un  incrédule,  et  qui  Ta  pris  sous  sa 
protection,  prétendant  que  je  voulais  faire  de  ma  fille  une  religieuse. 
Je  viens  vous  demander  conseil. 

Je  ne  sais  ce  que  je  répondis.  J'étais  fort  troublé.  La  défection 
de  Blanche  était  une  chute  déplorable,  et  le  mot  de  religieuse,  que 
sa  mère  venait  de  prononcer,  me  jetait  dans  de  grandes  anxiétés. 
Peut-être  aurais-je  dû  suggérer  à  ma  jeune  pénitente  l'idée  de  se 
consacrer  à  Dieu.  Douée  de  si  grandes  qualités  de  renoncement, 
n'était-elle  pas  marquée  pour  l'état  sublime?  Je  m'étais  interdit 
d'encourager  les  vocations  romanesques,  fugitives  velléités  firé- 
quentes  chez  les  filles  de  treize  à  seize  ans;  mais  Blanche,  sans  me 
faire  part  de  l'appel  du  Seigneur,  l'avait  peut-être  vaguement  res- 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE    LÀ    QUINTINIE.  32& 

senti.  Et  je  ne  l'avais  pas  deviné,  moi!  j'avais  laissé  ma  jeune  sœur 
s'égarer  dans  son  rêve  d'amour  et  accepter  l'époux  charnel  faute 
d'entrevoir  clairement  l'époux  idéal  ! 

Je  demandai  à  M"*  de  Turdy  si  elle  s'opposerait  à  la  consécration 
de  sa  fille.  Elle  me  parut  surprise.  —  Non  certes,  répondit-elle,  si 
elle  avait  la  vocation  ;  mais  elle  ne  Ta  pas  du  tout,  puisqu'elle  veut 
se  marier  avec  un  homme  sans,  principes. 

—  Elle  pourrait  changer,  lui  dis-je. 

—  Ne  le  désirons  pas  trop,  reprit-elle;  M.  de  Turdy  jetterait  feu 
et  flamme. 

—  Ne  m'avez-vous  pas  dit  qu'il  était  fort  boïi? 

—  11  n'a  pas  grande  persistance,  et  il  céderait  à  la  fin  ;  mais  que 
d'orages  auparavant! 

—  Vous  les  redouteriez  peu,  si  vous  étiez  certaine  de  les  suppor- 
ter pour  le  bonheur  de  votre  enfant. 

M"*  de  Turdy  restait  indécise  et  incrédule.  Elle  ne  s'opposa  pour- 
tant pas  à  ce  que  la  vocation  de  Blanche  fût  interrogée.  Je  préchais 
alors  dans  un  couvent  de  religieuses  où  sa  mère  la  conduisait  deux 
ibis  par  semaine  pour  m' en  tendre.  Au  bout  de  quelque  temps,  elle 
l'amena  vers  moi  dans  un  parloir  de  ce  couvent,  où  elle  nous  laissa 
ensemble. 

Ce  ne  fut  pas  une  confession,  ce  fut  un  entretien  de  frère  à  sœur. 
Blanche  m'avoua  qu'elle  était  bien  agitée.  Le  colonel  l'occupait  beau- 
coup, et  pourtant  elle  sentait  que  ce  n'était  pas  là  le  doux  rêve  de 
sa  vie.  C'était  comme  une  violence  que  l'homme  faisait  à  son  âme. 
L'appel  du  Sauveur,  plus  vague  et  plus  tendre,  la  faisait  rêver.  Je  vis 
bien  que  les  sens  avaient  parlé,  mais  j'espérai  lui  enseigner  délica- 
tement à  les  vaincre. 

Je  portai  une  grande  ardeur  dans  mon  entreprise,  et  durant  plu- 
sieurs mois,  où  tantôt  la  confession,  tantôt  les  entrevues  chez  sa 
mère  et  au  couvent  établirent  des  relations  suivies  entre  nous,  je  la 
vis  s'avancer  dans  la  voie  sainte  au  point  de  me  faire  croire  que  je 
l'y  avais  assurée  pour  jamais.  Combien  elle  eût  été  heureuse  si  elle 
eût  persévéré!  Mon  affection,  ma  sollicitude  pour  elle  étaient  deve- 
nues en  moi  comme  une  seconde  vie.  Toutes  les  forces  de  mon  âme 
étaient  tendues  vers  ce  but  de  conserver  vierge  pour  l'hymen  du 
Christ  cette  âme  digne  de  lui  seul.  A  l'idée  qu'un  homme,  et  un 
homme  sans  croyances,  se  flattait  de  la  profaner,  j'étais  dévoré 
d'indignation. 

Blanche  semblait  sauvée,  mais  elle  fut  imprudente.  Elle  ne  savait 
neo  cacher  :  elle  avoua  à  son  père  son  désir  de  prendre  le  voile. 
Dès  lors  M.  de  Turdy,  qui  au  fond  prisait  médiocrement  La  Quinti- 
nie,  s'appuya  sur  ce  dernier  pour  soustraire  la  néophyte  à  l'appel 


Digitized  by  VjOOQIC 

I 


S26  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

du  Seigneur.  Il  effraya  M"**  de  Turdy,  qui  étadt  pieuse,  mais  qui 
avait  le  caractère  faible;  il  pesa  sur  la  piété  filiale  de  Blatiche.  Il 
permit  au  colonel  de  la  voir  plus  souvent.  Enfin  ils  ébranlèrent  ma 
pauvre  sainte  et  me  Tenlevèrent  au  moment  où,  appelé  à  d'autres 
fonctions,  j'étais  forcé  de  changer  de  résidence. 

Je  partis,  la  mort  dans  Tâme,  pour  ma  première  et  dernière  cure. 
C'était  une  ville  de  troisième  ordre,  peu  éloignée  de  celle  que  je 
quittais.  M'"*  de  Turdy  vint  m'y  trouver  bientôt  sans  sa  fille.  Le  ma- 
riage était  décidé.  Blanche  avait  juré  à  son  père  qu'elle  ne  serait 
pas  religieuse.  La  mère  elle-même  s'en  réjouissait,  car  elle  avait  eu 
peur  de  me  voir  trop  bien  réussir;  mais  elle  était  également  efirayée 
de  donner  sa  fille  à  un  incrédule.  Elle  me  priait,  puisque  j'avais 
eu  et  pouvais  avoir  encore  de  l'influence  sur  elle,  de  lui  écrire  pour 
exiger  qu'elle  fit  de  sa  main  le  prix  de  la  conversion  du  colonel. 
J'écrivis  deux  fois,  trois  fois.  Pas  de  réponse!  Un  jour  on  m'apporta 
im  billet  de  faire  part.  Blanche  était  mariée. 

La  douleur  et  la  colère  que  j'éprouvai  me  firent  craindre  d'avoir 
trop  aimé  cette  jeune  fille;.,,  trop  aimé,...  était-ce  possible?  peut- 
on  aimer  trop  quand  on  aime  en  Dieu  et  à  cause  de  Dieu?  Je  l'avais 
mal  aimée,...  peut-être;  non!  Je  scrutai  en  vain  ma  conscience. 
L'amour  terrestre  n'était  plus  en  moi  depuis  longtemps;  je  l'avais 
terrassé,  je  l'avais  tué,  je  le  méprisais...  Quand  je  sentais  la  chair 
se  révolter,  je  ne  prenais  pas  le  change,  et  jamais  dans  mes  rêves, 
même  involontaires,  la  figure  de  Blanche  ne  s'était  mêlée  aux  £skD- 
tômes  de  la  tentation. 

Je  l'avais  aimée  avec  l'âme,  et  pendant  quelque  temps  mon  âme 
fut  comme  brisée.  Je  ne  sentais  plus  aucune  ambition  mondaine.  Je 
demandai  à  m'efiacer  dans  le  clergé  secondaire,  à  m' éloigner  de 
cette  province  où  j'avais  trop  souffert.  Je  fus  appelé  à  Paris;  mais  le 
colonel  et  sa  femme  y  étaient  sans  que  je  m'en  fusse  informé.  Un 
jour  que  je  prêchais  à  l'église  de  ***,  je  vis  Blanche  au  pied  de  la 
chaire.  Je  la  vis  sans  trouble  et  sans  joie.  Je  ne  l'estimais  plus;  je 
savais  qu'elle  avait  tout  cédé,  et  que  le  colonel  continuait  à  nier 
Dieu  et  à  braver  l'église.  C'était  sous  Louis -Philippe.  Il  craignait 
d'être  pris  pour  un  légitimiste;  il  voulait  de  l'avancement. 

Après  le  sermon,  comme  je  me  retirais  vers  la  sacristie,  je  vis  que 
deux  femmes  me  suivaient  :  l'une  était  Blanche,  dont  un  voik  de 
dentelle  cachait  mal  la  pâleur  et  l'émotion;  l'autre  était  une  pieuse 
amie  qui  l'avait  amenée  au  sermon  ;  elles  demandaient  à  me  parler. 

Ce  fut  l'amie  qui  prit  la  parole.  —  Je  vous  ramène,  dit-elle,  une 
brebis  égarée.  Elle  est  troublée  dans  sa  foi;  elle  souffre.  Pendant 
quelque  temps,  elle  a  essayé  de  se  rattacher  au  monde;  elle  a 
échoué.  Votre  sermon  vient  de  la  rappeler  à  la  religion.  Elle  veut 


Digitized  by 


Google 


HADEHOISEtXE   LA  QUINTINIE.  327 

VOUS  ouvrir  son  cœur;  mais,  avant  de  s6  confesser  à  vous,  elle  vou- 
drait vous  parler  comme  à  un  ami.  Veiiez  chez  moi  demain  à  onze 
heures  du  matin.  Personne  ne  vous  troublera. 

Je  refusai.  J'avais  échoué  dans  la  plus  modeste  de  mes  tentatives, 
celle  de  faire  présider  la  plus  simple  des  conditions  chrétiennes  au 
mariage  de  M"*  de  Tiu-dy.  J'avais  donc  manqué  d'ascendant  et  de 
persuasion.  Elle  devait  choisir  un  guide  plus  éloquent  et  plus  éclairé 
que  moi. 

Elle  releva  son  voUe,  et  je  vis  sa  figure  inondée  de  larmes.  —  Nul 
autre  que  vous!  dit-elle;  si  vous  me  repoussez,  je  suis  perdue,  dam- 
née à  jamais.  Votre  devoir  est  de  mè  réconcilier  avec  Dieu,  ou  mon 
étemel  malheur  pèsera  sur  votre  conscience. 

Je  dus  céder  et  promettre.  Le  lendemain,  à  l'heure  dite,  j'étais 
chez  son  amie,  qui  nous  laissa  seuls  dans  un  saloii  réservé. 

—  Avant  que  je  vous  demande  d'entendre  ma  confession,  dit 
M"*  La  Quintinie,  j'ai  à  vous  raconter  l'histoire  de  mon  mariage,  et 
je  serai  forcée  de  vous  parler  des  personnes  qui  m'entourent.  Cela 
est  permis  dans  un  entretien  amical.  Écoutez-moi.  «  Je  n'd  jamais 
aimé  M.  La  Quintinie  depuis  le  premier  jour  où  vous  m'avez  dé- 
naontré  que  je  ne  pouvais  ni  ne  devais  aimer  un  incrédule.  11  y  a 
de  cela  deux  ans.  A  partir  de  cette  époque,  j'en  ai  aimé  un  autre  ; 
mais  je  ne  m'en  suis  pas  accusée  en  confession,  ce  ne  pouvait  pas 
être  un  péché;  c'était  une  sainte  amitié  qui  ne  pouvait  aboutir  au 
m«-iage.  J'avais  donc  l'esprit  tranquille  et  le  cœur  rempli;  la  preuve, 
c'est  que  l'idée  de  me  consacrer  à  la  virginité  m'était  douce,  et  que 
mon  père  m'a  désespérée  en  s'y  opposant.^ 

«  Quand  j'ai  dû  renoncer  à  vaincre  sa  résistance,  il  s'est  passé  en 
moi  des  choses  étranges  dont  je  me  confesserai  ailleurs  qu'ici.  J'ai 
cm  devoir  lutter  contre  moi-même,  obéir  à  mon  père  et  m' efforcer 
d'aimer  M.  La  Quintinie.  Je  n'étais  pas  forcée  de  me  prononcer  pour 
ce  dernier;  au  contraire,  mes  parens  me  priaient  d'attendre  et  de 
réfléchir,  mon  père  parce  qu'il  trouvait  le  colonel  frivole  et  inintel- 
ligent, ma  mère  parce  qu'elle  le  voyait  impie. 

«  Pourquoi  me  suis-je  obstinée  à  le  choisir?  Parce  qu'il  m'a  ef- 
frayée de  votre  influence...  Ne  me  demandez  point  d'autres  explica- 
tions. Au  tribunal  de  la  pénitence,  vous  m'interrogerez.  Je  vous  dis 
seulement  ici  en  toute  sincérité  que  j'ai  cm  faire  mon  devoir  en  ne 
répondant  pas  à  vos  lettres  et  en  consentant,  après  une  lutte  vaine, 
à  hâter  mon  mariage,  sans  conditions,  au  gré  du  colonel. 

«  Hélas!  j'ai  été  bien  punie  de  mon  erreur!  Les  embrassemens  de 
cet  homme  m'ont  été  odieux.  Je  ne  savais  rien  du  mariage,  je  ne 
pressentais  rien,  je  ne  devinais  rien.  Je  croyais  que  l'amour  conju- 
gal était  pure  affairé  de  cœur,  et  qu'en  échangeant  ses  pensées  on 


Digitized  by 


Google 


338  REVUE  DES  DEn   MONDES. 

arrivait  à  imposer  une  douce  persuasion  en  même  temps  qu'à  la 
âubir.  Je  m'imaginais  qu'ayant  cédé  ma  main  et  perdu  mon  nom 
sans  exiger  de  mon  mari  aucun  engagement  religieux,  je  ramène- 
rais à  croire  ce  que  je  croyais;  mais  quoi  !  le  lendemain  du  mariage 
j'avais  perdu  tout  espoir  d'ascendant  sur  lui  :  j'étais  sa  chose»  Dieu 
pe  pouvait  plus  me  réclamer.  Je  n'avais  plus  qu'à  partager  sa  vie, 
ses  goûts,  ses  habitudes,  à  subir  ses  caresses  et  à  me  dire  heureuse 
ou  à  me  taire.  Voilà  ma  désillusion,  mon  opprobre,  mon  désespoir. 
Je  porte  dans  mon  sein  le  gage  de  cette  union  terrestre  qu'il  plsdt 
aux  hommes  d'appeler  l'amour.  J'espère  et  je  désire  mourir  en  met- 
tant cet  enfant  au  monde.  C'est  tout  ce  que  mon  mari  voulait  de 
moi;  ma  vie,  à  contre-cœur  enchaînée,  ne  peut  lui  être  d'aucune 
utilité.  Mais,  sentant  bien  que  Dieu  daignera  m'affranchir  du  sup- 
plice d'appartenir  à  un  autre  maître  que  lui,  je  veux  qu'il  ait  pitié 
de  moi,  qu'il  accepte  les  larmes  de  mon  repentir  et  qu'il  me  reçoive 
dans  sa  grâce.  C'est  pourquoi  je  suis  venue  à  vous.  »     » 

Les  aveux  de  Blanche  étaient  un  douloureux  triomphe  pour  l'es^ 
prit  de  vérité  qui  parlait  en  moi.  II  était  bien  évident  que  cette  dé- 
licate créature  formée  pour  le  ciel  avait  méconnu  sa  vocation  et 
signé  l'arrêt  de  son  irrémédiable  malheur  en  ce  monde,  en  se  lais- 
sant tomber  dans  les  bras  d'un  homme.  Elle  m'apparaissait  souillée, 
mais  repentante.  Elle  ne  m'inspirait  plus  d'enthousiasme,  mais  elle 
m'imposait  une  pitié  profonde  et  le  devoir  de  la  consoler.  Pourtant 
j'étais  frappé  d'un  point  mystérieux  dans  son  récit,  et  je  la  priai  en 
vain  de  s'expliquer;  elle  s'y  refusa.  J'eus  peur,  je  fis  tous  mes  ef- 
forts pour  qu'elle  s'adressât  à  un  autre  confesseur;  elle  fut  inébran- 
lable. Cette  personne  si  faible  et  si  douce  était  devenue  sombre  et 
tenace.  Elle  voulait  être  sauvée  par  moi,  ou  s'abstenir  avec  déses- 
poir de  toute  religion,  de  toute  croyance. 

Le  lendemain,  j'entendis  sa  confession,  qui  me  fit  frémir.  Je  ne 
l'aimais  plus,  moi,  je  fus  sans  indulgence;  je  l'humiliai,  je  la  brisai 
jusqu'à  lui  déclarer  que  je  ne  la  confesserais  plus  jamais.  J'ai  tenu 
parole. 

Vous  m'approuvez  peut-être?  Eh  bien!  vous  avez  tort.  Je  me 
trompais,  j'étais  lâche,  je  n'étais  pas  à  la  hauteur  de  mon  devoir. 
La  confession  de  cette  femme  me  troublait.  Je  m'étais  cru  un  saint, 
je  ne  l'étais  pas.  Je  craignais  de  commettre  un  sacrilège  en  écou- 
tant, dans  le  temple  du  Seigneur,  des  aveux  tembles.  J'aurais  dû 
puiser  ma  force  dans  la  sainteté  du  sanctuaire  et  ramener  cette  âme 
par  la  patience,  par  la  douceur,  par  l'impassible  sourire  d'une  chas- 
teté àTabri  de  tout  péril. 

Je  manquai  de  l'audace  des  saints  et  de  la  tranquillité  des  anges. 
Je  sentis  que  je  n'étais  qu'un  homme,  et  profondément  humilié  de 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  329 

ma  défaite,  je  repoussai  durement  l'infortunée  en  sauvant  mon  re- 
pos, mais  en  exaspérant  son  âme.  Mon  repos,  ai-je  dit.  Hélas!  il 
était  perdu  sans  retour!  J'avais  aimé  Blanche  et  je  ne  l'avais  pas 
désirée;  je  ne  l'aimais  plus,  et  elle  portait  le  délire  dans  mes  sens! 
Je  refusai  obstinément  de  la  revoir,  et  pour  échapper  à  ses  in- 
stances, à  ses  sommations,  j'obtins  dispense  de  confesser  à  l'avenir 
aucune  femme. 

Six  mois  se  passèrent  pour  moi  dans  des  austérités  et  dans  des 
combats  terribles.  Je  ne  la  voyais  plus.  Elle  m'écrivait  :  je  n'ai  lu 
de  son  vivant  que  la  première  lettre  ;  les  autres,  j'en  ai  pris  con- 
naissance après  sa  mort  seulement,  mais  je  les  ai  gardées  toutes. 
Elles  sont  là,  dans  ce  bureau.  Je  sentais  que  je  serais  peut-être  ac- 
cusé: je  ne  pouvais  me  dessaisir  des  preuves  flagrantes  de  mon  in- 
nocence,... mon  innocence  de  fait  y  je  dois  ajouter  ce  mot,  ne  voulant 
rien  vous  cacher.  Mon  âme  était  coupable,  si  c'est  être  coupable 
que  d'être  aux  prises  avec  une  effroyable  tentation  à  laquelle  on  ne 
cède  point  par  le  fait. 

Dn  jour,  le  colonel  La  Quintinie  entra  chez  moi  :  —  Monsieur, 
me  dit-il,  je  ne  vous  aime  point,  car  vos  lettres  ont  failli  empêcher 
mon  mariage;  mais  je  vous  crois  sincère.  Ma  femme  est  fort  ma- 
lade-, elle  est  dans  un  état  d'exaltation  religieuse  qui  fait  craindre 
pour  sa  raison.  Elle  demande  un  prêtre  et  renvoie  tous  ceux  qui  se 
présentent.  Enfin  elle  s'obstine  à  vous  voir,  et  son  médecin  croit 
qu'il  faut  tenter  de  lui  donner  cette  satisfaction.  Je  viens  vous  cher- 
cher, et  je  compte  sur  votre  raison,  sur  votre  prudence,  sur  votre 
charité  enfin  pour  calmer  ce  pauvre  esprit  qui  s'égare.  M'"*  La  Quin- 
tinie est  une  sainte;  elle  n'a  rien  à  se  reprocher,  et  elle  se  croit 
damnée!  Dites-lui  donc  ce  que  vous  avez  mission  de  lui  dire  pour 
la  sauver  de  ces  épouvantes. 

Je  ne  pouvais  refuser  sans  donner  de  graves  soupçons  sur  mon 
caractère,  et  d'ailleurs  mon  devoir  était  de  marcher.  Je  suivis  le 
colonel.  Je  trouvai  Blanche  debout,  changée  à  faire  frémir,  et  en 
proie  à  une  crise  des  plus  douloureuses.  Elle  tenait  dans  ses  bras  et 
couvrait  de  larmes  et  de  baisers  une  petite  créature  de  deux  ou  trois 
mois  qu'elle  avait  voulu  nourrir,  et  que,  par  ordre  du  médecin,  il 
lui  fallait  confier  à  une  nourrice.  Cette  enfant,  c'était  Lucie. 

Dès  que  la  pauvre  femme  me  vit,  elle  s'apaisa,  remit  avec  dou- 
ceur aux  bras  de  la  nourrice  Tenfant,  qui  criait,  instinctivement  ef- 
frayée des  transports  de  sa  mère.  Blanche  renvoya  tout  le  monde, 
et  quand  nous  fûmes  seuls  :  «  Ni  épouse  ni  mère  !  dit-elle  en  fixant 
sur  moi  ses  yeux  sombres,  redevenus  secs;  voili  votre  ouvrage,  à 
vous!  Vous  m'avez  défendu  d'aimer  alors  que  j'^aurais  pu  céder  à 
mon  premier  instinct,  et  me  contenter,  comme  tant  d'autres,  de 


Digitized  by 


Google 


330  REYDE  DES  DEUX  MONDES. 

Tamour  vulgaire  d'un  homme  et  de  ses  embrassemens  grossiers. 
J'aurais  pu  être  heureuse  ainsi,  n'aspirant  pas  à  des  félicités  idéales, 
ne  les  connaissant  pas,  vivant  d'une  grosse  vie  matérielle  employée 
à  mettre  des  enfans  au  monde,  à  les  allaiter  et  à  m' oublier  moi- 
même  dans  les  devoirs  de  la  famille.  Vous  n'avez  pas  voulu  qu'il  en 
fût  ainsi;  vous  m'avez  montré  im  corps  nu  et  maigre,  un  homme 
d'ivoire  étendu  sur  une  croix  d'ébène,  et  vous  m'avez  dit  :  Voilà  ton 
époux,  ton  amant,  ton  ami.  Ce  n'est  pas  un  homme,  c'est  un  Dieu, 
une  pensée,  un  rêve  !  Tu  vivras  de  ce  rêve  qui  te  plongera  dans  des 
ravissemens  infinis,  et  tu  te  perdras  en  des  jouissances  d'imagina- 
tion auprès  desquelles  les  profanes  réalités  de  la  vie  ordinaire  ne 
sont  qu'abjection  et  souillure.  Vous  aviez  raison.  Tant  que  j'ai  aimé 
répoux  céleste,  j'ai  été  heureuse  et  sainte.  Quand  j'ai  partagé  la 
couche  de  l'autre,  j'ai  été  avilie  et  j'ai  rougi  de  moi...  A  présent  je 
le  hais  et  je  me  méprise.  Pourquoi  m'avez-vous  laissé  contracter 
ce  lien?  Pourquoi,  lorsque  j'avais  peur  de  vous  et  de  moi-môme, 
n'avez-vous  pas  eu  le  courage  de  venir  me  trouver  pour  me  dire  : 
Que  cet  homme  soit  chrétien  ou  non,  je  ne  veux  pas  que  tu  lui  ap- 
partiennes! Tu  es  à  Dieu,  tu  es  à  moi.  Je  suis  ton  Christ,  je  t'aime 
comme  il  t'aime,  tu  vivras  avec  moi  et  avec  lui  parmi  les  anges,  et 
tu  iras  à  Dieu  sans  avoir  été  profanée? — Voilà  ce  qu'il  fallait  faire, 
voilà  ce  qu'il  fallait  me  dire.  J'avais  peur  de  vous  !...  je  ne  sais  pas 
pourquoi  I  Je  me  trompais;  j'étais  aux  prises  avec  l'esprit  du  mal 
qui  voulait  m' arracher  à  Dieu,  et  qui,  parlant  par  la  bouche  de 
mon  mari,  me  disait  :  Toutes  les  dévotes  sont  amoureuses  de  leur 
confesseur  quand  il  est  jeune.  Alors  moi  je  me  disais  :  Suis-je  donc 
amoureuse?  Mais  je  ne  savais  ce  que  c'était  que  d'être  amoureuse  ! 
Vous  aviez  tué  mes  sens  en  me  faisant  rougir  du  premier  trouble  de 
mes  sens.  Je  rêvais  de  vous,  je  vous  voyais  étendu  sur  cette  croix 
à  la  place  du  Christ,  et  dans  mes  songes  je  baisais  vos  blessures,  ou 
j'essuyais  vos  pieds  avec  mes  cheveux,  et  je  ne  me  rebutflds  pas 
quand  vous  me  disiez  :  Femme,  qu'y  a-t-il  de  commun  entre  vous 
et  moi?  —  Était-ce  là  de  l'amour  profane?  Non!...  ou  bien,  si  c'en 
était,  il  fallait  ne  pas  craindre  de  m'avertir,  de  m'éclairer  et  de  me 
remettre  dans  la  voie.  Vous  ne  vous  êtes  pas  soucié  de  moi,  vous 
disiez  m'aimer  si  tendrement,  et  vous  m'avez  abandonnée  !  —  Et  à 
présent  que  vous  savez  mes  troubles  et  mes  douleurs,  vous  me 
chassez  du  confessionnal  en  me  disant  que  vous  ne  voulez  pas  vous 
damner  avec  moi,  et  vous  ne  revenez  que  parce  que  mon  mari  vous 
ramène  !  Non  !  vous  m'avez  menti,  vous  ne  m'avez  jamais  aimée  ! 
Vous  n'aimiez  rien  que  vous-même,  vous  vous  sauveriez  seul,  en 
toute  sécurité  d'orgueil  et  d'égoïsme,  sur  les  ruines  d'un  monde!  Et 
moi  je  suis  perdue,  je  suis  damnée,  vous  l'avez  dit.  Je  n'estime  rien 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE  LA  QUINTINIE.  33i 

sar  la  terre,  je  ne  suis  bonne  à  rien,  je  ne  peux  pas  être  une  mère 
de  famille,  je  ne  peux  plus  devenir  une  sainte.  Votre  cœur  me  re- 
pousse, le  ciel  se  ferme  et  l'enfer  m'appelle.  Laissez-moi  donc,  je 
veux  mourir  en  maudissant  Dieu,  le  Christ,  vous  et  moi-même!  » 

Si  je  vous  rapporte  ces  effroyables  paroles  dont  le  souvenir  me 
glace  encore,  c'est  qu'elles  sont  le  résumé  des  plaintes,  des  blas- 
phèmes et  des  reproches  que  cette  malheureuse  femme  m'a  toujours 
adressés  depuis,  soit  par  lettres,  soit  dans  de  courtes  entrevues  aux- 
quelles je  n'ai  pu  me  soustraire.  C'est  qu'elles  sont,  j'en  suis  cer- 
tain, l'objet  et  le  texte  de  la  confession  que  vous  avez  là  entre  les 
mains.  Jugez  si  le  père,  l'époux  ou  la  fille  de  Blanche  doivent  la 
lirel 

Quant  à  moi,  plié  sous  l'horreur  de  cette  malédiction,  je  m'effor- 
çais en  vain  de  la  conj^ei;  :  l'esprit  de  Blanche,  frappé  de  délire, 
était  complètement  dévié  de  la  ligne  du  vrai,  ligne  subtile  et  déli- 
cate à  suivre,  j'en  conviens,  pour  les  prêtres  sans  idéal  et  pour  les 
femmes  exaltées.  En  même  temps  qu'elle  était  une  folle,  la  pauvre 
Blanche  était  pourtant  une  sainte  aussi.  Elle  ne  rêvait  point  de  cou- 
pables transports,  elle  effleurait  le  bord  des  abîmes  avec  cette  lé- 
gèreté d'appréciation  et  cette  absence  de  logique  qui  caractérisent 
les  femmes.  Elle  ne  voulait  pas  s'apercevoir  du  mal  qu'elle  me  fai- 
sait; elle  comptait  pour  rien  la  contagion  que  je  pouvais  recevoir 
de  sa  démence...  Mais  si  elle  avait  les  périlleux  élans  de  sainte  Thé- 
rèse, il  lui  restait  quelque  chose  des  ignorances  ineffables  de  l'en- 
fance. Le  mariage,  ne  lui  ayant  point  révélé  l'amour,  semblait  parfois 
ne  lui  avoir  rien  appris,  tandis  qu'en  d'autres  momens  la  puissance 
de  ses  aspirations  semblait  avoir  tout  épuisé. 

Je  m'efforçai  de  redresser  son  jugement  :  je  ne  faisais  qu'aggra- 
ver le  mal;  elle  cherchait  dans  chacune  de  mes  paroles  un  sens  dé- 
tourné; elle  m'accablait  d'arguties  de  sentiment  d'une  puérilité  char- 
mante et  d'une  perversité  diabolique,  elle  voulait  m'arracher  le  mot 
d'amour  comme  le  gage  de  son  salut...  Il  fallut  faiblir  comme  fait 
le  médecin  qui  accorde  à  l'obstination  du  malade  le  péril  d'un  der- 
nier essai;  je  prononçai  ce  mot  avec  toutes  les  réser\'es  de  la  plus 
austère  chasteté.  Elle  fut  calmée;  elle  baisa  mes  mains  qu'elle  ar- 
rosa de  larmes;  elle  me  promit  de  croire,  d'espérer,  de  ne  jamais 
plus  retomber  dans  le  blasphème. 

Elle  tint  parole  quelques  jours;  mais  elle  m'avait  arraché  la  pro- 
messe de  revenir,  et  je  ne  voulais  pas  reparaître,  be  mari  m'en\  oya 
chercher  comme  un  sauveur. 

Que  vous  dirai-je,  monsieur?  Ceci  dura  trois  mois  qui  ont  compté 
dans  ma  vie  comme  trois  siècles,  trois  mois  de  tortures  secrètes  et 
de  luttes  cachées  qui  ont  dévasté  mon  cœur  et  creusé  mes  tempes. 


Digitized  by 


Google 


332  RETUE   DES  DEUX   MONDES* - 

Cette  femme,  honnête  et  pure  entre  toutes,  ne  mettait  pourtant  pas 
son  honneur  et  le  mien  en  danger.  Malade  comme  elle  Tétait  d'ail- 
leurs, elle  n'avait  de  pensées  que  pour  la  tombe;  mais  son  attache^ 
ment  pour  moi  s'épanchait  en  effusions  d'une  éloquence  exaltée  et 
d'un  mysticisme  voluptueux  qui  peu  à  peu  me  gagnaient  comme 
une  flamme  de  l'enfer.  Il  semblait  que,  se  croyant  perdue  par  moi, 
elle  voulût  me  perdre  à  son  tour  en  m' inoculant  je  ne  sais  quel  ve- 
nin de  révolte  contre  le  joug  de  mes  devoirs.  Je  ne  la  désirais  certes 
pas  lorsque,  muet  et  pâle  auprès  d'elle,  je  la  voyais  se  débattre 
contre  les  approches  de  la  folie  ou  de  la  mort;  mais  dès  que  je 
l'avais  quittée,  je  la  revoyais  telle  qu'elle  m'était  apparue  à  seize 
ans,  pure  comme  les  anges  et  belle  comme  la  lumière!  Et  alors  je 
l'aimais  avec  une  passion  rétrospective  infâme,  cette  vierge  qui 
n'avait  pas  fait  battre  mon  cœur  au  temps  de  sa  splendeur  réelle. 
Je  me  surprenais  à  regretter  et  à  maudire  cette  vertu  qui  m'avait 
semblé  si  facile,  et  par  momens,  enivré,  égaré,  idiot,  je  suivais  dans 
la  rue  une  jeune  fille  quelconque  qui  me  rappelait  Blanche  adoles- 
cente. Je  la  suivais  jusqu'à  la  première  porte  où  elle  disparaissait, 
et  je  rentrais  chez  moi,  forcé  de  m' avouer  que  la  honte  seule  et  l'ha- 
bit que  je  portais  m'avaient  retenu. 

J'usai  de  tous  les  moyens  que  me  suggéraient  l'expérience  des 
maladies  de  l'âme  et  la  foi  en  Dieu  comme  remède  souverain,  pour 
ramener  M™*  La  Quintinie  à  la  vérité,  pour  la  rattacher  à  son  mari, 
à  son  enfant,  à  ses  devoirs,  à  la  vie.  Je  crus  d'abord  avoir  pris  de 
l'ascendant  sur  elle;  mais  je  vis  bientôt  qu'elle  me  trompait  et  ne 
feignait  de  m'écouter  que  pour  me  ramener  et  me  retenir  à  ses 
côtés.  Elle  se  contenait  quelque  temps,  puis  elle  débordait  en  folies 
étranges.  Je  me  souviens  qu'elle  disait  un  jour  :  «  Votre  culte  du 
Christ  est  une  torture  que  vous  nous  imposez  !  11  est,  ce  Dieu-homme, 
le  type  de  l'inflexible  froideur.  Cloué  sur  sa  croix,  il  ne  regarde 
que  le  ciel.  Sa  mère  pleure  en  vain  à  ses  pieds,  il  ne  l'aperçoit 
même  pas.  Vivant  de  notre  vie,  il  n'a  réellement  vécu  qu'avec  ses 
disciples.  Doux  et  miséricordieux  avec  les  femmes  repentantes,  il 
n'en  a  chéri  aucune,  et  son  platonique  amour  qui  daignait  bercer 
sur  son  cœur  la  blonde  tête  de  saint  Jean  ne  livrait  à  Madeleine 
que  ses  pieds  et  le  bord  de  sa  robe.  Voilà  pourquoi  nous  nous  pre- 
nons pour  lui,  nous  autres  dévotes,  d'une  passion  insensée,  car,  je 
le  vois  bien,  nous  n'aimons  que  ce  qui  nous  dédaigne  et  nous  brise. 
Nos  désirs  exaltés  voudraient  animer  ce  marbre  qui  reste  froid  sous 
nos  caresses ,  et  posséder  cette  âme  qui  nous  lie  sans  se  donner, 
qui  nous  excite  sans  nous  apaiser  jamais.  » 

Vous  voyez,  d'après  ces  égaremens,  combien  le  profane  et  le  sa- 
cré s'étreignaient  chez  Blanche  dans  une  lutte  fallacieuse,  et  com- 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA  QUINTINIE*  33S 

bien,  en  croyant  aimer  le  Sauveur,  elle  le  matérialisait  dans  sa  pen- 
sée éperdue  et  troublée. 

Je  m'épuisais  en  vaines  consolations,  en  vaines  réprimandes.  Un 
jour  je  fus  forcé  de  la  menacer  de  la  colère  de  Dieu,  si  elle  n'abju- 
rait ses  erreurs.  Elle  tomba  dans  une  crise  épouvantable.  Son  mari 
accourut  au  moment  où  elle  m'accusait  de  la  pousser  dans  Tenfer. 
n  ne  comprit  pas,  il  m'accusa  de  fanatiser  sa  femme  au  lieu  de  la 
tranquilliser.  Je  m'éloignai,  content  d'être  chassé;  mais  il  revint 
bientôt  me  demander  pardon,  et  me  prier  de  venir  dire  adieu  à  la 
malade.  Il  l'emmenait  en  Savoie.  On  espérait  que  l'air  natal  et  la 
tendresse  des  parens  la  ranimeraient.  Je  compris  que  c'était  un 
arrêt  de  mort  et  que  je  voyais  Blanche  pour  la  dernière  fois. 

Je  la  trouvai  calme  :  elle  sentait  que  sa  tâche  était  finie.  Elle  prit 
Lucie  dans  son  berceau,  et,  la  mettant  dans  mes  bras  :  —  Je  ne 
vous  demande  plus  qu'une  promesse  pour  mourir  en  paix,  me  dit- 
elle.  Jurez  que  vous  aimerez  cette  enfant  comme  si,  par  le  sang  et 
la  chair,  elle  était  votre  fille  I 

Je  le  jurai. 

—  C'est  qu'elle  est  votre  fille,  ajouta-t-elle  :  quand  elle  a  été 
conçue  dans  mon  sein,  c'est  à  vous  que  je  pensais,  mon  âme  em- 
brassait la  vôtre,  et  l'esprit  qu'elle  a  reçu  de  Dieu,  c'est  une  flamme 
qui  s'est  détachée  de  votre  esprit.  Ne  repoussez  pas  cette  paternité 
intellectuelle,  ne  la  méconnaissez  jamais  I  Quand  il  vous  sera  pos- 
sible de  vous  occuper  de  notre  enfant,  soyez  son  directeur,  son 
guide,  sa  lumière.  Que  votre  invincible  vertu  soit  sa  force,  et  si 
vous  découvrez  en  elle  la  vocation  religieuse,  n'hésitez  pas  et  ne 
laites  pas  avec  elle  conwne  vous  avez  fait  pour  moi.  Préservez-la  du 
mariage,  qui  est  une  honte  et  un  abrutissement.  Oh!  oui,  pour  peu 
qu'eUe  soit  intelligente  et  pieuse,  ne  la  livrez  pas  à  la  domination 
avilissante  que  j'ai  subie.  Donnez-lui  le  courage  de  résister  à  son 
père  et  à  son  grand-père;  cuirassez  le  cœur  de  la  femme,  qui  est 
toujours  un  faible  cœur;  apprenez-lui  à  briser  les  liens  de  la  famille 
et  à  ne  connaître  de  loi  que  celle  du  Christ.  Ne  connaissant  et  n'é- 
coutant aucun  homme,  elle  sera  l'épouse  heureuse  et  fidèle  du  Sau- 
veur, tandis  que  je  n'ai  été  celle  de  personne.  Jurez,  ohl  jurez  par 
votre  éternel  salut  que  vous  ne  faiblirez  pas! 

A  cette  heure  suprême  des  adieux.  Blanche  m'apparut  comme 
une  vraie  sainte.  EUe  avait  franchi  le  cercle  des  tentations  et  des 
orages  en  y  laissant  sa  vie,  mais  elle  emportait  à  Dieu  son  âme 
lavée  et  renouvelée.  Je  crus  du  moins  qu'il  en  était  ainsi.  Ses 
prières  étaient  toutes  chrétiennes  et  orthodoxes.  Je  lui  jurai  de 
veiller  sur  Lucie  et  de  la  vouer  à  Dieu  ou  de  lui  faire  faire  au  moin» 
un  mariage  chrétien,  si  elle  m'accordait  sa  confiance. 


Digitized  by 


Google 


S3&  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Nous  nous  séparâmes  sans  crise.  C'était  au  printemps.  Au  com- 
mencement de  l'automne,  j'appris  sa  mort,  et  je  ne  sus  que  peu 
de  détails.  11  m'a  été  dit  que  les  parens  et  le  mari  lui-même  m'ac- 
cusaient de  leurs  malheurs.  J'ai  bien  reconnu  là  l'aversion  aveugle 
du  vieux  M.  de  Turdy  contre  le  prêtre,  quel  qu'il  fût,  et  la  faiblesse 
irrésolue  de  sa  femme  et  de  son  gendre.  Je  n'ai  pu  savoir  quels 
aveux  téméraires,  quelles  divagations  terribles  avaient  pu  errer  sur 
les  lèvres  de  la  mourante  :  j'étais  atterré,  mais  tranquille.  Si  j'avais 
péché  en  esprit,  le  secret  de  mes  souffrances  était  entre  Dieu  et  moi, 
je  n'avais  rien  à  me  reprocher  devant  les  hommes. 

Navré,  mais  victorieux  de  mon  trouble,  je  m'étais  donné  à  une 
vie  studieuse  et  retirée  dont  j'éprouvais  le  besoin  après  une  telle 
tempête.  Je  fus  longtemps  malade,  et  quand  je  repris  force  et  santé, 
la  société  me  proposa  une  tâche  active  et  militante.  Je  réclamai  la 
plus  obscure  et  celle  qui  me  mettait  le  moins  en  contact  avec  le 
monde.  On  m'avait  cru  ambitieux,  et  je  dois  avouer  qu'on  ne  me 
sut  pas  très  bon  gré  de  ne  l'être  pas.  On  pensa  que  je  manquais  de 
zèle,  et  que  mon  vœu  de  ne  plus  confesser  les  femmes  était  incom- 
patible, sinon  avec  mes  devoirs ,  du  moins  avec  mon  influence.  Je 
fus  oublié  parce  que  je  n'étais  ni  dangereux  ni  nécessaire.  Je  végé- 
tai quinze  ans  dans  l'ombre.  Ces  années  ont  été  les  plus  douces  de 
ma  vie  et  les  plus  fécondes  pour  mon  salut.  Ne  pouvant  vaincre  le 
vieil  homme  de  vive  force- comme  je  m'en  étais  flatté  trop  vite,  je 
l'ai  laissé  doucement  s'éteindre  dans  les  fatigues  de  l'étude.  Je  suis 
devenu  savant  en  théologie,  me  réservant  pour  l'âge  où  je  ne  senti- 
rais plus  les  passions  me  menacer,  et  cet  âge  est  venu  plus  tôt  que 
je  ne  l'espérais.  Je  dois  dire  que  le  souvenir  de  Blanche  m'a  été  sa- 
lutaire. Cette  âme  retournée  au  ciel  ne  m'apportait  plus  que  des 
consolations  et  des  promesses.  Elle  avait  tant  souffert  en  ce  monde 
qu'elle  devait  être  pardonnée,  et  le  mal  qu'elle  m'avait  fait  souf- 
frir par  contre-coup  était  une  rude  et  salutaire  leçon  dont  mon  hu- 
milité avait  fait  son  profit.  Je  pensai  donc  à  elle  peu  à  peu  et  bien- 
tôt tout  à  fait  sans  amertume  et  sans  effroi. 

Et  puis  notre  dernière  entrevue  avait  allumé  dans  mon  cœur  une 
sainte  tendresse  pour  l'enfant  qu'elle  avait  recommandé  à  mes  soins. 
Elle  avait  dit  vrai,  la  pauvre  Blanche  !  Lucie  ét^it  ma  fille  spirituelle. 
Tout  le  monde  autour  d'elle  était  incrédule.  M""  de  Turdy  était 
morte.  Probablement  on  élèverait  l'enfant  dans  l'ignorance  de  Dieu. 
Que  faire  pour  me  rapprocher  d'elle?  Je  ne  le  savais  pas,  mais  je 
me  tenais  dans  l'attente  de  quelque  circonstance  favorable ,  «t  c'est 
surtout  pour  être  libre  d'en  profiter  que  je  restais  sans  emploi  et 
sans  liens. 

Je  pensai  souvent  à  reprendre  mon  nom  véritable  et  à  endosser 


Digitized  by 


Google 


MADEUOISEUB  LA,  QUIiniME.  32fi( 

rbabit  séculier  pour  m'établir  en  Savoie,  où  personne  ne  me  con- 
naissait, sauf  M.  La  Quintinie,  qui,  en  raison  de  son  service,  était 
presque  toujours  absent;  mais  pourrais-je  approcher  de  Lucie,  gar- 
dée par  son  grand-père? 

Je  fis  agir  les  affiliés  de  m(m  ordre,  j'eus  des  renseignemena. 
H"^  de  Turdy,  sœur  du  grand-père  de  Lucie,  était  pieuse.  Elle  de- 
Tait  laisser  à  Tenfant  une  fortune  assez  considérable;  mais  elle  pou- 
vait menacer  de  léguer  ses  biens  à  l'église,  si  sa  petite-nièce  n'était 
pas  élevée  dans  la  religion.  \a  société  pesa  sur  l'esprit  doux  et  non- 
chalant de  cette  vieille  fille.  Ce  ne  fut  pas  sans  peine  qu'on  l'amena 
à  discuter  avec  son  frère.  Son  confesseur  n'était  pas  des  nôtres,  et 
vivait  innocemment  de  la  vie  du  siècle*  Enfin,  après  deux  ou  trois 
ans  de  patiens  efforts  et  d'adroites  influences,  on  mit  la  tante  en  état 
de  se  prononcer  et  de  l'emporter.  Lucie  fut  envoyée  à  Paris  au  cou- 
vent de  ***,  que  j'avais  désigné,  et  dont  je  m'étais  fait  nommer  di*' 
recteur  à  l'insu  de  la  famiUe. 

Lude  avait  déjà  treize  ans  quand  je  la  vis  enfin.  La  figure  et  la 
voix  de  cette  enfant  remuèrent  en  moi  des  fibres  inconnues.  C'était 
Blanche  plus  forte,  plus  enjouée,  parfois  aussi  sérieuse,  mais  jam^s 
mélancoUque;  une  santé  florissante,  une  volonté  douce  et  ferme,  un 
esprit  droit  et  logique,  point  de  rêverie  et  beaucoup  de  réflexion, 
de  la  décision  dans  le  caractère  et  une  bonhomie  sympathique.  Voilà 
ce  que  sa  mère  eût  dû  avoir  pour  être  une  chrétienne  heureuse,  ce 
qui  lui  avait  manqué,  et  ce  que  pourtant  elle  avait  pu  donner  à  sa 
fille  :  mystère  insondable  de  la  nature  humaine  que  vos  physiolo- 
gistes et  vos  psychologues  n'expliqueront  jamais  sans  admettre  l'ac- 
tion d'une  volonté  particulière  et  déterminée  venant  de  Dieu  seul. 
J'avais  tremblé  que  Lucie  ne  ressemblât  à  son  père.  Elle  n'avait 
rien  de  lui,  si  ce  n'est  la  santé  et  un  grand  besoin  de  mouvement 
physique. 

Je  veillai  à  ce  que  ses  instincts  ne  fussent  point  contrariés.  Je 
voulais  la  connaître,  la  voir  éclore  à  la  religion,  qu'elle  ne  connais- 
sait pas,  et  qu'elle  semblait  chercher  sans  angoisse  et  sans  parti- 
pris.  Je  veillai  aussi  au  choix  du  premier  confesseur.  Je  le  voulus 
doux  et  strict,  point  curieux  et  point  ergoteur.  Je  le  voulus  vieux  et 
.chaste,  mort  aux  passions  et  naïf  comme  un  enfant.  Je  ne  lui  adres- 
sais jamais  de  questions,  je  me  bornais  à  quelques  avis  particuliers. 
Il  me  dit  seulement,  un  jour  que  les  enfans  défilaient  dans  le  cloî- 
tre :  o  En  voici  une  qui  ne  donnera  point  de  peine  à  ses  directeurs; 
elle  est  née  sainte.  »  C'était  Lucie  qu'il  me  montrait. 

Lucie  était  née  sainte  en  effet.  Dès  qu'elle  connut  la  religion,  elle 
en  prit  le  côté  le  plus  fort  et  le  plus  calme;  elle  ne  s'attacha  qu'à 
savoir  ce  qui  était  le  bien  et  le  mal,  et  d'un  élan  souverainement 
déterminé,  d'un  mouvement  royal,  si  l'on  peut  dire  ainsi,  elle  chassa 


Digitized  by 


Google 


iiM  REVUE   DES   DEUX   IfONDES. 

cet  inconnu,  ce  tentateur  qui  n'avait  pas  encore  osé  lui  parler.  Dès 
qu'elle  sentit  le  beau,  le  vrai,  le  bien,  elle  résolut  de  s'y  dévouer, 
et  elle  m'annonça  que,  n'importe  dans  quel  état  de  la  vie,  eUe  vi- 
▼rait  pour  la  charité.  C'était  m'interdire  l'initiative  quant  au  choix 
de  l'état.  Je  sentis  que  j'avais  aiïaire  à  une  force  vive,  que  Dieu 
était  en  elle,  et  que  je  ne  devais  point  devancer  son  œuvre.  D'ail- 
leurs j'étais  devenu  calme  et  fort,  moi  aussi.  Je  n'étais  point  per- 
suadé que  le  monde  fût  aussi  dangereux  que  je  l'avais  jugé  dans  ma 
jeunesse.  Je  l'avais  pratiqué  sans  bruit,  il  ne  m'avait  pas  ébranlé. 
Je  ne  m' alarmai  pas  de  l'expérience  que  Lucie  pourrait  faire  à  son 
tour.  Je  la  sentais  mieux  trempée  que  moi.  Elle  n'avait  rien  à  vain- 
cre, par  conséquent  rien  à  craindre. 

Durant  ces  trois  «années  que  Lucie  passa  au  couvent,  je  fus  son 
principal  instituteur,  et  pas  une  seule  fois  elle  ne  fit  appel  à  ma 
direction  pour  un  cas  de  conscience.  Mon  influence  sur  elle  fut  tou- 
jours celle  d'un  ami  et  d'un  père,  jamais  celle  d'un  juge.  Combien 
elle  m'était  chère,  cette  noble  et  sereine  enfant  qui  me  révélait  dans 
le  sens  le  plus  divin  les  joies  de  la  paternité!  Comme  j'étais  fier 
d'elle  devant  Dieu!  comme  je  sentais  la  vaine  fragilité  des  liens  de 
la  chair  et  du  sang,  moi  qui  goûtais  dans  la  plénitude  d'une  ten- 
dresse si  pure  tous  les  attendrissemens  du  cœur  et  même  le  très- 
ssdllement  sacré  des  entrailles  I  J'étais  forcé  de  lui  cacher  le  lien 
mystérieux  qui  m'attachait  à  elle,  et  je  devais  m'interdire  toute  dé- 
monstration d'une  sollicitude  trop  exclusive;  mais  lorsque,  du  fond 
de  la  salle  du  couvent  où  il  m'était  permis  d'aller  me  reposer  de 
mes  leçons ,  je  la  voyais  assise  à  son  pupitre  près  d'une  fenêtre  de 
la  classe,  grave,  attentive  et  belle  comme  la  sagesse,  ou  folâtrant 
dans  le  jardin  avec  l'énergie  de  sa  vaillante  nature,  je  versais  des 
larmes  involontaires,  et  j'étouQais  entre  mes  lèvres  ce  cri  de  mon 
cœur  :  Ma  fille!  ô  ma  fille! 

Quand  elle  eut  seize  ans,  son  grand-père  la  rappela  près  de  lui. 
Ce  fut  pour  moi  un  déchirement  atroce;  mais  Lucie  ne  devait  pas 
s*en  douter  :  elle  ne  s'en  douta  pas. 

Seulement  il  me  fut  irnpossible  d'habiter  Paris  quand  elle  fut 
partie.  Je  ne  pouvais  plus  reprendre  à  rien.  Sans  cesser  d'être  un 
chrétien,  j'étais  devenu,  sous  le  charme  de  cet  amour  de  père,  plus 
homme  qu'il  ne  fallait.  Je  me  rappelai  que  j'étais  prêtre,  ma  tâche 
d'homme  était  accomplie;  j'avais  tenu  le  serment  fait  à  Blanche, 
.j'avais  initié  sa  fille,  et  je  croyais  être  sûr  qu'elle  serait  religieuse, 
ou  qu'elle  épouserait  un  vrai  catholique.  Il  ne  s'agissait  plus  que  de 
veiller  de  loin  sur  elle,  puisqu'il  m'était  interdit  de  veiller  de  près. 
0'ailleurs  il  valait  mieux  peut-être  qu'il  en  fût  ainsi.  En  cessant 
d'être  une  enfant,  Lucie  ne  devait  pas  ressentir  mon  influencé  trop 
directe.  Si  elle  se  vouait  à  Dieu  seul,  elle  était  de  ces  âmes  -qui  ne 


Digitized  by 


Google 


MàDBMOISELLE   LA   QDINTINIE.  337 

doivent  pas  être  trop  dirigées.  Et  puis  elle  était  si  jeune  !  Pour  le 
cloître  comme  pour  le  mariage,  je  n'ai  jamais  admis  qu'on  dût  être 
imneur. 

Je  lui  fis  promettre  de  m'écrire  régulièrement  tous  les  trois  mois, 
et  j'acceptai  un  emploi  en  Italie,  pays  que  mon  origine  et  ma  langue 
maternelle  m'avaient  toujours  fait  regarder  comme  ma  patrie. 

Ce  qui  s'est  passé  là  ne  rentre  pas  dans  le  récit  que  je  vous  dois, 
mais  je  le  résumerai  en  peu  de  mots  pour  vous  expliquer  mon  re- 
tour et  ma  conduite  en  présence  du  mariage  auquel  Lucie  a  donné 
malgré  moi  son  assentiment. 

J'avais  été  heureux,  j'étais  devenu  optimiste.  A  mon  insu,  et 
comme  Tonde  qui  creuse  le  rocher  en  tombant  goutte  à  goutte,  là 
tiédeur  m'avait  entamé,  non  la  tiédeur  quant  aux  vertus  nécessaires 
i  l'homme  et  à  Tamour  divin,  mais  un  relâchement  quant  aux  doc- 
trines. Cet  ennemi  de  la  vraie  foi  que  vos  philosophes  ont  invoqué 
soos  le  nom  de  tolérance^  les  catholiques  de  ce  temps-ci  ont  eu  la 
âdblesse  de  s'en  piquer  à  leur  tour  pour  se  soustraire  aux  reproches 
et  pour  se  défendre  de  l'accusation  de  fanatisme.  Ceci  est  l'œuvre 
du  respect  humain,  autrement  dit  de  la  mauvaise  honte.  C'est  un 
pervertissement  de  la  croyance  et  une  défection  du  dévouement. 
L'esprit  pratique  de  la  société  de  Jésus  a  cru  devoir  tourner  au  profit 
de  sa  propagande  cette  tendance  à  la  mansuétude.  L'intention  était 
belle  et  bonne,  j'en  avais  été  séduit.  J'arrivai  à  Rome,  l'âme  pleine 
de  douceur,  l'esprit  nourri  de  transactions  subtiles  et  tendres  qui 
me  semblaient  des  moyens  généreux  et  sûrs  pour  étouffer  dans  le 
trioinpbe  de  la  charité  chrétienne  universelle  les  dissidences  et  lés 
protestations. 

Je  fus  repris,  je  n'étais  pas  dans  la  voie  tracée  par  les  nécessités 
du  temps.  L'église  menacée  était  forcée  de  se  faire  revendicatrice 
devant  l'usurpation  de  ses  droits  de  souveraineté.  Je  luttai  contre 
des  raisons  tirées  de  nécessités  passagères,  et  qui  me  semblaient 
compromettre  l'esprit  et  l'avenir  de  la  religion.  On  m'imposa  si- 
lence. Je  n'eus  point  de  dépit,  mais  j'eus  beaucoup  de  douleur.  Ma 
foi  fut  même  ébranlée,  et  je  dus  avoir  recours  à  l'ascétisme  pour 
dompter  en  moi!  'esprit  de  révolte.  Un  instant  j'eus  peur  de  penser 
comme  Lamennais! 

C'est  alors  que  je  rencontrai  le  père  Onorio,  qui  me  ramena  à  la 
soumission,  à  l'orthodoxie  et  au  travail  sur  moi-même,  bien  autre- 
ment difficile  et  méritoire  que  la  vaine  science  des  discussions.  Vous 
avez  vu  et  entendu  cet  homme  inspiré  :  vous  savez  maintenant  non 
'ce  que  je  suis,  mais  ce  que  je  voudrais  être. 

Sans  la  dafection  de  Lucie,  j'arrivais  au  bonheur,  le  seul  bonheur 
de  l'homme  en  ce  monde,  la  recherche  absolue  de  la  perfection. 


Digitized  by 


Google 


338  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

J'âvais  depuis  un  an  arrangé  mon  existence  et  disposé  mes  affaires 
pour  une  retraite  définitive,  où  le  père  Onorio  eût  été  mon  maître 
et  mon  guide,  Lucie  mon  élève  et  mon  ouvrage.  J'eusse  versé  dans 
cette  jeune  âme  les  trésors  de  sâdnteté  que  Tapôtre  eût  versés  dans 
la  mienne.  J'étais,  par  l'habitude  d'enseigner  Lucie  et  de  me  servir 
des  formes  de  raisonnement  et  de  langage  qui  nous  étaient  com- 
munes, l'intermédiaire  naturel  entre  la  rude  sainteté  du  vieillard 
et  la  délicate  candeur  de  l'enfant. 

Je  révais  pour  nous  trois  un  paradis  de  renoncement  et  de  dé- 
vouement sur  la  terre.  Je  fondais  ma  chartreuse  dans  ce  beau  pays^ 
et  j'y  attendais  le  jour  où  Lucie,  dégagée  de  ses  devoirs  envers  son 
aïeul,  n'aurait  plus  à  lutter  que  contre  un  père  sans  légitime  in- 
fluence sur  son  esprit.  En  m'établissant  non  loin  d'elle,  je  comptais 
être  à  même  de  soutenir  jusque-là  sa  foi  et  de  raviver  son  zèle. 
Lucie  m'avait  écrit  plusieurs  fois  de  suite  qu'elle  avait  de  plus  en 
plus  l'amour  de  la  retraite,  le  mépris  du  monde,  le  besoin  de  mettre 
d'accord  sa  vie  et  sa  croyance  en  se  consacrant  à  Dieu. 

Elle  ne  paraissait  pourtant  pas  décidée  à  prononcer  des  vœux; 
mais  était-il  nécessaire  qu'elle  s'engageât  par  serment,  qu'elle  cou- 
pât ses  beaux  cheveux  et  qu'elle  se  vêtît  de  serge,  cette  fille  chérie, 
cette  femme  vaillante,  qui  offirait  à  l'aumône  sa  vie,  sa  fortune  et  son 
cœur?  S'il  en  devait  être  ainsi,  je  laissais  dana  ma  pensée  le  soin 
de  la  décision  au  père  Onorio.  Rien  ne  pressait,  car  je  ne  voulais 
pomt  que  Lucie  abandonnât  son  grand -père  au  bord  de  la  tombe. 

Vous  savez  le  reste,  monsieur.  Déjà  une  ou  deux  lettres  de  Lu- 
cie m'avaient  fait  pressentir  une  modification  dangereuse  dans  ses 
idées.  Je  me  hâtais,  mais  non  pas  au  gré  de  mon  impatience.  Une 
fortune  matérielle  m'était  tombée  du  ciel.  Cn  pauvre  parent  de  ma 
mère,  celui  qui  m'avait  adopté,  avait  reçu  pour  moi  un  million,  à  la 
condition  de  ne  jamais  trahir  et  de  ne  jamais  me  révéler  à  moi- 
même  le  secret  de  ma  naissance.  Ce  million,  ce  devait  être  mon 
monastère.  Il  me  fallait  rassembler  les  fonds  épars  dans  plusieurs 
banques.  Quand  j'arrivai  enfin  ici  à  l' improviste,  il  était  trop  tard! 
On  m'avait  aliéné,  on  m'avait  volé  le  cœur  de  ma  fille!... 

Ici  la  voix  de  Moreali  fut  étouffée  par  les  sanglots.  M,  Lemontier 
l'empêcha  de  rien  ajouter.  —  Votre  confession  est  complète,  lui 
dit-il.  Je  sais  à  présent  tout  ce  qui  s'est  passé  en  vous,  et  je  vais 
vous  le  dire  à  mon  point  de  vue,  qui  n'est  pas  le  vôtre.  Je  ne  me 
permettrai  aucun  blâme  personnel,  car  si  vous  m'avez  dit  la  vérité,^ 
et  je  crois  que  vous  me  l'avez  dite... 

—  Lisez  les  lettres  de  Blanche,  lisez-les!  s'écria  Moreali. 

—  Non,  j'aime  mieux  vous  croire  librement. 

—  Mais  moi,  je  ne  veux  pas  de  générosité!  Lisez!... 


Digitized  by 


Google 


HABEKOISELLE  LA   QUINTINIE.  3S0 


RÉSUMÉ. 

H.  Lemcmtier  parcourut  les  lettres  que  Tabbé  lui  montrait,  et, 
les  trouvant  conformes  à  la  sincérité  de  son  récit,  il  les  lui  rendit 
avec  calme,  et  reprit  :  —  Donc  je  vous  sais  honnête,  et  je  crois  à 
l'élévation  de  vos  sentimens  et  de  vos  idées.  Je  n'ai  pas  attendu  jus- 
qa'à  ce  jour  pour  voir  en  vous  l'homme  de  mérite  et  de  conviction 
que  mon  fils  m'avait  dépemt,  et  vers  lequel  ses  sympathies  l'avaient 
entratné  à  première  vue;  mais  à  première  vue  aussi  il  avait  décou- 
vert en  vous  une  plaie  profonde,  et  cette  plaie,  je  l'appellerai  sui- 
cide moral,  violation  des  lois  de  la  nature. 

La  nature  est  sainte,  monsieur,  ses  lois  sont  la  plus  belle  mani- 
festation que  Dieu  nous  ait  donnée  de  son  existence,  de  sa  sagesse 
et  de  sa  bonté.  Le  prêtre  les  méconnaît  forcément.  Le  jour  où  l'é- 
glise a  condamné  ses  lévites  au  célibat,  elle  a  créé  dans  l'humanité 
un  ordre  de  passions  étranges,  maladives,  impossibles  à  satisfaire, 
impossibles  à  tolérer,  souvent  difficiles  à  comprendre  :  appétits  de 
crime,  de  vice  ou  de  folie  qui  ne  sont  que  la  déviation  de  l'instinct 
le  plus  légitime  et  le  plus  nécessaire.  Et  par  une  monstrueuse  in- 
conséquence, en  même  temps  que  les  conciles  décrétaient  la  mort 
physique  et  morale  du  prêtre,  ils  lui  livraient  les  plus  secrètes  inti- 
mités du  cœur  de  la  femme,  ils  maintenaient  la  confession. 

Je  ne  discuterai  pas  contre  vous,  je  sais  que  vous  ne  me  céderez 
rien.  Je  pose  les  deux  réformes  ou  tout  au  moins  une  des  deux  ré- 
formes que  Dieu  commande  depuis  longtemps  à  l'église  inerte  et 
sourde  :  mariage  des  prêtres  ou  abolition  de  la  confession. 

Je  ne 'dis  pas  seulement  qu'il  faut  abolir  la  confession  pour  les 
femmes,  je  dis  qu'il  faut  l'abolir  aussi  pour  les  hommes,  à  moins 
que  le  prêtre  ne  soit  libre  de  se  marier,  auquel  cas  les  catholiques 
des  deux  sexes  seront  libres  de  se  confesser  au  père  de  famille  qui 
connaît  et  apprécie  les  devoirs  de  la  famille,  ou  au  célibataire  obs- 
tiné qui  méconnaît  et  transgresse  les  premiers  devoirs  de  l'huma- 
nité. Je  bornerai  là  ma  critique  de  vos  prétendus  devoirs  envers 
Dieu  et  de  vos  prétendus  droits  sur  les  âmes;  mais  je  suis  forcé  de 
vous  dire  que  nous  n'apprécions  pas  Dieu  de  la  même  manière, 
notre  foi  ne  le  voit  pas  avec  les  mêmes  yeux,  notre  cœur  ne  l'aime 
pas  de  la  même  façon.  C'est  notre  droit  à  chacun,  la  liberté  de  con- 
science m'est  sacrée.  Je  ne  réclame  que  le  droit  égal  pour  chacun 
de  nous  de  proclamer  sa  religion  et  de  la  pratiquer.  Je  sais  que  vous 
prétendez  que  les  philosophes  n'ont  point  de  religion;  moins  avan- 
cés que  les  pères  de  l'église  et  que  les  grands  esprits  de  la  re- 
naissance, vous  damnez  Platon  et  tous  ceux  qui  ont  développé  ses 


Digitized  by 


Google 


3i0  REVUE  IXES  DEOX  MONDES. 

doctrines,  sans  vouloir  reconnaître  que  Jésus  les  reprend  et  les 
complète.  Vous  nous  reprochez  de  ne  point  avoir  d'église  ni  de 
culte,  sans  vous  apercevoir  que  vous  nous  défendez  d'en  avoir  qui 
ne  soient  pas  les  vôtres,  et  que  jusqu'ici  presque  tous  les  gouver- 
nemens  nous  ont  interdit  d'être  autre  chose  en  public  que  catholi- 
ques, protestans  ou  Israélites.  Vous  ne  faites  même  point  grâce  aux 
schismatiques  :  les  grecs  vous  sont  plus  odieux  que  les  musulmans, 
et  le  jour  où  une  centaine  d'adeptes  d'une  religion  nouvelle  se  réu- 
niraient pour  bâtir  ou  dédier  un  temple  en  France,  vous  le  feriei 
fermer  par  l'autorité  civile,  quelle  qu'elle  fût,  car  vous  la  contrain- 
driez à  cette  mesure  de  prudence  en  soulevant  l'émeute  du  fana- 
tisme autour  des  sanctuaires  nouveaux. 

A  quelque  église  que  nous  appartenions,  nous  ne  sommes  donc 
pas  libres  de  la  fonder  et  de  la  manifester,  et  le  reproche  que  vous 
nous  adressez  est  l'équivalent  de  cette  naïveté  d'un  prédicateur 
étranger  qui  disait  :  «  La  preuve  que  le  divorce  choque  les  mœurs, 
c'est  qu'on  n'en  a  pas  vu  un  seul  cas  depuis  qu'il  est  supprimé,  » 

Nous  ne  nous  tenons  donc  pas  pour  convaincus  de  manquer  de 
religion.  Nous  croyons  être  au  contraire  en  grand  travail  de  cœur 
et  d'esprit  pour  poser  les  formules  de  la  nôtre  dans  le  silence  au- 
quel on  nous  condamne,  et  si  nous  ne  pouvons  écrire  et  parler,  nous 
ne  sommes  point  effrayés  de  ce  recueillement  forcé  où  s'élaborent 
la  science  de  Dieu  et  la  vie  de  l'église  future. 

Permettez-moi  donc  de  vous  parler  comme  un  homme  religieux  à 
un  homme  religieux;  je  dirai  plus,  comme  un  prêtre  à  un  autre 
prêtre,  car  je  vous  déclare,  sans  orgueil,  que  j'ai  voué  ma  vie  à  la 
recherche  de  l'idéal  divin,  et  que  j'ai  travaillé  tout  autant  que  vous 
à  me  rendre  digne  de  cette  mission.  C'est  pourquoi  il  vous  faut 
dépouiller  un  instant  l'orgueil  du  prêtre  catholique  et  m'écouter 
comme  un  véritable  chrétien  écoute  son  frère  et  son  égal. 

Je  crois  fermement  que  vous  êtes  dans  l'erreur,  ce  qui  ne  m'em- 
pêche pas  de  respecter  votre  caractère,  votre  personne,  votre  vie, 
vos  biens,  vos  symboles,  vos  temples,  vos  livres,  vos  monastères, 
vos  prédications,  tout  ce  qui  manifeste  votre  croyance  sincère.  Si  la 
même  liberté,  protectrice  du  droit  de  tous,  est  assurée  à  tous,  votre 
erreur  ne  m'offense,  ne  m'inquiète,  ni  ne  m'afflige.  Elle  durera  ce 
que  durent  les  erreurs,  longtemps  peut-être  encore,  mais  pas  asseï 
pour  produire  les  mauvais  fruits  du  passé.  La  marche  libre,  de  l'es- 
prit humain  y  mettra  bon  ordre;  vous  serez  forcés  d'ouvrir  les  yeux 
quand  la  violence  ne  sera  ni  pour  ni  contre  vous. 

Votre  erreur,  je  vous  l'ai  dite  :  vous  croyez  à  un  Dieu  prescrip- 
teur de  la  vie  et  réformateur  de  la  nature,  c'est-à-dire  en  guerre 
avec  son  œuvre,  et  défendant  à  l'homme  d'être  homme.  Pour  don- 
ner plus  de  poids  à  l'inconséquence  de  votre  Dieu,  vous  lui  donnex 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  3 Al 

le  goût  des  éternels  supplices,  vous  en  faites  un  cabire  autrement 
terrible  que  ces  fétiches  barbares  qui  voulaient  boire  du  sang  avec 
leur  gueule  de  bronze.  Ce  ne  serait  rien  pour  un  Dieu  si  avide;  vous 
lui  avez  donné  Tenfer,  d'où  pendant  Téternité  s'exhalera,  pour,  ré- 
jouir sa  justice,  l'odeur  de  la  chair  toujours  brûlée,  toujours  dévo- 
rée et  toujours  palpitante  I  Magnifique  invention  à  laquelle  des  mil- 
lions d'hommes  croient  encore,  et  que  vous  ne  voulez  pas  renier 
malgré  les  douloureuses  protestations  de  quelques-uns  de  vos  plus 
grands  saints! 

Monsieur  l'abbé,  quand  vous  voudrez  que  nous  fassions  un  pas 
vers  votre  église,  commencez  par  nous  faire  voir  un  concile  assemblé 
décrétant  de  mensonge  et  de  blasphème  l'enfer  des  peines  éter- 
nelles, et  vous  aurez  le  droit  de  nous  crier  :  «  Venez  à  nous ,  vous 
tous  qui  voulez  connaître  Dieu...  »  Jusque-là  vous  nous  faites  peur, 
et  nous  nous  demandons  si  vous  êtes  des  chrétiens  et  des  hommes. 
Quant  à  votre  Dieu  impitoyable,  nous  jurons  sur  notre  âme  éter- 
nelle et  sur  notre  Dieu  sublime  que  nous  le  reléguons  dans  les  té- 
nèbres des  premiers  âges  de  l'humanité.  C'est  un  croyant  qui  vous 
parle,  un  croyant  aussi  ardent,  aussi  indigné  que  vous,  aussi  enthou- 
siaste de  son  Dieu  que  vous  l'êtes  du  vôtre,  un  croyant  qui  proclame 
avec  Platon,  avec  Jésus,  avec  Leibnitz ,  avec  les  vrais  chrétiens,  la 
conscience  de  Dieu,  c'est-à-dire  le  Dieu  intellectuellement  acces- 
sible à  l'homme,  que  vous  nous  accusez  tous,  pêle-mêle,  d'avoir 
noyé  dans  les  notions  d'un  faux  panthéisme.  C*est  un  croyant  qui 
proclame  sa  propre  immortalité  et  l'espoir  de  sa  conscience  future, 
c'est-à-dire  la  notion  de  sa  personnalité  dans  les  sphères  du  progrès 
infini;  c'est  enfin  un  croyant  dévoré  d'amour  pour  la  vérité  divine 
et  parfaitement  détaché  d'avance  des  vanités  de  la  terre,  mais  pas- 
sionnément attaché  à  ce  qui  n'est  pas  vanité  terrestre,  à  ses  devoirs 
d'homme,  et  regardant  l'accomplissement  de  ces  dévoilas,  tels  que 
Dieu  les  lui  a  tracés,  comme  le  marchepied  de  son  progrès  dans 
l'échelle  ascendante  des  récompenses. 

Je  sais  qu'on  peut  longuement  discuter  sur  la  limite  des  droits  et 
des  devoirs  de  l'homme,  et  que  l'église,  au  nom  du  Christ,  a  fait 
une  grande  chose  en  traçant  des  règles  de  conduite  ;  mais  elle  a  ou- 
blié que  les  cercles  devaient  être  élargis  de  siècle  en  siècle  avec  les 
horizons  de  la  science,  et  elle  les  a  rétrécis  au  contraire.  Elle  s'y  est 
enfermée  elle-même  jusqu'à  tuer  ses  propres  lévites,  témoin  le  cé- 
libat des  prêtres,  arrêt  de  mort  qui  n'est  pas  d'institution  primitive. 

Pour  ne  parler  ici  que  de  la  nécessité  de  cette  dernière  réforme, 
vous  devez  me  permettre  de  vous  citer  à  vous-même  comme  un 
exemple  saisissant,  exemple  d'autant  plus  précieux  pour  moi  qu'il 
n'est  pas  exceptionnel,  que  vous  êtes  un  honnête  homme  et  un  bon 
prêtre,  que  l'on  pont  sonder  les  replis  de  votre  cœur  sans  effroi  ; 


Digitized  by 


Google 


8i2  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sans  répugnance,  et  sans  risquer  de  blesser  en  vous  le  sentiment 
que  vous  avez  de  votre  propre  dignité... 

L'abbé,  qui  avait  écouté  jusque-là  M.  Lemontier  dans  une  atti- 
tude fiëre  et  morne,  les  regards  fixés  sur  le  plancher,  releva  ses 
yeux  clairs  et  profonds,  et  les  attacha  avec  curiosité  sur  ceux  du 
philosophe. 

M.  Lemontier  continua  : 

Vous  vous  êtes  dépeint  vous-même  avec  beaucoup  de  modestie 
et  de  loyauté;  vous  avez  pensé ,  dans  votre  première  jeunesse,  que 
vous  n'étiez  pas  né  pour  être  prêtre.  Aucun  homme  n'est  né  pour 
cela.  Vous  n'étiez  ni  plus  ni  moins  doué  qu'un  autre  des  vertus  né- 
cessaires au  suicide.  Je  ne  connais  pas  ces  vertus-là.  Dieu,  qui  a  dit 
à  l'homme  tu  vivras^  ne  les  accepte  ni  ne  les  encourage;  lui  deman- 
der d'éteindre  nos  sens,  d'endurcir  notre  ccsur,  de  nous  rendre  haïs- 
sables les  liens  les  plus  sacrés,  c'est  lui  demander  de  renier  et  de 
détruire  son  œuvre,  de  revenir  sur  ses  pas  en  nous  y  faisant  revenir 
nous-mêmes,  en  nous  faisant  rétrograder  vers  les  existences  infé- 
rieures, au-dessous  de  l'animal,  au-dessous  de  la  plante,  peut-être 
au-dessous  du  minéral  I 

Tel  est  l'état  de  sainteté  auquel  aspire  le  père  Onorio;  mais  il  est 
homme  malgré  lui,  et  il  connaît  le  zèle  de  la  colère,  les  ivresses  de 
l'anathème.  Ne  pouvant  être  chrétien,  il  s'est  fait  pythonisse. 

Quant  à  vous,  visant  à  ce  prétendu  état  de  sublimité,  vous  vous 
êtes  embarqué  sur  le  vaisseau-fantôme  qui  erre  éternellement  dans 
les  brumes  et  dans  les  glaces,  sans  pouvoir  aborder  jamais  et  sans 
pouvoir  rentrer  dans  les  cercles  de  la  vie.  Vous  aviez,  dites- vous, 
certaines  vertus  chrétiennes  innées,  certaines  autres  rétives,  et  vous 
avez  cru  devenir  un  chrétien  complet  en  abandonnant  pour  l'état 
ecclésiastique  les  vrais  devoirs  du  christianisme.  Pour  vous  guérir 
de  l'ambition,  vous  vous  êtes  affilié  à  une  société  dont  l'ambition  est 
d'anéantir  le  monde  à  son  profit;  pour  vous  guérir  de  l'orgueil,  vous 
avez  embrassé  un  état  qui  se  proclame  supérieur  à  l'humanité  et 
tient  la  société  lîuque  pour  un  monde  inférieur  et  secondaire;  pour 
vous  guérir  de  la  luxure,  vous  avez  prononcé  des  vœux  qui,  vous 
défendant  de  posséder  légitimement  une  femme,  livraient  toutes  les 
femmes  aux  convoitises  de  votre  imagination. 

Vous  avez  combattu  avec  vaillance  et  vous  avez  triomphé.  Je  ne 
puis  vous  en  faire  un  mérite;  j'admire  pourtant  votre  force,  comme 
j'admire  celle  d'un  équilibriste  audacieux ,  comme  j'admire  Télo- 
quence  délirante  du  père  Onorio,  comme  j'admire  toutes  les  mani- 
festations de  la  puissance  humaine,  même  lorsqu'elle  lutte  contre 
sa  propre  sécurité,  contre  son  propre  développement,  contre  sa 
propre  raison  d'être.  L'homme  est  très  fort,  monsieur,  je  le  sais, 
et  vous  êtes  particulièrement  fort  de  volonté;  tnais  la  plante  qu^ 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  3i3 

l'on  prive  d'air  et  de  lumière  et  qui  pousse  des  rejets  dispropor- 
tionnés jusqu'à  la  surface  d'une  mine  est  bien  forte  aussi;  les  racines 
qui  percent  le  ciment  et  le  granit  ont  aussi  une  puissance  de  vita- 
lité où  l'on  sent  le  souffle  de  Dieu.  Je  ne  m'étonne  donc  pas  outre 
mesure  de  voir  un  homme  d'honneur  tel  que  vous  résister  à  dix  ou 
vingt  ans  de  tortures  pour  rester  fidèle  à  un  serment  qu'il  croit  in- 
délébile et  rester  vierge  sous  les  étreintes  de  ce  que  vous  appelez  le 
démon  de  la  chair. 

Mais,  pour  être  resté  vierge,  vous  croyez  être  resté  pur,  et  cela 
n'est  point.  Certaines  pensées,  que  vous  les  classiez  dans  la  distinc- 
tion très  fictive  des  péchés  volontaires  ou  des  péchés  involontaires, 
souillent  et  flétrissent  l'âme  autant  et  plus  que  les  actes  de  franche 
débauche.  Prenez-y  garde  :  dans  votre  adolescence,  la  femme  vous 
attirait  en  même  temps  qu'elle  vous  faisait  horreur.  Vous  aviez  des 
envies  de  l'étreindre  et  de  la  tuer  ensuite.  Si,  lorsque,  dévoré  d'a- 
mour rétrospectif  pour  Blanche  de  Turdy,  vous  aviez  succombé  à 
la  fascination  de  ces  jeunes  filles  que  vous  suiviez  dans  la  rue  jus- 
qu'à leur  porte,  je  ne  suis  pas  sûr  que  vous  n'eussiez  pas  encore  été 
tenté  de  les  étrangler  avant  de  repasser  le  seuil  de  votre  perdition. 

Et  pourtant  vous  avez  horreur  du  crime,  et  vous  n'avez  rien  d'un 
homme  vicieux  I  Tous  avez  au  contraire  les  plus  nobles  instincts  et 
le  goût  de  la  vertu;  mais  vous  avez  jeté  un  défi  à  la  nature,  et  dans 
sa  réaction  elle  vous  a  mis  tout  près  de  ces  forfaits  dont  on  voit  tant 
d'atroces  exemples,  crimes  que,  selon  moi,  les  lois  civiles  ne  de- 
vraient pas  atteindre,  puisque,  d'accord  avec  les  lois  religieuses, 
elles  refusent  aux  prêtres  le  mariage  civil. 

Vous  répondrez  que  vous  avez  vaincu  pour  votre  compte,  et  qu'il 
n'est  donc  pas  impossible  de  vaincre.  C'est  où  je  vous  attends.  Je 
vais  vous  montrer  les  fruits  amers  et  vénéneux  de  votre  victoire. 

Je  ne  vous  répéterai  pas  ces  terribles  argumentations  de  Blanche, 
si  fidèlement  rapportées  par  vous.  Elle  avait  mille  fois  raison  contre 
vous,  cette  malheureuse  femme I  Vous  l'aviez  prise  enfant,  vous 
l'aviez  enveloppée  d'un  amour  de  prêtre,  amour  d'une  nature  par- 
ticulière, que  vous  déclarez  chaste  et  que  je  déclare  perverse,  puis- 
que cette  chasteté  est  le  résultat  d'un  instinct  perverti.  Cet  amour- 
là,  qui  vous  laissait  calme,  s'insinuait  dans  le  cœur  de  l'enfant 
comme  le  serpent  dont  la  douce  voix  et  les  yeux  caressans  surpri- 
rent Eve  dans  le  paradis.  Vous  étiez  beau,  vous  l'êtes  encore;  vous 
êtes  éloquent,  vous  étiez  séduisant  dans  la  chaire,  à  l'autel,  partout 
où  elle  vous  voyait.  Dans  le  confessionnal,  votre  souffle  mêlé  au 
sien,  après  avoir  fait  passer  le  froid  de  la  mort  sur  son  premier 
amour,  faisait  éclore  peu  à  peu,  à  son  insu  et  au  vôtre,  un  autre 
amour  plus  profond,  plus  tenace,  plus  arâent,  cet  amour  dont  elle 
est  morte,  ne  pouvant  l'assouvir. 


Digitized  by 


Google 


Hh  REVUE   DES   DEUX   KONDES. 

Cet  amour  qu'elle  se  reprochait  était  un  crime  en  effet.  Il  ne  faut 
point  trahir  son  mari,  il  ne  faut  pas  surtout  le  trahir  avec  un  prêtre, 
avec  un  homme  qui  ne  peut  ni  vous  avouer,  ni  vous  protéger,  ni 
vous  relever  d'une  chute  devant  les  autres  hommes.  Il  ne  faut  pas 
rendre  parjure  un  homme  qui  a  fait  serment  de  chasteté,  et  qui,  à 
l'abri  de  ce  serment,  est  amené  par  l'époux,  loyal  ou  stupide,  en 
tout  cas  confiant,  jusque  dans  l'alcôve  conjugale. 

Cet  amour  était  donc  coupable,  et  il  était  anti-humain,  puisqu'il 
tuait  dans  le  cœur  de  Blanche  tout  ce  qui  n'était  pas  lui.  Il  avait 
tué  d'avance  l'amour  conjugal.  Il  avait  tué  le  discernement,  puis- 
que, par  réaction  contre  les  ardeurs  secrètes  de  votre  amour  sans 
solution ,  elle  avait  choisi  l'époux  le  plus  matériel  et  le  moins  fait 
pour  la  charmer.  Il  avait  tué  l'amour  filial  et  l'amour  maternel, 
puisqu'elle  aspirait  à  la  mort  et  se  déclarait  inutile  dans  la  vie.  Tel 
est  le  résultat  inévitable  de  l'amour  du  prêtre,  quand  il  est  contenu 
dans  les  limites  du  devoir  d'abstinence.  Quel  est-il  quand  ce  frein 
lui  échappe ,  quand  il  ne  se  résigne  pas  à  marcher  dans  la  voie  des 
douleurs?...  Vous  le  savez  aussi  bien  que  moi...  Vous  avez  vu  de  près 
ce  monde... 

Vous  avez  pris  la  voie  des  douleurs,  j'admets  que  ce  soit  la  plus 
suivie,  et  que  l'on  y  compte  beaucoup  de  triomptfes  :  eh  bien!  ces 
douleurs  sont  stériles  pour  celui  qui  les  endure,  périlleuses  pour 
celle  qui  les  partage,  funestes  pour  tous  deux,  car  elles  enfantent 
des  pairages  trompeurs  où  la  notion  du  Christ  se  confond  avec  celle 
de  l'homme  aimé,  de  même  que  la  suave  image  de  la  Vierge  prend 
à  toute  heure,  dans  l'imagination  troublée  du  jeune  prêtre,  les 
traits  de  la  femme  qu'il  désire.  Dans  cet  état  maladif  qu'on  appelle 
l'amour  mystique,  la  loyauté  de  l'âme  s'oblitère,  et  le  jugement 
s'égare.  De  môme  que  la  parole  et  le  regard  trahissent  la  volonté 
quand  elle  a  un  double  but,  de  même  la  raison  et  l'instinct  trahis- 
sent la  conscience  quand  elle  est  troublée  par  un  double  idéal.  On 
tombe  alors  dans  les  agonies  de  ce  mal  tout  physique  que  vous  ap- 
pelez la  tentation,  et  dont  vous  ne  pouvez  guérir  qu'en  méprisant, 
en  exorcisant,  en  maudissant  la  vie. 

Eh  bien!  cette  déviation  de  l'instinct  qui  a  tué  la  mère,  et  qui 
vous  a  laissé  de  si  étranges  terreurs  à  vingt  ans  de  distance,  vous 
auriez  encore  consenti  à  ce  qu'elle  tuât  la  fille,  et  si  Lucie  n'eût  se- 
coué votre  influence,  elle  serait  aujourd'hui  immolée  par  vous  aux 
agonies  de  l'amour  mystique  dont  l'éloquence  du  père  Onorio  est, 
littérairement  parlant,  un  échantillon  si  frappant  et  si  curieux.  Le 
drame  entre  Lucie  et  vous  eût  suivi  un  autre  canevas  qu'entre  vous 
et  sa  mère.  Un  nouvel  instinct  forcé  et  trahi,  l'instinct  de  votre 
âge,  le  meilleur  de  l'âme  humaine  quand  il  suit  sa  pente  logique, 
l'amour  paternel  idéalisé  à  votre  guise,  eût  pesé  d'un  poids  terrible 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTimE.  Zhi 

sur  le  cœur  pieux  et  dévoué  de  cette  jeune  fille.  Ce  poids  eût  été 
encore  un  mensonge,  puisque  vous  ne  pouvez  pas  plus  être  pèxe 
que  vous  n'avez  pu  être  époux. 

Moreali  fit  un  mouvement  brusque ,  et  la  douleur  contracta  son 
front. 

—  Noas  sommes  ici  pour  tout  dire,  reprit  M.  Lemontier.  J'écou- 
terai la  défense  de  votre  opinion  tant  qu  il  vous  plaira,  et  sans  plus 
d*aigreur  ou  de  malveillance  que  je  n'en  ai  mis  à  écouter  votre  ré- 
cit. A  présent  ce  récit,  je  le  résume  et  l'analyse  :  c'est  tooa  devoir. 
Vous  avez  commencé  par  protester  contre  tout  lien  du  sang  avec 
Lucie,  et  vous  avez  insisté  pour  que  j'en  visse  la  preuve  écrite.  Et 
puis  cependant,  entraîné  par  l'instinct  non  assouvi  du  cœur  et  des 
entrailles,  vous  avez  crié  :  Ma  fille ^  ô  ma  fille l  un  cri  déchirant, 
monsieur  l'abbé,  et  qui  m'a  serré  la  poitrine,  car  je  plains  vos  dou- 
leurs, et  si  j'en  condamne  la  cause  en  principe,  j'en  respecte  la 
blessure  au  fond  de  votre  être.  Aussi  n'est-ce  pas  sans  souffrir  que 
je  brise,  au  nom  de  Dieu  et  de  la  vérité,  ce  lien  fictif  que  Blanche 
a  voulu  établir  entre  sa  fille  et  vous.  Non,  ce  lien  ne  peut  exister, 
car  il  est  fondé  sur  une  pensée  d'adultère,  et  lorsque,  dans  les  bras 
de  son  mari,  la  femme  a  demandé  à  Dieu  d'animer  de  votre  souffle 
le  fruit  déposé  dans  son  sein,  elle  désobéissait  à  Dieu,  elle  corrom- 
pait sa  vie,  elle  flétrissait  le  véritable  père  de  son  enfant!  Vous- 
même,  vous  avez  tressailli  d'horreur  à  cette  pensée,  j'en  suis  cer- 
tain ,  bien  que  vous  ne  l'ayez  pas  dit  ;  mais  ensuite  la  voix  de  la 
nature  en  révolte  a  parlé  :  vous  avez  béni  l'enfant,  vous  l'avez 
adopté  spmtuellement,  vous  avez  juré  d'être  le  père,  le  maître,  le 
possesseur  de  son  âme.  C'était  un  serment  impie  et  coupable,  mon- 
sieur; c'était,  après  avoir  pris  à  l'époux  la  meilleure  part  de  l'amour 
de  sa  femme,  lui  ravir  en  intention  la  meilleure  part  de  l'amour  de 
sa  fille.  Ah  !  vous  vous  y  entendez,  apôtres  persistans  du  quiétisme  I 
Tous  prélevez  la  fleur  des  âmes,  vous  respirez  le  parfum  du  matin, 
et  vous  nous  laissez  l'enveloppe  épuisée  de  ses  purs  arômes.  Vous 
appelez  cela  le  divin  amour  pour  vous  autres  !  Je  le  comprends,  ce 
qui  en  reste  à  l'époux  et  au  père  n'est  pas  toujours  digne  de  vos  re- 
grets, et  vous  puisez  dans  la  possession  ainsi  partagée  de  la  femme 
des  jouissances  et  des  consolations  qui  aident  merveilleusement 
votre  courage. 

Eh  bien!  je  vous  arrêterai  ici,  monsieur  l'abbé,  car,  pour  sauver 
Lucie,  je  lutterai  contre  vous  de  toutes  les  forces  de  ma  volonté. 
Lucie,  pure  dans  sa  conscience,  nette  dans  sa  raison  et  forte  dans 
sa  liberté  morale,  ne  doit  pas  connaître  ces  faux  amours  qui  sont 
une  bigamie  bénite.  Aujourd'hui  vous  lui  inspireriez  le  faux  amour 
filial;  demain  un  prêtre  plus  jeune  et  moins  fort  que  vous  peut- 
être  tenterait  à  bonnes  intentions  de  lui  inspirer  l'amour  conjugal 


Digitized  by 


Google 


3A6  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

spirituel.  Arrière  ces  mensonges  funestes,  que  déguisent  avec  une 
science  si  profonde  et  des  transactions  si  subtiles  la  poésie  des 
sanctuaires  et  la  langueur  extatique  des  cloîtres  I  J'en  sais  long, 
allez,  sur  ces  drames  obscurs  de  la  pensée  comprimée  et  sur  ces 
mariages  de  la  mort  avec  la  vie  I  N'y  eût-il  pas  de  l'autre  côté  des 
grilles  l'homme  désiré  qui  désire,  quelle  chose  plus  matérialiste 
que  ces  hyménées  où  le  chaste  et  divin  initiateur  des  âmes,  à  qui 
l'idolâtrique  Blanche  prêtait  votre  figure  et  que  les  nonnes  baisent 
avec  leur  bouche  autant  qu'avec  leur  esprit,  devient  un  fétiche  adoré 
dans  d'impures  défaillances? 

Je  dis  impures,  parce  que  tout  ce  qui  trompe  la  nature  en  la  sa- 
tisfaisant quand  même  est  sordide  et  souillé.  Vous  jetterez  en  vain 
les  voiles  dorés  de  la  parole  à  double  sens  sur  ces  orgies  de  l'ima- 
gination :  elles  répugnent  au  chrétien  sincère  autant  qu'au  phOo- 
stophe,  et  si  elles  ne  vous  révoltent  plus,  c'est  que  vous  avez,  par 
la  force  du  vouloir  et  de  l'habitude,  aveuglé  votre  jugement  dans 
l'abîme  du  vague,  c'est  que  vous  vous  êtes  fait  un  code  du  devoir 
où  ce  qui  sort  par  une  porte  rentre  par  l'autre,  c'est  qu'en  plein 
XIX*  siècle,  et  en  dépit  de  facultés  éminentes  que  Dieu  vous  avsdt 
données,  vous  avez  tenu  votre  esprit  dans  un  certain  état  d'enfance 
volontaire  qui  a  ses  racines  tenaces  dans  le  moyen  âge  ;  c'est  enfin 
que,  partagé  entre  ce  ciel  et  cette  terre  qui  ne  font  qu'un  avec  l'in- 
fini, vous  avez  voulu  les  séparer  l'un  de  l'autre  et  vous  séparer  de 
vous-même.  De  ce  divorce,  rien  de  vrai  ne  pouvait  sortir.  Vous 
avez  été  forcé  de  mentir  à  vos  instincts  les  plus  nobles,  de  vous 
faire  prudent,  tortueux,  dissimulé,  de  jouer  des  rôles,  de  peser  sur 
la  conscience  d'un  père,  de  l'irriter  contre  sa  fille,  de  rabaisser  sa 
dignité  en  donnant  à  sa  faiblesse  de  folles  rigueurs,  armes  cruelles 
dont  il  ne  sait  pas  se  servir,  et  qui  se  tournent  contre  son  propre 
sein.  Vous  avez  dû  bâtir  un  édifice  romanesque  et  puéril,  errer 
comme  un  amant  ou  comme'  un  père  de  mélodrame  autour  des 
murs  d'un  vieux  manoir,  déposer  des  fleurs  dans  une  grotte,  écrire 
des  lettres  mystérieuses,  vous  introduire  sous  un  nom  nouveau, 
tendre  des  pièges,  corrompre  par  la  promesse  du  paradis  une  ser- 
vante bornée,  mais  jusque-là  fidèle,  enfin,  pour  couronner  l'œuvre, 
pénétrer  en  secret  dans  une  chambre  de  vierge  où  je  n'eusse  pas 
osé  mettre  le  pied  sans  son  aveu,  moi,  son  véritable  père  spirituel, 
le  père  de  son  fiancé  !  Vous  avez  dû,  pour  vous  soustraire  à  des  dan- 
gers peut-être  imaginaires,  interroger  les  murs  et  les  dépouiller  de 
leur  revêtement,  et  cela  en  cachette,  avec  toutes  les  précautions  et 
les  habiletés  d'une  profession  extra-légale  que  je  ne  veux  pas  qua- 
lifier. Quoi  de  plus  antipathique  à  votre  caractère,  et  combien  vous 
avez  dû  souffrir  I 

Et  tout  cela  pour  tenir  à  une  mère  un  serment  que  Dieu  n'a  point 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA  QUINTINIE.  3&7 

accepté  et  que  votre  conscience  ne  saurait  ratifier!...  NonI  vous 
n'avez  pas  fait  toutes  ces  choses  froidement  et  avec  le  calme  de 
rhomme  qui  se  sent  guidé  par  le  devoir  1  Vous  avez  rougi  et  pâli 
cent  fois  malgré  votre  remarquable  empire  sur  vous-même.  Vous 
avez  cent  fois  dit  à  Dieu  dans  votre  angoisse  :  Vois  mon  intention  I 
N*es-tu  pas  le  maître  inflexible  qui  nous  crie  que  la  fin  justifie  les 
moyens?  Ton  représentant  sur  la  terre,  n'est-ce  pas  moi,  le  prêtre, 
qui  dois  triompher  de  tous  les  obstacles,  et  au  besoin  mentir  aux 
hommes,  enfrdndre  les  lois  civiles  et  humaines  plutôt  que  de  laisser 
une  tache  sur  l'église  en  ma  personne  sacrée  ? 

Hais  Dieu  ne  vous  répondait  pas,  vos  joues  creuses  et  vos  yeux 
brillans  de  fièvre  me  révèlent  assez  les  combats  de  votre  esprit.  Vous 
n'êtes  qu'à  demi  fanatique,  et  cet  homme  du  sentiment,  cet  homme 
véritable  qui  parle  en  vous,  vous  n'avez  encore  pu  réussir  à  l'im- 
moler; il  se  débat  sous  l'étreinte  du  père  Onorio,  il  saigne,  il  râle, 
et  il  ne  succombe  pas.  Vous  invoquez  Dieu  contre  lui.  Dieu  le  for- 
tifie en  vous  et  contre  vous. 

11  faudra  peut-être  lui  céder,  monsieur,  car  il  ne  passera  à  l'état 
de  sainteté,  comme  vous  l'entendez,  qu'en  vous  laissant  privé  de  foi 
OQ  de  raison.  Je  n'ai  point  avec  vous  le  droit  de  conseil ,  il  se  peut 
que  vous  préfériez  la  démence  à  la  lucidité,  l'ombre  à  la  lumière, 
l'étemelle  nuit  des  dogmes  de  l'enfer  et  du  célibat  à  l'étemelle  vie 
du  ciel  et  de  l'amour  légitime.  Vous  avez  passé  l'âge  des  passions, 
dites^vousl...  Non  car  vous  entrez  dans  celui  des  vengeances  et  des. 
persécutions.  Prenez-y  garde  I  Quel  que  soit  cependant  votre  sort 
parmi  nous,  vous  verrez  clair  un  jour  au-delà  de  la  tombe,  et  conune 
je  ne  crois  pas  plus  aux  châtimens  sans  fin  qu'aux  épreuves  sans 
fruit,  je  vous  annonce  que  nous  nous  retrouverons  quelque  part  où 
nous  nous  entendrons  mieux  et  où  nous  nous  aimerons  au  lieu  de 
nous  combattre;  mais  pas  plus  que  vous  je  ne  crois  à  l'impjonité  du 
mal  et  à  l'efficacité  de  l'erreur.  Je  crois  donc  que  vous  expierez  l'en- 
durcissement volontaire  de  votre  cœur  par  de  grands  déchiremens 
de  cœur  dans  quelque  autre  existence.  Il  ne  tiendrait  pourtant  qu'à 
TOUS  de  rentrer  dans  la  voie  directe  de  votre  bonheur  progressif, 
car  je  suis  certain  qu'on  peut  tout  racheter  dès  cette  vie.  L'âme  hu- 
maine est  douée  de  magnifiques  puissances  de  repentb:  et  de  réha- 
bilitation. Ceci  n'est  pas  contraire  à  vos  dogmes,  et  votre  mot  de 
contrition  dit  beaucoup. 

Le  pur  christianisme  et  beaucoup  de  prescriptions  salutahres  dues 
»u  caàiolicisme  vous  ouvrent  le  champ  de  la  vraie  sainteté.  Le  jour 
où  vous  saurez  dég^;er  une  grande  somme  d'erreurs  de  beaucoup 
de  décisions  éternellement  vraies,  vous  ferez  le  bien  sans  effort, 
vous  connaîtrez  la  chasteté  sans  combat,  l'humilité  sans  protesta- 
tion mtérifiure,  la  charité  sans  restriction  dogmatique,  Tamitié  sans 


Digitized  by 


Google 


3&8  RETUE   DES   DEUX   MONDES  ^ 

détour,  la  foi  sans  défaillance,  et  l'espoir  sans  bornes.  C'est  là  l'état 
de  perfection  auquel  tout  homme  de  cœur  peut  aspirer,  n'eût-il 
pas  encore  été  franchement  homme  de  bien,  et  pour  l'atteindre,  ce 
cercle  du  vrai  où  aucun  mal  ne  tente  plus  l'homme  éclairé  et  con- 
vaincu, il  n'est  pas  besoin  de  mortification ,  de  cilice,  de  jeûnes  et 
de  luttes  avec  Satan.  Non!  le  chemin  est  plus  simple,  plus  court  et 
plus  droit;  ce  chemin  s'appelle  l'examen  sans  entraves  et  la  religion 
sans  mystères. 

Les  yeux  de  Moreali  s'étaient  de  nouveau  fixés  sur  le  parquet.  11 
ne  répondit  rien.  Il  se  leva ,  ouvrit  les  fenêtres ,  regarda  les  étoiles 
et  aspira  l'air  de  la  nuit.  11  resta  longtemps  comme  s'il  priait;  puis 
il  revint  vers  M.  Lemontier,  qui  lui  demanda  s'il  persistait  à  vouloir 
prendre  connaissance  du  dernier  écrit  de  M"**  La  Quintinie. 

—  Vous  l'avez  jugé  nécessaire,  répondit  l'abbé,  et  je  ne  crois  pas 
pouvoir  non  plus  m'en  dispenser.  Cet  écrit  est  un  vœu  relatif  à  sa 
fille  peut-être  I  Si  nous  le  dérobons  à  la  connaissance  du  général, 
n'est-ce  pas  à  nous  de  tâcher  de  l'accomplir? 

—  Vous  pensez  donc  que  c'est  une  volonté  lucide? 

—  Si  j'en  étais  certain,  je  remettrais  la  lettre  à  son  adresse;  maûs 
je  crains  un  acte  de  folie,  une  confession  exaltée  où  je  serais  com- 
promis. Je  ne  mérite  pas  cette  honte,  et  je  ne  dois  pas  laisser  porter 
ce  trouble  dans  une  famille. 

M.  Lemontier  lui  montra  de  nouveau  l'enveloppe  qui  concernait 
le  jour  de  la  première  communion  de  Lucie.  —  Voici,  dit-il,  des 
prévisions  réfléchies  et  qui  ne  sentent  point  l'égarement.  11  en  est 
temps  encore,  monsieur  l'abbé.  Croyez-vous  qu'il  faille  absolument 
aller  plus  loin? 

—  Il  le  faut,  monsieur,  ceci  concerne  Lucie,  cela  appartient  à 
Lucie,  elle  vous  autorise,  et  vous  sentez  qu'au-dessus  du  secret 
d'une  lettre,  au-dessus  môme  de  la  volonté  d'une. mourante,  il  y  a 
le  repos  d'un  père  et  la  foi  d'un  chrétien. 

—  Lisez  donc,  si  vous  l'osez,  et  lisez  seul!  dit  Lemontier  en  lui 
remettant  la  lettre.  Briser  ce  cachet  me  répugne,  et  je  ne  m'y  résou- 
drai jamais.  Vous  avez  été  le  confesseur,  votre  croyance  vous  délie 
des  lois  de  l'honneur  social  :  ma  conscience,  à  moi,  ne  peut  s'arroger 
un  pareil  droit,  puisqu'elle  s'effraie  de  vous  le  voir  prendre;  mais,  s'il 
y  a  ici  un  grand  désespoir  ou  une  grande  rougeur  à  épargner  à  une 
famille,  vous  seul,  qui  fûtes  la  cause  du  mal,  pouvez  tout  oser  dans 
une  circonstance  si  délicate  I 

L'abbé  saisit  la  lettre,  fit  sauter  le  cachet,  froissa  et  jeta  l'enve- 
loppe avec  l'énergie  d'un  homme  qui  brûle  ses  vaisseaux.  M.  Le- 
montier frémit  de  voir  cette  absence  de  scrupule  et  d'hésitation.  Il 
n'avait  pu  se  résoudre  à  nier  en  lui-même  la  loyauté  de  l'homme, 
et  maintenant  le  prêtre,  soulagé  de  ses  anxiétés  et  maître  de  la  si- 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  3A0 

tuation,  reparaissait  toujours  debout  et  omnipotent  entre  la  femme 
et  le  mari,  même  au-delà  de  la  mort. 

Mais  son  triomphe  dura  peu,  il  pâlit,  trembla  et  se  rassit  comme 
brisé;  puis  il  dit,  en  tendant  la  lettre  à  M.  Lemontier  :  —  J*ai  eu 
tort  de  craindre.  Pauvre  femme!  il  n'y  avait  pas  là  de  secret.  Lisez I 

La  lettre  était  courte,  d'une  écriture  pénible  et  d'un  style  haché  : 

«  Un  moment  de  répit  à  mes  alroces  crises. . .  Je  veux  dire. ..  Pour- 
rai-je?  J'ai  ma  raison I  Je  crois  au  Dieu  bon,  juste!...  Notre  fille!... 
qu'elle  me  pardonne  de  l'abandonner...  Chère  petite  Lucie!...  Éle- 
vez-la chrétiennement,  rien  de  plus!  Pas  d'exagérations,  pas  de 
couvent,...  peu  de  prêtres,  la  liberté  d'aimer...  sans  conditions  re- 
ligieuses! Adieu!  Aimez-la  bien,...  ne  m'oubliez...  J'ai  mal  aimé... 
Bien  coupable,  coupable  seule!...  Pardon,  mon  mari...  Ta  pauvre 
Blanche.  » 

L'abbé  pleurait.  —  Vous  le  voyez,  monsieur,  lui  dit  M.  Lemon- 
tier, au  moment  de  la  mort  on  revient  à  la  raison  et  à  la  nature  ! 
Ceci  est  une  abjuration  du  fanatisme.  Et  à  présent  qu'allez-vous 
faire?  Cette  arme  que  j'avais  contre  vos  oppositions  et  dont  je  ne 
connaissais  pas  le  prix,  vous  allez  la  détruire  sans  vous  engager  à 
rien  vis-à-vis  de  moi?  Est-ce  là  ce  que  vous  avez  résolu? 

—  Monsieur  Lemontier,  répondit  Moreali,  si  vous  n'aviez  que 
cette  arme  contre  moi,  elle  serait  nulle.  La  religion  fervente,  à  la- 
quelle il  n'est  pas  difficile  d'amener  le  général,  lui  défendrait  d'é- 
couter ce  vœu  de  tolérance  et  de  liberté  adressé  à  lui  par  sa  femme 
à  l'égard  de  sa  fille;  mais  je  suis  lié  envers  vous  par  ma  conscience 
d'homme,  et,  fallût-il  lutter  contre  les  scrupules  de  ma  conscience 
religieuse  et  sacerdotale, ...  il  faut  pourtant  écouter  le  cœur  quelque- 
fois, je  le  sens  bien  !  Vous  m'avez  dit  là-dessus  de  bonnes  choses 
que  je  n'oublierai  pas.  Vous  n'avez  pas  ébranlé  mon  dogme,  mais 
vous  m'avez  ouvert  un  monde  de  réflexions  que  je  pèserai  pour  les 
lûre concorder  avec  ma  foi;  je  crois  cela  possible.  Rien  de  ce  qui 
est  bon  ne  peut  être  inconciliable  avec  la  religion  du  Christ. 

—  Est-ce  là  tout?  Vous  me  donnez  l'espérance  d'avoir  un  peu 
modifié  vos  résolutions;  mais,  si  le  père  Onorio  vous  travaille,  vous 
nierez  ce  que  vous  venez  de  m'accorder,  votre  conscience  se  retour- 
nera sur  l'autre  oreille,  et,  certain  que  je  suis  incapable  de  trahir 
vos  secrets,  vous  reprendrez  la  lutte  où  nous  l'avions  laissée? 

—  Non  !  s'écria  l'abbé,  offensé  malgré  lui  de  ce  doute,  vous  me 
méprisez  trop!...  Ah!  que  de  préventions  contre  le  pauvre  prêtre! 

— Otez-les-moi,  prononcez-vous,  soyez  homme,  soyez  un  membre 
de  la  société  universelle,  ne  fût-ce  qu'un  instant  dans  votre  vie!... 

—  Eh  bien!  dit  l'abbé,  je  pars,  je  vais  chercher.le  consentement 
du  général,  et  je  vous  l'apporte;  serez-vous  content? 

—  Donnez-moi  votre  parole  que  vous  agirez  ainsi? 


Digitized  by 


Google 


360  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Gardez  la  lettre  1 

—  Que  ferais-je  d'une  lettre  trouvée  par  moi,  ouverte  par  vous^ 
et  qui  est  une  épée  rompue  dans  mes  mains? 

—  Vous  aimez  mieux  ma  parole  qu'un  gage,  fût-il  sérieux? 

—  Oui,  monsieur  Fabbé,  et  je  la  réclame. 

—  Je  vous  la  donne  au  nom  du  Christ,  dit  Moreali  en  étendant 
la  main,  et  prouvez--moi  maintenant  que  vous  y  croyez. 

—  En  vous  donnant  la  mienne  de  ne  rien  trahir? 

—  Non!  elle  m'est  inutile.  J'ai  foi  en  vous.  Embrassez-moi,  voilà 
tout  ce  que  je  vous  demande,  et  je  vous  le  demande  aussi  au  nom 
du  Christ  t 

Le  philosophe  et  le  prêtre  s'embrassèrent. 

—  A  présent,  reprit  celui-ci  fort  ému,  conduisez-moi  au  chemin 
de  fer,  ou  venez  avec  moi  à  la  résidence  du  général;  vous  verrez  que 
ma  conscience  n'a  pas  d'envers. 

—  Vous  accompagner  serait  encore  une  suspicion.  Je  n'en  ai  plus, 
nous  nous  sommes  embrassés.  D'ailleurs  je  me  suis  juré  de  ne  pas 
quitter  Lucie  avant  de  l'avoir  remise  sous  la  protection  de  mon  fils. 

—  Que  craignez-vous  donc  en  votre  absence? 

—  Rien  et  tout.  Un  caprice  du  général,  un  retour  qui  se  croise- 
rait avec  notre  départ,  je  ne  sais  quelle  folie  du  père  Onorio...  Je 
reste,  et  vous,...  partez I 

CONCLUSION. 

Quand  M.  Lemontier  eut  conduit  l'abbé  à  la  gare,  il  alla  rejoindre 
Lucie,  qui  le  présenta  à  sa  tante,  et  la  bonne  personne  se  réjouît 
quand  on  lui  dit  à  l'oreille  que  l'abbé  n'était  plus  hostile  aux  pro- 
jets qu'elle  avait  favorisés  dans  le  principe.  M"®  de  Turdy  avait  été 
bien  ballottée  dans  ces  derniers  temps;  elle  avait  flotté  de  Lucie 
à  l'abbé,  et  de  son  frère  au  général,  sans  trouver  en  elle-même 
une  solution,  et  disant  à  tout  le  monde  :  —  Ah  I  voilà  qui  est  bien 
contrariant  en  vérité!  —  C'était  sa  formule  de  soumission  à  tous  les 
avis  et  son  cri  de  détresse.  Elle  fit  un  aimable  accueil  au  père 
d'Emile,  et  le  présenta  à  tout  son  vieux  monde,  qui  le  regarda  avec 
effroi  d'abord,  puis  avec  curiosité,  enfin  avec  sympathie,  quand  il 
eut  causé  un  peu  avec  chacun  ;  on  lui  trouva  d'excellentes  manières, 
le  langage  élégant  et  modeste,  et  un  ton  de  la  meilleure  compa- 
gnie. Bien  des  gens  n'en  demandent  pas  davantage  pour  se  rendre. 

Le  lendemain,  à  Turdy^  M.  Lemontier  donna  à  Lucie  la  somme 
limitée  des  explications  qu'il  lui  était  possible  de  donner.  Il  sut  très 
habilement  lui  prouver  le  danger  des  influences  mystiques,  sans 
compromettre  ni  la  mémoire  de  M"*  La  Quintinie,  ni  la  moralité  des 
intentions  de  l'abbé  ;  mais  il  ne  cacha  pas  à  Lucie  le  serment  que. 


Digitized  by 


Google 


HADEM0I6ELLE   LA  QUINTINIE.  351 

dans  un  moment  d'exaltation,  sa  mère  avait  arraché  à  Moreali,  non 
plus  que  le  désistement  qu'elle  avait  fait  ensuite  de  son  fanatisme 
dans  une  heure  de  calme  et  de  raison.  Sans  lui  dire  à  qui  la  der- 
nière lettre  de  Blanche  était  adressée,  il  lui  en  répéta  les  termes 
qui  avaient  rapport  à  elle,  et  Lucie  pleura  en  apprenant  enfm  que 
sa  mère  l'avait  bénie  et  regrettée. 

Conformément  à  l'avis  de  son  père,  Emile  était  à  ^**,  où  com- 
mandait le  général.  Le  surlendemain  des  événemens  qui  précèdent, 
il  éprouva  une  grande  surprise  en  voyant  entrer  dès  le  matin  Mo- 
reali  dans  sa  chambre.  L'abbé  l'embrassa  avec  effusion  et  lui  dit  de 
«'habiller  vite.  Us  se  rendirent  ensemble  chez  le  général,  qui  parut 
très  ému,  mais  non  surpris.  Il  avait  déjà  vu  l'abbé.  Émilè  ne  savait 
lien  de  ce  qui  s'était  passé  entre  son  père  et  Moreali.  Il  était  très 
ému  lui-même.  Moreali  gardait  le  silence.  —  Allons,  allons  I  dit 
enfin  le  général  à  celui-ci,  j'ai  donc  été  trop  rigide,  selon  vous?  J'ai 
cru  bien  faire  I...  Vous  savez,  nous  autres  soldats,  nous  croyons  à 
l'autorité,  nous  aimons  l'obéissance  passive...  Mais  j'aime  ma  fille, 
vous  n'en  doutez  pas,  j'espère  I...  Et  puis  je  suis  homme  à  écouter 
un  bon  conseil...  Puisque  c'est  vous  qui  faites  appel  à  ma  complai- 
sancey...  allons,  sac-^-laine  1  je  cède.  11  tendit  la  main  à  ÉmÙe  en 
lui  disant  :  Vous  êtes  ici  depuis  deux  jours,  et  vous  ne  veniez  pas 
me  voir!  vous  attendiez  mes  ordres?  C'est  bien.  Je  vous  ordonne  de 
déjeuner  avec  moi.  Passez  dans  mon  salon,  j'achève  en  deux  temps 
de  m'habiller. 

Emile  n'était  pas  absolument  tranquille.  Il  voyait  un  faible  et 
mystérieux  sourire  errer  sur  les  lèvres  de  Moreali.  En  même  temps 
il  remarquait  une  très  grande  altération  sur  son  visage  flétri  et  fa- 
tigué. II  avait  tort  de  se  méfier.  Moreali  souriait  comme  malgré  lui 
de  l'empressement  du  général  à  se  rendre;  mais  il  n'avouait  pas  ce 
sentiment  d'ironie  :  c'eût  été  reconnaître  l'ascendant  qu'il  avait  eu 
sur  lui.  Il  parla  à  Emile  de  son  père  avec  beaucoup  d'affection,  lui 
apprit  avec  réserve  que  M.  Lemontier  avait  levé  tous  ses  scrupules, 
et  quand  le  général  vmt  les  rejoindre,  sanglé  dans  son  uniforme, 
Moreali  s'éclipsa  et  ne  reparut  plus.  M.  La  Quintinie  alors  ouvrit  les 
bras  à  ÉmÙe  en  lui  disant  :  Voyons,  enfant  du  diable t  vous  l'em- 
portez! Soyez  un  bon  diable.  Embrassez-moi,  aimez-moi  un  peu, 
ne  me  prenez  pas  pour  une  ganache  quand  je  vous  ferai  la  morale, 
et  rendez  ma  fille  heureuse. 

Emile  l'embrassa  avec  effusion,  car  il  sentit  en  lui,  sinon  la  force, 
du  moins  le  besoin  et  l'instinct  de  la  bonté.  Il  lui  demanda  s'il  ne 
viendrait  pas  apporter  son  pardon  et  son  consentement  à  Lucie.  Le 
général  répondit  que  c'était  impossible,  mais  qu'il  ne  tarderait  pas, 
et,  peu  à  peu  entraîné  par  une  réaction  de  condescendance  extraor- 
dinaire, il  lui  permit  d'aller  à  Turdy  et  d'y  retourner  passer  chaque 


Digitized  by 


Google 


362  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mois  deux  ou  trois  jours  jusqu'à  Texpiration  du  terme  fixé,  disail^il, 
par  Lucie. 
Emile  écrivait  le  jour  môme  à  son  père  : 

«  J'ignore  si  c'est  bien  Lucie  qui  a  proposé  ce  délai;  mais  fût-il 
plus  long,  fût-il  de  plusieurs  années,  je  m'y  soumettrais,  si  le  con- 
seil venait  de  toi.  Dieu  merci,  tu  n'es  pas  si  exigeant! 

a  Le  général  m'a  fait  déjeuner  avec  lui  et  m'a  fait  promettre  de 
revenir  passer  la  soirée.  Il  veut  me  présenter  à  son  entourage  offi- 
ciel, non  comme  son  futur  gendre,  mais  comme  un  jeune  homme 
qui  l'intéresse  et  dont  il  fait  cas.  —  Ça  servira  pour  plus  tard,  a-t-il 
dit.  Quand  j'aurai  à  déclarer  mon  alliance  avec  la  philosophie,  on 
sera  moins  étonné.  Promettez-moi  d'être  aimable  ce  soir.  Tachez  de 
plaire  à  tout  le  monde!  —  Et,  prenant  le  ton  enjoué  et  dégagé  : 
—  Vous  verrez  bien  là  quelques  têtes  à  perruque!  ne  blessez  pas 
leurs  principes.  C'est  inutile. 

«  Comme  le  rôle  d'un  homme  de  mon  âge  est  la  modestie  et  la 
réserve,  je  n'ai  pas  eu  de  peine  à  m'engager.  Je  suis  rentré  chez 
moi,  d'où  je  t'écris  à  la  hâte.  Je  partirai  à  minuit  en  sortant  de  chez 
le  général,  et  demain,  dans  la  soirée,  .je  serai  dans  tes  bras  et  aux 
pieds  de  Lucie. 

((  Je  ne  devrais  pas  être  surpris  de  mon  bonheur;  tu  m'as  laissé 
ignorer  les  détails  de  la  lutte,  tu  m'as  toujours  crié  :  «  Courage  et 
confiance!  »  Que  pouvais-je  craindre,  de  quoi  pouvais-je  douter,  du 
moment  que  tu  travaillais  pour  moi?  Et  pourtant  je  crois  rêver,  et 
je  suis  si  ému  que  je  ne  peux  te  rien  dire,  sinon  que  j'adore  Lucie 
et  toi,  toi  et 'Lucie.  Et  le  bon  grand-père!  comme  j'aurai  soin  de 
lui,  comme  je  le  chérirai!  Dis  à  Lucie  que  je  l'aiderai  à  le  faire  vivre 
jusqu'à  cent  ans!  Mais  tu  ne  nous  quitteras  pas,  mon  père!  Ahl  je 
n'ai  pas  mérité  tant  de  bonheur,  et  pourtant  j'aspire  à  l'infini  du 
bonheur  en  ce  monde,  tu  le  vois!  —  A  demain!  à  demain! 

((  Embrasse  pour  moi  mon  cher  Henri.  Voilà  un  garçon  dont  je 
me  moquerai  bien  quand  il  voudra  se  poser  en  égoïste!  » 

Quand  Emile  fut  arrivé  à  Turdy,  Lucie  et  M.  Lemontier  accep- 
tèrent le  délai  de  trois  mois  fixé  par  Moreali,  —  peut-être  dans  l'es- 
poir d'un  retour  de  Lucie  à  ses  opinions,  —  et  on  laissa  croire  à 
Emile,  pour  lui  faire  prendre  patience,  que  cette  décision  venait  de 
son  père.  11  passa  quelques  jours  dans  l'ivresse  du  plus  pur  bonheur 
et  consentit  à  retourner  seul  à  Chêneville.  11  ne  s'effraya  pas  de 
cette  retraite,  qui  lui  permettait  de  se  recueillir  et  de  savoui-er  reli- 
gieusement la  pensée  de  ses  joies  et  de  ses  devoirs.  11  fut  même 
reconnaissant  envers  son  père,  qui  voulait  rester  près  de  Lucie.  Le 
général  ne  s'y  opposait  plus;  Moreali  n'eût  osé  s'y  opposer. 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  353 

En  s'installant  à  Turdy  jusqu'au  mariage,  M.  Lemontier  voulait 
étudier  la  situation  morale  de  Lucie.  Outre  qu^il  croyait  devoir 
veiller  toujours  sur  les  retours  possibles  du  fanatisme  de  son  ex-di- 
recteur, il  se  regardait  comme  obligé  d'amener  Lucie  à  une  entière 
confiance  dans  les  principes  de  son  fils.  Lucie  avait  fait  noblement 
le  sacrifice  de  tout  acte  contraire  à  ces  principes;  M.  Lemontier  ne 
voulait  pas  la  prendre  au  mot  trop  vite.  Il  souhaitait  de  la  voir 
convaincue  qu'elle  restait  chrétienne  tout  en  posant  une  limite  à 
l'influence  du  prêtre  dans  sa  vie  et  en  subordonnant  cette  influence 
à  celle  de  son  époux.  Pour  le  fond  du  dogme,  Lucie  était  toute  con- 
vertie, on  l'a  vu.  Elle  avait  toujours  nié  Tenfer  et  haï  la  persécution 
religieuse.  Quant  au  reste,  si  elle  gardait  quelques  doutes,  elle  n'en 
parlait  pas,  et  M.  Lemontier  attendait  avec  déférence  qu'elle  les 
lui  confiât. 

Ce  moment  d'abandon  ne  tarda  pas  à  venir;  mais,  au  lieu  de  con- 
fesser des  doutes,  Lucie  aflirma  des  certitudes.  Ce  fut  un  jour  que 
le  père  Onorio  prêchait  à  Chambéry.  On  n'avait  pas  revu  Moreali 
depuis  la  soirée  d'explication  définitive  avec  M.  Lemontier,  c'est-à- 
dire  un  mois  environ  depuis  le  consentement  donné  par  le  général. 
Emile  devait  venir  le  lendemain  faire  sa  visite  mensuelle  de  trois 
jours.  Il  espérait  même  pouvoir  la  prolonger,  car  le  général  s'était 
annoncé  aussi  et  lui  avait  écrit  :  a  Si  vous  arrivez  en  Savoie  quelques 
jours  avant  moi,  vous  m'y  attendrez.  »  Henri  Yalmare  était  parti 
pour  rejoindre  sa  fiancée.  Il  voulait  tout  disposer  pour  se  marier  le 
même  jour  qu'Emile. 

Le  père  Onorio  avait  continué  à  recevoir  l'hospitalité  à  Haute- 
combe,  mais  il  battait  le  pays,  quêtant  et  catéchisant  un  peu  par- 
tout, infatigable  dans  ses  longues  courses  pédestres,  vénéré  des 
paysans  pour  son  vagabondage  athlétique  dans  un  âge  qui  parais- 
sait si  avancé,  pour  ses  allures  mystérieuses  et  pour  ses  discours 
dans  une  langue  qu'ils  ne  comprenaient  pas.  Ils  Técoutaient  quand 
même  avec  admiration,  et  sa  pantomime  saisissante  les  édifiait  en 
même  temps  qu'elle  les  amusait.  Elle  faisait  peur  aux  femmes, 
grande  condition  de  succès. 

A  Chambéry,  le  moine  essaya  de  prêcher.  Quelques  auditeurs  le 
comprirent,  s'étonnèrent  de  son  énergie,  et  en  firent  part  à  tous 
ceux  de  la  ville  qui  étaient  Italiens  d'origine  ou  qui  comprenaient 
la  langue  de  la  frontière.  On  se  réunit  au  jour  marqué  pour  une  se- 
conde conférence.  Le  bruit  en  vint  à  M"*  de  Turdy,  chez  qui  Lucie 
se  trouvait  en  visite  avec  son  grand-père  et  le  père  d'Emile.  Celui- 
ci  proposa  d'aller  entendre  le  saint.  Lucie  refusa  d'abord,  mais 
M.  Lemontier  insista.  —  Je  vous  prêche  depuis  longtemps  mes  idées, 
lui  dit- il,  et  qui  n'entend  qu'une  cloche  n'entend  qu'un  son.  Ne 

TOHB  XLV.  23 


Digitized  by 


Google 


35&  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

faut-il  pas  pouvoir  dire  à  votre  père  que  vous  avez  prêté  les  deux 
oreilles  avec  une  égale  attention?  Je  regrette  que  M.  Moreali  ait 
disparu,  et  qu'il  ne  prêche  point  ici  à  la  place  du  capucin. 

On  se  rendit  à  l'église,  où  le  père  Onorio  parla  comme  il  savait 
parler,  quand  il  était  sous  FinQuence  d'une  pensée  naïvement  chré- 
tienne. Il  fut  un  peu  puéril,  mais  fort  touchant  en  décrivant  les  at- 
tributs de  la  vertu  évangélique.  Il  achevait  son  sermon ,  lorsqu'il 
s'arrêta  au  milieu  d'une  phrase,  comme  si  une  vision  eût  passé  de- 
vant ses  yeux.  II  se  pencha  sur  le  bord  de  la  chaire  et  regarda  un 
coin  sombre  vers  lequel  tous  les  regards  se  portèrent  instinctive- 
ment, mais  où  Ton  ne  remarqua  rien,  ni  personne  qui  pût  l'avoir 
choqué  ou  surpris.  L'attention  se  reporta  sur  lui.  Sa  figure  avait 
pris  une  expression  terrifiante,  ses  lèvres  tremblaient,  ses  yeux  lan- 
çaient des  flammes.  IL  bégaya  quelques  mots  qui  firent  deviner  plu- 
tôt que  comprendre  la  pensée  d'une  brusque  transition;  puis  il  lança 
un  anathème  qu'il  avait  lu  quelque  part  et  que  nous  pouvons  re- 
produire ici,  puisqu'il  a  été  publié  ailleurs. 

«  Le  vrai  infâme.  —  Mais  voici  le  vrai  infâme,  près  de  qui  tous 
les  autres  semblent  innocens;  voici  le  monstre  plus  redoutable  que 

fou,  pire  que  le  païen  et  le  renégat. 

((  C'est  le  prêtre  ennemi  de  l'église;  c'est  le  parricide,  c'est  Judas 
encore  couvert  de  la  robe  des  apôtres,  la  bouche  encore  pleine  du 
mystère  divin. 

((  Il  existe,  je  l'ai  vu,  je  l'ai  entendu.  De  la  synagogue  au  pré- 
toire, il  promène  l'impudence  de  sa  trahison. 

«  Infâme I  nous  ne  te  méprisons  pas,  toi!  Quelle  que  soit  la  mi- 
sère de  ton  esprit,  le  crime  est  dans  ton  cœur,  et  ce  crime  est  trop 
grand.  Sois  maudit  pour  le  crime  de  ton  cœur! 

((  Sois  maudit  du  peuple  que  tu  scandalisesl  sois  maudit  des  prê- 
tres consternésl  que  la  femme  qui  t'a  enfanté  maudisse  ses  entrailles! 
que  l'évéque  qui  t'a  sacré  maudisse  sa  main  I  sois  maudit  dans  les 
cieux! 

«  Sois  maudit,  ostiaire  qui  ouvres  à  l'ennemi  et  qui  sonnes  la 
cloche  de  rébellion,  lecteur  qui  fais  mentir  les  saints  livres,  exor- 
ciste qui  invoques  Belzébuth,  acolyte  qui  portes  le  flambeau  de 
Satan! 

((  Sois  maudit,  diacre  prévaricateur,  toi  qui  as  reçu  l'esprit  de 
Dieu  ad  roburj  pour  défendre  les  biens  de  la  sainte  église,  et  qui 
dis  aux  voleurs  que  le  domûne  sacré  leur  appartient! 

<(  Sois  maudit,  prêtre  sacrilège,  profanateur  de  l'autel,  parricide 
abominable,  violateur  des  sermons  les  plus  saints!  Tout  ce  que  tu 
trahis,  tu  le  trahis  dix  fois.  C'est  de  toi  qu'il  a  été  dit  :  Mieux  vau- 
drait pour  lui  qu'il  ne  fût  pas  né! 


Digitized  by 


Google 


KADEMOISELLE   LÀ   QUINTINIE.  355 

«  Si  tu  ne  te  repeas,  que  Dieu  compte  tes  pas  dans  la  voie  du 
mal,  et  qu'il  n'en  oublie  aucun;  qu'il  accumule  sur  toi  la  charge  et 
rinfectîon  des  péchés  que  tu  fais  commettre  et  de  ceux  que  tu  au- 
rais remis  ! 

«  Que  toutes  les  bénédictions  que  tu  as  reçues  et  que  tu  renies  se 
retournent  contre  tm;  qu'elles  tombent  sur  toi  et  qu'elles  t'écrasent 
comme  un  sacrement  de  Satan  I 

«  Que  les  onctions  sacrées  te  brûlent  ;  qu'elles  brûlent  tes  mains 
tendues  aux  présens  de  l'impie;  qu'elles  brûlent  ton  front,  où  devait 
rayonner  la  lumière  de  l'ÉvangUe,  et  qui  a  cqnçu  de  scélérates  pen- 
sées! 

«  Que  ton  aube  souillée  devienne  un  cilice  de  flammes,  et  que  Dieu 
te  refiise  une  larme  pom*  en  tempérer  l'ardeur  !  Que  ton  étole  soit  à 
ton  cou  comme  la  meule  au  cou  de  Babylone  jetée  dans  l'étang  de 
soufre! 

«  Que...  » 

Le  père  Onorio  ne  se  fût  peut-être  pas  arrêté  avec  le  texte,  car 
f  écluse  de  la  colère  était  ouverte,  et  la  haine  sacrée  jaillissait  et 
coulait  intarissable  de  sa  bouche  frémissante  et  inassouvie;  mais 
Lucie  se  leva  et  dit  à  son  grand-père,  assez  haut  pour  être  enten- 
due :  —  Sortons,  mon  père.  Ceci  n'est  plus  un  sermon,  c'est  un 
blasphème!  —  Et,  prenant  le  bras  de  M.  de  Turdy,  elle  se  dirigea 
vers  la  porte;  mais,  en  passant  devant  le  pilier  que  le  moine  n'avait 
cessé  d'apostropher,  M.  Lemontier,  qui  suivait  Lucie  avec  M"*  de 
Turdy,  vit  apparaître  Moreali,  pâle  comme  un  spectre.  L'abbé  s'é- 
lança au-devant  de  Lucie  en  lui  disant  à  voix  basse  :  —  Au  nom  du 
ciel,  ne  faites  pas  ce  scandale...  Et  il  ajouta  encore  plus  bas  :  —  Si 
les  malédictions  que  votre  mariage  attire  sur  ma  tête  excitent  en 
vous  quelque  compassion  I . . . 

Mais  Lucie,  dont  l'accent  ferme  pouvait  être  saisi  par  tout  le 
monde  malgré  la  douceur  réservée  de  son  intonation,  lui  répondit  : 
—  Non,  monsieur,  je  ne  remettrai  jamais  les  pieds  dans  une  église 
où,  au  nom  du  Christ,  on  prêche  l'exécration  de  son  semblable  avec 
impunité  ! 

—  Mais  prenez  garde!  dit  en  souriant  M.  Lemontier.  L'auteur  de 
cette  malédiction  a  été  embrassé  et  béni  par  le  pape,  et  le  pape  est 
infaillible! 

—  S'il  en  est  ainsi ,  répondit  Lucie  tout  haut  et  avec  énergie,  à 
partir  de  ce  jour  je  n'appartiens  plus  à  l'église  catholique. 

Moreali  fit  un  geste  de  désespoir  et  disparut.  Lucie  sortit  avec  sa 
fiuBille. 

—  Bien,  ma  fille!  lui  dit  le  grand-père;  à  présent,  moi,  je  veux 
croire  à  Dieu! 


Digitized  by 


Google 


356  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

Quelques  personnes  les  avaient  suivis.  Toutes  les  autres  s'étaient 
levées,  croyant  d'abord  que  Lucie  se  trouvait  mal,  et  s*interrogeant» 
puis  se  répétant  les  unes  aux  autres  ce  qu'elle  venait  de  dire.  Lucie 
était  aimée,  respectée,  admirée.  Aussitôt  qu'on  eut  compris  le  sen- 
timent d'horreur  qu'elle  éprouvait,  cette  foule  frivole,  qui,  comme 
toutes  les  foules ,  s'amusait  aux  tours  de  force  de  la  parole  et  aux 
épilepsies  de  l'invective,  s'ébranla  et  se  retira,  les  uns  donnant  rai- 
son à  la  piété  de  Lucie,  les  autres  défendant  l'éloquence  du  prédi- 
cateur, aucun  n'osant  avilir  la  foi  en  l'écoutant  davantage. 

Le  père  Onorio,  qui,,  dans  ses  transports,  entrait  en  une  sorte 
d'extase  et  ne  voyait  plus  que  ses  propres  fantômes,  ne  s'aperçut 
pas  de  ce  qui  se  passait  dans  son  auditoire.  Après  un  moment  de 
repos,  il  se  remit  à  improviser  et  à  maudire,  l'écume  à  la  bouche» 
la  voix  vibrante,  l'œil  ensanglanté.  Un  se\}l  homme  l' écoutait  :  c'était 
Moreali,  qui,  prosterné  dans  l'ombre,  voulait  savourer  jusqu'au  bout 
l'amertume  de  son  calice. 

Quand  l'abbé  se  releva,  le  moine  était  sorti  à  son  tour;  l'église 
était  muette,  le  soleil  couchant  semait  sur  les  dalles  les  reflets  irisés 
des  vitraux.  Moreali  était  calme.  Il  avait  prié,  pour  la  première  fois 
peut-être,  avec  le  véritable  amour  de  Dieu.  11  se  sentait  désormais 
pur  de  reproche  et  plus  croyant  qu'il  ne  l'avait  été  de  sa  vie.  Il 
rentra  chez  le  comte  de  Luiges,  et  il  écrivit  trois  lettres  fort  courtes 
par  lesquelles  nous  terminerons  sa  correspondance. 

AU    PàEB   OROEIO. 

Père,  je  te  remercie  de  tout  le  zèle  que  tu  as  consacré  au  salut  de 
mon  âme.  Il  a  porté  ses  fruits.  Je  comprends  aujourd'hui,  grâce  à 
toi,  ce  que  je  ne  voulais  pas  comprendre,  la  vraie  religion  et  la 
vraie  charité.  Je  t'envoie  de  l'argent  pour  que  tu  puisses  retourner 
à  Rome  et  soulager  tes  pauvres.  J'ai  abandonné  mon  projet  d'établis- 
sement en  Savoie.  Adieu  pour  toujours.  Je  te  bénis  pour  ton  amitié. 

Moreali. 

A   M.   LBMONTIBE   PÈKB. 

Je  viens  de  congédier  le  père  Onorio  et  de  me  séparer  de  lui  pour 
jamais.  Lucie  avait  raison,  il  n'y  a  plus  de  saint,  il  n'y  a  même  plus 
de  chrétien  là  où  la  haine  commence.  Qu'elle  pardonne  à  un  vieil- 
lard dont  l'intention  était  bonne ,  mais  dont  l'âge  et  les  austérités 
ont  troublé  les  facultés  mentales!  Qu'elle  n'enveloppe  pas  l'église 
entière  dans  la  réprobation  de  son  déplaisiri  Qu'elle  soit  équitable 
et  douce  I  Avec  vous,  monsieur,,  elle  ne  peut  que  grandir  en  sagesse 
et  en  vertu. 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  357 

Recevez  mes  adieux,  monsieur,  et  faites-les  agréer  à  votre  fils,  à 
votre  future  fille  et  à  son  respectable  grand-père.  Ce  sont  des 
adieux  éternels.  Pardonnez -moi  toutes  les  peines  que  je  vous  ai 
causées.  Si  vous  saviez  combien  mon  repentir  est  sincère,  vous  n'hé- 
siteriez pas  à  m'absoudre. 

Permettez- moi  d'ajouter  quelques  mots  pour  vous  seul.  Vous 
m*avez  fait  un  grand  bien ,  monsieur,  en  me  témoignant  une  es- 
time que  je  veux  mériter  et  en  m'accordant  une  amitié  dont  je  sau- 
rai me  rendre  digne  par  la  ferveur  et  la  fidélité  de  la  mienne.  Je  ne 
me  retire  point  à  la  Trappe,  comme  me  le  conseillait  le  père  Onorio. 
Je  ne  mettrai  plus  volontairement  ma  raison  en  danger;  je  veux  que 
ma  foi  devienne  féconde.  J'ai  une  fortune  à  dépenser.  Je  vais  me 
faire  mon  propre  aumônier  à  moi  tout  seul,  et,  marchant  au  hasard 
des  chemins,  répandre  partout  sur  le  pauvre,  quelle  que  soit  sa 
croyance,  la  parole  amie  et  le  présent  respectueux  et  anonyme  du 
voyageur.  Je  tâcherai  que  mon  voyage  dure  longtemps,  car  ce  sera 
un  beau  voyage,  et  j'y  veux  consacrer  tout  le  temps  qui  me  reste  à 
vivre. 

Veuillez,  monsieur,  remettre  la  lettre  ci-jointe  au  général  La 
Quintinie,  et  me  permettre  de  me  dire  votre  ami  pour  toujours. 

More  ALI. 

A   M.    LE    GÉNÉRAL    LA    QDIIITINII. 

Monsieur  le  général, 

Au  moment  d'entreprendre  un  long  voyage,  je  viens  vous  adres- 
ser une  dernière  supplication,  qui  est  d'abréger  l'épreuve,  et  de 
consentir  au  prochain  mariage  de  mademoiselle  votre  fille.  Vous 
avez  fait  pour  le  maintien  de  vos  opinions  tout  ce  que  votre  dignité 
réclamait.  J'ai  aujourd'hui  la  certitude  que  cette  dignité  ne  sera  ja- 
mais méconnue  et  jamais  compromise  par  le  fait  de  MM.  Lemontier 
père  et  fils.  J'ai  aussi  la  certitude  des  leatimens  vraiment  religieux 
de  M"*"  Lucie.  Laissez-la  entièrement  libre  de  son  choix  dès  aujour- 
d'hui, et  vous  ferez  acte  de  bon  chrétien  en  même  temps  que  vous 
rendrez  heureux  et  reconnaissant  votre  très  humble  et  très  obéis- 
sant serviteur. 

MORBALI. 

Horeali  s'enferma  chez  le  comte  de  Luiges  pour  mettre  ordre  à 
ses  affaires  et  pour  s'assurer  les  moyens  de  trouver  partout  de  l'ar- 
gent dans  ses  voyages;  puis  il  se  disposa  à  partir  seul,  pour  réaliser 
son  projet  apostolique  sous  le  voile  du  plus  humble  incognito. 

Au  moment  où  Û  fermait  sa  malle,  M.  Lemontier  et  son  fils  se 


Digitized  by 


Google 


358  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

présentèrent  pour  lui  dire  adieu.  Il  hésita  un  moment  à  les  recevoir, 
puis  il  alla  leur  ouvrir  lui-môme,  embrassa  Emile  avec  tendresse, 
prit  son  père  à  part,  et  lui  dit  :  —  C'est  bien  à  vous  de  me  donner 
cette  dernière  marque  d'intérêt.  Il  est  donc  vrai  que  vous  ne  me 
haïssez  pas! 

—  Non,  dit  Lemontier,  je  ne  vous  ai  jamais  haï.  J'ai  senti  en  vous 
une  belle  et  bonne  nature  qui  s*égarait.  Mais  êtes-vous  bien  re- 
trouvé? Je  crains  les  coups  de  désespoir.  Pourquoi  ces  étemels 
adieux? 

—  Mon  ami,  répondit  Moreali,  laissez-moi  vieillir!  Je  suis  encore 
trop  jeune  pour  ne  plus  aimer,  et  je  sens  que  j'aime  trop  Lucie.  Je 
suis  certain  cette  fois  de  ne  pas  me  faire  d'illusion  coupable,  de 
n'aimer  en  elle  que  le  souvenir  de  sa  mère,  de  l'aimer  comme  ma 
fille  en  un  mot;  mais,  vous  l'avez  dit,  je  ne  puis  être  père,  car  je 
ne  puis  cesser  d'être  prêtre.  Je  sens  qu'en  aimant  beaucoup  et  chas- 
tement, je  vous  le  jure,  j'aime  en  prêtre,  avec  jalousie,  avec  dou- 
leur, avec  je  ne  sais  quel  reste  de  colère!...  Oui,  je  suis  jaloux 
d'Emile....  malgré  moi!  Je  l'aime  et  je  le  hais.  Peut-être  que  si 
elle  se  fût  vouée  à  l'hymen  du  Christ,  je  me  serais  senti  jaloux  de 
Dieu  même!...  Je  vous  dis  aujourd'hui  ces  choses  terribles  avec 
sang-froid.  J'ai  reconnu  que  le  mal  n'était  pas  dans  mon  cœur,  et 
que  la  nature  seule  se  vengeait  d'avoir  été  reniée  et  immolée. 
J'aime  donc  mal,  faute  d'avoir  consenti  à  aimer  bien,  faime  en 
égoïste,  en  envieux,...  hélas!  en  déshérité  de  la  vie  et  en  exilé  de 
la  famille.  Vous  aviez  raison,  mille  fois  raison,  Lemontier!  L'église 
s'est  trompée  le  jour  où  elle  a  retranché  le  prêtre  de  la  communion 
humaine.  Elle  s'est  trompée  :  donc  elle  n'est  pas  infaillible;  il  faut 
laisser  l'infaillibilité  à  Dieu!  Les  hommes  sont  des  hommes,  et  ne 
reçoivent  pas  la  vérité  absolue.  Ils  peuvent  bien  se  contenter  de  la 
demander,  de  la  chercher  et  de  l'adorer,  évidente  ou  voilée!  Elle 
est  si  désirable  et  si  belle,  qu'un  petit  rayon  peut  bien  suffire  à  la 
vie  d'un  pauvre  prêtre. 

Car  je  suis  prêtre  aujourd'hui  et  toujours.  Je  me  suis  consacré 
de  bonne  foi.  Tant  pis  pour  moi  si  je  me  suis  trompé  en  croyant 
mes  sacrifices  méritoires!  Ils  le  seront  désormais,  je  vous  en  ré- 
ponds! Je  ne  pars  point  désespéré.  Je  veux,  en  soulageant  la  mi- 
sère, que  je  suis  bien  sûr  de  rencontrer  partout  sur  mes  pas,  dire 
à  tout  homme  qui  me  demandera  la  vérité  :  Demande-la  à  Dieu 
setdl  Je  dirai  cela  tout  bas,  je  m'abstiendrai  des  prédications  qui, 
de  la  part  du  prêtre  indépendant,  soulèvent  trop  de  scandales  et 
reculent  le  triomphe  du  vrai.  Je  ferai  du  bien,  comptez-y,  et,  ab- 
sorbé dans  cette  douce  occupation,  j'oublierai  le  regret  de  la  vie 
personnelle.  J'y  ai  bien  réfléchi,  allez,  depuis  un  mois  de  lutte  ter- 


Digitized  by 


Google 


MADEMOISELLE   LA   QUINTINIE.  S69 

rible  avec  le  père  Onorio  et  avec  moi-môme  I  Je  prends  le  meilleur 
parti  pour  moi  et  pour  les  autres  !  Je  vois  bien  que,  dans  un  véri- 
table esprit  de  charité,  vous  venez  m'offrir  leur  pardon,  leur  ami- 
tié, leur  intimité  peut-èti-e!...  Nobles  cœurs,  laissez-moi  seul!  Je  ne 
saurais  pas  être  heureux,  je  ne  connaîtrais  pas  le  repos  de  l'esprit, 
je  vous  ferais  souffrir  malgré  moi!... 

—  Mais  plus  tard?  dit  M.  Lemontier,  touché  de  cette  complète 
sincérité. 

—  Oui,  plus  tardi  dans  vingt  ans,  si  je  ne  suis  pas  mort  de  fatt- 
gue,  car  je  vais  me  fatiguer  beaucoup!  Nous  verrons  alors  si  je 
pourrai  apporter  une  bénédiction  vraiment  sainte  aux  enfans  de 
Lucie,  et  si  je  peux  au  moins  partager  avec  vous  le  titre  et  les  sen- 
timens  d'un  grand-père. 

n  appela  Emile,  l'embrassa  encore  et  partit. 

Lucie  fut  satisfaite  d'entendre  parler  de  Moreali  avec  une  véri- 
table affection  autour  d'elle,  mais  elle  garda  toujours  le  silence  sur 
son  compte.  Il  y  avait  entre  elle  et  lui  quelque  chose  d'inconnu  qui 
était  attrait  chez  lui,  répugnance  chez  elle,  quelque  chose  d'instinc- 
tif qui  se  révélait  à  la  fiancée  d'Emile  en  dépit  du  silence  gardé 
autour  d'elle  sur  l'histoire  mystérieuse  de  sa  mère,  une  sorte  d'ef- 
froi de  la  soutane,  un  immense  besoin  d'aimer  exclusivement  l'époux 
qui  seul  pouvait  et  devait  connaître  les  forces  et  les  délicatesses  de 
son  amour. 

Us  ont  été  mariés  sans  éclat  et  sans  pompe  à  Ghêneville.  Ils  ne  se 
sépareront  ni  du  père  d'Emile,  ni  du  grand-père  Turdy,  qui,  ra- 
jeuni et  raffermi  dans  la  vie,  les  suit  dans  la  vallée  du  Rhône  ou  les 
ramène  en  Savoie. 

Henri  et  sa  femme  sont  venus  les  voir. 

Le  général  a  protesté  un  peu  de  loin  contre  les  résolutions  philo- 
sophiques de  Lucie;  mais  il  est  arrivé  à  Turdy  l'année  dernière, au 
moment  où  elle  vensdt  de  lui  donner  un  petit-fils,  et  il  n'a  plus 
songé  à  discuter.  Et  môme  en  voyant  l'enfant  robuste  sur  les  genoux 
du  grand-père,  il  a  essuyé  une  larme  en  disant  :  —  Monsieur  jde 
Turdy,  vous  m'en  avez  voulu  quelquefois!  11  ne  faudrait  pourtant 
pas  croire  que  je  ne  vous  aime  pas  ! 

On  n'a  plus  entendu  parler  du  père  Onorio,  et  Moreali  n'a  pas' 
encore  donné  de  ses  nouvelles. 

George  Sand. 

Janvier  1863,  Nohant. 


Digitized  by 


Google 


DE 


LA  PHILOSOPHIE 

DE  L'HISTOIRE  ROMAINE 


L'ÉCOLE  GEBMANIQUB  ET  L*ÉCOLB  FEANÇAISB. 


I.  Zur  PhiloèoplUe  der  roem(se/un  Gesdtiehte,  von  Brnst  voa  Lasanlz,  in-4*;  ICanich  1861. 
—  II.  Tableau  de  l'Empirt  romain  depuis  la  fondation  de  Rome  ju»tfu*à  la  fin  du 
ntment  impérial  en  Occident,  par  M.  Amédée  Thieny,  in-8«;  Parii  1869. 


L'histoire  de  Rome  est  un  éternel  sujet  de  méditations.  On  voit 
bien  qu'elle  occupe  la  place  centrale  dans  le  développement  de  Thu- 
manité,  qu'elle  lie  TOrient  à  l'Occident,  le  monde  antique  au  monde 
moderne,  les  traditions  les  plus  lointaines  au  plus  lointain  avenir, 
qu'il  n'y  a  pas  enfin  d'anneau  mieux  rivé  que  celui-là  dans  la  longue 
chaîne  des  âges.  Gomment  expliquer  autrement  l'intérêt  sans  cesse 
renouvelé  qui  s'attache  à  des  faits  aussi  éloignés  de  nous?  Chaque 
génération  éprouve  le  besoin  d'interpréter  à  sa  manière  les  prodi- 
gieuses destinées  de  la  ville.  De  saint  Augustin  jusqu'à  nos  jours, 
combien  de  tableaux  différens  consacrés  à  la  philosophie  de  l'his- 
toire romaine!  Pour  ne  remonter  qu'à  deux  cents  ans  en  arrière, 
quand  on  a  étudié  Rome  avec  Corneille  ou  Racine,  avec  TlUemont 
ou  Rollin,  on  l'étudié  avec  Montesquieu,  et  quand  on  a  fini  de  l'in- 
terroger avec  Montesquieu,  on  l'interroge  avec  Beaufort  et  Niebuhr, 
avec  M.  Michelet  et  M.  Théodore  Mommsen. 


Digitized  by_  VjOOQIC 


PHILOSOPHIE   DE   l'HISTOIRE   ROMAINE.  361 

C'est  que  le  spectacle  change  à  mesure  que  le  temps  marche.  La 
révolution  française  «  par  exemple,  ne  devait-elle  pas  nous  révéler 
bien  des  secrets  de  l'histoire  de  Rome  absolument  incompréhensibles 
pour  les  écrivains  des  derniers  siècles?  Un  spirituel  abbé  de  la  ré- 
gence écrit  un  livre  sur  les  révolutions  rDOfiaines,  et  ce  n'est  là  pour 
lui  qu'une  matière  de  narrations  oratoires,  espèces  de  tragédies  en 
prose  que  le  vieux  Grébillon  mettra  en  rimes.  M.  Mommsen,  tra- 
çant le  tableau  des  destinées  de  Rome  depuis  les  origines  jusqu'à 
César,  donne  à  la  seconde  moitié  de  son  œuvre  ce  titre  expressif 
et  hardi  :  la  Révolution.  Ce  ne  sont  plus  ici  des  épisodes  habile- 
ment arrangés,  c'est  la  révolution  elle-même,  la  plus  grande  révo- 
lution que  le  monde  ait  jamais  vue.  Ce  ne  sont  plus  des  scènes 
sans  critique  racontées  par  un  bel  esprit  de  collège,  c'est  l'histoire 
vivante  attestée  par  la  science  la  plus  sûre,  retrouvée  avec  la  péné- 
tration la  plus  rare.  Certes  les  défauts  n'y  manquent  pas;  il  est  im- 
possible cependant  d'y  méconnaître  une  vue  perçante,  une  habileté 
merveUleuse  à  démêler  les  passions  et  les  principes,  à  démasquer 
les  acteurs,  à  repousser  les  préjugés  de  la  routine,  à  juger  tous  les 
partis  au  nom  de  l'humanité.  Et  d'où  vient  à  l'auteur  cette  clair- 
voyance qui  a  manqué  sur  bien  des  points  à  des  génies  comme  Mon- 
tesquieu ou  Machiavel?  De  ce  que  la  révolution  française  lui  a  ex- 
pliqué la  révolution  romaine.  Qu'il  le  reconnaisse  ou  non,  cela  n'y 
fait  rien.  Vainement  semble-t-il  prendre  à  tâche  de  rabaisser  la 
France  et  son  œuvre ,  l'esprit  de  la  France  le  guide  comme  il  a 
guidé  avant  lui  M.  Michelet  dans  les  derniers  chapitres  de  son  His^ 
taire  romaine.  M.  Mommsen  a  vu  le  grand  spectacle  qui  agite  le 
monde  depuis  un  siècle,  la  chute  de  l'ancien  régime  et  l'avènement 
du  nouveau;  voilà  le  secret  de  sa  force.  Turgot  lui  explique  les 
Gracques  comme  Napoléon  lui  fait  comprendre  César,  non  pas  qu'il 
fasse  des  rapprochemens  impossibles  et  qu'il  assimile  des  époques 
toutes  différentes,  il  s'en  défend  au  contraire,  et  bien  loin  de  dire 
avec  M.  Thiers  :  «  Nous  avons  revu  César  lui-même,  »  il  affirme  qu'il 
n'y  a  eu  dans  le  monde  qu'un  seul  imperator^  un  seul  César,  et  que 
le  premier  de  cette  race  en  a  été  le  dernier;  qu'importe?  En  dépit 
de  ses  protestations,  il  est  bien  évident  que,  sans  l'immense  conflit 
de  nos  jours,  son  livre  n'existerait  pas.  L'inspiration  du  xix*  siècle 
ne  lui  a  pas  dicté  tel  rapprochement  de  détail  qu'il  a  raison  de 
repousser;  elle  s'est  bornée  à  ressusciter  pour  lui  d'une  manière 
générale  les  vivantes  passions  d*un  autre  âge.  Une  fois  introduit 
clans  la  mêlée,  le  hardi  champion,  armé  de  sa  science  lumineuse  et 
de  ses  idées  libéiales,  raconte  les  péripéties  de  la  lutte  comme  s'il 
combattait  lui-même  pro  aris  et  focis.  De  là  les  défauts,  les  bizar- 
reries et  trop  souvent  les  injustices  de  son  œuvre;  de  là  aussi  la 


Digitized  by 


Google 


3(12'  RETCE   DES   DEUX  MONDES. 

généreuse  ardeur  qui  l'anime  et  l'intérêt  tout  nouveau  qu'elle  pré- 
sente (1). 

Ob*v  tandis  que  les  transformations  sociales  de  nos  jours  jetaient 
cette  lumière  nouvelle  sur  la  plus  importante  période  de  la  plus 
giQiiAe  des  histoires,  tandis  que  le  drame  de  la  république  et  de 
l'Mipire  dans  la  France  de  89  nous  expliquait  le  drame  de  la  répu- 
blique et  de  l'empire  dans  la  Rome  de  César,  il  s'est  trouvé ,  par 
rmo  coïncidence  curieuse,  que  le  développement  des  études  archéo- 
logiques nous  a  fourni  toute  une  masse  de  matériaux  inconnus  à  nos 
deinanciers.  En  même  temps  que  le  point  de  vue  général  était  re- 
nouvelé, la  science  épigraphique  nous  faisait  pénétrer  plus  avant 
dâfls  la  connaissance  des  détails.  Nous  rencontrons  encore  sur  ce 
terrain  l'infatigable  M.  Mommsen ,  qui  a  consacré  sa  vie  entière  à 
l'histoire  des  Romains.  L'académie  royale  de  Prusse,  il  y  a  une 
quinzaine  d'années,  ayant  voté  l'impression  d'un  recueil  complet 
des  inscriptions  latines,  M.  Mommsen  avait  proposé  en  18&7  un 
vaste  plan  de  publication  qui  consistait  à  distribuer  géographique- 
mmt  ces  précieux  textes;  il  pensait  que  le  meilleur  moyen  d'éviter 
la- confusion  au  milieu  de  matériaux  si  nombreux,  c'était  de  les 
classer  ville  par  ville  et  province  par  province.  Ce  plan  ne  fut  pas 
agréé  par  l'académie;  on  préféra  la  méthode  contraire,  la  méthode 
purement  chronologique  sans  distinction  de  territoires,  et  au  bout  de 
quelques  années,  après  beaucoup  d'efforts  perdus,  on  fut  obligé  de 
l'abandonner  comme  impraticable.  Pendant  ce  temps-là,  M.  Momm- 
se»,  qui  avait  recueilli  tant  de  trésors  épigraphiques  dans  ses  longs 
voyages  en  Italie,  exécutait  lui-même  son  plan  à  ses  risques  et  pé- 
rils. Il  pubUa  en  1852  toutes  les  inscriptions  latines  du  pays  de 
Naples.  Le  succès  fut  complet  auprès  des  juges  les  plus  autorisés; 
l'aonteur  avait  prouvé  à  la  fois  sa  compétence  supérieiu-e  et  la  jus- 
tesse de  son  idée.  L'académie  de  Berlin  s'empressa  noblement  de 
renrenir  sur  sa  décision,  et  M.  Mommsen  reçut  mission  expresse  de 
diriger  l'entreprise  officielle,  c'est-à-dire  de  préparer  et  de  publier 
avec  les  auxiliaires  qu'il  lui  plairait  de  s'adjoindre  le  Corpus  in-- 
scriptionum  latinarum  projeté  par  la  compagnie.  M.  Mommsen  s'as- 
sura le  concours  de  deux  archéologues  établis  à  Rome,  MM.  Henzen 
etf  Rossi,  pour  la  partie  historique  de  l'œuvre,  tandis  qu'un  profes- 
seur de  l'université  de  Bonn,  M.  Frédéric  Ritschl,  profondément 
versé  dans  l'étude  de  la  latinité  primitive,  se  chargeait  des  inscrip- 
tions dont  l'intérêt  est  surtout  philologique  et  littéraire.  Les  deux 
premiers  volumes  de  la  collection  viennent  de  paraître  presque  si- 

(1)  On  a  déjà  caractérisé  ici  VBistcire  rafnaine  de  M.  Mommsen.  Voyez  Tétude  inti- 
tulée :  la  Philosophie  et  l'Histoire  en  Allemagns.  Nouvelles  écoles  :  M,  H.  FidUe  et 
M,'  Th.  Mommsen;  —  livraison  du  i5  octobre  1858. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIB   DE   l'hISTOIRE    ROUAINE.  363 

multanément,  celui  de  M.  Ritschl  à  la  fin  de  l'an  dernier,  celui  de 
MM.  Mommsen  et  Henzen  il  y  a  seulement  quelques  semaines  (1), 
et  déjà  cette  double  publication  est  saluée  comme  un  événement 
dans  le  domaine  de  Térudition  conquérante. 

C'est  aux  maîtres  de  la  science  de  juger  de  pareils  travaux.  Pour 
nous,  en  rapprochant  les  sévères  investigations  de  M.  Mommsen  de 
ses  pages  si  vives,  si  passionnées  sur  la  fin  de  la  république  ro- 
maine, en  signalant  chez  le  même  écrivain  des  études  si  difTérentes, 
nous  avons  voulu  montrer  le  double  courant  qui  a  renouvelé  de 
nos  jours  la  substance  de  Thistoire  romaine ,  c'est-à-dire  les  faits 
et  les  jugemens,  la  connaissance  matérielle  des  détails  et  l'ap- 
préciation morale  des  acteurs.  Or,  quand  la  substance  d'une  his- 
toire subit  des  modifications  si  graves,  la  philosophie  de  cette 
histoire  doit  se  modifier  aussi.  Bossuet,  dans  quelques  pages  élo- 
quentes, a  écrit  la  philosophie  de  l'histoire  romaine  au  point  de  vue 
de  la  science  de  son  temps;  Vico,  Montesquieu,  Herder,  cl)acun 
avec  son  génie  propre  et  le  caractère  de  son  pays,  ont  repris  la 
même  tâche  au  point  de  vue  des  connaissances  du  xviu®  siècle  ;  il 
est  impossible  que  notre  époque  ne  produise  pas  à  son  tour  des 
considérations  nouvelles  sur  ce  sujet  au  nom  des  grandes  innova- 
tions que  nous  venons  de  décrire.  Bien  des  systèmes  ou  des  frag- 
mens  de  système  ont  paru  déjà,  bien  d'autres  naîtront  encore.  Outre 
les  noms  que  nous  avons  cités  plus  haut,  est-U  nécessaire  de  rap- 
peler les  écrits  de  Merivale  en  Angleterre,  les  recherches  de  Dru- 
mann  en  Allemagne,  en  France  d'admirables  leçons  de  M.  Guizot, 
d'éloquentes  pages  de  M.  Villemain,  l'histoire  si  neuve  de  M.  Am- 
père, et  Y  Essai  sur  Tite-Live  de  M.  Taine?  Je  voudrais  signaler  au- 
jourd'hui deux  œuvres  récentes  qui  appartiennent  à  ce  mouvement 
d'idées.  L'une  nous  vient  d'Allemagne,  l'autre  fait  honneur  à  la 
France.  La  première  est  un  simple  mémoire  académique,  la  seconde 
est  tout  un  livre;  toutes  les  deux  sont  des  systèmes  complets.  On 
ne  saurait  imaginer  d'ailleurs  un  contraste  plus  grand.  Malgré  cer- 
tains points  de  contact,  et  bien  que  les  deux  auteurs  aient  puisé 
savamment  aux  mêmes  sources,  ils  se  sont  placés  aux  deux  points 
extrêmes  du  monde  des  idées.  Celui-ci  ne  voit  partout  que  mythes 
et  symboles;  celui-là  veut  retrouver  la  vivante  réalité  des  faits.  Ici 
une  conception  de  l'histoire  tout  idéale,  toute  fabuleuse;  là  une 
phUosophie  des  événemens  fondée  sur  les  intérêts  et  les  douleurs 
des  hommes.  L'apparition  simultanée  de  deux  ouvrages  si  dissem- 
blables dit  assez  combien  ce  sujet,  qu'on  a  cru  épuisé,  réserve  en- 

(1)  Corpuê  tiMcrtpttoniim  latinantm  comUio  et  auctontoie  academim  UtUrarwm 
5ortt»tC0  0(ittooi...  BerUn,  in-folio.  1862-1863. 


Digitized  by 


Google 


36&  RÈYUE  DES   DEUX  MONDES. 

core  de  surprises  aux  recherches  des  érudits  et  aux  méditatioas  des 
penseurs. 

Un  autre  intérêt  s'attache  encore  au  rapprochement  que  nous 
voulons  faii'e.  Jusqu'à  la  fin  du  dernier  siècle,  on  avait  étudié  l'his- 
toire romaine  au  point  de  vue  de  la  tradition  romaine  ;  avec  Herder 
et  Hegel,  le  germanisme  protesta  énergiquement,  et  le  rôle  des  races 
du  nord  en  face  de  la  corruption  latine  fut  glorifié  comme  une  œuvre 
providentielle.  S'il  y  a  un  principe  admis  dans  la  critique  historique 
de  nos  jours,  c'est  que  les  nations  saxonnes  sont  venues  apporter 
un  nouveau  souffle  de  vie  à  l'humanité  défaillante.  L'influence  la- 
tine conduisait  le  genre  humain  au  tombeau,  l'influence  germanique 
le  sauva.  Hegel,  dans  l'enthousiasme  de  cette  idée,  oublie  par  mo- 
mens  que  l'âme  du  monde  moderne,  avant  tout,  c'est  le  christia- 
nisme, et,  devant  donner  un  nom  à  la  période  qui  suit  la  période 
gréco-romaine,  il  l'appelle  non  pas  l'époque  chrétienne,  mais  l'é- 
poque germanique.  Pour  les  écrivains  les  plus  modérés  de  l'école 
allemande,  germanisme  et  christianisme  sont  des  termes  synonymes 
ou  du  moins  inséparables;  on  ne  peut  prononcer  l'un  sans  évoquer 
l'autre.  Pendant  bien  des  années,  historiens  et  philosophes  ont  ré- 
pété cette  formule  :  Vélat  chrétien  et  germanique^  la  société  chré- 
tienne et  germanique.  Tel  était,  disaient-ils,  le  vrai  nom  des  âges 
nouveaux.  L'ancienne  école  latine  était  abandonnée.  Or  c'est  préci- 
sément cette  école  qui  se  relève  aujourd'hui  dans  les  deux  ouvrages 
dont  je  veux  m'occuper,  c'est  l'école  latine  (sous  deux  formes  yer- 
manique  et  française)  qui  essaie  de  renouveler  ses  théories,  et,  par- 
lant ici  au  point  de  vue  de  l'église,  là  au  point  de  vue  de  l'état, 
vient  livrer  bataille  aux  adversaires  du  latinisme.  Un  si  curieux 
épisode  mérite  de  ne  point  passer  inaperçu. 

I. 

11  y  a  deux  ans,  un  savant  et  ingénieux  écrivain  de  l'Allemagne 
du  sud,  M.  Ernest  de  Lasaulx,  lisait  à  Tacadémie  royale  de  Munich 
un  travail  très  remarqué  sur  la  philosophie  de  l'histoire  romaine. 
Dans  un  sujet  tant  de  fois  traité,  l'auteur  avait  trouvé  l'art  d'être 
neuf.  Au  lieu  de  s'en  tenir  à  la  suite  des  faits  et  d'en  rechercher  la 
loi  comme  Polybe  ou  Machiavel ,  comme  Bossuet  ou  Montesquieu, 
et  même  comme  Niebuhr  ou  Mommsen,  il  s'attachait  à  ce  qu'on  peut 
appeler  l'histoire  mystique  de  la  ville  éternelle.  La  place  de  Rome 
est  si  grande  dans  les  destinées  du  genre  humain  que  le  spectacle 
d'une  telle  destinée  a  dû  éveiller  de  bonne  heure  chez  les  esprits 
contemplatifs  l'idée  d'une  intervention  directe  de  la  Providence. 
Cette  idée  d'une  mission  divine  expressément  attribuée  à  la  cité  de 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l'hISTOIRE   BOHAINE.  365 

Romulus  se  retrouve  en  effet  à  toutes  les  grandes  époques  de  l'his- 
toire;  l'antiquité  l'a  conçue  sous  une  forme  mythologique,  le  moyen 
âge  Ta  développée  en  la  mêlant  à  son  catholicisme,  les  modernes 
€ux-mêmes  en  ont  gardé  la  trace,  et  telle  observation  de  Paul  Orose, 
mystiquement  commentée  par  Dante  Alighieri  en  son  de  Monar- 
chiay  reparaît,  dégagée  de  ses  bizarreries,  dans  le  sévère  Discours 
de  Bossuet.  Seulement  il  s'agit  ici  d'indications  rapides  plutôt  que 
d'une  pensée  logiquement  suivie.  Des  légendes,  des  rapprochemens 
inattendus,  un  mot,  un  soupçon,  un  éclair,  voilà  ce  que  nous  dffre  à 
ses  origines  cette  tradition  mystérieuse .  Ce  sont  comme  les  ébau- 
ches d'une  philosophie  de  l'histoire.  Les  fragmens  sont  nombreux, 
le  système  n'existe  pas.  C'est  précisément  ce  système  que  M.  de 
Lasaulx  a  voulu  construire,  ce  sont  ces  idées  éparses  qu'il  a  réunies 
en  un  vaste  et  bizarre  tableau;  cette  histoire  mystique  de  Rome  que 
le  moyen  âge  avait  soupçonnée  dans  ses  rêveries  enfantines  et  gran- 
dioses, l'ingénieux  érudit  de  Munich  l'a  écrite  en  plein  xix*  siècle. 
On  voit  que  nous  avons  affaire  ici  à  un  compatriote  de  Baader. 

Dans  une  description  de  l'Italie  qui  est  une  sorte  de  philosophie 
de  l'histoire  romaine,  Pline  le  naturaliste  a  dit  magnifiquement  : 
o  Cette  terre,  l'élève  et  en  même  temps  la  mère  de  toutes  les  terres, 
a  été  choisie  par  la  providence  des  dieux  pour  rendre  le  ciel  même 
plus  brillant,  pour  réunir  les  empires  dispersés,  pour  adoucir  les 
mœurs,  pour  rapprocher  par  la  communauté  du  langage  les  idiomes 
discordans  et  barbares ,  pour  fournir  à  tant  de  races  opposées  le 
moyen  de  s'entendre,  pour  donner  à  l'homme  l'idéal  de  l'homme  (1), 
pour  devenir  enfin  l'unique  patrie  de  toutes  les  nations  de  l'uni- 
vers. »  On  ne  trouve  pas  seulement  dans  ce  texte  de  Pline  le  ma- 
gnanime orgueil  de  la  vieille  Rome,  cet  orgueil  qui  ressemble  à  une 
foi  et  que  tant  d'écrivains,  depuis  le  poète  inspiré  jusqu'au  légiste 
exact,  depuis  Virgile  jusqu'à  Modestinus,  ont  exprimé  dans  les 
mêmes  termes;  il  y  a  quelque  chose  de  plus,  on  dirait  qu'un  souffle 
religieux  anime  ces  litanies  de  la  gloire.  Soit  que  l'auteur  ait  re- 
cueilli la  tradition  orale,  soit  qu'il  ait  résumé  l'opinion  de  ces  nom- 
breux écrivains,  aujourd'hui  perdus,  qui  lui  ont  fourni  les  maté- 
riaux de  son  livre,  il  représente  ici  autre  chose  que  le  patriotisme 
ordinaire.  Cette  providence  si  occupée  à  Rome,  ce  ciel  rendu  plus 
brillant,  cette  pure  image  de  l'homme  donnée  enfin  à  la  race  hu- 
maine, ne  seraient-ce  donc  pas  des  pressentimens  du  christianisme? 
M.  de  Lasaulx  est  persuadé  que  la  tradition  mystique  dont  on  peut 
découvrir  les  vestiges  dans  ce  passage  de  Pline  remonte  jusqu'aux 
origines  de  Rome,  et  qu'elle  a  été  confirmée  par  des  événemens 

<1)  n  Ut  hiimanitatem  homiai  dar  t.  » 


Digitized  by 


Google 


366  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

extraordinaires  à  toutes  les  grandes  époques  de  son  histoire.  Si  les 
scènes  de  la  Bible ,  au  dire  des  théologiens ,  sont  les  figurer  du 
Nouveau-Testament,  ce  n'est  pas  là,  d'après  M.  de  Lasaulx,  un  pri- 
vilège qui  appartienne  exclusivement  au  saint  livre;  les  scènes  de 
l'histoire  romaine,  aux  périodes  décisives  de  ses  annales,  sont  aussi 
les  figures  de  l'Évangile  et  l'image  anticipée  de  l'humanité  chré- 
tienne. Le  prophète  Isaïe  a  peint  l'homme  de  douleurs  qui  souffre 
pour  tout  son  peuple;  cette  peinture,  où  la  théologie  chrétienne  a 
vu  l'annonce  de  Jésus-Christ,  M.  de  Lasaulx  la  retrouve  dans  le  per- 
sonnage d'Énée,  c'est-à-dire  dans  le  fondateur  idéal  de  Rome.  Lui 
aussi  a  souffert,  quoique  innocent,  et  souffert  pour  son  peuple;  Ho- 
mère, en  deux  endroits  de  Ylliade^  lui  attribue  formellement  ce 
caractère,  que  développe  jusqu'au  bout  la  tradition  latine.  La  résur- 
rection d'Énée  et  son  ascension  au  ciel,  figures  voilées  des  grands 
tableaux  de  l'Évangile,  reparaissent  plus  complètement  encore  dans 
la  résurrection  et  l'ascension  de  Romulus.  L'histoire  du  fondateur 
historique  de  Rome,  comme  celle  de  son  fondateur  idéale  est  toute 
remplie  des  présages  du  Sauveur.  Rappelez-vous  qu'il  est  né  d'un 
dieu  et  d'une  vierge,  —  c'est  toujours  M.  de  Lasaulx  qui  parle; 
rappelez-vous  les  dangers  qui  menacèrent  son  berceau,  rappelez- 
vous  surtout  que  la  ville  fondée  par  lui  et  nommée  de  son  nom  a  été 
construite  pour  devenir  le  refuge  ouvert  aux  proscrits,  aux  malheu- 
reux, aux  coupables  de  toutes  les  contrées,  le  refuge  des  gentils  et 
des  pécheurs.  Qu'on  n'oublie  pas  non  plus  les  circonstances  de  sa 
mort  :  ad  suos  venit  et  sui  eum  non  receperurU.  Au  moment  de 
l'immolation  de  Romulus,  le  ciel  se  couvrit  de  ténèbres,  et  la  vic- 
time fut  transfigurée;  un  homme  était  mort,  un  dieu  ressuscita.  Ces 
ressemblances  générales  ne  suffisent  pas  à  M.  de  Lasaulx;  il  cherche 
des  rapprochemens  jusque  dans  les  détails,  et  on  devine  quelle  est 
sa  joie  lorsqu'il  découvre  pai-mi  les  légendes  du  premier  roi  des 
Romains  la  scène  touchante  du  souper  d'Emmaûs.  Romulus,  le  len- 
demain de  sa  mort,  n'a-t-il  pas  apparu  à  l'un  des  siens  nonmié 
Proculus  Julius?  «  Va,  dit  le  ressuscité  à  son  compagnon,  annonce 
aux  Romains  la  volonté  des  dieux  :  dis-leur  que  ma  Rome  est  des- 
tinée à  devenir  la  tête  du  monde.  »  Après  quoi  il  disparut  dans  les 
hauteurs  du  ciel,  où  il  règne,  dit  Tite-Live,  comme  un  dieu  fils 
d'un  dieu,  et  comme  père  de  la  cité  romaine,  deum  deo  natum^ 
parenlemque  urbis  romanœ.  Rapprochant  ensuite  des  textes  qu'il  est 
inutile  de  reproduire  ici,  l'ingénieux  écrivain  ne  craint  pas  d'affir- 
mer que  Romulus,  dans  le  ciel  où  la  foi  romaine  l'avait  placé,  for- 
mait une  sorte  de  trinité  divine  avec  Mars  et  Jupiter  Capitolin. 

La  philosophie  de  l'histoire  romaine,  telle  que  l'entend  M.  de 
Lasaulx,  nous  ménage  de  bien  autres  surprises;  ce  n'est  là  qu'une 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   L  HISTOIBE   ROMAINE.  367 

entrée  en  maûëre.  Énée,  d*aprës  la  poétique  légende,  était  à  la  fois 
un  héros  et  un  prêtre  :  premier  symbole  de  la  double  destinée  de 
Rome,  de  sa  destinée  héroïque  dans  le  monde  païen  et  de  sa  des- 
tinée sacerdotale  après  la  venue  du  Messie.  Passez  de  la  légende 
poétique  à  la  tradition  historique;  le  premier  roi  de  Rome  est  un 
héros,  le  second  est  un  pontife  :  nouvelle  image  des  deux  cités  de 
l'avenir.  Romulus  annonce  les  Scipions,  et  Numa  les  successeurs  de 
saint  Pierre.  Voilà  la  force  du  glaive  et  la  force  de  l'esprit  promises 
dès  le  premier  jour  à  la  ville  éternelle.  Ces  deux  forces  opposées, 
deux  villes  très  différentes  les  avaient  représentées  dans  le  monde 
oriental,  Babylone  d'un  côté,  Jérusalem  de  l'autre;  Rome  va  re- 
cuôllir  ce  double  héritage,  et  c'est  pour  cela,  —  notez  ici  l'impor- 
tance mystérieuse  des  dates,  —  c'est  pour  cela  que  Rome  a  été 
fondée  l'année  75&  avant  Jésus-Christ,  à  l'époque  où  le  vieil  em- 
pire babylonien  tombait  en  ruine,  et  où  Jérusalem,  devenue  tribu- 
taure  des  nouveaux  chefs  de  l'Assyrie,  jetait  ses  plaintes  sublimes 
par  la  bouche  des  prophètes. 

Un  grand  destin  commence,  un  grand  destin  s'achève. 

Cette  Babylone  dont  le  pouvoir  séculaire  venait  de  s'abattre,  cette 
Jémsalem  à  qui  les  chants  d'isaïe  promettaient  un  si  éblouissant 
avenir,  Rome  devait  les  réunir  toutes  les  deux  dans  le  cycle  im- 
mense de  ses  annales;  c'était  à  elle  de  renouveler  en  Occident  l'em- 
pire de  Babylone  jusqu'au  jour  où  elle  serait  la  Jérusalem  nouvelle 
après  le  triomphe  du  Christ.  Saint  Augustin  avait  déjà  remarqué 
cette  cmncidence  de  la  naissance  de  Rome  et  de  la  chute  de  l'em- 
pire d'Assyrie;  M.  de  Schelling,  dans  ses  études  sur  l'antiquité, 
avait  expliqué  pourquoi  la  civilisation  romaine  était  le  dernier  mot 
de  toutes  les  mythologies  orientales;  de  saint  Augustin  à  Schel- 
ling, H.  de  Lasaulx  rassemble  les  témoignages  épars,  et  si  vous 
refusez  d'admettre  que  Babylone  et  Jérusalem,  dès  l'année  76i, 
fussent  destinées  à  revivre  dans  la  cité  de  Romulus,  vous  reconnaî- 
trez du  moins  que  l'auteur  n'a  pas  ménagé  les  citations  pour  vous 
convaincre.  Quant  à  lui,  sa  foi  est  complète.  «  Ainsi,  s'écrie-t-il 
d'un  air  de  triomphe,  au  point  de  vue  de  l'histoire  synchronique 
de  rhomanité,  la  double  importance  de  Rome,  son  importance  guer- 
rière et  hiératique,  est  parfaitement  reconnaissable;  Romulus  est  le 
rq>résentant  de  la  Rome  babylonienne,  Numa  est  le  représentant 
de  la  Rome  hiérosolymique. 

Tout  à  l'heure,  direz-vous,  Romulus  était  la  figure  de  Jésus- 
Christ  lui-même;  comment  se  fait-il  qu'il  représente  maintenant 
l'écrit  babylonien?  —  Accoutumez-vous  à  ces  petites  difficultés  : 


Digitized  by 


Google 


368  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

dans  le  royaume  des  mythes,  les  aspects  sont  changeans,  et  il  y  au- 
rait de  Tindiscrétion  à  examiner  les  choses  de  trop  près.  On  vous 
fournit  les  grandes  lignes  du  système,  c'est  à  votre  imagination  de 
faire  le  reste.  D'ailleurs,  si  ces  preuves  paraissent  peu  concluantes, 
voici  des  argumens  plus  décisifs.  Rome  a  eu  plusieurs  noms,  et  les 
renseigaemens  que  nous  fournissent  à  ce  sujet  les  écrivains  de  Tan- 
tiquité  éclairent  d'une  lumière  inattendue  la  destinée  providentielle 
de  la  grande  cité.  «  On  sait  que  tous  les  noms,  dit  M.  de  Lasaulx, 
les  noms  des  villes  comme  ceux  des  hommes,  bien  plus,  les  noms 
de  tous  les  objets  auxquels  peut  s'appliquer  Tintelligence  humaine, 
ont  une  importance  particulière  au  début,  et  qu'ils  expriment  le  ca- 
ractère intégral  des  êtres  qu'ils  désignent.  On  sait  aussi  que  dans 
le  monde  antique  des  génies,  des  esprits  tutélaires  étaient  assignés 
non-seulement  aux  hommes,  mais  aux  villes  et  à  tous  les  êtres  vi- 
vans,  et  que  tous  les  êtres  se  développaient  sous  cette  protection 
invisible.  »  Il  n*est  donc  pas  indifférent  de  rechercher  sous  quelles 
invocations  fut  placée  la  ville  des  césars;  Babylone  signifie  la  mai- 
son de  Bel;  Jérusalem  veut  dire  la  vision  de  la  paix^  ou  mieux  en- 
core, d'après  une  étymologie  différente,  le  séjour  de  la  paix,  Ir- 
salem.  Le  nom  de  Rome,  i^uftY),  c'est  la  force,  la  puissance,  la  force 
des  armes,  la  puissance  du  sceptre;  mais  nous  savons  de  bonne  source 
que  Rome  avait  un  autre  nom  que  ce  nom  d'origine  hellénique;  elle 
portait  un  nom  latin,  nom  mystérieux,  sacro-saint,  et  que  nulle 
lèvrehumaine  n'avait  le  droit  de  prononcer,  parce  qu'il  représen- 
tait la  divinité  protectrice  de  la  ville.  Varron  et  après  lui  Pline 
l'ancien,  Plutarque,  Solinus,  Lydus,  racontent  qu'un  certain  tribun 
du  peuple,  nommé  Yalerius  Soranus,  ayant  osé  un  jour  prononcer  ce 
nom  redoutable,  fut  condamné  comme  sacrilège  et  périt  sur  la  croix. 
C'était  une  coutume  religieuse  et  guerrière  chez  les  premiers  Ro- 
mains d'évoquer  solennellement  le  génie  tutélaire  de  la  ville  qu'ils 
assiégeaient,  de  l'armée  qu'ils  allaient  combattre,  et  de  livrer  l'en- 
nemi à  sa  colère.  Nous  possédons  encore,  dit  M.  de  Lasaulx,  quel- 
q^jes-imes  de  ces  formules  d'invocation  et  de  malédiction  qui  ser- 
virent non-seulement  contre  Carthage  ou  Corinthe,  mais  contre 
bien  des  villes  d'une  importance  secondaire ,  en  Italie ,  en  Espagne 
et  en  Afrique.  Révéler  le  nom  secret  de  Rome,  c'eût  été  fournir  à 
l'ennemi  le  moyen  d'évoquer  la  divinité  protectrice  et  de  la  trans- 
former en  furie.  Voilà  pourquoi  Yalerius  Soranus  fut  crucifié.  La  ter- 
reur était  si  grande  à  ce  sujet,  et  le  secret  fut  si  religieusement 
gardé,  qu'aujourd'hui  encore  nous  ne  savons  pas  d'une  manière 
certaine  cet  effroyable  mot  qui  contenait  la  vie  et  la  mort.  Benne  a 
rempli  le  monde;  son  nom,  son  vrai  nom,  le  monde  ne  le  connaît 
pas. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   L'hISTOIRE   ROMAINE.  369 

Était-ce  Saturnia^  comme  le  veulent  Guillaume  Postel  en  son 
livre  de  Originibm  et  Frédéric  Munter  daas  ses  Dmertations  ar- 
chéologiques? était-ce  Valentia,  Valesiay  Valeria^  comme  Font  cru 
plusieurs  savans  d* après  certains  passages  de  Festus  et  de  Sollnus? 
Niebuhr  était-il  autorisé  à  écrire  d'un  ton  affirmatif  au  premier  vo- 
lume de  son  Histoire  romaine  :  a  Le  nom  latin  de  Rome,  ce  nom 
qu'il  était  interdit  de  prononcer,  c'est  Quirium?  »  On  devine  aisé- 
ment la  racine  de  ce  mot  comme  on  en  voit  tout  de  suite  les  déri- 
vés; quirium^  quirinus,  quirites,  tout  cela  vient  de  quire,  pouvoir, 
pouvoir  par  la  force,  et  le  nom  caché  de  Rome  eût  été  simplement 
la  traduction  latine  de  PiofLin.  11  faut  reconnaître  ici,  malgré  l'auto- 
rité de  Niebuhr,  que  ce  nom  mystérieux  eût  été  mal  caché,  puisque 
le  dérivé  quirilesy  si  souvent  employé  dans  la  vie  civile  des  Romains, 
l'eût  rappelé  sans  cesse  à  leur  esprit.  Comment  oublier  d'ailleurs 
au  sujet  de  cette  bizarre  énigme  l'opinion  d'un  écrivain  de  l'antiquité, 
critique  médiocre  il  est  vrai,  mais  ici  témoin  très  digne  de  foi,  puis- 
qu'il s'agit  seulement  d'un  point  de  fait?  comment  oublier  ces  pa- 
roles de  Macrobe  :  «  Le  plus  savant  parmi  nous  n'en  sait  absolument 
rien,  et  nous  en  sommes  réduits  là-dessus  à  de  simples  conjec- 
tures? »  Les  uns  croient  que  c'est  Jupiter,  et  les  autres  la  lune; 
ceux-ci  nonmient  Angerona,  déesse  du  silence,  qui  était  représentée 
tenant  un  doigt  sur  sa  bouche,  ceux-là  tiennent  pour  la  Gybèle  ita- 
lique, dont  le  nom  indigène  était  Ops  Consivia.  M.  de  Lasaulx  dis- 
cute ces  conjectures  diverses,  et  bien  que  la  dernière  paraisse  fort 
plausible  à  Macrobe,  il  la  repousse  comme  les  autres.  Le  grand  mys- 
tère de  Rome  étant  l'union  de  Rabylone  et  de  Jérusalem,  l'union  de 
la  force  et  de  l'esprit,  il  faut  bien  que  les  deux  noms  de  Rome  ex- 
priment ces  deux  ordres  d'idées,  Tesprit  et  la  puissance,  Jérusalem 
et  Babylone.  Si  le  nom  connu  exprime  la  force,  le  nom  caché  doit 
exprimer  Tesprit.  Une  fois  armé  de  ce  principe,  le  mystagogue 
écarte  tous  les  noms  qui  ne  rappelleraient  que  des  titres  matériels 
on  des  vertus  physiques,  et,  furetant  dans  tous  les  magasins  de  l'ar- 
chéologie antique,  il  cherche  une  étiquette  dont  le  sens  pourrait 
convenir  à  son  système.  En  voici  une  :  parmi  les  cabinets  de  curio- 
sités du  vieux  monde,  parmi  ces  collections  plus  ou  moins  dépareil- 
lées où  les  modernes  font  encore  d'intéressantes  trouvailles,  on  peut 
ranger  les  ouvrages  d'un  certain  Johanncs  Laurentius,  vulgairement 
nommé  Lydus,  qui  vivait  à  Byzance  au  v*  siècle  de  Tère  chrétienne. 
Or,  en  interrogeant  ces  écrits  oubliés,  M.  de  Lasaulx  a  mis  le  doigt 
sur  on  texte  où  se  trouve  précisément  la  solution  qu'il  cherchait. 
«  Rome  avait  trois  noms,  dit  le  Byzantin  Lydus  :  premièrement  un 
nom  mystérieux  que  les  souverains  pontifes  pouvaient  seuls  pro- 
noncer dans  les  plus  solennels  sacrifices,  et  ce  nom,  c'était  Amor; 

VHR  ILT.  Î4 


Digitized  by 


Google 


370  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

deuxièmement  un  nom  hiératique,  Flora;  troisièmement  un  nom 
politique,  Rama.  »  * 

Dans  cette  précieuse  découverte,  M.  de  Lasaulx  ébloui  ne  voit 
que  le  premier  mot  et  le  dernier;  il  laisse  de  côté  Flora,  qui  gène* 
rait  un  peu  sa  théorie.  Il  faut  en  effet  que  Rome  ait  deux  noms,  mais 
deux  noms  seulement,  l'un  qui  la  représente  dès  l'origine  comme 
l'héritière  de  Babylone ,  l'autre  qui  annonce  en  elle  l'héritière  de 
Jérusalem.  Je  l'ai  trouvé  1  disait  Archimède.  Voilà  donc  ce  que  je 
cherchais!  s'écrie  M.  de  Lasaulx  :  Borna  y  amor^  force  et  amour, 
voilà  les  deux  mots  prophétiques  qui  renfermaient  d'avance  toute 
la  destinée  de  Rome.  11  remarque,  dans  l'ivresse  de  sa  joie,  que  ces 
deux  mots  n'en  font  qu'un.  Ne  sont-ils  pas  l'un  et  l'autre  composés 
des  mêmes  lettres,  et  ne  dirait-on  pas  les  deux  aspects  d'une  même 
idée?  Prenez  le  mot  Roma^  et  lisez-le  à  la  manière  orientale,  c'est- 
à-dire  de  droite  à  gauche,  vous  avez  le  mot  amor.  Que  de  choses 
dans  cette  remarque  (1)!  Ne  croyez  pas  que  ce  soit  un  simple  effet  du 
hasard,  il  y  a  ici  un  sens  philosophique,  à  savoir  que  l'amour  sup- 
pose la  force,  et  qu'un  esprit  vigoureux,  un  esprit  capable  de  haïr, 
est  aussi  le  seul  qui  sache  aimer;  l'amour  infini,  chez  Dieu  lui- 
même,  n'a-t-il  pas  pour  fondement  la  puissance  infinie?  Voici  néan- 
moins une  réflexion  qui  môle  une  certaine  inquiétude  à  la  joie  du 
chercheur  de  mythes  :  ce  Lydus  qui  nous  apprend  le  nom  sacré  de 
la  ville  arrive  bien  tard  pour  faire  ses  révélations;  entre  les  origines 
qu'il  raconte  et  le  moment  où  il  tient  la  plume,  il  n'y  a  pas  moins 
de  douze  cents  ans.  Si  un  autre  écrivain  de  l'antiquité  vient  confir- 
mer le  rapport  de  Lydus,  c'est  encore  un  Byzantin ,  et  un  Byzantin 
d'une  période  postérieure,  c'est  ce  célèbre  Photius,  homme  de  cour, 
général  de  cavalerie,  archevêque,  fondateur  d'église,  et  le  plus  cu- 
rieux archéologue  de  son  siècle.  Dans  un  fragment  découvert  et 
publié  de  nos  jours  par  le  cardinal  Angelo  Mai,  Photius  répète 
exactement  les  affirmations  de  Lydus.  Voilà  deux  autorités  au  lieu 
d'une,  pourvu  que  ce  soient  en  effet  des  autorités:  doute  cruel  pour 
l'érudit;  mais  M.  de  Lasaulx  se  hâte  d'écarter  ces  dernières  ombres. 
«  En  pareille  matière,  se  dit-il,  c'est  une  loi  toute  naturelle  que  ce 
qui  est  caché  au  début  ne  puisse  être  dévoilé  que  bien  longtemps 
après.  Jésus-Christ  disait  à  ses  disciples  :  11  n'y  a  rien  de  caché  qui 
ne  doive  être  découvert,  rien  de  secret  qui  ne  doive  être  connu.  » 
Ainsi  feUe  est  la  conclusion  des  études  de  M.  de  Lasaulx  :  soit  qu'on 
étudie  la  légende  idéale  ou  la  légende  historique  du  Latium,  soit 

(1)  Hegel,  dans  sa  Philosophie  de  rhistoire,  avait  déjà  parlé  de  ce  nom  mystérieux  de 
Rome,  mais  sans  s'y  arrêter  comme  M.  de  Lasaulx.  Il  remarque  seulement  que  tout  est 
mystère  et  bizarrerie  dans  le  culte  des  Romains,  tandis  que  tout  est  clair,  franc,  naïf, 
dans  la  religion  des  Hellènes. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIB  DE   L'HISTOIRE   ROMAINB.  371 

qii^4Mi  interroge  Énée,  fils  de  Vénus,  ou  Romulus,  fils  de  Mars,  soit 
que  Ton  compare  Romulus  le  guerrier  à  Numa  le  pontife,  soit  qu'on 
nqpproche  la  fondation  de  Rome  des  grands  événemens  contempo- 
rains, soit  enfin  qu'on  cherche  le  nom  mystérieux  de  la  ville  éter- 
nelle, on  arrive  infailliblement  à  cette  conclusion  :  Rome  avait  une 
double  destinée  à  remplir,  et  il  était  écrit  dans  le  plan  divin  de 
rbistoire  universelle  qu'elle  gouvernerait  le  monde  par  la  force 
avant  de  le  gouverner  par  l'amour. 

A  ces  indications  fournies  par  les  légendes  nationales  et  les  sym- 
boles religieux,  il  faut  une  confirmation  par  l'histoire  réelle.  M.  de 
Lasaulx  ne  recule  pas  devant  les  nécessités  de  sa  démonstration,  il 
les  formule  au  contraire  avec  une  audacieuse  confiance  quand  il 
écrit  ces  mots  :  «  Tout  ce  qui  flottait  dans  le  demi -jour  des  lé- 
gendes, tout  ce  qui  était  enveloppé  dans  les  voiles  du  mythe,  au 
commencement  de  l'histoire  de  Rome,  doit  reparaître  sans  voiles, 
sans  ombres,  au  faite  de  son  développement,  à  la  pleine  lumière  de 
sa  vie  politique.  »  Où  est  ce  faite?  où  est  cette  lumière?  La  période 
décisive  dans  l'histoire  de  Rome,  c'est  celle  que  U.  Mommsen  ap- 
pelle la  révolution,  révolution  immense  en  effet,  qui  n'intéresse  pas 
seulement  l'Italie,  mais  le  monde  entier,  révolution  épique  où  non- 
seulement  la  terre,  mais  le  ciel  même  a  joué  un  rôle.  Le  dernier 
fliècle  de  la  république,  le  premier  siècle  de  l'empire,  voilà  la  grande 
époque  de  l'histoire  de  Rome  et  peut-être  de  l'histoire  universelle. 
Or  à  l'une  des  heures  décisives  de  cette  solennelle  époque,  au  mo- 
ment où  l'aristocratie  et  la  démocratie,  la  réaction  et  la  révolution, 
se  disputaient  le  monde  dans  les  plaines  de  Pharsale,  on  vit  les 
deux  armées  représenter  en  quelque  sorte  les  deux  grandes  parts 
do  l'histoire  religieuse  du  genre  humain.  D'un  côté  marchaient  les 
peuples  dont  le  nom  seul  rappelle  l'Ancien  Testament,  de  l'autre 
s'avançaient  les  hommes  qui  devaient  inaugurer  l'ère  chrétienne. 
Les  Orientaux,  et  parmi  eux  les  Juifs,  combattaient  dans  les  rangs 
de  Pompée;  les  Occidentaux,  et  parmi  eux  les  Germains,  se  battaient 
pour  César.  Ces  renseignemens  nous  sont  fournis  par  Appien  et  Ly- 
dus;  Florus  même  avait  dit  avant  eux  que  la  cavalerie  des  Germains 
avait  décidé  la  victoire.  On  devine  avec  quel  bonheur  l'historien  al- 
lemand recueille  ces  détails  restés  inaperçus  jusqu'à  lui,  ces  détails 
d'une  portée  si  haute,  d'une  signification  si  profonde,  et  en  tire  une 
conclusion  dont  ne  se  doutaient  ni  Appien,  ni  Lydus,  ni  Florus. 
Tandis  que  les  deux  armées  croyaient  combattre  pour  l'aristocratie 
ou  la  démocratie,  pour  l'ancien  régime  ou  la  révolution,  c'était  la 
cause  de  Jésus-Christ  qui  était  débattue  à  Pharsale.  Pompée  avait 
donné  pour  mot  d'ordre  à  ses  soldats  Hercule  Vinvincibley  César 
avait  choisi  Vénus  la  victorieuse.  On  connaît  l'issue  de  la  lutte,  mais 


Digitized  by 


Google 


372  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

on  ne  savait  pas  avant  M.  de  Lasaulx  comment  Thistoire  mystique 
complète  et  rectifie  l'histoire  réelle  :  Vénus  triompha  d'Hercule, 
Tamour  l'emporta  sur  la  force,  amor  prit  la  place  de  Borna.  N'ou- 
bliez pas  non  plus  les  deux  autres  figures  que  nous  avons  signalées 
en  passant,  car  le  langage  des  signes  se  manifeste  ici  avec  une  mer- 
veilleuse abondance,  n'oubliez  pas  l'opposition  des  Germains  et  des 
Juifs  :  les  Juifs,  gardiens  obstinés  de  l'ancienne  loi,  furent  battus 
par  cette  race  germanique  qui  devait  contribuer  plus  que  nulle  autre 
au  libre  développement  de  la  loi  nouvelle.  La  victoire  de  César  sur 
Pompée  dans  la  mêlée  sanglante  de  Pharsale,  c'est  la  victoire  de 
l'Évangile  sur  l'Ancien  Testament! 

Au  milieu  de  ce  délire,  l'auteur  garde  encore  une  âme  capable  de 
s'intéresser  aux  acteurs  du  drame,  comme  si  la  réalité  ne  disparais- 
sait pas  tout  entière  dans  cette  transfiguration  mystique.  Sans 
doute  il  fallait  que  la  république  fût  remplacée  par  l'empire,  et  il 
fallait  aussi  que  l'empire,  une  fois  sa  mission  terminée,  disparût  à 
jamais,  pour  que  le  christianisme  victorieux  pût  susciter  une  hu- 
manité nouvelle.  Toutefois,  en  proclamant  ce  principe,  M.  de  La- 
saulx veut  bien  reconnaître  que  cette  philosophie  de  l'histoire  nous 
est  facUe,  à  nous  qui  connaissons  la  suite  des  événemens.  Au  milieu 
de  la  mêlée,  on  était  excusable  de  voir  autrement  les  choses.  Quand 
César  et  le.  sénat  se  disputaient  l'empire,  on  ne  pouvait  penser 
qu'aux  résultats  immédiats  de  la  lutte,  —  à  moins  d'être  un  illu- 
miné comme  cet  augure  de  Padoue  qui,  le  jour  de  la  bataille  de 
Pharsale,  transporté  hors  de  lui-môme  au  moment  où  il  interro- 
geait le  vol  des  oiseaux,  suivit  en  son  extase  les  moindres  péripé- 
ties de  l'action,  et  tout  à  coup,  dans  un  ravissement  suprême,  s'é- 
cria :  «  Victoire  à  César!  »  Les  gens  de  bien  mêlés  à  ces  tragédies 
surhumaines  n'avaient  pas  tous  reçu  les  merv^eilleuses  clartés  qui, 
aux  yeux  de  M.  de  Lasaulx,  transforment  l'augure  de  Padoue  en  une 
sorte  de  voyant  chrétien  ;  ils  ne  pouvaient  juger  les  acteurs  que  sur 
leur  caractère  moral,  sur  leur  mérite  personnel,  et  non  d'après  les 
plans  sublimes  dont  ils  étaient  les  instrumens  aveugles.  M.  de  La- 
saulx, tout  illuminé  qu'il  est,  comprend  donc  la  douleur  des  pom- 
péiens honnêtes,  le  désespoir  de  Caton,  les  blasphèmes  de  Bru  tus, 
et  volontiers  il  eût  porté  le  premier  coup  à  l'usurpateur.  «  Quel 
homme  de  cœur,  s'écrie-t-il,  peut  ne  pas  ressentir  une  émotion 
poignante  à  l'heure  où  tombe  la  république?  Qui  ne  sent  que,  dans 
ce  fatal  conflit,  les  vaincus  valaient  mieux  que  les  vainqueurs?  »  11 
est  difficile  de  ne  pas  se  rappeler  ici  les  pages  ardentes  où  M.  Momm- 
sen  exprime  des  passions  tout  opposées.  Ces  Caton,  ces  Brutus  que 
M.  de  Lasaulx  honore,  M.  Mommsen  leur  jette  l'insulte,  et  autant 
M.  Mommsen  glorifie  César,  autant  M.  de  Lasaulx  le  condamne. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l'UISTOIRE   ROMAINE.  373 

H  César  était  grand  sans  doute,  dit  le  cherclieur  de  mythes,  et 
grand  de  toutes  les  manières,  grand  tribun,  grand  capitaine,  grand 
homme  d'état;  qu'importe?  Tacite  lui-même  a  beau  l'appeler  le 
premier  de  tous  les  Romains,  primus  omnium  Itamanorum}  Athé- 
née a  beau  l'appeler  le  premier  de  tous  les  hommes,  TcpôTo;  iroévrcov 
ôvOpwirov  :  M.  de  Lasaulz  proteste  au  nom  du  droit,  et  vraiment  cette 
protestation  ne  manque  pas  d'un  certain  effet  dramatique  chez  un 
homme  que  l'histoire  idéale  aurait  pu  rendre  indifférent  aux  dou- 
leurs de  la  réalité.  Il  va  même  beaucoup  trop  loin,  si,  ne  se  défiant 
pas  d'un  enthousiasme  de  collège,  il  oublie  quelle  mauvaise  cause 
défendait  la  vieille  oligarchie  aristocratique.  Ici  surtout  nous 
sommes  obligés  de  le  renvoyer  à  M.  Mommsen,  c'est-à-dire  au  plus 
passionné,  mais  aussi  au  plus  savant  et  au  plus  libéral  historien  de 
la  révolution  romaine.  Étrange  pouvoir  de  cette  révolution,  qui 
agite  encore,  à  dix-neuf  siècles  de  distance,  non-seulement  les  tri- 
buns, mais  les  érudits  et  les  rêveurs!  Mêlée  terrible,  assez  bruyante 
pour  arracher  un  somnambule  comme  M.  de  Lasaulx  au  mystérieux 
spectacle  de  l'histoire  invisible!  Ce  n'est  là  du  reste  qu'une  distrac- 
tion d'un  instant;  silence  au  drame  et  aux  passions  d'en  bas!  voici 
le  mystique  domaine  qui  se  rouvre  et  les  signes  qui  reparaissent. 

H.  de  Lasaulx  est  singulièrement  frappé  de  certaines  analogies 
entre  Auguste  et  Jésus-Christ,  a  non  pas,  certes,  que  le  lâche  et 
cruel  Octave  puisse  être  comparé  au  plus  pur,  au  plus  tendre  bien- 
faiteur de  la  race  humaine;  »  l'analogie  est  dans  la  situation  histo- 
rique, non  pas  dans  le  caractère,  et  il  peut  arriver  qu'un  méchant 
soit  le  précurseur  d'un  saint,  par  ce  seul  fait  qu'il  lui  aura  frayé 
la  route  sans  le  vouloir.  «  Au  reste,  ajoute  l'auteur  en  note,  je  re- 
connais volontiers  qu'il  faut  procéder  avec  prudence  dans  cette 
confrontation  de  types,  et  n'y  voir,  comme  dit  saint  Augustin,  que 
de  simples  hypothèses  de  l'esprit  humain ,  hypothèses  qui  nous 
conduisent  quelquefois  au  vrai  et  quelquefois  nous  en  éloignent.  » 
Après  s'être  ainsi  exhorté  à  la  prudence,  M.  de  Lasaulx  revient  à 
ses  rapprochemens  avec  plus  de  témérité  que  jamais.  Auguste,  sa- 
chez-le, est  un  précurseur  mystique  de  Jésus-Christ!  Jésus  est  né  à 
Bethléem,  non  loin  de  Jérusalem  ;  Auguste  est  né  à  Vélitres,  dans  le 
voisinage  de  Rome.  Dès  les  premiers  jours  du  monde,  la  naissance 
<iu  Christ  est  promise  au  peuple  de  Dieu  ;  dès  les  temps  les  plus  re- 
culés de  l'histoire  de  l'Italie,  les  oracles  avaient  annoncé  à  Vélitres 
qu'un  de  ses  enfans  serait  un  jour  le  maître  de  l'univers.  Au  mo- 
ment où  Jésus  naquit  dans  l'étable,  des  mages  étant  venus  d'Orient 
pour  l'adorer,  Hérode,  effrayé,  fit  égorger  tous  les  enfans  de  Beth- 
léem et  des  lieux  d'alentour;  quelques  mois  avant  la  naissance  d'Au- 
guste, il  y  eut  dans  Rome  des  signes,  et  les  aruspices  ayant  déclaré 


Digitized  by 


Google 


37A  RE7UE   DES   DEUX   MONDES. 

que  la  nature  était  en  travail  d'un  roi  pour  les  Romains,  le  sénat, 
effrayé,  défendit  d'élever  les  eufans  qui  naîtraient  dans  l'année  : 
précaution  inutile,  car  les  sénateurs  dont  les  femmes  se  trouvaient 
enceintes  à  ce  moment-là,  espérant,  chacun  à  part  soi,  que  cette 
promesse  divine  intéressait  leur  maison,  firent  en  sorte  que  le  dé- 
cret ne  fût  pas  déposé  aux  archives.  Suétone,  qui  rapporte  ces  tra- 
ditions, y  ajoute  une  anecdote  singulière  :  au  moment  où  naquit 
Auguste,  on  délibérait  au  sénat  sur  la  conjuration  de  Catilina,  et 
Octavius,  père  de  l'enfant,  arriva  un  peu  tard  à  cause  des  couches 
de  sa  femme.  Or  c'est  un  fait  bien  connu,  dit  le  chroniqueur,  que 
Nigidius,  en  apprenant  la  cause  de  ce  retard  et  l'heure  de  l'accou- 
chement, s'écria  qu'il  était  né  un  maître  à  l'univers,  dominum  ter- 
rarum  orbi  natum.  Tous  ces  détails,  assez  insignifians  dans  Sué- 
tone, font  vraiment  ime  certaine  figure  quand  on  les  rassemble 
avec  art.  Gomment  s'étonner  que  M.  de  Lasaulx,  déjà  trompé  d'a- 
vance, y  retrouve  trait  pour  trait  l'histoire  de  la  naissance  du  Sau- 
veur? Ce  Nigidius  s' écriant  que  le  roi  du  monde  vient  de  naître 
deviendra  pour  lui  un  personnage  comme  le  vieillard  Siméon,  celui 
dont  la  figure  est  si  touchante  dans  le  récit  de  saint  Luc,  celui  qui 
reçoit  Marie  le  jour  de  la  présentation  au  temple,  et  qui,  prenant 
dans  ses  bras  le  divin  enfant,  prononce  ces  belles  paroles  :  «  Main- 
tenant, Seigneur,  je  puis  mourir  en  paix,  puisque  mes  yeux  ont  vu 
le  Sauveur  du  monde!  »  Entre  Nigidius  et  Siméon,  entre  l'exclama- 
tion banale  du  sénateur  et  le  discours  si  tendre  du  saint  vieillard, 
le  catholique  illuminé  ne  voit  que  la  différence  de  la  figure  à  la  réa- 
lité, de  l'ombre  à  la  lumière.  Après  cela,  priez  le  ciel  qu'il  ne  Use 
pas  les  élégies  de  Properce,  ou  s'il  les  lit,  qu'U  n'y  remarque  point 
les  mots  de  mundi  servator  appliqués  à  Auguste,  sinon  il  ajoutera 
cette  nouvelle  figure  à  toutes  celles  qu'il  a  déjà  découvertes,  et, 
sans  s'inquiéter  des  notes  fausses,  U  donnera  un  rôle  au  voluptueux 
chanteur  dans  cette  folle  partition.  Properce,  comme  Nigidius,  sera 
cité  en  témoignage  pour  prouver  que  l'empereur  Auguste  est  bien 
réellement  le  symbole  de  Jésus-Christ. 

Dans  le  système  des  figures  et  des  analogies  mystiquesy  les  con- 
trastes, à  ce  qu'il  parait,  sont  aussi  importans  que  les  ressem- 
blances. M.  de  Lasaulx  a  fait  valoir  les  ressemblances  que  présentent 
la  naissance  d'Auguste  et  la  naissance  du  Sauveur  ;  maintenant  il 
indiquera  chez  eux  les  contrastes  de  l'heure  suprême.  Le  vieil  em- 
pereur, chargé  d'années  et  de  souvenirs,  s'éteint  à  Nola,  en  Cam- 
panie,  à  l'âge  de  soixante -seize  ans,  et,  s'adressant  à  ses  amis 
rassemblés  auprès  de  son  lit  de  mort  :  «  Eh  bien  I  leur  dit-il,  trou- 
vez-vous que  i'aîe  assez  bien  joué  la  faice  de  la  vie  {mimum 
vitœ)^  »  Puis  il  cite  en  grec  la  formule  qui  terminait  les  pièces  de 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l'hISTOIRE   ROMAINE.  375 

théâtre  :  «  Si  vous  êtes  contens,  applaudissez  l'acteur  et  battez  tous 
des  mains.  »  Suétone  ne  dit  pas  si  les  amis  d'Auguste  applaudirent, 
si  un  sourire  effleura  leurs  lèvres,  ou  bien  s'ils  restèrent  indifférens 
à  cette  frivolité  impie;  il  est  probable  qu'ils  gardèrent  le  silence, 
occupés  qu'ils  étaient  de  leurs  intrigues  du  lendemain.  Que  de  rap- 
ports d'opposition  entre  ce  récit  et  celui  de  l'Évangile  !  Le  jour  où 
le  Sauveur,  avant  d'expirer  sur  la  croix,  prononça  la  grande  parole  : 
«  tout  est  consommé  !  »  le  centurion  romain  qui  se  trouvait  là  ne 
put  s'empêcher  de  s'écrier  :  «  Cet  homme  était  vraiment  le  fils  de 
Dieu.  »  Ce  mot  ignoble,  la  farce  de  la  vie,  et  ce  mot  sublime,  con- 
summatum  est,  —  ce  silence  des  amis  d'Auguste  et  ce  cri  soudain 
échappé  au  centurion,  —  ce  sont  là,  d'un  monde  à  l'autre,  des  ré- 
pliques mystérieuses  dont  l'historien  vulgaire  ne  s'inquiète  pas, 
mais  qui  ont  plus  de  prix  aux  yeux  de  M.  de  Lasaulx  que  les  décou- 
vertes d'un  Niebuhr. 

Mais  ces  répliques,  ces  rapprochemens  étranges,  ne  sont-ce  pas 
de  simples  effets  du  hasard?  —  «  Libre  à  chacun  d'y  voir  ce  qu'il 
voudra,  répond  dédaigneusement  M.  de  Lasaulx;  pour  moi,  j'y  vois 
une  disposition  manifeste  de  la  Providence.  Tous  ceux  qui  dans 
l'antiquité  ont  écrit  sur  les  destinées  de  Rome,  païens,  juifs,  chré- 
tiens, peu  importe,  tous  ont  vu  dans  cette  histoire  la  main  de  la 
Providence;  je  me  range  à  leur  avis.  »  Là-dessus,  il  cite  une  pen- 
sée de  Polybe,  un  trait  de  Flavius  Josèphe,  une  réflexion  de  Plu- 
tarque,  une  phrase  de  Denys  d'Halicarnasse,  et  après  que  le  défilé 
des  païens  est  fini,  on  voit  commencer  le  cortège  des  pères  de  l'é- 
glise... Les  païens,  émerveillés  de  la  grandeur  de  Rome,  affirment 
que  la  Providence  est  là;  les  écrivains  de  l'église,  plus  explicites, 
saluent  dans  l'unité  de  l'empire  une  voie  divinement  ouverte  à 
l'Évangile.  C'est  l'opinion  d'Origène,  de  Prudence,  d'Eusèbe,  de 
saint  Jérôme,  de  saint  Augustin,  de  Paul  Orose,  de  Léon  le  Grand, 
de  Théodoret,  de  Pierre  Chrysologue,  de  Maxime  de  Turin,  et  rien 
de  plus  curieux  que  ces  litanies  enthousiastes  où  les  deux  Romes, 
la  ville  profane  et  la  ville  sainte,  d'abord  opposées  et  hostiles,  finis- 
sent par  se  confondre  dans  une  glorification  commune.  11  y  a  deux 
sources  de  bien  en  ce  monde,  s'écrie  Eusèbe,  l'empire  romain  et 
l'église  du  Christ.  Rome,  dit  saint  Jérôme,  a  conquis  l'utiivers  pour 
frayer  la  route  aux  apôtres  ;  la  prédication  du  Dieu  unique  exigeait 
l'établissement  de  l'empire  unique  {apostolorwn  itineri pervius  fae- 
tu9  esiorbis...  et  ad  prœdicationem  unius  dei  singulare  imperium 
consiituium  est).  Les  docteurs  du  moyen  âge  comparaissent  à  leur 
tour.  Voici  saint  Thomas  d'Aquin  avec  son  livre  de  Regimine  prin- 
cipumj  voici  le  moine  allemand  Engelbert  d'Admont  avec  son  traité 
de  Ortu  et  Fine  romani  Imperii,  voici  Dante  avec  ses  traités  poli- 


Digitized  by 


Google 


376  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

tiques  et  moraux,  qui  sont  le  commentaire  de  son  grand  poème;  ils 
confirment,  chacun  à  sa  manière,  la  mystique  tradition  de  la  ville 
éternelle,  et  les  rayons  de  la  Rome  du  Christ  transfigurent  si  bien 
la  Rome  païenne  qu'il  devient  impossible  de  les  distinguer  l'une  de 
l'autre.  Dante  ne  disait-il  pas  que  rétablissement  de  l'empire  ro- 
main était  une  œuvre  directe  de  Dieu  aussi  bien  que  l'incarnation 
du  Sauveur?  N'était-il  pas  heureux  de  glorifier  cette  grande  unité 
de  la  monarchie  italienne  «  annoncée  par  Énée,  préparée  par  les 
Scipions,  célébrée  par  Virgile,  consacrée  par  Jésus-Christ  (1)?  » 

Telle  est  la  philosophie  de  l'histoire  romaine  d'après  M.  Ernest 
de  Lasaulx.  11  n'est  pas  nécessaire,  je  pense,  de  signaler  les  erreurs 
et  les  bizarreries  dont  elle  fourmille.  Si  l'auteur  s'était  borné  à 
mettre  en  lumière  la  tradition  qui,  de  saint  Jean  à  Bossuet,  recon- 
naît dans  l'unité  de  l'empire  la  préparation  des  conquêtes  du  Christ, 
il  aurait  pu  compléter  un  chapitre  déjà  connu  des  annales  de  l'es* 
prit  humain  ;  en  cherchant  des  symboles  catholiques  chez  les  enfans 
de  la  louve,  il  est  descendu  à  des  puérilités  qui  défigurent  l'his- 
toire. D'où  vient  pourtant  que  ce  singulier  manifeste  a  excité  Tat- 
tention  de  la  critique?  C'est  que  la  pensée  intime  de  l'auteur  valait 
mieux  que  son  œuvre  même.  L'histoire  romaine  est  devenue  au- 
jourd'hui une  espèce  de  concerto  tumultueux  où  bien  des  voix  se 
font  entendre  ;  sans  la  partie  que  joue  le  mystique  Allemand,  la 
symphonie  serait  incomplète.  M.  de  Lasaulx  était  un  esprit  cu- 
rieux (2),  subtil,  illuminé,  un  disciple  de  Goerres  et  de  Baader. 
Catholique  et  libéral,  il  avait  sur  bien  des  points  des  inspirations 
originales  et  généreuses.  Au  lieu  de  restreindre  le  domaine  de  sa 
religion,  comme  font  tant  d'esprits  étroits  et  sombres,  il  prenait 
plaisir  à  en  reculer  les  frontières.  L'antiquité  païenne,  à  ses  yeux, 
ne  se  séparait  pas  de  l'Évangile;  de  l'une  à  l'autre,  il  connaisssdt 
des  sentiers  secrets  éclairés  çà  et  là  de  mystérieuses  lueurs.  Son 
Christ  gigantesque ,  étendant  ses  bras  vers  tous  les  points  de  l'ho- 
rizon, projetait  sur  le  passé  comme  sur  l'avenir  sa  lumière  infinie. 
U  croyait  au  catholicisme  de  Virgile  et  de  Platon,  d'Homère  et  de 
Yalmiki!  A  propos  du  génie  de  Socrate,  au  sujet  de  l'hellénisme 
mourant,  il  avait  écrit  des  pages  bizarrement  exquises,  où  le  pen- 
seur ébloui  transfigurait  les  textes  les  plus  simples.  Son  manifeste 
sur  la  philosophie  de  l'histoire  romaine  semble  avoir  été  inspiré  par 

(1)  Sur  cette  philosophie  de  Thistoire  de  Rome  telle  que  Ta  combinée  Taotear  de  U 
Divina  Commedia  et  du  de  Monarchiay  voyez  Pétude  insérée  ici  même  sous  ce  titre  : 
DanU  Alighieri  H  la  littérature  danUsque  en  Europe  r  1''  décembre  4856. 

(3)  M.  de  Lasaulx  est  mort  il  y  a  quelques  mois,  entouré  de  Testime  générale,  em- 
portant les  regrets  des  penseurs  et  des  savans.  Son  mémoire  sur  la  philosophie  de 
rhistoire  romaine  est  le  dernier  travail  qu'il  ait  communiqué  à  Tacadémie  de  Munich. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l'hISTOIRE   ROMAINE.  377 

les  débats  de  la  question  papale  :  je  ne  sais  s'il  tenait  au  pouvoir 
temporel,  ou  plutôt  je  suis  sûr  qu'un  esprit  si  détaché  des  choses 
réelles  ne  pouvait  être  un  partisan  bien  fougueux  de  la  théocratie; 
mais  il  croyait  à  Rome,  à  la  destinée  de  Rome,  et  c'était  là  sa  ma- 
nière de  prendre  part  aux  discussions  de  nos  jours. 

Rien  de  moins  germanique  en  un  certain  sens  que  les  écrits  de 
M.  de  Lasaulx,  ou,  si  Ton  veut,  c'est  l'esprit  germanique  ébloui  et 
subjugué  par  l'esprit  romain.  L'histoire  nous  montre  aux  temps  bar^ 
bares  les  grands  chefs  des  peuples  du  nord  se  mettant  au  service  de 
Rome  et  devenant  quelquefois  plus  Romains  que  les  enfans  de  l'Ita- 
lie; H.  de  Lasaulx  est  un  Germain  des  siècles  raffinés  mettant  l'illu- 
minisme  allemand  au  service  de  la  Rome  catholique.  Le  vrai  Ger- 
main, c'est  Hegel  dans  sa  Philosophie  de  r  histoire  y  quand  il  nous 
fait  voir  l'empire  romain  créant  le  vide  par  tout  l'univers,  et  l'es- 
prit nouveau,  l'esprit  chrétien  et  germanique,  remplissant  ce  cadre 
immense.  Le  vrai  Germain,  c'est  Herder,  quand  il  réfute  Origène  et 
saint  Jérôme,  saint  Augustin  et  Paul  Orose,  saint  Thomas  et  Dante, 
quand  il  proteste  enfin  contre  la  tradition  des  romanisles  avec  la 
verve  d'un  Luther.  «  Si  quelque  chose,  s'écrie-t-il,  est  contrdre  à 
l'esprit  philosophique,  c'est  de  s'obstiner  à  voir  même  dans  les 
scènes  ensanglantées  de  l'histoire  romaine  l'accomplissement  de 
quelque  but  caché  de  la  Providence...  En  ce  qui  regarde  la  religion 
chrétienne,  autant  je  vénère  les  bienfaits  qu'elle  a  répandus  sur  le 
genre  humain,  autant  je  suis  loin  de  croire  que  la  main  des  hommes 
ait  préparé  avant  elle  dans  l'empire  romain  une  seule  voie  à  ses 
conquêtes.  Ce  n'est  point  pour  elle  que  Romulus  a  fondé  sa  cité, 
que  Pompée  et  Grassus  sont  entrés  en  Judée...  N'outrageons  pas  la 
majesté  divine  en  supposant  que ,  pour  accomplir  la  plus  sublime 
de  ses  œuvres,  pour  étendre  le  règne  de  la  justice  et  de  la  vérité, 
elle  n'ait  eu  d'autre  instrument  en  sa  puissance  que  le  joug  oppres- 
seur et  les  mains  ensanglantées  des  Romains.  La  religion  chrétienne 
s'éleva  par  sa  propre  énergie,  comme  l'empire  romain  grandit  par 
ses  propres  pouvoirs;  si  plus  tard  ils  finirent  par  s'unir,  ils  ne  ga- 
gnèrent ni  l'un  ni  l'autre  à  ce  rapprochement.  De  leur  union  sortit 
un  être  mixte,  moitié  chrétien,  moitié  romain,  tel  que  plusieurs 
désireraient  qu'il  ne  fût  jamais  né.  » 

Voilà  le  cri  du  Germain  en  face  de  la  tradition  romaine.  M.  de 
Lasaulx,  qui,  après  Herder  et  Hegel,  essaie  de  venger  les  idées  la- 
tines en  les  transfigurant,  ne  saurait  toutefois  être  confondu  avec 
les  ultramontains  du  xix'  siècle.  La  résolution  persistante  qui  éclate 
en  ce  singulier  système,  l'érudition  si  variée  de  l'auteur  unie  à  la 
confiance  d'un  mysticisme  serein,  tout  cela  nous  transporte  bien 
au-dessus  des  luttes  de  nos  jours.  De  telles  pages  appartiennent 


Digitized  by 


Google 


378  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

véritablement  à  la  philosophie  de  l'histoire  romaine.  Elles  y  appar- 
tiennent du  moins  à  titre  de  curiosité.  Âpres  qu'on  a  entendu  les 
théoriciens  de  l'histoire  célébrer  si  longtemps  le  rôle  des  races  ger- 
maniques en  face  des  races  latines,  n'est-ce  pas  une  chose  intéres- 
sante de  voir  le  rôle  de  Rome  et  de  la  romanité  relevé  par  la  science 
en  face  du  germanisme?  Sans  doute,  si  l'école  latine  n'avait  d'autre 
représentant  que  M.  de  Lasaulx,  sa  cause  serait  bien  compromise 
par  ce  mélange  de  savoir  et  d'illuminisme.  Heureusement  pour  elle, 
un  autre  défenseur  se  présente,  un  défenseur  armé  d'une  érudition 
aussi  forte,  et  qui  emploiera  des  argumens  mieux  appropriés  à 
notre  siècle.  Nous  venons  de  rencontrer  l'esprit  allemand  du  midi 
avec  son  inquiétude  souvent  pénétrante  ;  c'est  l'esprit  français  avec 
les  qualités  qui  lui  sont  propres  que  nous  allons  maintenant  voir  à 
l'œuvre. 

U. 

Le  Tableau  de  F  Empire  romain  que  vient  de  publier  M.  Amédée 
Thierry  nous  offre  le  même  point  de  départ  que  la  Philosophie  de 
r histoire  romaine  de  M.  de  Lasaulx.  Le  fondateur  de  Rome ,  selon 
H.  de  Lasaulx ,  a  fait  une  œuvre  analogue  à  celle  du  Christ  lui- 
même  en  appelant  librement  à  lui  les  hommes  sans  asile.  M.  Thierry, 
invoquant  les  belles  paroles  de  Denys  d'Halicamasse  et  surtout 
l'admirable  discours  de  Claude  dans  les  Annales  de  Tacite,  pro- 
clame aussi  ce  premier  caractère  de  la  cité  romaine,  ce  caractère 
si  nouveau ,  si  contraire  à  toute  l'antiquité,  l'appel  aux  enfans  de 
toutes  les  races.  Seulement  ce  qui  est  mystique  dans  M.  de  Lasaulx 
est  une  réalité  chez  M.  Thierry.  M.  de  Lasaulx  nous  montre  Romu- 
lus  attirant  les  pécheurs  et  les  gentils  dans  la  ville  éternelle; 
M.  Thierry  interroge  la  constitution  primitive  de  Rome,  et  il  y  lit 
d'avance  ses  destinées  séculaires  :  «  des  hommes  de  toute  race,  de 
toute  tribu,  de  tout  rang,  se  donnent  la  main  dans  un  asile  ;  l'asso- 
ciation d'individus  devient  une  association  de  tribus,  puis  de  nations 
et  de  races  entières.  » 

Voilà  le  programme  philosophique  de  l'histoire  des  Romains.  Le 
vrai  sujet  de  M.  Amédée  Thierry,  celui  qu'il  a  éclairé  d'une  lu- 
mière inattendue,  commence  à  l'époque  où  Rome,  victorieuse  du 
monde,  disparait  dans  sa  conquête.  Cette  association  prodigieuse 
de  nations  et  de  races  entières  s'appelle  l'emphre  romain  ;  quel  es- 
prit y  a  présidé?  quels  intérêts  l'ont  produite  et  soutenue?  quels 
en  sont  les  développemens,  les  phases,  les  révolutions?  Tel  est  le 
problème  auquel  l'éminent  historien  applique  la  pénétration  de  son 
savoir;  il  ne  néglige  pas  les  périodes  antérieures,  car  tout  se  tient 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   L'hISTOIRE   BOUAINE.  379 

dans  cette  histoire,  et  la  destinée  de  Rome,  si  nettement  annoncée 
par  sa  fondation  même,  est  de  plus  en  plus  visible  de  siècle  en 
siècle.  Deux  esprits  éclatent  ensemble,  grandissent  ensemble,  et 
luttent  à  mort  chez  les  fils  de  Romulus,  l'un  qui  veut  construire  la 
cité  sur  le  granit,  l'autre  qui  veut  sans  cesse  en  agrandir  l'enceinte; 
la  lutte  de  ces  deux  esprits,  ou  bien,  en  d'autres  termes,  l'action 
de  Rome  sur  les  races  de  l'Italie,  est  résumée  par  M.  Thierry  d'une 
manière  neuve  et  forte  dans  le  premier  chapitre  de  son  livre.  Il  a 
raison  cependant  de  ne  pas  s'y  arrêter.  Bien  d'autres  avant  lui  ont 
suivi  la  bannière  de  Rome  jusqu'aux  extrémités  de  l'Italie  et  du 
monde;  l'originalité  de  M.  Amédée  Thierry,  c'est  que  le  premier 
parmi  les  historiens  il  a  marché  avec  les  vaincus,  au  moment  où  les 
vaincus,  réclamant  leur  place  dans  la  cité,  l'ont  dissoute  en  y  en- 
trant, et  ont  substitué  à  Rome  l'humanité  elle-même.  La  revanche 
des  vaincus,  la  revanche  de  l'univers,  tel  pourrait  être  le  titre  de 
cette  philosophie  de  l'histoire  romaine.  M.  Amédée  Thierry  indique 
par  une  image  très  juste  la  position  qu'il  a  prise  :  «  Montesquieu, 
dit-il,  s'est  fait  patricien  romain  et  a  envisagé  le  monde  du  haut  du 
Capitole.  Fils  des  vaincus  de  César,  j'ai  aperçu  le  Gapitole  du  fond 
d'une  bourgade  celtique...  » 

Qu'on  s'intéresse  tant  qu'on  voudra  aux  derniers  héros  de  la  ré- 
publique romaône,  il  est  certain  que  la  république  n'existsdt  plus 
qae  de  nom  quand  César  prit  la  dictature.  Cette  fière  aristocratie 
qui  avait  subjugué  le  monde  devdt  périr  par  son  triomphe  même; 
le  monde  vaincu  devenait  l'allié  nécessaire  des  plébéiens,  et  la  ré- 
volution démocratique  de  Rome  s'accomplissait  au  profit  de  l'hu- 
manité. C'est  là  une  situation  unique  dans  l'histoire.  Nos  révolutions 
modernes,  quoi  qu'on  ait  dit,  ne  peuvent  nous  fournir  aucune  idée 
de  ce  gigantesque  drame,  et  ce  n'est  pas  un  médiocre  honneur  pour 
M-  Amédée  Thierry  d'en  avoir  retrouvé  le  sens.  Il  ne  s'agit  pas  ici 
de  déprécier  un  Caton,  un  Brutus,  comme  M.  Mommsen  l'a  fait  avec 
une  verve  amère,  et  encore  moins  de  voiler  les  forfaits  d'un  Tibère, 
d*un  Conmiode,  d'un  Caracalla;  au-dessus  de  la  scène  où  combattent 
les  gladiateurs  de  l'histoire,  d'immenses  intérêts  s'agitent  pour 
l'humanité.  La  terre  est  en  travail  d'un  monde  nouveau,  et  c'est 
Rome  ou  plutôt  la  société  romaine  qui  est  le  théâtre  de  ce  prodi- 
gieux labeur.  Honorez  Thraséas  et  flétrissez  Néron;  n'oubliez  pas 
cependant  les  destinées  du  genre  humain ,  et  que  l'histoire  indivi- 
duelle, avec  ses  monstruosités,  n'efiace  pas  l'histoire  des  nations  et 
des  races.  Il  y  a  ici  une  ofpcina  gentium  dont  il  faut  pénétrer  les 
secrets. 

Si  le  fondateur  de  Rome,  quel  qu'il  soit,  a  tracé  l'idéal  de  sa  ville 
en  faisant  de  la  cité  un  refuge  ouvert  à  tous,  l'organisateur  de  la 


Digitized  by 


Google 


380  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

dictature  impériale  a  créé  la  loi  qui  devait  soutenir  l'état  jusqa'en 
ses  plus  mauvais  jours  et  transmettre  aux  peuples  nouveau-nés 
des  principes  immortels.  On  s'étonne  souvent  que  des  bêtes  féroces 
comme  Néron  ou  Domitien  aient  pu  assouvir  si  longtemps  leurs 
eOroyables  caprices;  on  ne  comprend  pas  que  le  monde  ait  été  assez 
lâche  pour  s'abandonner  ainsi  lui-même,  et  on  se  prend  à  mépriser 
l'espèce  humaine  lorsqu'on  songe  qu'en  pleine  civilisation ,  après 
tant  de  sublimes  enseignemens,  après  tant  d'exemples  héroïques, 
elle  a  pu  subir  une  aussi  complète  dégradation.  Étudions  les  choses 
de  plus  près,  examinons-les  à  la  clarté  du  flambeau  que  M.  Thierry 
vient  d'allumer  en  ces  ténèbres;  nous  verrons  bientôt  qu'il  y  a  eu  là 
deux  histoires  très  distinctes  :  d' un  côté  l'histoire  particulière  de  Rome 
et  de  ces  personnages  de  théâtre  que  Paul  Orose  appelle  les  gla- 
diateurèy  de  l'autre  l'histoire  des  nations  qui  poursuivent  leurs  des- 
tinées dans  Tombre,  et  qui,  sous  la  protection  de  la  loi  commune, 
préparent  la  riche  diversité  de  l'avenir,  c'est-à-dire  la  civilisation 
chrétienne.  Même  sous  le  principat  de  ces  hommes  que  flétrira  éter- 
nellement l'histoire,  la  grande  œuvre  d'équité,  jusque-là  inconnue 
au  monde  antique,  poursuivait  régulièrement  son  cours.  Ce  qui  était 
foulé  aux  pieds  des  monstres,  c'était  la  vieille  société  patricienne, 
si  glorieuse  autrefois,  mais  si  impitoyable;  le  monde  au  contraire 
se  sentait  revivre  aux  rayons  d'un  soleil  de  justice  qui  n'avait  ja- 
mais lui,  même  en  Grèce,  sur  notre  malheureuse  race.  Et  qui  donc 
avait  créé  cette  politique  humaine  qui  s'imposait  aux  plus  infâmes 
tyrans?  Il  faut  bien  le  dire,  c'était  César,  ce  César  que  M.  Michelet 
ne  craint  pas  d'appeler  l  homme  de  Vhumanilé.  Voici  le  premier 
personnage  de  l'histoire  à  qui  peut  être  décerné  ce  titre  magnifique. 
Le  Christ  n'était  pas  encore  venu ,  et  il  y  avait  quelqu'un  sur  la 
terre  qui  devait  être  appelé  l'homme  de  l'humanité  par  la  libérale 
philosophie  du  xix*  siècle.  N'y  avait-il  pas  là  de  quoi  effacer  bien 
des  méfaits  et  racheter  bien  des  vices? 

Il  faut  lire  dans  le  tableau  de  M.  Amédée  Thierry  comment  toutes 
les  nations  de  l'empire  entrent  l'une  après  l'autre  dans  les  vastes 
cadres  de  l'humanité  nouvelle  établis  par  le  génie  de  César.  Le  dé- 
nombrement de  ces  races,  la  peinture  des  pays,  des  mœurs,  des 
cultes  religieux,  du  degré  de  civilisation  où  était  parvenue  chacune 
d'elles,  forment  une  large  introduction  aux  scènes  extraordinaires 
qui  vont  suivre.  Non-seulement  tous  les  peuples  applaudissent  à  la 
révolution  romaine  qui  brise  les  barrières  aristocratiques  et  fait  en- 
trer l'univers  dans  la  cité  universelle,  mais  Us  donneront  bientôt 
des  empereurs  à  cette  assemblée  de  nations  qui  s'appellera  Rama-- 
nitas.  Les  provinces  sont  contentes,  écrivait  Tacite;  un  Gaulois  s* est 
emparé  de  Rome,  disait  Sénèque  en  se  moquant  de  l'empereur 


Digitizedby  VjOOQIC  * 


PHILOSOPHIE   DE   L'hISTOIRE    ROMAINE.  381 

Claude.  Le  mot  grave  et  attristé  de  Tacite,  le  mot  railleur  de  Sé- 
nëque,  avaient  été  peu  remarqués  jusqu'ici;  associés  à  tant  d'autres 
témoignages  que  M.  Thierry  rassemble  avec  une  érudition  lumi- 
neuse, ils  expliquent  la  situation  tout  entière.  Rome  a  si  bien  dis- 
paru au  sein  de  l'humanité  que  les  principales  races  auront  tour  à 
tour  leurs  représentans  sur  le  trône  des  césars,  et  cela  le  plus  natu- 
rellement du  monde,  sans  que  personne  en  soit  surpris,  — personne, 
excepté  les  héritiers  de  plus  en  plus  rares  de  l'ancien  patriciat.  Sé- 
Dèque  peut  faire  des  épigrammes  sur  la  politique  provinciale  de 
Claude  pour  flatter  l'aristocratie  de  la  ville ^  il  ne  tardera*  pas  à  subir 
les  idées  qui  entraînent  le  monde,  et,  rentrant  dans  son  rôle  naturel, 
il  glorifiera  en  des  pages  éloquentes  le  mouvement  social  qu'il  persi- 
flait naguère.  N'est-il  pas  lui-même  Espagnol?  C'est  sous  le  règne 
d'un  Espagnol  que  Tacite  écrira  les  lignes  que  nous  citions  tout  à 
l'heure,  et  où  éclate  avec  une  impartialité  douloureuse  la  recon- 
naissance de  la  vérité;  c'est  à  un  césar  espagnol  qu'il  devra  son 
indépendance  d'écrivain  et  le  droit  de  flétrir  les  forfaits  de  Néron; 
c'est  à  un  Espagnol  enfin  qu'U  attribuera  la  gloire  d'avoir  uni  deux 
choses  jadis  incompatibles,  le  principat  et  la  liberté,  res  olim  disso- 
ciabileSy  principalum  ac  libertalem.  L'Espagne,  la  première  colonie 
romaine,  la  première  province  soumise  et  façonnée  pai*  les  Romains, 
est  aussi  la  première  à  commencer  cette  série  de  revanches  qui  amè- 
nera au  faite  du  pouvoir  toutes  les  nations  du  monde. 

On  dirait  que  l'apparition  des  peuples  sur  le  trône  impérial  cor- 
respond à  l'ordre  même  dans  lequel  ces  peuples  avaient  été  vaincus 
par  ia  république.  Rome  avait  d'abord  soumis  l'Italie,  puis  l'Es- 
pagne, puis  l'Afrique  et  l'Orient,  puis  enfin  la  Gaule,  sa  dernière 
conquête.  Or  après  les  césars  issus  de  l'aristocratie  romaine  vinrent 
les  césars  italiens,  aux  césars  italiens  succédèrent  les  césars  espa- 
gnols, aux  césars  espagnols  les  césars  africains  et  arabes;  les  grands 
césars  gaulois  apparurent  les  derniers. 

Si  le  travail  d'égalité  conçu  par  Jules  César  se  poursuit  pas  à  pas 
même  sous  les  empereurs  de  race  romaine,  même  sous  Tibère  et 
Néron,  que  sera-ce  sous  les  empereurs  italiens  et  surtout  sous  les 
provinciaux!  Dans  cette  suite  de  révélations  sur  la  politique  hu- 
maine de  l'empire,  M.  Thierry  signale  un  fait  d'une  importance 
particulière,  puisqu'il  explique  la  transition,  si  peu  intelligible  jus- 
qu'ici, des  empereurs  espagnols  aux  empereurs  africains  et  arabes* 
Quelques-unes  des  plus  grandes  choses  accomplies  sous  les  césars 
originaires  d'Espagne,  entre  autres  Védit  perpétuel  d'Adrien,  furent 
l'œuvre  d'une  école  de  jurisconsultes  qui  illustraient  la  race  arabe 
en  Afrique  et  en  Asie.  Nous  sommes  accoutumés  à  considérer  ces  .fils 
de  Sem  comme  enfermés  dans  la  pensée  religieuse  et  incapables  de 


Digitized  by 


Google 


382  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prendre  part  au  mouvement  complexe  de  la  cîvaisation;  il  y  a  sur 
ce  point  bien  des  exceptions  à  reconnaître.  M.  Ernest  Renan,  qui  a 
mis  en  relief  plus  vigoureusement  que  personne  ce  caractère  exclu- 
sif des  sémites,  a  montré  pourtant  que  la  tendance  contraire  existait 
même  chez  le  peuple  d'Israël,  à  plus  forte  raison  chez  des  nations 
mondaines  comme  Tyr  et  Sidon.  Les  recherches  de  M.  Amédée 
Thierry  nous  font  voir  qu'une  grande  partie  de  la  race  sémitique» 
les  Phéniciens  d'Afrique,  les  Arabes  de  Syrie,  contribuèrent  active- 
ment sous  l'empire  à  la  civilisation  générale.  En  Afrique,  le  mouve- 
ment datait  de  la  reconstruction  de  Garthage  par  Jules  César;  en 
Syrie,  l'impulsion  fut  donnée  par  Adrien  et  Marc-Aurèle.  La  métro- 
pole punique,  relevée  avec  tant  d'éclat  de  ses  ruines,  avait  suscité 
autour  d'elle  un  groupe  de  villes  phéniciennes  ou  numides,  Ma- 
daure,  Adrumète,  Leptis,  Cirtha,  qui  étaient  des  foyers  de  science 
et  de  culture  sociale.  Les  anciennes  villes  syriennes,  Émèse,  Édesse, 
si  déchues  de  leur  splendeur,  mais  rappelées  à  la  vie  par  les  Anto- 
nins,  étaient  devenues  aussi  au  second  siècle  de  l'ère  chrétienne  des 
centres  fort  actifs  où  renaissait  la  civilisation  de  l'Orient.  11  y  a  un 
moment  au  n""  siècle  où  les  Africains  sont  partout  et  partout  aussi 
les  Syriens.  Quel  est  le  grand  jurisconsulte  de  cette  époque?  Quel 
est  l'homme  dont  le  nom  est  attaché  à  Védit  perpétuel ^  c'est-à-dire  & 
l'acte  le  plus  important  des  empereurs  espagnols?  L'Africain  Salvius 
Julianus.  A  ce  moment-là  même,  le  premier  des  orateurs  est  Fronto, 
fils  de  Cirtha  la  Numide.  Dans  les  lettres,  au  sénat,  dans  les  con- 
seils du  prince,  dans  ces  hautes  fonctions  administratives  qui  res- 
semblaient à  des  vice-royautés,  on  voit  au  premier  rang  les  enfans 
de  l'Afrique.  Aussi,  quand  le  stupide  Commode  termine  si  honteu- 
sement le  noble  groupe  des  césars  espagnols,  lorsque  l'anarchie 
commence,  que  la  guerre  civile  éclate,  que  le  monde  romain  se  croit 
revenu  au  temps  de  César  et  de  Pompée,  quels  sont-ils  ces  deux 
hommes  qui  tiennent  l'univers  en  suspens?  Deux  Africains  encore, 
deux  hommes  dont  la  métropole  est  Carthage,  Albinus  d' Adrumète 
et  Septime-Sévère  de  Leptis. 

La  dynastie  d'Afrique,  ouverte  par  le  Carthaginois  Septime-Sé- 
vère, amène  les  Syriens  sur  la  scène;  Septime-Sévère  avait  épousé 
une  Syrienne,  la  belle  et  savante  Julia  Domna.  Ne  nous  laissons  pas 
tromper  par  tous  ces  noms  latins;  un  des  caractères  de  l'empire,, 
c'est  que  les  races  les  plus  étrangères  à  l'Italie  faisaient  toute  sorte 
d'emprunts  aux  habitudes  romaines,  sans  renoncer  à  leur  esprit  na- 
tional; c'était  leur  manière  de  s'emparer  de  Rome.  Bien  que  les 
médailles  frappées  en  Orient  et  en  Occident  portassent  ce  même 
nom  :  Rome  itemelley  il  suffit  d'y  regarder  avec  attention  pour  dis- 
tinguer une  médaille  gauloise  d'une  médaille  syrienne.  C'est  ainsi 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l' HISTOIRE   ROMAINE.  383 

que  M.  Amédée  Thierry,  dans  la  succession  des  césars,  a  su  retrou- 
ver les  races  diverses  sous  runiformité  du  costume  romain.  La  voie 
est  ouverte;  la  critique  peut  s'y  engager  plus  avant.  Aujourd'hui 
que  les  études  orientales  renouvellent  l'histoire  sur  tant  de  points, 
la  période  des  empereurs  syriens  profitera  sans  doute  de  ces  fouilles 
hardies.  Un  orientaliste  que  j'ai  consulté  à  ce  sujet  m'a  fourni  des 
indications  qui  confirment  les  vues  de  M.  Thierry,  et  que  je  crois 
bon  de  reproduire.  «  Il  est  évident  que  Julia  Domna,  femme  de  Sep- 
time-Sévëre,  sa  sœur  Julia  Mossa,  ses  nièces  Julia  Mammoea  et  Julia 
Sohémie,  appartenaient  aux  premiers  rangs  de  la  société  arabe  en 
Syrie.  Domna,  Mœsa,  Mammoea,  Sohemia,  tous  ces  noms  latinisés 
étaient  des  noms  arabes,  comme  l'atteste  encore  le  dernier,  Sohemia, 
dont  Torigine  première,  moins  défigurée,  ne  saurait  être  méconnue. 
Sohémîe  est  la  forme  latine  de  Soufuiîtna^  féminin  de  Souhaim^  nom 
p(Hrté  par  plusieurs  princes  orientaux  de  la  même  époque.  Lampride 
etCapitolin  l'appellent  Semiamiray  nouvelle  preuve  que  Sœmias  est 
bien  une  Arabe  et  une  princesse  arabe,  car  il  suffit  de  décomposer  ce 
mot  pour  y  trouver  d'abord  son  nom  (Sœmi,  Sohemia),  puis  le  mot 
amira,  féminin  d'amir  ou  émir,  qui  signifie  souverain.  Or,  s'il  est 
prouvé  que  Julia  Sohemia,  mère  d'Élagabal,  était  une  princesse 
d'Arabie,  nous  savons  par  cela  même  ce  qu'étaient  sa  sœur  Julia 
Mammoea,  qui  donna  le  jour  à  Alexandre-Sévère,  et  sa  tante  Julia 
Domna,  dont  Septime-Sévère  avait  obtenu  l'alliance.  » 

Peut-être  des  inscriptions  syriaques  nous  apprendront-elles  un 
jour  quelque  chose  de  ces  quatre  femmes  arabes  associées  tour  à 
tour  au  gouvernement  de  l'empire  romain.  Les  récits  des  écrivains 
de  ï Histoire  auguste  ont  besoin  d'être  complétés,  c'est-à-dire  rec- 
tifiés, par  des  hommes  initiés  aux  choses  de  l'Orient.  Qu'est-ce  que 
ce  sénat  de  femmes  dont  Julia  Sohç^ia  avait  conçu  l'idée  7  Quelle 
était  la  créature  la  moins  dégénérée  au  m*  siècle,  la  matrone  ro- 
maine ou  la  femme  sémitique?  L'orientaliste  que  j'ai  interrogé 
penche  à  croire  que  le  harem  avait  une  grande  et  utile  influence  à 
cette  époque,  que  la  femme  n'y  était  pas  tenue  en  captivité  comme 
aux  siècles  suivans,  et  que,  si  son  pouvoir  a  disparu,  c'est  seule- 
ment après  qu'elle  en  eut  abusé.  Tout  cela  est  possible,  et  il  faut 
se  rappeler  en  effet  que  la  noble  figure  de  Zénobie  appartient  à  la 
période  des  empereurs  syriens.  La  femme  de  Septime-Sévère,  Ju- 
lia Domna,  la  mère  d'Alexandre-Sévère,  Julia  Mammœa,  paraissent 
avoir  été  de  nobles  types  de  la  grandeur  asiatique.  Malheureuse- 
ment, tant  que  l'archéologie  orientale  n'aura  pas  porté  la  lumière  en 
ces  questions  confuses,  U  sera  difficile  de  s'y  reconnaître.  Comment 
expliquer  toutes  les  choses  incohérentes  que  nous  offre  cette  famille 
arabe?  Comment  comprendre  que  les  plus  grands  jurisconsultes  de 


Digitized  by 


Google 


38&  REFUS   DES   DEUX   MONDES. 

l'empire ,  ceux  qui  travaillaient  le  plus  efficacement  à  Tunité  du 
genre  humain,  Salvius  Julianus,  Ulpien,  Papinien,  fussent  des  sé- 
mites, et  que  cette  même  race  sémitique  ait  donné  à  l'empire  un 
monstre  comme  Caracalla,  un  fou  furieux  comme  Élagabal?  Il  faut 
revenir  au  point  de  vue  de  M.  Thierry,  qui  seul  peut  tout  concilier; 
il  y  a  ici  deux  histoires  qui  se  croisent,  qui  s'embrouillent  parfois 
aux  yeux  inattentifs,  et  qui  pourtant  sont  absolument  distinctes, 
l'histoire  des  hommes  et  l'histoire  des  idées.  Deux  influences  tout 
opposées  peuvent  saisir  les  hommes  que  le  destin  a  jetés  dans  Ta- 
rêne  impériale.  Les  uns  comprennent  l'immense  labeur  imposé  à  la 
romanité  et  ils  y  consacrent  leurs  efforts,  ce  sont  les  grands  ouvriers 
du  genre  humain  ;  les  autres  ne  puisent  dans  la  situation  que  l'or- 
gueil de  la  toute-puissance  :  ivres  de  sang  et  de  débauches,  ils  sont 
l'effroi  de  la  nature.  Après  Marc-Aurêle,  Commode;  après  Septime- 
Sévère,  Caracalla.  Cependant  à  travers  ces  vicissitudes  la  transfor- 
mation sociale  préparée  par  les  jurisconsultes  poursuit  toujours  sa 
marche.  Elle  est  favorisée  surtout  par  l'esprit  religieux  qui  se  dé- 
gage. Un  des  faits  les  plus  extraordinaires  de  cette  mystérieuse 
période  des  empereurs  syriens,  ce  sont  leurs  sympathies  secrètes 
pour  la  religion  de  Jésus.  Caracalla  était  l'élève  d'une  nourrice 
chrétienne,  et,  malgré  les  infamies  de  sa  vie,  il  est  certain  qu'il 
protégeait  les  chrétiens.  Le  pieux  Alexandre -Sévère  avait  sans 
cesse  à  la  bouche  les  maximes  de  l'Évangile.  «  Ils  semblaient,  dit 
M.  Thierry,  marcher  au-devant  du  christianisme.  » 

Qui  saura  jamais  d'une  manière  exacte  le  rôle  des  césars  orien- 
taux et  des  princesses  arabes  dans  ces  transformations  religieuses 
de  l'humanité?  En  attendant  que  les  orientalistes  éclaircissent,  s'il 
est  possible,  quelques-uns  de  ces  mystères,  ce  n'est  pas  à  nous  qu'il 
convient  de  regretter  qu'aux  vagues  aspirations  des  empereurs  sy- 
riens vers  le  christianisme  ait  succédé  la  propagande  énergique  et 
résolue  des  hommes  de  l'Occident.  La  figure  divine  du  Sauveur 
ne  devait  pas  apparaître  au  monde  au  milieu  des  souvenirs  d'Éla- 
gabal.  C'est  bien  assez  de  Constantin.  L* ardente  réaction  du  génie 
occidental  contre  les  mœurs  asiatiques,  cette  réaction  qui  éclate 
sous  Aurélien  et  qui  est  un  des  faits  principaux  du  m*  siècle,  ne 
profite  pas  moins  à  la  cause  du  Christ  qu'à  celle  de  la  civilisation. 
Ses  chefs  sont  des  Gaulois  ou  des  Illyriens,  presque  tous  soldats 
de  fortune,  hommes  de  discipline  rigide,  et  qui,  à  l'unité  poli- 
tique inspirée  de  l'Orient,  ajoutèrent,  dit  M.  Thierry,  l'unité  ad- 
ministrative. Voilà  encore  un  de  ces  faits  que  l'érudiition  peut  si- 
gnaler à  la  philosophie  de  l'histoire,  mais  que  la  sagacité  la  plus 
pénétrante  ne  peut  complètement  expliquer.  Quelle  a  été  cette  ré- 
action de  l'Occident?  Contenait-elle  un  élément  libéral?  Ces  Gaulois 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   D£   L' HISTOIRE.  BOHAINE.  385 

avaient-ils  gardé  quelque  chose,  du  caractère  indigène?  En  quoi, 
comment,  dans  quelle  mesure?  Autant  de  problèmes  insolubles.  Si 
la  vérité  définitive  se  compose  de  nuances  nettement  et  finement 
observées,  il  faut  y  renoncer  sur  ce  point.  Ce  qui  parait  le  plus  ad- 
missible, c'est  que  nos  Gaulois  devenus  empereurs  représentaient, 
non  pas  le  caractère  particulier  de  leur  race,  mais  l'esprit  général 
<le  l'Occident  opposé  à  l'esprit  asiatique.  L'ancienne  idée  de  patrie, 
l'idée  farouche,  barbare,  qui  voit  un  ennemi  dans  l'étranger,  avait 
disparu  du  monde  sous  l'action  impérieusement  humaine  de  Jules 
César;  avant  qu'on  la  vît  renaître,  purifiée,  sur  le  fondement  de  la 
moralité  chrétienne,  il  fallait  passer  par  le  grand  nivellement,  par 
rimmense  communauté  de  l'empire  romain. 

Il  y  a  ici  une  page  de  M.  Thierry  qu'il  convient  de  citer  tout  en- 
tière, car  elle  est  le  centre  du  livre  et  le  résumé  du  système.  On 
comprendra  mieux  nos  réserves  comme  nos  éloges  quand  on  aura 
sous  les  yeux  l'expression  directe  de  la  pensée  de  l'historien.  «  L'em- 
pire romain!  s'écrie-t-il;  je  ne  saurais  trop  insister  sur  la  signifi- 
cation réelle  de  ces  deux  mots.  A  l'idée  de  Rome  et  des  Romains  se 
rattache  en  nous,  quoi  que  nous  en  ayons,  une  autre  idée  de  domi- 
nation militaire,  d'état  de  conquête  toujours  subsistant,  de  peuples 
contenus  au  moyen  de  la  force,  mais  se  soulevant  par  intervalles 
contre  un  joug  détesté,  et  toujours  prêts  à  revendiquer,  l'épée  en 
main,  leur  nationalité,  qu'ils  regrettent.  Ces  couleurs  sont  vraies,  si 
on  les  applique  à  la  période  républicaine  de  Rome;  mais  quand  on 
les  transporte  à  la  période  impériale  et  surtout  aux  ii®  et  iii^  siècles  • 
de  notre  ère,  elles  dénaturent  les  faits,  elles  jettent  dans  l'histoire  une 
confusion  inextricable.  L'esprit  dominant  de  Tempire.ne  fut  point, 
tant  s'en  fallait,  un  esprit  de  guerre  et  de  conquête;  les  plus  habiles 
des  césars  posèrent  même  en  principe  que  le  territoire  ne  devait 
plus  s'agrandir,  et  ils  ne  firent  la  guerre  offensive  que  pour  attein- 
dre certaines  limites  naturelles  propres  à  servir  de  frontières,  Trajan 
fut  le  seul  qui  se  laissa  emporter  par  son  goût  passionné  des  armes; 
encore  plusieurs  de  ses  conquêtes  furent-elles  faites  dans  une  vue 
défensive,  par  exemple  celles  de  la  Dacie  et  de  l'Arabie.  Le  véri- 
table travail  des  césars  consista  bien  au  contraire  à  détruire  à  l'in- 
térieur les  derniers  vestiges  des  barrières  qui  avaient  si  longtemps 
séparé  les  peuples,  à  niveler  les  races  comme  les  états,  à  répandre 
eu  tous  lieux  l'uniformité  des  lumières  et  des  idées  sociales,  à  dé- 
velopper, suivant  les  besoins  locaux,  ici  le  commerce,  là  l'agricul- 
ture ou  les  arts  industriels...  Être  Romain,  ce  fut  appartenir  à  la 
portion  civilisée  de  l'humanité,  êtie  membre  d'une  société  qui  pos- 
sédait toutes  les  connaissances,  toutes  les  commodités  de  la  vie  ma- 
térielle. Romain  et  barbare  furent  deux  termes  d'une  corrélation 

TOMB  XLV.  25 


Digitized  by 


Google 


386  RETUE   DES  DEUX  MONDES. 

exacte,  qui  eurent  une  signification  identique  depuis  Bosra,  où 
l'Arabe  pacifié  balbutiait  le  latin,  jusqu'aux  cabanes.des  Calédoniens 
et  des  Pietés.  L'orgueil  qu'inspirait  le  premier  de  ces  noms  éclate  dans 
mille  circonstances  de*  l'histoire  de  l'empire.  On  voit,  au  plus  fort 
des  dissensions  intestines  <5ù  cette  société  fut  quelquefois  en  proie, 
de  grandes  ^provinces,  en  état  de  scission  et  de  guerre  avec  l'Italie, 
se  réclamer  toujours  du  nom  romain  et  frapper  sur  leurs  monnaies 
le  type  de  Rome  éternelle,  comme  une  sorte  de  protestation  que, 
séparées  par  accident  de  la  capitale  de  l'empire,  elles  ne  renoncent 
point  pour  cela  à  la  qualité  de  pays  civilisé ,  et  qu'elles  prétendent 
bien  n'être  point  confondues  avec  les  contrées  barbares.  On  forge 
même  au  iii^  siècle  les  mots  de  romnnilâ  et  de  Romanie  pour  ex- 
primer tout  cela,  par  opposition  au  mot  de  barbarie.  Ce  fut  le 
christianisme  qui,  en  élargissant  au  dehors  les  cadres  de  l'associa- 
tion et  y  faisant  une  place  pour  la  barbarie,  modifia  ces  distinctions 
enracinées  durant  trois  siècles.  La  chrétienté  pénétra  où  la  roma- 
nilé  s'arrêtait,  et  fut  la  dernière  forme  sous  laquelle  Rome  pour- 
suivit ses  conquêtes,  w 

Ces  révoltés  qui  se  disaient  Romains  tout  en  se  séparant  de  l'em- 
pire, c'étaient  précisément  nos  pères,  c'étaient  les  chefs  de  cet  em- 
pire des  Gaules  dont  la  destinée  fut  courte,  mais  glorieuse:  c'était 
Postumus,  OElianus,  Victorinus,  et  cette  vénérable  femme,  Victoria, 
surnommée  la  mère  des  campsy  qui,  par  le  respect  religieux  attaché 
à  sa  personne,  semblait  rappeler  les  prêtresses  du  monde  celtique. 
Ces  Gaulois,  malgré  telle  ou  telle  réminiscence  indigène,  étaient 
donc  vraiment  Romains,  dans  le  sens  que  M.  Thierry  vient  de  resti- 
tuer à  ce  mot.  Ils  s'étaient  séparés  de  l'empire  lorsque  l'empereur 
Valérien  avait  été  vaincu  par  les  Perses;  ils  rentrèrent  dans  la  com- 
munauté quand  Aurélien  eut  rétabli  les  choses  en  Orient  et  que  la 
réaction  occidentale  put  se  développer  librement.  Ainsi  les  révoltes 
mêmes  des  Gaulois  confirment  le  système  de  M.  Thierry  et  prouvent 
que  l'empire  n'était  en  réalité  qu'une  vaste  communauté  de  nations 
où  l'Orient  et  l'Occident,  comme  au  temps  d'Octave  et  d'Antoine, 
se  disputaient  encore  l'influence  souveraine. 

Les  peuples  avaient-ils  gagné  à  ce  régime?  M.  Thierry,  qui  sou- 
tient cette  thèse,  est  suspect  de  latinisme.  Interrogeons  deux  histo- 
riens de  nos  jours  qui  ont  étudié  aussi  de  fort  près  la  Gaule  du  temps 
de  l'empire,  M.  Michelet  et  M.  Guizot.  Je  relis  V Histoire  romaine  de 
M.  Michelet,  je  relis  le  premier  volume  de  son  Histoire  de  France^ 
et,  chose  singulière,  j'y  retrouve  çà  et  là,  en  de  subits  éclairs,  la 
pensée  même  que  M.  Thierry  a  si  vigoureusement  déduite.  M.  Thierry 
nous  montre  les  peuples  vaincus  par  l'aristocratie  romaine  entrant 
tour  à  tour  dans  l'orgueilleuse  cité.  Aux  yeux  de  M.  Michelet,  il  n'y 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIB   PB    l'iUSTOIAE   ROMAINE.  397 

eut  pas  seulement  la  revanche  des  races  vaincues,  la  revanche 
de  l'Espagne,  de  l'Afrique,  de  TOrient,  des  Gaules;  il  y  eut  aussi 
d'une  manière  plus  générale  la .  revanche  des  esclaves.  11  le  dit 
expressément,  a  le  règne  de  Claude  fut  une  sorte  de  réaction  des 
esclaves;  ils  gouvernèrent  à  leur  tour,  et.  les  choses  n'en  allèrent 
pas  plus  mal«  »  Il  faut  voir,  dans  le  résunoé  si  expressif  de  M.  Mi- 
chelet,  le  gouvernement  des  affranchis  sous  Tempéneur  Claude, 
«  gouvernement  d'autant  moins  national  qu'il  était  plus  humain  (1).  » 
Ce  caractère  anti- romain  de  l'administration  des  césars,  ce  désir 
d'étendi-e  le  droit  de  cité  à  tout  l'univers,  ce  sentiment  d'une  large 
et  libérale  humanité,  toutes  ces  ehoaes  que  Suétone  indique,  que 
Tacite  condamne,  que  la  vieille  histoire  ne  soupçonnait  pas,  et  qui 
viennent  d'être  mises  si  savamment  en  lumière,  M.  Michelet  avait 
eu  le  mérite  de  les  signaler  un  des  premiers,  avant  M.  Mommsen, 
avant  M.  Amédée  Thierry.  On  ne  f^it  pas  ici  cette  remarque  pour 
diminuer  la  part  d'originalité  que  peut  revendiquer  M.  Thierjry, 
cette  part  est  grande  et  bien  acquise;  on  veut  seulement  prouver, 
par  ces  témoignages  divers,  que  les  découvertes  de  M.  Thierry  ne 
sont  pas  des  paradoxes,  et  que  tout  observateur  sérieux,  s'il  consi- 
dère l'empire  du  fond  de  la  bourgade  celtique^  doit  porter  le  même 
jugement.  Trente  ans  avant  M.  Amédée  Thierry,  et  M.  Théodore 
Honunsen,  M.  Michelet  avait  osé  contredire  Tacite  et  remercier  l'ad- 
ministration impériale  au  nom  de  l'univers  affranchi.  Il  rappelle  que 
Claude  ne  cachait  pas  sa  prédilection  pour  les  provinciaux,  qu'il 
écrivit  l'histoire  des  races  vaincues,  celle  des  Étrusques,  de  Tyr  et 
de  Cartbage,  a  réparant  ainsi  la  longue  injustice  de  Aome,  »  qu'il 
fut  le  protecteur  des  esclaves  et  les  défendit  contre  l'inhumanité  de 
leurs  maîtres.  Il  rappelle  que  sous. Claude,  sous  Néron,  sous  Domi- 
tien,  l'exécrable  barbarie  du  druidisrae  fut  auéantie  par  l'armée  de 
la  civilisation,  car  les  infamies  de  cirtq  ou  six  monstres^  si  bien  stig- 
matisées par  Monfesquieu,  n'empêchaieat  pas  le  système  nouveau 
de  produire  ses  fruits  (c'est  là  ce  qtie  Montesquieu  n'a  pas  vu)  et 
de  sauver  le  genre  humain.  Rome,  sous  l'empire,  ne  s'appelle  plus 
Rome,  elle  s'appelle  le  droit  et  l'humanité.  Le  droit  civil  se  déve- 
loppe sous  les  plus  mauvais  empereurs.  Si  Tibère  art  Domitien,  dans 
toutes  les  questions  d'équité  civile,  sont  des  justiciers  intègres,  que 
sera-ce  sous  les  grands  hommes,  sous  les  Aurélien  et  les  Probus  ! 
A  toutes  les  heures  décisives  de  l'histoire  de  l'empire,  on  voit  qu'une 
tâche  immense  pèse  sur  l'univers  en  travail.  C'est  en  ce  sens  qu'il 
faut  comprendre  le  mot  triste  et  courageux  tout  ensemble  de  Sep- 
time-Sévère  à  son  Ut  de  mort  :  labormms.  C'est  en  ce  sens  cpie 

(t)  M.  Michelet,  Histoire  de  France,  t.  I«%  cbap.  m  :  la  Gaule  sous  l'Empire, 


Digitized  by 


Google 


388  REVUB   DES    DEUX   MONDES. 

M.  Michelet  appelle  l'empire  romain  a  la  grande  initiation  du 
monde.  » 

Et  plus  tard,  quand  le  travail  recommandé  par  le  vieux  soldat 
mourant  a  été  inutile,  quand  l'œuvre  des  jurisconsultes  est  restée  à 
demi  impuissante,  quand  le  vice  incurable,  non  pas  de  tel  empe- 
reur et  encore  moins  de  l'empire,  mais  du  vieux  monde  tout  en- 
tier, quand  l'esclavage  a  tué  la  société  antique,  et  que  le  christia- 
nisme lui-même,  avec  ses  trésors  de  vie,  n'a  pu  sauver  le  colosse 
agonisant,  quand  il  faut  enfin  que  les  Barbares  viennent  fournir  un 
sang  vierge  à  l'humanité  de  l'avenir,  le  brillant,  le  généreux  histo- 
rien de  la  France  adresse  encore  des  paroles  de  reconnaissance  au 
régime  qui  a  détruit  les  vieilles  aristocraties  païennes  et  transmis 
aux  peuples  nouveaux  l'immortel  principe  de  l'égalité,  a  Est-ce  à 
dire,  s'écrie-t-il,  que  tout  cela  se  soit  accompli  en  vain,  que  cette 
dévorante  Rome  ne  laisse  rien  sur  le  sol  gaulois,  d'où  elle  va  se  re- 
tirer? Ce  qui  y  reste  d'elle  est  en  effet  immense  :  elle  y  laisse  l'or- 
ganisation, l'administration.  Elle  y  a  fondé  la  cité.  La  Gaule  n'avait 
auparavant  que  des  villages,  tout  au  plus  des  villes.  Ces  théâtres, 
ces  cirques,  ces  aqueducs,  ces  voies  que  nous  admirons  encore,  sont 
le  durable  symbole  de  la  civilisation  fondée  par  les  Romains,  la  jus- 
tification de  leur  conquête  de  la  Gaule.  Telle  est  la  force  de  cette 
organisation,  qu'alors  môme  que  la  vie  paraîtra  s'en  éloigner,  alors 
que  les  Barbares  sembleront  près  de  la  détruire,  ils  la  subiront  mal- 
gré eux.  Il  leur  faudra,  bon  gré,  mal  gré,  habiter  sous  ces  voûtes 
invincibles  qu'ils  ne  peuvent  ébranler;  ils  courberont  la  tête  et  re- 
cevront encore,  tout  vainqueurs  qu'ils  sont,  la  loi  de  Rome  vaincue. 
Ce  grand  nom  d'empire,  cette  idée  de  l'égalité  sous  un  monarque, 
si  opposée  au  principe  aristocratique  de  la  Germanie,  Rome  l'a  dé- 
posée sur  cette  terre.  Les  rois  barbares  vont  en  faire  leur  profit.  Cul- 
tivée par  l'église,  accueillie  dans  la  tradition  populaire,  elle  fera  son 
chemin  par  Charlemagne  et  par  saint  Louis.  Elle  nous  amènera  peu 
à  peu  à  l'anéantissement  de  l'aristocratie,  à  l'égalité,  à  l'équité  des 
temps  modernes  (1).  » 

Ne  sont-ce  pas  les  mêmes  idées  que  M.  Amédée  Thierry  a  pré- 
sentées avec  un  enchaînement  logique  dans  son  Tableitu  de  l  Em- 
pire romain?  Remontez  aux  premières  leçons  de  M.  Guizot,  vous  les 
trouverez  encore.  Seulement  M.  Guizot  est  plus  complet;  il  dit  à  la 
fois  le  bien  et  le  mal,  il  juge  en  historien  et  en  philosophe.  Dans 
ses  études  sur  la  civilisation  en  France,  il  est  amené  à  considérer 
l'empire  sous  un  double  point  de  vue,  et  soit  qu'il  l'interroge  dans 
Rome  même,  soit  qu'il  l'aperçoive,  lui  aussi,  du  fond  de  la  Gaule, 

{\)  M.  Michelet,  Histoire  de  France,  1. 1",  chap.  m. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l'hISTOIRE    ROMAINE.  389 

il  l'apprécie  d'une  manière  différente.  Quand  il  le  juge  à  Rome, 
c'est-à-dire  du  sein  de  la  civilisation  et  du  droit,  il  le  condamne, 
car  c'est  le  condamner  que  lui  dire  son  nom  :  il  l'appelle  le  des- 
potisme administratif  pur  et  simple.  «  Vous  n'y  rencontrez  nulle 
part  de  pouvoirs  coordonnés,  égaux,  destinés  à  se  contrôler,  à  se 
limiter  l'un  l'autre.  Tout  procède  du  haut  en  bas  ou  du  bas  en  haut, 
selon  une  hiérarchie  unique  et  rigoureuse.  »  Ainsi  parle  le  philo- 
sophe au  nom  de  la  vérité  absolue.  Voici  maintenant  le  politique; 
appréciant  les  vérités  relatives,  il  ne  craint  pas  de  remercier  l'em- 
pire au  nom  des  Celtes  :  «  Ne  concluez  pas,  dit-il,  que  ce  méca- 
nisme administratif  eût  été  institué  dans  le  seul  intérêt  du  pouvoir 
absolu,  et  n'eût  jamais  cherché  ni  produit  d'autre  effet  que  de  le 
servir.  11  faut,  pour  l'apprécier  avec  équité,  se  faire  une  juste  idée 
de  l'état  des  provinces,  et  spécialement  des  Gaules,  au  moment  où 
la  république  fut  remplacée  par  l'empire.  Deux  pouvoirs  y  ré- 
gnaient, celui  du  proconsul  romain  envoyé  pour  gouverner  passa- 
gèrement telle  ou  telle  province,  celui  des  anciens  chefs  nationaux, 
du  gouvernement  qu'avait  le  pays  avant  de  tomber  sous  le  joug  ro- 
main. Ces  deux  pouvoirs  étaient,  je  crois,  à  tout  prendre,  plus  ini- 
ques, plus  funestes  que  l'administration  impériale  qui  leur  succéda. 
Je  ne  crois  pas  que  rien  ait  pu  être  plus  effroyable  pour  une  pro- 
vince que  le  gouvernement  d'un  proconsul  romain,  avide  tyran  de 
passage,  qui  venait  là  pour  faire  sa  fortune  et  se  livrer  quelque 
temps  à  tous  les  besoins  de  l'intérêt  personnel,  à  tous  les  caprices 
du  pouvoir  absolu...  Quant  aux  anciens  chefs  du  pays,  c'était,  je 
n'en  doute  pas,  un  gouvernement  prodigieusement  irrégulier,  op- 
pressif, barbare...  Lorsque  l'administration  impériale  prévalut  dans 
la  Gaule,  quelque  amers  et  légitimes  que  pussent  être  les  ressenti- 
mens  et  les  regrets  patriotiques,  elle  fut,  à  coup  sûr,  plus  éclairée, 
plus  impartiale,  plus  préoccupée  de  vues  générales  et  d'intérêts 
vraiment  publics  que  ne  l'avaient  été  les  anciens  gouvernemens  na- 
tionaux... D'autre  part,  les  gouverneurs,  plus  stables  dans  leurs 
fonctions,  contrôlés  jusqu'à  un  certain  point  par  l'autorité  impé- 
riale, étaient  moins  avides,  moins  violons,  moins  oppressifs  que  les 
proconsuls  du  sénat.  Aussi  voit-on,  dans  les  i",  ii*  et  même  m"  siè- 
cles, un  progrès  véritable  dans  la  prospérité  et  la  civilisation  de  la 
Gaule.  Les  villes  s'enrichissent,  le  nombre  des  hommes  libres  aug- 
mente... Plus  d'égalité  s'introduit  entre  les  classes  diverses,  toutes 
arrivent  à  la  fortune  et  au  pouvoir.  Les  mœurs  s'adoucissent,  les 
idées  s'étendent,  le  pays  se  couvre  de  monumens,  de  routes.  Tout 
indique  enfin  une  société  qui  se  développe,  une  civilisation  en  pro- 
grès. »  On  voit  que  l'éminent  historien  n'hésite  pas  à  signaler  tous 
les  avantages  de  l'administration  impériale;  elle  valait  mieux  à  son 


Digitized  by 


Google 


390  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

avis  que  les  gouvernemens  nationaux,  elle  valait  mieux  que  les  pro- 
consulats de  raristocratie  romaine,  elle  servait  d'une  façon  bien  plus 
efficace  non-seulement  le  progrès  général,  mais  la  dignité  indivi- 
duelle. Quel  plus  bel  éloge?  Mais  attendez  la  fin;  ces  avantages,  qu'il 
est  impossible  de  nier,  ne  séduisent  pas  l'austère  observateur  au 
point  de  lui  faire  méconnaître  les  principes  immortels,  et,  mainte- 
nant jusqu'au  bout  l'impartialité  de  sa  pensée,  il  écrit  ces  remar- 
quables paroles  :  «  Les  bienfaits  du  despotisme  sont  courts,  et  il  em- 
poisonne les  sources  mêmes  qu'il  ouvre.  Il  ne  possède  pour  ainsi  dire 
qu'un  mérite  d'exception,  une  vertu  de  circonstance,  et,  dès  que 
son  heure  est  passée,  tous  les  vices  de  sa  nature  éclatent  et  pèsent 
sur  la  société  (1).  »  Voilà,  en  quelques  lignes,  la  vérité  complète; 
ce  sont  là  des  arrêts  définitifs,  et  que  nulle  puissance  ne  cassera 
jamais. 

En  citant  les  paroles  de  M.  Guizot,  j'ai  indiqué  ce  qui  manque, 
selon  moi,  à  l'œuvre  excellente  de  M.  Amédée  Thierry.  A  coup  sûr, 
cette  construction  des  destinées  de  Rome,  comme  disent  les  Alle- 
mands, est  puissante  et  hardie.  Il  fallait  une  science  consommée  et 
une  force  de  jugenient  peu  commune  pour  faire  cette  contre-partie 
du  livre  de  Montesquieu.  La  marche  de  Rome,  c'est-à-dire  du 
monde  vers  l'unité  politique,  vere  l'unité  administrative,  vers  l'unité 
sociale,  vers  l'unité  religieuse,  toutes  ces  grandes  peintures  dont 
j'ai  signalé  seulement  quelques  aspects  révèlent  la  main  d'un  maître. 
L'auteur  a  vraiment  tracé  des  voies  sacrées  dans  la  confusion  d'une 
histoire  incohérente,  et  on  peut  lui  appliquer  ce  mot  de  Tacite  ;  «  le 
secret  de  l'empire  est  divulgué,*»  divulgatum  imperii  arcanntn. 
INous  regrettons  pourtant  que  cette  philosophie  de  l'histoire  romaine 
ne  se  rattache  pas  à  une  philosophie  plus  haute,  à  la  philosophie  de 
l'histoire  de  l'humanité.  Ce  qui  fait  à  nos  yeux  l'intérêt  des  révéla- 
tions de  M.  Thierry,  c'est  que  cette  communauté  de  l'empire  n'est 
qu'une  transition,  une  préparation  à  des  destinées  meilleures,  le  la- 
boratoire d'où  la  Providence  fera  sortir  les  nations  chrétiennes.  Pour 
M.  Thierry  au  contraire,  on  dirait  que  l'empire  est  non  pas  la  pré- 
paration de  la  vie,  mais  la  vie  même,  non  pas  la  voie,  mais  le  but. 
Si  ce  n'est  pas  là  sa  pensée,  il  y  a  un  défaut  dans  son  livre,  car  telle 
est  bien  certainement  l'impression  qu'il  laisse  au  lecteur;  si  c'est 
bien  là  ce  qu'il  a  voulu  exprimer,  les  esprits  qui  admirent  le  plus 
sa  pénétration  auront  de  la  peine  à  le  suivre.  J'applaudis  aux  dé- 
couvertes de  l'historien  quand  je  vois  une  longue  période  de  la  vie 
de  l'humanité,  période  servilement  glorifiée  par  les  uns,  méconnue 
injustement  par  les  autres,  défigurée  par  tous,  reprendre  enfin  sa 

(1)  M.  Guixot,  Histoire  de  la  CiviliscUion  en  France,  deuxième  leçon. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   De   l'histoire    ROMAINE.  391 

place  dans  le  développement  de  nos  destinées;  je  suis  heureux  de 
penser  que  sous  cette  dégradation  apparente  il  y  a  eu  pourtant  des 
-choses  fécondes,  une  lutte  persévérante  contre  les  aristocraties  an- 
tiques, une  poursuite  perpétuelle  de  l'égalité,  un  pressentiment  de 
l'humanité  moderne,  en  un  mot,  comme  dit  M.  Michelet,  une  grande 
initiation;  je  me  réjouis  enfin  de  penser  qu'en  ces  temps  réputés 
immobiles  le  genre  humain  était  en  marche,  et  dans  cette  marche 
laborieuse  je  comprends  que  la  discipline  remplaçât  la  liberté.  Ce- 
pendant, si  vous  consentez  à  ce  que  la  marche  s'arrête,  s'il  vous  est 
indifférent  que  la  stagnation  commence,  alors  je  sens  que  j'étouffe, 
et  de  toutes  les  forces  de  mon  âme  je  proteste. 

Une  autre  faute  de  ce  beau  livre  et  qui  se  rattache  à  la  première, 
c'est  la  place  un  peu  subordonnée  que  l'auteur  assigne  au  christia- 
nisme dans  l'enchaînement  des  choses  humaines.  Certes  M.  Thierry 
a  parlé  noblement  de  cette  chrétienté  qui  pénétrait  d'un  pied  hardi 
bien  au-delà  des  limites  où  s'arrêtait  la  romanité;  le  chapitre  où  il 
déploie  la  marche  vers  l'unité  par  la  religion  continue  éloquemment 
celui  où  il  décrit  la  marche  vers  l'unité  par  le  droit}  toutes  ces 
marches  ont  quelque  chose  de  triomphal,  mais  enfin,  —  voilà  ce 
que  je  reproche  à  l'historien,  —  ce  sont  des  marches  romaines.  Il 
semble  que  le  christianisme  soit  une  dépendance  du  gouvernement 
impérial.  Après  les  politiques,  après  les  administrateurs,  après  les 
jurisconsultes,  les  disciples  du  Christ  viennent  à  leur  tour  continuer 
le  grand  nivellement.  On  a  vu  tout  à  l'heure  que  M.  de  Lasaulx  fai- 
sait Je  panégyrique  de  Rome  au  nom  du  catholicisme  religieux; 
M.  Amédée  Thierry  fait  le  panégyrique  de  Rome  au  nom  du  catho- 
licisme politique.  Chez  l'un,  l'histoire  entière  de  Rome  est  cachée 
par  la  croix  ;  la  croix  chez  l'autre  est  cachée  par  l'empire.  Je  sais 
bien  que  ces  mots  romain,  romanité,  empire,  dans  le  système  de 
M.  Thierry,  signifient  l'humanité,  en  sorte  que  le  christianisme  né 
de  l'empire  et  servant  l'empire,  c'est  le  christianisme  né  des  pro- 
fondeurs de  l'homme  et  affranchissant  le  genre  humain.  Qu'importe? 
A  quelque  point  de  vue  qu'on  se  place  pour  considérer  les  origines 
du  christianisme,  au  point  de  vue  de  la  critique  comme  au  point  de 
vue  de  la  foi,  le  christianisme  a  été  une  révolution  de  fond  en  com- 
ble; gardez-vous  bien  d'y  voir  seulement  une  continuation,  même 
divine,  de  l'œuvre  que  poursuivait  l'administration  impériale.  L'éga- 
lité que  l'empire  établissait  partout  était  une  égalité  morte;  le  chris- 
tianisme a  créé  T  homme  intérieur,  il  a  mis  la  conscience  vivante 
en  rapport  avec  le  Dieu  vivant,  et  s'il  a  profité,  pour  se  répan- 
dre, du  nivellement  opéré  par  la  politique  romaine,  il  est  impos- 
îâble  de  dire  qu'il  ait  consommé  cette  politique.  Des  apologistes  chré- 
tiens ont  pu  tenir  ce  langage  au  iii^  ou  au  iv«  siècle;  la  philosophie 


Digitized  by 


Google 


392  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  riiistoire  rapetisserait  la  révolution  chrétienne  en  répétant  ces 
timides  paroles.  Quel  abîme  entre  Tadministration  de  Tempire  et  la 
doctrine  du  Christ!  Autant  vaudrait  confondre  le  fini  et  l'infini.  La 
vraie  formule  de  ce  temps  est  toujours  celle  qu'a  donnée  Hegel  : 
«  l'esprit  de  vie  emplissant  les  cadres  vides.  »  L'esprit  de  vie,  c'est 
l'enseignement  du  Christ;  les  cadres  vides,  c'est  l'administration 
romaine.  11  faut  ajouter  seulement  que  cette  politique  romaine  avait 
préparé  le  terrain  à  la  prédication  évangélique  et  disposé  les  âmes 
à  la  fraternité  par  l'action  continue  de  ses  nivellemens,  action  sou- 
vent mal  connue,  mal  jugée,  et  que  M.  Amédée  Thierry  a  mise  dé- 
sormais en  pleine  lumière. 

Nous  avons  rapproché  de  M.  Amédée  Thierry  plusieurs  des 
hommes  qui  ont  laissé  de  nos  jours  la  plus  forte  empreinte  sur  la 
philosophie  de  l'histoire,  entre  autres  Hegel  et  M.  Guizot.  C'est  que 
M.  Thierry  nous  conduit  sur  les  lieux  élevés,  dans  le  pur  domaine 
de  la  science.  J'éprouve,  pour  ma  part,  le  besoin  de  l'en  remercier. 
L'histoire  romaine  a  été  dans  ces  derniers  temps  une  sorte  de  champ 
de  bataille.  Glorifier  l'empire  ou  le  condamner,  c'était  prendre  parti 
dans  les  luttes  du  xix®  siècle.  M.  Thierry  a  écrit  son  livre  sans  autre 
préoccupation  que  celle  de  la  vérité  historique.  Ce  tableau  de  l'em- 
pire romain,  publié  il  y  a  quelques  mois,  est  le  résultat  de  recher- 
ches et  de  méditations  entreprises  depuis  plus  de  trente  années. 
L'illustre  auteur  des  Lettres  sur  l'histoire  de  FrancCy  parlant  des 
projets  d'études  qui  l'occupaient  en  1828,  s'exprimait  en  ces  termes  : 
«  Mon  frère,  Amédée  Thierry,  achevait  alors  son  Histoire  des  Gau- 
loisy  un  de  ces  ouvrages  d'érudition  forte  et  consciencieuse,  où  les 
textes  sont  épuisés,  et  qui  restent  comme  le  dernier  mot  de  la 
science.  Il  allait  donner  au  public  une  moitié  des  prolégomènes  de 
l'histoire  de  France,  les  origines  celtiques,  le  tableau  des  migra- 
tions gauloises  et  celui  de  la  Gaule  sous  l'administration  romaine. 
J'entrepris  de  donner  pour  ma  part  l'autre  moitié,  c'est-à-dire  les 
origines  germaniques  et  le  tableau  des  grandes  invasions  qui  ame- 
nèrent la  chute  de  l'empire  romain  d'Occident.  J'éprouvais  un  véri- 
table plaisir  de  cœur  à  l'idée  de  cette  association  fraternelle,  à  l'es- 
poir d'attacher  nos  deux  noms  à  la  double  base  sur  laquelle  doit 
reposer  notre  histoire  nationale.  L'ouvrage  de  mon  frère  a  vu  le 
jour,  et  il  a  fait  un  beau  chemin  dans  le  monde  littéraire  ;  le  mien 
est  resté  interrompu.  »  C'est  en  étudiant  la  destinée  des  Gaules 
sous  l'administration  romaine  que  le  digne  frère  d'Augustin  Thierry 
conçut  cette  philosophie  de  l'histoire  dont  nous  venons  de  signaler 
les  hardiesses.  Une  œuvre  composée  si  patiemment,  et  qui  est  le  ré- 
sumé de  toute  une  vie,  est  bien  une  œuvre  désintéressée,  par  con- 
séquent une  œuvre  libre. 


Digitized  by 


Google 


PHILOSOPHIE   DE   l'hISTOIRE   ROMAINE.  393 

Réclamons  la  même  liberté  pour  tous  les  travaux  de  l'intelli- 
gence. Quand  Fesprit  de  parti,  soit  pour  louer,  soit  pour  blâmer, 
intervient  dans  un  problème  d'histoire,  dans  une  question  littéraire, 
dans  un  débat  philosophique,  la  science  est  en  péril.  Stipulons,  non 
pas  le  droit  des  neutres,  mais  le  droit  de  la  science.  La  science! 
elle  est  supérieure  à  nos  luttes  éphémères  ;  n'est-ce  pas  un  devoir 
de  maintenir  son  culte  et  d'assurer  ses  franchises?  Ne  faut-il  pas 
que  les  hommes  d'étude  puissent  poursuivre  leurs  recherches  sans 
s'exposer  à  être  pris  pour  des  factieux,  ou,  ce  qui  ne  serait  pas  une 
accusation  moins  grave,  pour  des  flatteurs?  M.  Thierry  n'est  ni  l'un 
ni  l'autre,  lui  qui  a  flétri  plus  d'un  empereur  et  glorifié  l'empire. 
Eh  !  quel  rapport  voudrait-on  établir  entre  notre  siècle  et  des  temps 
si  éloignés  de  nous?  L'empire  romain,  couronnement  du  vieux 
monde  et  initiation  du  monde  nouveau,  occupe  une  place  absolu- 
ment unique  dans  l'histoire.  Le  soleil  n'éclairera  pas  deux  fois  un 
tel  spectacle.  Les  patries  détruites  par  l'empire  romain  étaient  de 
petites  communautés  barbares,  farouches,  hostiles  au  genre  hu- 
main; la  patrie  moderne,  grâce  au  chrislianisme,  est  une  commu- 
nauté généreuse^  qui  s'ouvre  à  l'étranger  sans  se  perdre  dans  la 
promiscuité  universelle.  Quand  on  a  vu  les  principes  de  89  com- 
mencer leur  tour  du  monde  et  abattre  comme  des  barrières  vermou- 
lues les  préjugés  de  l'ancien  régime,  on  a  vu  en  même  temps,  con- 
ti-asle  significatif,  les  nationalités  se  redresser  d'un  bout  de  l'Europe 
à  l'autre.  Cette  vie,  ce  mouvement,  ce  besoin  d'action  individuelle, 
si  manifestes  chez  tous  les  peuples,  sont-ce  là  des  choses  qui  rap- 
pellent le  nivellement  nécessaire  de  la  romanité?  Un  souverain  mo- 
derne, magistrat  suprême  chargé  d'entretenir  et  de  diriger  la  vie, 
peut-il  envier  le  rôle  d'un  césar  chargé  de  niveler  la  terre,  de  fon- 
der l'ordi-e  extérieur,  d'orner  et  de  régulariser  le  néant?  Écartons  à 
jamais  des  rapprochemens  impossibles.  Le  poète  populaire  de  la 
France  moderne  ne  nous  comparait  pas  aux  Romains  des  césars,  il 
évoquait  nos  souvenirs  indigènes,  et  c'est  sous  cette  bannière  qu'il 
nous  poussait  à  la  conquête  de  nos  destinées  :  Serrons  les  rangs! 
disait-il.  En  avant.  Gaulois  et  Francs! 

Saint-René  Taillandier. 


Digitized  by 


Google 


L'ITALIE 

PENDANT    LA   GUERRE 

SOUVBIIIRS   D'UN   PUBLIGISTE   ANGLO-ITALIEN 

(1859-61) 


/laly  under  Victof-Emtnanuel.  A  PetsmuU  nar^'otive,  by  coont  Charles  ArrÎYabene. 
London,  S  vol.;  1862. 


Né  dans  les  pays  italiens  que  TAutriche  opprime  encore,  exilé  en 
1848  pour  avoir  voulu  se  mêler  à  la  lutte  qui  devait  afiranchir  sa 
terre  natale,  réfugié  en  Angleterre  pendant  dix  années  consécutives, 
c'est  comme  correspondant  attitré  d'un  des  principaux  organes  de 
la  presse  anglaise  que  le  comte  Charles  Arrivabene  suivit  jour  par 
jour,  et  de  fort  près,  les  événemens  militaires  et  révolutionasâres 
qui,  de  1859  à  1861,  ont  changé  les  destinées  de  Tltalie  et  profon- 
dément modifié  les  conditions  essentielles  de  l'équilibre  européen. 
11  publie  maintenant  les  souvenirs  de  cette  vie  aventureuse  qui  le 
conduisit  tour  à  tour  d'un  état-major  à  l'autre,  près  de  Victor-Em- 
manuel, près  de  Garibaldi ,  dans  le  cabinet  de  plus  d'un  ministre 
et  dans  mainte  réunion  populaire,  dînant  aujourd'hui  avec  M.  de 
(!avour  chez  quelque  marquise  de  Turin  ou  de  Milan,  assis  le  lende- 
inain  au  feu  d'un  bivac  et  chantant  avec  les  jeunes  recrues  venues 
de  Venise  ou  de  Mantoue  la  fameuse  chanson  de  l'époque  : 

Addio,  mia  bella,  addio  ! 
L*armata  so  ne  va; 
Se  non  partissi  anchMo, 
Sarebbe  una  viltà. 

Des  horreurs  du  champ  de  bataille  il  passait  sans  transition  aux 


Digitized  by 


Google 


LITAUE   PENDANT   LA   GUERRE. 

patriarcales  émotions  de  la  vie  de  famille,  de  l'auberge  au  palais, 
courtisan  le  soir,  presque  bandit  le  matin,  exposé  comme  un  soldat, 
curieux  comme  un  espion ,  accueilli  là  comme  un  frère ,  ici  comme 
un  agent  de  lord  Palmerston,  et  se  réveillant  un  beau  jour  dans  les 
cachots  de  Gaëte,  à  la  merci  très  peu  miséricordieuse  des  généraux 
Viale  et  UUoa.  Bien  lui  en  prit  ce  jour-là  d'être  protégé  par  le  pres- 
tige de  la  susceptibilité  britannique.  En  somme,  il  sortit  sain  et 
sauf  de  ces  mille  aventures,  qu'il  a  relatées  sans  trop  de  préten- 
tion littéraire,  avec  une  bonhomie  tout  anglaise,  une  verve  tout  ita- 
lienne. Nous  n'affirmerons  pas  que  son  livre  est  un  chef-d'œuvre  r 
Userait  homme  à  nous  démentir  tout  des  premiers;  mais  l'impres- 
sion qu'on  en  garde  est  favorable.  L'auteur,  on  le  voit,  ne  cherche 
ni  à  grossir  son  importance,  ni  à  faire  étalage  d'impartialité.  Il  est 
ce  qu'il  est,  un  libéral  italien,  partisan  zélé  de  l'unité  nationale,  ad- 
mirant Cavour,  aimant  Garibaldi,  et  ne  s* arrêtant  qu'un  peu  en- 
deçà  du  mazzinisme,  dont  il  se  méfie. 

L'idée  de  revenir  en  détail  sur  l'histoire  de  ces  trois  mémorables 
années  ne  saurait  entrer  dans  le  plan  du  rapide  tableau  dont  ce 
livre  nous  offre  le  sujet.  Les  lecteurs  de  la  Revue  ont  déjà  suivi  pas 
à  pas  les  traces  de  Garibaldi  dans  les  Deux-Siciles.  Cette  légende 
historique  leur  a  été  racontée  par  un  écrivain  qui,  sur  ces  champs 
de  bataille  si  pittoresques,  dans  ces  combats  livrés  pour  une  cause 
sainte,  portait,  avec  l'ardeur  du  partisan  politique,  les  préoccupa- 
tions de  l'artiste  et  du  romancier.  Ce  qui  a  été  dit  de  ces  grandes 
luttes  par  un  témoin  qui  se  trouvait  mêlé  souvent  à  l'action  même, 
nous  n'avons  pas  à  le  redire;  mais  il  reste  encore,  on  va  en  juger, 
quelques  points  curieux,  quelques  vérités  utiles  à  mettre  en  lumière. 

I. 

M.  le  OMiite  Charles  Arrivabene  était  encore  à  Paris  le  3  mai  1859. 
Le  7,  le  gentilhomme  italien  devenu  correspondant  d'un  journal 
anglais  (les  Daily  News)  accompagnait  une  reconnaissance  que  les 
cacciatori  délie  Alpi  feLisalent  aux  environs  de  Casale,  sous  les  ordres 
de  Garibaldi  et  de  Cialdini.  Peut-être  se  trouvait-il  à  Palestre,  où 
le  second  de  ces  généraux  se  distingua  tout  particulièrement.  On  le 
croirait  du  moins  en  l'écoutant  raconter,  comme  eût  pu  le  faire  un 
des  assistans,  la  conversation  qui  s'établit  après  la  bataille  entre  le 
colonel  français  Chabron  et  un  jeune  lieutenant  de  Nice -cavalerie 
chargé  d'escorter  une  colonne  de  prisonniers.  «  Votre  accent  n'est 
pas  celui  de  ce  pays,  remarqua  le  colonel  après  avoir  écouté  le  rap- 
port... D'où  êtes-vous?  —  Je  suis  Français,  je  suis  de  Clmrtres.  — 
Ah!  vous  êtes  de  Chartres?...  Et  comment  vous  trouvez-vous  au  ser- 


Digitized  by 


Google 


396  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

vice  sarde?  —  Chartres  n'est  pas  mon  pays  natal...  Je  m'appelle  de 
Chartres...  Je  suis  le  second  fils  du  duc  d'Orléans...  »  Etpourne 
pas  prolonger  un  quiproquo  embarrassant  le  jeune  prince  s'éloigna 
au  galop. 

Les  chasseurs  des  Alpes  cependant  faisaient  à  part  cette  petite 
campagne  de  Lombardie  et  de  la  Valteline ,  qui  peut  passer  pour 
un  des  chefs-d'œuvre  de  la  tactique  garibaldienne.  Us  n'étaient  que 
trois  mille.  Le  général  Urban,  chargé  de  les  combattre,  avait  dix 
mille  hommes  sous  ses  ordres.  La  méthode  excentrique,  les  ma- 
nœuvres, les  stratagèmes  singuliers  du  chef  italien,  déconcertant  la 
jnéthode  allemande,  compensaient  l'inégalité  du  nombre.  Jamais 
Garibaldi  ne  laissa  deviner  son  infériorité  sous  ce  rapport.  II  étalait 
ses  forces,  il  dispersait  au  loin  de  petits  détachemens,  et,  plusieurs 
fois  enveloppé,  il  sut  se  dérober  toujours.  A  Varese,  à  Côme,  à  Tre- 
ponti,  sa  petite  colonne  était  à  peu  près  cernée ,  et  devait  être  dé- 
truite :  son  chef  la  tira  de  ces  mauvais  pas,  et  promena  impunément 
le  drapeau  de  l'insurrection  sur  cette  partie  du  territoire  lombard 
où  le  roi -dictateur  l'avait  envoyé  en  lui  disant  :  «  Agissez  à  votre 
guise!...  Je  voudi-ais  bien  vous  accompagner...  »  Une  des  ruses  de 
Garibaldi  fut  de  maintenir  son  antagoniste  dans  la  ferme  conviction 
qu'il  agissait  de  concert  avec  la  division  de  Cialdini.  Pendant  que 
celle-ci  se  distinguait  à  Palestro,  le  général  Urban  la  croyait  en  rap- 
ports constans  avec  les  chasseurs  des  Alpes.  Comment  ne  l'aurait-il 
pas  supposé?  Ses  éclaireurs  arrêtaient  à  chaque  instant  des  mes- 
sages de  Garibaldi,  qui  tantôt  demandait  secours  à  son  collègue, 
tantôt  lui  indiquait  une  manœuvre  opportune.  Ces  chimériques  dé- 
pêches, quand  elles  arrivaient  sous  les  yeux  du  commandant  au- 
trichien, étaient  parvenues  à  leur  véritable  adresse  (1). 

La  grande  lutte  cependant  suivait  son  cours.  A  Palestro  succédait 
Magenta,  dont  le  champ  de  bataille  était  encore  couvert  de  blessés, 
de  mourans  et  de  cadavres,  lorsque  le  soir  même  de  la  victoire 
M.  Arrivabene  le  parcourut  à  cheval.  Il  vit  là  de  magnifiques  échan- 
tillons de  cette  sérénité  joyeuse  que  le  soldat  français- porte  sous 
le  scalpel  même  du  chirurgien  et  jusque  dans  les  bras  de  la  mort. 
Le  clair  de  lune  était  splendide  ;  Yora  di  noUe  vint  à  sonner  :  c*est 
ce  que  nous  appelons  YAngelus,  c'est  l'invitation  à  prier  pour  ceux 

(1)  En  arrivant  à  Corae,  d'où  les  Autrichiens  venaient  de  sortir  précipitamment, 
Garibaldi,  qui  depuis  Verrue  n'avait  plus  aucunes  nouvelles  du  thé&tre  de  la  guerre, 
apprend  que  les  fils  télégraphiques  subsistent  encore  du  côté  de  Milan.  «  Demandons 
ce  qui  se  passe,  dit-il  en  riant.  Peut-être  aura-t-on  la  bonté  de  nous  répondre.- .  >»  l^e 
major  Corte,  par  son  ordre,  lance  la  question  suivante  :  Les  alliés  ont-Us  fait  qtieique 
mouvement  offensif? —Mponse  :  Qui  demande  ceci? —  R('plique:  Le  lieutenant-génial 
Urban.  Sur  quoi  revient  un  télégramme  ainsi  conçu  :  Non,  les  alliés  n*ont  pas  encore 
marché  en  avant. 


Digitized  by 


Google 


l'itaue  pendant  la  guerre.  397 

qui  ont  quitté  ce  monde.  Où  pouvait-elle  être  mieux  écoutée  qu'en 
pareil  lieu  et  dans  un  pareil  moment?  «  Je  laissai  tomber  les  rênes 
et  priai  de  tout  cœur,  »  continue  l'écrivain  avec  une  bonhomie  vrai- 
ment italienne  que  ne  lui  ont  pas  enlevée  dix  ans  de  séjour  en  plein 
pays  hérétique.  Et  pourtant  personne  de  moins  papiste  que  lui;  mais 
il  est  Lombard,  c'est-à-dire  d'un  pays  où  le  clergé  catholique  n'a 
jamais  plié  qu'en  frémissant  sous  le  joug  étranger,  d'un  pays  où 
vivent  les  traditions  d'Arnauld  de  Brescia,  et  où  plus  d'un  prêtre  a 
déjà  payé  de  sa  vie  la  réputation  de  patriotisme  qu'il  s'était  faite  (1). 
Que  penser  des  propos  hautement  tenus  à  cette  époque  parmi  les 
compagnons  de  Garibaldi  sur  les  démarches  tentées  par  de  fort 
grands  personnages  pour  se  concilier  leur  vaillant  capitaine?  Les 
détails  sont  précis,  l'intermédiaire  désigné  de  la  manière  la  moins 
équivoque.  C'était  un  Corse,  nous  dit  le  comte  Arrivabene,  c'était  un 
ancien  compagnon  d'armes  du  général  à  Montevideo.  Le  but  de  sa 
mission  plus  ou  moins  officielle  était  d'insister  sur  les  griefs  que  le 
commandant  des  chasseurs  des  Alpes  pouvait  élever  contre  l'admi- 
nistration piémontaise.  Ils  se  plaignaient  d'être  mal  approvisionnés, 
mal  armés;  on  leur  avait  promis  de  leur  adjoindre  les  chasseurs  des 
Apennins,  dont  l'organisation,  —  retardée  à  dessein,  prétendaient- 
ils,  —  s'achevait  péniblement  sous  les  murs  d'Alexandrie.  L'envoyé 
corse  proposait  de  faire  droit  à  toutes  ces  réclamations.  Les  vivres, 
les  munitions,  les  armes  arriveraient  en  abondance,  l'adjonction  dé- 
sirée se  ferait  sans  retard.  On  parlait  encore  de  distinctions  honori- 
fiques, et  l'étoile  des  braves  décorerait  la  poitrine  de  l'ancien  dé- 
fenseur de  Rome...  Si  de  telles  tentatives  ont  été  faites,  ce  que 
nous  sommes  loin  d'affirmer,  il  est  infiniment  probable,  pour  ne 
rien  dire  de  plus,  qu'elles  ont  dû  être  accueillies  sans  beaucoup 
d'enthousiasme,  et  l'issue  d'une  pareille  négociation  était  trop  clai- 
rement indiquée  d'avance  pour  qu'on  ait  dû  s'y  engager  à  la  légère  : 
de  là  nos  doutes,  que  ne  saurait  dissiper  l'origine  de  ces  bruits,  en- 
registrés par  M.  Arrivabene  comme  de  simples  échos  de  bivac.  Il 
est  un  autre  incident  de  ces  premières  courses  en  Lombardie  sur 
lequel  M.  Arrivabene  donne  son  témoignage  personnel,  et  qu'il  faut 
reproduire  textuellement. 

t ...  Un  jour,  vers  la  fin  de  juin,  j'aUai  faire  un  tour  à  Brescia.  En  arri- 
Tant  à  Valbergo  délia  Parla,  je  vis  deux  gentlemen  qui  prenaient  à  la  même 
table  leur  repas  du  matin.  L'un  d'eux  me  parut  ressembler  merveilleuse- 
ment à  Kossuth  ;  mais,  comme  je  supposais  cet  éminent  représentant  de 
rémjgration  hongroise  encore  à  Londres,  je  ne  m'arrêtai  pas  un  instant 

(1)  Nommons  seolement  Giioli,  Tazzoni  et  Benedini,  tous  les  trois  pendus  en  1853  h 
Hantone,  boob  le  proconsolat  du  maréchal  Radetzky. 


Digitized  by 


Google 


398  REVOË   DES  DEUX  MONDES 

à  cette  impression  fugitive.  Ayant  d'ailleurs  questionné  Taubergiste  sur  le 
compte  de  ces  deux  personnages,  il  m'avait  répondu  qu'il  les  croyait  Fran- 
çais et  attachés  tou^  les  deux  au  commissariat  de  l'armée;  mais  lorsque 
je  rentrai  dans  la  salle  à  manger,  toute  incertitude  cessa  aussitôt.  L'un 
des  deux  était  bien  réellement  Kossuth.  Je  m'empressai  d'aller  lui  serrer  la 
main,  et  il  me  présenta  immédiatement  à  son  compagnon,  le  sénateur  P....» 
auquel  il  prit  soin  de  me  nommer.  Il  ajouta  qu'il  se  rendait  au  quartier- 
général  de  l'armée  française  et  me  pria  de  ne  prononcer  son  nom  devant 
qui  que  ce  fût,  attendu  qu'il  voyageait  sous  Tincognito  le  plus  strict.  Le 
lecteur  peut  aisément  deviner  si  je  pris  ou  non  pour  un  heureux  présage 
ce  voyage  de  Kossuth  entouré  de  tant  dé  mystère.  Le  voir  faire  route  avec 
le  même  personnage  qui,  moins  d'un  an  auparavant,  l'eût  peut-être  fait 
arrêter,  s'il  se  fût  permis  de  traverser  la  France,  il  n'en  fallait  pas  tant 
pour  me  confirmer  dans  la  créance,  depuis  quelque  temps  très  répandue, 
d'un  accord  complet  entre  les  patriotes  hongrois  et  l'empereur.  Je  me  crus 
alors  si  certain  de  voir  se  réaliser  la  prophétie  que  m'avait  adressée  M.  de 
Cavour  à  un  déjeuner  chez  le  gouverneur  Vigliani,  qu'une  occasion  s'étant 
offerte  de  faire  passer  une  lettre  à  ma  mère,  dont  la  résidence  était  Man- 
toue,  je  lui  écrivis  de  me  faire  préparer  une  chambre  pour  les  premiers 
jours  d'août  (1).  » 

Ces  espérances  à  court  terme  furent  déçues,  ce  triomphe  auquel 
on  croyait  toucher  disparut  comme  un  mirage  fantastique.  Le  traité 
de  Villafranca  dissipa  Tenthousiasme,  et,  par  la  révulsion  soudaine 
qu'il  opéra  sur  la  fiévreuse  ardeur  du  patriotisme  italien,  flétrit  en  un 
jour  la  reconnaissance  italienne,  alors  au  plus  beau  de  sa  floraison. 
Pour  se  faire  une  idée  de  ce  que  souffrirent  en  ce  moment  certaines 
âmes,  il  suffit  d'observer,  avec  Técrivain  lombard,  M,  de  Cavour 
pendant  les  heures  qui  suivirent  la  révélation  du  changement  sou- 
dain que  venait  de  subir  la  politique  française.  M.  Arrivabene,  qui 
était  établi  à  Pozzolengo  depuis  le  lendemain  de  Solferino,  parta-- 
geait  ses  assiduités  entre  le  quartier-général  français,  établi  à  la 
villa  Maffei  (Yaleggio),  et  celui  de  Victor-Emmanuel,  établi  à  Mon- 
zambano,  dans  la  modeste  habitation  du  signor  Melchiori.  Lorsqu'il 
y  arriva  au  grand  galop  de  son  cheval,  dans  l'après-midi  du  7  juil- 
let, il  croyait  y  apporter  la  nouvelle  de  l'armistice  qui  venait  de  lui 
être  donnée  à  Valeggio;  mais  cette  fatale  nouvelle  l'y  avait  devancé. 
L'indignation  de  l'état-major  piémont^is  était  au  comble  et  s'expri- 
mait dans  un  langage  que  M.  Arrivabene  n'a  pu  reproduire.  Il  ne 
s'agissait  pourtant  encore  que  d'un  armistice;  mais  chacun  pressen- 
tait que  la  paix  devait  sortir  de  négociations  entamées  dans  de  telles 
circonstances.  Le  11  juillet  effectivement,  après  l'entrevue  des  deux 
empereurs,  Victor-Emmanuel  apprit  de  la  bouche  de  son  puissant 

(1)  ïtaly  under  Victor -Emmanuel,  t.  I",  p.  258-259.  —  La  prédiction  do  M.  de 
Cavour  fixait  au  \^^  août  rentrée  des  alliés  dans  les  murs  de  Mantoue.  lbid,y  p.. 257. 


Digitized  by 


Google 


l'ITALIE  pendant  la   GUEjftRE.  399 

allié  que,  si  les  préliminaires  portés  à  Vérone  par  le  prince  Napo- 
léon (muni  de  pleins  pouvoirs  diplomatiques)  venaient  à  être  ac- 
ceptés par  François-Joseph ,  la  paix  se  trouverait  conclue.  Le  mo- 
narque piémontais  accueillit  cette  ouverture  avec  une  froide  réserve  : 
«  Quelle  que  soit,  dit-il,  la  décision  de  votre  majesté,  je  conserverai 
une  reconnaissance  éternelle  de  ce  que  vous  avez  fait  pour  l'indépen- 
dance italienne,  et  je  vous  prie  de  compter  en  toute  circonstance  sur 
mon  inaltéi*able  fidélité.  » 

«  ...  Mais,  poui*suit  M.  Arrivabene,  il  existait  un  homme  qui  n*était  pas 
disposé  à  laisser  passer  la  transaction  de  Villafranca  sans  une  énergique  et 
méprisante  protestation.  Lorsque  le  comte  Gavour  fut  informé  qu'un  ar- 
mistice venait  d'être  conclu,  il  crut  d'abord  à  une  simple  suspension 
dVmes,  un  court  répit  étant  nécessaire  aux  deux  camps.  Ce  fut  par  ha- 
sard qu'il  eut  connaissance,  dans  la  matinée  du  10,  de  l'entrevue  arrangée 
pour  le  lendemain  entre  les  deux  empereurs.  On  raconte  qu'un  courrier 
français  qui,  expédié  à  Paris,  traversait  Turin,  rencontrant  à  la  station  du 
chemin  de  fer  un  de  ses  confrères  piémontais,  lui  donna  cette  importante 
nouvelle.  Sans  y  croire  encore,  tant  elle  lui  semblait  improbable,  le  pre- 
mier ministre  partit  précipitamment  avec  M.  Nlgra  pour  Monzambano.  Par 
suite  de  dévastations  militaires  encore  récentes,  le  chemin  de  fer  n'aUait 
pas  au-delà  de  Deseniano.  Arrivés  dans  ce  village  vers  quatre  heures  du 
matin,  les  deux  voyageurs  ne  purent,  à  aucun  prix,  s'y  procurer  une  chaise 
de  poste,  et  pendant  que  le  valet  de  chambre  de  Gavour  courait  de  côté  et 
d'autre  pour  en  chercher  une,  on  assure  que  le  ministre  et  son  secrétaire 
intime  entrèrent,  sans  qu'on  prît  garde  à  eux,  dans  un  café  où  une  conver- 
sation très  animée,  qui  s'y  tenait  en  ce  moment,  dissipa  leurs  dernières 
incertitudes.  On  savait  parfaitement  à  Desenzano  que  Louis -Napoléon  de- 
vait le  lendemain  aller  trouver  le  Kaiser  à  Villafranca.  Ghacun  à  l'envi  lui 
jetait  la  pierre.  Les  accusations,  les  malédictions  se  succédaient  sans  re- 
lâche, et  un  républicain,  brochant  sur  le  tout,  faisait  remarquer  que  ce 
triste  dénoûment  de  la  guerre  avait  été  prédit  quelques  semaines  aupara- 
vant dans  le  journal  de  Mozzini  [Pensiero  ed  Azione).,.  On  peut  s'imaginer 
avec  quel  ébahlssement  douloureux  le  grand  homme  d'état  Italien  assistait 
à  ces  grossiers  et  bruyans  débats,  où  il  voyait  se  produire  d'avance  l'efiet 
do  cettn  paix  déploi'able  sur  l'esprit  de  ses  compatriotes. 

t  Son  domestique  revint  enfin  avec  une  méchante  timonella  qu'il  avait 
réussi  à  se  faire  confier.  Au  moment  où  Gavour  entrait  dans  cet  humble 
véhicule,  un  oflficier  piémontais,  qui  flânait  sous  les  arcades  de  la  piazza, 
vint  à  le  reconnaître  et  prononça  son  nom  à  voix  haute.  Pour  se  soustraire 
à  des  questions  inutiles  et  contrariantes,  M.  Nigra  ordonna  au  vetiurino 
de  pousser  le  plus  vite  possible  du  côté  de  Monzambano.  Get  homme  ce- 
pendant avait  entendu  l'exclamation  de  l'officier  piémontais,  et  semblait 
plus  surpris  encore  que  flatté  de  l'honneur  que  le  hasard  lui  procurait 
aiusi.  Pris  de  quelques  doutes,  il  commença  par  demander  aux  deux  voya- 
geurs si  l'un  d'eux  était  bien  réellement  «  le  grand  Gavour.  »  Le  comte  et 
Kon  secrétaire  avaient  bien  autre  chose  en  tête  que  de  satisfaire  l'indiscrète 


Digitized  by 


Google 


AOO  REYUE   DES   DECfX   MONDES. 

curiosité  d'un  cocher  de  place.  Us  gardèrent  le  silence,  nonobstant  Tennui 
que  leur  causaient  les  questions  de  leur  automédon,  incessamment  répé- 
tées tant  que  dura  le  voyage. 

«  Au  moment  où  ils  descendirent  de  leur  limmieUa,  je  me  tenais  avec 
quelques  officiers  de  Fétat-major  sarde  devant  la  porte  du  quartier-géné- 
ral. La  physionomie  du  comte,  ordinairement  souriante  et  gaie,  montrait 
assez  quelle  tempête  grondait  au  dedans  de  lui.  Nul  ne  put  entendre,  tan- 
dis qu'il  traversait  le  vestibule,  les  formules  bienveillantes  qu'il  avait  vo- 
lontiers sur  les  lèvres.  Répondant  à  peine  aux  tristes  salutations  des  assis- 
tans,  il  demanda  si  le  roi  était  à  Monzambano.  Et  comme  il  lui  fut  répondu 
que  sa  majesté  se  trouvait  pour  le  moment  à  sa  résidence  particulière,  la 
villa  Melchiori,  le  comte  et  M.  Nigra  s'y  rendirent,  et  y  demeurèrent  jus- 
qu'au moment  où  Victor-Emmanuel  partit  à  cheval  pour  Valeggio,  quartier- 
général  de  l'empereur. 

0  Le  lendemain,  vers  midi,  Cavour  et  son  secrétaire  revinrent  à  la  casa 
Melchiori...  Cavour  savait  désormais  que  le  grand  sacrifice  était  consommé. 
Une  grande  agitation  le  dominait  :  son  visage  était  pourpre,  et  son  attitude 
si  simple,  si  naturelle  d'ordinaire,  trahissait  par  des  gestes  violens  Texas- 
pération  qui  lui  était  tout  empire  sur  lui-même...  Il  ôtait  de  temps  en  temps 
son  chapeau  avec  le  mouvement  convulsif  d'un  homme  dont  l'irritation 
est  au  comble,  et  toutes  les  exhortations  de  ses  amis  modéraient  à  peine 
l'expression  de  sa  colère. 

a  Pendant  le  séjour  que  fit  le  comte  à  la  casa  Melchiori ,  je  né  quittai 
point  le  quartier-général  sarde,  curieux  que  j'étais  de  connaître  le  résultat 
de  l'entrevue  importante  qu'avaient  en  ce  moment  le  roi  et  son  ministre  : 
elle  dura  près  de  deux  heures,  et  fut  des  plus  orageuses.  On  racontait 
alors  que  les  premières  paroles  de  Cavour  ne  furent  rien  moins  que  res- 
pectueuses pour  l'empereur  des  Français.  Il  conseillait  à  Victor-Emmanuel 
de  repousser  immédiatement  les  conditions  de  paix,  et  de  retirer  ses 
troupes  de  la  Lombardie,  laissant  ainsi  Louis-Napoléon  se  tirer  comme  il  le 
pourrait  de  la  situation  difficile  qu'il  se  serait  faite.  Cavour  dit  nettement 
à  son  souverain  que  les  intérêts  de  l'Italie  avaient  été  trahis ,  et  la  dignité 
royale  considérablement  ravalée;  —  il  alla  même  jusqu'à  conseiller  une 
abdication.  On  dit  que,  pendant  toute  cette  discussion,  le  roi  montra  un 
calme,  un  sang-froid  dont  peu  de  gens  l'auraient  cru  capable.  Il  essaya, 
par  tous  les  moyens  imaginables,  de  calmer  son  premier  ministre,  qui,  sous 
l'aiguillon  de  la  douleur,  semblait  presque  avoir  perdu  la  raison.  Je  ne  me 
porte  certes  pas  garant  de  l'histoire  qui  fut  faite  à  ce  sujet;  mais  on  affir- 
mait et  on  croyait  généralement  à  Monzambano  que  la  fureur  à  laquelle 
Cavour  était  en  proie  s'était  traduite  par  des  expressions  assez  irrévéren- 
cieuses pour  forcer  le  monarque  à  lui  interdire  sa  présence. 

«  Lorsque  le  comte  reparut  sur  la  piazza  de  Monzambano,  son  émotion 
n'était  nullement  calmée.  Je  n'oublierai  jamais  cette  scène  déchirante. 
Adossé  à  la  muraille  d'une  misérable  pharmacie,  Cavour  échangeait  de 
vives  paroles  avec  son  secrétaire...  Des  exclamations  indignées  sortaient 
par  saccades  de  ses  lèvres  frémissantes,  et  des  éclairs  de  colère  passaient 
à  chaque  instant  sur  sa  figure  hâlée  par  le  soleil...  Spectacle  singulier  et 
terrible!» 


Digitized  by 


Google 


L*1TAUE  PENDAKT  LA   GUERRE.  àdtl 

Dans  ce  grand  éclat,  dans  ces  manifestations  au  grand  jour  de 
rirritation  que  très  certainement  il  éprouvait,  tout  était*il  d'un*^ 
sincérité  absolue?  On  peut  en  douter,  nous  le  croyons,  sans  fain) 
tort  à  la  mémoire  honorée  du  ministre  piémontais.  S*il  s'agissait  de 
Garibaldi,  nous  ne  rabattrions  pas  un  mot  de  ces  paroles  extrême::^, 
de  ces  apostrophes  émues,  de  ces  conseils  violens;  mais  il  s'agit  de 
M.  de  Cavour,  c'est-à-dire  de  l'homme  d'état  le  plus  délié,  le  plus 
habile,  le  plus  mesuré  peut-être  qu'on  ait  vu  prendre  part  aux  affaires 
contemporaines.  Il  est  donc  permis  de  croire  que,  même  alors,  même 
en  présence  d'une  déception  qui  devait  lui  être  plus  cruelle  qu'à 
personne,  il  n'avait  perdu  ni  le  sentiment  exact  du  dommage  porté 
à  la  cause  italienne,  ni  la  faculté  d'apprécier  les  avantages  immenses 
€[ui  servaient  de  compensation  à  ce  dommage.  Apres  quelques  se- 
maines de  campagne  voir  l'Autriche  abaissée,  Novare  vengé,  la 
Lombardie  au  Piémont,  les  duchés  rendus  à  eux-mêmes,  les  ré- 
voltes de  l'état  romain  consacrées  par  le  principe  de  non-interven- 
tion, n'était-ce  donc  rien?  M.  de  Cavour  pouvait-il  méconnaître  la 
grandeur  de  pareils  résultats?  ne  devait-il  pas,  venant  à  y  réflé- 
chi, trouver  là  d'efficaces  consolations  pour  le  déboire  amer  de  son 
ambition  patriotique?  Mais  il  ajournait  au  lendemain  ces  retours  à 
la  clairvoyance ,  à  la  modération ,  et  en  ceci ,  convenons-en ,  il  se 
montrât  encore  très  habile  politique.  Pour  rester  maître  de  l'ex- 
plosion de  colère  qu'il  pouvait  prévoir  dans  tout  le  pays,  il  fallait 
s'y  associer  largement,  devancer  les  cris  qu'on  allait  pousser,  exa- 
gérer les  plaintes  qui  allaient  se  produire.  Personne,  pas  même 
Garibaldi,  ne  devait  paraître  s'associer  mieux  que  Cavour  à  l'im- 
mense douleur  que  l'Italie  allait  ressentir.  A  ce  prix,  et  à  ce  prix 
seul,  le  ministre  conservait,  avec  son  influence  intacte,  la  haute 
direction  des  événemens.  Par  le  fait,  quand  Garibaldi  accourut  de 
Lovere,  au  premier  bruit  de  paix,  apportant  sa  démission  et  celle 
de  tout  son  état-major,  il  était  devancé.  Cavour  avait  remis  son 
portefeuille  aux  mains  du  roi,  qui  ne  voulut  pas  accepter  la  démis- 
sion de  Garibaldi,  et  parvint  à  la  lui  faire  retirer.  De  ce  roi  soldat 
on  aurait  pu  attendre  quelque  coup  de  tête;  il  n'en  commit  aucun 
et  garda  l'attitude  de  résignation  forcée,  de  mécontentement  com- 
primé, qui  convenait  le  mieux  aux  nécessités  du  présent,  tout  en 
laissant  subsister  les  chances  de  l'avenir.  Parfois  une  brusque  saillie 
indiquait  et  marquait  spirituellement  cette  attitude.  Lorsque  par 
exemple  il  fit  à  Milan  son  entrée  officielle  (le  10  août),  le  maréchal 
Vaillant  était  venu  à  sa  rencontre  avec  un  nombreux  état-major  dans 
les  rangs  duquel  se  trouvait  un  général  que  Victor-Emmanuel  avait 
beaucoup  vu  à  Paris  en  1856.  Comme  ce  militaire,  tout  récemment 
arrivé,  lui  manifestait  le  regret  de  ne  s'être  trouvé  ni  à  Magenta,  ni 


Digitized  by 


Google 


A 02  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

à  Solferino,  le  roi  rinterrompit,  et  de  manière  que  le  maréchal  ne 
perdît  pas  une  de  ses  paroles  :  «  Ah  I  vous  n'êtes  pas  content,  géné- 
ral?... Moi  non  plus,  je  vous'  assure.  » 

Cette  ingratitude  italienne^ —  pour  nous  servir  d'une  expression 
officielle,  —  eût  été  souverainement  impolitique,  si  elle  eût  franchi 
certaines  limites;  mais  le  tact  ne  manque  pas  en  ce  pays,  et,  les 
premières  flammes  jetées,  on  revint  très  vite  à  une  ligne  de  con- 
duite plus  adroite.  Avec  ce  liant  et  cette  bonhomie  qui  permettent 
de  faire  passer  dans  la  conversation  certaines  vérités  plus,  ou  moins 
désagréables,  les  Italiens,  les  Italiennes  surtouft,  adressaient  à  leurs 
libérateurs  des  reproches  que  ceux-ci  ne  réussissaient  pas  tanjours  à 
réfuter.  M.  Armabene  fut  témoin  d'un  de  ces  assauts  d*esprit  entre 
un  de  nos  officiers  supérieurs  et  une  charmante  comtesse  milanaise 
h  laquelle  son  interlocuteur  venait  d'exposer  les  raisons  sérieuses 
que  l'attitude  menaçante  de  l'Allemagne  pouvait  fournir  aux  parti- 
sans du  traité  de  ViUafranca.  a  Eh  bien!  lui  dit  la  comtesse  R.  L.  avec 
son  plus  doux  sourire,  si  ce  sont  là  vraiment  les  motifs  qui  ont  dé- 
terminé votre  empereur,  l'histoire  racontera  pour  la  première  fois 
que  l'Europe  a  fait  peur  à  la  France.  )>  Impossible,  à  coup  sûr,  de 
mieux  envelopper  un  amer  sarcasme  et  de  le  rendre  acceptable  aux 
susceptibilités  le  plus  en  éveil. 

11  est  des  gens  pour  lesquels  tout  parti-pris  politique  s'explique 
par  les  conséquences  qu'il  a  eues.  Ceux-là  ne  croient  ni  à  l'impré- 
voyance ni  aux  calculs  eiTonés.  Selon  eux,  le  vainqueur  de  Solfe- 
rîno  n'a  déposé  les  armes  que  parce  qu'il  entrevoyait  dans  les  con- 
ditions faites  à  l'Autriche  un  moyen  pacifique  d'arriver  indirectement 
à  l'unité  italienne.  Heureux  ceux  qui  ont  foi  dans  ces  pressentimens 
lumineux  de  l'avenir  le  plus  incertain!  Nous  avons,  quant  à  nous, 
mille  raisons  excellentes  de  penser  autrement,  et  de  prendre  pour 
très  sincères  les  déclarations  réitérées  qui  furent  faites  à  l'époque 
du  traité  de  Zurich  par  le  chef  du  gouvernement  français.  Elles 
étaient  parfaitement  conformes  à  celles  qui  avaient  précédé  l'ou- 
verture des  hostilités  contre  l'Autriche,  déclai-ations  renouvelées  à 
la  plupart  des  proscrits  italiens  que  l'on  dirigeait  sur  le  théâtre  de 
l'action.  L'un  d'eux,  —  nous  ne  le  mentionnons  que  parce  qu'il  est 
mort,  —  avait  reçu  l'assurance  la  plus  formelle  (et  il  nous  le  con- 
fiait au  moment  du  départ)  que  «  jamais  la  France  ne  consentirait  à 
ce  que  le  Piémont  s'annexât  la  Toscane.  »  Ce  fut  sur  cette  manifes- 
tation très  explicite  que  Giuseppe  Montanelli,  arrivant  au  milieu  de 
ses  compatriotes,  se  fit  le  champion  du  système  fédératif,  le  seul 
l>raticable  en  Italie  du  moment  où  la  France  se  serait  décidée  i 
combattre  résolument  les  tendances  unitaires.  Malheureusement 
l'homme  propose,  et,  si  puissant  qu'on  le  croie,  les  destinées  des 


Digitized  by 


Google 


l'iTAUE  FENDANT   lA   GUERRE.  &03 

peuples  ne  8*en  accomplisseat  pas  moins  en  dehors  de  ces  plans,  de 
ces  projets,  de  ces  volontés  qui  semblent  disposer  de  tout. 

IL 

Le  grand  malhear  de  cet  antagonisme  entre  les  vues  du  protec- 
teur de  r  Italie  et  les  aspipatioDs  de  ses  protégés  a  été  de  nous  ôter. 
le  bénéfice  moral  d'une  guerre  hardiment  commencée,  heureuse- 
ment et  rapidement  menée  à  fin.  Loubli  de  notre  victoire  et  de  ses 
grands  résultats  fiit  aussi  prompt  que  notre  victoire  elle-même.  £n 
quelques  jours,  ces  mêmes  soldats  que  les  belles  dames  de  Milan 
écrasaient  de  fleurs  et  qu'elles  faisaient  monter  à  côté  d'elles  dans 
leurs  brillans  équipages  devinrent  des  hôtes  indifférens  et  presque 
dédaignés.  La  popularité  passa  du  côté  des  touristes  anglais,  aux- 
quels un  mois  plus  tôt  personne  ne  prenait  garde.  Ainsi  que  le 
constate  notre  écrivain,  oo  ne  parlait  plus  dans  les  cafés,  les  botte- 
goni  de  Brescia,  que  de  a  loid »  Bright  et  de  «sir  »  Gladstone,  qui 
défendaient  vaillamment  l'Italie  contre  «  sir  »  Disraeli  et  «  lord  » 
Bowyer.  Les  Italiens,  toujours  habiles  en  flatterie,  décoraient  de  ces 
titres  aristocratiques  tous  les  «  Jones  »  et  tous  les  «  Brown  »  qui  ve-^ 
naient,  badauds  intrépides,  acheter  les  débris  de  boulets,  les  lam- 
beaux d'uniforme  ramassés  sur  le  champ  de  bataille  par  les  paysans 
de  Hedole,  de  Cavriana,  de  Solferino.  La  presse  anglaise,  en  re-' 
vanche,  prodiguait  au  peuple  italien  ces  avancer  caressantes,  ces 
louanges,  ces  encouragemens  que  nous  leur  refusions,  et  c'est  grâce 
à  elle  que  les  combats  livrés  autour  de  San -Martine  par  Tarmée 
piémontaise  devinrent  une  bataille  spéciale  à  laquelle  on  semblait 
vouloir  donner  te  pas  sur  celle  que  les  Français  livraient  quelques 
kilomètres  plus  loin. 

Cette  opinion  y  singulière  pour  quiconque  prend  la  peine  d'y  re- 
gatrder,  se  retrouve  dans  le  livre  de  M.  Arrivabene^^  et  tout  récan- 
roent  encore  un  orateur  piémontais  soulevait  des  orages  en  émet- 
tant devant  les  députés  de  Turin  l'opinion  que,  sans  l'assistance  des 
Français,  l'armée  sarde  eût  été  écrasée  à  San-Martino.  Une  ques- 
tion préalable  était  de  se  demander  si  cette  armée  serait  arrivée 
sans  le  secours  des  Français  jusqu'aux  bords  du  lac  de  Garda,  et, 
bien  que  les  Piémontais  en  18A8  aient  pu,  grâce  à  l'affaiblissement 
momentané  des  ressources  autrichiennes,  aller  mettre  le  siège  de- 
vant Peschiera,  peu  de  gens  croiront  qu'en  face  des  deux  cent  cin- 
quante mille  hommes  que  Giulay  menait  au  mois  d'avril  1859  jus- 
qu'aux portes  de  Turin,  ils  eussent  aussi  facilement  reconquis  la 
Lombardie.  Laissons  là  pourtant  ce  point  délicat,  et,  puisqu'elle  est 
si  souvent  mise  en  question,  tachons  de  fixer  nos  idées  sur  cette 


Digitized  by 


Google 


hOh  RBVGE   DES   DEUX  MONDES* 

i'anieuse  «  bataille  de  San-Martino ,  »  prise  à  part  et  isolée  de  la 
grande  lutte  où  elle  ne.  forme,  selon  nous,  qu'un  brillant  épisode. 

Il  existe,  publié  par  le  ministère  de  la  guerre,  un  ouvrage  spé- 
cial sur  la  campagne  de  1859  (1).  La  bataille  de  Solferino  y  est  ra- 
contée dans  le  plus  grand  détail,  moment  par  moment^  chaque  mo- 
ment ayant  son  chapitre  et  son  plan  spécial.  C'est  là  que  nous 
puiserons  le  détail  rapide  des  opérations  de  Tarmée  sarde  dans 
cette  journée  mémorable. 

On  sait  que  la  bataille  du  2â  juin  fut  engagée  à  l'improviste, 
grâce  aux  hésitations  de  la  tactique  autrichienne.  L'aimée  française 
marchait  vers  le  Mincio,  derrière  lequel  on  savait  que  l'ennemi  s'é- 
tait retiré.  Celui-ci  au  contraire,  après  avoir  adopté  le  plan  du  feld- 
zeugmestre  baron  Hess,  —  qui  consistait  à  se  retu-er  dans  le  fameux 
quadrilatère,  pour  reprendre  ensuite  l'offensive,  comme  avait  fait  en 
1848  le  vieux  Radetzky,  —  était  brusquement  revenu  sur  sa  déci- 
sion, et,  traversant  le  Mincio,  voulait  réoccuper  les  fortes  positions 
abandonnées  quelques  jours  auparavant.  Ces  deux  mouvemens  en 
sens  contraire  amenèrent  un  choc  imprévu.  Or  le  23  juin  les  troupes 
sardes  occupaient  la  gauche  de  l'armée  française  :  elles  avaient  leur 
quartier-général  à  Lonato,  leur  droite  (division  Fanti)  à  Malocco, 
leur  gauche  (Mollard)  à  Rivoltella  et  au  mont  Cavaga.  Leur  ordre  de 
marche  les  dirigeait  sur  Pozzolengo.  Un  simple  coup  d'œil  jeté  sur 
les  magnifiques  plans  du  dépôt  de  la  guerre  nous  montre  la  dissé- 
mination de  ces  différens  corps  et  la  difficulté  de  leur  imprimer  une 
direction  commune  :  ils  y  dessinent  un  angle  rentrant  dont  le  som- 
met est  Lonato,  et  dont  les  branches  s'écartent  démesurément. 
Tune,  la  droite,  perpendiculaire,  pour  aller  rallier  le  corps  du  ma- 
réchal Baraguay-d'HiUiers  (extrême  gauche  des  Français),  l'autre, 
horizontale,  pour  s'étendre  hî  long  du  chemin  de  fer  qui  court  dans 
la  direction  de  Lonato  à  Rivoltella  et  au  lac  de  Garda. 

Au  premier  moment^  c'est-à-dire  de  trois  heures  à  six  heures  du 
matin,  l'armée  sarde,  voulant  éclairer  sa  route,  pousse  de  tous  cô- 
tés des  reconnaissances.  La  colonne  envoyée  par  la  première  divi- 
sion (général  Durando),  en  débouchant  dans  le  val  dei  Quadri, 
trouve  occupée  par  les  Autrichiens  la  position  connue  sous  le  nom  de 
Mndonna  délia  Scoperta^  un  peu  en  arrière  de  Solferino.  Un  com- 
bat de  tirailleurs  s'engage  de  ce  côté.  Le  lieutenant-colonel  Ca- 
dorna,  parti  de  Lonato  à  trois  heures  du  matin,  marche  à  la  tète 
d'un  autre  détachement  (5«  division)  vers  Pozzolengo.  Il  suit  la 

(\)  Campagne  de  V empereur  Napoléon  lll  en  /^a/j«  (1859),  rédigée  au  dépôt  de  la 
guerre  d'après  les  documens  officiels,  1  vol.  în-4'»,  accompagné  de  deux  atlas.  —  Cet 
ouvrage,  véritable  chef-d'œuvre  de  typographie  et  de  gravure,  ne  se  trouve  pas  dans  le 
commerce;  nous  en  avons  dû  la  communication  à  une  obligeante  amitié. 


Digitized  by 


Google 


L  ITALIE   PENDANT  LA   GUERRE.  AOÔ 

sfrada  Lugana  et  laisse  derrière  lui  ce  village  de  San-Martino  qui, 
selon  les  exigences  de  Tamour-propre  italien,  devrait  donner  son 
nom  à  la  bataille.  La  division  Mollard  envoie  deux  reconnaissances 
inutiles  du  côté  de  Peschiera  :  elles  reviennent  sans  avoir  rencontré 
Tennemi;  deux  autres,  dirigées  vers  Pozzolengo,  combinent  leur 
marche  avec  celle  du  détachement  commandé  par  le  lieutenant-co- 
lonel Cadorna,  et,  comme  celui-ci,  se  heurtent  bientôt  aux  avant- 
postes  autrichiens,  en  avant  de  Pozzolengo  et  de  Madonna  délia  Sco- 
perta.  A  Pozzolengo  se  trouvent  le  8*  corps  de  Tarmée  autrichienne 
(Benedek),  à  Madonna  délia  Scoperta  une  partie  du  5«  corps  (Sta- 
dion),  établi  à  Solferino,  et  se  reliant  à  celui  de  Benedek  parles 
brigades  Gaâl  et  KoUer. 

De  six  heures  à  huit  heures  du  matin  (second  moment  de  la  ba- 
taille, où  Medole  fut  enlevée  à  notre  droite  par  la  division  de  Luzy), 
l'armée  piémontaise  hâte  le  mouvement  de  ses  divisions  pour  sou- 
tenir leurs  avant-gardes,  déjà  fortement  engagées.  L'avant-garde 
de  la  1"  division,  repoussée  de  Madonna  délia  Scoperta,  est  con- 
trainte de  se  replier  vers  Fenile-Vecchio;  celle  de  la  5«  division 
(Cucchiari),  aux  prises  avec  les  avant-postes  de  Benedek,  envoie  de- 
mander un  prompt  appui,  que  lui  porte  immédiatement  le  général 
Mollard  (3*  division),  en  dirigeant  de  ce  côté  toutes  les  forces  qu'il 
a  sous  la  main  et  en  prenant  position  sur  le  flanc  droit  des  Autri- 
chiens, C'est  en  vain  cependant  qu'il  cherche  à  retarder  leur  mou- 
vement offensif,  déjà  très  marqué.  Les  Piémontais,  obligés  de  plier 
devant  des  forces  très  supérieures,  exécutent  en  bon  ordre  leur 
mouvement  rétrograde,  et  vont  s'abriter  au  pied  des  hauteurs  de 
Casetta  et  de  San-Martino,  garnies  d'un  bataillon  de  bersaglieri  et 
d*un  bataillon  d'infanterie.  On  remarquera  que  la  droite  des  Pié- 
montais, commandée  par  le  général  Fanti,  n'a  point  fait  encore  un 
pas  en  avant;  elle  est  immobile  à  Malocco,  attendant  des  ordres  qui 
n'arrivent  pas. 

De  huit  heures  à  dix  heures  et  demie  (troisième  moment)^  les  re- 
connaissances piémontaises  ayant  été  rejetées  sur  leurs  divisions 
respectives,  le  combat  s'engage  pour  celles-ci  dans  des  conditions 
défavorables.  Elles  restent  disséminées;  on  ne  les  verra  se  concentrer 
que  beaucoup  plus  tard,  et  toujours  elles  trouveront  devant  elles 
(les  forces  numériquement  supérieures.  Le  général  Durando,  pourvu 
de  renforts  et  que  l'empereur  invite  à  se  relier  au  1®''  corps  de  l'ar- 
mée française,  a  tenté  un  vigoureux  effort  et  s'est  emparé  momen- 
tanément de  la  position  occupée  par  les  Autrichiens  à  Madonna  délia 
Scoperta;  mais,  entraîné  à  la  poursuite  de  l'ennemi,  un  nouveau 
mouvement  offensif  de  celui-ci  le  ramène  en  arrière,  lui  fait  perdre 
la  position  conquise,  et  le  contraint  à  se  retirer,  à  la  hauteur  de  Ga- 


Digitized  by 


Google 


&00  RBYUB  DBS   DEUX   MONDES. 

sellin-Noova,  derrière  le  2«  de  grenadiers.  Pour  neutraliser  ce  retour 
offensif,  il  envoie  vers  le  mont  Guca  deux  bataillons  qui  cherchent  le 
moyen  d'attaquer  Madonna  délia  Scoperta^  Ces  deux  bataillons  ren- 
contrent des  colonnes  autrichiennes  qui  les  forcent  à  rebrousser 
chemin,  et  qui  elles-mêmes  s'avancent  jusqu à  la  casa  Sojeta,  où 
elles  établissent  une  batterie  dont  les  boulets  vont  arrêter  le  2^  de 
grenadiers,  en  marche  vers  Madonna.  Les  Autrichiens  chassent  les 
Piémontais  de  San-Martino  et  s'y  établissent  solidement  malgré  les 
vives  attaques  de  la  brigade  Goni  (1).  Deux  fois  cette  brigade  pé- 
nètre dans  le  village,  deux  fois  elle  en  est  chassée,  et  finalement 
elle  se  voit  réduite  à  réorganiser  ses  rangs  décimés  derrière  le  che- 
min de  fer.  Le  général  Cucchiari  est  arrivé  à  temps  pour  protéger 
cette  retraite  (2).  Le  général  Fanti  n'a  pas  encore  mis  en  marche 
un  seul  bataillon.  C'est  seulement  à  onze  heures  que  ses  troupes 
s'ébranlent. 

De  dix  heures  et  demie  à  une  heure  et  demie  de  l'après-midi 
(quatrième  momefU)^  la  situation  des  troupes  sardes  continue  de 
s'aggraver.  Tous  les  eflbrts  du  général  Durando  n'empêchent  pas 
les  Auti'ichiens  de  gagner  du  terrain.  La  brigade  de  Savoie  contient 
les  troupes  de  Gaàl;  mais  le  général  KoUer  continue  à  toui^ner  le 
flanc  droit  des  Piémontais.  C'est  alors  que  quelques  pièces  d'artille- 
rie, mises  en  position,  arrêtent  la  colonne  de  KoUer;  elles  ont  été 
dirigées  de  ce  côté  par  le  général  Forgeot,  commandant  l'artillerie 
du  1*'  corps  (Baraguay-d'Hilliers),  et,  bien  que  tirant  à  1,600  mè- 
tres, leur  feu  bien  nourri  (au  plus  fort  de  l'attaque  de  Solferino) 
porte  le  désordre  dans  les  rangs  de  la  brigade  KoUer  et  lui  fait 
rebrousser  chemin.  Le  général  Cucchiari  essaie  encore  une  fols  de 
rentrer  dans  San-Martino.  Un  premier  assaut  exécuté  par  la  brigade 
Casale  est  d'abord  couronné  de  succès  :  l'église  de  San-Martino,  la 
Gontracania,  plusieurs  fermes,  tombent  aux  mains  de  nos  alliés; 
mais  les  Autrichiens,  reprenant  l'offensive,  criblent  de  mitraille,  à 
200  mètres,  la  gauche  du  général  Cucchiari.  Les  bataillons  s'ébran- 
lent; et  découvrent  les  troupes  placées  à  leur  droite;  celles-ci  sont 
emportées  par  le  mouvement  rétrograde,  et  malgré  un  régiment 
frais  (le  18^  de  ligne)  qui  cherche  à  leur  donner  la  facilité  de  se 
rallier,  le  général  Cucchiari  se  voit  obligé  d'ordonner  la  retraite.  11 
essaie  une  première  fois  d'arrêter  ses  troupes  sur  le  chemin  de  fer^ 

(1)  C'est  à  ce  moment  que  Victor-Emmanuel,  arrivant  au  galop  sur  le  lieu  de  l*actioD, 
criait  gaîment  à  se»  troupes  :  «  Allons,  en  fans,  il  faut  reprendre  San-Martino,  ou  l'cn- 
nemi  nous  le  fera  faire I...  »  Faire  Saint-MarUn ,  en  italien,  c'e^t  déloger,  changer  do 
domicile,  et  ceci  à  cause  de  la  dite  la  plus  ordinaire  des  baux  de  location. 

(2)  Le  général  Benedek  avait  déjà  fait  partir  pour  Cavriana  un  officier  chargé  d'infor- 
mer l'empereur  François-Joseph  qu'avant  dix  heures  il  aurait  coupé  les  communications 
entre  l'armée  sarde  et  l'armée  française.  —  Italy  under  Vict^'Emmanwt,  t.  1'',  p.  204. 


Digitized  by 


Google 


l'italie  pendant  la  guerre.  407 

mais  l'élan  des  soldats  le  conduit  jusqu'à  moitié  route  de  Rivoltella, 
puis  plus  loin  encore  et  jMresqu'à  Rivoltella  môme. 

La  division  Fanti  s'est  ébranlée  à  onze  heures,  se  portant  du  côté 
de  Solferino,  pour  y  concourir,  le  cas  échéant,  à  l'attaque  des  po- 
sitions centrales  de  l'armée  autrichienne.  Après  une  heure  et  demie 
de  marche  dans  cette  direction,  un  message  pressant  du  roi  Victor- 
Emmanuel  l'appelle  du  côté  de  San-Martino.  La  brigade  Aoste  s'y 
porte  au  secours  du  général  MoUard;  la  brigade  Piémont  va  y  re- 
joindre le  général  Durando  vers  Madonna  délia  Scoperta.  Tout  ceci 
nous  mène  au  cinquième  moment  ^  c'est-à-dire  à  l'intervalle  com- 
pris entre  une  heure  et  demie  et  quatre  heures  de  l'après-midi. 
Pendant  ce  laps  de  temps,  la  brigade  de  Savoie,  entrée  en  ligne 
tout  entière,  contient  à  grand' peine  les  progrès  des  brigades  autri- 
chiennes Gaâl  et  Koller;  elle  conserve  cependant  ses  positions  mal- 
gré leurs  attaques  réitérées.  Quant  au  général  MoUard ,  demeuré 
seul  devant  Madonna  délia  Scoperta  depuis  la  retraite  de  Gucchiari, 
il  reste  sur  le  chemin  de  fer,  attendant  les  renforts  que  Fanti  lui 
iimène,  et  s'efforce,  en  maintenant  le  combat,  d'empêcher  que  le 
général  Benedek  ne  détache  quelques-unes  de  ses  six  brigades  d'in- 
fanterie au  secours  du  comte  Stadion,  à  qui  Solferino  vient  d'être 
enlevé.  Par  cela  seul,  il  rend  un  service  réel  à  nos  troupes.  Vers 
trois  heures,  il  reçoit  du  roi  Victor-Emmanuel  l'ordre  d'attaquer 
encore  San-Martino,  de  concert  avec  la  brigade  Aoste,  qui  va  lui 
arriver,  de  concert  également  avec  le  5*  corps  (Gucchiari),  qu'on 
a  tant  bien  que  mal  réorganisé  sous  les  murs  de  Rivoltella. 

Sixième  moment  :  de  quatre  heures  à  la  nuit.  L'armée  française 
u  coupé  le  centre  des  Autrichiens.  Les  corps  d'armée  Baraguay- 
i'Hilliers  et  Mac-Mahon  ont  dépassé  Solferino  et  Cavriana.  Les  gé- 
néraux Regnault  et  de  Failly  menacent  Guidizzolo,  le  dernier  point 
où  les  Autrichiens  tiennent  encore,  à  l'extrême  droite  de  la  bataille. 
C'est  à  cet  instant  que  l'empereur  François-Joseph  accepte  en  fré- 
missant l'arrêt  du  destin ,  et  se  décide  à  ordonner  une  retraite  gé- 
nérale; c'est  à  cette  heure  aussi  qu'éclate  cette  formidable  tempête 
qui  favorise  le  mouvenient  rétrograde  de  l'armée  autrichienne  et 
arrête  l'élan  victorieux  de  nos  troupes.  Alors  que  la  tempête  se  dé- 
clarait, averti  que  le  5®  corps  (Gucchiari)  était  en  vue,  arrivant  en 
toute  hâte,  le  général  MoUard  venait  d'ordonner  l'attaque  de  San- 
Martino,  qu'il  fallait,  disaient  les  ordres  royaux,  enlever  avant  la 
nuit.  Toute  manœuvre  devient  provisoirement  impossible;  mais, 
l'orage  à  peine  dissipé,  le  mouvement  offensif  des  Piémontais  se 
prononce  (1).  Il  faut  ici  se  rappeler  que,  du  côté  de  Madonna  délia 

(1)  Le  signal  de  cette  dernière  attaque  :  Avanti!  alla  carica!  fût  donné  par  le  rei 
lui-mftme,  criant  et  galopant  sur  le  front  des  batfdUons  qui  s*élançaient. 


Digitized  by 


Google 


&08  REFUE   DES   DEUX   MONDES. 

Scoperta,  Tordre  général  de  retraite  avait  déjà  déterminé  les  bri- 
gades Gaâl  et  KoUer  à  se  retirer,  et  que  le  général  La  Marmora,  dé- 
péché par  le  roi  pour  venir  diriger  sur  ce  point  les  opérations  des 
troupes  sardes,  se  trouva  libre,  moyennant  la  disparition  de  ces 
deux  brigades  ennemies,  de  lancer  vers  San -Martine  la  division 
Durando,  renforcée  par  la  brigade  Piémont.  Benedek,  lui  aussi, 
avait  commencé  sa  retraite.  Quelques  bataillons  défendirent  seuls, 
pour  couvrir  son  mouvement ,  les  jnaisons  et  les  jardins  de  San- 
Martino  (1).  Ce  fut  sur  cette  arrière-garde  du  8*  corps  que  vinrent 
donner  à  la  fois  toutes  les  forces  disponibles  des  Piémontais.  Leur 
infanterie,  lancée  à  Tassant  des  positions,  ne  réussit  d'abord  qu'à 
s'emparer  des  fermes  à  mi-côte.  Survinrent  au  galop  quatre  batte- 
ries d'artillerie  qui  foudroyèrent  le  village.  Sous  leur  protection,  la 
5®  division  gravit  les  hauteurs  et  réussit  à  couronner  le  plateau, 
où  vint  bientôt  la  rejoindre,  avec  la  3'  division,  la  brigade  Aoste, 
dont  Tartillerie,  promptement  amenée,  accéléra  la  retraite  de  Ten- 
nemi,  que  le  général  La  Marmora  poursuivit  jusqu'à  Pozzolengo, 
nonobstant  quelques  retours  offensifs  (2). 

Voilà,  pas  à  pas,  heure  par  heure,  le  détail  de  cet  épisode  militaire 
de  San-Martino,  qui  se  réduit  en  définitive,  pour  les  Piémontais,  à 
quelques  efforts  offensifs,  —  vigoureux,  nous  n'en  doutons  nulle- 
ment, mais  qui  avortèrent  Tun  après  Tautre,  —  et  à  une  attitude 
défensive  fermement  et  courageusement  maintenue;  le  tout  cou- 
ronné par  la  prise  de  San-Martino,  déjà  évacué  en  partie,  et  que 
les  Autrichiens  ne  défendaient  plus  que  pour  l'honneur  des  armes 
et  la  sûreté  de  leur  retraite.  Ajoutons,  pour  en  finir,  que  les  états 
officiels  des  pertes  de  l'armée  piémontaise  portent  à  691  le  nombre 
des  morts,  à  3,572  celui  des  blessés,  et  à  1,258  celui  des  hommes 
disparus.  L'armée  française  avait  1,622  morts,  8,530  blessés  et 
1,518  disparus.  Il  nous  semble  qu'en  présence  de  pareils  faits  et  de 
pareils  chiffres  les  commentaires  seraient  superflus.  Nous  ferons  donc 
simplement  remarquer  que  notre  but,  en  ramenant  la  «  bataille  de 
San-Martino»  à  ses  véritables  proportions,  n'est  nullement  de  froisser 
le  juste  orgueil  que  l'armée  piémontaise  inspirait  à  l'Italie  tout  en- 
tière; mais,  si  nous  comprenons  chez  nos  alliés  ce  sentiment  très 
légitime,  encore  faut-il  qu'on  lui  ôte  ce  qu'il  aurait  de  blessant  et 
d'inique  à  Tégard  de  nos  soldats.  Faire  de  San-Martino  une  bataille 
principale  et  isolée  serait  de  la  part  des  écrivains  et  des  orateurs 
piémontais  une  insigne  maladresse;  on  vient  de  voir  à  quoi  elle  se 

(1)  Ed  évaluant  à  20,000  hommes  les  troupes  que  Benedek  avait  massées  là  pour 
couvrir  sa  retraite,  M.  Arrivabene  se  laisse  entraîner  à  une  exagération  bien  évidente, 
Benedek  ne  dis^posant  en  tout  que  de  six  brigades. 

(2)  La  première  division,  retardée  par  une  légère  escarmouche  du  côté  du  mont 
Fani,  n*avait  pu  arriver  à  temps  pour  participer  à  la  prise  de  San-Martiuo. 


Digitized  by 


Google 


l' ITALIE    PENDANT   LA    GUERRE.  409 

réduit  quand  on  l'envisage  ainsi.  Considérée  autrement,  incorporée 
en  quelque  sorte  à  la  grande  lutte  dont  elle  fut  un  des  élémens, 
elle  reprend  et  son  véritable  aspect  et  même  sa  véritable  valeur.  Les 
\aillantes  attaques  des  Piémontais,  et  surtout  la  vigueur  de  leur  at- 
titude défensive,  en  empêchant  Benedek  de  porter  secours  au  comte 
Stadion,  peuvent  être  regardées  comme  une  des  causes  qui  ont  fait 
succomber  ce  dernier,  et  qui  par  conséquent  ont  amené  la  réussite 
du  mouvement  le  plus  décisif  parmi  ceux  à  qui  l'armée  alliée  dut 
la  victoire. 

Si  nous  avons  donné  quelque  développement  à  une  question  toute 
spéciale ,  c'est  qu'un  exposé  fidèle  des  incidens  de  la  journée  de 
Solferino  peut  servir  à  expliquer  l'attitude  assez  étrange  qu'au  té- 
moignage de  M.  Arrivabene,  et  dès  le  lendemain  de  Villafranca,  la 
Fi*ance  et  Fltalie  prirent  vis-à-vis  l'une  de  l'autre.  11  y  eut,  ce  nous 
semble,  inconséquence  des  deux  parts;  mais  l'oubli  trop  prompt 
dans  lequel  furent  mis  les  services  que  nous  devaient  aloi"s,  et  le 
Piémont  en  particulier,  et  la  péninsule  italique  tout  entière,  est 
encore  plus  concevable  que  les  hésitations,  les  retours  méfians,  les 
mesquines  résipiscences  qui  vinrent  si  mal  à  propos  annuler  le  pro- 
fit moral  du  grand  coup  que  nous  venions  de  porter.  On  eût  dit,  on 
peut  croire  encore  que  nous  avions  frappé  à  l'aveugle,  sans  pres- 
sentir que,  l'outre  d'Éole  ouverte,  les  vents  seraient  déchaînés,  que, 
le  rocher  frappé  par  la  baguette  miraculeuse,  la  source  allait  jaillir 
avec  une  force  irrésistible.  En  voyant  accourir  les  peuples  altérés 
qui  ate  précipitaient  vers  la  liberté  coulant  à  grands  flots ,  Moïse 
sembla  frappé  de  stupeur  et  d'effroi;  il  avait  réussi  par-delà  sa  foi, 
par-delà  ses  espérances,  et  déjà  se  repentait.  Les  échos  nombreux 
qui  lui  renvoyaient  ses  grandes  paroles  leur  donnaient  presque 
l'éclat  menaçant  de  la  foudre.  Le  peuple  à  qui  l'on  avait  crié  :  De- 
bout! apparaissait  plus  grand  et  plus  à  craindre  qu'on  ne  l'eût  voulu 
peut-être.  La  mission  de  libérateur  est  pourtant  bien  simple.  Af- 
franchir une  nation,  ce  n'est  sans  doute  pas  lui  donner  les  insti- 
tutions qu'on  a  rêvées  pour  elle  :  c'est  lui  remettre  le  soin  de  ses 
destinées  et  la  protéger  purement  et  simplement  contre  ceux  qui 
voudraient  l'empêcher  de  les  régler  elle-même.  Dire  aux  Italiens  : 
Gouvernez-vous  à  votre  gré;  dire  à  l'Autriche  :  Vous  n'avez  plus 
à  vous  mêler  désormais  des  affaires  italiennes ,  —  quoi  donc  de  plus 
élémentaire  et  de  plus  logique?  quoi  de  plus  conforme  au  bon  droit 
et  au  bon  sens? 

Eu  présence  d'une  telle  situation,  M.  de  Gavour  prit  une  éclatante 
revanche,  et  ne  crut  pas  sans  doute  l'avoir  payée  trop  cher  quand 
la  France  réclama,  comme  fiche  de  consolation,  le  petit  territoire 
dont  la  cession ,  consentie  à  regret,  —  non  sans  quelques  arrière- 


Digitized  by 


Google 


&10  R£VU£   DES   D£UX   MONDES, 

pensées  malveillantes  (1),  —  acheva  de  relâcher  les  liens  étroits  un 
moment  formés  entre  T  Italie  et  ses  libérateurs,  et  que  notre  cofi- 
teuse  intervention  aurait  dû  au  contraire  resserrer. 


III. 

La  conquête  des  Deux-SicUes  par  Garibaldi  et  cette  annexion  na- 
politaine qui  donnait  plus  de  vraisemblance  que  jamais  à  la  consti- 
tution d'un  royaume  italien  trouvèrent  la  France  (disons  mieux,  son 
gouvernement)  dans  les  mêmes  dispositions  d'embarras  et  de  mé- 
contentement. En  face  du  principe  de  non-intervention  si  hautement 
proclamé,  comment  s'opposer  à  cette  révolution  si  prompte,  à  ces 
coups  de  main  téméraires  dont  le  rapide  succès,  passant  toute  pro- 
babilité, dévouant  tout  calcul,  donnait  aux  entreprises  d'un  homme 
sans  mission,  d'un  aventurier  héroïque,  on  ne  sait  quel  caractère 
providentiel,  on  ne  sait  quel  reflet  de  l'action  divine?  Et  d'un  autre 
côté  comment  applaudir  aux  triomphes  de  Garibaldi?  Là  de  nou- 
veau nous  étions  mis  en  demeure,  et  cette  fois  avec  des  précédens 
bien  faits  pour  nous  éclairer.  Malgré  nous,  les  annexions  de  l'Italie 
centrale  s'étaient  accomplies;  malgré  nous,  le  territoire  pontifical 
avait  été  démembré  :  nous  étions  arrivés  ainsi  à  faire  des  résultats 
inévitables  que  devaient  avoir  les  victoires  de  la  France  autant  d'é- 
checs pour  la  France.  Il  semblait  donc  qu'instruits  par  tant  de  inides 
leçons  nous  dussions  adopter  un  parti  décisif  pour  ou  contre  la  ré- 
volution nouvelle,  l'accepter  ou  la  repousser  nettement,  la  regarder 
comme  une  fille  légitime  de  Solferino,  ou  la  désavouer  comme  étran- 
gère à  nous  et  frauduleusement  substituée  au  dénoûment  prévu  et 
désiré  de  notre  alliance  avec  le  Piémont.  Notre  attitude  ne  répondit 
guère,  il  faut  l'avouer,  à  cette  attente.  La  descente  des  mille  à  Mar- 
sala  nous  trouva  peut-être  plus  confians  que  de  raison  dans  Tinsuc- 
cès  probable  de  cette  fabuleuse  témérité.  Le  combat  de  Galatafimi, 

(1)  Selon  quelques-uns  des  biographes  les  plus  accrédités  de  M.  de  Cavour,  la  cession 
de  la  Savoie  à  la  France  n*avait  pas  à  ses  yeux  un  caractère  définitif.  On  peut  iin^ 
à  ce  sujet  l'étude  consacrée  par  la  Quarterly  Reviêw  (1861  )  à  Thomme  d*état  que  l'Ita- 
lie venait  de  perdre.  M.  Ârrivabenc,  qui  cite  cette  opinion  du  reviewer  anglais,  la  con- 
firme par  un  souvenir  personnel.  Dans  une  conversation  d'après-dlner,  peu  de  jours 
avant  la  motion  de  Garibaldi  sur  ce  quMl  appelait  la  «  vente  d'un  peuple,  »  M.  de  Ca- 
vour  s'attachait  à  démontrer  au  correspondant  des  Daily  News  que  T Angleterre,  si 
émue  alors  de  l'accroissement  de  notre  territoire,  n'avait  aucun  motif  légitime  de  s'en 
prendre  à  lui,  Cavour,  et  de  Taccuser  de  duplicité...  «  Puis,  continue  M.  Arrivabene,  il 
termina  brusquement  notre  entretien  par  une  phrase  dont  le  sens  était  que  Nice,  tout 
au  moins,  redeviendrait  italienne  un  jour  ou  l'autre.  »  —  ItxUy  under  Victor^Emfna" 
nuel,i.  II,  p.  12  et  13. 


Digitized  by 


Google 


l' ITALIE   PENDANT   lA   GUERBE.  Ml 

OÙ  les  pertes  des  garibaldiens  furent  relatirement  énormes,  l'entrée 
à  Païenne,  qu'on  put  envisager  comme  un  heureux  hasard  plutôt 
que  comme  une  preuve  de  supériorité  militaire,  nous  laissèrent  dans 
notre  illusion  primitive.  A  Melazzo,  Garibaldi  devait  rencontrer  ce 
Bosco  transformé  par  une  pi'esse  complaisante  en  un  vrai  foudre  de 
guerre.  Bosco  fut  battu  comme  Landi  et  Lanza  l'avaient  été  précé- 
demment, et  quand  les  garibaldiens  marchèrent  sur  Messine,  le 
général  Clary  n'imagina  même  pas  de  leur  en  di^uter  l'entrée.  La 
convention  qu'il  signa  en  se  retirant  dans  la  ibrteresse.de  Messine, 
convention  qui  stipulait  l'évacuation  de  Syracuse  et  d'Augusta  par 
les  troupes  royales,  livrait  la  Sicile  à  l'armée  du  libérateur,  et  par 
le  fait  ouvrait  le  continent  napolitain  à  l'invasion.  Dès  qu'elle  îvft 
possible,  elle  fut  certaine,  et  nos  agens  diplomatiques  ou  militaires 
l'annoncèrent  à  coup  sûr.  Si  elle  contrariait  nos  vues,  il  était  temps 
d'aviser;  dans  le  cas  con traitée,  il  eût  été  raisonnable  et  sage  de 
céder  ou  de  paraître  céder  à  l'entraînement  général,  et  de  ne  pas 
jeter  un  impuissant  désaveu,  à  peine  exprimé,  dans  le  cours  irrésis- 
tible des  événemens  révolutionnaires.  Que  sert  de  bouder  en  pareil 
cas,  et,  comme  le  disait  récemment  un  indiscret  député,  u  à  quoi 
bon  ronger  son  frein?  »  Or  la  France  garda  sa  position  négative^  sa 
neutralité  boudeuse.  Notre  attitude  vis-à-vis  du  nouvel  état  qui  se 
constituait  à  nos  portes  et  de  par  nos  armes  était  justement  ceUe 
du  gouvernement  piémontais  vis-à-vis  de  Garibaldi;  mais  Victor- 
Emmanuel  savait  ne  pas  s'obstiner  en  ses  désaveux  et  profiter  à 
temps  des  entreprises  qu'il  avait  cru  devoir  blâmer  en  principe. 
Alors  même  qu'il  tâchait  de  ne  méconnaître  aucun  droit,  il  l'endait 
hommage  aux  fûts  accomplis,  et  c'est  ainsi  que,  guidé  au  milieu 
des  écueils  par  son  adroit  et  vigoureux  ministre,  il  marchait,  ayant 
l'air  de  céder  au  courant,  vers  le  but  assigné  à  sa  patriotique  ambi- 
tion. II  résistait  jusqu'au  moment  où  la  résistance  devenait  intem- 
pestive et  périlleuse  :  il  cédait  alors,  mais  avec  un  élan  qui  rachetait 
se^  hésitations  passagères.  Nous  cédions  aussi,  mais  presque  tou- 
jours un  peu  tard,  et  souvent  d'assez  mauvaise  grâce. 

Le  livre  de  M.  Arrivabene  rappelle  notre  attention  sur  un  des 
épisodes  les  moins  bien  connus  de  la  crise  finale  où  périt  la  royauté 
des  Bourbons  de  Naples  :  nous  voulons  parler  de  l'assistance  plus 
ou  moins  directe,  plus  ou  moins  efficace,  donnée  au  roi  François  II 
par  l'escadre  française  qui  mouillait  en  octobre  1860  dans  la  baie 
de  Naples,  et  qui  alla  s'installer  dans  la  rade  de  Gaëte,  où  sa  pré- 
>ence  annulait  virtuellement  les  effets  du  blocus  que  le  gouverne- 
ment dictatorial  de  l'Italie  méridionale  avait  officiellement  dénoncé 
au  consul -général  de  France.  La  France  ne  reconnaissait  pas  ce 
blocus;  elle  interdisait  formellement  toute  opération  navale  contre 


Digitized  by 


Google 


&12  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Gaête.  Était-ce  donc  seulement  contre  Garibaldi,  personnifiant  plus 
ou  moins  la  révolution,  que  de  telles  mesures  étaient  adoptées?  En- 
tendait-on  simplement  protester  ainsi  contre  une  victoire  sans  dra- 
peau reconnu?  Nullement;  l'interdit  subsista  lorsque  la  marine  na- 
politaine eut  été  mise  sous  les  ordres  d'un  amiral  piémontais.  La 
protection  inefficace  et  limitée  qui  mettait  une  partie  des  murs  de 
Gaëte, —  une  partie  seulement,  —  à  l'abri  de  toute  attaque  subsista 
au-delà  du  terme  que  l'Italie  lui  avait  sans  doute  assigné.  L'arrivét^ 
de  Victor-Emmanuel  devant  Capoue  ne  changea  rien  à  la  situation. 
Par  l'organe  du  chef  de  notre  escadre,  il  lui  fut  notifié,  comme  il 
l'avait  été  à  M.  Crispi,  que  le  blocus  était  nul,  que  Gaête  ne  serait 
pas  attaquée  par  mer,  et  que,  si  ses  vaisseaux  franchissaient  une 
certaine  ligne,  pénétraient  dans  une  certaine  zone,  cette  infraction 
serait  considérée  comme  un  acte  d'hostilité.  Les  journaux  du  temps 
portent  témoignage  du  point  extrême  où  le  conflit  fut  porté.  La  si- 
tuation devint  si  tendue  qu'un  simple  coup  de  tête  de  l'amiral  Per- 
sano  (qui  se  déclarait  prêt  à  se  faire  couler),  un  ordre  mal  donné 
par  le  roi  de  Piémont  ou  mal  compris  par  le  chef  de  sa  marine  pou- 
vaient faire  partir  les  canons  chargés  de  part  et  d'autre.  Il  y  eut  un 
moment  où  la  division  sarde,  défilant  devant  notre  escadre  mouillée 
à  l'embouchure  du  Garigliano,  reçut  Tordre  formel  de  s'arrêter,  et 
où,  si  elle  eût  tenté  de  pénétrer  dans  la  baie  de  Gaëte,  l'amiral  fran- 
çais, sous  peine  de  se  démentir,  eût  dû  immédiatement  ouvrir  le 
feu.  Étrange  dénoûment,  il  faut  en  convenir,  qu'auraient  eu  en  18(>0 
les  événemens  de  l'année  1859! 

On  sait  comment  ce  grave  incident  prit  fin.  Le  roi  de  Piémont  et 
son  amiral  furent  assez  avisés  pour  déplacer  à  temps  la  question 
soulevée  par  l'attitude  de  M.  l'amiral  de  Tinan.  La  difficulté  s'était 
engagée  à  la  suite  de  la  déclaration  apportée  par  le  contre-amiral 
41bini,  que,  «  la  flotte  sarde  pouvant  ouvrir  à  chaque  instant  des 
hostilités  contre  Gaëte,  il  venait  en  informer  le  consul  de  France  et 
ceux  de  ses  compatriotes  établis  dans  la  ville  menacée.  )>  Et  cepen- 
dant, lorsque  les  réclamations  du  roi  Victor-Emmanuel  arrivèrent 
au  cabinet  des  Tuileries,  elles  étaient  accompagnées  d'une  déclara- 
tion formelle  que  «le  roi  n'entendait  ni  bloquer  Gaëte  ni  l'attaquer 
du  côté  de  la  mer.  »  L'objet  du  conflit,  on  le  voit,  n'était  plus  le 
même,  et  l'importance  en  avait  singulièrement  diminué.  Le  dénoû- 
ment dès  lors  était  facile  à  prévoir.  Comment  ne  pas  répondre  par 
une  satisfaction  de  pure  forme  aux  concessions  si  importantes  de 
Victor-Emmanuel,  qui  d'ailleurs,  en  attendant  la  décision  de  notre 
gouvernement,  avait  respecté  la  limite  tracée  par  le  commandant 
de  l'escadre  française?  Celui-ci  reçut  en  conséquence  de  nouvelles 
instructions  qui  lui  firent  restreindre  à  la  simple  portée  de  ses  ca- 


Digitized  by 


Google 


L' ITALIE    PENDANT   LA   GUEBRE.  413 

DODS  la  zone  interdite  aux  forces  navales  du  nouveau  royaume  (1). 
Dans  ce  mouvement  en  arrière,  si  insignifiant  qu'il  fût,  il  y  eut, 
n'en  doutons  pas,  pour  la  susceptibilité  de  nos  marins  une  sorte  de 
déboire,  rendu  cependant  moins  amer  par  l'évidente  supériorité  des 
forces  françaises;  mais  nous  ne  voulons  nullement  insister  sur  ce 
point.  Ce  qui  nous  frappe,  c'est  la  regrettable  mobilité  de  projets  qui 
jetait  alors  tant  d'ambiguïté  dans  les  tendances  de  notre  politique  et 
rendait  si  difficile  à  nos  agens  l'interprétation  de  la  pensée  qu'ils 
avaient  à  faire  prévaloir.  La  France  devant  Gaëte  n'était  ni  protec- 
trice efficace  de  François  II,  ni  sympathique  à  Victor-Emmanuel,  ni 
même  tout  à  fait  neutre.  Sans  trop  se  soucier  de  la  logique  et  tran- 
sigeant tour  à  tour  avec  des  nécessités  qui  semblaient  s'exclure,  elle 
arrêtait  au  passage  les  boulets  de  l'escadre  italienne,  elle  laissait  les 
canons  Cavalli  s'installer  à  loisir  sur  les  hauteurs  escarpées  qui  do- 
minent Gaéte.  Elle  gênait,  elle  désappointait,  elle  irritait  ses  alliés 
de  la  veille,  étonnés  de  la  trouver  comme  un  obstacle  sur  la  route 
qu'elle-même  leur  avait  ouverte.  En  aidant,  de  manière  ou  d'autre, 
François  11  à  prolonger  une  résistance  dont,  tout  aussi  bien  que 
personne,  il  connaissait  le  terme  fatal,  nous  ajoutions  en  pure  perte 
des  désastres  à  des  désastres,  des  morts  à  des  morts  (2).  Quel  mo- 
tif à  puissant  avions-nous  d'agir  ainsi?  Désirions -nous  seulement 
mettre  en  sûreté  la  personne,  la  famille  de  François  II?  Voulions- 

(1)  Remarquons  en  passant  que  M.  Arrivabene,  bien  que  présent  sur  les  lieux, 
n'a  pas  donné  à  ce  singulier  incident  sa  véritable  physionomie.  Il  affirme  (tome  H, 
page  294}  que  «  le  commandant  de  Tescadre  française,  non-seulement  refusa  de  recon- 
naître le  biociis  offictellmnent  dénoticé  par  la  Sardaigne,  mais  alla  jusqu'à  prévenir 
l'amiral  Persane  qu'il  ouvrirait  le  feu  contre  la  flotte  sarde,  si  elle  attaquait  l'arrière- 
?arde  de  l'armée  napolitaine,  alors  en  pleine  retraite  sur  Mola  dî  Gaeta.  »  Or  premiè- 
rement ce  n'était  pas  la  Sardaigne,  c'était  le  gouvernement  dictatorial  qui  avait  dé- 
noncé le  blocus,  et  la  Sardaigne  n*éleva  jamais  sur  ce  point  des  prétentions  nettement 
définies;  elle  y  renonça  même  expressément,  nous  venons  de  le  voir.  En  second  lieu, 
les  tnmpes  napolitaines  n'abandonnèrent  la  ligne  du  Garigliano  qu'après  que  notre 
escadre  eut  quitté  l'embouchure  de  cette  rivière.  Enfin  Tultimatum  notifié  à  l'amiral 
Posano  ne  concernait  que  le  cas  où  la  division  navale  piémontaise  franchirait  la  ligne 
ao-delà  de  laquelle  on  entendait  la  retenir. 

(S)  Un  détail  navrant  de  cette  lutte  fratricide  est  la  situation  où  se  trouvèrent  les 
sept  ou  huit  mille  soldats  de  François  U  qui,  après  la  reddition  de  Capoue,  au  lieu  de  se 
retirer,  comme  le  gros  de  l'armée  du  Volturne,  dans  la  direction  de  Terracine,  et  de  se 
ÉMre  désarmer  par  nos  troupes  sur  le  temtoire  pontifical,  se  laissèrent  acculer  entre  les 
avant-postes  plémontais  et  la  place  de  Gaëte.  La  ville  était  encombrée,  la  garnison  plus 
qoe  suifisante,  les  approvisionnemens  à  ménager  strictement.  Sommés  de  se  rendre  par 
le  général  Galdini,  qui  menaçait,  en  cas  de  refus,  de  ne  pas  leur  accorder  quartier,  ces 
nalheureox  se  virent  impitoyabl^ent  refuser  l'i^ccès  de  la  ville  assiégée,  et  sans 
îivres,  sans  bois,  sans  moyens  de  campement  >  à  peine  abrités  par  les  maisons  du  fau- 
bouiig,  où  ils  détruisaient  et  brisaient  les  charpentes  pour  se  procurer  le  combustible 
indispensable,  ils  demeurèrent  abandonnés  plusieurs  jours,  et  ne  rentrèrent  dans  Gatiti) 
qu*aprés  avoir  longtemps  subi  sans  se  défendre  le  feu  de  Fartillerie  piémontaise. 


Digitized  by 


Google 


AlA  HEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  le  soustraire  à  la  douleur  d'une  capitulation  déshonorante? 
Mais  pour  cela  était-il  nécessaire  d'accujser  des  sentioiens  presque 
hostiles  au  Piémont,  et  de  laisser  s'établir,  s'«nveniiner.un  dilTôrend 
qui  pouvait  avoir  des  résultats  si  graves?  iSe  suffiaait-U.pa^vlos  cir- 
constances étant  données,  d'un  appel  aux  sentimens  cbevaleresquQs 
du  roi  galant-homme?  £t  croit-on  par  hasard  que  ce  prince  fût  très 
désireux  d'avoir  entre  les  mainsiun  captif  auasi  embarrassant,  que 
l'eût  été  le  roi  de  N^es?  CFoitM)D  que  le  blocus.de  Gaete  (en  ad- 
mettant même  qu'on  l'eût  établi  pour  empécther  le  ravitaillement  de 
la  place)  n'aurait  pas  toujours  hdsséiouverte  une  issue  pour  le  dé- 
part du  royal  assiégé  sur  les  deux  petits  bâtimens  que  l'Espagne 
avait  envoyés  à  sa  disposition? 

M.  Arrivabene,  — ^  il  faut  maintenant  revenir  à  loi,  ^  fut  un  des 
prisonniers  assea  nombreux  que  firent  les  Napolitains  lors  de  leur 
mouvement  en  avant,  au  début  de  cette  .bataille  du  Volturne^qui 
faillit  être  le  premier  échec  de  l'armée  commandée  par  Garibaldi. 
Le  corre^ondant  italien  des  Daily  New$  a  raconté  cet  incident  tout 
pei-sonnel  avec  des  détails  qui  en  font  un  taUeau  de  mœurs, curi^i^L 
à  esquisser  d'après  lui. 

L'action  était  engagée  sur  toute  la  ligne  au  moment  où,  parti  de 
Caserte  avec  Garibaldi  et  son  état-major,  M.  Arrivabene  atteignait 
le  bourg  de  Santa-Maria,  que  les  Napolitains  attaquaient  de  deux 
côtés  à  la  fois.  Après  y  avoir  donné  ses  ordres,  le  général  prit  en 
voiture  le  chemin  de  Sant'Aiigelo,  ne  se  doutant  guère  à  cette  heure 
que  les  avant-postes  de  Medici  étaient  refoulés,  et  que  par  consé- 
quent les  Napolitains  étaient  déjà  installés  sur  la  route  même  où  s' en- 
gageaient les  équipages  fort  divers  de  l'état-major  garibaldien.  On 
s'en  aperçut  un  peu  tard,  alors  que  derrière  un  pli  de  terrain  ap- 
parut tout  à  coup  un  bataillon  des  troupes  royales,  qui  salua  d'une 
décharge  générale,  à  50  mètres,  le  cortège  subitement  arrêté.  Un 
des  chevaux  qui  traînaient  Garibaldi  tomba  sous  cette  pluie  de 
balles,  et  le  cocher  de  la  carrozzella  où  M.  Arrivabene  se  trouvait 
avec  Missori  fut  tué  sur  son  siège,  à  côté  d'eux.  Cette  rencontre 
fut  d'ailleurs  providentielle.  Un  peu  plus  loin,  au  pied  des  hau- 
teui's  de  Sant'Angelo,  les  Napolitains,  qui  venaient  d'enlever  une 
batterie  placée  en  avant  de  ce  village ,  étaient  complètement  maî- 
tres de  la  route;  ils  eussent  inévitablement  capturé,  d'un  seul  coup 
de  filet,  le  général  et  sa  suite.  Ceux-ci  tout  au  contraire  sortirent 
sains  et  saufs  de  cette  pluie  de  balles  qui  était  venue  les  assaillir  si 
soudainement,  et,  sautant  à  terre,  purent  prendre  à  travers  champs 
la  direction  du  village  où  Medici  maintenait  une  résistance  éner- 
gique. L'un  d'eux  cependant,  le  capitaine  Piverani,  s'était  foulé  le 
pied  en  descendant  de  voiture,  et  M.  Arrivabene,  qui  voulut  lui 


Digitized  by 


Google 


l'iTAUE   VENDAMT   lA   GUERRE.  j[15 

prêter  assistance,  paya  un  peu  cher  cet  acte  d'humanité.  Tandis 
qu'il  entraînait  SOU' compagnon  vers  une  ferme  voisine  où  il  comp- 
tait le  déposer  à  Fabri  des  coups  de  fusil  avant  de  courir  sur  les 
traces  du  général,  trois  bergers  qu'ils  venaient  de  rencontrer  les 
sommèrent,  au  nom  du  roi,  de  se  rendre  prisonniers;  mais  la  vue 
d'un  revolver  que  M.  Arrivabene  avait  heureusement  sur  lui  tint  ces 
braves  en  respect,  et  lorsque  l'un  d'eux  fut  tcMnbé  atteint  d'une 
balle,  les  deux  autres  gagnèrent  pays.  Cependant  les  colonnes  napo- 
litaines arrivaient  de  tous  côtés.  Aucun  moyen  de  percer  leurs  lignes 
de  tirailleurs.  Il  fallait  se  rendre.  Sur  ces  entrefaites,  M.  Arriva- 
bene reçut  à  la  jambe  une  balle  qui  l' étendit  par  terre  et  le  livra 
ainsi  sans  défense  aux  soldats  royaux.  Ceux-ci  firent  rafle  aussitiH 
de  tout  ce  qui  se  trouvait  dans  ses  poches,  et  l'ofiicier  qui  les 
commandait  eut  pour  sa  part  la  montre  du  malheureux  prison- 
nier (1),  qui,  lâchement  insulté,  fitappé  même  à  plusieurs  reprises, 
oe  serait  pas  sorti  vivant  des  mains  où  11  était  tombé  sans  Tinter- 
vention  d'un  des  chefs,  observateur  plus  scrupuleux  des  lois  de  la 
guerre.  «  Suivez-moi  comme  vous  pourrez,  disai1r41  au  blessé,  qui 
demandait  à  être  dirigé  inunédiatement  sur  Capoue...  Si  je  vous 
laissais  ici,  mes  soldats  vous  tueraient  bien  certainement.. .  »  Réuni  à 
une  vingtaine  de  garibaldiens  également  faits  prisonniers  depuis  le 
matin,  M.  Arrivabene  fut,  comme  eux,  dépouillé  d'une  partie  de  ses 
vètemens  et  obligé,  comme  eux,  de  les  remplacer  par  le  bonnet  de 
police  et  la  capote  des  soldats  royaux.  Ainsi  déguisés,  on  les  faisait 
marcher  en  tête  de  la  colonne,  et  un  sergent  prit  la  peine  de  leur 
expliquer  qu'on  les  exposait  ainsi  volontairement  à  là  chance  d'être 
tués  par  les  leurs.  Les  Napolitains,  eux,  ne  risquaient  leur  peau 
qu'à  bon  escient  et  avec  répugnance.  AvarUil  avantil  criaient  sans 
cesse  leurs  officiers,  se  gardant  toutefois  de  joindre  l'exemple  au 
précepte,  et  recevant  parfois  sans  sourciller  mainte  réponse  désa- 
gréable en  échange  de  ces  exhortations  mal  venues.  L'un  d'eux,  le 
seul  qui  se  conduisît  en  brave,  atteint  d'une  blessure  mortelle, 
tomba  près  de  M.  Arrivabene,  qui  xrut  pouvoir  proposer  de  le  con- 
duire à  rarobulance  garibaldienne  (alors  en  vue),  sur  parole  de  ve- 
nir reprendre  ses  fers  le  soir  même.  On  rejeta  bien  loin  cette  pro- 
position à  la  Régulus,  et  deux  soldats  reçurent  ordre  de  prendre  sur 
leurs  épaules  l'officier  moribond,  qu'ils  jetèrent  dix  minutes  après 
dans  le  premier  fossé  venu. 

Lorsqu' après  plusieurs  heures  de  souffrances  et  d'anxiétés  les 
prisonniers  arrivèrent  au  quartier  du  général  Rettucci,  le  désordre 
était  déjà  grand  dans  ces  masses  de  soldats  qui,  définitivement  re- 

I)  Cette  montre  lui  fut  restituée  ultérieurement  par  ordre  exprès  du  roi  de  NapIo<i. 


Digitized  by 


Google 


A 16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poussés,  battaient  en  retraite  du  côté  de  Gapoue.  Les  cris  de  tra- 
hison retentissaient  de  toutes  parts,  mêlés  d'invocations  à  la  Ma- 
done. A  Gapoue,  ce  fut  bien  pis,  et  malgré  la  double  file  de  soldats 
qui  les  escortait,  les  prisonniers  garibaldiens  faillirent  être  écharpés 
par  une  population  frénétique  de  colère  et  de  peur.  A  leur  refus  de 
crier  :  Vive  François  II  !  des  imprécations  unanimes  et  des  cris  de 
mort  répondirent.  Un  barbier  entre  autres,  s* élançant  du  seuil  de 
sa  boutique  et  brandissant  un  grand  rasoir  dont  il  s'était  armé, 
semblait  voir  à  regret  lui  échapper  ces  victimes  :  —  Capitano^  dame 
ne  unol  criait-il  d'une  voix  furieuse.  Les  femmes,  les  enfans  faisaient 
pleuvoir  les  injures  grossières  avec  les  projectiles  immondes,  et  les 
prisonniers  ne  se  sentirent  en  sûreté  que  derrière  les  fossés  de  la 
citadelle.  Ils  y  trouvèrent  des  officiers  infiniment  moins  exaltés  que 
la  populace  des  rues,  et  dont  quelques-uns  se  plaignaient  mêaie 
d'avoir  été  trompés  par  François  II,  «  qui  avait  promis,  disaient-ils, 
de  les  relever  de  leur  serment  d'allégeance.  » 

Ordre  arriva,  dès  le  lendemain,  de  transporter  à  Gaëte  les  gari- 
baldiens pris  à  la  bataille  du  Volturne.  Malgré  ses  réclamations^ 
M.  Arrivabene,  qui  avait  déjà  trouvé  Toocasion  de  revendiquer  hau- 
tement ses  immunités  de  correspondant  d'un  journal  anglais,  fut 
rangé  dans  la  même  catégorie  et  emmené  comme  les  autres.  Ils 
étaient  au  nombre  de  quatre-vingt-cinq,  entassés  sur  six  charrettes, 
et  firent  de  nuit  la  plus  grande  partie  du  chemin.  A  Sant*-Agata, 
où  l'on  relaya  le  matin  venu,  les  scènes  de  Gapoue  se  renouvelèrent, 
et  ils  ne  purent  que  le  soir  quitter  en  toute  sécurité  la  caserne  de 
îjendarmerie  où  on  les  avait  mis  à  l'abri  des  outrages  de  la  popu- 
lace; mais  à  minuit,  quand  ils  traversèrent  le  camp  napolitain  à 
la  clarté  des  feux  de  bivac,  ils  purent  se  croire  définitivement  per- 
dus. Les  soldats,  accourus  sur  leur  passage,  ne  parlaient  de  rien 
moins  que  de  les  brûler  vifs,  ce  qu'ils  eussent  fait  sans  la  noble 
conduite  du  capitaine  qui  commandait  l'escorte,  et  qui,  par  des 
charges  réitérées  à  droite  et  à  gauche,  sut  écarter  d'eux  cette  sol- 
datesque enragée.  .  * 

Une  fois  dans  Gaëte,  où  il  arriva  ce  matin-là  même  à  la  pointe  du 
jour,  tout  péril  n'avait  pas  cessé  pour  le  hardi  correspondant  des 
Daily  Neu)s.  L'entassement  des  prisonniers  (trente  dans  deux  cham- 
bres) et  le  régime  de  nourriture  que  permettait  l'allocation  royale 
(30  grani  (1)  par  tête  et  par  jour)  constituaient  déjà  pour  un  blessé, 

{1;  LQgrano  napolitain  est  une  monnaie  pour  ainsi  dire  inflaitésimale.  U  en  faut  dix 
pour  faire  un  carlin,  lequel  est  la  vingt-quatrième  partie  du  scudo  (5  fr.  iO  c).  C'était 
donc  60  centimes  à  peu  près  qui  étaient  assignés  pour  la  nourriture  de  chacun  des  offi* 
riei-s  prisonniers.  Pour  les  soldats,  Tallocation  était  de  cinq  grani,  c*est«à-dire  de  dix' 
centimes.  Aussi  mouraient-ils  littéralement  de  faim. 


Digitized  by 


Google 


l'itaue  pendant  la  guerre.  A17 

pour  un  fiévreux,  un  danger  réel;  mais  il  y  avait  à  compter  de  plus 
avec  le  mauvais  vouloir  des  autorités  militaires  napolitaines,  qui 
n'avaient  aucun  motif,  —  il  faut  bien  le  reconnaître,  —  de  traiter 
favorablement  un  représentant,  un  agent  de  la  presse  libérale  an- 
glaise. Elles  avaient  sur  M.  Arrivabene,  en  sa  qualité  de  sujet  ou 
de  natif  autrichien,  des  avantages  qu'elles  comprenaient  fort  bien, 
et  pouvaient,  en  le  faisant  transporter  à  Trieste,  en  le  livrant  à 
l'Autriche,  mettre  leur  responsabilité  directe  parfaitement  à  cou- 
vert. Cette  pensée  ne  devait  rien  avoir  de  très  gai  pour  un  homme 
miné  par  les  souffrances,  et  qui,  écrivant  de  tous  côtés  à  ses  amis, 
ne  recevant  d'eux  aucune  réponse.  Ses  lettres  effectivement,  bien 
qu'elles  fussent  autorisées,  ne  parvenaient  jamais  à  leur  adresse. 
Les  bruits  les  plus  étranges  lui  revenaient  en  outre  de  tous  côtés. 
Il  était,  lui  disait-on  un  jour,  suspect  de  menées  muratistes.  Le 
lendemain,  on  le  supposait  envoyé  par  lord  Palmei*ston  à  Garibaldi 
pour  négocier  la  cession  de  la  Sicile  à  l'Angleterre  I  Si  absurde 
qu'elle  fût,  cette  allégation  fit  fortune,  paralt-il,  aux  yeux  de  l'état- 
major  napolitain,  car  le  général  Yiale,  mandant  le  prévenu  devant 
lui,  l'interpella  gravement  à  ce  sujet,  et  ne  voulut  jamais  accepter 
pour  sincères  les  dénégations  du  malheureux  publiciste.  «  Nous 
connaissons,  disait-il,  les  intrigues  du  noble  lord.  Le  Journal  des 
Débats  mentionne  votre  nom  à  côté  de  celui  de  M.  Evelyn  Ashley, 
parent  et  secrétaire  de  sa  seigneurie,  lequel  se  trouvait  comme 
vous  sur  le  champ  de  bataille  du  19  septembre.  Le  hasard  seul, 
comme  vous  voudriez  le  faire  croire,  ne  vous  avait  certainement  pas 
réunis.  »  Et  comme  M.  Arrivabene,  las  de  raisonner  sur  de  pareilles 
chimères,  invoquait  purement  et  simplement  la  protection  de  son 
pays  adoptif  :  «  Nous  verrons,  nous  verrons,  reprit  le  général  Viale. 
Le  gouvernement  anglais  s'est  habitué  à  malmener  tout  le  monde; 
mais,  en  ce  qui  vous  concerne,  je  vous  garantis  qu'il  n'aura  pas  le 
temps  d'agir  ûnsi.  » 

Ces  dernières  paroles  n'avaient  rien  de  fort  rassurant,  et  le  récit 
de  M.  Arrivabene  témoigne  qu'elles  le  laissèrent  aux  prises  avec 
d'assez  vives  inquiétudes  ;  mais  l'agent  consulaire  anglais  à  Gaëte 
avait  procédé  sans  retard.  Le  représentant  de  l'Angleterre  à  Naples, 
M.  ElÛot,  prévenu  par  lui,  intervint  avec  toute  l'autorité,  tout  l'as- 
cendant que  le  prestige  de  la  Grande-Bretagne  prête  à  ceux  qui 
parlent  en  son  nom,  lorsqu'il  apprit  que  Garibaldi  avait  vainement 
offert,  en  échange  du  comte  Arrivabene,  deux  colonels  napolitains 
faisant  partie  des  troupes  qui  avaient  mis  bas  les  armes  le  2  octobre 
à  Maddaloni.  Sur  la  dépêche  du  diplomate  anglais,  un  conseil  des 
ministres  se  réunit,  et,  contrairement  à  une  décision  déjà  prise, 
M.  Arrivabene  fut  mis  en  liberté.  Encore  fallut-il  l'intervention  du 

TOU£  XLV.  27 


Digitized  by 


Google 


il8  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ministre  de  Prusse  à  la  cour  de  François  II  pour  obtenir  du  général 
DUoa  le  passeport  sans  lequel  il  ne  pouvait  quitter  Gaëte;  il  Feut 
enfln,  et  un  des  bâtimens  de  Tescadre  française  le  ramena  au  quar- 
tier-général de  Garibaldi. 

Quelques  semaines  plus  tard,  le  3  novembre,  il  rentrait  en  triom- 
phateur dans  cette  ville  de  Capoue,  qu'il  avait  naguère  traversée  en 
prisonnier  de  guerre. 

«  La  même  foule,  dit-il,  qui  le  !•'  octobre  voulait  nous  massacrer,  mes 
camarades  et  moi ,  accourait  maintenant  au-devant  de  Garibaldi  et  de  son 
état-major,  et  s'égosillait  à  crier  :  Vivent  nos  libérateurs!  Le  barbier  qui, 
pour  m'égorger,  m'avait  mis  la  main  sur  le  collet,  ce  barbier  lui-même,  en 
personne,  figurait  au  premier  rang  de  la  foule  accourue  sur  notre  passage, 
et  se  montrait  un  des  plus  enthousiastes.  Reconnu  par  quelques  garibal- 
diens, le  drôle  reçut  une  leçon  qui,  je  le  suppose,  Taura  rendu  modéré 
pour  le  reste  de  ses  jours.  Je  traversais  la  principale  rue  de  Capoue,  lorsque 
je  vins  à  rencontrer  le  capitaine  napolitain  qui,  pendant  notre  séjour  dans 
la  citadelle,  avait  été  chargé  de  veiller  sur  nous.  Depuis  la  capitulation,  Ji 
était  devenu,  comme  par  miracle,  le  plus  déterminé  des  patriotes  itallaos, 
lui  que  j'avais  entendu,  quelques  semaines  plus  tOt,  traiter  Garibaldi  de 
brigand  et  appliquer  à  Victor-Emmanuel  des  épithètes  encore  plus  signifi- 
catives. —  Eh!  capitaine,  lui  dis-je,  serrant  la  bride  de  mon  cheval,  je  suis 
ravi  de  vous  voir  dans  de  meilleurs  sentimens...  Vous  voilà  donc  en  bon 
chemin  pour  venir  à  nous? 

«  — -  De  meilleurs  sentimens?  reprit-il,  pâlissant  quelque  peu...  Je  vous 
garantis  bien  qu'au  fond  du  cœur,  même  aJiors,  j'étais...  Seulement  voyez- 
vous... 

«  —  Oui,  interrompîs-je,  vous  en  étiez  réduit  à  dissimuler  votre  patrio- 
tisme, tandis  qu'à  présent  rien  ne  vous  empêche  de  le  laisser  paraître.  •• 
Cest  bien  cela,  n'est-il  pas  vrai? 

«  -—  Vous  l'avez  deviné,  répondit-il,...  et  je  compte  que  vous  serez  assez 
bon  pour  me  recommander  au  général  piémontais...  Une  commission  de 
major  ferait  assez  mon  affaire. 

«r  —  Presque  tous  ressemblent  à  ce  gaillard-là,  dit  un  des  officiers  du 
général  Délia  Rocca,  auditeur  involontaire  de  cette  courte  conversation. 

a  Par  le  fait,  il  ne  se  trompait  guère.  Le  capitaine  en  question  n'était 
que  le  type  d'une  classe  longtemps  avilie.  » 

Parlant  ailleurs  de  la  démoralisation  profonde  où  le  gouverne- 
ment des  Bourbons  avait  plongé  les  hautes  classes  de  la  société  na- 
politaine, le  publiciste  anglo-italien  s'exprime  en  ces  termes  : 

«  Le  niveau  moral  n'était  guère  beaucoup  plus  élevé  chez  le  plus  grand 
nombre  des  hommes  appartenant  au  parti  libéral.  Dans  ce  parti  lui-même, 
les  individualités  comme  celles  de  Poerio,  Settembrini,  Massari,  Spaventa, 
Pace,  Nicotera,  Piria,  Stocco,  Tommasi,  et  quelques  autres,  étaient  plutôt 
l'exception  que  la  règle.  Je  me  rappelle  qu'un  jour,  sous  la  lieutenance- 


Digitized  by 


Google 


l'itaue  pendant  la  guerre.  A19 

générale  de  Farinî,  je  me  trouvais  au  palais,  causant  avec  le  comte  Vls- 
conti-Venosta,  quand  le  concierge  vint  lui  annoncer  une  députation  des 
martyrs  de  la  liberté.  Les  personnages  qui  la  composaient  demandaient  à 
être  présentés  à  Farini.  Provisoirement  on  les  avait  laissés  sous  le  vesti- 
bule. 

«  —  Qa'entendez- vous  par  les  martyrs  de  la  liberté?  demanda  mon  ami 
au  concierge. 

c  —  Excellence,  répondit  celui-ci,  ce  sont  les  patriotes  emprisonnés  ou 
persécutés  sous  les  Bourbons. 

tf  Croyant  qu'il  s'agissait  seulement  de  faire  accueillir  leurs  hommages 
au  lieutenant- général,  le  comte  donna  ordre  qu'ils  fussent  introduits,  et 
Farhd  les  reçut  avec  toute  la  courtoisie  qu'il  déploie  en  ses  momens  de 
bonne  humeur.  —  Que  puîs-je  pour  votre  service,  messieurs?  leur  deman- 
dart-iL 

t  —  Les  martyrs  que  nous  représentons,  répondit  le  martyr  chargé  de 
porter  la  parole,  demandent  à  être  employés  par  le  gouvernement.  Chacun 
adroit  à  une  place,  une  place  lucrative,  et  compte  qu'elle  lui  sera  donnée 
sans  délai. 

«  Le  lieutenant  de  Victor-Emmanuel  parut  admettre  en  principe  la  légi- 
timité de  cette  requête  à  brûle-pourpoint,  fondée,  pensait-il,  sur  les  per- 
sécutions politiques  dont  les  solliciteurs  avaient  dû  être  l'objet.  Il  promît 
donc  de  la  prendre  en  considération,  arguant  toutefois  de  la  difficulté  qu'il 
aurait  à  trouver  de  l'emploi  pour  tant  de  réclamans,  quels  que  fussent 
d'ailleurs  les  titres  qu'ils  avaient  à  faire  valoir. 

a  L)k«de8SU8,  comme  si  tous  les  martyrs,  vivans  ou  défunts,  non-seule- 
ment do  royaume  de  Naples,  mais  de  l'Italie  entière,  eussent  été  réunis 
dans  le  salon,  il  s'éleva  un  chœur  formidable  :  —  Du  pain!  du  pain!  s'é- 
criaient à  i'envi  toutes  ces  voix  suppliantes.  Nous  mourons  de  faim,  tous 
tant  que  nous  sommes! 

«Farini,  un  peu  étonné  de  trouver  des  estomacs  aussi  affamés  dans  le 
voisinage  de  poumons  aussi  robustes,  tira  cependant  sa  bourse,  et,  moitié 
pitié,  moitié  dégoût,  la  vida  devant  cette  foule  plaintive.  —  Si  c'est  du 
pain  que  vous  demandez,  prenez  ceci!  disait-il.  —  Et,  du  seuil  de  la  porte 
où  fêtais  resté,  je  vis  avec  un  inexprimable  serrement  de  cœur  ces  misé- 
rables, transformés  tout  à  coup  de  quêteurs  de  places  en  véritables  men- 
dians,  se  jeter  sur  les  quelques  napoléons  qui  étaient  tombés  de  la  bourse, 
puis  saisir  la  bourse  même,  et  la  déchirer  en  se  l'arrachant  l'un  à  l'autre, 
sans  se  soucier  le  moiAs  du  monde  des  martyrs  absens. 

«f  Le  lecteur  aurait  tort  de  penser  que  les  acteurs  de  cette  ignoble  scène 
appartenaient  aux  bas-fonds  de  la  société.  Tout  au  contraire  c'étaient  des 
gens  de  la  classe  aisée,  des  avocats,  des  médecins,  des  ingénieurs,  qui, 
depuis  l^octrol  d'une  constitution  par  François  II ,  ou  bien  étaient  rentrés 
de  Pexil,  ou  bien  étaient  sortis  de  prison,  ou  s'étaient  vus  délivrés  de  la 
9urveilUmce  qui  auparavant  pesait  sur  eux.  » 

M.  Arrivabene  ne  quitta  Naples  que  lorsqu'il  eut  assisté,  sans  y 
prendre  trop  d'intérêt,  au  bombardement  final  de  Gaëte.  Après  bien 


Digitized  by 


Google 


A20  BBVOfi  DES  DEUX  HORDES;  . 

des  incertitudes,  bien  des  ajournemens,  l'escadre  française  avait  fini 
par  se  retirer  (janvier  1861),  et  la  flotte  sardo-napolitaine  se  dé- 
dommageait amplement  de  la  longue  inaction  à  laqudUie  notre  pré- 
sence l'avait  réduite.  Des  hauteurs  des  Gappuccini  et  de  Sant'-Âgita 
ou  même  de  Rialto  de  Castellone,  grâce  à  l'extrême  portée  des  can- 
nons Cavalli,  une  pluie  de  boulets  tombait  sur  la  ville  condamnée* 
Le  drame  tirait  à  sa  fin,  et  le  dénoûment  ne  se  fit  pas  attendre^  Le 
rôle  que  nous  y  avions  joué  n'est  pas  difficile  à  définir,  si  on  veut 
bien  se  rapporter  à  ce  que  nous  avons  déjà  dit,  et  surtout  si  on 
rapproche  ce  rôle  de  celui  qui  nous  est  encore  attribué  dans  la  ville 
étemelle. 

Les  dernières  pages  du  livre  de  M.  Arrivabene  permettent  d'en- 
trevoir les  conséquences  de  la  politique  ainsi  continuée.  Dans  un 
chapitre  consacré  à  l'avenir  de  l'Italie,  l'auteur  résume  quelques 
conversations  qu'il  eut  en  1861  avec  M.  Rattazzi  et  le  général  fiari*^ 
baldi,  à  l'époque  où  le  premier  venait  de  succéder  au  baron  Rica- 
soli,  et  où  le  second  attendait  à  l'œuvre  la  politique  inaugurée  par 
ce  changement  de  ministère,  politique  à  double  caractère  d'où  est 
sortie  la  prise  d'armes  d'Aspromonte.  Des  débats  qui  venaient  d'a- 
voir lieu  au  sénat  et  au  corps  législatif,  M.  Rattazzi  tirait  cette  con- 
clusion, qu'il  existait  en  France  un  parti  considérable  en  faveur  des 
droits  de  la  cour  pontificale  :  «  Et,  ajouta-t-il,  ce  serait  folie  pure 
que  de  songer  à  prendre  possession  de  Rome  sans  leoonsentenieiit 
de  l'empereur.  »  Quant  à  Venise,  on  ne  l'aurait  qu'au  prix  d'une 
guerre  avec  l'Autriche,  et  il  fallait  se  mettre  en  état  de  faire  honneur 
à  cette  redoutable  échéance.  M.  Rattazzi  reconnaisssdt  d'ailleui^,  en 
les  évaluant  fort  haut,  les  services  que  l'appui  moral  de  l'Angle*^ 
terre  avait  rendus  à  la  péninsule,  soit  en  favorisant  les  annexions 
au  Piémont,  soit  en  maintenant  le  principe  de  non-intervention. 
Garibaldi,  sur  ce  dernier  point,  se  montrait  plus  enthousiaste  en- 
core que  le  chef  du  cabinet  italien  :  «  L'Angleterre,  disait-il,. est 
la  garantie  des  libertés  de  l'Europe,  et  nous  espérons  en  elle  pou- 
la  grande  lutte  qui  approche...  » 

Il  est  pénible  d'avoir  à  signaler  l'immense  et  unanime  gratitade 
que  l'Italie  garde  à  l'Angleterre  en  échange  de  quelques  discours 
et  de  quelques  protocoles,  quand  il  faut  ensuite  la  comparer  à  la 
reconnaissance  contrainte,  soigneusement  mesurée,  officielle  pour 
ainsi  dire  et  de  commande ,  que  lui  ont  léguée  les  secours  décisifs, 
les  éclatans  sacrifices,  l'appui  longtemps  désintéressé  dont  elle  nous 
est  redevable.  Il  y  a  là  une  sorte  de  phénomène  dont  il  faut  se  ren- 
dre compte,  une  véritable  énigme  dont  il  est  bon  d'avoir  le  mot. 
C'est  à  ce  point  de  vue  que  nous  avons  interrogé  le  livre  dont  le 
titre  est  en  tête  de  ces  pages,  ainsi  que  les  documens  qui  nous  aï- 


Digitized  by 


Google 


l'itaiie  pendant  la  gubbre.  i2i 

daient  à  le  contrôler,  âvods-hou» réussi  à  mettre  en  lumière,  comme 
nous  le  désirions,  les  contradictions,  les  anomalies,  les  vacillations 
qm:ont  amené  ce  résultat  étrange?  Avons-nous  bien  fait  compren- 
dte,  par  les  détails  où  nous  avons  cru  pouvoir  entrer,  ce  qu'elles 
&¥aieBt  de  blessant  et  d'inopportun?  S'explique-t-on  le  désappoin- 
tement de  ce  peuple  naïf  qui,  après  nous  avoir  salués  en  libérateurs, 
B0US  voit  contraires  à  ses  aspirations  naturelles  vers  la  liberté,  qui 
est  oUigé  d'achever  sans  nous,  et  en  apparence  malgré  nous,  l'œu- 
vre commencée  avec  nous  et  à  laquelle  il  s'était  cru  appelé  par 
nous?  Saâsit-^n  le  lien  naturel  qui  s'est  formé,  qui  se  resserre  tous 
les  jours  entre  l'Angleterre  protestante  et  l'Italie  hostile  au  pouvoir 
temporel  des  papes,  et  cela  malgré  les  restrictions  de  la  diplomatie 
anglaise  au  sujet  des  droits  de  l'Autriche  sur  Venise  (1),  restrictions 
moins  blessantes  dans  leur  loyauté  hautaine  que  ne  l'ont  été  nos 
r^cences  imprévues  et  nos  fluctuations  mystérieuses? 

A  l'heure  qu'il  est,  ce  que  donnent  à  prévoir  les  récits  de  M.  Ar- 
livabene  ne.  se  réaliserait-il  pas?  La  situation  respective  des  trois 
puissances  ne  se  dessineraitr-elle  point  ainsi?  L'Italie  compte  sur 
l'Angleterre  pour  fléchir  à  la  longue  les  incompréhensibles  résis- 
tances que  la  France  oppose  à  son  développement.  L'Angleterre 
semble  promettre  Rome  à  l'Italie  et  lui  refuser  Venise.  La  France 
maintient  le  présent  et  réserve  l'avenir,  sans  se  soucier  des  mécon- 
t^diemens  qu'elle  laisse  s'envenimer  et  des  préjugés  hostiles  qui 
s'enracinent  dans  le  pays  qu'elle  a  tant  fait  pour  se  concilier.  Dans 
un  eondit  européen,  s'il  en  éclatait  un,  l'Angleterre  trouverait  donc 
l'Autriche  sans  griefs  et  l'Italie  profondément  sympathique.  La 
France  aurait,  pour  faire  face  aux  ressentimens  de  l'Autriche  et  de 
quelques  souverains  allemands,  l'Italie  désaffectionnée  et  l' Angle- 
tare  jalouse  de  nos  agrandissemens  territoriaux.  L'Italie  enfin ,  si 
eUe  obéissait  à  ses  tendances  plutôt  qu'à  ses  véritables  intérêts,  de-  ' 
manderait  4  l'Angleterre  de  maintenir  la  paix  entre  elle  et  l'Au- 
triche, dût-elle,  pour  se  concilier  l'une  et  l'autre  de  ces  puissances, 
oublier  les  services  passés,  et  payer  .d'une  neutralité  coupable  l'af- 
fermiaa^nent  des  conquêtes  qu'elle  nous  doit.  Est-ce  bien  là  le  but 
auquel  tendait  la  campagne  de  1859  ?  Le  livre  de  l'observateur  péné- 
trant que  nous  avons  pris  pour  guide  nous  conduit  à  cette  question, 
qu'il  suffit  de  poser,  et  que  nous  n'avons  point  à  débattre. 

E.-D.   FORGDES. 
(1)  Dépèche  de  lord  John  Russell  à  nr  James  Hudson,  du  31  août  1S60. 


Digitized  by 


Google 


UN 


NOUVEAU  SYSTEME 

SUR  LÀ  VIE  FUTURE 


U  Sif8tènu  du  monde  moral,  par  M.  Châties  Lambert,  Paris,  1862. 


Le  problème  de  la  vie  future,  quels  que  soient  les  progrès  de  Tesprit 
critique  et  sceptique,  ne  cessera  jamais  d'émouvoir  les  âmes  et  d'éveiller 
la  curiosité  des  esprits.  De  notre  temps  môme,  si  positif,  dit-on,  ce  pro- 
blème a  été  agité  à  plusieurs  reprises,  discuté  et  résolu  dans  des  sens  bien 
divers.  Un  livre  oublié  aujourd'hui,  mais  curieux  et  qui  a  fait  quelque  bruit 
il  y  a  une  vingtaine  d'années,  l'Humanité,  de  M.  Pierre  Leroux,  proposait 
comme  solution  à  ce  problème  l'immortalité  sur  la  terre  et  la  renaissance 
indéfinie  des  mômes  hommes  sous  des  noms  et  dans  des  corps  différens  : 
c'était  une  métempsycose  humanitaire.  Plus  récemment,  l'auteur  de  Terre 
et  Ciel,  l'ancien  collaborateur  de  M.  Pierre  Leroux  dans  V Encyclopédie  nou- 
velle, M.  Jean  Reynaud,  reprenait  cette  idée  de  la  métempsycose;  mais,  au 
lieu  de  la  borner  à  la  terre,  il  proposait  le  passage  de  sphère  en  sphère 
dans  un  perfectionnement  progressif  et  indéfini ,  hypothèse  d'ailleurs  qu'a- 
vait déjà  soutenue  M.  de  Lamennais  dans  VEsqui^se  d'une  philosophie,  La 
traduction  du  livre  de  Job  a  été  aussi  pour  M.  Renan  l'occasion  de  soule- 
ver le  problème  de  la  vie  future,  et  il  a  paru  incliner  à  le  résoudre  à  peu 
près  comme  Spinoza  et  comme  la  philosophie  allemande  dans  l'école  de 
Hegel.  Enfin  un  intéressant  écrivain,  M.  Alexis  Dumesnil,  vient  de  consacrer 
à  ce  problème  un  livre  où  il  défend  l'immortalité  de  l'âme  par  des  raisons 
tirées  de  l'esprit  de  notre  temps,  et  comme  un  dogme  étroitement  lié  aux 
idées  de  liberté  et  de  progrès  si  chères  aux  générations  de  ce  siècle.  Dans 


Digitized  by 


Google 


UN    SYSTÈME    SUR   LA   VIE   FUTURE.  A23 

un  autre  camp,  appuyés  sur  les  dogmes  de  Torthodoxie,  deux  écrivains 
pieux  et  savaos,  Tun  doué  de  Tesprit  le  plus  vif,  Tautre  de  Térudition  la 
plus  exacte,  le  père  Gratry  et  M.  Martin  (de  Rennes),  ont  essayé  de  lever 
quelques-uns  des  voiles  qui  couvrent  la  destinée  future  de  Pâme,  et  de  ré- 
pondre aux  difficultés  que  provoque  le  dogme  de  la  résurrection  des  corps. 
D*autres  esprits,  abordant  la  question  par  le  sentiment  plutôt  que  par  la 
science,  ont  trouvé  dans  ce  problème  Toccasion  d'édifiantes  et  nobles  mé- 
ditations :  les  Méditations  religieuses  de  M.  Casimir  Wolowski,  les  Médita- 
tions sur  la  mort  et  l'éternité,  œuvre  anonyme  dont  la  reine  Victoria  vient 
d^autoriser  la  traduotion,  sont,  dans  des  églises  différentes,  Texpression 
analogue  d^une  même  foi,  d'une  même  ardeur  pour  les  choses  divines.  Eh 
bien!  voici  un  nouvel  athlète  qui  vient  se  mêler  à  ces  combats,  qui  vient, 
dit-il«  armé  des  procédés  les  plus  rigoureux  de  la  science,  entreprendre  à 
son  tour  la  solution  de  ce  problème  si  difficile,  à  peine  accessible,  à  ce 
qu'il  semble,  à  la  raison  humaine  :  c'est  M.  Charles  Lambert,  écrivain  jus- 
qu'ici inconnu  dans  le  monde  philosophique,  mais  que  son  livre,  le  Sys- 
tème du  monde  moral,  désigne  à  l'attention  et  à  l'estime  de  tous  les  lec- 
teurs intelligens. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  original  peut-être  dans  le  livre  de  M.  Charles  Lam- 
bert, c'est  sa  méthode,  a  Pour  que  mon  argumentation  soit  complète,  nous 
dit-il,  il  faut  qu'aucun  des  traits  généraux  de  la  nature  animée  ne  reste  en 
dehors  de  mon  cadre,  et  je  crois  atteindre  plus  sûrement  mon  but  en  pa- 
raissant d'abord  m'en  éloigner,  car  de  nos  jours  c'est  au  matérialisme  le 
plus  exigeant  et  le  plus  positif  que  toute  doctrine  spiritualiste  éclairée 
et  prudente  doit  emprunter  ses  armes.  »  En  d'autres  termes,  ce  sont  les 
sciences  physiques  et  naturelles  qui  fournissent  au  matérialisme  ses  plus 
forts  argumens.  Étudions  donc  ces  sciences,  transportons-nous  sur  le  ter- 
rain de  nos  adversaires  ;  mesurons  par  nous-mêmes  et  par  une  étude  per« 
sonnelle  les  difficultés  que  l'on  nous  oppose  ;  fondons  la  philosophie  spiri- 
tualiste sur  la  connaissance  même  des  sciences  de  la  matière.  C'est  ainsi 
que  procède  l'auteur  :  c'est  par  la  chimie  organique,  par  l'embryogénie', 
'a  xoologie,  la  géologie,  la  physiologie,  qu'il  a  commencé  l'examen  du  pro- 
blème de  r&me;  c'est  par  l'étude  approfondie  de  toutes  les  formes  de  la  vie 
terrestre  qu'il  s'est  préparé  à  la  recherche  de  la  vie  future.  En  un  mot,  sa 
méthode  consiste  à  s'élever  à  la  philosophie  par  le  moyen  des  sciences,  et 
il  est  inutile  de  faire  observer  à  quel  point  cette  méthode  est  d'accord  avec 
fesprit  de  notre  temps. 

11  y  a  aujourd'hui,  il  faut  le  dire,  de  la  part  des  sciences,  une  prétention 
exorbitante,  contre  laquelle  les  philosophes  ne  sauraient  trop  se  défendre, 
et  qui  n'encourage  guère  aux  concessions  :  c'est  celle  de  prendre  la  place 
de  la  philosophie,  d'être  la  philosophie  elle-même.  C'est  ce  qui  arrive  d'or- 
dinaire* aux  puissances  qui  ont  été  trop  longtemps  méconnues.  Lorsque  leur 
jour  vient,  ce  n'est  plus  l'influence  qu'elles  demandent,  c'est  l'empire;  ce 
n'est  plus  le  partage  du  pouvoir,  c'est  la  tyrannie.  Cest  là  qu'en  sont  ar- 


Digitized  by 


Google 


A2&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rivés,  je  ne  dis  pas  tous  les  savans,  grâce  au  ciel,  mais  un  certain  nombre 
d'entre  euxi  qui,  rangés  sous  la  bannière  de  M.  Auguste  Comte,  affirment 
que  la  philosophie  n*est  et  ne  doit  plus  être  que  la  méthode  scientifique.  Il 
est  cependant  facile  de  voir,  en  lisant  ces  écrivains,  même  les  plus  sages, 
quMls  n*ont  que  les  idées  les  plus  confuses  et  les  plus  imparfaites  sur  la 
science  qu'ils  prétendent  abolir  et  remplacer.  Rien  de  plus  facile  que  dMH- 
miner  une  science,  lorsqu'on  supprime  purement  et  simplement  les  pro- 
blèmes qu'elle  soulève,  que  l'on  tient  pour  non  avenus  tous  les  faits  qu^^le 
a  établis  et  les  vérités  qu'elle  a  démontrées.  Or  il  serait  afsé  de  faire  voir, 
si  c'était  le  lieu  et  si  l'on  voulait  consentir  à  examiner  les  choses  de  près, 
que  ce  sont  là  les  défauts  habituels  de  l'école  positiviste,  qui  pourrait  ren* 
dre  les  plus  grands  services  en  se  contentant  d*Ôtre  une  philosophie  des 
sciences,  au  lieu  de  vouloir,  comme  elle  le  prétend  hautement,  être  la  phi- 
losophie tout  entière. 

Mais  les  excès  commis  par  quelques  savans  ne  détruisent  pas  ce  qull 
peut  y  avoir  de  fondé  dans  les  réclamations  des  sciences  contre  la  philoso- 
phie. —  Eh  quoil  lui  disent-elles,  vous  voulez  être  la  science  des  premiers 
principes  et  des  premières  causes  et  donner  la  raison  de  toutes  choses, 
et  vous  supprimez  purement  et  simplement  la  nature  tout  entière!  Yous 
faites  >la  science  de  l'homme,  et  vous  supprimez  le  corps  humain,  c<Mnnie 
si  l'homme  n'était  qu'un  esprit  pur,  ou  s'il  était  dans  le  corps,  selon  l'ex- 
pression d'Aristote,  comme  un  pilote  dans  son  navire!  Non-seulement  ces 
abstractions  ne  sont  pas  conformes  à  la  nature  des  choses,  mais  elles  sont 
contraires  à  la  tradition  philosophique  et  même  à  la  tradition  du  spiritua- 
lisme. Ni  Platon,  ni  Aristote,  ni  Desc&rtes,  ni  Leibnitz,  n'ont  ainsi  séparé 
la  philosophie  des  sciences,  ni  l'étude  de  l'homme  de  l'étude  du  corps. 
Bossuet  lui-même  (que  l'on  n'accusera  p^  de  témérité),  Bossuet  n*a  pas 
établi  un  tel  abfme  entre  le  corps  et  l'âme,  lui  qui  a  dit  que  l'homme  était 
un  tout  naturel,  lui  qui  a  fait  une  si  large  part,  dans  son  traité  de  la  Con- 
naissance de  soi-^éme,  à  la  physiologie  de  son  temps,  physiologie  erronée 
sans  doute,  mais  qui  enfin  maintenait  la  part  nécessaire  du  physique  dans 
l'être  humain.  1^  philosophie  allemande  a  également  uni  la  science  de  la 
nature  à  la  métaphysique.  Enfin  l'école  écossaise  elle-même,  qui  a  com- 
mencé cette  séparation,  n'a  cependant  jamais  fait  entièrement  abstraction 
des  sciences  physiques  et  mathématiques.  Telles  sont  les  objections  qui 
nous  sont  adressées,  non-seulement  par  les  savans  et  par  certaines  écoles 
matérialistes,  un  peu  suspectes  en  cette  affaire,  mais  de  tous  côtés,  même 
par  les  théologiens,  car  nous  voyons  le  père  Gratry  reprocher  à  la  philoso- 
phie spiritualiste  d'être  une  philosophie  séparée,  c'est-à-dire  de  s'isoler  en 
elle-même,  sans  communiquer  avec  les  autres  sciences.^ 

J'avoue  qu'il  me  paraît  bien  difficile  de  ne  pas  donner  raison,  dans  une 
certaine  mesure,  à  d'aussi  graves  objections.  Sans  vouloir  revenir  sar  les 
circonstances  qui  ont  amené  la  séparation  dont  on  se  plaint,  sans  rappeler 
qu'il  a  pu  être,  qu'il  est  encore  nécessaire  de  circonscrire  les  problèmes 


Digitized  by 


Google 


UN  SYSTEME   SUR  LA   YIE   FUTURE.  425 

pour  les  mieux  étudier,  il  esl  plus  court  de  reooDnattre  que  le  spiritualisme 
doit  s'efforcer  aiyourd'liui  de  faire  droit  à  quelques-unes  de  ces  justes  récla- 
mations*  Jl  faut  qu'il  essaie  de  suivre  les  savans  sur  leiu:  propre  terrain,  qu'il 
fasse  répreuve  de  ses  doctrines  en  les  confrontant  avec  les  faits  physiques 
et  i^ysiologiques.  Si  le  spiritualisme  est  vrai,  il  n'a  rien  à  craindre  de  cette 
coatre-épreuve,  car  la  vérité  ne  peut  se  démentir  elle-même;  mais  si,  dé-* 
daigneose  à  l'excès  de  ce  qui  se  passe  autour  d'elle,  la  philosopliie  spiri^ 
tualisie  ne  s'apercevait  pas  de  l'empire  chaque  jour  plus  étendu  que  con-^ 
quièrent  les  sciences  positives  dans  notre  société,  et  des  habitudes  d'esprit 
qu'elles  amènent  avec  elles,  U  serait  à  craindre  que,  même  en  possédant  la 
vérité,  elle  ne  se  vit  abandonnée,  la  plupart  trouvant  inutile  de  raisonner 
pour  établir  des  vérités  que  le  sens  commun,  le  cœur  et  la  foi  démontrent 
suffisamment  à  leurs  yeux,  et  les  autres  lui  contestant  le  caractère  de 
sdeoce,  et  opposant  à  son  immobilité  les  progrès  croissans  de  la  phy- 
sique, des  mathématiques  et  de  la  chimie.  Le  moment  serait  donc  venu,  à 
notre  avis,  de  faire  un  pas  de  ce  côté.  U  y  va  non-seulement  des  intérêts 
de  la  philosophie,  mais  des  intérêts  n^oraux  et  religieux  de  l'humanité,  car 
il  en  est  de  l'esprit  scientifique  comme  de  la  révolution,  on  ne  le  refoulera 
pas.  n  faut  s'accommoder  avec  lui  ou  périr  par  lui  :  c'est  ce  qu'a  compris 
M.  Charles  Lambert,  et  c'est  à  nos  yeux  le  principal  mérite  de  son  livre. 
D'autres  ont  eu  la  même  idée  sans  doute;  mais  seul  il  a  essayé  de  l'exé- 
cuter, et  cette  tentative,  si  incomplète  que  soit  le  résultat,  mérite  encore 
d^ètre  encoungée. 

D'ailleurs,  en  dehors  des  raisons  générales  que  nous  venons  d'indiquer, 
il  j  a  des  raisons  précises,  et  toutes  philosophiques,  qui  recommandent  de 
prendre  le  problème  de  l'&me  par  une  autre  méthode  que  celle  qu'on  a 
suivie  généridement.  De  quoi  s'aglt-il  en  effet?  De  la  distinction  de  l'âme 
et  do  corps.  Or,  dans  cette  question,  les  psychologues  sont  arrivés  à  éclair- 
dr,  à  préciser  jusqu'à  un  certain  point  la  notion  de  l'esprit;  mais  ils  n'ont 
que  les  données  les  plus  générales  et  les  plus  vagues  sur  la  nature  du  corps:, 
ils  empruntent  leur  idée  du  corps  soit  au  sens  commun,  soit  à  la  tradition 
philosophique;  quelquefois,  tant  la  nécessité  est  urgente,  ils  font  usage  de 
quelques  indications  scientifiques,  mais  sans  les  contrôler  avec  soin,  comme 
il  conviendrait  pour  en  bien  mesurer  la  valeur.  £n  un  mot,  des  deux  termes 
qœ  le  problème  oppose,  le  premier  seulement  leur  présente  une  idée  scien- 
tifique, et  l'autre  ne  leur  laisse  qu'une  idée  vague  et  obscure.  De  là  une 
part  d^lnœrtain  et  d'inconnu  dans  leurs  raisonnemens,  car,  ne  sachant  pas 
eiacteiBent  ce  que  c'est  que  le  corps,  ils  ne  peuvent  le  séparer  nettement 
et  distinctement  de  l'esprit,  comme  on  fait  quand  on  compare  deux  idées 
parfaitement  distinctes.  Quant  aux  savans,  ils  se  trompent  en  sens  inverse  : 
leur  idée  du  corps,  plus  ou  moins  précise,  a  une  valeur  scientifique  (et  en- 
core aurait-elle  besoin  d'être  élucidée  et  généralisée  par  la  philosophie); 
mais  leur  idée  de  l'esprit  est  vague,  confuse  :  c'est  une  notion  incomplète. 
Comme  ils  n'ont  pas  travaillé  par  les  méthodes  qui  conviennent  à  éclaircir 


Digitized  by 


Google 


&26  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

cette  idée,  ils  la  croient  absolument  obscure  et  la  dédaignent  Autant  nous 
les  fatiguons  par  nos  vagues  notions  sur  les  corps,  autant  ils  nous  impa- 
tientent par  leurs  préjugés  et  leurs  lieux-communs  sur  la  nature  de  Tes- 
prit.  De  là  une  nécessité  manifeste  d'unir  les  deux  méthodes  pour  arriver 
à  une  distinction  aussi  précise  que  possible  des  deux  substances. 

Il  en  est  à  peu  près  de  môme  de  la  distinction  de  la  nature  et  de  Dieu. 
Les  philosophes  n'ont  pas  une  idée  scientifique  de  la  nature,  et  les  savans 
n'ont  pas  une  idée  scientifique  de  Dieu.  Les  uns  lorsqu'ils  parlent  de  la 
nature,  les  autres  lorsqu'ils  parlent  de  Dieu,  en  parlent  comme  le  vulgaire. 
Pour  le  philosophe,  la  nature  n'est  la  plupart  du  temps  qu'un  bel  objet,  un 
objet  d'admiration,  non  de  connaissance,  et  quant  aux  savans,  ils  sont  tou- 
jours disposés  à  croire  que  le  Dieu  des  philosophes  est  un  Dieu  de  bonne 
femme,  ou  un  mot  vague  n'exprimant  que  le  vide  môme  de  toute  pensée. 
De  là  une  philosophie  où  l'on  cherche  en  vain  les  données  positives,  de  là 
aussi  une  physique  où  manque  une  certaine  élévation,  car  la  physique  elle- 
même  gagnerait  sans  doute  à  ne  pas  trop  mépriser  les  recherches  de  la 
philosophie  première.  M.  Biot  se  plaint  lui-môme  dans  ses  Mélanges  que  les 
physiciens  de  nos  jours  aient  trop  abandonné  les  questions  de  physique 
générale  et  philosophique  auxquelles  se  plaisaient  les  contemporains  de 
Descartes,  de  Huyghens  et  de  Newton.  M.  Ârago,  dans  son  Éloge  de  Gamot, 
regrette  aussi  que  les  mathématiciens  aient  un  peu  trop  négligé  la  méta- 
physique de  la  géométrie.  Ces  aveux  sont  d'autant  plus  intéressans  que  ni 
M.  Biot  ni  M.  Arago  ne  peuvent  passer  pour  suspects  de  préventions  trop 
favorables  à  la  métaphysique,  et  qu'ils  étaient  plutôt  eux-mômes  des  exem- 
ples du  défaut  dont  ils  se  plaignaient. 

Voici  donc  l'idée  que  je  me  ferais  volontiers  d'une  philosophie  non  pas 
nouvelle,  mais  renouvelée,  qui,  sans  rien  sacrifier  des  résultats  acquis,  mar- 
cherait toutefois  en  avant  et  chercherait  des  voies  Inexplorées.  Elle  se  fon- 
derait sur  des  connaissances  positives  (physiques,  chimiques,  physiologi- 
ques) aussi  bien  que  sur  des  connaissances  morales  et  psychologiques.  Elle 
chercherait  à  tirer  des  sciences  extérieures  une  idée  philosophique  et  rai- 
sonnée  des  corps  et  une  idée  de  la  nature.  Elle  demanderai^  ce  que  c'est 
qu'un  corps,  soit  à  la  physique,  soit  à  la  chimie,  soit  à  la  physiologie.  La 
première  lui  donnerait  les  propriétés  générales  de  la  matière,  la  seconde 
les  élémens  qui  la  composent,  la  troisième  les  conditions  particulières  de 
la  matière  organisée.  Puis  elle  demanderait  à  toutes  les  sciences  réunies, 
y  compris  les  mathématiques,  une  idée  savante  et  profonde  de  la  nature. 
D'un  autre  côté,  persistant  dans  la  voie  ouverte  par  Descartes,  elle  conti- 
nuerait à  demander  à  la  conscience  une  notion  de  l'esprit;  elle  insisterait 
sur  la  liberté,  l'individualité,  la  personnalité  morale,  — en  un  mot  sur  tous 
ces  attributs  humains  que  les  partisans  du  monde  objectif  essaient  de  ra- 
mener à  un  mécanisme  brutal.  Elle  s'appliquerait  à  fonder  sur  ces  données 
non  moins  certaines  que  les  données  des  sciences  positives  le  devoir»  le 
droit,  la  liberté  civile  et  politique.  Enfin  elle  recueillerait  encore  dans  la 


Digitized  by 


Google 


UN  SYSTEME   SUR  LA   VIE   FUTURE.  427 

raison  humaine  Tidée  de  l'infini  et  de  l'absolu,  qu'on  ne  trouvera  jamais 
dans  le  monde  extérieur.  Puis,  combinant  les  données  du  dehors  et  celles 
du  dedans,  partant  à  la  fois  de  la  conception  de  la  nature  et  de  la  concep- 
tion de  l'esprit,  elle  s'élèverait  à  un  Dieu  qui  serait  à  la  fois  le  Dieu  de  la 
nature  et  le  Dieu  de  l'esprit,  mais  non  pas  indifféremment  l'un  et  l'autre, 
car  ce  que  les  Allemands  appellent  le  sujet-objet,  —  l'indifférence  absolue, 
—  ce  n'est  autre  chose  que  la  nature  même  à  son  moindre  degré  :  c'est  le 
sommeil  de  la  nature.  Non,  le  Dieu  ainsi  obtenu  par  une  double  induction  . 
serait,  si  vous  voulez,  au-dessus  de  l'esprit,  mais  non  pas  au-dessous. 

Ainsi,  en  même  temps  que  la  philosophie,  empruntant  le  secours  des 
sciences  positives,  essaierait  de  s'élever  à  une  notion  philosophique  de  la 
matière,  elle  n'abandonnerait  pas  pour  cela  son  objet  propre,  qui  est  l'es- 
prit, et  elle  persisterait  à  suivre  la  voie  ouverte  par  Descartes,  par  Locke, 
par  Kant,  et  qui  consiste  à  chercher  dans  l'analyse  de  l'âme  humaine,  de  ses 
idées  fondamentales,  de  ses  opérations,  en  un  mot  dans  la  critique  de  l'en- 
tendement humain  et  dans  l'observation  intérieure,  le  fondement  de  toute 
métaphysique.  Si  elle  abandonnait  ce  terrain,  la  philosophie  sacrifierait 
son  domaine  propre,  et  ne  serait  plus  que  la  servante  des  sciences  objec- 
tives. La  science  du  moi,  qu'on  peut  trouver  quelquefois,  non  sans  raison, 
trop  abstraite  et  trop  concentrée  en  elle-même,  n'en  est  pas  moins  la  base 
nécessaire,  et  la  seule  vraiment  scientifique,  d'une  philosophie  indépen- 
dante. 

Mais  s'U  est  facile  de  proposer  un  programme  philosophique,  rien  de  plus 
di£Bicîle  que  de  le  réaliser.  Ainsi,  après  avoir  dit  ce  que  l'on  pourrait  rêver 
pour  la  philosophie  future  (et  c'est  déjà  beaucoup  que  de  pouvoir  pres- 
sentir une  voie  de  progrès  qui  ne  serait  pas  le  renoncement  absolu  à  ce 
qui  est  acquis,  ce  qui  est  trop  facile  et  à  la  portée  de  tout  le  monde),  après 
avoir,  dis- je,  tracé  le  plan  de  cette  utopie  philosophique,  il  faut  se  hâter  de 
prévoir  toutes  les  difficultés  qu'il  rencontrerait  dans  l'application,  toutes 
les  précautions  qu'il  exigerait  pour  ne  pas  échouer  misérablement  dans  un 
mlgaîre  matérialisme. 

En  effet,  quelque  avantage  que  présente  en  théorie  l'union  de  la  méta- 
physique et  des  sciences,  il  est  bien  rare  que  dans  la  pratique  elle  donne 
les  résultats  qu'on  en  attend.  On  oppose  sans  cesse  aux  philosophes  con- 
temporains Descartes  et  Leibnitz;  mais,  sans  parler  du  rare  et  exceptionnel 
génie  de  ces  grands  hommes,  qu'on  n'a  pas  le  droit  d'exiger  de  tous  ceux 
qui  se  livrent  à  une  science,  on  oublie  que  le  domaine  des  sciences  physi- 
ques et  celui  des  sciences  morales  était  bien  autrement  restreint  de  leur 
temps  que  du  nôtre.  Après  tout.  Descartes  et  Leibnitz  n'ont  cultivé  profon- 
dément que  les  mathématiques.  Dans  les  sciences  philosophiques,  ils  se  sont 
occupés  presque  exclusivement  de  métaphysique  :  morale,  droit  naturel, 
sciences  politiques,  économiques,  philosophie  des  beaux-arts,  toutes  ces 
parties  de  la  philosophie,  créées  ou  étendues  par  le  xviii»  siècle,  ne  les  ont 
que  médiocrement  attirés.  Leur  entreprise,  recommencée  aujourd'hui. 


Digitized  by 


Google 


&28  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

ofifre  donc  d'immenses  difficultés  qu'ils  n'ont  pas  connues  au  même  degré.* 
Or  voici  ce  qui  arrive  souvent  chez  les  esprits  ambitieux  qui  essaient  cette 
union  si  désirable  de  la  philosophie  et  des  sciences. 

Si  ce  sont  des  philosophes  possédant  bien  leur  science  et  leurs  méthodes, 
c'est  alors  par  les  connaissances  scientifiques  qu'ils  laissent  à  désirer.  Ces 
connaissances,  rapidement  acquises  la  plupart  du  temps  pour  le  besoin  dé 
leurs  idées,  sont  vagues,  superficielles,  inexactes  :  par  cette  fausse  science, 
ils  indisposent  les  savans  véritables  et  déconsidèrent  la  philosophie  auprès 
d'eux.  Si  au  contraire  ils  sont  vraiment  versés  dans  les  sciences  et  en  par- 
lent avec  exactitude  et  précision,  ce  sont  alors  les  connaissances  philoso- 
phiques qui  leur  font  défaut.  Ils  croient  introduire  une  plus  grande  précN 
sion  en  philosophie  en  appliquant  à  des  choses  d'ordre  si  différent  les 
formules  qui  leur  sont  familières  :  une  étude  plus  attentive  leur  fait  croit^ 
à  d'apparentes  analogies.  L'un  applique  à  la  société  humaine  la  loi  de  l'at- 
traction universelle,  l'autre  propose  de  mesurer  le  témoignage  des  hommes 
par  le  calcul  des  probabilités;  un  autre  enfin,  comme  M.  Lambert,  voudra 
démontrer  l'immortalité  de  l'âme  par  la  mécî^nique.  Quand  les  formules 
scientifiques  sont  absolument  inapplicables,  ces  esprits,  si  exacts  dans  leur 
domaine  propre,  deviennent  confus,  obscurs,  inexacts  dans  les  questions 
philosophiques  proprement  dites,  et  pour  introduire  dans  la  philosophie 
un  genre  de  précision  qui  ne  lui  convient  pas,  ils  négligent  celui  qu'elle 
peut  admettre;  ils  oublient  ou  ils  ignorent  des  distinctions  importantes 
parfaitement  établies,  des  analyses  de  faits  déjà  poussées  très  loin,  des  ar- 
gumens  très  solides.  Je  ne  conclus  point  de  ces  observations  qu'il  faille 
décourager  ceux  qui  voudraient  essayer  de  telles  entreprises;  mais  il  est 
bon  qu'ils  en  aient  devant  les  yeux  les  écueils  et  les  difficultés. 

Je  ne  voudrais  pas  appliquer  toutes  ces  réflexions  à  M.  Charles  Lambert; 
cependant  il  est  loin  d'avoir  évité  l'écueil  de  sa  propre  méthode,  et  la  pré- 
tention exorbitante  d'établir  la  môme  exactitude  dans  la  science  de  la  des- 
tinée humaine  que  dans  la  mécanique  céleste  choquera  certainement  à  la 
fois  et  les  philosophes  et  les  savans.  Bien  peu  de  personnes  seront  dispo- 
sées à  se  laisser  tenter  par  une  promesse  telle  que  celle-ci  :  «  S'il  est  un 
ordre  d'idées  qui  ait  paru  jusqu'ici  rebelle  à  l'introduction  des  procédés 
de  Newton  et  de  Laplace,  c'est  assurément  celui  qui  concerne  la  destinée 
humaine.  Je  me  tromperais  fort  cependant,  si  le  lecteur  le  plus  persuadé 
de  la  radicale  inutilité  d'une  telle  tentative  ne  se  sentait  ébranlé  par  les 
considérations  que  je  vais  lui  présenter.  »  Sans  doute  les  considérations 
de  l'auteur  sont  intéressantes,  peut-être  même  doit-on  lui  accorder  qu'il 
a  présenté  cette  grande  question  sous  un  jour  assez  nouveau.  Des  consi* 
dévalions  cependant  ne  sont  pas  des  démonstrations,  et  le  choix  de  cette 
expression  employée  par  l'auteur  indique  assez  la  différence  ineffaçable 
qui  sépare  les  sciences  mathématiques  des  sciences  morales  et  religieuses. 
J'accorde  que  l'étude  des  sciences  naturelles,  l'examen  des  lois  de  la  vie 
et  de  la  mort  entrent  utilement  et  même  nécessairement  dans  le  problème 


Digitized  by 


Google 


UN  SYSTÈME   SUR  LA   VIE   FUTURE.  129 

de  la  vie  futare;  mais  croire  que  l'on  peut  établir  la  permanence  de  Tâme 
par  une  loi  mécanique  aussi  nécessaire  que  la  loi  du  parallélogramme  des 
forces,  c^est,  je  regrette  de  le  dire,  une  entière,  une  absolue  illusion. 

Un  autre  écueil  de  la  méthode  scientifique,  c'est  de  se  laisser  aller,  par 
rjQtérôt  même  des  choses,  à  des  .considérations  empruntées  aux  sciences 
qui  n'ont  qu'un  rapport  très  éloigné  avec  le  problème  philosophique  que 
Ton  veut  résoudre.  Par  exemple,  M.  Charles  Lambert  commence  son  livre 
par  un  chapitre  de  chimie  organique  qui  offre  un  résumé  intéressant  des 
derniers  résultats  de  cette  science;  mais  on  ne  voit  point  où  ces  prémisses 
le  conduisent,  et  en  quoi  l'immortalité  de  l'âme  y  est  intéressée.  Ten  dirai 
autant  de  son  chapitre  d'embryologie,  car  cette  étude  des  transformations 
que  subit  l'animal  depuis  la  conception  jusqu'à  la  naissance  pourrait  se 
comprendre  dans  une  théorie  de  métempsycose,  où  l'auteur  conclurait  des 
métamorphoses  d'ici-bas  &  d'autres  métamorphoses  futures;  mais  l'auteur 
n'expose  pas  un  système  de  métempsycose,  et  toute  cette  embryologie, 
quelque  instructive  qu'elle  soit,  me  paraît  entièrement  perdue. 

On  comprend  un  peu  mieux,  quoique  le  lien  soit  encore  bien  lâche,  la 
raison  pour  laquelle  M.  Charles  Lambert  expose  et  adopte  l'hypothèse  ré- 
cente de  M.  Darwin  sur  la  transformation  des  espèces.  C'est  que  cette  théo- 
rie se  lie  assez  bien  à  celle  qu'il  essaiera  lui-môme  de  faire  prévaloir  sur 
la  vie  future;  c'est  qu'elle  lui  fournit  un  principe  dont  il  se  propose  de 
faire  usage  :  le  principe  de  V élimination. 

On  sait  quelle  est  cette  théorie  renouvelée  de  Lamarck,  mais  avec  des 
Tues  et  des  raisons  toutes  nouvelles.  M.  Darwin  se  fonde  principalement  sur 
l*étude  des  animaux  domestiques  et  sur  les  différences  considérables  que 
Von  parvient  à  obtenir  dans  les  races  animales  en  choisissant  â  dessein 
pour  reproduire  l'espèce  les  individus  qui  possèdent  les  caractères  les 
mieux  tranchés  :  sorte  de  méthode  que  l'on  appelle  méthode  de  sélection, 
M.  Darwin  croit  que  la  nature  s'est  servie  d'un  procédé  analogue  pour 
éliminer  dans  les  espèces  primitives  les  individus  incapables  de  suffire  à 
certaines  conditions  d'existence,  et  pour  conserver  les  autres;  c'est  ce  qu'il 
a4>pelle  la  sélection  naturelle.  En  vertu  de  ce  principe,  qui  n'est  pas  autre 
chose,  comme  on  l'a  fait  remarquer,  que  la  loi  de  Malthus  appliquée  à  l'en- 
semble des  êtres  organisés,  ceux-là  seuls  sont  vivans  qui  ont  les  avantages 
nécessaires  pour  vivre,  les  autres  meurent.  Or  les  individus  conservés  ainsi 
en  vertu  de  certains  avantages  transmettent  ces  avantages,  en  les  perfec- 
tionnant, à  leurs  descendans,  et  toutes  ces  différences  individuelles,  se  mul- 
tipliant et  se  développant  avec  le  temps,  deviennent  l'origine  de  diverses 
variétés  de  plus  en  plus  divergentes.  Les  intermédiaires  disparaissent  peu 
à  peu,  les  extrêmes  subsistent  seules,  et  c'est  ce  que  l'on  appelle  les  es- 
pèces. Ainsi  rélimination  des  faibles,  la  permanence  des  forts,  telle  est  la 
loi  la  plus  générale  de  la  nature  organisée.  Eh  bieni  transportons  cette 
rue  de  l'ordre  physique  à  l'ordre  moral  :  supposons  que,  parmi  les  créa- 
tures de  ce  monde  visible,  il  y  en  ait  qui  soient  appelées  à  poursuivre  ailleurs 


Digitized  by 


Google 


hiO  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

une  existence  commencée  ici-bas,  et  que  l'un  des  rôles  qui  appartiennent 
à  la  terre  dans  le  système  universel  soit  de  transmettre  la  vie,  sous  une 
forme  immatérielle,  à  une  autre  sphère.  Ne  peut-on  pas  conjecturer  que  la 
nature,  ici  encore,  a  créé  plus  d'élémens  qu'il  n'était  nécessaire,  et  que^ 
parmi  les  individus  appelés  à  cette  destinée  supérieure,  un  grand  nombre 
seront  rejetés  comme  inutiles,  ou  plutôt  se  condamneront  eux-mêmes  à 
l'inutilité,  que  ceux-là  seuls  enfin  s'élèveront  à  ces  nouvelles  et  meilleures 
destinées  qui  auront  élevé  leur  cœur  au-dessus  de  la  vie  présente  et  de  ses 
Intérêts  égoïstes.  De  là  une  nouvelle  formule  de  la  loi  d'immortalité?  L'im- 
mortalité n'appartient  pas  à  tous ,  mais  à  ceux-là  seulement  qui  l'ont  mé- 
ritée, gagnée,  voulue.  L'immortalité,  nous  dit  l'auteur,  est  facultative.  Ainsi 
l'immortalité  semble  elle-même,  comme  la  vie  dans  les  espèces  terrestres, 
être  garantie  par  le  principe  de  ^élection.  Seulement,  dans  les  espèces  ani- 
males, la  sélection  est  fatale,  et  résulte  des  lois  nécessaires  de  la  nature, 
tandis  que  la  sélection  qui  assure  l'immortalité  humaine  est  une  sélection 
libre,  qui  dépend  de  notre  volonté.  Tel  est  le  lien  subtil  qui  unit  la  théo- 
rie naturaliste  de  M.  Darwin  à  la  théorie  de  l'immortalité  facultative.  Nous 
sommes  amenés  ainsi  à  la  théorie  principale  de  M.  Lambert,  à  sa  théorie 
de  la  vie  future.  L'auteur  du  livre  qui  nous  occupe  croît  avoir  trouvé  une 
nouvelle  démonstration  de  l'immortalité  de  l'âme,  et  c'est  là  déjà  une 
grande  ambition.  Bien  plus,  il  croît  en  avoir  trouvé  une  démonstration  ma- 
thématique, et  c'est  une  ambition  bien  plus  grande  encore.  Je  crains  que 
ce  ne  soient  là  deux  illusions. 

Quel  est  donc  le  principe  de  cette  nouvelle  démonstration?  Le  voici  : 
«  Une  force  une  fois  créée  ne  peut  être  détruite  que  par  une  force  con- 
traire. »  C'est,  comme  on  le  voit,  un  principe  de  mécanique;  peut-être 
même  pourrait -on  en  contester  la  forme,  car  à  la  rigueur  aucune  force 
n'est  jamais  détruite  en  mécanique,  mais  seulement  équilibrée  par  d'autres 
forces  qui  suspendent  momentanément  son  action  :  correction  d'ailleurs 
plus  favorable  que  contraire  au  système  de  l'auteur.  Or  l'âme,  suivant  lui, 
est  une  force  :  c'est  la  force  morale;  c'est  cette  force  que  l'homme  crée  en 
lui-même  par  le  libre  arbitre,  en  préférant  le  bien  au  mal,  la  vertu  au  vice, 
l'amour  et  le  dévouement  à  l'égoïsme.  Cette  force  une  fois  créée,  nous  ne 
voyons  rien  qui  puisse  la  détruire.  Elle  doit  donc  subsister  indéfiniment. 
Eh  bien  l  si  je  dépouille  cette  preuve  de  sa  forme  mathématique,  je  ne  puis 
y  voir  autre  chose  que  le  vieil  et  banal  argument  que  l'on  appelle  dans  les 
écoles  la  preuve  métaphysique  de  l'immortalité  de  l'âme.  A  la  vérité,  l'au- 
teur n'applique  cet  argument  qu'aux  âmes  vertueuses,  ou  plutôt,  selon  lui, 
ce  sont  seulement  les  hommes  vertueux  qui  ont  une  âme,  opinion  assee 
singulière;  mais  enfin  ces  âmes  vertueuses  subsistent  exactement  par  la 
même  raison  que  l'on  donne  d'habitude  pour  la  persistance  des  âmes  en 
général.  L'axiome  de  M.  Charles  Lambert  n'est  autre  chose  que  la  tra- 
duction mathématique  de  cet  axiome  célèbre  de  Spinoza  :  «  l'être  tend  à 
persévérer  dans  l'être,»  qui  est  le  vrai  principe  de  la  preuve  habituelle  des 


Digitized  by 


Google 


UN   SYSTEME  SUR  lA  YIE   FUTURE.  A3i 

écoles.  Quelle  dîflTérence  y  a-t-il  entre  ce  principe  et  celui  de  M.  Charles 
Lambert?  Je  ne  puis  l'apercevoir. 

Serait-ce  la  forme  mathématique  qui  donnerait  à  cette  preuve  le  degré 
de  précision  qu'elle  n*a  pas  d'ordinaire?  J'en  doute  fort.  En  général,  tous 
les  philosophes  qui  ont  essayé  de  prouver  mathématiquement  des  vérités 
métaphysiques  ont  échoué.  On  sait  combien  Voltaire  s'est  moqué  de  la  pré- 
tention de  Maupertuis  de  prouver  Dieu  par  a  plus  b,  divisé  par  z.  A  la  vé- 
rité. Voltaire  n'est  pas  un  philosophe  profond;  mais  il  a  bien  du  bon  sens, 
et  en  tout  il  saisit  admirablement  le  défaut  de  la  cuirasse  :  je  ne  voudrais 
pas  voir  M.  Charles  Lambert  aux  prises  avec  un  esprit  de  cette  trempe.  J'ac- 
corde d'ailleurs  qu'il  ne  faut  pas  traiter  légèrement  les  choses  sérieuses. 
Eh  bieni  est-il  sérieux,  est-il  philosophique  de  comparer  l'âme  à  ce  qu'on 
appelle  en  mécanique  une  force?  M.  Charles  Lambert,  qui  est  versé  dans  les 
sciences,  sait  très  bien  que,  pour  les  mathématiciens,  le  mot  de  force  ne 
représente  autre  chose  qu'une  inconnue,  une  cause  hypothétique,  et  même 
un  pur  signe  qui  ne  sert  qu'à  grouper  les  phénomènes,  à  les  représenter, 
et  dont  on  peut  faire  abstraction  dans  le  calcul  ;  mais  les  mathématiciens 
se  gardent  bien  de  donner  à  ce  mot  aucune  signification  ontologique  et 
métaphysique.  Et  c'est  à  une  telle  inconnue,  à  une  telle  abstraction,  que 
vous  comparez  l'âme  humaine,  et  vous  croyez  par  là  lui  donner  plus  de 
réalité,  plus  de  solidité,  plus  de  chances  d'immortalité!  C'est  aller,  selon 
moi,  tout  au  rebours  de  la  vérité  et  de  la  méthode  philosophique.  Quand 
je  perçois  en  moi-môme,  par  le  sens  intime,  cette  force  active,  individuelle, 
pensante,  consciente,  que  j'appelle  mon  âme,  je  crois  bien  qu'elle  est 
quelque  chose  de  réel,  de  distinct  de  la  matière,  et  par  conséquent  qu'elle 
est  susceptible  de  lui  survivre;  mais  si  je  viens  à  l'assimiler  aux  forces  phy- 
siques et  mécaniques,  à  ces  forces  Inconnues  et  universelles  qui  animent  la 
nature,  qui  passent  d'un  corps  à  un  autre ,  qui  se  transforment  dans  leurs 
effets,  et  par  exemple  m'apparaissent  tantôt  comme  causes  de  chaleur,  tantôt 
comme  causes  de  mouvement,  ces  forces  enfin  que  je  ne  connais  que  par 
les  phénomènes  qu'elles  produisent,  et  que  la  science  réduit  chaque  jour 
davantage,  bien  loin  de  trouver  dans  cette  comparaison  un  point  d'appui 
pour  le  spiritualisme,  je  tombe  dans  une  telle  confusion,  dans  une  telle 
obscurité,  que  le  mot  d'âme  perd  à  mes  yeux  toute  signification  précise  : 
il  ne  signifie  plus,  comme  la  chaleur,  comme  l'électricité,  comme  l'attrac- 
tion, que  la  cause  inconnue,  indéterminée,  de  certains  phénomènes  parti- 
culiers. Qui  me  dit  alors  que  cette  cause  inconnue  ne  peut  pas  se  réduire 
à  d'autres  causes  qui  nous  sont  également  inconnues  dans  leur  essence? 
et,  de  même  que  nous  voyons  aujourd'hui,  par  un  progrès  admirable  de 
la  physique,  la  lumière  et  la  chaleur  s'identifier  dans  leurs  causes,  pour- 
quoi ne  verrions-nous  pas  aussi  la  pensée  et  le  mouvement  se  ramener  à 
on  principe  identique?  Et  si  c'est  là  ce  que  veut  dire  l'auteur,  s'il  admet 
que  la  pensée  peut  avoir  une  cause  mécanique ,  comment  peut-il  croire 
qu'il  sauvera,  dans  une  telle  hypothèse,  l'immortalité  de  l'âme? 


Digitized  by 


Google 


i32  BKTUE  DES   DEUX  MORDES.    ' 

M.  Charles  Lambert  me  paraît  donc  tomber  ici  sans  réserfe  daosle  piéfs 
de  la  méthode  qu'il  a  choisie,  daas  la  fausse  précision»  jravn^  eoopdis 
autrement,  à  ce  qu'il  semble,  Tintervention  des  sciences  dans  le  problèa» 
de  rimmortalité.  Eh  quoil  dirai-je  à  M.  Charles  Lambert  et  même  aux  ipi^ 
ritualistes  en  général,  vous  prétendez  que  Tâme  est  immortelle,  c'est-AniieeE 
qu'elle  ne  peut  pas  mourir?  Mais  ne  serait-il  pas  à  propos  de  nous  êxpMi* 
quer  ce  que  c'est  que  mourir?  Pour  affirmer  que  la  mort  est  inoooqpBtMB 
avec  l'âme,  il  faut  encore  que  je  sache  ce  que  c'est  que  la  mort.  Ia  philo^ 
Sophie  ne  cesse  de  répéter  cet  argument  scolastîque  :  la  mort  est  mie  dlc^ 
solution;  or  l'âme  est  indissoluble.  Donc,  etc..  Mais  il  n'est  pas  vmi  que*  te 
mort  soit  une  dissolution;  la  dissolution  est  l'effet  de  la  mort,  aoft  la  taost 
elle-même.  Un  corps  organisé  ne  se  dissout  pas  au  moment  où  il  nevrfc» 
Entre  la  dernière  seconde  où  il  a  vécu  et  celle  où  il  est  mort,  le  eorp»  n» 
s'est  pas  subitement  décomposé.  Souvent  la  décomposition  précède  la  mortr;^ 
souvent,  par  exemple  en  cas  de  mort  subite,  la  dissolution  n'a  lieu  que- 
beaucoup  plus  tard.  On  peut  même,  par  des  moyens  artificiels,  retarder 
ou  empêcher  la  dissolution,  sans  que  pour  cela  le  corps  cesse  d'être  morL 
Telle  chair  morte  qu'on  a  préservée  du  contact  de  l'air  reste  fratche  sans 
être  de  la  chair  vivante;  un  corps  embaumé  n'est  pas  un  corps  virant,  n 
suit  de  là  que  nous  n'avons  de  la  mort  qu'une  idée  fort  incomplète  quand 
nous  disons  qu'elle  est  une  décomposition,  une  dissolution  :  c'est  la  carac^ 
tériser  par  une  de  ses  conséquences,  et  encore  par  une  conséquenee  noa 
nécessaire.  Il  semble  donc  que  l'une  des  conditions  préliminaires  du  pr^ 
blême  de  l'immortalité  de  l'âme  serait  une  analyse  des  phénomènes  de  la 
mort,  analyse  peu  riante  à  la  vérité,  mais  indispensable,  et  je  m'étonne 
que  M.  Lambert  n'ait  pas  été  conduit  par  sa  méthode  même  à  nous  donner 
ici  une  philosophie  de  la  mort.  Tout  ce  que  nous  savons  de  la  mort  par 
l'expérience  paraît  se  réduire  à  ceci  :  qu'elle  est  une  cessation  de  fonctions, 
une  cessation  d'activité;  mais  une  cessation  de  fonctions  est-elle  ine(»Apa- 
tible  avec  l'idée  d'un  principe  spirituel?  C'est  ce  qu'on  ne  peut  guère  affir* 
mer  comme  évident  par  soi-même.  On  voit  dans. quel  ordre  de  recherches 
il  faudrait  s'engager  et  quelle  méthode  il  faudrait  suivre  pour  traiter  ce 
problème  d'une  manière  vraiment  scientifique.  Au  lieu  de  considérer  l'être 
métaphysique  de  l'âme,  il  faut  en  considérer  les  fonctions  pour  décider  si 
elles  sont  susceptibles  de  persister  après  la  séparation  des  deux  substances.  . 
Nous  n'avons  pas  à  nous  demander  si  l'âme,  comme  substance,  sera  ou 
ne  sera  pas  anéantie,  car  nulle  part  l'expérience  ne  nous  donne  auctm 
exemple  d'anéantissement,  mais  si  les  fonctions  de  l'âme  sont  susceptibles 
de  cesser  et  de  disparaître  comme  celles  de  la  vie  organique. 

Au  reste,  M.  Charles  Lambert,  sans  avoir  précisément  suivi  la  méthode 
que  j'indique,  arrive  à  peu  près  aux  mêmes  résultats,  e'est^â<^re  qu*a 
néglige  de  considérer  l'être  métaphysique  de  l'âme  pour  en  observer  les 
fonctions  :  il  recherche  quelles  sont  celles  qui  se  trouvent  liées  à  la  con- 
servation du  corps  et  doivent  périr  avec  lui,  et  celles  qui,  étant  Ubres^ du 


Digitized  by 


Google 


UN  êYStÈHt   SUR   LA   TIE  l^UTURE.  A33 

peiureftt  lui  saf^iyre  sans  contradiction.  Selon  lui,  il  y  a  dans 
deax  forces  rivales  et  contraires  :  la  force  animale ,  qui  lui  est 
»  avec  les  autres  animaux,  et  la  force  morale,  qui  lui  est  propre.  La 
raaliBaie  rattache  à  son  corps,  elle  est  le  principe  de  sa  conservation, 
«As  le  lie  à  lui-même,  le  concentre  en  lui-même  t  c'est  Tégoîsme.  La  force 
noisie  an  contraire  Tarrache  à  lui-même,  c'est-à-dire  à  son  corps;  par 
ls>ftira»  morale,  o'est-à-dlre  par  le  cœur,  il  devient  capable  de  sacrifice,  de 
démoeafeent,  d'oubli  de  soi.  On  peut  représenter  ces  deux  principes  par 
ees  deux  mots  empruntés  à  la  Iang:ue  théologique  :  la  chair  et  l'esprit.  Et 
B^positton  q«d  est  entre  elles  deux  est  parfaitement  représentée  par  ces 
porofc»  d»  ra|»être  saint  Paul  :  «  la  loi  qui  est  dans  mes  membres  combat 
IjiM  <fui  est  dans  mon  esprit.  ]>  Suivant  M.  Charles  Lambert,  qui  en  cela 
i^ést  ipw  conforme  à  la  tradition  spiritualiste,  le  libre  arbitre  consiste  à 
diobir  entre  la  force  animale  et  la  force  morale,  à  faire  prédominer  l'une 
««rautre.  Or  que  fait  l'homme  qui  sacrifie  la  force  animale  à  la  force  mo- 
nàe^  régMsme  et  l'intérêt  de  conservation  au  dévouement?  Que  falt-il?  Il 
esc  évfd^t  qu^l  dégage  son  âme  de  l'empire  de  la  matière,  qu'il  la  rend , 
sbMii  tout  &  fait  indépendante  du  corps,  au  moins  beaucoup  plus  indépen- 
dmte  du  corps  que  ne  l'est  la  force  animale.  En  un  mot,  suivant  l'expres- 
skm  énergique  de  M.  Charies  Lambert,  l'être  qui  choisit  ainsi  la  vie  de  sa- 
erffloeet  d'amour  de  préférence  à  la  vie  égoïste,  celui-là  crée  en  lui-même 

>  indwidualiêé  imfnatërielle,  et  c'est  cela  seul  qui  mérite  le  nom  d'âme, 

>  on  ne  doit  pas  appeler  de  ce  nom  sublime  une  force  qui  s'asservit  aux 
organes  eomvie  la  force  animale.  E&  bien!  une  fois  cette  force  morale  pro- 
daAe  et  développée  en  l'homme  par  le  libre  arbitre,  elle  tend  à  se  con- 

■«n  T^tu  de  cette  loi  mécanique  que  «r  l'elïbt  d'une  force  se  perpétue 
;  qfu'll  o*est  pas  détruit  par  une  force  contraire.  » 
^approuve  ici  complètement  la  méthode  employée  par  l'auteur  :  que  peut- 
Il  avbsister  de  l'homme  après  la  mort?  Voilà  la  vraie  question,  et  pour 
la  résoudre  il  faut  chercher  ce  qui  dans  l'homme  est  dépendant  ou  indé- 
pendant des  organes.  Si  l'analyse  de  l'ftme  humaine  ne  nous  révélait  ab- 
solument rien  qui  fût  Indépendant  des  organes,  il  faudrait  conclure  que 
toutes  les  fonctions  de  l'Ame,  à  moins  de  miracle,  cessent  avec  les  fonc- 
tions du  corps.  Si  au  contraire  nous  trouvons  dans  Tàme  des  parties  qui, 
liées  aceldentellement  avec  les  f (motions  organiques,  peuvent  cependant 
en  étfe  conçues  séparées,  l'immortalité  est  possible.  Or  il  me  semble  qtie 
c*«Bt  bien  là  la  méthode  suivie  par  M.  Lambert,  et  elle  me  paraît  la  vraie. 
Seulement  il  reste  à  savoir  s'il  n^y  a  d'immortel  en  nous  que  ce  que  nous 
y  créons  par  la  volonté,  on  si  l'àme  ne  serait  pas  immortelle  par  son  es- 


Si  Ton  admet  que  le  vrai  titre  à  l'immortalité  e^est  d'avoir  dès  à  présent 
conquis  l'indépendance  à  l'égard  du  corps  et  de  la  matière,  si  l'on  admet 
que  la  personne  humaine,  pour  subsister,  doit  déjà  s'être  affiranchle  et 
: xtv.  '  ■■  28 


Digitized  by 


Google 


i3i  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

émancipée  dès  cette  vie,  ce  qui  a  lieu  par  la  sagesse  et  par  la  vertu,  ne 
faut- il  pas  conclure  que  ceux  qui  n'ont  pas  atteint  à  une  telle  indépen- 
dance, à  une  telle  émancipation,  n'ont  aucun  titre  pour  se  survivre  à  eux- 
mêmes,  en  un  mot  que  l'immortalité  n'est  que  le  privilège  de  quelques-uns, 
mais  un  privilège  qui,  étant  l'œuvre  du  choix  et  de  la  volonté,  n'a  rien  de 
contraire  à  la  justice?  L'immortalité  en  effet,  selon  M.  Charles  Lambert, 
n'appartient  pas  à  tous,  mais  à  ceux-là  seulement  qui  l'ont  gagnée  et  voulue; 
les  autres  deviennent  ce  qu'ils  peuvent,  et  rentrent  dans  le  sein  universel 
de  la  nature.  Renfermés  dans  la  vie  égoïste  et  animale,  concentrant  sur 
leur  propre  corps  tous  leurs  amours  et  tous  leurs  désirs,  ils  se  condamnent 
à  finir  tout  entiers.  N'ayant  pas  aimé  l'étemel  et  l'infini,  ils  ne  sont  pas  ap- 
pelés à  jouir  de  ces  biens  supérieurs.  Tous  les  hommes  ne  sont  donc  pas 
Immortels,  mais  tous  peuvent  l'être,  s'ils  le  veulent.  L'immortalité,  nous 
l'avons  dit  déjà,  est  facultative. 

Cette  doctrine  n'est  pas  absolument  sans  exemple  en  philosophie  :  on  la 
trouvera,  sous  des  formes  différentes,  dans  Spinoza,  dans  Maimonide,  peut- 
être  même  dans  Aristote;  cependant  elle  n'a  pas  été  assez  développée  pour 
qu'il  ne  soit  pas  permis  de  la  considérer  comme  nouvelle,  et  d'ailleurs  l'au- 
teur y  est  arrivé  évidemment  par  ses  propres  réflexions.  Enfin  elle  mérite 
par  elle-même  une  sérieuse  attention.  En  effet,  —  à  considérer  certains 
hommes  trop  nombreux,  uniquement  occupés  de  leur  bien-être,  de  leurs 
intérêts,  ne  pensant  qu'à  jouir  des  choses  qui  les  environnent,  parfaitement 
égoïstes,  mais  non  pas  méchans,  ne  faisant  de  bien  à  personne,  mais  ne 
faisant  pas  de  mal  non  plus,  incapables  d'une  pensée  haute,  d'un  senti- 
ment généreux,  mais  incapables  de  nuire,  parce  que  cela  exige  encore  une 
certaine  énergie,  —  on  se  demande  à  quel  titre  ces  créatures  inférieures 
mériteraient  l'Immortalité.  Je  ne  dirai  pas  avec  un  spirituel  écrivain  :  «  De 
quel  droit  un  Papou  serait-il  immortel?  »  car  enfin  même  parmi  les  Papous 
une  âme  fidèle  et  généreuse,  dévouée  pour  les  autres,  dure  pour  soi-même 
et  sacrifiant  à  l'honneur  ou ,  si  vous  voulez ,  aux  préjugés  de  ces  peuples 
enfans  les  appétits  et  les  instincts  de  la  nature,  une  telle  âme  a  le  droit 
d'être  immortelle;  mais  en  voyant  tant  d'êtres  civilisés  ne  vivant  que  pour 
le  gain,  ne  rêvant  le  matin  et  le  soir  qu'aux  moyens  de  gagner  encore,  ne 
songeant  jamais  qu'à  eux-mêmes  dans  les  limites  de  ce  qui  est  permis  par 
la  loi,  je  dirai  :  De  quel  droit  de  tels  hommes  sont-ils  immortels?  Qu'ont-ils 
fait  pour  une  si  haute  destinée?  Qu'importe  le  ciel  à  ceux  qui  ne  lui  ont 
donné  ni  un  soupir  de  leur  âme,  ni  une  heure  de  leur  temps?  Quant  à 
l'enfer,  ils  ne  le  méritent  pas  davantage,  car  il  semble  ne  devoir  être  ré- 
servé qu'à  ceux  qui  ont  eu  la  volonté  de  faire  le  mal,  et  non  à  ceux  qui 
n'ont  pas  eu  la  force  de  faire  du  bien. 

Tels  sont  les  doutes  que  fait  naître  le  livre  de  M.  Charles  Lambert,  et  il 
faudrait  avoir  l'esprit  bien  peu  philosophique  pour  ne  pas  reconnaître  qu'ils 
sont  sérieux.  Cependant,  en  y  réfléchissant  un  peu  davantage,  il  semble  que 
peut-être  faudrait-il  y  regarder  à  deux  fois  avant  de  damner  ainsi  l'îm- 


Digitized  by 


Google 


UN  SYSTEME   SUR  LA.  TIE   FUTURE.  &S5 

mense  nuiuorlté  de  ses  semblables.  U  est  vrai  que  cette  damnation,  c'est  le 
néant;  mais  il  ne  manquerait  pas  d'&mes  qui  aimeraient  mieux  Tenfer  que 
ranéantissement.  Eh  bienl  peut-être  est-ce  une  vue  superficielle  déjuger 
comme  manquant  de  toute  valeur  morale  une  multitude  de  créatures  hu- 
maines qui,  obéissant  aux  lois  de  la  nature,  semblent  être  exclusivement 
préoccupées  de  leurs  intérêts  terrestres.  Peut-être  obéissons- nous  à  une 
sorte  d^orgueil  qui  nous  incline  à  croire  que  ceux  auxquels  il  manque 
telle  auréole  de  poésie  sont  nécessairement  des  êtres  vulgaires  à  qui  le 
céleste  est  fermé.  Qui  vous  dit  que  dans  ces  ùmes  que  nous  croyons  de 
boue  il  n'y  ait  pas  eu,  dans  une  circonstance  ignorée  de  nous,  crise  morale, 
effort,  sacrifice,  appel  à  une  noble  espérance?  et  interprétant  la  doctrine 
de  M.  Charles  Lambert  dans  toute  la  largeur  possible,  pourquoi  n'admet- 
trions-nous pas  qu'un  cri  d'angoisse  arraché  dans  un  moment  solennel  à 
une  âme  ordinairement  livrée  aux  habitudes  routinières  d'une  vie  machi- 
nale, un  acte  de  vertu  isolé,  un  dévouement  solitaire  que  nul  n'a  connu, 
une  probité  inflexible  sous  l'apparence  de  l'âpreté,  enfin  tel  vestige  de  vertu 
cachée  est  suffisant  pour  déterminer  l'éclosion  d'un  germe  de  personnalité 
qui  se  développera  en  de  meilleures  conditions? 

D'un  autre  côté,  et  c'est  là  une  objection  à  laquelle  M.  Charles  Lambert 
ne  me  paraît  pas  avoir  sufSsamment  pensé,  faut-il  mettre  exactement  sur 
la  même  ligne  ceux  qui  ne  font  pas  le  bien  et  ceux  qui  font  le  mal,  ceux 
qui,  ne  pensant  qu'à  eux-mêmes,  ne  nuisent  à  personne,  et  ceux  qui  font  le 
malheur  de  leurs  semblables?  Une  destinée  commune  pour  deux  classes 
d'êtres  aussi  différens  est-elle  d'une  parfaite  équité  ?  Je  comprendrais  qu'on 
réservât  le  néant  pour  les  criminels,  et  que  l'on  imposât  aux  indifiérens, 
à  ceux  du  milieu,  ni  bons  ni  mauvais,  une  sorte  de  nouvelle  épreuve,  ou, 
si  l'on  veut,  un  purgatoire  qui  perm^ttrait  à  ce  qu'il  y  a  de  bon  en  eux 
de  se  développer  et  de  s'épanouir  :  je  comprendrais  une  sorte  de  destinée 
moyenne  entre  l'éternité  et  le  néant  pour  ces  âmes  moyennes;  mais  em- 
brasser dans  une  destinée  commune ,  dans  une  même  condamnation  l'im- 
puissance du  bien  et  la  volonté  positive  du  mal,  cela  ne  me  paraît  conforme 
ni  à  la  justice  ni  à  la  raison. 

Voilà  bien  des  mystères,  et  il  est  difficile  de  répondre  à  ceux  qui  nous 
disent  que  la  science  ferait  mieux  de  ne  pas  s'en  occuper.  Un  philosophe 
judicieux  écrivait  récemment  :  «  Le  monde  futur  est  un  monde  scellé  dont 
les  secrets  sont  interdits  à  notre  esprit  commQ  à  nos  yeux  ;  nous  ne  sau- 
rions les  surprendre  sans  mourir.  Jusque-là  nous  ne  pouvons  que  répéter 
le  monologue  d'Hamlet,  et  y  répondre  suivant  les  inspirations  de  notre 
cœur,  en  suivant  les  enseignemens  de  notre  foi;  la  destinée  de  l'âme  après 
la  mort  est  un  objet  de  croyance,  non  de  science  (1).  »  Que  répondre  à  ces 
paroles?  Rien  de  démonstratif.  Et  cependant  jamais  l'esprit  ne  s'abstiendra 
de  ces  beaux,  de  ces  cruels  problèmes.  Jamais,  devant  le  corps  inanimé 

(1)  IL  FerraZf  Psychologie  de  saint  Augustin. 


Digitized  by 


Google 


&S6  REVUE  DES  DEUX  MOPiDES. 

d*une  épouse  ou  d'un  fils,  le  cœur  ne  restera  muet  :  il  sollicitera  Tesprit,  le 
tourmentera  jusqu'à  ce  qu'il  ait  obtenu  quelque  réponse.  Cette  réponse  ne 
satisfera  pas  tout  le  monde,  elle  satisfera  à  peine  celui  qui  se  la  fera  à  lai- 
môme;  mais  c'est  déjà  une  œuvre  de  vertu  et  de  joie  pour  une  âme  que  de 
s'attacher  à  de  si  grands  problèmes  :  c'est  mériter  l'immortalité  que  de  la 
chercher.  Qu'une  raison  froide  et  desséchante  ne  vienne  donc  pas  interdire 
à  l'esprit  humain,  accablé  par  les  misères  d'ici-bas,  la  recherche  et,  si  vous 
voulez,  le  rêve  d'une  vie  meilleure. 

Le  livre  de  M.  Charles  Lambert,  qui  oommence  par  une  expo.sitfoa  Çlé- 
gante,  noble  et  précise  des  plus  beaux  résultats  de  la  science  modérûe,  se 
termine  par  un  épisode  émouvant,  raconté  avec  une  parfaite  simplicité,  et 
qui  arrache  les  larmes.  L'auteur  nous  raconte  que  celui  de  ses  amis  qui  lui 
a  exposé  le  système  dont  il  n^est  que  l'interprète  y  a  été  conduit  par  un 
de  ces  événemens  qui  renversent  une  existence,  et  qui  dans  les  temps  de 
grande  foi  précipitaient  les  âmes  au  pied  des  autels  et  au  fond  des  cloîtres. 
Attaché  par  le  plus  tendre  amour  à  une  femme  pleine  de  sens  et  de  vertu, 
vivant  avec  elle  et  deux  enfans,  loin  des  intérêts  grossiers  et  agités  des 
grandes  villes,  dans  les  douces  et  nobles  occupations  de  la  campagne,  il  vit 
cette  femme,  frêle  créature,  s'affaiblir  doucement  et  lentement  à  côté  de 
lui  sans  qu'il  soupçonnât  la  gravité  du  mal  et  l'imminence  du  péril.  Un 
jour  tout  lui  fut  révélé;  il  devina  qu'il  lui  fallait  perdre  l'amie  de  sa  jeu- 
nesse, la  providence  de  ses  jeunes  enfans,  l'espoir  d'une  douce  vieillesse 
partagée  par  une  fidèle  amitié.  Elle  mourut.  Le  désespoir  le  rendit  presque 
fou,  et  pendant  quelque  temps  la  vie  lui  fut  comme  impossible.  Enfin  du  sein 
même  de  cet  amour  désolé  sortirent  l'espoir  et  le  courage.  L'âme  affaissée 
se  releva,  se  demandant  si  cette  séparation  déchirante  était  une  séparation 
définitive,  si  cet  objet  qu'elle  avait  tant  aimé  n'était  qu'un  rêve,  qu'une 
ombre,  qu'une  fleur  aussitôt  séchée  qu'éclose.  Obéissant  à  l'esprit  de  notre 
siècle,  cet  ami  dont  M.  Charles  Lambert  nous  raconte  l'histoire  eut  le  cou- 
rage de  demander  la  solution  de  ce  doute  à  sa  raison ,  à  sa  raison  seule 
(faible  lumière,  mais  que  fera  celui  qui  n'en  a  pas  d'autre?}.  Ne  ménageant 
ni  le  temps  ni  l'effort,  il  étudia  toutes  les  sciences,  même  les  plus  éloignées 
en  apparence  de  son  objet,  pour  se  satisfaire  sur  ce  grand  problème  et 
pour  apaiser  les  révoltes  d'un  cœur  désespéré,  et  c'est  ainsi  qu'il  arriva  à 
cette  conviction  qu'une  âme  généreuse  ne  peut  pas  périr,  et  que  celui  qui 
a  perdu  un  ami  vertueux  n'a  d'autre  moyen  de  le  revoir  que  d'être  ver- 
tueux à  son  tour.  Telle  est  la  doctrine  que  nous  avons  exposée.  Faibles 
garanties  de  certitude  pour  une  doctrine,  diront  les  esprits  critiques,  que 
les  pressantes  sollicitations  du  regret,  du  désir,  de  l'espoir  et  de  l'amour! 
—  Heureux  supplémens,  dirons-nous,  d'une  raison  vacillante,  d'une  pensée 
impuissante,  qui  serait  sans  cesse  découragée  par  les  obscurités  mêmes  du 
problème,  si  les  douleurs  et  les  crises  inévitables  de  l'existence  humaine 
ne  lui  faisaient  une  nécessité  et  comme  un  devoir  de  le  sonder! 

Paul  Janet. 


Digitized  by 


Google 


UN 


REFORMATEUR   ITALIEN 

AU  TEMPS  DE  LA  RENAISSANCE 


JEROME  SAYONAKOLE. 


1.  Im  SÊtiria  di  Girolamo  Saoanarola  (HUiotrt  de  SavanaroU  d  l'aide  de  nouoeaux  documens), 
par  M.  Pasqoala  Villaii,  2  yoI.  in-lS;  Florence  1859.  —  II.  Guichardin  hittorien  et  homme 
^itat,  par  M.  Bogène  Benoist,  1  toI.  in-8*;  Paris  1862.  -—  III.  Miehel-Ange  et  Vittoria 
CoUmna,  etc.,  par  M.  A.  Lannaa-RoUand  ;  Paris  1860.  —  Diverses  publications  de  M.  le 
coMie  Cappom,  etc. 


Il  n'est  pas  de  mortes  époques  pour  Thistorien,  parce  que  le  génie 
des  nations,  dont  il  fait  profession  d'observer  les  vicissitudes,  est, 
comme  la  nature  humaine  elle-même,  en  activité  et  en  transforma- 
tion perpétuelle,  soit  que  la  domination  incontestée  d'un  principe 
ou  Tefflorescence  complète  d'une  idée  se  manifeste  par  une  de  ces 
brillantes  époques  qu'on  est  convenu  d'appeler  les  grands  siècles, 
soit  que  la  lutte  ouverte  entre  deux  principes  contraires  et  pleins 
de  vie  enfante  un  xvi«  siècle,  soit  enfin  qu'un  antagonisme  encore 
dissimulé  entre  un  passé  déjà  décrépit  et  une  jeune  lumière,  se  dé- 
celant par  un  travail  caché,  éclatant  çà  et  là  par  quelque  éclair  im- 
prévu, partage  les  âmes  dans  les  bas  temps,  c'est-à-dire  dans  ces 
époques  de  transition  dont  le  caractère  général,  difficile  à  saisir,  est 
d'être  complexes,  mêlées  et  confuses.  L'intérêt  n'est  pas  moindre 
alors  pour  l'historien,  mais  il  est  autre  :  il  voit  se  dérouler  devant 
lui  certains  replis  cachés  de  la  conscience  humaine  avec  les  scru- 
pules honnêtes  et  les  revendications  sincères  du  passé,  avec  les 


Digitized  by 


Google 


438  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

ardeurs  encore  incertaines  et  les  premières  conquêtes  du  prochain 
avenir. 

Tel  fut  le  xv«  siècle  :  la  décrépitude  pâlissante  du  moyen  âge  s'y 
rencontre  avec  Taurore  déjà  sensible  des  temps  modernes;  la  sco- 
lastique  expirante  y  engage  un  dernier  combat  contre  l'esprit  gran- 
dissant de  la  renaissance;  le  principe  d'autorité,  armé  de  toutes 
pièces,  y  livre  bataille  à  celui  de  la  libre  pensée.  Une  lumière  équi- 
voque et  voilée  y  recouvre  de  singulières  contradictions.  Le  sort  du 
XV*  siècle  a  été  d'être  honoré  par  de  grands  dévouemens  qu'il  a 
tous  méconnus.  Il  a  vu  naître  la  plus  poétique  personnification  du 
patriotisme  et  il  a  vu  le  génie  de  la  science  ouvrir  le  monde,  mais 
il  a  brûlé  Jeanne  d'Arc  et  querellé  pour  sa  prétendue  hérésie  des 
antipodes  Christophe  Colomb,  qu'il  a  ensuite  laissé  mourir  dans  la 
disgrâce  et  le  dédain.  Le  bûcher  de  Jean  Huss  a  éclairé  d'une  si- 
nistre lueur  les  premières  années  de  ce  siècle  ;  celui  de  Savonarole 
jette  sur  les  dernières  un  sanglant  reflet. 

Ce  n'est  pas  que  Savonarole  se  soit  élevé  au-dessus  de  son  temps; 
au  contraire,  c'est  pour  n'avoir  pas  su  le  dominer  qu'il  en  est  de- 
venu la  victime:  il  lui  avait  emprunté  ses  forces  incomplètes,  qui  se 
sont  retournées  contre  lui.  Du  xv*  siècle  Savonarole  reproduit  dans 
son  caractère  les  qualités  et  les  faiblesses;  à  cause  même  de  ce  mé- 
lange, il  est  difficile  de  se  rendre  compte  très  précisément  du  rôle 
qu'il  a  rempli,  et  d'autant  plus  intéressante  en  est  l'étude.  Ce  rôle 
est  double  :  tout  moral  et  religieux  d'abord,  il  devient  ensuite,  par 
la  force  même  des  événemens,  tout  politique.  Sous  le  premier  des 
deux  aspects,  il  est  digne  de  sympathie,  mais  il  trahit  une  faiblesse 
inhérente  à  son  temps  et  par  où  finalement  il  a  péri  :  sa  foi  est  sin- 
cère et  sa  charité  ai*dente.  Si  Jeanne  était  pénétrée  de  «  la  pitië 
qu'il  y  avait  au  royaume  de  France ,  »  U  souffre,  lui,  jusque  dans 
le  plus  profond  de  ses  entrailles  et  à  la  manière  des  saints,  de  la 
pitié  qu'il  y  a  aux  choses  de  l'église  et  à  l'état  des  âmes;  mais  la 
scolastique  l'enveloppe,  il  se  livre  à  elle  tout  en  ne  croyant  plus  en- 
tièrement et  sans  arrière-pensée  en  elle.  Deux  siècles  auparavant, 
il  eût  été  franchement  un  illuminé  ferme  en  sa  croyance  aux  visions 
et  aux  communications  célestes,  et  il  eût  sans  conti*adiction  et  sans 
danger  passé  pour  tel,  tandis  qu'au  xv«  siècle,  une  fois  engagé 
comme  à  son  insu  sur  ce  terrain  devenu  glissant,  il  ne  trouve  plus 
en  lui-même,  ni  dans  ceux  à  qui  il  s'adresse,  l'appui  qui  lui  serait 
nécessaire;  il  est  battu  en  brèche  par  ces  mêmes  armes  de  la  sco- 
lastique que  ses  ennemis  retournent  contre  lui,  et  il  périt  sous  leurs 
coups« 

Quant  à  son  rôle  politique,  on  ne  lui  a  pas  sufiisamment  rendu 
justice.  Il  montre  là  une  liberté  d'esprit  et  une  habileté  pratique 
singulières,  et  par  là  encore  il  est  bien  de  son  temps.  En  inaugu- 


Digitized  by 


Google 


UN   RÉFORMATEUR  ITAUEN.  439 

rant  ce  mouvement  de  centralisation  administrative  qui  s'opéra  dans 
tous  les  états  de  l'Europe  occidentale  au  double  prolBt  des  corn- 
.munes  et  de  la  royauté  unies  contre  la  noblesse,  le  xv*  siècle  fut 
assurément  inspiré  de  l'esprit  moderne,  et  Savonarole  se  trouva  le 
véritable  fils  de  ce  siècle  lorsque,  entraîné  par  son  ardeur  et  sa  cha- 
rité même  à  prendre  en  main  la  conduite  des  affaires  après  l'expul- 
sion des  Médicis,  il  déploya  un  génie  d'organisation  politique  en- 
tièrement dégagé  de  la  tradition  féodale. 

On  conçoit  que,  pour  qui  veut  démêler  un  caractère  si  complexe, 
mais  si  entièrement  d'accord  avec  son  époque,  la  connaissance  pro- 
fonde de  cette  époque  même  soit  absolument  nécessaire.  M.  Perrens 
a  donné  de  la  vie  de  Savonarole  un  récit  déjà  fort  complet,  et  dont 
les  Italiens,  jusque  dans  leurs  derniers  travaux,  reconnaissent  l'au- 
torité; mais,  depuis  qu'U  a  paru,  de  nouveaux  documens  ont  vu  le 
jour;  l'intéressante  publication  de  trois  volumes  inédits  de  Guichar- 
din,  faite  à  Florence  il  y  a  peu  d'années,  et  dont  on  attend  avec  im- 
patience la  suite,  a  donné  un  signal.  En  France  même,  les  études 
sur  la  renaissance  se  sont  multipliées,  et,  pour  l'histoire  de  Sa- 
vonarole en  particulier,  l'Italie  a  dans  ces  deiiiiers  temps  produit 
plusieurs  curieux  volumes.  M.  le  comte  Charles  Gapponi ,  descen- 
dant d'une  famille  qui  a  été  fort  mêlée  à  cette  histoire,  et  dans  la- 
quelle la  vénération,  j'allais  dire  le  culte,  du  grand  dominicain  est 
héréditaire,  a  livré  à  l'impression,  avec  un  soin  parfait,  plusieurs 
des  ouvrages  inédits  dont  les  manuscrits  étaient  en  sa  possession  (1). 
H.  Villari  enfin  vient  ide  se  recommander  au  public  savant  par  une 
nouvelle  biographie  de  Savonarole,  en  deux  volumes,  qui  épuise  le 
sujet.  M.  Villari  a  le  grand  mérite  de  replacer  mieux  qu'on  ne  Ta 
fait  jusqu'à  ce  jour  le  réformateur  italien  de  la  renaissance  au  mi- 
lieu de  son  temps,  et,  malgré  quelque  partialité  pour  son  héros,  il 

• 

[\)  Del  dispregio  del  motido,  ouvrage  latin  de  la  Jeanesse  de  Savonarole.  —  FI  SavO' 
narola  e  t  Lucchêsi,  documens  nouveaux  avec  une  lettre  inédite  de  Savonarole.  —  Sep- 
mon  inédit  de  Savonarole.  —  Poésies  de  Savonarole.  —  Toutes  ces  publications  sont 
datées  de  Florence,  i8d2.  n  faut  y  igouter  un  curieux  Officio  proprio,  dont  nous  auront 
oocaftion  de  reparler.  —  Quant  aux  publications  françaises  sur  la  renaissance,  sur  Tor- 
ganisation  fort  curieuse  et  souvent  difficile  à  bien  comprendre  de  Tétat  florentin ,  ainsi 
qae  sur  les  projets  de  réforme  dont  elle  fut  Tobjet  jusqu'au  temps  de  Guichardin ,  il 
faut  consulter  d^abord  un  volume  de  M.  Eugène  Benoist  :  Guichardin  historien  et 
kMmu  d^étcU.  C'est  nne  fort  sérieuse  étude  sur  le  temps  qui  suivit  la  tentative  de  Sar 
ioiiJux>le,  dont  toutefois  Tauteur  ne  nous  semble  pas  avoir  suffisamment  tenu  compte.  U 
ea  resta  quelque  chose.  On  n*a  qu'à  voir  la  place  que  tient  le  souvenir  de  ce  réforma- 
teur, même  au  point  de  vue  politique  exclusivement,  dans  le  souvenir  de  Guichardin. 
M.  Lannau-Rolland  vient  aussi  de  donner  une  première  traduction  complète  des  poésies 
de  Michel- Ange  avec  un  tableau  intéressant  des  rapports  du  grand  artiste  avec  Vittoris 
Golonoa.  Kous  avons  nous-mème  fait  connaître  ici  les  trois  volumes  inédits  de  Gui- 
cbardin  :  voyez  un  Politique  italien  de  la  renaissance,  —  Guichardin  et  ses  osuvres 
inédites,  —  dans  la  Revue  du  i5  août  186i, 


Digitized  by 


Google 


AiO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  donné,  on  peut  le  croire,  un^  appréciation  définitive.  L'Italie  se 
fait  grand  honneut  par  de  tels  travaux,  entrepris,  au  milieu  même 
de  ses  agitations  actuelles,  sur  les  époques  et  les  hommes  qui  l'ont^ 
le  plus  honorée  dans  le  passé.  Nous-mêmes  nous  ne  pouvons  mieux 
témoigner  nos  sympathies  envers  un  peuple  auquel  des  liens  si 
étroits  nous  unissent  qu'en  signalant  ces  travaux  à  Tattentioa  pu- 
blique. Un  retour  sur  le  grand  rôle  de  Savonarole  avec  les  lumières 
nouvelles  qui  nous  sont  offertes  ne  sera  pas  inutile  d'ailleurs  pour 
la  connaissance  de  ce  génie  italien  qui  ne  s'est  montré  que  trop 
flexible  et  trop  habile,  dans  le  passé,  aux  combinaisons  politiques, 
et  auquel  n'ont  pas  manqué  non  plus,  avec  les  infortunes  de  tout 
genre,  les  leçons  pratiques  de  l'expérience. 

I. 

A  proprement  parler,  le  rôle  religieux  de  Savonarole  ne  se  sépare 
pas  de  son  rôle  poHtique;  il  le  domine  sans  cesse,  il  l'explique, 
et  mérite  une  étude  particulière  de  quiconque  aspire  à  comprendre 
l'épisode  auquel  reste  attaché  le  nom  de  l'éloquent  dominicain.  Il 
importe  de  préciser  en  quoi  ce  rôle  a  consisté.  Savonarole  a  souhaité 
et  tenté  d'accomplir  une  réforme  morale,  embrassant  à  la  fois  la  so- 
ciété ecclésiastique  et  la  société  laïque,  plutôt  qu'il  n'a  rêvé  une  ré- 
forme proprement  religieuse.  Il  n'a  jamais  eu  en  effet  la  pensée  de 
changer  le  dogme  de  l'église;  mais  il  a  été  témoin  d'une  profonde 
corruption  morale  au  sein  de  l'église  et  dans  le  siècle  :  il  en  a  res- 
senti une  vive  douleur,  et  il  a  consacré  sa  vie  à  combattre  ce  mal. 
Telle  est  la  hauteur  de  son  inspiration,  telle  l'ardeur  de  sa  pitié. 
Savonarole  n'a  pas  le  ferme  génie  de  Colomb  ni  l'héroïque  bon  sens 
de  Jeanne  d'Arc;  mais  il  a  du  moins  avec  eux,  outre  la  communauté 
du  malheur,  celle  du  dévouement.  Avertir  l'Italie  et  l'église,  provo- 
quer la  réforme  de  Tune  dans  sa  discipline  et  dans  ses  mœurs,  dans 
son  chef  et  dans  ses  membres,  rappeler  l'autre  à  une  vie  meilleure, 
montrer  à  toutes  deux  l'abîme  où  elles  se  précipitent,  et  les  sauver 
par  un  prompt  réveil,  voilà  son  dessein,  qui  n'a  pas  été  trop  élevé 
pour  son  éloquence  et  pour  son  zèle. 

Il  ne  faut  pas  chercher  d'autre  explication  à  son  entrée  dans  la 
vie  religieuse;  cette  vie  nouvelle  le  marquait  du  caractère  nécessaire 
à  l'accomplissement  de  sa  mission  et  lui  ouvrait  la  chaire  chré- 
tienne. Élevé  dans  Ferrare  par  un  oncle  bel  esprit  et  en  faveur  à  la 
cour  d'Esté,  Savonarole  pouvait,  avec  son  intelligence  vive  et  pré- 
coce, devenir  un  professeur  illustre  dans  la  célèbre  université  de 
Padoue  ou  bien  un  courtisan  heureux  dans  sa  propre  ville;  mais  de 
bonne  heure  l'étude  assidue  de  saint  Thomas  l'avait  détourné  des 
sciences  profahes  aussi  bien  que  des  élégances  frivoles,  et  l'horreur 


Digitized  by 


Google 


UN   REFORMATEUR   ITAUEN.  kài 

du  paganisme  renaissant  était  venue  ensuite  le  dévouer  à  la  vie  du 
cîoître.  Le  24  avril  1475,  il  se  présentait  au  couvent  de  Saint-Do~ 
mînique,  à  Bologne,  pour  y  prendi'e  Thabit;  il  avait  alors  vingt- 
trois  ans.  Quelque  temps  après,  en  1482,  il  était  envoyé  à  Florence, 
dans  cette  maison  de  Saint>Marc  sur  laquelle  il  devait  répandre 
un  si  grand  éclat.  C*était  déjà  une  demeure  privilégiée.  Côme 
l'ancien  l'avait  fait  construire  par  le  célèbre  architecte  Michelozzo 
Micbelozzi  et  l'avait  dotée  d'une  belle  collection  de  manuscrilâ 
précieux,  en  attendant  les  peintures  de  fra  Angelico  da  Fiesole; 
mais  la  plus  grande  gloire  de  la  sainte  maison  aux  yeux  de  Savo^ 
narole  était  le  souvenir  de  son  fondateur  religieux,  san  Antonino, 
justement  vénéré  dans  Florence  pour  d'innombrables  institutions  de 
charité,  dont  une  fort  célèbre,  celle  des  buoni  uominiy  subsiste  en* 
core  de  nos  jours. 

Laurent  de  Médicis  était  à  l'apogée  de  sa  puissance;  tous  ses 
ennemis  étaient  morts  prisonniers  ou  languissaient  dans  l'exil.  Au 
milieu  d'une  paix  profonde,  les  Florentins  ne  songeaient  qu'à  des 
fêtes  et  paraissaient  avoir  oublié  jusqu'au  nom  de  la  liberté.  La  si- 
tuation intellectuelle  et  morale  de  ce  peuple  offrait  le  singulier  con- 
traste d'un  paganisme  croissant  en  présence  d'une  insatiable  curio- 
sité d'esprit  et  d'un  incomparable  amour  des  arts.  La  tyrannie  des 
Médicis  ayant  détruit  toute  activité  politique,  le  grand  commerce 
et  l'industrie,  jadis  si  prospères  à  Florence,  étaient  tombés  dans.le 
néant.  Toutes  les  forces  vives  de  la  nation  semblaient  s'être  ré- 
duites dans  une  soif  immodérée  des  jouissances  intellectuelles  et 
matérielles  indifféremment  confondues.  Le  vice  et  la  débauche  se 
déployaient  à  l'aise,  l'intrigue  et  le  meurtre  dominaient;  toute  foi 
religieuse  et  philosophique  semblait  être  morte  :  le  doute  raisonné 
eût  été  lui-même  trop  fatigant  pour  les  âmes;  on  leur  avait  préparé 
une  bizarre  doctrine  qui  prétendait  concilier  toutes  les  croyances  en 
imaginant  un  olympe  où  les  divinités  du  paganisme,  remises  en 
honneur  par  les  études  classiques,  admettaient  Jésus-Christ  comme 
un  nouvel  hôte  dans  leurs  rangs.  Suivant  Marsile  Ficin,  la  princi- 
pale autorité  philosophique  de  ce  temps,  Platon  lui-même  avait  an- 
noncé que  sa  doctrine  durerait  jusqu'à  la  venue  de  celui  qui  ouvri- 
rait les  fontaines  de  toute  vérité;  les  dieux  avaient  déclaré  le  Christ 
excellemment  pieux  et  religieux,  et  comme  eux  immortel,  »  rendant 
ainsi  témoignage  de  lui  avec  beaucoup  de  bienveillance.  »  A  côté 
de  cette  indifférence  et  de  cet  oubli  du  christianisme,  le  zèle  était 
incroyable  à  recueillir  les  manuscrits  ou  les  statues  antiques;  on 
discutait  avec  passion  les  questions  grammaticales,  philologiques 
ou  érudites;  au  mépris  de  m'dle  difficultés,  on  entreprenait  des 
voyages  en  Orient  à  la  recherche  des  objets  d'art,  des  livres  latins 
ou  grecs,  et  c'était  fête  publique  à  Florence  ou  à  Venise,  lorsqu'un 


Digitized  by 


Google 


&A2  REYUE  DES   DEUX  liONDES. 

Giovanni  Aurispa,  un  Guarino  de  Vérone,  un  Francesco  Filelfo  reve- 
nait de  Constantinople  rapportant  quelque  débris  antique  (1).  Cette 
ardeur  intempérante  et  cette  passion  païenne  semblaient  surtout 
exalter  Florence,  dont  le  génie  paraissait  se  modeler  sur  celui  du 
prince  qui  Favait  asservie.  Laurent  de  Médicis,  du  palais  où  il  ve- 
nait de  signer  l'abolition  d'un  dernier  vestige  de  liberté  ou  bien 
quelque  sentence  de  confiscation,  d'exil  ou  de  mort,  passait  avec 
une  parfaite  égalité  d'humeur  à  cette  fameuse  académie  platoni- 
cienne qui  rédigeait  des  litanies  en  l'honneur  de  Socrate  et  deman- 
dait à  Rome  de  canoniser  Platon  ;  il  y  dissertait  de  la  vertu  et  de 
l'immortalité  de  l'âme.  De  là  il  se  rendait  au  milieu  d'une  jeunesse 
perdue  et  en  partageait  les  débauches ,  qu'il  encourageait  et  exci- 
tait par  ses  chants  carnavalesques  {canti  carnascialeschi\  à  la  fois 
raffinés  et  obscènes.  Il  allait  se  reposer  de  ses  fatigues  dans  ce  fa- 
meux jardin  de  Saint-Marc  où  il  avait  réuni  un  grand  nombre 
d'antiques;  un  Benvenuto  Cellini  les  lui  interprétait,  ou  bien  ce 
Michel-Ange  dont  il  avait  deviné  le  génie,  et  il  achevait  la  journée 
en  réunissant  à  sa  table  Ange  Politien,  Pulci,  d'autres  beaux  esprits 
encore,  à  qui  il  récitait  les  vers  qu'il  venait  de  composer.  Il  se  livrait 
si  complètement  dans  ces  occupations  diverses  que  chacune  sem- 
blait avoir  du  être  l'unique  ou  la  principale  de  toute  sa  vie. 

C'en  était  assez  de  ce  brillant  paganisme  pour  inspirer  à  une  âme 
ardente  et  généreuse  comme  celle  de  Savonarole  la  pensée  d'une 
expiation  nécessaire  et  celle  d'un  suprême  dévouement.  Le  mal  qui 
s'offrait  à  ses  yeux  et  qu'il  détestait,  il  le  combattit  d'abord  par  son 
propre  exemple  jusque  dans  le  cloître,  où  la  contagion  avait  pénétré, 
puis  au  dehors  par  la  plus  éloquente  prédication.  Recueillie  sur-le- 
champ  par  ses  auditeurs  mêmes,  cette  prédication  peut  bien  aujour- 
d'hui nous  sembler  étrange,  entachée  de  mauvais  goût  et  d'excès; 
il  est  d'autant  plus  curieux  de  remarquer  qu'elle  sembla,  lors  de  sa 
première  apparition,  timide  et  décolorée,  parce  qu'elle  ne  s'appuyait 
que  sur  la  Bible  et  n'invoquait  le  secours  d'aucune  grâce  mondaine. 
Le  prédicateur  à  la  mode  était  un  franciscain  nommé  Mariano  Gen- 
nazzano,  dont  Politien  louait  «  la  voix  sonore,  les  paroles  choisies, 
les  périodes  harmonieusement  cadencées.  »  Savonarole  n'avait  à  la 
vérité  aucun  de  ces  mérites,  et  la  première  fois  qu'il  monta  en 
chaire  :  «  Père,  lui  dit  un  de  ses  auditeurs,  on  ne  peut  nier  que 
votre  doctrine  ne  soit  bonne  et  utile;  mais  votre  exposition  manque 
de  grâce,  surtout  si  on  la  compare  à  celle  du  frère  Mariano.  »  Peu 
de  temps  après,  Florence  tout  entière  était  suspendue  aux  lèvres 
du  nouveau  prédicateur,  et,  découvrant  en  lui  par  surcroît  un 

(1)  Le  premier  rapporta  à  Venise  deux  cent  trente-huit  manuscrits,  après  avoir  con* 
sacré  à  cette  recherche  tonte  sa  fortune;  le  second  se  vit  enlever  par  un  naufrage  un 
butin  pareU,  et  le  chagrin  blanchit  ses  cheveux. 


Digitized  by 


Google 


UN   RÉFORMATEUR   ITALIEN.  443 

grand  patriote,  elle  allait  remettre  en  ses  mains  toute  autorité. 

n  aimait  Florence  et  l'Italie  et  il  aimait  la  liberté.  A  la  grande 
cause  de  la  liberté  politique  se  rattachait  inévitablement,  dans  sa 
pensée,  celle  de  la  moralité  et  de  la  religion  des  peuples;  la  tyrannie 
démoralisatrice  et  énervante  des  Médicis  était  pour  lui,  au  nom  de 
cette  doctrine  généreuse,  la  plus  dangereuse  ennemie.  On  sait  quels 
furent  ses  rapports  avec  Laurent  le  Magnifique.  Laurent,  déjà  en 
proie  aux  angoisses  de  la  mort,  lui  rendit  un  éclatant  témoignage. 
Sachant  jusqu'où  on  portait  la  corruption  et  la  servilité  autour  de  lui 
et  que  pas  un  prêtre  ne  lui  oserait  refuser  l'absolution,  il  ne  trouvait 
à  ces  derniers  secours  d'une  église  avilie  et  mercenaire  aucune  sa- 
veur, aucun  prix,  aucun  soulagement  efficace.  Le  remords  agitait  ses 
derniers  momens,  et  sa  conscience  ne  rencontrait  aucune  aide.  Au 
milieu  de  ce  tourment,  il  se  rappela  Savonarole  :  «  Je  ne  connais 
de  vrai  religieux  que  celui-là,  w  dit-il,  et  il  le  fit  mander.  Il  avait 
trois  fautes  à  lui  confesser,  pour  lesquelles  il  sollicitait  son  absolu- 
tion :  c'était  le  sac  de  Volterra,  le  vol  au  détriment  du  Mont-des- 
Filles  {il  Monte  délie  Fanciulle)^  et  le  sang  par  lui  versé  à  la  suite 
de  la  conjuration  des  Pazzi.  Sous  l'impression  terrible  de  ces  sou- 
venirs, la  parole  du  moribond  devenait  ardente  et  oppressée  ;  Savo- 
narole, assis  au  pied  du  lit,  tentait  de  le  calmer  en  disant  :  »  Dieu 
est  bon.  Dieu  est  miséricordieux.  —  Toutefois,  ajouta-t-il  dès  que 
Laurent  eut  fini  de  parler,  il  faut  ici  trois  choses  :  la  première  est 
(T avoir  une  foi  vive  dans  la  miséricorde  divine.  —  Je  l'ai,  répondit 
Laurent.  —  La  seconde  est  d'ordonner  la  restitution  de  tout  l'ar- 
gent iniquement  enlevé.  »  Après  quelque  h)Ssitation  et  malgré  une 
répugnance  évidente,  Lam-ent  fit  de  la  tête  un  signe  affirmatif,  puis 
il  attendit  avec  une  visible  anxiété.  «  Le  troisième  point,  3it  Savo- 
narole, c'est  de  rendre  la  liberté  au  peuple  de  Florence,  »  à  quoi 
Laurent  de  Médicis,  rassemblant  ce  qui  lui  restait  de  forces,  sans 
prononcer  une  parole,  leva  les  épaules  avec  l'expression  d'un  su- 
prême dédain.  Savonarole  partit  sans  lui  donner  l'absolution ,  et 
Laurent,  peu  d'heures  après,  rendit  l'âme. 

Nous  venons  de  résumer  le  récit  du  plus  grand  nombre  des  bio- 
graphes. Il  est  vrai  que  Politien,  dans  une  de  ses  lettres,  a  raconté 
la  scène  d'une  manière  un  peu  différente.  «  Pic  venait  de  se  reti- 
rer, dit-il,  lorsqu'entra  Jérôme  de  Ferrare,  homme  d'une  science  et 
d'une  sainteté  remarquables,  prédicateur  éminent  de  la  divine  doc- 
trine :  il  exhorte  le  malade  à  la  foi,  Laurent  témoigne  d'une  foi 
profonde  et  sincère  ;  —  il  l'engage  à  prendre  la  ferme  résolution 
d'une  vie  meilleure,  Laurent  y  accède;  —  il  lui  recommande  enfin 
d'accepter  avec  résignation,  s'il  le  faut,  une  mort  prochaine,  et  le 
malade  affirme  que  rien  ne  lui  sera  plus  agréable,  si  Dieu  l'a  décidé 
ainsi.  —  Jérôme  s'apprêtait  à  partir;  le  malade  lui  demande  sa  bé- 


Digitized  by 


Google 


hàk  l^YUE  DES  0EUX  MONDES. 

nédiction  :  il  la  reçoit  la  tête  et  les  yeux  humblement  baijssés,  dans 
toute  Tattitude  d'une  parfaite  pénitence,  répondant  à  toutes  les 
prières  et  ne  se  laissant  en  rien  émouvoir  par  la  douleur,  désormais 
non  contenue,  de  ses  familiers;  vous  eussiez  dit  que  la  mort  mena-* 
çait  là  tout  le  monde  excepté  Laurent  lui-même.  »  Telle  est  la  nar^ 
ration  que  Fabroni,  le  Plutarque  italien^  panégyriste  des  Médids  à 
la  fin  du  xvm*  siècle,  a  le  premier  préférée,  et  qu'à  son  exemple 
Roscoe  a  voulu  accréditer.  Politien  était  témoin  oculaire,  dîsait-ou; 
il  écrivait  une  lettre  à  un  ami,  dans  laquelle  il  ne  pouvait  être  tenté 
de  dissimuler.  Nous  croyons  que  M.  "Villari,  le  dernier  venu  des  bio- 
graphes de  Savonarole,  a  raison  de  préférer  le  premier  récit.  L'auto- 
rité de  Politien  n'est  point  imposante.  Rien  ne  prouve  qu'il  ait  été 
présent  :  Razzi,  biographe  contemporain,  dit  que  tous  ceux  qui  en- 
touraient Laurent  sorthrent  de  sa  chambre  au  moment  où  arriva  Sa- 
vonarole, ce  qui  va  de  soi  pour  une  entrevue  suprême  et  redoutable* 
Politien  dit  lui-môme  qu'il  dut  passer  plusieurs  fois  dans  la  cbaBibFe 
voisine.  Quant  à  son  impartialité  présumée,  tout  le  monde  sait  qu'il 
était  habile  courtisan;  il  risquait,  en  publiant  une  semblable  scène, 
de  ruiner  son  crédit  auprès  du  successeur  de  Laurent  de  Médicis, 
et  l'on  ne  doit  pas  enfin  se  faire  illusion  sur  le  titre  de  lettre  donné 
à  l'écrit  latin  qui  porte  en  suscription  le  nom  d'un  érudit,  son  con- 
temporain; il  faudrait  être  peu  familier  avec  les  habitudes  savantes 
du  XV®  siècle  pour  oublier  que  c'était  là  une  forme  littéraire  qu'a- 
doptaient volontiers  les  'beaux  esprits  d'alors,  et  que  les  auteurs 
de  ces  prétendues  lettres  les  adressaient  véritablement  au  public. 
De  plus,  contre  l'unique  témoignage  de  Politien,  on  a  ceux*  en- 
tièrement conformes  entre  eux,  des  autres  biographes  contempo- 
rains de  Savonarole;  nous  ne  citerons  que  Burlamacchi  et  Pic,  neveu 
du  célèbre  Pic  de  La  Mirandole.  Tous  deux  étaient  honnêtes  et  sin- 
cères, tous  deux  écrivaient  en  présence  des  ennemis  de  Savona- 
role; comment  supposer  qu'ils  eussent  inventé  un  récit  auquel  n'au- 
raient pas  manqué  les  promptes  réfutations?  Mais  surtout  combien 
la  version  commune  n'est-elle  pas  plus  conforme  à  l'esprit  du  temps 
et  au  caractère  des  deux  personnages!  Cette  anxiété  d'une  con- 
science que  tant  de  fautes  ont  atteinte  sans  l'émousser  entièrement 
et  cette  impérieuse  intervention  d'un  moine  au  nom  de  la  liberté 
politique  sont  bien  des  traits  du  xv""  siècle  ;  Laurent  de  Médicis  ne 
s'est  pas  résigné  à  mander  Savonarole,  et  Savonarole  n'a  pas  con- 
senti à  venir  trouver  Laurent  de  Médicis,  dont  il  avait  ouvertement 
plus  d'une  fois  blâmé  la  conduite,  si  ce  n'est  pour  quelque  grave 
entretien.  Pour  tout  dire  enfin,  la  narration  toute  compassée  du 
courtisan  Politien  nous  paraît  un  calque  effacé  de  la  véritable  scène 
dont  il  laisse  subsister  les  traits  extérieurs,  mentionnant,  lui  aussi» 
trois  conseils  de  Savonarole;  le  troisième  seul  diffère  dans  son  récit. 


Digitized  by 


Google 


UN   RÉFORMATEUR   ITALIEN.  &A& 

Nous  avons  insisté  sur  cet  épisode  de  la  vie  du  célèbre  domini- 
ez, parce  qu'il  est  à  la  fois  très  souvent  cité  et  très  discuté,  et 
pafce  qu'il  dévoile  d'un  seul  coup  l'énergie  de  son  caractère  et  l'in- 
fl«ienee  morale  que  lui  avaient  acquise  ses  deux  premières  années 
de  préfication  à  Florence  (1490-1492).  Cette  prédication,  à  elle 
seo-Ie,  était  de  nature  à  émouvoir  profondément  les  âmes  :  l'église 
seta  flagellée,  puis  renouvelée,  et  cela  se  fera  bientôt,  tel  était  le 
texte  perpétuel  de  ses  sermons  : 

c  Je  voudrais  me  taire,  mais  je  ne  le  puis,  parce  que  le  Verbe  de  Dieu 
est  dans  mon  cœur  comme  un  feu  ardent;  si  je  ne  lui  cède,  il  consumera 
la  moelle  de  mes  os.  —  Les  princes  de  Tltalie  lui  sont  envoyés  pour  la  pu- 
nir. Voyez-les  tendant  aux  âmes  des  embûches;  leurs  palais  sont  le  refuge 
des  bétes  féroces  et  des  monstres  de  la  terre ,  c'est-à-dire  de  tous  les  scé- 
lérats et  pervers,  qui  s'y  trouvent  à  l'aise  pour  satisfaire  leurs  volontés 
dépravées  et  leurs  passions  mauvaises.  Là  sont  les  conseillers  méchans  qui 
ittVeMebt  sans  cesse  de  nouvelles  charges  et  de  nouveaux  impôts  pour 
fiocer  le  sang  du  pauvre  peuple,  là  les  philosophes  et  les  poètes  de  cour 
qui  racontent  mille  fables  pour  faire  remonter  jusqu'aux  dieux  la  généa- 
logie de  leurs  princes,  là  (ce  qui  est  bien  pisi)  des  religieux  qui  suivent 
les  mêmes  erremens...  C'est  bien  la  cité  de  Babylone,  ô  mes  frères,  la  cité 
des  fous  et  des  méchans,  que  le  Seigneur  veut  détruire.  —  Allez  à  Rome! 
Pour  tout  christianisme,  on  s'occupe  chez  les  grands  prélats  de  poésie  et 
d'éloquence.  Vous  trouverez  dans  leurs  mains  les  œuvres  d'Horace,  de  Vir- 
gile ou  de  Cicéron;  c'est  là  qu'ils  apprennent  le  gouvernement  des  âmes. 
Us  régissent  l'église  par  l'intermédiaire  des  astrologues,  qui  leur  prédisent 
rheare  grave  à  laquelle  ils  devront  aller  parader  à  cheval  ou  remplir  quel- 
que antre  fonction  de  même  importance.  —  Vue  extérieurement,  elle  est 
belle,  leur  église,  avec  ses  omemens  et  ses  dorures,  ses  brillantes  céré- 
monies, ses  vêtemens  magnifiques,  ses  candélabres  d'or  et  d'argent,  ses 
rîchee  calices,  ses  mitres  d'or,  ses  pierres  précieuses;...  mais  faut-il  vous 
le  dire?  dans  la  primitive  église,  les  calices  étaient  de  bois  et  les  prélats 
étaient  d'or  :  c'est  le  contraire  aujourd'hui.  Les  prélats  de  Rome  ont  in- 
troduit parmi  nous  les  fêtes  de  l'enfer;  ils  ne  croient  plus  en  Dieu  et  se 
moquent  des  mystères  de  notre  religion...  Que  fais-tu  donc,  6  Seigneur? 
Pourquoi  dors- tu?  Lève-toi  et  viens  délivrer  ton  église  des  mains  des  dé- 
mons, des  mains  des  tyrans,  des  mains  des  mauvais  prêtres  I  As-tu  oublié 
Ion  église?  as-tu  cessé  de  l'aimer?  Presse  le  châtiment,  afin  que  plus  vite 
nous  retournions  à  toi!  ~«  0  Rome,  prépare -toi,  ton  châtiment  sera  ter- 
rible! Tu  seras  ceinte  de  fer,  tu  passeras  par  l'épée,  par  le  feu  et  la 
flamme.  Pauvres  peuples!  combien  je  vous  vois  accablésl...  Italie,  tu  es 
malade  d'une  grave  maladie,  et  toi,  Rome,  tu  es  malade  d'une  grave  mala- 
die, malade  lisque  ad  mortem,,.  Si  tu  veux  guérir,  renonce  à  ta  nourriture 
habituelle,  à  ton  orgueil,  à  ton  ambition,  à  ta  luxure,  à  ton  avarice  :  telle 
est  la  pâture  qui  t'a  rendue  malade  et  qui  te  mène  à  la  mort...  Mais  l'Italie 
se  moque,  et  refuse  le  remède,  et  dît  que  le  médecin  déraisonne...  0  incré- 
dules, qui  ne  voulez  pas  entendre  ni  vous  convertir l  Le  Seigneur  vous  dit: 
Puisque  ntalie  est  toute  pleine  d'hommes  de  sang,  de  courtisanes,  d'entre- 


Digitized  by 


Google 


AA6  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

metteurs  et  de  scélérats,  je  conduirai  sur  elle  le  pire  ennemi  qui  se  puisse 
trouver,  j'abattrai  ses  princes,  et  je  ferai  cesser  l'orgneil  de  Rome.  Cet  en- 
nemi entrera  dans  ses  sanctuaires  et  souillera  ses  églises.  L'Italie  ette- 
même  en  a  fait  les  demeures  des  courtisanes;  moi,  j'en  ferai  les  demearea 
des  chevaux  et  des  porcs  :  cela  déplaira  moins  à  Dieu  que  d'y  laisser  les 
courtisanes  l  Quand  viendra  Tangoisse  et  quand  viendra  la  tribulation,  alors 
ils  n'auront  plus  de  paix;  ils  voudront  se  convertir,  mais  ils  ne  le  pourront 
pas.  0  Italie,  ce  sera  alors  fléau  sur  fléau  :  fléau  de  la  guerre  par-dessus 
celui  de  la  famine,  fléau  de  la  peste  par-dessus  celui  de  la  guerre,  fléau 
d'ici  et  fléau  de  là...  Et  l'on  ne  suffira  pas  à  enterrer  les  morts;  les  morts 
seront  si  nombreux  dans  les  maisons  que  les  fossoyeurs  iront  par  les  rues, 
disant  :  a  Apportez  les  morts!  »  et  ils  les  mettront  sur  des  charrettes  et 
jusque  sur  les  chevaux,  et  ils  en  feront  des  montagnes  qu'ils  brûleront.  Us 
iront  par  les  rues,  criant  :  a  Qui  a  des  morts?  qui  a  des  morts?  »  Et  les 
gens  viendront  et  diront  :  a  Voici  mon  fils,  voici  mon  frère,  voici  mon 
mari...  »  Et  ils  iront  encore  par  les  rues,  criant  :  «  N'y  a-t-il  plus  de  morts? 
qui  a  encore  des  morts?  »  Et  telle  aura  été  la  mortalité  qu'il  restera  bien 
peu  d'habitans  dans  les  villes!...  —  0  Florence!  ô  Rome!  ô  Italie!  il  a  cessé, 
le  temps  des  chants  et  des  fêtes!  Vous  avez  fait  le  mal  et  vous  avez  été  fla- 
gellées; les  prophéties  se  sont  vérifiées,  l'épée  est  venue...  Faites  donc  pé- 
nitence, faites  l'aumône,  priez  et  restez  unies...  0  mon  peuple!  qu'ai-je 
jamais  souhaité  que  de  te  voir  sauvé?  Je  me  tourne  vers  toi,  6  Seigneur 
qui  es  mort  pour  l'amour  de  nous!  Pardonne  à  ce  peuple  de  Florence  qui 
veut  être  à  toi  !  » 

Telles  étaient  les  alternatives  de  terreur,  d'espérance  et  de  piUé 
par  lesquelles  la  prédication  éloquente  de  Savonarole  faisait  passer 
la  population  de  Florence,  tout  entière  courbée  sous  cette  parole. 
On  sait  que  les  effets  en  étaient  prodigieux,  quoique  souvent  peu 
durables;  les  femmes  se  dépouillaient  de  leurs  parures  pour  les  of- 
frir en  aumônes,  les  hommes  renonçaient  aux  mœurs  faciles  pour 
accepter  d'austères  pénitences;  quelques-uns  des  principaux  ci- 
toyens venaient  prendre  l'habit  dans  le  glorieux  couvent  que  gou- 
vernait Savonarole,  et  l'humble  copiste  enfin  qui  mettait  par  écrit 
de  son  mieux  les  paroles  du  prédicateur  s'interrompait,  comme  on 
le  voit  dans  les  éditions  du  temps,  avec  ces  mots  :  «  Ici  l'émotion  et 
les  larmes  m'ont  empêché  d'écrire.  » 

Il  est  un  point  particulier  de  cette  prédication  qui  a  servi  de  texte 
à  beaucoup  d'accusations  contre  Savonarole,  et  sur  lequel  il  faut 
s'arrêter  et  s'expliquer,  si  Ton  veut  arriver  à  le  connaître.  Aux  mo- 
mens  mêmes  où  son  éloquence  paraît  triompher  le  plus  complète- 
ment, Savonarole,  au  lieu  de  se  livrer  à  l'espérance  et  à  la  joie,  est 
profondément  triste.  Il  est  vrai  qu'il  paraît  avoir  compris  l'incurable 
légèreté  des  esprits  auxquels  il  s'adresse  et  n'avoir  pas  partagé  sur 
leur  compte  leurs  propres  illusions.  Au  lieu  de  ces  impressions 
vives,  mais  peu  profondes,  qui  se  produisaient  avec  éclat  devant  lui. 


Digitized  by 


Google 


UN   REFOR&IATBUR   ITAUEN.  khi 

au  lieu  de  ces  élans  trop  passagers  d'enthousiasme  et  de  ferveur,  il 
demandait  une  conversion  durable,  que  dis-je?  il  Timplorajit  avec 
supplications  et  avec  larmes,  et,  dans  son  généreux  dévouement, 
lûen  qu'il  doutât  fort  du  succès,  acceptant  une  terrible  solidarité, 
espérant  contre  toute  espérance,  il  remettait  aux  Florentins,  dont  il 
confondait  la  cause  avec  la  sienne,  ses  plus  graves  intérêts,  —  ceux 
de  son  salut  éternel,  car  il  croyait  devenir  coupable  s'il  échouait,  — 
ceux  de  son  salut  temporel,  car  il  prévoyait  le  martyre.  Et  il  leur 
présentait  cette  dernière  image  sous  la  double  inspiration  des  sym- 
boles familiers  à  la  primitive  église  et  de  l'imagination  dantesque  : 

«  Un  jeune  homme,  ayant  quitté  sa  maison,  se  mit  en  mer  pour  aller  pé- 
cher; pendant  qu'il  péchait,  le  patron  de  la  barque  l'emporta  jusque  dans 
la  haute  mer,  d'où  Ton  n'apercevait  plus  le  port,  et  le  jeune  homme  com- 
mença de  se  lamenter...  —  0  Florence!  cet  infortuné  qui  se  lamente,  il  est 
Ici,  dans  cette  chaire  I  Moi  aussi,  je  sortis  de  ma  maison  pour  aller  d'abord 
dans  un  des  ports  de  la  religion  chercher  la  liberté  et  la  paix,  les  deux 
choses  que  j'aimais  par-dessus  toutes  les  autres;  mais  je  regardai  vers  la 
mer  de  ce  monde,  et  je  commençai  de  prêcher  et  gagnai  quelques  âmes, 
et,  pendant  que  j'y  trouvais  plaisir,  le  Seigneur  m'a  emporté  dans  la  haute 
mer,  où  me  voici  maintenant,  n'apercevant  plus  d'asile.  Undique  sunt  an- 
guiliœ.  Devant  moi  se  préparent  la  trlbulation  et  la  tempête,  derrière  moi 
j^ai  perdu  le  port,  et  cependant  le  vent  me  pousse  toujours  au  large.. A 
droite  sont  les  élus,  qui  réclament  notre  aide;  à  gauche  sont  les  démons  et 
les  méchans,  qui  nous  persécutent;  au-dessus  de  ma  tête,  j'aperçois  la 
vertu  étemelle,  et  l'espérance  m'y  pousse;  sous  mes  pieds  est  l'enfer  :  étant 
homme,  je  dois  le  craindre  ;  j'y  tomberais  sans  le  secours  de  Dieu.  0  Sei- 
gneur, Seigneur I  où  m'as- tu  conduit?  Pour  avoir  voulu  sauver  quelques 
Ames,  me  voici  en  un  lieu  d'où  je  ne  puis  plus. retourner  vers  mon  repos. 
rétais  libre,  et  me  voici  l'esclave  de  tous.  Je  vois  partout  la  discorde  et  la 
guerre  qui  s'avancent  sur  moi.  Vous  du  moins,  6  mes  amis,  ô  élus  de  Dieu, 
pour  qui  nujt  et  jour  je  pleure,  ayez  pitié  de  moi  I  Donnez-moi  des  fleurs, 
comme  dit  le  cantique,  parce  que  je  languis  d'amour,  quia  amore  langiùeoj,,. 
des  fleurs,  c'est-à-dire  des  bonnes  œuvres.  Je  ne  désire  rien  autre,  si  ce 
n'est  que  vous  plaisiez  à  Dieu  et  que  vous  sauviez  vos  ftmes...— Mais  quelle 
sera,  ô  Seigneur  I  la  récompense  accordée  dans  l'autre  vie  à  celui  qui  sor- 
tira vainqueur  d'un  tel  combat?  —  L'œil  ne  peut  le  voir  et  l'oreille  ne  peut 
l'entendre  :  ce  sera  la  béatitude  étemelle.  —  Et  le  prix  dans  cette  vie?  — 
Le  serviteur  ne  sera  pas  plus  grand  que  le  maître,  dit  le  Seigneur.  Tu  sais 
qu'après  la  prédication  je  fus  cmcifié;  toi  aussi,  le  martyre  t'attend.  — 
0  Seigneur,  Seigneur  I  envoie-le-moi  donc,  ce  martyre,  et  fais-moi  bientôt 
mourir  pour  toi  comme  tu  os  mort  pour  moi  l  Voici  déjà  qu'il  me  semble 
voir  le  couteau  affilé l...  » 

Ce  fut  là,  M.  Villari  le  remarque  avec  raison,  un  de  ces  momens 
dont  Savonarole  avait  coutume  de  dire  :  «  Un  feu  intérieur  brûle 
mes  os  et  me  force  à  parler.  »  Savonarole  était  alors  emporté  comme 


Digitized  by 


Google 


i&8  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  une  sorte  d'extase  au  milieu  de  laquelle  l'avenir  semblait  vé- 
ritablement s'ouvrir  devant  ses  regards.  Se  trouvait-il  en  chaire,  son 
exaltation  devenait  contagieuse  ♦  et  tout  son  auditoire  pleurait  et 
gémissait  avec  lui;  s'il  était  dans  sa  cellule,  il  restait  longtemps  en 
visions,  oubliant  le  sommeil  et  le  mouvement,  la  faim  et  la  soif.  En 
réalité,  il  eut  sur  plusieurs  points  un  incroyable  pressentiment  de 
l'avenir  :  il  ne  cessa  pas  de  prédire  sa  mort  violente;  il  annonça  le 
premier  l'arrivée  des  Français  en  Italie  et  l'expulsion  des  Médicis;  il 
comprit,  avant  tous  ses  contemporains,  qu'un  grand  renouvellement 
moral  approchait,  que  le  sentiment  religieux  allait  renaître  dans  les 
âmes  pour  les  régénérer,  et  qu'à  travers  de  terribles  combats  la  so- 
ciété chrétienne  reprendrait  une  vigueur  nouvelle.  Le  xvi**  siècle 
avec  sa  réforme  catholique  en  face  de  la  réforme  protestante ,  le 
XVII*  avec  sa  haute  inspiration  et  sa  foi  profonde ,  ont  justifié  ses 
prédictions. 

Mais  si  l'on  pénètre  jusque  dans  le  détail  de  sa  vie,  on  voit  que 
Savonarole,  sur  cette  voie  périlleuse  des  prédictions,  s'est  laissé  en- 
traîner à  des  extrémités  qu'il  est  difficile  de  défendre,  et  qu'on  doit 
se  contenter  d'expliquer  pour  n*en  pas  laisser  exagérer  les  consé- 
quences. Bien  que  la  légende  qui  s'est  formée  autour  de  son  nom 
lui  ait  attribué  gratuitement  un  grand  nombre  de  prophéties  aux- 
quelles il  resta  entièrement  étranger,  il  n'en  est  pas  moins  incontes- 
table qu'il  réclama  pour  lui-même  ce  don  de  prophétie;  on  en  a  con- 
clu tantôt  qu'il  était  de  bonne  foi,  mais  halluciné,  tantôt  qu'il  n'avait 
pas  dédaigné  d'appeler  à  son  aide  quelque  supercherie.  L'une  et 
l'autre  interprétations  sont  erronées  à  notre  avis,  surtout  la  der- 
nière, énergiquement  démentie  par  tout  ce  que  l'on  sait  du  ca- 
ractère de  Savonarole  et  même  de  ses  faiblesses,  auxquelles  il  eût 
évidemment  résisté,  s'il  eût  été  de  mauvaise  foi.  La  vérité  est  que 
Savonarole,  malgré  son.  regard  perçant  dans  l'avenir  et  malgré  son 
initiative  de  réformateur,  était  Thomme  d'une  doctrine  dont  il  avait 
emprunté,  à  son  insu  peut-être,  les  procédés  intellectuels.  La  sco- 
lastique  exerçait  encore,  à  la  fin  du  xv'^  siècle,  un  tout-puissant 
empire.  Bien  que  Savonarole  eût  tenté  plus  d'une  fois  d'en  briser  les 
liens  pour  s'enfermer  dans  l'étude  unique  et  directe  des  saints  livres, 
elle  avait  été  sa  principale  éducation.  Dès  l'enfance,  il  avait  com- 
menté avec  une  passion  singulière  les  écrits  de  saint  Thomas,  et  il 
avait  longtemps  médité  toutes  les  conceptions  du  docteur  angélique 
sur  le  caractère  des  prophéties  et  des  visions,  et  sur  celui  des  rap- 
ports entre  les  hommes  et  les  intelligences  célestes.  11  n'y  avait  pas 
une  apparition  rapportée  dans  l'histoire  des  prophètes  qui  ne  lui 
fût  devenue  familière,  c'est-à-dire  dont  il  n'eût  étudié  à  travers 
les  distinctions  les  plus  subtiles  les  causes  efficientes,  la  prépara- 
tion et  l'éclosion,  et  il  n'y  avait  pas  de  phénomène  analogue  qui 


Digitized  by 


Google 


UN  RiFORtfATEUR  ITAUEN.  hh9 

ne  lui  parût  digne  d'être  examiné  suivant  les  règles  raffinées  de  la 
scolastique. 

Dès  lors  il  était  devenu  esclave  de  ses  visions;  à  l'entendre,  il  eût 
paru  souvent  croire  qu'en  elles  seules  consistait  toute  l'importance 
de  sa  mission;  c'était  pour  lui  un  sujet  d'étude  continuelle  et  de  mé- 
ditation attentive;  il  s'attachait  pendant  de  longues  heures  à  distin- 
guer comment  l'action  immédiate  exercée  par  les  anges  produisait 
les  visions,  comment  se  percevaient  les  voix  d'en  haut  et  les  signes 
surnaturels.  Cette  préoccupation  se  montre  partout,  dans  ses  ser- 
mons et  dans  ses  lettres;  mais  il  a  particulièrement  rassemblé  les 
résultats  de  ses  réflexions  dans  son  Dialogue  de  la  vérité  prophé-- 
tiquey  qui  est  devenu  ainsi  une  sorte  de  traité  ex  professa  sur  la 
matière.  11  a,  dans  ce  dialogue,  sept  interlocuteurs  allégoriques,  qui 
ne  sont  autres  que  les  sept  dons  du  Saint-Esprit  :  ils  lui  adressent 
des  objections,  et  il  s'efforce  d'y  répondre.  La  première  est  cellenîi  : 
«  ne  se  serait-il  pas  dit  prophète  pour  avoir  un  moyen  d'insinuer 
plus  facilement  au  peuple  les  vérités  de  la  foi?  »  Il  répond  avec  in- 
dignation :  «  La  vérité  est  une,  et  tout  mensonge  est  un  péché;  grave 
entre  tous  serait  le  péché  de  celui  qui  voudrait  abuser  tout  un  peu- 
ple avec  le  nom  du  Seigneur,  et  transformer  de  la  sorte  Dieu  même 
en  imposteur.  »  Mais  cette  croyance  au  don  de  prophétie  ne  pour- 
rait-elle pas  être  un  effet  de  l'orgueil  déguisé  par  une  apparence 
de  fausse  modestie?  —  A  cela  Savonarole  répond,  en  citant  T auto- 
rité de  saint  Thomas  :  «  Cette  lumière  du  don  prophétique  n'entraî- 
nant pas  avec  elle  la  justification,  sur  quoi  donc  se  fonderait  mon 
orgueil?  —  Mais  n'y  a-t-il  pas  tout  au  moins  erreur  involontaire? 
—  Non,  réplique-t-il  ;  cela  ne  serait  pas  possible.  Je  connais  la  pu- 
reté de  mes  intentions;  j'ai  adoré  sincèrement  le  Seigneur,  je  ne 
cherche  qu'à  retrouver  ses  traces  divines;  j'ai  passé  les  nuits  en- 
tières dans  l'oraison;  j'ai  perdu  la  paix;  j'ai  consumé  ma  santé  et 
ma  vie  au  service  de  mon  prochain  ;  non,  non,  il  n'est  pas  possible 
que  le  Seigneur  m'ait  trompé.  Cette  lumière  prophétique,  c'est  la 
vérité  même;  cette  lumière  aide  ma  raison,  elle  dirige  nia  charité.  » 
Ainsi  donc  tantôt  le  don  de  prophétie  entraîne,  suivant  Savonarole, 
rétat  de  grâce  pour  celui  qui  en  est  doué,  tantôt  l'état  de  grâce 
n'en  est  pas,  à  ses  yeux,  une  conséquence  nécessaire;  dans  d'autres 
passages,  on  le  voit  considérer  la  puissance  de  percevoir  l'avenir 
comme  un  résultat  auquel  s'élèvent  sûrement  et  par  leurs  propres 
forces  la  charité  ardente  et  la  fervente  piété.  «  Je  ne  suis  prophète 
ni  fils  de  prophète,  s'écrie-t-il  alors,  je  ne  veux  pas  de  ce  nom  ter- 
rible; mais  je  suis  sûr  que  les  choses  que  j'annonce  arriveront,  parce 
que  je  m'appuie  sur  la  doctrine  chrétienne  et  sur  l'esprit  de  cha- 
rité évangélique.  En  vérité,  ce  sont  vos  péchés,  les  péchés  de  l'Ita- 

XLT.  30 


Digitized  by 


Google 


A  50  BEVnB   DES  DEUX  MONDES. 

lie  9  qui  de  force  me  font  prophète  et  devraient  faire  prophète  cha- 
cun de  vous.  Le  ciel  et  la  terre  prophétisent  contre  vous,  et  vous  ne 
les  entendez  ni  ne  les  voyez.  Vous  êtes  aveugles  des  yeux  de  l'in- 
telligence, vous  fermez  vos  oreilles  à  la  voix  du  Seigneur,  qui  vous 
appelle.  Si  vous  iaiviez  l'esprit  de  charité,  vous  verriez  tous,  comme 
je  le  vois,  le  fléau  qui  s'avance.  » 

Ce  fléau,  Savonarole  l'aperçoit  sous  des  formes  diverses,  et  quel- 
ques-unes de  ses  visions  dénotent  une  vigueur  d'imagination  re- 
marquable. Une  de  celles  sur  lesquelles  il  revenait  le  plus  volontiers 
et  qui  devinrent  le  plus  populaires  est  celle-ci  :  il  croyait  distin- 
guer une  croix  noire  qui  s'élevait  du  milieu  de  la  ville  de  Rome  et 
montait  en  planant  jusqu'au  plus  haut  des  cieux,  et  dessus  on  lisait 
ces  mots  :  Crux  irœ  Dei.  Tout  à  coup  le  ciel  s'assombrissait;  des 
nuées  sinistres  parcouraient  les  airs  au  milieu  des  rafales,  du  ton- 
nerre et  des  éclairs;  il  pleuvait  des  flammes  et  des  glaives,  et  une 
grande  multitude  d'hommes  périssait.  Puis  la  scène  changeait  en  un 
instant.  Le  ciel  se  rassérénait,  la  croix  noire  s'effaçait  peu  à  peu,  et 
du  milieu  de  Jérusalem  une  autre  s'élevait,  qui  paraissait  d'or  et 
qui  illuminait  et  consolait  la  terre;  on  y  lisait  ces  mots  :  Crux  mue-- 
ricordiœ  Dei  y  et  de  toutes  les  parties  du  monde  les  nations  accou- 
raient pour  l'adorer.  Le  symbole  de  cette  vision  était  facile  à  saisir; 
une  foule  de  dessins  et  de  gravures  la  répandirent  à  profusion  parmi 
le  peuple  de  Florence,  dont  l'imagination  vive  se  fixait  ainsi  pour  un 
temps.  Savonarole  cependant  n'était  pas  toujours  aussi  heureux,  par 
exemple  lorsqu'il  racontait  son  étrange  voyage  au  paradis  en  qualité 
d'ambassadeur  vers  Jésus-Christ  de  la  part  des  Florentins;  il  dépei- 
gnait les  lieux  qu'il  avait  visités;  il  rapportait  les  harangues  qu'il 
avait  entendues  de  divers  personnages  dlégoriques  et  de  la  Vierge 
elle-même;  il  décrivait  son  trône,  il  comptait  les  pierres  précieuses 
dont  ce  trône  était  orné  :  la  conclusion  de  l'étrange  récit  était  un 
discours  que  Jésus-Christ  adressait  par  l'intermédiaire  de  Savona- 
role aux  Florentins,  et  ce  discours  était  une  entière  confirmation 
de  la  doctrine  du  frère.  Cette  vision  et  ce  récit  ne  furent  pas  bien 
accueillis  dans  Florence ,  car  on  voit  Savonarole  répliquer  avec  une 
certaine  aigreur  aux  objections,  u  Si  on  l'avait  écouté  attentivement, 
répondait-il,  on  aurait  compris  qu'il  n'avait  pas  prétendu  être  allé 
corporellement  dans  le  paradis,  qu'il  ne  s'agissait  que  d'une  vision 
purement  imaginaire,  car  il  n'y  avait  au  paradis  ni  arbres,  ni  eaux, 
ni  escaliers,  ni  portes,  ni  sièges;  tous  ces  objets  n'étaient  que  des 
formes  imprimées  dans  l'intelligence  du  frère  par  l'action  intermé- 
diaire des  anges.  » 

La  puérilité  même  de  ces  imaginations  nous  paraît  à  bon  droit 
aujourd'hui  une  garantie  de  sincérité,  msùs  elle  n'en  fut  pas  moins 


Digitized  by 


Google 


4nf  RtrORlUTEUK  ITALfU.  hU 

pour  Sayooarde  un  extrême  péril  qui  entraîna  sa  chute.  Ses  ennemis 
abusèrent  de  ses  involontaires  méprises;  l'arme  redoutable  de  la 
scolastique  fut  retournée  contre  lui,  et  en  dépit  de  sa  foi  ardente, 
en  dépit  de  son  généreux  dévouement,  il  porta  cruellement  la  peine 
de  ce  manque  de  fermeté  d'esprit  auquel  il  dut  de  ne  pas  dominer 
la  confusion  des  doctrines  de  son  temps  et  d'offrir  par  certaines  con- 
tradictions mille  ouvertures  à  ses  ennemis.  Ceux-ci  purent  de  la 
sorte  le  conduire  sans  défense  jusqu'au  martyre,  qu'il  avait  prévu« 

H. 

Le  rôle  politique  de  Savonarole,  mieux  contenu  dans  la  sphère 
des  idées  nécessairement  pratiques,  montre  plus  de  cohésion  et  plus 
d'unité,  avec  une  plus  grande  originalité  de  conception  individuelle. 
n  est  certain  d'abord  que  s'il  mit  la  main  à  une  œuvre  politique,  ce 
fut  malgré  hii  et  comme  par  un  nouveau  devoir  de  charité;  le  pa- 
triote ne  se  sépara  pas  en  lui  du  missionnaire  religieux.  Après  la 
chute  des  Hédicis,  Florence  était  tombée  dans  une  profonde  anar- 
chie. La  longue  domination  qu'elle  avait  subie  avait  étouffé  ou  em- 
pêché de  naître  les  énergies  politiqpies.  Il  ne  se  rencontrait  pas  un 
seul  homme  capable  de  prendre  en  main  les  affaires,  les  princi- 
paux partisans  du  gouvernement  déchu  ayant  fui  le  ressentiment 
public,  et  les  adversaires  de  ce  gouvernement  n'ayant  sauvé  leur 
vie  qu'en  oubliant  toute  activité  réelle.  Ce  fut  plus  tard,  à  l'école 
de  la  liberté,  que  se  forma  la  grande  école  florentine  à  laquelle  ap- 
partiennent Guichardin,  Machiavel,  et  ce  Donato  Giannotti,  ardent 
patriote  et  publiciste  profond,  injustement  effacé  à  nos  yeux  par 
l'éclat  de  ses  deux  illustres  contemporains.  Sexd  Savonarole  exer- 
çait, au  moment  de  la  révolution,  sur  tout  le  peuple  de  Florence, 
une  influence  incontestée.  Tous  les  bons  citoyens  avaient  donc  les 
yeux  tournés  vers  lui  et  n'espéraient  qu'en  lui.  Devait>-il  reculer,  au 
risque  de  ramener  avec  les  Médicis  de  cruelles  proscriptions  dans 
ht  république?  Il  attendit  plusieurs  jours,  exhortant  les  principaux 
de  la  ville  à  se  réunir  et  à  proclamer  quelques  mesures  de  gouver- 
nement arrêtées  en  commun;  nul,  pas  même  du  côté  des  ambitieux 
on  des  gens  de  désordre,  ne  répondit.  Il  y  avait  autre  chose  que  la 
stupeur  d'un  état  nouveau;  il  y  avait  décidément  le  triste  triomphe 
d'un  énervement  universel  contre  lequel  réagissaient  seules  les 
mauvaises  passions  des  temps  d'anarchie,  la  vengeance  et  la  con- 
voitise menaçantes. 

Le  12  décembre  1494,  Savonarole  aborda  franchement  en  chaire 
la  question  du  gouvernement.  «  0  mon  peuple,  dit-il,  tu  sais  que 
je  n'ai  jamais  voulu  entrer  dans  les  affaires  de  l'état;  crois-tu  que 


Digitized  by 


Google 


&52  RBYUE  DES   DEUX  MONDES. 

j'y  viendrais  maintenant,  si  je  n'y  étais  forcé  pour  le  salut  des 
âmes?...  Notre  réforme  doit  commencer  par  les  intérêts  spirituels, 
gui  sont  au-dessus  des  intérêts  temporels,  dont  ils  forment  la  règle 
et  sont  la  vie.  Si  Ton  t'a  dit  (c'était  un  proverbe  familier  à  Cosme 
de  Médicis)  que  les  états  ne  se  gouvernent  pas  avec  des  pater  nos- 
ter^  rappelle-toi  que  c'est  là  une  maxime  des  tyrans,  une  maxime 
des  ennemis  de  Dieu,  une  maxime  pour  opprimer  et  non  pour  déli- 
vrer. Tout  au  contraire,  si  tu  veux  un  bon  gouvernement,  il  faut  de 
toute  nécessité  que  tu  le  rapportes  entièrement  à  Dieu.  Je  ne  con- 
sentirais certainement  pas  à  me  mêler  des  affaires,  s'il  en  était  au- 
trement. »  Savonarole  posait  comme  il  suit  les  bases  du  nouvel 
état  :  premièrement  la  crainte  de  Dieu  et  par  conséquent  la  ré- 
forme des  mœurs,  en  second  lieu  le  déw)uement  au  bien  public  de 
préférence  à  tout  intérêt  personnel  et  à  toute  ambition  particulière. 
Ces  recommandations  toutes  pratiques  avaient  pour  objet  de  pré- 
parer les  esprits  à  une  importante  mesure,  c'est-à-dire,  sous  le  nom 
de  paix  universelle,  à  une  entière  amnistie,  soit  pour  les  amis  du 
dernier  gouvernement  en  général,  soit  particulièrement  dans  la  cité 
pour  les  débiteurs  de  l'état.  Chose  assurément  inattendue  et  nou- 
velle que  la  clémence  d'un  parti  vainqueur  en  de  pareils  jours! 
Dans  cette  Italie  du  xvi*  siècle,  quand  le  meurtre  et  la  violence, 
étant  partout,  avaient  cessé  de  révolter  ou  même  d'étonner  les  con- 
sciences, après  les  sanglantes  exécutions  par  lesquelles  Laurent  de 
Médicis  avait  puni  la  conjuration  des  Pazzi,  action  sauvage  elle- 
même,  Savonarole  invoquait  et  faisait  accepter  de  tout  le  peuple 
une  loi  d'indulgence  et  de  pardon,  un  oubli  de  toutes  les  haines  pu- 
bliques et  privées  :  nouveau  témoignage  de  la  noble  inspiration  qui 
le  faisait  agir,  et  qui  n'avait  d'autre  principal  objet  que  la  réforme 
morale.  Guichardin,  dont  le  jugement  sur  ces  temps  voisins  de  lui 
est  si  pénétrant,  a  bien  mesuré  l'importance  et  la  grandeur  de  l'acte 
par  lequel  Savonarole  inaugura  son  rôle  politique,  lorsqu'il  en  parle 
ainsi  :  «  Florence  était  de  toutes  parts  divisée;  les  partisans  de  l'an- 
cien état  se  voyaient  en  grande  haine  et  en  grand  péril  malgré  la 
protection  de  Francesco  Valori  et  de  Piero  Capponi,  et  il  paraissait 
impossible  de  les  sauver,  cela  au  grand  détriment  de  la  cité,  car  il 
y  avait  parmi  eux  des  hommes  estimables,  prudens  et  riches,  de 
grande  naissance  et  d'illustre  parenté.  Les  violences  qu'on  prévoyait 
eussent  engendré  la  désunion  des  gouvemans,  les  révolutions,  les 
exils,  et  peut-être,  pour  dernière  extrémité,  une  restauration  de 
Pierre  de  Médicis  avec  une  extermination  et  une  ruine  complètes  de 
la  cité.  Frère  Jérôme  lui  seul  empêcha  ces  redoutables  désordres  :  il 
fit  décréter  la  paix  universelle,  qui,  en  coupant  court  à  toute  re- 
cherche du  passé,  détourna  les  vengeances  dont  étaient  menacés 


Digitized  by 


Google 


UN   REFORMATEUR   ITAUBN.  £53 

les  partisans  des  Médlcis.  Ce  fut  l'avantage  des  vainqueurs  aussi 
bien  que  des  vaincus.  Véritablement  les  œuvres  de  cet  homme  fu- 
rent excellentes.  » 

Ce  n'était  pas  assez  de  guérir  les  plaies  du  passé  :  Savonarole 
voulait  en  niéme  temps  préparer  l'avenir,  et  il  donnait  de  nouvelles 
lois  constitutives  à  Florence.  Voici  comment  son  action  pouvait 
s'exercer  :  chaque  mesure  était  par  lui  proposée  en  chaire  dans  un 
sermon;  aussitôt  l'esprit  public  s'en  emparait,  les  réunions  de  ma- 
gistrats et  de  membres  de  la  seigneurie  éiiespratichélsL  discutaient 
dans  les  termes  mêmes  que  le  prédicateur  avait  posés;  l'adoption 
suivait  presque  toujours,  sans  aucun  amendement.  —  La  loi  prin- 
cipale, base  de  tout  l'édifice,  fut  l'institution  du  grand  conseU.  Le 
problème  que  Savonarole  se  proposait  de  résoudre  était  celui-ci  :  la 
tyrannie  une  fois  détruite,  il  fallait  sauvegarder  la  liberté  en  pré- 
venant à  la  fois  les  abus  de  l'aristocratie  et  ceux  de  la  démocratie. 
11  voulait  mettre  le  gouvernement  entre  les  mains  du  peuple,  repré- 
senté par  des  délégués  en  nombre  limité.  La  nouvelle  institution  du 
grand  conseil  répondit  habilement  à  ces  nécessités.  En  possession 
de  ncHumer  à  toutes  les  principales  magistratures  et  de  voter  toutes 
les  lois,  ce  conseil  souverain  comprenait  indistinctement  tous  Iqs 
citoyens  benefiziati  âgés  de  plus  de  vingt-neuf  ans.  Cette  première 
classe  de  citoyens  était  déjà  désignée  par  l'ancienne  constitution 
florentine  pour  les  soins  du  gouvernement.  11  fallait,  pour  en  faire 
partie,  avoir  occupé  soi-même  ou  bien  avoir  eu  un  père,  un  aïeul, 
un  bisaïeul  ayant  occupé  une  des  trois  charges  dites  majeures.  Au 
dessous  de  cette  première  classe  venait  celle  des  citoyens  dits  sla-- 
iualij  comprenant  ceux  qui  occupaient  actuellement  quelque  charge, 
majeure  ou  mineure.  La  troisième  et  deiiiière  classe  était  celle  des 
citoyens  dits  simplement  aggravezzati,  c'est-à-dire  que  rien  ne  dis- 
tinguait en  dehors  de  la  condition,  commune  d'ailleurs  à  tous,  du 
paiement  de  l'impôt.  Ces  derniers  jouissaient  du  privilège  de  porter 
les  armes,  refusé  aux  artisans  et  à  la  plèbe,  qui  ne  conservaient 
aucun  droit  politique,  pas  plus  que  les  habitans  du  domaine^  c'est- 
à-dire  de  tout  le  territoire  de  la  république  en  dehors  de  la  cité. 
Le  cadastre  démontra  que  Florence  contenait  environ  quatre-vingt- 
dix  mille  âmes,  et  seulement  trois  mille  deux  cents  benefiziati  2i,^dJiX 
passé  vingt-neuf  ans.  C'était  à  ceux-là  qu'était  réservé,  avons-nous 
dit,  le  privilège  de  former  le  grand  conseil;  mais  ce  nombre  de 
trois  mille  deux  cents  paraissait  trop  élevé  à  Savonarole  pour  la 
composition  d'une  seule  assemblée,  car  il  redoutait  l'anarchie  dans 
les  délibérations.  Il  fit  donc  décider  que  ce  nombre  serait  divisé 
en  trois  parties,  et  l'on  eut  trois  assemblées  d'un  peu  plus  de 
mille  membres,  dont  chacune  dut  siéger  alternativement  pendant 
six  mois.  Indépendamment  de  cette  première  garantie  contre  le 


Digitized  by 


Google 


i5&  BEYUE  DES   DEUX   MONDES. 

danger  d'une  trop  nombreuse  réunion  politique,  chaque  assemblée 
partielle,  au  moment  où  elle  inaugurait  sa  .période  de  gouverne- 
ment semestriel,  dut  choisir  dans  son  sein  ce  que  nous  appellerions 
une  commission,  composée  de  quatre-vingts  membres,  i  ottantiy 
chargés  de  conférer  avec  la  seigneurie,  de  recevoir  d'elle  la  propo- 
sition des  lois  et  de  les  présenter  au  grand  conseil,  c'est-à-dire  à 
celle  des  trois  assemblées  partielles  en  fonction.  Quant  à  la  sei- 
gneurie, ce  n'était  rien  moins  en  réalité  que  l'ancien  pouvoir  exé- 
cutif qui  subsistait  dans  les  mêmes  conditions  que  par  le  passé  ; 
son  action  devait  seulement  se  trouver  restreinte  désormais  par  les 
institutions  nouvelles.  Elle  continuait  à  être  présidée  par  le  gonfa- 
lonier  de  justice,  magistrat  suprême,  nommé  par  élection,  et  dont 
le  pouvoir,  d'abord  temporaire,  devint  à  vie  après  la  mort  de  Savo- 
narole,  qui  avait  recommandé  ce  changement. 

La  première  mesure  du  grand  conseil  une  fois  constitué  fut  de 
sanctionner  la  paix  universelle  proclamée  par  le  réformateur.  Toute- 
fois ce  n'était  pas  assez  pour  Savonarole  :  l'amnistie  effaçait  le  passé, 
elle  n'assurait  pas  Tapûsement  de  l'avenir.  En  vue  de  cette  dernière 
œuvre,  il  eut  recours  à  une  autre  institution  :  il  imagina  une  nou- 
velle forme  d'appel.  Souvent,  au  milieu  des  effervescences  de  la 
guerre  civile  et  dans  tout  l'essor  des  vengeances  réciproques,  des 
citoyens  avaient  été  conduits  sur-le-champ  devant  la  seigneurie 
ou  devant  le  tribunal  des  huit,  et  on  les  avait  vus  interrogés,  con- 
damnés, exécutés  quelquefois  le  même  jour,  dans  l'espace  d'une 
heure,  sous  la  pression  de  l'aveugle  multitude  ou  sous  la  terreur 
imposée  par  quelques  nobles  confédérés.  D'illustres  victimes  avaient 
péri  de  la  sorte.  Ce  fut  pour  rendre  désormais  impossibles  de  tels 
excès  que  Savonarole  fit  adopter  une  loi  aux  termes  de  laquelle 
tout  habitant  de  Florence  [cittadino)  condamné  pour  crime  d'état 
par  la  seigneurie  ou  par  quelque  autre  tribunal,  soit  à  la  mort, 
soit  à  une  peine  corporelle,  à  un  emprisonnement,  ou  à  une  amende 
de  plus  de  200  florins,  ou  bien  à  la  peine  de  l'admonition,  entraînant 
la  perte  des  droits  politiques,  pouvait,  pendant  un  délai  de  quinze 
jours,  interjeter  appel  devant  le  grand  conseil  lui-même.  Il  voulut 
même  que  cet  appel  ne  fût  déféré  qu'à  la  commission  des  quatre- 
vingts  et  non  pas  à  l'assemblée  des  miUe  ;  la  première  proposition 
qu'il  en  fit  rencontra  une  vive  résistance  de  la  part  de  beaucoup 
d'hommes  puissans  à  qui  ce  nouvel  ordre  enlevait  une  arme  terrible  ; 
toutefois,  après  plusieurs  jours  de  discussions  ardentes,  elle  passa, 
«  car,  dit  encore  Guichardin,  tout  ce  qui  venait  du  frère  avait  une 
force  plus  qu'humaine.  »  Savonarole  avait  par  là  ménagé  aux  pas- 
sions le  temps  de  se  calmer  et  créé  un  contre-poids  à  l'excès  de 
l'aristocratie  ou  de  la  démocratie. 
L'abolition  des  aâsemblées  à  parlement  couronna  son  œuvre  con- 


Digitized  by 


Google 


UN   RÉFORMATEUR  ITALIEN.  i5& 

stitutive  en  lui  assurant  des  conditions  de  durée.  La  loi ,  fort  an- 
cienne, qui  autorisait  ces  assemblées  avait  consacrera  vrai  dire,  et 
organisé  la  révolution  permanente;  elle  avait  été,  sous  les  Médicis, 
le  plus  puissant  instrument  de  leur  despotisme;  elle  redevenait 
après  leur  chute,  aux  mains  de  leurs  partisans,  ou  dans  celles 
d'une  démocratie  sans  frein,  la  menace  la  plus  redoutable.  Cette 
loi  autorisait  le  gonfalonier  et  les  membres,  toujours  peu  nom- 
breux, de  la  seigneurie,  à  convoquer  sans  annonce  préalable  le 
peuple  sur  la  graud'place  au  son  de  la  grosse  cloche  du  Palais- 
Vieux,  et  à  lui  faire  acclamer  quelque  résolution,  qui  devenait  ainsi 
légale.  Or  on  comprend  qu'à  ces  convocations  subites  la  populace 
remplaçait  aisément  les  vrais  citoyens,  et  qu'il  était  trop  facile  aux 
factieux  d'organiser  des  bandes  en  vue  de  ces  occasions  pour  leur 
faire  voter  les  mesures  les  plus  révolutionnaires.  Les  Médicis  s'é- 
taient bien  gardés  de  faire  disparaître  un  tel  usage,  et  plus  d'une 
fois  des  assemblées  à  parlement  leur  avaient  décerné  une  dicta- 
ture temporaire,  pendant  laquelle  ils  pouvaient  modifier  les  lois  ou 
Caire  disparaître  ceux  des  citoyens  qui  les  gênaient.  Jamais  la  pa- 
role du  frère  ne  fut  plus  ardente  ni  plus  vive  que  lorsqu'il  entre- 
prit de  faire  abroger  cette  loi  d'anarchie  ou  de  despotisme.  Il  se 
laissa  même  entraîner  en  cette  occasion  jusqu'à  une  violence  de 
langage  qui  ne  s'explique  que  par  son  intime  conviction  que  là 
était  en  réalité  la  pierre  d'achoppement  de  toute  son  œuvre  et  de 
toutes  ses  patriotiques  espérances  :  «  Prends  garde,  6  Florence, 
qu'on  ne  fasse  encore  un  seul  parlement  !  Sachez  bien  tous  que  celui 
qui  parle  d'assemblée  à  parlement  n'a  d'autre  but  que  de  dépouiller 
le  peuple  de  tous  ses  droits.  Gardez  cela  dans  vos  esprits  et  ensei- 
gnez-le à  vos  fils...  Quelqu'un  vous  propose-t-il  de  faire  sonner  les 
cloches  pour  un  parlement,  si  c'est  un  simple  citoyen,  qu'il  soit  dé- 
claré rebelle,  et  que  tous  ses  biens  soient  confisqués.  »  Savonarole 
parlait  ainsi  le  28  juillet  lAd5;  quinze  jours  après,  la  loi  qui  suppri- 
mait l'usage  de  ces  parlemens  était  votée,  et  il  commençait  à  consi- 
dérer avec  quelque  sécurité,  non  pas  certes  son  avenir  à  lui-même, 
mais  celui  des  réformes  qu'il  avait  fait  accepter.  Le  texte  de  la  loi 
nouvelle  promettait  300  florins  à  quiconque  dénoncerait  l'auteur 
d'un  projet  contraire,  et  contre  l'auteur  même  elle  décrétait  la 
peine  de  mort.  A  ceux  qui  penseraient  trouver  ici  une  autre  sorte 
de  violence  dont  ils  pourraient  finalement  charger  Savonarole,  il 
convient  de  rappeler  de  nouveau  le  jugement  du  froid  et  politique 
Guichardin  :  «  Si  l'on  veut  que  dure  le  gouvernement  libre,  dit-il 
dans  ses  Discorsi  (1),  il  faut  que  dure  aussi  cette  loi  contre  les  as- 
semblées à  parlement.  Avec  elles,  il  est  par  trop  facile  de  dissoudre 

(1)  GEwms  inédites,  t.  n,  p.  299. 


Digitized  by 


Google 


A50  BEYUE   DBS   DEUX   MONDES. 

l'état  populaire,  car  leur  effet  est  d'obliger  par  la  terreur  le  peuple 
à  voter  tout  ce  qu'on  lui  propose,  afin  de  donner  à  croire  ensuite 
que  ce  qui  a  été  fait  représente  la  volonté  et  l'œuvre  de  tous.  » 

On  n'attend  pas  que  nous  donnions  ici  une  analyse  complète  des 
différentes  lois  que  Savonarole  fit  adopter.  Ce  serait  un  long  et  mi- 
nutieux travail  qui  nous  engagerait  trop  loin.  Qu'il  nous  suffise  de 
dire  qu'en  résumé  Savonarole  avait  donné  à  Florence,  par  l'institu- 
tion du  grand  conseil,  le  meilleur  gouvernement  qu'elle  eût  encore 
connu.  Les  Florentins  enviaient  la  constitution  de  Venise  jusqu'à 
ce  point  qu'ils  allaient  par  les  rues,  dans  leurs  joui*s  d'agitations 
politiques,  en  criant  :  «  La  liberté  comme  à  Venise  I  »  curieux  et  ir- 
réfutable témoignage  de  la  majesté  de  cette  aristocratie  vénitienne; 
mais  les  hommes  réfléchis  savaient  bien  que  ce  vœu  n'était  pas  réa- 
lisable, qu'il  devait  être  impossible  d'importer  dans  un  état  démo- 
cratique tel  que  Florence,  d'où  la  noblesse,  comme  classe  privilé- 
giée, avait  disparu,  et  dans  lequel,  en  un  mot,  l'égalité  triomphait, 
des  institutions  si  contraires,  et  Savonarole,  qui  l'avait  compris,  avait 
trouvé  sans  doute  le  meilleur  instrument  de  gouvernement  pour 
un  tel  peuple  dans  un  système  qui  paraissait  appeler  aux  affaires 
toute  une  partie  notable  des  citoyens ,  mais  qui  n'en  admettait  en 
réalité  qu'un  nombre  assez  restreint.  Le  gouvernement  qu'il  avîdt 
institué  se  maintint  après  sa  mort  et  ne  fut  renversé  que  par  la 
force  ouverte,  lorsque  les  Médicis  furent  rentrés,  en  1512.  Machia- 
vel, qui  n'aimait  pas  Savonarole,  et  qui,  dans  une  de  ses  premières 
lettres,  le  traite  de  fourbe,  reconnaît  cependant  plus  tard,  dans 
ses  Discorsiy  que  d'un  si  grand  homme  (ce  sont  ses  propres  expres- 
sions) il  ne  faut  parler  qu'avec  respect,  et  quand  son  sujet  l'amène 
à  l'examen  des  institutions  dues  au  célèbre  dominicain,  il  est  obligé  ^ 
d'en  confesser  l'importance,  comme  dans  son  Discorso  au  pape 
Léon  X ,  où  il  dit  formellement  qu'on  ne  pouvait  rétablir  l'état  flo- 
rentin que  par  ce  grand  conseil,  qu'il  n'y  a  jamais  eu  de  république 
solide  sans  une  satisfaction  accordée  au  grand  nombre  des  citoyens, 
et  que  le  pape  devait  bien  savoir  que  si  quelqu'un  parlait  jamais  de 
restaurer  le  grand  conseil,  celui-là  était  un  factieux,  dont  le  seul 
but  était  de  renverser  le  gouvernement  des  Médicis.  Guichardin,  lui 
aussi,  témoigne  de  son  admiration  pour  le  régime  institué  par  le 
frère  à  chaque  page  de  ses  œuvres  inédites,  bien  différentes  sur  ce 
point  comme  sur  beaucoup  d'autres  de  sa  grande  Histoire  d'Italie. 
Il  avait  écrit  ce  dernier  ouvrage  pendant  une  époque  fort  hostile  au 
souvenir  de  Savonarole,  et  il  n'avait  pas  été  assez  hardi  pour  être 
sincère.  Dans  ses  écrits  inédits  au  contraire,  —  écrits  non  destinés 
peut-être  à  la  publicité,  —  dans  le  silence  du  cabinet  et  sous  la 
pression  de  la  conscience,  il  ne  dissimule  pas  sa  secrète  approba- 
tion. ((  Les  Florentins,  dit-il,  ont  pris. si  fort  à  cœur  ce  gouverne- 


Digitized  ^y  VjOOQIC 


UN   RÉFORMATEUR   ITALIEN.  A57 

ment  libre  de  1404,  que  les  Médicis  ne  pourront  ni  par  douceur  ni 
par  ruse  le  faire  oublier.  La  liberté  jadis  n'appartenait  qu'à  un  petit 
nombre,  à  qui  on  la  ravissait  aisément;  depuis  le  grand  conseil,  elle 
est  devenue  la  propriété  de  tous.  »  Et  dans  son  livre  sur  le  gouver- 
nement de  Florence  :  u  Nous  avons,  dit-il,  une  grande  obligation  à 
ce  frère,  qui,  sans  verser  une  goutte  de  sang,  a  su  accomplir  ce 
qui,  à  son  défaut,  se  serait  fait  au  prix  de  beaucoup  de  sang  et  de 
désordre.  Florence  eût  eu  d'abord  un  gouvernement  restreint  d'o/- 
titnalij  puis  tous  les  excès  d'un  gouvernement  populaire,  qui  aurait 
enfanté  l'anarchie'  et  la  violence,  et  eût  peut-être  amené  finalement 
une  restauration  de  Pierre  de  Médicis.  Lui  seul  a  su,  dès  le  prin- 
cipe, être  libéral  sans  lâcher  la  bride.  »  Dans  son  Histoire  de  Flo^ 
renée  enfin,  le  froid  et  sceptique  Guichardin  exalte  la  prudence 
ainsi  que  le  génie  politique  et  pratique  de  Savonarole,  et  ne  fait  pas 
dllTiculté  de  l'appeler  le  sauveur  de  la  patrie.  De  tels  témoignages 
suffisent  assurément  pour  montrer  que,  si  Savonarole  est  resté 
l'homme  du  moyen  âge  quand  il  s'est  laissé  asservir  par  la  scolas- 
tique,  il  a  du  moins  réussi,  grâce  à  une  intelligence  des  nécessités 
pratiques  digne  des  temps  modernes,  à  ne  compromettre  qu'une 
moitié  de  la  tâche  qu'il  s'était  imposée,  mais  précisément,  il  est 
vrai,  celle  dans  laquelle  il  voulait  avant  tout  réussir.  U  prétendit  se 
servir  de  la  politique  pour  affermir  sa  réforme  morale  et  religieuse; 
les  Florent'ms  au  contraire  painirent  n'avoir  adopté  pour  un  temps 
ses  préceptes  religieux  et  moraux  qu'en  vue  des  changemens  poli- 
tiques dont  ils  pressentaient  qu'il  deviendrait  l'instrument. 

S'il  est  démontré  que  Savonarole,  par  tout  un  aspect  de  son  rôle 
historique,  est  l'homme  des  temps  modernes,  il  y  a  lieu  d'examiner 
à  nouveau  un  certain  reproche  qui  lui  a  été  longtemps  adressé,  et 
que  Ton  répète  aujoiu-d'hui  à  tort  sans  nul  examen.  On  prétend  que, 
partisan  aveugle  d'un  passé  qui  ne  pouvait  plus  renaître,  il  opposa 
au  libre  développement  des  lettres  et  des  arts  toute  l'énergie  de  son 
despotisme  monacal  et  du  fanatisme  passagèrement  inspiré  par  lui 
aux  Florentins.  Cette  accusation  ne  s'appuie  que  sur  un  seul  épi- 
sode de  sa  vie  mal  interprété,  et  M.  Yillari  a  le  mérite,  ici  encore, 
d'avoir  rétabli  la  vérité. 

Le  carnaval  de  1497  venait  de  commencer;  les  arrabbiati  avaient 
fait  revivre  les  anciennes  orgies,  les  scandales  du  temps  des  Médi- 
cis, et  particulièrement  ce  célèbre  jeu  à  coups  de  pierre,  giuoco  dei 
âossiy  auquel  ils  savaient  le  menu  peuple  plus  attaché  qu'à  tout 
autre  plaisir.  Rien  ne  pouvait  affliger  davantage  Savonarole,  car  ces 
jeux  barbares,  qui  mêlaient  le  sang  à  de  vulgaires  désordres,  étaient 
la  ruine  même  de  son  œuvre  morale.  Il  résolut  de  les  empêcher  à 
tout  prix.  Toutefois  il  connaissait  bien  le  peuple  auquel  il  avait  af- 
faire, et  savait  parfaitement  qu'il  ne  fallait  pas  laisser  sans  objet 


Digitized  by 


Google 


&58  UTUE  DES  DEUX  MOX«DES. 

son  imagination  active.  Il  inventa  donc,  de  concert  avec  un  frère  Do- 
minique de  Pescia^qui  le  remplaçait  en  chaire  pendant  qu'U  écrivait 
les  opuscules  destinés  à  répandre  sa  doctrine,  une  fête  nouvelle  à 
-substituer  aux  débauches  habituelles  du  carnaval.  Telle  fut  l'origine 
du  fameux  bruciametUo  délie  vanità  (1).  Les  enfans  étaient,  suivant 
la  coutume  traditionnelle,  enrégimentés  à  l'avance  pour  aller  men- 
dier ou  exiger  même  dans  les  difTérens  quartiers  de  la  ville,  jusque 
dans  rintérieur  des  maisons,  l'argent  nécessaire  aux  orgies  qui  sui- 
vaient leur  fête  ordinaire.  Il  ne  fallait  pas  songer  à  faire  disparaître 
subitement  des  habitudes  invétérées  ;  Savonarole  crut  plus  à  propos 
de  tourner  l'obstacle,  et  se  servit  de  l'organisation  qu'il  trouvsdt 
toute  préparée  en  la  faisant  dévier  de  son  but  accoutxmié.  Instruits 
par  ses  prédications,  on  vit  les  enfans,  non  plus  aller  quêter  dans 
les  maisons  des  deniers  pour  la  débauche,  mais  y  réclamer  ce  que 
Savonarole,  dans  son  langage  énergique,  appelait  les  vanités  ou  les 
anathèmes^  c'est-à-dire  les  objets  d'une  parure  insensée  ou  quelque- 
fois obscène  ;  puis,  au  dernier  jour  du  carnaval,  une  grande  pyramide 
de  bois  fut  dressée  sur  la  place  du  palais,  au-dessus  d'un  bûcher.  Au 
sommet  de  la  pyramide,  on  voyait  une  figure  monstrueuse  représen- 
tant le  personnage  même  de  Carnaval;  à  ses  quatre  côtés  étaient 
suspendues  les  innombrables  vanità.  C'étaient,  dit  un  contemporain, 
des  habits  de  déguisement  et  des  masques,  de  fausses  barbes,  des 
grelots,  des  parfums,  tous  les  attributs  de  la  volupté  ou  des  vul- 
gaires plaisirs,  puis  des  instrumens  de  musique,  des  objets  d'art  et 
des  livres.  Une  immense  procession,  composée  d'abord  des  enfans, 
puis  de  tout  le  peuple,  portant  des  croix  rouges  et  des  rameaux  d'o- 
livier, parcourut,  après  avoir  entendu  la  messe  et  communié,  les 
rues  de  la  ville  en  chantant  des  cantiques.  Cette  foule  se  rangea  sur 
la  place,  soit  autour  de  la  pyramide,  soit  sur  la  ringhiera  ou  balus- 
trade qui  régnait  alors  en  avant  du  Palais-Vieux,  soit  enfin  sous  la 
loge  des  Lanzi.  A  un  signal  convenu,  quatre  hommes  mirent  le  feu 
aux  quatre  coins  du  bûcher,  et  la  flamme  s'éleva  dans  les  airs  pen- 
dant que  les  fanfares  des  clairons  de  la  seigneurie  et  le  bruit  des 
cloches  se  mêlaient  aux  cris  de  la  multitude. 

Nul  auteur  contemporain  n'accuse  Savonarole  à  propos  de  cet 
auto-da-fé;  l'époque  de  Marsile  Ficin  et  d'Ange  Politien  ne  sau- 
rait pourtant  être  taxée  d'indifférence  pour  les  arts,  et  l'éloquent 
dominicain,  s'il  subjuguait  pour  un  temps  le  peuple  de  Florence, 
n'en  comptait  pas  moins,  dans  Florence  même,  de  nombreux  enne- 
mis. Ce  fut  plus  tard  seulement,  lorsque,  l'ardeur  diminuant  pour  la 
création  d' œuvres  nouvelles,  l'admiration  s'accrut  pour  les  œuvres 
^mtiques,  ce  fut  alors  que  le  brueiamento  délie  vanitày  rappelé» 

(1)  Brûlement  des  objets  de  vanité. 


Digitized  by 


Google 


UN    RÉFORMATEUR  ITALIEN.  hb9 

commenté  sous  Tinfluence  de  traditions  malveillantes  pour  Savo-- 
narole,  fournit  à  quiconque  était  tenté  de  médire  de  l'histoire  de 
Florence  après  l'expulsion  des  Médicis  un  argument  facile  à  ré- 
péter. Savonarole  devint  un  ennemi  déclaré  des  lettres  et  des  arts, 
un  véritable  iconoclaste.  Un  manuscrit  s'était-il  perdu,  une  édition 
de  Boccace  était-elle  devenue  rarissime,  même  une  statue  ou  un 
fragment  antique  ne  se  retrouvait-il  pas  :  c'était,  à  n'en  point  dou- 
ter, le  bruciamerao  qui  les  avait  anéantis  I 

Pour  répéter  et  soutenir  encore  aujourd'hui  ces  accusations  erro- 
nées, il  faut  une  grande  ardeur  de  partialité  rétrospective  ou  une 
connaissance  fort  imparfaite  du  caractère  de  Savonarole  et  de  sa 
vie.  On  ne  saurait  d'abord  lui  reprocher  justement  la  bizarrerie  de  la 
fête  qu'il  inventa.  Les  Médicis  en  imaginaient  bien  d'autres,  et  les 
Florentins  étaient  insatiables;  chaque  carnaval  devait  leur  apporter 
son  tribut  :  quelque  représentation  scénique,  une  allégorie,  un  cor- 
tège d'empereur  romain,  une  apothéose  païenne,  un  triomphe  de  la 
Mort,  le  char  de  la  Mort  tiré  par  des  bœufs  noirs  et  couverts  de 
crânes  d'or  et  de  croix  blanches,  le  squelette  debout  sur  ce  char, 
avec  la  faux  et  le  sablier,  autour  de  lui  des  tombeaux  ouverts  d'où 
se  dressaient  d'autres  squelettes  qui  débitaient  de  sinistres  pré- 


Fummo  già  corne  voi  siete, 
Voi  sarete  corne  noi  : 
Morti  Biam,  corne  vedefce; 
Cosl  morti  vedrem  voi. 

11  n'y  a  qu'à  ouvrir  Vasari  pour  rencontrer  cent  fêtes  plus  étranges 
encore,  où  s'étalaient  en  liberté  les  imaginations  les  plus  fantasques. 
Quelque  élément  religieux  s'y  mêlait  toujours,  et  Savonarole  n'éton- 
nait personne  à  Florence  en  organisant  dans  les  rues  de  la  ville  un 
divertissement  sacré. 

Qu'on  ait  brûlé  sur  le  bûcher  des  vanités  un  butin  d'une  assez 
grande  valeur,  cela  est  possible  ;  mais  une  partie  de  ce  butin  fut 
consacré  à  fonder  un  utile  établissement  dont  l'idée  appartenait  au 
frère,  un  mont-de-piété.  Que  des  livres  et  des  objets  d'art,  même  de 
prix,  aient  fait  partie  de  l'holocauste,  cela  est  très  probable  ;  Savo- 
narole voulait  arrêter  le  paganisme  renaissant,  et  personne  n'ignore 
jusqu'où  ce  paganisme  entraînait  l'art  prostitué.  Il  est  bien  possible 
que  des  exemplaires  du  Décaméron  aient  été  brûlés  à  l'instigation 
du  frère,  car  il  avait  souvent  protesté  contre  la  licence  de  Boccace, 
qu'on  lisait  jusque  dans  les  couvons  de  religieuses  :  ce  n'est  pas  une 
raiBon  pour  admettre  que  les  enfans-quêteurs  de  Florence  aient  pu 
détruire  toute  une  édition.  Des  tableaux  furent  sacrifiés ,  dit-on. 
C'étaient  d'abord  sans  doute  quelques-uns  de  ces  portraits  de  trop 


Digitized  by 


Google 


i60  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

célèbres  Transtévérines  que  les  peintres  du  temps  avaient  effronté- 
ment prises  pour  modèles  de  la  Vierge  et  des  saintes,  si  bien  que 
la  jeunesse  de  Florence  s'en  allait  aux  églises  reconnaître  et  nom- 
mer chacune  d'elles.  C'étaient  ensuite,  assure  Vasari,  des  nudités 
que  leurs  auteurs  mêmes  apportèrent  sur  le  bûcher.  Qu'il  y  ait  eu 
à  regretter,  au  milieu  de  cet  élan  enthousiaste ,  la  perte  de  quel- 
que œuvre  d'art  digne  d'être  conservée,  assurément  cela  n'est  pas 
impossible  ;  mais  ce  n'est  pas  Vasari  qu'il  faut  en  croire,  car  il  est 
de  beaucoup  postérieur  à  ces  temps,  et  il  est  partial  contre  les  an- 
ciens adversaires  des  Médicis.  Si  quelque  ouvrage  d'une  réelle  im- 
portance avait  péri,  les  contemporains,  qui  n'étaient  pas  tous,  nous 
l'avons  dit,  favorables  à  Savonarole  et  qui  se  montraient  fort  épris 
des  arts,  auraient  jeté  un  cri  de  réprobation  et  d'alarme.  Ce  n'était 
pas  un  ennemi  des  arts  ni  des  lettres,  ce  Savonarole,  qui  conseillait 
la  lecture  de  l'antiquité  classique,  qui  conservait  à  l'Italie,  au  prix 
des  deniers  du  couvent  de  Saint-Marc,  l'inappréciable  bibliothèque 
des  Médicis,  dont  Commines  négociait  déjà  pour  nous  l'acquisition, 
qui  faisait  publier  un  décret  rappelant  de  l'exil  le  neveu  de  Dante 
Alighieri,  qui  introduisait  des  écoles  de  dessin  et  de  peinture  dans 
les  divers  couvens  de  son  ordre,  et  qui  professait  enfin  dans  ses 
écrits  et  dans  ses  discours  une  esthétique  toute  platonicienne. 

D'ailleurs  pour  combien  ne  faut-il  pas  compter  l'inspiration  géné- 
reuse et  élevée  que  les  artistes  puisèrent  dans  la  parole  de  l'éloquent 
dominicain!  Vasari  nous  affirme,  il  est  vrai,  que  Baccio  délia  Porta 
(plus  tard  fra  Bartolomeo)  vint,  au  premier  appel  de  Savonarole, 
sacrifier  lui-même  sur  le  bûcher  délie  vanità  ses  dessins  profanes, 
et  qu'ayant  pris  l'habit  de  dominicain  dans  ce  glorieux  couvent  de 
Saint-Marc,  il  resta  quatre  années  après  la  mort  du  frère  sans  vou- 
loir reprendre  ses  pinceaux  ;  mais  la  vue  des  fresques  de  fra  An- 
geUco,  les  conseils  mêmes  des  moines  qui  l'entouraient,  et  surtout 
assurément  le  souvenir  de  Savonarole,  le  ramenèrent  enfin  à  1& 
pratique  de  l'art.  Et  n'est-ce  pas  à  la  flanune  vivante  que  la  pré- 
dication du  frère  avait  déposée  dans  l'âme  de  Baccio  que  nous  de- 
vons ces  peintures  ardentes  par  lesquelles  il  occupe  une  place  à 
part  entre  les  artistes  de  son  temps?  Aurions-nous,  sans  le  reli- 
gieux enthousiasme  qui  lui  fut  donné,  le  regard  inspiré  de  son  saini 
Marc  et  la  Mission  des  hvangélistes  à  Pitti?  Comment,  si  Savo- 
narole eût  été  l'aveugle  ennemi  des  arts,  eût-il  groupé  autour  de 
sa  chaire  tant  d'artistes  célèbres,  devenus  ses  disciples  ardens  et 
dévoués?  On  vit  s'attacher  profondément  à  lui  les  Délia  Robbîa, 
dont  deux  prirent  l'habit  par  ses  mains;  Lorenzo  di  Credi,  dont  un 
contemporain  raconte  qu'il  avait  été  saisi  d'une  telle  admiration 
qu'il  ne  pouvait  plus  parler  d'autre  chose  que  de  la  prédication 
qu'il  avait  entendue;  le  PoUajuolo,  qui,  dans  un  curieux  tableau 


Digitized  by 


Google 


UN   RÉFORMATEUR  ITALIEN.  A61 

conservé  aujourd'hui  au  palais  Gorsini  de  Florence  a  retracé  son 
supplice;  Sandro  Botticelli,  qui  a  illustré  par  le  burin  (Juelques- 
unes  de  ses  publications;  délie  Carniole,  qui  nous  a  laissé  de  lui 
un  portrait  célèbre  sur  une  de  ses  belles  pierres  gravées  conser- 
vées aux  Vffizi.  —  Raphaël  enfin,  qui  avait  quinze  ans  lors  de  la 
mort  de  Savonarole,  voulut,  lui  aussi,  rendre  hommage  à  son  sou- 
venir, et  il  plaça  dans  sa  Dispute  du  Saint-Sacremenlj  au  Vati- 
can, le  portrait  de  cet  adversaire  d'Alexandre  YI;  mais  le  plus  grand 
hommage  peut-être  que  nous  puissions  citer  à  la  gloire  de  Savona- 
role, et  en  même  temps  la  plus  complète  réfutation  du  jugement 
erroné  que  nous  avons  cité  tout  à  l'heure,  n'est-ce  pas  l'amitié, 
—  c'est  peu  dire,  —  la  vénération  que  professa  envers  lui  Michel- 
Ange?  Michel-Ange  avait  été  introduit  tout  jeune  encore  par  Fran- 
ceaco  Granacci,  son  ami,  dans  ce  fameux  jardin  des  Médicis  où 
Laurent  le  Magnifique  avait  groupé  d'admirables  objets  d'art,  et  où 
il  réunissait  les  hommes  de  lettres  et  les  artistes.  L'éloquence  de 
Savonarole,  qui  prêchait  dans  l'église  d'un  couvent  tout  voisin,  ne 
tarda  pas  à  l'attirer  et  à  s'emparer  de  lui.  Vasari  et  Condivi  rap- 
portent que  l'impression  qu'il  en  avait  reçue  ne  s' effaça  jamais  : 
devenu  vieux,  disent-ils,  il  relisait  avec  ardeur  ces  prediche  dont 
il  avait  été  jadis  l'auditeur  ému;  il  croyait  entendre  encore  l'accent 
de  cette  chaleureuse  éloquence ,  et  il  croyait  revoir  le  geste  même 
qui  la  commentait. 

Il  est  certsdn  que  ces  deux  âmes  austères,  Michel-Ange  et  Savo- 
narole, eurent  en  commun  plus  d'une  noble  passion;  tous  deux  res- 
sentirent un  même  amour  de  la  liberté  et  une  même  douleur  des 
plaies  de  l'Italie.  Michel-Ange  se  rangea  de  bonne  heure  parmi  les 
partisans  politiques  du  frère;  il  fut  au  nombre  des  artistes,  tous  dé- 
voués à  Savonarole,  qui  travaillèrent  à  la  construction  et  à  l'achè- 
vement de  la  fameuse  saUe  du  grand  conseil,  et  on  le  vit  enfin,  sur 
les  hauteurs  de  San-Miniato,  devenu  ingénieur  et  tacticien,  soutenir 
au  péril  de  sa  vie  contre  les  Médicis,  qui  voulaient  rentrer  dans  Flo- 
rence, la  cause  politique  à  laquelle  Savonarole  s'était  voué.  L'au- 
teur allemand  d'une  nouvelle  biographie  de  Michel-Ange,  M.  Her- 
mann  Grimm,  remarque  que  le  grand  artiste  travaillait  à  Rome  à  sa 
célèbre  Pielà  dans  l'année  même  où  eut  lieu  le  supplice  de  Savo- 
narole, et  il  croit  retrouver  dans  l'expression  profonde  de  cet  ou- 
vrage l'abtme  de  douleur  où  il  pense  que  ces  sinistres  événemens 
plongèrent  l'âme  de  l'artiste.  Ce  qui  parait  plus  authentique,  c'est, 
dans  le  Jugement  dernier  de  la  chapeUe  Sixtine,  le  reflet  brûlant  de 
l'imagination  biblique  et  dantesque  où  l'éloquent  dominicain  pui- 
sait le  redoutable  enthousiasme  de  ses  anathèmes,  et  dont,  pendant 
les  années  de  sa  jeunesse,  Michel-Ange  s'était  inspiré  :  a  Les  fos- 


Digitized  by 


Google 


h62  REVUE   DES  DEUX  MONDES* 

soyeurs  iront  par  les  rues,  criant  :  Qui  a  des  morts?  N'y  a-t-il  plus 
de  morts?...))  Ne  reconnatt-on  pas  dans  les  accens  de  cette  voix 
terrible  que  le  grand  artiste  avût  entendue,  et  qui,  nous  le  savons, 
le  hanta  toute  sa  vie,  la  même  impression  de  religieuse  terreur  et 
aussi  la  même  audace  d'expression  qui  nous  étonnent  et  nous  trou- 
blent aujourd'hui  dans  la  fresque  du  Vatican? 

Si  cela  est  vrai,  c'en  est  assez  assurément  pour  la  réfotatbn  de 
ceux  qui  ont  cru  pouvoir  représenter  Savonarole  comme  un  enimsi 
des  lettres  et  des  arts  ;  ceux-là  ont  commis  la  faute  de  ne  pa:»  me* 
surer  à  sa  vraie  grandeur  une  âme  peu  commune.  D'autres  juges 
ont  pensé  que  Savonarole  eût  ramené  l'art  dans  les  voies  exclusi- 
vement religieuses  où  il  était  resté  enveloppé  pendant  le  xiW  et  le 
xiv^  siècle,  à  l'époque  des  Gimabué  et  des  Giotto.  Comment  admettre 
cette  étroitesse  de  vues  attribuée  au  même  homme  qui,  dans  un 
temps  aussi  éclairé  que  celui  de  la  renaissance,  a  exercé  sur  tous 
les  principaux  artistes  ses  contemporains,  et  particulièrement  sur 
le  grand  Michel-Ange,  une  influence  si  décisive  et  si  profonde?  Ces 
hommes  qu'on  nous  représente  si  souvent,  et  non  sans  raison, 
comme  les  précurseurs  privilégiés  de  l'esprit  nouveau,  fussent-ils 
tombés  dans  cette  grossière  confusion  d'adopter  comme  un  des  leurs, 
bien  plus  de  vénérer  comme  un  père  et  comme  un  maître,  tu  maes- 
tro y  tu  duca^  tu  signorey  un  étroit  et  aveugle  partisan  du  passé? 
Comment  celui  qui  réclamait  dans  l'éducation  de  son  temps,  à  côté 
d'une  profonde  et  sérieuse  étude  des  livres  saints,  une  large  place 
pour  la  lecture  et  la  fréquentation  des  grandes  œuvres  de  l'anti- 
quité, comment  un  tel  homme  n'eût-il  pas  été  capable  de  pressen- 
tir l'essor  de  l'art  italien  au  xvi«  siècle,  et,  une  fois  pressenti,  de 
l'accueillir  avec  orgueil  et  joie? 

Les  hommages  décernés  à  Savonarole  ne  se  sont  pas  bornés  à  son 
temps.  Après  sa  mort,  son  souvenir  fut  honoré  d'un  culte  à  la  fois 
religieux  et  politique,  et  ses  sectateurs  (on  peut  leur  appliquer  ce 
nom)  furent  poursuivis  ou  respectés  eux-mêmes  selon  les  vicissi- 
tudes par  lesquelles  Florence  dut  passer.  Dès  le  pontificat  qui  sui- 
vit celui  d'Alexandre  VI,  la  persécution  sous  laquelle  avaient  péri 
Savonarole  et  ses  deux  compagnons  s'apaisa,  car  le  nouveau  pape 
Jules  II  n'était  autre  que  ce  fougueux  cardinal  de  Saint-Pierre-aux- 
Liens  qui,  légat  en  France,  s'était  mis  à  la  tête  du  même  parti  po- 
litique dont  Savonarole  avait  été  le  chef  dans  Florence.  Au  milieu  du 
siècle,  sous  le  règne  de  Paul  IV,  une  commission  de  la  congrégation 
de  l'Index  fut  chargée  d'examiner  les  écrits  de  Savonarole  et  de  dé- 
cider s'ils  méritaient  le  reproche  d'hérésie.  Cette  commission  se 
réunit  à  Rome,  dans  le  couvent  des  dominicains  de  la  Minerve,  et 


Digitized  by 


Google 


UN  BiFORHATEUR  ITALIElf •  MS 

Ton  vit,  pendant  ses  délibérations,  le  peuple  s'agenouUler  et  prier 
naïvement  dans  Féglise  con ligue,  afin  que  le  ciel  dictât  aux  pères, 
en  les  inspirant,  un  arrêt  favorable.  Leur  décision  vînt  autoriser  à 
nouveau  la  dévotion,  devenue  publique,  à  Savonarole.  Peu  de  temps 
après  cependant,  les  Médicis  ayant  repris  le  pouvoir,  on  trouve  deux 
lettres  d'un  archevêque  de  Florence,  en  date  de  1588,  qui  poursuit 
au  nom  de  ses  maîtres  ce  culte  redevenu  factieux.  M.  le  comte  Charles 
Capponi  a  publié  récemment,  disions-nous,  \  office  latin  de  Savona- 
role, à  l'instar  des  offices  des  saints,  qu'on  a  récité  dans  certaines 
églises  de  Toscane  jusqu'à  la  fin  du  xvi*  siècle  au  moins.  Il  est 
cnrieux  d'y  lire,  mêlés  aux  psaumes  et  aux  formules  accoutumées 
des  prières,  des  récits  épisodiques  formant  par  leur  contexte  toute 
une  biographie  légendaire  du  célèbre  dominicain.  Rien  de  plus  ita- 
lien à  coup  sûr,  mais  aussi  rien  de  plus  propre  à  faire  mesurer  la 
trace  lumineuse  que  Savonarole  avait  laissée  derrière  lui  : 

■  Leelio  n\  ^  Quand  Tœuvre  de  la  prédication  lui  fut  confiée,  instruit 
par  des  révélations  divines,  il  annonça  les  calamités  qui  menaçaient  Tltalie 
et  la  future  rénovation  de  Téglise.  Au  moment  où  le  roi  de  France  mena- 
çait les  Florentins,  Thomme  de  Dieu  fut  envoyé  vers  lui  pour  Tapaiser  par 
sa  prudence  et  sa  sainteté.  H  se  rendit  à  Plse  et  persuada  Charles  VIII.  De 
retour  à  Florence,  11  commença  de  publier  les  volontés  divines  avec  une 
telle  éloquence  (avantage  dont  il  était  dépourvu  auparavant)  et  au  milieu 
d^im  tel  concours,  que  cela  parut  Teflèt  d^un  miracle... 

c  Deo  çralias. 

«  lérûme  s'est  levé  comme  la  flamme;  il  n'a  pas,  dans  ses  jours,  tremblé^ 
devant  le  roi.  Et  la  parole  divine  a  flamboyé  sur  ses  lèvres  comme  une 
torche  ardente. 

c  Sa  parole  était  vivante  et  elle  était  efficace. 

€  Gioria  Patri,  etc. 

c  Uctio  vil*.  —  Son  âme  était  souvent  ravie ,  et  s'unissait  de  telle  sorte 
à  la  divine  lumière,  que  son  corps,  devenu  étranger  aux  sensations  de  la 
matière,  était  comme  mort,  et  qu'il  en  était  arrivé,  pendant  les  dix  der- 
nières années  de  sa  vie,  â  ne  rien  préparer  de  ses  sermons  avant  que  les 
orades  divins  ne  l'eussent  instruit  de  ce  dont  il  devait  parler.  Qui  dira  la 
rapidité  de  sa  parole,  la  sublimité  de  son  éloquence,  la  majesté  de  son  ex- 
pression? Sa  voix  était  claire,  son  geste  animé,  son  visage  non  pas  ardent, 
mais  en  réalité  plein  de  flamme.  Par  son  œuvre,  la  paix  fut  faite  entre  les 
citoyens;  les  mœurs  de  chacun  d'eux  se  transformèrent  de  telle  sorte  qu'on 
eût  dit  d'autres  hommes.  Les  enfans,  instruits  à  la  simplicité  chrétienne, 
s'abstinrent  des  choses  déshonnêtes;  ils  allèrent,  dans  leur  pieuse  ardeur, 
éfeiller  les  indolens,  pénétrer  dans  leurs  maisons,  enlever  leurs  instrumens 
de  vices,  et  les  brûler  en  présence  de  la  multitude. 

«  Deo  grattas. 

«  Dwinum  auxiHum  maneai  semper  notnscum,  —  Amen. 

«  Leetio  vui".  —  A  mesure  que  grandissait  sa  gloire  s'accroissaient  aussi 


Digitized  by 


Google 


hôh  EBYUE   DES  DEUX  MONDES. 

le  nombre  et  l'ardeur  de  ses  ennemis...  Finalement,  ils  entraînent  une 
grande  foule  vers  le  couvent  de  Saint-Marc,  qu'ils  assiègent.  Ils  veulent 
que  Jérôme  leur  soit  livré.  Les  portes  sont  fermées  par  la  troupe  armée 
qui  entoure  le  frère.  L'attaque  commence.  Jérôme,  agenouillé  au  pied  des 
autels,  prie  pour  ses  amis  et  ses  ennemis.  L'incendie  ouvre  un  chemin  aux 
assiégeans,  qui  pénètrent  dans  le  couvent  en  brisant  tout  sur  leur  passage. 
La  seigneurie,  instruite  de  ces  excès,  réclame  les  frères  Jérôme,  Domi- 
nique et  Sylvestre.  Jérôme  est  emprisonné  ;  il  subit  deux  fois  la  question, 
mais  refuse  de  désavouer  ses  prophéties.  Enfin  les  hommes  d'iniquité  lui 
font  subir,  à  lui  et  à  ses  deux  compagnons,  le  double  supplice  de  la  po- 
tence et  du  bûcher;  ils  jettent  ensuite  ses  cendres  dans  l'Amo,  mais  son 
âme  a  pris  place  dans  les  cieux. 

«  Deo  grattas, 

«  Gloria  Patri  et  Filio,..  » 

V office  se  termine  par  quelques  oraisons  pour  none,  les  secondes 
vêpres,  etc.,  à  travers  lesquelles  revient  toujours  le  principal  motif. 
Si  ces  prières  ne  sont  plus  régulièrement  récitées,  ce  n'est  pas  que 
la  dévotion  à  Savonarole  soit  complètement  éteinte  en  Italie;  il  y  a 
une  soixantaine  d'années  à  peine  qu'a  cessé  le  pieux  usage  suivant 
lequel  des  mains  inconnues,  malgré  la  jalousie  du  pouvoir,  cou- 
vraient de  fleurs  à  chaque  anniversaire  la  place  où  avait  été  dressé 
son  bûcher;  il  y  a  encore  aujourd'hui  en  Toscane  despiagnonij  pé- 
nétrés de  vénération  pour  le  lointain  souvenir  d'une  prédication  à  la 
fois  politique  et  religieuse  dont  ils  n'ont  cessé  d'appliquer  les  bien- 
faisans  principes.  Ils  comptent  parmi  les  meilleurs  citoyens  et  les 
meilleurs  chrétiens  de  l'Italie,  pour  qui  les  aspirations  libérales  de 
nos  jours  dans  ce  qu'elles  ont  de  plus  élevé  sont  les  bienvenues. 
Or,  si  l'Italie  a  reconnu  de  la  sorte  dans  l'éloquent  dominicain  du 
XV"  siècle  un  dévoué  patriote  et  un  généreux  réformateur  catholi- 
que, nous  n'avons  pas  autorité  à  nous  montrer  plus  sévères  qu'elle; 
nous  devons  reconnaître,  en  même  temps  que  la  faiblesse  par  où  il 
a  péri,  et  qui  fut  toute  de  son  époque,  la  grandeur  de  la  mission 
remplie  par  Savonarole.  A  coup  sOœ,  sa  tentative  de  réforme  morale 
et  religieuse  n'a  pas  été  complètement  perdue,  car  elle  a  commencé 
à  relever  les  âmes.  Quant  à  son  influence  politique,  il  faut  se  rap- 
peler qu'il  a  rendu  à  Florence  une  ère  de  liberté  d'où  est  sortie 
la  grande  école  des  publicistes  italiens  du  xvi*  siècle.  L'Italie  ne 
s'est  pas  trompée  en  protestant  contre  ceux  qui  ont  triomphé  à  la 
fois  d'elle-même  et  de  lui,  et  en  exaltant  à  sa  manière  son  noble 
floavenir. 

A.  Geffboy. 


Digitized  by 


Google 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


U  mai  1863. 


La  campagne  des  élections  commence.  Nous  assistons  aux  premières  es- 
carmouches —  dirons-nous  de  la  lutte  électorale?  —  Le  mot  est  bien  gros 
et  ne  rendrait  point  exactement  notre  pensée,  car  nos  lecteurs  savent  que 
nous  n'apportons  aucune  illusion  au  spectacle  auquel  nous  allons  assister  : 
on  ne  peut  donner  le  nom  de  lutte  à  un  débat  où  les  moyens  d^action  sont 
distribués  d^une  façon  si  inégale  entre  les  parties.  Cependant  il  s'agirait 
bien  d'une  lutte  véritable,  sMl  fallait  s'en  rapporter  à  la  circulaire  de  M.  le 
ministre  de  l'intérieur. 

Nous  ne  sommes  point  des  critiques  passionnés  et  partiaux.  Nous  ne  fe- 
rons donc  pas  difficulté  d^avouer  que,  si  l'on  se  place  au  point  de  vue  foo- 
damental  de  M.  de  Persigny,  cette  circulaire,  on  pourrait  presque  dire 
cette  proclamation  ministérielle,  doit  paraître  remarquable  par  sa  netteté 
et  sa  fhmchise.  Il  faut  savoir  gré  au  ministre  de  l'intérieur  d'avoir  exposé 
tout  de  suite  et  avec  une  vigueur  sincère  le  programme  de  sa  politique  élec- 
torale; mais,  c'est  peut-être  un  malheur  pour  nous,  aucun  effort  ^'esprit 
ne  peut  réussir  à  nous  faire  partager  le  point  de  vue  fondamental  de  M.  de 
PersignyH.  Nous  avons  eu  des  occasions  si  fréquentes  de  nous  expliquer  sur 
les  principes  soutenus  dans  la  circulaire,  que  nous  pouvons  nous  dispenser 
de  les  discuter  dans  cette  circonstance.  Il  nous  suffira  de  prendre  acte  de 
la  portée  de  quelques-unes  des  propositions  énoncées  dans  ce  document. 
H.  de  Persigny  ne  croit  pas  que  le  moment  soit  encore  venu,  pour  une  op- 
position constitutionnelle  et  légale,  de  prendre  sa  place  dans  le  jeu  des  in- 
stitations  de  l'empire.  Il  nous  rappelle  encore  d'une  façon  bien  peu  flat- 
teuse pour  notre  amour -propre  national  notfe  infériorité  à  cet  égard 
vis-à-vis  de  l'Angleterre.  Il  nous  dit  que  chez  nous  il  y  a  encore  des  partis 
qui  ne  sont  que  des  factions,  que  ces  partis,  formés  des  débris  des  gouver- 
nemens  déchus,  bien  qu*affaiblis  chaque  jour  par  le  temps,  qui  seul  peut 

TOUM  XLV.  30 


Digitized  by  LjOOQIC 


A60  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

les  faire  disparaître,  ne  cherchent  à  pénétrer  au  cœur  de  nos  institutions 
que  pour  en  vicier  le  principe,  et  nMnvoquent  la  liberté  que  pour  la  tour- 
ner contre  Tétat.  Le  ministre  proclame  que  le  suffrage  est  libre,  bien  que 
les  grandes  libertés  qui  devraient  logiquement  être  Taccompagnement  et 
la  garantie  de  la  liberté  du  suffrage  nous  soient  encore  refusées  sous  pré- 
texte qu'elles  pourraient  être  tournées  contre  Tétat,  et,  de  peur  que  la 
bonne  foi  des  populations  ne  puisse  être  trompée  par  des  habiletés  de  lan- 
gage ou  des  professions  de  foi  équivoques,  il  veut  que  «c  les  préfets  dési- 
gnent hautement,  comme  dans  les  élections  précédentes,  les  candidats  qui 
inspirent  le  plus  de  confiance  au  gouvernement,  »  Le  ministre  établit  une  dis- 
tinction significative,  quant  aux  membres  sortans  du  corps  législatif,  entre 
ceux  que  le  gouvernement  recommande  de  nouveau  au  choix  des  électeurs 
et  ceux  auxquels  il  retire  son  appui.  S'il  a  cru  devoir  refuser  ce  témoi- 
gnage à  ces  derniers,  «  ce  n'est  pas  pour  de  simples  dissidences  d'opinion, 
car  il  s'est  fait  une  loi  de  respecter  profondément  l'indépendance  des  dé- 
putés; mais  il  ne  peut  appuyer  devant  les  électeurs  que  des  hommes  dé- 
voués sans  réserve  et  sans  arrière- pensée  à  la  dynastie  impériale  et  à  nos 
institutions.  »  Enfin  les  élections  du  31  mai  doivent  être  une  nouvelle  ac- 
clamation. «  Les  populations  du  10  et  du  20  décembre  ne  laisseront  pas 
affaiblir  dans  leurs  mains  l'œuvre  dont  elles  sont  fières.  Électrisées  par  leur 
patriotisme,  elles  se  porteront  en  masse  au  scrutin,  et  voudront  donner 
une  nouvelle  et  éclatante  adhésion  à  l'enipire  glorieux  qu'elles  ont  fondé.  j> 
Si  cette  circulaire  ne  nous  touchait  pas  directement,  si  elle  émanait  d'un 
gouvernement  étranger  parlant  à  une  autre  nation  que  la  France ,  si  nous 
avions  à  l'étudier  avec  un  entier  dégagement  d'esprit,  sans  avoir  à  opposer 
nos  principes  à  ses  principes,  nos  aspirations  à  ses  idées,  si  nous  n'y 
cherchions  que  des  indices  sur  la  politique  d'un  grand  gouvernement  et 
d'un  grand  pays  qui  ne  seraient  point  les  nôtres,  nous  avouons  que  les 
tendances  exprimées  dans  ce  document  feraient  naître  dans  notre  esprit 
la  perplexité  et  la  surprise.  Notre  premier  sujet  d'étonnement  serait  la  mo- 
destie de  l'homme  d'état  qui  aurait  publié  ce  manifeste.  Ce  ministre,  di- 
rions-nous, énumère  sans  doute  avec  juste  raison  les  grands  actes  de  son 
gouvernement,  ses  titres  à  la  reconnaissance  de  son  pays,  les  élémens  de 
sa  puissance  morale  et  de  sa  force  matérielle  :  comment  ne  s'aperçoit-il 
pas  que  l'existence  d'une  opposition  constitutionnelle  et  légale  est  le  signe 
le  plus  certain  de  la  force  et  de  la  solidité  d'un  gouvernement?  Il  allègue 
les  factions;  mais  comment  les  factions  peuvent-elles  subsister  devant  l'u- 
nanimité d'un  peuple  libre  et  confiant?  S'il  y  a  des  factions,  le  plus  court 
et  le  plus  efiicace  moyen  de  les  réduire  au  sentiment  et  à  l'évidence  publi- 
que de  leur  faiblesse  et  de  leur  néant  n'est-il  point  de  les  mettre  en  de- 
meure et  au  défi  de  se  produire  par  les  voies  légales  en  face  de  l'écrasante 
unanimité  de  la  nation?  N'est-ce  point  au  contraire  les  aider  à  prolonger 
leur  existence  que  de  paraître  les  redouter,  et  de  les  laisser  s'échapper 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  467 

dans  un  vague  insaisissable  où  elles  emportent  le  prestige  de  la  liberté,  dont 
on  attache  soi-même  la  destinée  à  leur  propre  fortune?  C'est  à  l'extinction 
des  débris  des  anciens  gouvernemens  qui  forment  les  partis  que  le  mi- 
nistre paraît  ajourner  l'épanouissement  de  la  liberté  de  son  pays;  mais 
qu'entend-on  par  là?  et  quand  cet  ajournement  prendra-t-il  fin?  Convient-il 
d'assigner  aux  plus  nobles  aspirations  d'un  peuple  une  échéance  aussi  in- 
déterminée? Instruits  par  l'histoire  à  voir  le  signe  de  la  force  sûre  d'elle- 
même  dans  la  politique  de  conciliation,  non  dans  l'esprit  d'exclusion,  nous 
serions  fort  en  peine  de  découvrir  le  profit  que  pourrait  trouver  le  ministr^ 
d'un  puissant  gouvernement  à  ne  voir  dans  une  opposition  électorale 
«  qu'une  coalition  d'hostilités,  de  rancunes  et  de  dépits  contre  les  grandes 
choses  de  l'empire.  »  Y  a-t-il  donc  un  bien  grand  intérêt  à  s'exposer  à 
rencontrer  demain  dans  une  coalition  aussi  durement  qualifiée  l'homme 
illustre  que  l'empereur  lui-même  appelait  naguère  l'historien  national? 
Notre  surprise  s'accroîtrait  encore  devant  le  passage  de  la  circulaire  qui 
expose  la  raison  pour  laquelle  l'appui  du  gouvernement  est  retiré  à  quel- 
ques anciens  députés,  et  qui  semble  accuser  ces  députés  de  n'être  pas 
dévoués  sans  réserve  et  sans  arrière-pensée  à  la  dynastie  impériale  et  à 
DOS  institutions.  Quelle  inculpation!  et  à  quoi  sert-elle  lorsque  ceux  qui 
eo  sont  l'objet  la  contredisent  avec  énergie,  lorsque  par  exemple,  comme 
un  de  ces  députés  disgraciés,  M.  de  Chambrun,  ils  demandent  la  liberté 
avec  et  par  l'empereur?  Que  gagne-t-on,  après  tout,  à  resserrer  ainsi  le 
cercle  de  ses  amis  par  une  pensée  ombrageuse,  au  lieu  de  l'élargir  au  con- 
traire par  une  libérale  tolérance?  Enfin  nous  ne  comprendrions  pas  de 
quelle  utilité  il  serait  de  revenir,  à  propos  d'une  élection  générale  des  dé- 
putés, aux  origines  du  gouvernement  :  une  élection  de  députés  n'est  point 
un  plébiscite.  Depuis  cette  date,  l'empire  a  fait  de  grandes  choses  au  de- 
hors, il  a  obtenu  aussi  dans  Tordre  économique  et  matériel  des  résultats 
importans.  En  se  laissant  ramener  par  une  préoccupation  instinctive  au 
point  de  départ  du  gouvernement,  ne  rappelle-t-on  pas,  sans  y  prendre 
garde,  au  pays  qu'en  matière  de  politique  intérieure  et  de  libertés  publi- 
ques il  est  resté  à  peu  près  à  la  même  place,  et  que ,  malgré  le  24  novem- 
bre, il  a  Wen  peu  marché  encore  depuis  le  20  décembre? 

Voilà  les  inductions  que  nous  tirerions  flegmatiquement  de  la  circulaire 
de  M.  de  Persigny,  si ,  écrite  par  un  ministre  étranger,  nous  y  cherchions 
des  lumières  pour  apprécier  la  situation  d'un  pays  qui  ne  fût  point  le  nôtre. 
Quant  au  débat  que  nous  pourrions  ouvrir  de  citoyen  à  ministre  sur  cet 
Important  manifeste,  quant  aux  objections  personnelles  et  françaises  que 
nous  pourrions  opposer  aux  doctrines  de  M.  de  Persigny,  nous  savons  trop 
ce  qui  est  dû  à  un  ministre  militant,  qui  est  dans  son  coup  de  feu,  pour  les 
produire  en  ce  moment.  Cette  tâche  d'ailleurs  sera  bien  mieux  remplie  par 
les  candidats  qui  vont  adresser  au  peuple  leurs  circulaires  électorales. 

Déjà  un  grand  nombre  de  circulaires  de  candidats  dans  lesquels  le  mani- 


Digitized  by 


Google 


A88  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

feste  de  M.  de  Persigny  nous  oblige  à  voir  des  candidats  de  Topposition^ 
puisqu'ils  se  présentent  sans  Tappui  du  gouvernement,  ont  été  publiées 
Ces  documens  sont  intéressans  à  étudier;  on  peut  y  voir  des  signes  cer- 
tains de  Topinion  publique.  Quoiqu'ils  émanent  de  personnes  dont  il  fait 
peu  de  cas,  le  gouvernement  devra  y  prendre  garde,  s'il  pense  qu'il  ait  be- 
soin de  se  tenir  au  courant  des  tendances  de  l'opinion  qui  se  réveille.  Ce 
qui  frappe  d'abord  dans  ces  circulaires,  ce  qui  prévient  en  leur  faveur, 
c'est  le  ton  de  modération  qu'elles  respirent.  H  n'y  a  sous  ce  rapport  au- 
cune différence  entre  celles  qui  contiennent  des  protestations  de  dévoue- 
ment à  l'empire  et  à  l'empereur  et  celles  qui  émanent  des  hommes  que 
M.  de  Persigny  considère  comme  les  débris  des  anciens  gouvernemens  : 
partout  le  respect  de  la  légalité  est  le  même.  Un  autre  caractère  non  moins 
saisissant  de  ces  écrits,  c'est  (;^'ils^'accordent  avec  une  remarquable  una- 
nimité à  réclamer  du  gouvernement  les  mêmes  redressemens  et  les  mêmes 
concessions.  C'est  une  vraie  fête  pour  nous,  sous  un  régime  où  l'écrivain 
n'a  pas  d'ordinaire  la  douceur  d'entendre  le  retentissement  de  ses  paroles 
dans  le  public,  où  il  est  condamné  depuis  bien  des  années  à  se  considé- 
rer comme  la  voix  de  celui  qui  crie  dans  le  désert,  de  recueillir  ces  fraî- 
ches notes  du  renouveau  de  la  liberté,  éclatant  un  peu  partout  avec  une 
harmonie  imprévue.  C'est  après  un  long  et  muet  hiver  le  premier  gazouU- 
lement  des  oiseaux  égayés.  Il  est  donc  vrai  que,  sur  toute  la  surface  de  la 
France,  il  est  des  esprits  qui  se  nourrissent  des  mêmes  pensées,  des  cœurs 
qui  battent  à  notre  unisson,  des  hommes  influens  et  considérés  qui  forment 
les  mêmes  vœux.  Il  a  été  impossible  à  tous  ces  candidats  de  se  donner  le 
mot;  cependant  ce  sont  les  mêmes  griefs  qu'ils  expriment,  les  mêmes  re- 
vendications qu'ils  forment.  Il  n'est  pas  probable  que  la  plupart  réussissent 
à  obtenir  le  mandat  de  leurs  concitoyens  :  le  gouvernement  en  sait  la  rai- 
son, car  mieux  que  personne  il  peut  se  rendre  compte  des  effets  de  son  ac- 
tion administrative;  mais  il  doit  apprécier  l'incontestable  importance  de 
ces  manifestations  spontanées  de  l'opinion  libre.  Ses  succès  administratifs 
ne  sauraient  rien  lui  apprendre;  déjà  les  circulaires  de  l'opposition  peu- 
vent lui  fournir  d'utiles  renseignemens  sur  les  vœux  du  pays,  vœux  qui  ne 
feront  que  grandir,  et  qui  deviendraient  avec  le  temps  d'impérieuses  et 
irrésistibles  volontés,  si  l'on  avait  l'air  de  les  négliger. 

Or  voici  ce  que  partout  l'on  demande  :  en  premier  lieu,  la  liberté  électo- 
rale. «  Le  suffrage  universel,  dit  très  bien  un  des  candidats  les  plus  modé- 
rés, M.  Lefèvre-Pontalis,  qui  a  résigné  ses  fonctions  au  conseil  d'état 
pour  se  présenter  à  la  circonscription  de  Pontoise,  le  suffrage  universel^ 
qui  doit  être  la  participation  éclairée  des  citoyens  au  choix  de  leurs  man- 
dataires, vous  paratt-il  n'être  plus  dirigé  que  par  l'administration  au  lieu 
d'être  dirigé  par  les  électeurs?  Vous  êtes  dès  lors  intéressés  à  demander  le 
droit  de  réunion  électorale  qui  vous  assurerait  l'avantage  de  pouvoir  ap- 
précier et  connaître  vos  candidats.  »  En  second  lieu  vient  la  liberté  de  la 


Digitized  by 


Google 


a£?U£,   —  CHRONIQUE.  169 

presse  :  de  toutes  parts  on  demande  que  le  gouvernement  renonce  au  droit 
d*avertissement  et  de  suppression  qui  met  les  journaux  à  sa  discrétion. 
Cest  aussi  la  liberté  individuelle  :  les  députés  auxquels  Tadministration  a 
retiré  son  patronage,  comme  MM.  de  Flavlgny,  de  Pierre  et  d'autres,  n'ont 
pas  de  meilleur  titre  à  invoquer  que  d'avoir  voté  contre  la  loi  de  sûreté 
générale.  Cest  encore  la  liberté  municipale  :  on  s'étonne  que  les  premiers 
magistrats  des  communes  ne  soient  pas  élus  par  leurs  concitoyens  avant 
d'être  investis  de  leurs  fonctions.  La  situation  financière  préoccupe  tout  le 
monde  :  on  dénonce  avec  vigueur  l'accroissement  de  la  dette  publique, 
grossie  en  dix  ans  de  2  milliards  1/2  en  capital,  de  97  miUions  en  rentes 
inscrites,  sans  parler  de  la  dette  flottante,  et  l'accroissement  des  dépenses 
publiques,  portées  dans  la  même  période  de  1,500  millions  à  2  milliards 
200  millions.  On  se  plaint  de  la  lourdeur  dea  impôts.  M.  de  Persigny  parle 
avec  raison  dans  son  manifeste  de  la  progression  des  revenus  publics,  qui 
a  été  de  300  millions  en  dix  années;  cette  progression,  quelque  satisfai- 
sante qu'elle  soit,  n'a  rien  d'extraordinaire  :  il  résulte  de  tableaux  tracés 
récemment  avec  beaucoup  d'exactitude  par  un  membre  de  l'ancien  corps 
législatif,  M.  d'Ândelarre,  qu*en  moyenne  la  progression  du  revenu  était 
annuellement  de  20  millions  sous  le  gouvernement  de  juillet  et  qu'elle  est 
aujourd'hui  de  31  millions;  la  différence  n'est  pas  énorme,  si  l'on  songe  au 
progrès  de  la  population  et  à  la  multiplication  des  voies  de  communication 
dont  l'achèvement  a  si  prodigieusement  favorisé  la  seconde  période.  En 
tout  cas,  l'augmentation  de  300  millions  signalée  par  M.  de  Persigny  n'a 
point  profité  au  contribuable,  puisqu'au  lieu  de  le  dégrever  on  a  été  obligé, 
il  y  a  un  an,  d'établir  là  millions  d'impôts  nouveaux.  La  situation  finan- 
cière, vivement  accusée  dans  toutes  les  circulaires,  notamment  dans  celles 
de  MM.  Casimir  Perier,  de  Ghambrun,  Lefèvre-Pontalis,  etc.,  est  surtout 
très  bien  exposée  dans  la  circulaire  de  M.  Victor  Bonnet.  L'examen  de 
DOS  finances  conduit  tous  les  candidats  que  le  Moniteur  ne  nous  permet 
plus  d'appeler  par  préférence  indépendans  aux  mêmes  conclusions  relati- 
vement à  la  politique  générale.  Us  s'élèvent  tous  contre  l'exagération  des 
dépenses  militaires;  ils  condamnent  tous  le  ruineux  excès  des  expéditions 
lointaines;  au  nom  du  peuple,  au  nom  de  l'agriculture  et  du  travail,  au 
nom  surtout  de  cette  portion  de  la  nation  dont  M.  de  Persigny  invoque  le 
concours  et  qu'il  appelle  les  masses,  ils  réclament  une  politique  pacifique, 
et  démontrent  combien  le  maintien  de  la  paix  importe  au  développement 
de  DOS  libertés  intérieures  et  à  l'éducation  politique  du  pays.  Tels  sont  en 
résumé  les  articles  uniformes  de  ce  qu'on  pourrait  appeler  Iss  cahiers  de 
Topposition  actuelle.  On  y  peut  voir  l'ensemble  de  ce  qui  manque  à  notre 
pays  depuis  dix  ans  :  une  politique  intérieure  émanant  directement  du  pays, 
inspirée  par  l'Intérêt  vigilant  qu'il  doit  prendre  à  ses  propres  affaires,  po- 
litique d'ordre,  de  progrès,  de  liberté  soutenue  avec  indépendance  et  fer- 
meté par  l'initiative  spontanée  des  citoyens  éclairés  et  dévoués.  II  y  a  là 


Digitized  by 


Google 


A70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tous  les  élémens  d'une  grande  opinion  libérale,  dans  laquelle  peuvent  s'u- 
nir et  se  concilier  toutes  les  convictions  généreuses.  Le  but  poursuivi  par 
cette  opinion  libérale  est  celui-là  même  que  Tempereur  a  montré  au  pays, 
comme  le  rappelle  M.  Lefèvre-Pontalis  avec  une  fermeté  qui  mérite  d'être 
applaudie.  «  Ne  laissez  pas  la  députation  devenir  une  sinécure  ou  une 
place  de  faveur.  En  nous  promettant  le  couronnement  de  son  édifice  par  la 
liberté,  l'empereur  nous  a  invités,  pour  l'obtenir,  à  savoir  compter  sur 
nous-mêmes.  Ne  restez  pas  en  arrière  du  souverain,  et  n'oubliez  pas  que, 
pour  quiconque  se  connaît  en  constructions,  un  édifice  qui,  une  fois  bâti, 
ne  serait  pas  couronné  finirait  t6t  ou  tard  par  menacer  ruine.  »  Nous  n'hé- 
siterions pas  à  demander  à  M.  de  Persigny  lui-même  s'il  reconnaît  là  U 
langage  des  factions,  et  non  la  voix  du  patriotisme  et  du  bon  sens. 

Il  nous  serait  impossible  d'encourager  ici  nominativement  tous  ceux  qui 
en  ce  moment  sont  occupés  à  relever  bravement  le  drapeau  de  la  liberté, 
qui  s'eiTorcent  de  communiquer  à  notre  chère  France  la  chaleur  d'une  gé- 
néreuse émotion,  qui  veulent  intéresser  son  orgueil  à  penser  un  peu  à  elle 
et  à  se  diriger  elle-même,  qui  travaillent  à  lui  inspirer  le  noble  égoîsme  des 
réformes  intérieures.  Chez  ces  hommes,  de  quelque  part  qu'ils  viennent, 
nous  voyons  non  des  débris  du  passé,  mais  les  précurseurs  d'un  grand 
avenir.  Nous  ne  pouvons  les  nommer  tous  ici  :  il  en  est  cependant  qui  nous 
touchent  de  trop  près  pour  que  nous  puissions  les  passer  sous  silence. 
M.  de  Rémusat  se  présente  dans  le  département  de  la  Haute-Garonne,  et 
ses  chances  de  succès  paraissent  grandes.  M.  de  Rémusat  est  le  vivant 
emblème  du  libéralisme  le  plus  élevé,  le  plus  conciliant  et  le  plus  ferme. 
Son  élection  serait  un  succès  non-seulement  en  France,  mais  en  Europe 
pour  tous  les  libéraux  qui  accompagnent  de  leurs  sympathies  un  esprit  si 
ouvert  et  si  clairvoyant  uni  à  un  caractère  si  aimable.  Le  département  de  la 
Haute-Garonne  se  fera  grand  honneur,  s'il  donne  ou,  pour  mieux  dire,  s'il 
rend  à  la  France  un  tel  représentant.  M.  Jules  de  Lasteyrie,  qui  perpétue 
dans  son  département  la  popularité  de  son  illustre  grand-père,  le  général 
Lafayette,  vient  de  poser  sa  candidature  dans  Seine-et-Marne.  Sa  circulaire 
est  une  de  celles  où  sont  exprimées  avec  le  plus  viril  bon  sens  les  reven- 
dications légitimes  de  l'opinion  libérale.  M.  le  duc  Decazes  se  présente  à 
Libourne  sous  le  patronage  des  idées  qui  s'associent  naturellement  à  son 
nom.  Une  des  candidatures  qui  nous  paraissent  devoir  exciter  le  plus  d'in- 
térêt est  celle  de  M.  Casimir  Perler  à  Grenoble.  M.  Perler  conduit  sa  can- 
didature avec  une  application  et  une  vigueur  qui  sont  malheureusement 
trop  rares  parmi  nous,  et  qui  font  souvenir  de  l'énergie  civique  de  son 
illustre  père.  La  circulaire  de  M.  Perler  est  ferme,  pratique,  franche,  et 
doit  parler  au  cœur  des  Dauphinois.  Elle  est  datée  de  Vizille.  C'est  un  beau 
privilège  que  de  pouvoir  associer  ainsi  aux  actes  de  sa  vie  publique  un 
nom  auquel  est  resté  attaché  un  des  plus  nobles  souvenirs  de  la  révolu- 
tion française.  M.  Perler  use  dignement  de  ce  privilège.  «  Le  nom  seul 


Digitized  by 


Google 


REYUE.   —  CHRONIQUE.  471 

de  Vizille,  dit -il,  est  pour  moi  comme  une  devise  de  famille  que.  je  ne 
puis  trahir.  Il  me  semble  que  j'entends  encore  la  voix  des  hommes  éner- 
giques que  réunissait  ici  la  courageuse  hospitalité  de  mon  grand -père... 
Les  droits  que  rassemblée  de  Vizille  revendiquait  en  1788,  et  que  1789  allait 
consacrer,  ont  été  tour  à  tour  perdus  et  reconquis,  reconnus  et  contestés. 
Ils  sont  inscrits  au  préambule  de  la  constitution  de  1852,  et  si  TappUcation 
en  est  demeurée  depuis  lors  restreinte  ou  suspendue,  les  promesses  solen- 
nelles et  réitérées  de  Tempereur  semblent  présager  Fheure  prochaine  où 
les  actes  viendront  confirmer  le  langage.  Vous  avez  applaudi  le  langage, 
vous  hâterez  Taccomplissement  des  promesses,  si,  vous  servant  avec  calme, 
mais  avec  résolution,  des  voies  légales  pour  manifester  vos  vœux,  vous 
vous  montrez  à  la  fois  impatiens  et  dignes  d*un  meilleur  avenir.  » 

Mais  les  élections  les  plus  importantes  seront  celles  de  Paris,  et  parmi 
les  préliminaires  de  ces  élections,  le  plus  considérable  est  Tacceptation 
par  M.  Thiers  de  la  candidature  de  la  deuxième  circonscription. 

U  eût  semblé  au  premier  abord  que  le  département  où  il  serait  le  plus 
facile  à  ropposition  de  combiner  ses  candidatures  et  d'organiser  ses  moyens 
d'action  devait  être  le  département  de  la  Seine.  On  a  vu  cependant,  par  les 
hésitations  et  les  fausses  manœuvres  qui  se  sont  produites  à  propos  des 
candidatures,  que  les  difficultés  d'élections  ne  sont  pas  moindres  ici  qu'ail- 
leurs. Ces  difficultés  proviennent  de  Tabsence  des  libertés  qui  sont  néces* 
saires  à  Torganisation  naturelle  du  suffrage  universel.  Le  droit  de  réunion, 
qui,  dans  une  agglomération  aussi  énorme  que  celle  de  la  population  pari- 
sienne, pourrait  seul  rapprocher  les  électeurs  des  candidats,  fait  défaut. 
Les  comités  électoraux,  qui  seraient  une  représentation  préalable  et  ap- 
proximative des  électeurs  pour  la  discussion  et  le  choix  des  candidatures, 
ces  comités,  avec  leur  hiérarchie  de  sous-comités  et  de  comités  centraux, 
ne  peuvent  point  se  former  naturellement  en  présence  de  l'interprétation 
que  l'on  donne  à  la  loi  sur  les  associations.  Il  ne  reste  qu'un  seul  moyen 
de  rapprochement  et  de  publicité,  les  journaux.  Encore  ce  moyen  est-il 
vicié  par  la  constitution  légale  actuelle  de  la  presse  :  le  gouvernement  s'é- 
tant  réservé  la  faculté  de  donner  ou  de  refuser  l'autorisation  de  créer  des 
journaux,  les  journaux  existans  possèdent  des  monopoles  véritables;  cette 
prépondérance  excessive  qu'ils  tiennent  de  ces  monopoles  vient  s'ajou- 
ter au  privilège  qu'ils  doivent  à  l'absence  des  autres  libertés  organiques  du 
système  électif,  et  qui  met  dans  ces  libertés  l'unique  moyen  qui  nous  reste 
de  puissance  et  d'action  électorale.  De  là  la  tendance  inévitable  chez  les  pro* 
priétaires  ou  directeurs  des  journaux  à  vouloir  exercer  dans  les  élections  non 
pas  seulement  l'influence  à  laquelle  ils  auraient  toujours  droit  dans  une  si- 
tuation naturelle,  mais  l'influence  exagérée  que  leur  livre  la  situation  excep- 
tionnelle où  ils  se  trouvent.  Dans  de  telles  conditions,  les  fautes  dont  nous 
venons  d'être  témoins  naissant  de  la  nature  des  choses,  nous  ne  sommes  pas 
disposés  à  les  reprocher  trop  sévèrement  à  ceux  qui  les  ont  commises  à 


Digitized  by 


Google 


472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

propos  de  la  confection  des  listes  de  candidatures.  Des  comités  qui  n^avaient 
et  ne  pouvaient  avoir  de  mandats  légitimes  ont  affiché  des  prétentions  con- 
tradictoires et  n'ont  pu  se  mettre  d'accord.  Les  journaux  libéraux  n'ont  pas 
voulu  se  soumettre  aux  prétentions  de  comités  qui  n'avaient  point  une 
compétence  démontrée.  Cette  confusion  ne  pouvait  que  rendre  hésitantes 
les  candidatures  considérables  qui  devaient  donner  aux  élections  une  si- 
gnification neuve.  Pour  couper  court  à  ces  tiraillemens,  pour  aller  au  plus 
pressé  et  produire  une  solution  pratique,  les  candfdats  de  la  démocratie 
libérale  sortant  du  corps  législatif,  et  dont  les  titres  ne  pouvaient  plus  être 
mis  en  contestation ,  d'accord  avec  trois  journaux  libéraux  sur  cinq ,  ont 
dressé  une  liste  sommaire,  et  ont  cru  devoir  désigner  eux-mêmes  les  can- 
didats de  l'opposition.  La  publication  de  cette  liste  a  mis  en  lumière  de 
nouveaux  inconvéniens  ;  elle  n'a  point  paru  émaner  d'une  autorité  suffi- 
sante; elle  a  semblé  usurper  sur  la  liberté  des  électeurs  en  circonscrivant 
arbitrairement  au  profit  de  ses  élus  le  nombre  des  candidatures  d'opposi- 
tion ;  elle  a  été  peut-être  trop  hâtive.  Enfin  la  principale  cause  de  la  défa- 
veur qu'elle  a  excitée  sur-le-champ  a  été  la  place  que  s'y  sont  donnée  deux 
rédacteurs  en  chef  de  journaux.  C'eût  été  peut-être  un  acte  de  bon  goût  de 
la  part  de  ces  écrivains,  en  un  moment  où,  dans  un  intérêt  libéral ,  ils  al- 
laient faire  un  coup  d'autorité,  de  ne  point  user  de  leur  pouvoir  à  leur  pro- 
fit, et  d'eifacer  au  contraire  leurs  prétentions  personnelles.  Quoi  quMl  en 
soit,  la  liste  des  trois  journaux  a  soulevé  de  vives  protestations  au  sein  des 
électeurs  et  de  la  part  des  journaux  qui  ont  voulu  réserver  leur  liberté.  Les 
trois  députés  sortans,  MM.  Jules  Favre,  Picard  et  Emile  OUivier,  si  remar- 
quables par  leur  talent  de  parole,  qui  ont  porté  seuls  pendant  six  années 
la  charge  de  l'opposition,  et  envers  lesquels  il  n'est  pas  un  démocrate  libé- 
ral qui  n'ait  contracté  une  dette  de  reconnaissance,  ne  peuvent  rencon- 
trer parmi  nous  aucun  adversaire.  M.  Darimon ,  rédacteur  d'un  des  trois 
journaux  dictateurs ,  soufi're  un  peu  de  la  protection  que  ce  journal  est 
censé  lui  donner,  et  nous  apprenons  qu'un  spirituel  et  actif  rédacteur  des 
Débals,  M.  Weiss,  se  présente  en  concurrence  avec  lui  dans  la  septième  cir- 
conscription. On  n'élève  aucune  objection  contre  MM.  Jules  Simon  et  Pel- 
letan,  connus  par  leur  talent  et  par  leurs  études  de  philosophie  politique 
et  d'économie  sociale;  mais  M.  Havin,  directeur  du  Siècle,  rencontre  un  sé- 
rieux compétiteur  dans  M.  Ferdinand  de  Lasteyrie.  M.  Guéroult,  de  l'Opi- 
nion Xationale,  rencontrera  dans  la  sixième  circonscription  un  rival  re- 
doutable dans  M.  Prevost-Paradol.  Nous  ne  regretterions  point,  pour  notre 
compte,  de  voir  entrer  à  la  chambre  un  écrivain  tel  que  M.  Guéroult,  dont 
nous  ne  partageons  point  toutes  les  idées,  mais  qui  occupe  devant  le  pu- 
blic une  position  notable  ;  cependant,  en  suivant  nos  affinités  d'opinions, 
en  nous  laissant  aller  à  l'attrait  d'un  bien  rare  talent,  nous  nous  prenons  à 
souhaiter  le  succès  de  M.  Prevost-Paradol.  M.  Vavin,  qui  comptait  se  pré- 
senter dans  la  sixième  circonscription,  et  qui  avait  réuni  9,000  voix  aux 


Digitized  by 


Google 


RSYUJÇ.   —   CHRONIQUE.  473 

dernières  élections,  vient  de  se  désister  en  faveur  de  M.  Prevost-Paradol. 
S'il  y  a  dans  cette  circonscription  beaucoup  d*hommes  jeunes  et  lettrés 
sensibles  à  ces  enthousiasmes  délicats  du  cœur  et  de  Tesprit  qui  sont  une 
grftce  de  la  jeunesse,  M.  Prevost-Paradol  sera  leur  candidat  favori;  si  les 
électeurs  de  la  sixième  sont  des  Athéniens,  il  sera  nommé.  Reste  M.  Edouard 
Laboulaye.  Il  est  assurément  regrettable  que  des  intelligences  telles  que 
celle  de  M.  Laboulaye  ne  soient  point  appelées  par  la  nation  dans  la  vie 
publique.  Plus  d*une  candidature  eût  dû  être  offerte  à  M.  Laboulaye.  Pour- 
quoi faut-il  que  Topinion  libérale  soit  réduite  à  lui  demander  un  acte  d'ab- 
négation? pourquoi  faut-Il  qu'on  soit  exposé  à  lui  fermer  le  corps  législatif 
en  lui  demandant  de  céder  la  candidature  libérale  de  la  seconde  circon- 
scription de  Paris  à  M.  Thiers? 

M.  Thiers,  en  acceptant  la  candidature,  fait  un  acte,  pour  employer  une 
expression  de  son  ancien  langage  politique,  et  un  acte  d'une  grande  por- 
tée. Cet  acte,  il  Ta  accompli  dans  les  conditions  qui  étaient  les  seules, 
comme  nous  l'avions  compris  dès  l'origine,  qui  pussent  convenir  à  la  di- 
gnité de  sa  situation.  Un  homme  tel  que  lui,  dans  l'état  où  nous  sommes, 
ne  pouvait  pas  aller  au-devant  des  électeurs  et  se  jeter  à  la  tête  du  pays; 
c'était  aux  électeurs  de  venir  le  chercher  eux-mêmes  dans  sa  noble  re- 
traite, et  de  solliciter  sa  rentrée  dans  la  vie  politique  au  nom  de  l'intérêt 
et  de  l'honneur  publics.  Nous  comprenons  que,  malgré  les  élans  du  patrio- 
tisme et  du  talent,  M.  Thiers  ait  hésité  d'abord  à  accepter  la  place  qui  lui 
était  offerte  dans  la  liste  dressée  par  les  députés  sortans  et  par  trois  jour- 
naux de  Paris.  L'appel  public  n'était  point  assez  sensible  pour  lui  dans 
cette  combinaison,  il  n'était  pas  suflisant  pour  faire  violence  à  d'honorables 
scrupules;  mais  la  publication  de  la  liste  a  produit  une  impression  qui  a  dû 
avertir  M.  Thiers  des  dispositions  réelles  de  l'opinion  libérale  à  son  égard. 
Tout  le  monde  s'attendait  à  y  trouver  son  nom  :  il  est  littéralement  vrai  de 
dire  que  ce  nom  y  brillait  par  son  absence.  Le  désappointement  a  été  gé- 
néral; il  a  fallu  qu'il  fût  bien  fort  pour  faire  sortir  des  habitudes  d'inertie 
passive  où  le  public  est  tombé  parmi  nous  des  électeurs  notables  de  la 
deuxième  circonscription  de  Paris.  Une  réunion  d'industriels  et  de  com- 
merçans  s'est  formée  dans  une  des  maisons  les  plus  honorées  du  commerce 
parisien.  Plus  de  cinquante  personnes  s'y  sont  trouvées;  on  y  a  décidé 
qu'une  démarche  serait  faite  auprès  de  M.  Thiers  pour  lui  proposer  la  can- 
didature. M.  Thiers  s'est  rendu  à  cette  manifestation,  qui  ne  faisait  que 
traduire  un  sentiment  général.  Les  électeurs  qui  ont,  en  cette  circon- 
stance, pris  Tinitiative  ont  été  également  les  interprètes  de  l'opinion 
libérale  dans  la  lettre  de  remercîment  qu'ils  ont  adressée  à  M.  Thiers 
après  avoir  été  informés 'de  son  acceptation,  a  S'il  est  un  sentiment  gé- 
néral, disent  ces  représentans  du  commerce  parisien,  qui  se  manifeste 
de  toutes  parts,  c'est  le  désir  de  voir  rentrer  dans  la  vie  publique  des 
hommes  éminens  que  nous  comptons  au  nombre  de  nos  illustrations  na- 


Digitized  by 


Google 


&7&  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tîonales.  Ce  que  le  pays  leur  demande,  c'est  la  formation  d'un  grand  parti 
libéral  sur  le  terrain  constitutionnel  ;  c'est  le  contrôle  sérieux  et  efficace 
exercé  par  le  corps  législatif  sur  nos  finances;  c'est  le  développement  de 
nos  libertés.  Aucun  nom  ne  répond  mieux  que  le  vôtre  à  ce  programme, 
et  nous  vous  sommes  reconnaissans  d'avoir  consenti  à  interrompre,  pour 
rendre  un  tel  service  au  pays,  les  travaux  qui  font,  depuis  douze  ans, 
l'honneur  de  votre  retraite.  »  Que  pourrions-nous  ajouter  à  ces  simples  et 
dignes  paroles?  Il  serait  difficile  de  mieux  définir  le  sens  de  la  candida- 
ture de  M.  Thîers.  C'est  déjà  un  fait  moral  d'une  grande  importance  qu*un 
tel  mandat  en  de  tels  termes  ait  été  offert  à  l'un  des  plus  illustres  de 
nos  hommes  d'état  contemporains.  La  participation  de  M.  Thiers  aux  élec- 
tions suffit  seule  pour  donner  au  mouvement  électoral  de  1863  son  carac- 
tère. Nous  sommes  convaincus  que  cette  candidature,  ainsi  définie  par  les 
électeurs  parisiens,  créera  une  solidarité  féconde  entre  les  tentatives  que 
l'opposition  va  faire  dans  les  divers  collèges  électoraux.  Partout  la  fer- 
meté des  espérances  et  l'énergie  des  efforts  en  seront  accrues.  Certes  nous 
ne  nous  promettons  point  le  grand  succès  matériel,  celui  du  nombre,  mais 
nous  aspirons  au  succès  moral,  à  celui  dont  décide  la  qualité  de  quelques 
hommes.  Paris  s'honore  en  choisissant  un  de  nos  premiers  citoyens  comme 
le  symbole  d'une  manifestation  morale  qui  doit  ramener  la  France  dans  la 
voie  du  progrès  libéral  ;  l'honneur  de  Paris  exige  que  ce  nom  illustre  sorte 
triomphant  de  l'urne  électorale.  Quant  à  M.  Thiers,  nous  ne  Tignorons 
point,  en  rentrant  dans  la  vie  publique,  il  accepte  d'avance  bien  des  fati- 
gues et  bien  des  travaux  rebutans.  Les  vicissitudes  de  notre  temps  le  font 
revenir  aux  premiers  efforts  de  sa  brillante  jeunesse.  Après  une  carrière 
si  remplie,  après  d'actifs  services  rendus  au  pays,  après  avoir  acquis  une 
gloire  sans  exemple  d'historien  populaire  qui  rejaillit  sur  notre  littérature 
et  sur  la  France,  il  vient,  dans  sa  vîg  oureuse  maturité,  recommencer  réso- 
lument les  pénibles  et  laborieuses  campagnes  de  la  liberté  qui  ont  illustré 
les  débuts  de  sa  vie;  mais  nous  sommes  sûrs  que  M.  Thiers  ne  se  plaindra 
point  des  difficultés  de  sa  tâche.  Si  les  électeurs  l'envoient  à  la  chambre, 
il  retrouvera  dans  la  vie  politique  la  sève  et  la  verdeur  d'une  seconde 
jeunesse.  D'ailleurs  il  est  de  ceux  qui  savent  que  la  seule  récompense  digne 
d'envie  que  les  peuples  puissent  donner  aux  grands  citoyens,  c'est  jusqu'à 
la  fin  de  leur  imposer  dé  nouvelles  tâches  et  de  leur  demander  de  nouveaux 
services. 

Quelles  que- soient  les  difficultés  que  le  libéralisme  ait  à  surmonter  em. 
France,  elles  paraîtront  peu  de  chose,  si  on  les  compare  à  celles  qui  n'ont 
pas  réussi  à  user  l'énergie  de  certains  peuples  dont  notre  temps  a  vu  les 
efforts  infatigables.  Parmi  ces  résistances  indomptables  qu'anime  une  pas- 
sion nationale,  l'histoire  donnera  une  place  exceptionnelle  à  celle  que  la 
Pologne  oppose  sous  nos  yeux  à  la  Russie.  Il  est  difficile  de  se  rendre 
compte  de  la  situation  et  des  péripéties  de  la  guerre  étrange  qui  se  pour- 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  &75 

sait  en  Pologne.  Une  chose  est  certaine,  c'est  que,  malgré  les  forces  régu- 
lières dont  elles  peut  disposer  et  malgré  les  cruautés  d'une  répression  saus 
merci,  la  Russie  n'obtient  en  Pologne  aucun  résultat  décisif.  La  résistance 
des  Polonais  durera-t-elle  assez  pour  que  la  diplomatie  ait  le  temps  de 
terminer  ses  lentes  évolutions  et  de  la  rejoindre?  11  faut  le  souhaiter  pour 
rhonneur  de  la  diplomatie  elle-même,  et  il  n'est  pas  interdit  de  l'espérer. 
Ce  serait  une  grande  honte  pour  la  diplomatie  européenne,  si,  après  avoir 
donné  des  témoignages  non  équivoques  de  sympathie  à  la  nation  polonaise, 
elle  était  tout  à  coup  interrompue  dans  ses  représentations  à  la  Russie  et 
dans  le  travail  de  ses  combinaisons  par  la  défaite  de  l'insurrection  polo- 
naise et  le  rétablissement  de  la  domination  impitoyable  de  la  Russie  sur  la 
Pologne.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  première  phase  diplomatique  de  la  ques- 
tion polonaise  est  terminée.  Le  cabinet  de  Saint-Pétersbourg  a  répondu 
aox  premières  et  assez  vagues  ouvertures  des  puissances.  La  cour  de  Rus- 
sie ne  refkse  point  de  s'entretenir  avec  les  cabinets  européens  de  la  ques- 
tion polonaise,  et  demeure  disposée  à  écouter  leurs  observations.  Les  notes 
dn  prince  Gortchakof  qui  ont  été  publiées  sont  d'une  rédaction  habile. 
La  modération  en  est  incontestable;  mais  nous  en  trouvons  l'argumentation 
peu  forte.  Le  prince  Gortchakof  ne  veut  expliquer  les  troubles  de  la  Po- 
logne que  par  les  conspirations  de  la  révolution,  et  encore  de  la  révolu- 
tion cosmopolite.  Il  faut  qu'un  homme  de  l'esprit  du  prince  Gortchakof  soit 
aux  abois  pour  recourir  dans  une  question  de  fait  aussi  flagrante  que  celle- 
là  à  la  fantasmagorie  de  la  révolution.  Il  faut  laisser  ce  ridicule  épouvan- 
tail  à  l'usi^  des  radoteurs  et  des  codini,  et  craindre  d'avoir  recours  à  un 
expédient  aussi  puéril  quand  on  a  quelque  talent  et  quelque  amour-propre 
politique.  D'ailleurs  il  faut  prendre  garde  à  qui  l'on  s'adresse  quand  on 
pérore  contre  la  révolution  et  se  bien  rappeler  que  ce  mot  a  plus  d'un 
sens.  Pour  les  deux  principaux  gouvernemens  auxquels  s'adressait  le  prince 
Gortchakof,  ce  mot  a  surtout  une  signification  de  patriotisme  et  de  gloire. 
La  France  et  l'Angleterre  doivent  à  leurs  révolutions  les  principes  politiques 
et  les  institutions  qui  leur  inspirent  le  plus  d'attachement  et  d'orgueil.  Ces 
deux  pays  n'ont  pu  faire  prévaloir  dans  leurs  institutions  politiques  ou 
sociales  les  principes  de  la  justice  qu'au  moyen  de  la  révolution.  On  est 
donc  mal  venu  à  nous  parler,  à  nous  Anglais  ou  Français,  de  la  révolution 
comme  d'une  sorte  de  génie  du  mal  qui  mérite  toutes  les  injures  et  toutes 
les  sévérités.  Héritiers  de  révolutions  justes  et  glorieuses,  nous  sommes  ce- 
pendant les  premiers  à  reconnaître  que  la  révolution  est  condamnable  quand 
elle  couvre  simplement  l'emploi  de  la  violence  contre  le  droit,  contre  la 
loi,  contre  la  justice;  mais  à  ce  compte  ce  sont  souvent  les  gouverne- 
mens qui  n'ont  à  la  bouche  que  des  anathèmes  contre  l'esprit  révolution- 
naire qui  commettent  les  actes  révolutionnaires  les  plus  révoltans  et  les 
plus  dignes  de  réprobation.  La  Russie  a  été  précisément  révolutionnaire 
de  cette  façon  dans  ses  rapports  avec  la  Pologne.  Chacun  des  partages  de 
la  Pologne  a  été  un  acte  révolutionnaire  au  premier  chef  dans  le  pire  sens 


Digitized  by 


Google 


A76  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  ce  mot,  et  a  mérité  d'être  dénoncé  et  flétri  à  ce  titre  par  tout  ce  qu'il  y 
a  eu  en  Europe  de  plus  décidément  conservateur,  depuis  Burke  jusqu^à 
M.  de  Montalembert.  L'empereur  Nicolas  a  gouverné  la  Pologne  révolution- 
nairement,  c'est-à-dire  au  mépris  des  engagemens,  des  contrats  et  des  lois. 
Enfin  l'acte  même  qui  a  donné  le  signal  des  troubles  auxquels  nous  assis- 
tons, l'enlèvement  opéré  nuitamment  de  deux  mille  jeunes  gens  incorporés 
à  l'armée  russe,  est  une  mesure  révolutionnaire  de  la  pire  espèce,  une 
mesure  qui  violait  les  lois  positives  de  la  Pologne  et  de  la  Russie,  et  qui 
outrageait  les  sentimens  de  justice  dont  est  animée  la  civilisation  euro- 
péenne. Que  le  prince  Gortchakof  soit  donc  sobre  d'invectives  à  l'endroit 
de  la  révolution.  Il  serait  difficile  qu'un  esprit  aussi  délié  ne  vît  point  aussi 
clairement  que  nous  ce  qui  fait,  aux  yeux  de  l'Europe,  la  position  radicale- 
ment fausse  de  la  Russie  vis-à-vis  de  la  Pologne.  La  Russie  a  conquis  la  Po- 
logne à  plusieurs  reprises,  mais  jamais  elle  n'a  pu  digérer  et  s'assimiler  sa 
conquête.  C'est  cette  irrémédiable  impuissance  qui  éclate  aujourd'hui  devant 
le  monde.  «  Tout  le  fruit  d'une  victoire,  écrivait  Guicciardini,  consiste  dans 
le  bon  usage  qu'on  en  sait  faire,  »  et  il  ajoutait  avec  l'énergie  d'expression 
familière  aux  mâles  esprits  du  xvi«  siècle  :  a  C'est  une  plus  grande  infamie 
de  ne  pas  savoir  bien  user  de  sa  victoire  que  de  n'avoir  pas  su  vaincre,  e  il 
non  far  questo  è  lanto  maggiore  infamia  che  il  non  vincere.  »  La  Russie  n'a 
jamais  su  bien  user  de  ses  victoires  sur  la  Pologne  :  c'est  pourquoi  elle 
ne  la  possède  pas  plus  aujourd'hui  qu'il  y  a  cent  ans;  c'est  pourquoi,  à 
l'heure  qu'il  est,  elle  a  moralement  perdu  dans  la  conscience  de  l'Europe  la 
domination  de  la  Pologne. 

Le  problème  de  la  destinée  de  la  Pologne  approche  visiblement  d'une 
crise  qui  doit  inquiéter  la  diplomatie.  La  Russie  se  dessaisîra-t-elie  réelle- 
ment de  ses  prétentions  absolues,  et  remettra-t-elle  sincèrement  au  con- 
cert européen  le  soin  d'imaginer  une  solution  de  la  question  polonaise?  Mais 
d'abord  il  s'agit  de  constituer  ce  concert.  Les  actes  de  la  diplomatie  se  dé- 
roulent parfois  avec  la  régularité  de  la  tragédie  classique.  Nous  avons  fini 
l'exposition  du  drame,  il  faut  maintenant  que  l'action  s'engage.  Ce  second 
acte  s'appelle  en  diplomatie  la  réunion  d'une  conférence  :  ce  ne  sera  peut- 
être  pas  une  petite  affaire  que  de  réunir  une  conférence,  et  cela  demandera 
du  temps;  mais  la  conférence,  c'est  une  formalité;  il  faudrait  avoir  préparé 
d'avance  le  plan  qu'on  en  veut  faire  'sortir  ;  il  faudrait  avoir  combiné  des 
alliances  pour  assurer  au  besoin  l'exécution  de  ce  plan  :  tâche  difficile. 
Quant  à  nous,  convaincus  qu'il  serait  funeste  et  particulièrement  mes- 
séant  à  la  France  d'abandonner  la  question  polonaise  sans  avoir  rien  fait 
que  compromettre  un  malheureux  peuple  par  de  stériles  manifestations 
de  sympathie  en  l'exposant  aux  cruautés  d'une  répression  impitoyable, 
nous  faisons  des  vœux  pour  que  la  France,  l'Angleterre  et  l'Autriche,  ou- 
bliant de  mutuelles  défiances,  contractent  entre  elles  un  solide  accord,  et 
rétablissent  la  Pologne  dans  une  situation  naturelle  et  durable. 

D'heureuses  nouvelles  nous  arrivent  enfin  du  Mexique.  Puebla  est  pris  et 


Digitized  by 


Google 


RETUE.   —  CHRONIQUE.  477 

«  fourni  à  nos  troupes  une  nouvelle  journée  de  gloire.  L'opiniâtreté  de  la 
garnison  mexicaine  a  fait  de  la  prise  de  Puebla  une  victoire  digne  de  notre 
armée.  Nous  espérons  que  la  destruction  de  Tarmée  d'Ortega  va  nous  ou- 
vrir la  route  de  Mexico  et  avancer  la  fin  d*une  expédition  qui  avait  donné 
à  la  France  de  pénibles  inquiétudes;  mais  la  France  est  accoutumée  à  re- 
cevoir de  la  bravoure  de  ses  troupes  la  solution  des  difficultés  que  sa  po- 
litique s*est  suscitées.  Le  général  Pioupiou  n'est  pas  seulement  un  grand 
vainqueur,  il  lui  arrive  souvent  d'être  un  grand  homme  d'état,    b.  forcabe. 


REVUE  MUSICALE. 


II  faut  avouer  que  le  théâtre  de  l'Opéra-Comique  n'est  pas  heureux,  de- 
puis quelque  temps,  avec  les  nouveaux  ouvrages  dont  il  cherche  à  enrichir 
son  répertoire.  A  peine  avait-il  essuyé  les  larmes  que  lui  avait  fait  verser 
la  perte  de  la  Déesse  et  le  Berger,  qu'il  voit  mourir,  le  jour  môme  de  sa 
naissance,  BatMle  cT amour,  opéra  en  trois  actes,  qu'une  foule  de  petits 
prophètes  lui  avaient  annoncé  comme  une  merveille  1  C'est  le  21  avril  qu'est 
arrivée  cette  catastrophe,  qui  a  soulevé  dans  le  public  une  de  ces  tempêtes 
salutaires  qu'il  faut  désirer  de  temps  en  temps  pour  purger  l'atmosphère 
de  ces  mille  insectes  qui  empoisonnent  l'air  qu'on  respire.  En  effet.  Bataille 
d'amour  est  une  assez  triste  comédie  d'intrigue  dont  M.  Sardou  a  pris  la 
donnée  dans  une  vieifle  pièce  connue  sous  le  titre  de  Guerre  ouverte,  ou 
Ruse  contre  Ruse,  et  cette  pièce  même  est  d'un  certain  Dumaniant,  qui  en 
avait  puisé  l'idée  dans  une  comédie  espagnole. 

Voici  brièvement  l'histoire  que  nous  racontent,  en  trois  mortels  actes, 
MM.  Sardou,  un  homme  habile,  et  son  collaborateur  Karl  Daclin,  poète  ad- 
ministratif d'un  certain  talent.  Le  marquis  d'Hocqu incourt  est  un  vieux  ga- 
lant et  un  viveur  qui  n'a  rien  oublié  de  son  passé,  et  qui,  sous  ses  cheveux 
blancs,  conserve  une  assez  forte  dose  de  gatté  égrillarde.  Le  marquis  a  une 
nièce,  et  comme  beaucoup  de  vieux  libertins,  comme  beaucoup  de  vieilles 
coquettes  devenues  dévotes,  il  veut  marier  sa  nièce  Diane  â  sa  façon,  et 
sans  consulter  son  cœur.  Telles  sont  les  dispositions  du  marquis,  lorsqu'il 
est  abordé  par  le  comte  Tancrède,  jeune  homme  élégant,  riche  et  spirituel, 
qu'il  connaît  et  qu'il  reçoit  de  bonne  humeur.  —  Que  venez-vous  faire  ici, 
mon  cher  comte?  —  Je  viens  â  la  recherche  d'une  jeune  personne  que 
j'aime,  et  qui  me  paie  de  retour.  — .Et  quel  est  le  nom  de  cette  héroïne  de 
votre  cœur?  —  C'est  votre  charmante  nièce  Diane,  et  je  viens  précisément 
vous  demander  sa  main.  —  La  main  de  ma  nièce  1  Et  qui  vous  dit  qu'elle 


Digitized  by 


Google 


A78  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

veut  de  vous?  —  C'est  elle-même  qui  m'a  autorisé  à  faire  cette  démarche. 
—  Eh  bien!  mon  cher  comte,  je  suis  fâché  de  vous  apprendre  que  la  main 
de  ma  nièce  est  promise  au  chevalier  Ajax,  que  j'attends  aujourd'hui  même 
dans  ma  maison.  —  Vous  n'y  pensez  pas ,  marquis  :  Diane  ne  peut  être  la 
femme  d'un  imbécile  de  gentilhomme  campagnard  qu'elle  ne  connaît  pas, 
et  que  vous  ne  connaissez  pas  davantage.  —  Je  connais  sa  famille,  et  j'ai 
donné  ma  parole.  —  Vous  n'en  ferez  rien,  et  si  vous  ne  consentez  pas  à  me 
recevoir  dans  votre  maison  et  à  agréer  ma  demande,  j'enlèverai  votre  nièce, 
qui  ne  demandera  pas  mieux  que  de  suivre  l'homme  qu'elle  aime  depuis 
son  enfance.  —  C'est  ce  que  nous  verrons,  et  si  vous  parvenez  à  pénétrer 
dans  ma  maison  et  à  vous  enfuir  avec  Diane,  je  me  déclare  vaincu,  et  je 
vous  accepte  pour  son  époux. 

Tel  est  le  premier  dialogue  qui  s'engage  entre  Tancrède  et  le  marquis. 
Presque  aussitôt  commence,  entre  les  deux  amans  et  l'oncle,  soutenu  par 
ses  domestiques,  une  lutte  de  ruses  contre  ruses  dont  le  résultat  final  est 
le  triomphe  de  Diane  et  de  Tancrède;  mais  à  quel  prix  les  auteurs  du 
lihrelto  ont-ils  obtenu  cette  conclusion?  On  ne  peut  décrire  les  épisodes 
fastidieux,  les  péripéties  absurdes,  les  fuites,  les  surprises,  les  quiproquos 
qui  remplissent  les  trois  actes  de  cette  pièce,  qui  vous  donne  le  vertige. 
Ces  allées  et  ces  venues,  ces  portes  ouvertes  et  fermées,  ces  traits  d'esprit 
qui  remplacent  le  sentiment  et  les  situations  vraies,  prouvent  une  fois  de 
plus  que  chaque  forme  de  l'art  a  ses  secrets,  et  qu'on  ne  devient  pas  un 
poète  lyrique  du  jour  au  lendemain.  Halgré  le  talent  et  l'habileté  bien  con- 
nue de  M.  Sardou,  il  n'a  pu  deviner  quelles  sont  les  conditions  d'un  bon 
livret  d'opéra-comique,  et  il  a  fait  l'imbroglio  impossible  de  Bataille  d'a- 
mour» 

La  musique  de  cet  opéra  est  le  premier  essai  au  théâtre  d'un  artiste  dis- 
tingué dont  le  nom  était  peu  connu  jusqu'ici  du  public.  M.  Vaucorbeil,  qui 
n'est  plus  de  la  première  jeunesse,  est  fils  du  comédien  Ferville,  qui  vient 
de  quitter  le  théâtre  du  Gymnase.  M.  Vaucorbeil  a  passé  par  le  Conserva- 
toire, où  il  est  resté  plusieurs  années  et  où  il  semble  avoir  fait  de  bonnes 
études.  Sorti  de  cette  école  avec  l'estime  de  ses  maîtres,  M.  Vaucorbeil  fut 
introduit,  bien  jeune  encore,  dans  un  monde  littéraire  qui  l'accueillit  avec 
une  extrême  bienveillance.  Bon  musicien,  accompagnateur  exercé,  homme 
de  goût  et  d'esprit,  M.  Vaucorbeil  eut  beaucoup  de  succès  dans  un  coin 
de  la  société  parisienne  où  je  l'ai  entrevu  entouré  d'amis  qui  lui  ont  fait 
une  réputation  de  compositeur  d'avenir.  C'est  précisément  dans  la  famille 
de  son  collaborateur  M.  Daclin,  dont  la  mère  est  une  femme  d'un  esprit 
charmant,  que  j'ai  entendu  parler  pour  la  première  fois  de  M.  Vaucorbeil 
et  des  talens  divers  qu'on  lui  reconnaissait.  Dans  ce  groupe  d'hommes  dis- 
tingués qui  entouraient  M"**  Daclin  et  qu'elle  séduisait  par  une  gsdté  et 
une  bienveillance  inépuisables,  on  remarquait  M.  Vaucorbeil,  qui  était 
jeune,  agréable  et  fort  choyé  de  tous.  Quelques  années  après,  me  trouvant 


Digitized  by 


Google 


MVUE.   —  CHRONIQUE.  479 

^  une  matinée  musicale  où  l'on  m^avait  engagé  pour  entendre  des  chants 
de  M.  Vaucorbeil  interprétés  par  H.  Roger,  je  dus  faire  connaître  mon  avis 
sur  le  mérite  de  ce  que  je  venais  d'entendre,  et  je  me  rappelle  que  je  dis  : 
«  M.  Vaucorbeil  est  un  esprit  cultivé,  un  artiste  de  mérite  qui  vise  à  la 
poésie  et  qui  semble  redouter  surtout  les  formes  banales;...  mais  où  est  la 
musique ,  où  sont  les  idées  dans  ces  espèces  de  petits  drames  que  M.  Roger 
vient  de  nous  déclamer?  »  Ma  réflexion  fut  goûtée,  mais  elle  ne  changea 
rien  à  la  bonne  opinion  qu'on  avait  de  M.  Vaucorbeil.  Sa  réputation  Intime 
et  discrète  n'a  fait  que  s'accroître  depuis  par  des  sonates,  par  des  quatuors 
et  autres  compositions  de  musique  de  chambre,  et,  poussé  par  les  cla- 
meurs du  petit  monde  qui  Tavait  adopté,  M.  Vaucorbeil  a  pu  obtenir  la 
faveur  insigne  de  faire  représenter  un  opéra  en  trois  actes,  chose  inouïe 
dans  l'histoire  des  compositeurs  dramatiques.  Monsigny,  Grétry,  Nicolo, 
Boïeldieu,  Méhul,  Hérold,  M.  Auber,  Halévy,  Rossini,  Cimarosa,  Mozart, 
Weber,  Spontini,  Meyerbeer,  tous  les  compositeurs  illustres  ont  commencé 
plus  modestement  que  l'auteur  de  Bataille  d'amour.  C'est  que  du  temps  où 
ces  beaux  merles  chantaient  en  pleine  liberté,  11  n'y  avait  pas  d'administra- 
tion chargée  de  diriger  l'esprit  humain,  pas  de  censure  pour  surveiller  la 
fantaisie  et  l'empêcher  de  troubler  l'ordre, 

n  n'y  a  rien  à  dire  de  l'ouverture  de  Bataille  d'amour.  C'est  un  petit  mor- 
ceau de  symphonie  tout  à  fait  insignifiant.  Le  trio  qu'on  chante  immédiate- 
ment après  le  lever  du  rideau,  —  Je  votis  implore,  —  serait  assez  agréable, 
si  Tauteur  ne  tourmentait  le  motif  qu'il  a  choisi  par  de  petites  modulations 
qui  ne  tiennent  pas  en  place  et  qui  agacent  l'oreille  sans  profit  pour  l'efi'et 
général.  J'aurai  souvent  l'occasion  de  reprocher  à  M.  Vaucorbeil  cette 
manie  de  moduler  comme  un  pianiste  plutôt  qu'en  compositeur  drama- 
tique. Tel  est  aussi  le  défaut  du  quatuor  qui  vient  après  et  qu'on  a  qualifié 
le  quatuor  des  oiseaux.  Il  n'y  a  dans  ce  morceau  ni  un  plan  assez  clair  ni 
une  idée  assez  saillante  pour  guider  l'oreille  à  travers  les  reparties  du  dia- 
logue. Le  musicien  croit  faire  illusion  par  ces  artifices  harmoniques  qu'il 
cherche  évidemment  sur  le  piano  avec  une  curiosité  délicate,  et  dont  il 
s'abreuve  au  détriment  de  l'effet  dramatique  et  de  la  mélodie  vocale.  Il  est 
évident,  pour  moi,  que  M.  Vaucorbeil  a  composé  sa  partition  au  piano,  et 
qu^en  préludant  sur  cet  instrument  docile  et  essentiellement  harmonique 
il  s'est  abusé  sur  l'effet  des  combinaisons  ingénieuses  que  ses  doigts  fai- 
saient jaillir.  L'air  de  basse  que  chante  ensuite  le  baron  est  vulgaire, 
sans  galté  et  faiblement  accompagné.  J'en  dirai  presque  autant  du  duo  pour 
basse  et  ténor,  qui  est  baroque,  et  dans  lequel  je  n'ai  saisi  qu'une  jolie 
phrase  que  chante  le  comte  : 

O  Duit,  viens  cacher  soas  tes  voiles. 

La  fin  de  ce  duo  redevient  commune,  et  l'acte  se  termine  par  un  finale  sans 
caractère.  Après  un  intermède  symphonique  insignifiant,  on  trouve  au  se- 


Digitized  by 


Google 


&80  RETU£   DES  DEUX  MOJÏDES. 

cond  acte  un  air  pour  voix  de  soprano  qui  n'a  d'autre  mérite  que  d'être 
écrit  dans  le  style  de  bravoure,  et  dont  la  coda  ou  conclusion  est  encore 
bariolée  de  ces  petites  modulations  que  M.  Vaucorbeil  aime  tant.  On  dirait 
une  leçon  d'harmonie  l  Les  couplets  à  deux  voix  entre  le  baron  et  son  futur 
gendre  Ajax, 

Dans  un  ménage, 
Tout  est  d*abord  charmant, 

ne  sont  qu'une  vieille  réminiscence  d'opéra-comique,  et  ne  valent  pas  le 
duo  pour  soprano  et  ténor  entre  Diana  et  Tancrède,  morceau  dont  le  style 
est  cependant  précieux  et  monotone.  Un  chœur  bâti  sur  un  motif  suranné 
termine  le  second  acte.  Au  troisième  et  dernier  acte,  on  peut  citer  l'air  de 
ténor  que  chante  le  comte  Tancrède  et  dont  la  seconde  phrase  est  char- 
mante, tandis  que  la  conclusion  est  mesquine,  puis  le  quatuor  ou  sérénade 
appelé  aussi  quatuor  de  V échelle j  parce  qu'on  le  chante  pendant  que  le 
comte  cherche  à  escalader  la  maison  du  baron  où  Diana  est  enfermée.  Ce 
morceau  sans  unité,  décousu,  est  remi^li  aussi,  comme  toute  la  partition, 
de  finesses,  de  mièvreries  harmoniques,  de  petits  effets  qui  n'arrivent  point 
à  l'oreille  de  l'auditeur. 

Telle  est  cette  partition  de  Bataille  d'amour,  faible  production  d'un 
homme  distingué  à  qui  l'on  a  fait  croire  que,  sans  expérience  de  la  scène, 
on  pouvait  aborder  le  théâtre  avec  un  opéra  en  trois  actes  et  mener  à 
bonne  fin  cette  œuvre  du  démon,  qui  devient  si  rare  de  nos  jours.  M.  Vau- 
corbeil n'a  aucune  des  qualités  nécessaires  pour  réussir  dans  la  rude  car- 
rière de  la  musique  dramatique.  Il  a  peu  d'idées,  et  ses  mélodies,  quand 
il  en  trouve,  sont  courtes,  ternes,  vieillottes,  plus  délicates  que  passion- 
nées. 11  manque  d'entrain,  de  gatté,  de  vie,  et  il  connaît  peu  l'art  de  con- 
struire un  morceau  et  de  développer  un  motif  qui  dirige  l'oreille  à  travers 
les  épisodes  qui  surgissent  pendant  l'action.  M.  Vaucorbeil,  qui  est  un  dé- 
licat, se  perd  volontiers  dans  les  nuances,  dans  les  curiosités  harmoniques, 
dans  les  modulations  incidentes,  qui  sont  dures  parfois  et  qui  s'éteignent 
promptement.  Ce  qui  m'a  le  plus  surpris  dans  l'opéra  de  M.  Vaucorbeil, 
c'est  la  pauvreté  de  son  orchestre,  qui  n'a  pas  de  corps,  et  qui  souvent  est 
réduit  à  un  simple  quatuor.  Les  instrumens  à  vent  n'y  apparaissent  que 
rarement,  et  comme  des  oiseaux  de  passage  qui  jettent  en  l'air  quelques 
accens  sans  se  mêler  au  concert  qui  retentit  dans  le  bocage.  Est-ce  un 
système  qui  a  déterminé  M.  Vaucorbeil  à  se  priver  ainsi  des  ressources  et, 
du  coloris  de  l'art  nioderne,  ou  bien  a-Ml  obéi  à  son  goût  évident  pour 
les  formes  simples  de  la  musique  ancienne?  En  général  je  crois  peu  à  Tef- 
ficacité  des  théories  préconçues  sur  l'imagination  des  artistes ,  et  je  pense 
que  le  musicien,  le  peintre  ou  le  poète  enfante  son  œuvre  naïvement, 
comme  la  nature  produit  ses  fruits.  Plus  tard  et  après  coup,  on  voit  cer- 
tains esprits,  plus  ambitieux  que  sincères,  bâtir  des  méthodes,  forger  des 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  481 

principes,  soit  pour  expliquer  la  marche  quMls  ont  voulu  suivre,  soit  pour 
excuser  les  infirmités  de  leurs  conceptions.  Quoi  quUl  en  soit  des  idées  qui 
ont  préoccupé  M.  Yaucorbeil,  il  nous  faut  convenir  que  cet  artiste,  si  dis- 
tingué d'ailleurs,  n'a  pas  réussi  dans  la  tentative  hardie  où  il  s*est  laissé 
entraîner  par  des  amis  maladroits  et  par  une  trop  grande  confiance  en  ses 
propres  forces.  Il  me  semble  plus  que  jamais  que  M.  Vaucorbeil  a  une  or- 
ganisation fine  qui  tient  plus  de  Técrivain  que  du  musicien,  ce  qui  le  trompe 
sur  la  portée  des  eïïets  qu'il  veut  produire  dans  un  art  d'inspiration.  Cette 
réflexion,  que  je  crois  juste,  me  rappelle  une  pensée  excellente  d'un  char- 
mant esprit  frappé  à  la  fleur  de  l'&ge,  M.  Alfred  Tonnelle,  que  je  n'ai  pu 
qu^entrevoir  à  son  court  passage  dans  la  vie  :  «c  Plus  on  regarde  les  œuvres 
de  Claude,  dit- il,  et  surtout  ses  dessins,  et  plus  on  voit  la  pensée  et  la 
forme  naître  en  même  temps  sur  le  papier;  plus  on  est  convaincu  que  le 
véritable  artiste  pense  toujours  en  peinture  et  en  musique  comme  nous 
pensons  dans  une  langue.  Toutes  les  impressions  vives,  toutes  les  pensées 
grandes,  nobles  ou  touchantes  qui  naissent  en  lui  revêtent  aussitôt  une 
forme  picturale  ou  musicdle,..  Cest  à  cette  condition  qu'on  est  grand  ar- 
liste.  Si  l'on  a  d'abord  une  pensée,  une  intention,  quelque  belle  qu'elle 
soit,  et  qu'on  se  mette  à  travailler  et  à  la  traduire  en  sons  ou  en  formes, 
on  ne  produit  qu'un  calque  inanimé  (1).»  Un  froid  bel  esprit,  comme  il  y 
en  a  tant  parmi  les  écrivains  de  nos  jours,  disait  à  une  femme  supérieure 
qui  connaît  à  fond  tous  les  chefs-d'œuvre  de  la  musique  :  «  Mais  votre 
Mozart  était  un  homme  bien  simple,  qui  n'avait  aucun  espritl  —  Il  a  eu 
Tesprit  de  faire  Don  Jijum,  le  Nozze  di  Figaro,  le  Requiem,  et  trente  chefs- 
d^ceuvre  qui  vous  sont  inconnus,  monsieur;  mais  11  est  vrai  de  dire  que 
Mozart,  pas  plus  que  Raphaël,  n'entendait  rien  à  la  critique  littéraire,  où 
TOUS  êtes  si  savant  et  si  habile.  » 

U  faut  le  proclamer  bien  haut,  le  Théâtre-Lyrique  devient  de  plus  en 
plus  intéressant,  et  à  chaque  pièce  nouvelle  qu'il  donne  il  prouve  aux 
plus  incrédules  et  aux  plus  malveillans  qu'il  est  absolument  nécessaire  au 
développement  de  l'art  national!  Où  donc  aurait-on  pu  entendre  l'abomi- 
nable pastiche  de  Peines  d*amour,  si  le  Théâtre-Lyrique  n'avait  eu  le  cou- 
rage de  mutiler  ainsi  un  chef-d'œuvre  de  Mozart?  Voilà  déjà  un  titre  plus 
que  suflisant  pour  mériter  la  subvention  de  cent  mille  francs  qu'on  a  reti- 
rée au  Thé&tre-Italien ,  théâtre  de  luxe  qui  ne  sert  qu'à  former  le  goût  et 
•à  maintenir  les  belles  traditions  de  l'art  de  chanter,  sans  lesquelles  le  Fran- 
çais, né  trop  malin,  hurlerait  encore  comme  du  temps  de  Charlemagne. 

Voulant  sans  doute  donner  raison  aux  législateurs  patriotes  qui  croient 
que  la  France  regorge  de  jeunes  compositeurs  pleins  d'avenir  qui  ne  de- 
mandent qu'à  se  produire  à  la  clarté  de  la  rampe  pour  émerveiUer  le  pu- 
blic, le  Théâtre-Lyrique  a  donné,  le  1''  mai,  deux  opérettes  en  un  acte 

(1)  Fragmmks  swr  Vart  et  la  philosophie,  de  M.  Alfred  Tonnelle,  p.  S4S. 

«.T.  31 


Digitized  by 


Google 


A82  RE7UE   DES   DEUX   MONDES. 

dont  il  faut  bien  parler.  Sous  ce  titre  :  les  Fiancés  de  Rosa,  nous  rencon- 
trons d'abord  une  historiette  assez  égrillarde  qui  se  passe  à  Londres,  dans 
râtelier  de  mattie  Smith,  armurier  fameux.  Ce  Smith  a  une  fille,  Rosa, 
qu'il  ne  veut  donner  en  mariage  qu'à  un  ouvrier  habile  qui  pourra  lui  suc- 
céder et  soutenir  la  renommée  de  sa  maison.  A  cet  effet,  Smith  ouvre  un 
concours  et  fait  annoncer  à  son  de  trompe  que  celui  qui  fera  l'arme  la 
plus  solide,  la  mieux  trempée  et  la  plus  souple,  obtiendra  la  main  de  Rosa. 
Trois  aspirans  se  présentent  :  l'ouvrier  de  la  maison ,  Nigel ,  un  certain 
George  Halifax  et  un  nommé  Jenny,  qui  est  une  femme  déguisée  en  homme 
pour  surveiller  la  conduite  d'un  fiancé  infidèle.  Après  bien  des  quipro- 
quos, après  avoir  éprouvé  l'habileté  des  trois  ouvriers,  Smith  proclame, 
non  sans  avoir  beaucoup  hésité,  que  Jenny  a  emporté  la  palme,  et  que  par 
conséquent  il  sera  son  gendre.  C'est  alors  qu'on  découvre  que  Jenny  est 
une  noble  dame  éprise  de  George  Halifax,  comte  écossais  et  brillant  cavalier 
qui  a  été  forcé  de  se  déguiser  aussi  pour  échapper  à  ses  nombreux  créan- 
ciers. Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  qu'un  double  mariage  met  fin  à  l'incerti- 
tude de  l'armurier  Smith  et  à  celle  du  public,  qui  a  écouté  ce  conte  de 
M.  Adolphe  Gholer  avec  un  peu  d'impatience  à  cause  de  certaines  allusions 
équivoques  qu'on  aurait  dû  s'épargner.  Qu'on  me  permette  ici  un  petit  a 
parie. 

Il  y  a  trente  ans  au  moins  que  je  rencontrai  dans  la  ville  du  Mans  un 
homme  aimable  qui  était  un  grand  amateur  de  musique.  Il  se  prit  d'un 
goût  assez  vif  pour  moi ,  et  me  proposa  d'aller  passer  quelques  jours  à  sa 
maison  de  campagne.  Je  cédai  à  son  désir,  et  je  le  suivis  à  la  Cour  du  Bois, 
charmante  résidence  située  à  une  demi-lieue  de  la  petite  ville  de  Mamers. 
Je  fus  reçu  dans  cette  famille  distinguée  par  une  femme  excellente,  d'un 
esprit  très  cultivé,  et  qui  aimait  aussi  les  arts  et  la  littérature,  dont  elle 
s'occupait  avec  passion.  Elle  écrivait  môme  des  romans  dont  elle  m'a  lu 
quelques  pages  noblement  émues.  Elle  avait  une  petite  fille  qu'elle  élevait 
avec  une  sollicitude  éclairée ,  et  qui  répondait  à  ses  soins.  Puis  il  y  avait 
un  fils  qui  était  moins  facile  à  diriger.  Ce  n'est  qu'avec  peine  qu'il  me  fut 
permis  de  me  soustraire  à  la  douce  hospitalité  de  cette  excellente  famille, 
et  depuis  je  n'ai  revu  que  le  fils.  Eh  bien!  la  petite  fille  dont  je  viens  de 
parler,  et  qui  tournait  si  gracieusement  autouV  d'un  guéridon  sur  lequel 
sa  mère  écrivait,  est  aujourd'hui  M™*  Clémence  Valgrand.  C'est  elle  qui  a 
composé  la  musique  du  petit  opéra  les  Fiancés  de  Rosa,  On  comprendra, 
après  ce  récit,  que,  retenu  par  le  respect  du  souvenir  et  décidé  à  ne  pas 
troubler  la  joie  d'une  femme  du  monde  qui  s'amuse  un  peu  à  nos  dépens, 
je  m'abstienne  d'apprécier  une  œuvre  qui  n'est  pas  trop  de  mon  ressort. 
Averroès,  le  philosophe  arabe ,  a  dit  quelque  part  :  «  Les  femmes  diffèrent 
des  hommes  en  degré  et  non  en  nature.  Elles  sont  aptes  à  tout  ce  que  font 
les  hommes,  guerre,  philosophie,  etc.,  seulement  à  un  degré  moindre. 
Quelquefois  elles  les  surpassent,  comme  dans  la  musique,  si  bien  que  la 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  485 

perfection  de  cet  art  serait  que  la  musique  fût  composée  par  un  homme  et 
exécutée  par  %me  femme.  »  Voilà  qui  n'est  pas  trop  mal  pensé  pour  un  sa- 
vant médecin  du  xii*  siècle.  Ce  qui  est  bien  certain,  c'est  que  depuis  Aver- 
roès  on  n'a  pas  vu  une  seule  femme  réussir  à  créer  une  œuvre  musicale  de 
quelque  importance. 

Le  Jardinier  et  son  Seigneur  est  une  petite  pièce  plus  svelte  et  plus  vi- 
vante que  les  Fiancés  de  Rosa.  On  connaît  le  sujet  : 

Un  unateur  de  Jardinage, 
Demi-bourgeois,  demi-manant. 
Possédait  en  certain  village 
Un  Jardin  assez  propre  et  le  clos  attenant. 

Partant  de  là,  MM.  Michel  Carré  et  Barrière  nous  racontent  Thistorlette 
suivante.  Jean  Maclou  est  un  jardinier  assez  original  pour  se  désespérer  à 
cause  d'un  lièvre  qui  dévore  ses  choux  et  ses  carottes.  Armé  d'un  bâton, 
U  passe  des  journées  entières  à  errer  dans  les  champs  et  à  battre  les  buis- 
sons pour  se  délivrer  de  l'ennemi  de  son  bien  et  de  son  repos.  Sur  ces  entre- 
faites, il  arrive  dans  le  pays  un  baron,  seigneur  du  village,  suivi  de  sa  meute 
et  des  gens  de  service.  Ravi  de  cette  visite  inattendue,  le  jardinier  conjure 
le  baron  de  l'aider  à  poursuivre  ce  lièvre  fatal  qui  fait  son  tourment.  Le 
baron,  qui  a  déjà  jeté  les  yeux  sur  la  femme  de  Maclou,  accède  à  son  désir, 
décision  qui  plaît  beaucoup  à  son  piqueur  Marcasse,  qui  n'a  pu  voir  non 
plus  Tiennette,  la  iiUe  du  jardinier,  sans  concevoir  des  espérances. 

Çà,  d^eunons,  dit^-il.  Vos  poulets  sont-ils  tendres? 

La  fille  du  logis,  qu*on  vous  voie!  approchez! 

Quand  la  marions-nous?  quand  aurons-nous  des  gendres? 


Cependant  on  fricasse,  on  se  rue  en  cuisine. 

—  De  quand  sont  vos  jambons?  Ds  ont  fort  bonne  mine. 

—  Monsieur,  ils  sont  à  vous.  —  Vraiment,  dit  le  seigneur, 

Je  les  reçois,  et  de  bon  cœur. 

Après  un  repas  joyeux  fait  aux  dépens  du  jardinier,  après  un  rendez-vous 
nocturne  donné  au  baron  et  à  son  piqueur  par  la  mère  et  la  fille  de  Maclou, 
l'une  dans  l'intention  équivoque  de  se  moquer  de  Marcasse,  et  l'autre  pour 
obtenir  du  baron  une  place  de  garde-chasse  pour  son  amant,  Petit-Pierre, 
Fintrigue  se  dénoue  par  la  mort  du  lièvre  fameux,  que  le  garçon  du  jardi- 
nier, Petit-Pierre,  a  tué  de  sa  propre  main.  Il  en  résulte  le  mariage  de 
Petit-Pierre  avec  Tiennette.  Quant  à  la  morale,  on  la  connaît  : 

Les  chiens  et  les  gens 

Firent  plus  de  dégât  en  une  heure  de  temps 
Que  n*en  auraient  fait  en  cent  ans 
Tous  les  lièvres  de  la  province. 

n  y  a  de  l'esprit  et  de  la  galté  dans  cette  petite  pièce.  La  scène  du  double 
rendez-vous  est  seulement  un  peu  risquée ,  car  la  mère  et  la  fille  semblent 


Digitized  by 


Google 


A8i  RETUE  DES   DEUX   MONDES. 

jouer  leur  rôle  de  circonstance  avec  trop  de  naturel.  Le  caractère  de  Petit- 
Pierre  est  charmant.  La  musique  de  ce  petit  opéra  est  le  péché  mignon  de 
M.  Léo  Delibes,  qui  a  déjà  commis  Maître  Griffard  aux  Bouffes-Parisiens.  D 
est  inutile  de  dire  tout  d'abord  que  M.  Delibes  procède  d'Adolphe  Adam, 
qui  a  été  son  maître,  et  dont  il  suit  les  traces  avec  une  docilité  rare.  L'ou- 
verture, d'abord  fort  bien  dessinée  dans  son  petit  cadre,  et  dont  le  dernier 
mouvement  est  vif  et  facile,  annonce  bien  le  caractère  guilleret  de  la  par- 
tition. Les  couplets  que  chante  ensuite  Petit-Pierre  par  la  voix  aigre  de 
Hf ii«  Faivre  sont  aussi  très  bien  réussis  dans  le  genre  du  vaudeville  babil- 
lard. Quant  au  quatuor  qui  vient  après,  c'est  un  bredouillement  syllabique 
dont  la  forme  est  trop  connue  pour  que  nous  en  fassions  nos  complimens  à 
M.  Delibes;  d'ailleurs  il  termine  son  morceau  par  cette  insupportable  ca- 
dence à  la  tierce  supérieure  qu'on  entend  partout.  Je  ne  dirai  pas  grand'- 
chose  ni  du  duo  entre  Petit-Pierre  et  Tiennette,  ni  même  de  la  chanson  de 
Petit-Pierre  :  «  quand  le  père  Mathurin,  »  qu'on  a  fait  répéter  à  M"*  Faivre, 
sans  doute  pour  la  récompenser  de  ses  vertus,  car  la  voix  de  cette  canta- 
trice zélée  est  absolument  impossible;  on  dirait  une  crécelle. 

Voilà  les  deux  petites  merveilles  qu'a  produites  le  Théâtre-Lyrique  de- 
puis son  coup  de  maître.  Peines  d'amour.  Ajoutons-y  la  reprise  û^Oberon 
de  Weber,  qui  a  eu  lieu  le  9  mai  avec  le  concours  de  M"«  Ugalde,  sortie 
des  Bouffes-Parisiens  pour  jouer  le  rôle  si  gracieux  et  si  charmant  de  Be- 
zia.  Eh  bien!  cette  femme  étonnante,  dont  l'organe  n'a  plus  que  quelques 
notes  frémissantes,  c'est  elle  encore  qui  chante  le  mieux  la  musique  idéale 
et  touchante  de  Weber  l  Elle  a  déclamé  le  bel  air  du  second  acte  avec  un 
sentiment  profond  qui  a  ému  toute  la  salle.  A  tout  prendre,  l'exécution 
ô'Oberon  est  satisfaisante,  et  l'orchestre  surtout  ne  mérite  que  des  éloges. 
A  la  bonne  heure!  c'est  ainsi  qu'il  faut  toucher  aux  chefs-d'œuvre  des 
maîtres,  et  si  M.  Garvalho  a  l'heureuse  pensée  qu'on  lui  prête  d'évoquer 
sur  son  théâtre  la  Flûte  enchantée  de  Mozart,  qu'il  se  garde  bien  de  re- 
nouveler le  crime  de  Peifies  d'amour. 

Le  Théâtre-Italien  a  clos  sa  triste  campagne.  Les  dernières  représenta- 
tions qu'il  a  données  ont  été  sans  intérêt,  et  M.  Tamberlick  lui-môme  n'a 
eu  que  des  lueurs  dans  Poliuto  et  dans  Otello,  où  M"«  Frezzolini ,  dans  le 
rôle  de  Desdémone,  a  été  d'une  faiblesse  déplorable.  J'engage  fort  M°"  Frez- 
zolini, qui  a  été  une  des  plus  admirables  cantatrices  dramatiques  de  notre 
temps,  à  se  retirer  d'une  carrière  où  elle  ne  peut  plus  qu'affliger  ses  admi- 
rateurs. M""  Volpini,  qu'on  a  déjà  entendue  à  Paris,  a  fait  une  courte  ap- 
parition dans  quelques  rôles  laissés  vacans  par  le  départ  de  M"*  Battu. 
M.  Debassîni,  un  baryton  qui  jouit  d'une  assez  grande  réputation  en  Ita- 
lie, à  Vienne,  à  Saint-Pétersbourg,  où  il  est  resté  pendant  plusieurs  années, 
a  chanté  à  une  représentation  à  bénéfice  le  rôle  d'Alfonso  de  Lucrezia  Bor- 
gia  et  celui  de  don  Juan.  L'impression  produite  par  M.  Debassinî  n'a  pas 
justifié  la  réputation  qu'on  a  faite  à  cet  artiste.  Et  maintenant  quel  sera  le 


Digitized  by 


Google 


REYUE.    —  CHRONIQUE.  485 

sort  du  Théâtre-Italien  sous  la  nouvelle  direction  de  M.  Bagler?  Ce  direc- 
teur, qu*on  dit  habile  et  très  zélé,  a-t-il  un  plan,  des  vues  arrêtées  pour 
relever  dans  Topinion  publique  une  institution  de  luxe,  mais  d'un  luxe 
aussi  nécessaire  au  maintien  du  goût  et  au  développement  de  la  musique 
vocale  que  Test  la  galerie  du  Louvre  pour  les  arts  plastiques?  Qu'on  n'ou- 
blie pas  que  Topera  italien  a  donné  le  jour  à  l'opéra  français,  et  que  l'al- 
liance des  deux  écoles  est  aussi  antique  et  aussi  féconde  en  bons  résultats 
que  ralliance  naturelle  des  deux  nations  latines. 

Veut-on  un  nouvel  exemple  de  la  nécessité  où  sont  les  théâtres  lyriques 
de  vivre  de  leur  ancien  répertoire?  Voyez  l'Opéra-Gomique.  Pour  réparer 
les  désastres  de  ses  nouvelles  pièces,  il  a  cru  devoir  reprendre  un  petit  ou- 
vrage assez  faible  de  M.  Victor  Massé,  la  Chanteuse  voilée,  et  puis,  ce  qui 
vaut  infiniment  mieux,  il  a  remis  en  scène  un  chef-d'œuvre  de  M.  Auber, 
Haydëe,  dont  la  musique  charmante  n'a  rien  perdu  de  sa  facilité  et  de  sa 
fraîcheur  printanière;  cela  remonte  pourtant  à  l'année  18/i7,  et  ce  fut 
M.  Roger  qui  créa,  comme  on  dit,  le  rôle  important  et  difficile  de  Lorédan. 
La  pièce  est  l'une  des  plus  intéressantes  et  des  plus  fausses  qu'ait  écrites 
Scribe.  Ce  fécond  esprit  a  souvent  trahi  l'histoire,  tout  aussi  bien  que  le 
père  Loriquet;  mais  il  était  plus  amusant,  et  il  a  connu  l'art  si  difficile  de 
trouver  des  situations  musicales.  Il  y  a  dans  Haydée  plusieurs  scènes  re- 
marquables, surtout  celle  qui  termine  le  premier  acte,  le  rêve  de  Lorédan. 
La  partition  d^ Haydée  est  l'une  des  meilleures  et  des  plus  complètes  de 
M.  Auber.  C'est  tout  au  plus  si  le  Domino  noir  peut  lui  être  préféré.  Il  y  a 
dans  Haydée  cinq  ou  six  morceaux  du  style  le  plus  ferme  et  le  plus  coloré  : 
la  barcarolle  à  deux  voix  du  premier  acte  avec  l'accompagnement  du  chœur 
à  bouche  fermée,  efiiet  curieux  qui  a  été  beaucoup  imité  depuis  ;  le  duo  de 
Lorédan  et  de  Malipieri  au  second  acte,  celui  de  Lorédan  et  d'Haydée  au 
troisième;  les  couplets  devenus  si  populaires  :  —  A  Veiiise,  sachez  vous 
taire,  —  et  surtout  la  facilité  et  l'élégance  constante  du  discours  musicd, 
qui  jamais  ne  s'interrompt.  L'exécution  de  ce  bel  ouvrage  n'est  pas  tout  ce 
que  l'on  pourrait  désirer.  M.  Achard,  qui  est  un  chanteur  de  talent,  s'est 
tiré  heureusement  des  difficultés  que  renferme  le  rôle  important  de  Loré- 
dan; mais  M"«  Baretti ,  avec  sa  petite  voix  tremblotante  et  aigre,  est  plus 
qu'insuffisante  pour  rendre  la  grâce  et  le  channe  de  la  belle  Haydée; 
M.  Troy  est  bien  dans  le  personnage  de  Malipieri.  La  reprise  àUHaydée  con- 
solera le  théâtre  de  l'Opéra-Comique  des  mécomptes  qu'il  a  éprouvés  avec 
les  compositeurs  pleins  d'espérance  et  d'avenir. 

L'Opéra  est  pour  le  moment  le  plus  heureux  des  théâtres.  Tout  lui  réussit 
sous  la  main  habile  de  M.  Emile  Perrin,  qui,  dans  le  court  espace  de  six 
mois,  a  déjà  su  communiquer  à  ce  grand  corps  un  certain  air  de  jeunesse 
qui  fait  illusion.  Le  succès  éclatant  de  la  reprise  de  la  Muette,  les  belles  et 
fructueuses  représentations  de  Guillaume  Tell  avec  le  nouveau  ténor  Vil- 
laret,  lui  ont  donné  le  temps  de  respirer  à  l'aise  et  de  préparer  peut-être 


Digitized  by 


Google 


â86  REYUE   DES  DEUX   MONDES. 

quelque  nouveauté  intéressante,  qui  serait  ou  la  restauration  de  VArmide 
de  Gluck,  ou  bien  Tappropriation,  par  un  travail  nouveau,  de  la  Flûte  en- 
chantée de  Mozart.  Ce  serait,  dans  tous  les  cas,  le  sujet  d'un  grand  spec- 
tacle. En  attendant,  TOpéra  vient  de  remonter  un  des  plus  charmans  ballets 
de  son  répertoire  :  on  a  donné  en  effet  le  8  mai  Giselle  avec  une  nouvelle 
ballerine  qui  nous  vient  de  Russie ,  M*'«  Mouravief.  Cette  jolie  légende  de 
Giselle  fut  créée  en  18/il  pour  les  débuts  de  Garlotta  Grisi,  de  si  gracieuse 
mémoire.  La  musique  est  d'Adolphe  Adam,  et  jamais  ce  compositeur  aima- 
ble, qui  avait  une  si  grande  facilité  dans  ce  genre  tout  particulier  du  ballet, 
n*a  été  plus  heureusement  inspiré.  Il  y  a  du  sentiment  et  de  la  poésie  dans 
les  airs  et  dans  les  rhythmes  de  Giselle.  M"*  Mouravief  ne  fera  pas  oublier 
Garlotta  Grisi;  mais  elle  a  du  talent,  tie  Faudace  et  de  la  physionomie;  elle 
est  mince,  peu  grande  et  d'une  taille  qui  n'est  pas,  croyons -nous,  d^une 
entière  régularité.  M*'*  Mouravief  a  eu  du  succès  surtout  par  ces  exercices 
tant  admirés  des  connaisseurs  et  qu'on  appelle  les  pointes.  En  effet,  elle  en 
use  beaucoup  de  ces  artifices,  et  avec  une  audace,  une  vigueur  de  jarret 
qui  lui  ont  valu  de  nombreux  applaudissemens.  Le  public  l'a  adoptée,  et 
M"*  Mouravief  aura  désormais  sa  place  dans  l'empyrée  de  l'Opéra  de  Paris. 
Le  ballet  de  Giselle  ojffï'e  un  très  joli  spectacle.  On  y  a  ajouté  deux  nou- 
veaux décors  qui  sont  d'un  très  bel  eflTet,  surtout  celui  du  second  acte. 
Giselle  avec  le  Comte  Ory,  qu'on  va  reprendre  bientôt,  formera  une  repré- 
sentation intéressante  entre  la  Muette  et  Guillaume  Tell. 

Passons  en  terminant  de  la  musique  dramatique  à  la  musique  de  con- 
cert. Il  est  arrivé  récemment  à  Paris  un  grand  artiste,  un  violoniste  admi- 
rable, M.  Jean  Becker,  de  Manheim,  dont  nous  avons  déjà  cité  le  nom  dans 
la  Revus  il  y  a  quelques  années.  M.  Becker,  qui  n'a  pas  trente  ans,  a  beau- 
coup voyagé  depuis;  il  a  beaucoup  étudié  et  beaucoup  appris,  et  il  est 
devenu  un  virtuose  de  premier  ordre.  M.  Becker  exécute  sur  son  violon  et 
d'une  manière  admirable  la  musique  de  tous  les  maîtres,  de  toutes  les  épo- 
ques et  de  tous  les  genres.  Dans  les  trois  concerts  qu'il  a  donnés  à  la  salle 
de  M.  Herz,  il  a  joué  de  la  musique  de  Sébastien  Bach,  la  chacotme  de 
Spohr,  quelques  pages  des  maîtres  de  l'école  française,  tels  que  Leclair, 
Gaviniès,  Viotti,  Rodde,  et  un  charmant  morceau  de  M.  de  Bériot,  et  dans 
ces  formes  si  diverses  le  virtuose  a  fait  preuve  d'une  rare  aptitude  à  s'as- 
similer le  style  particulier  de  chaque  compositeur.  M.  Becker  joint  la  bra- 
voure d'un  virtuose  éminent  à  l'imagination  d'un  poète,  la  science  d*un 
archéologue  à  la  vivacité  d'un  improvisateur,  semble-t-il,  tant  son  exécu- 
tion est  vive,  spontanée  et  d'une  inaltérable  justesse.  Le  succès  de  M.  Bec- 
ker a  été  éclatant,  unanime,  et  on  peut  considérer  cet  artiste  maintenant 
comme  l'un  des  premiers  violonistes  de  l'Europe.  p.  kcm». 


Digitized  by 


Google 


BEVUE.   —  CHRONIQUE.  487 


ESSAIS  ET  NOTICES. 


Du  Garactôre  des  Femmes  au  siècle  dernier  (i). 

La  littérature  joue  parfois  de  mauvais  tours  à  Thistoire.  Qu'un  siècle 
nous  laisse  à  profusion  des  correspondances  intimes,  des  mémoires  secrets, 
des  libelles,  des  détails  de  toute  sorte  sur  ses  habitudes,  ses  mœurs,  ses 
costumes,  des  renseignemens  sur  les  futilités  de  la  vie  de  tous  les  jours; 
qu^un  curieux  ou  un  érudit,  négligeant  les  grandes  lignes,  s'ingénie  à  ras- 
sembler et  à  combiner  ces  traits  extérieurs  d'une  époque  :  il  en  fera  une 
image  exacte  à  première  vue,  et  dont  l'ensemble  sera  cependant  faux  et 
trompeur.  C'est  à  cet  imparfait  résultat,  c'est  à  cette  ressemblance  incom- 
plète que  sont  arrivés  deux  jeunes  écrivains  dans  le  portrait  minutieuse- 
ment étudié  de  la  femme  au  xviii*  siècle  qu'ils  viennent  de  publier.  MM.  de 
Concourt  connaissent  sans  doute  mieux  que  personne  les  moindres  parti- 
cularités de  cette  époque  brillante  et  troublée  qui  commence  à  la  mort  de 
Louis  XIV,  qui  se  termine  à  la  révolution.  Us  s'y  sont  cantonnés,  ils  l'ont 
étudiée  avec  passion;  mais  ils  me  paraissent  l'avoir  comprise  comme  on 
ferait  d'une  pièce  de  théâtre  dont  on  verrait  les  costumes  et  les  décors, 
dont  on  n'entendrait  pas  les  paroles.  Les  futilités  de  ce  siècle,  à  tout 
prendre  le  plus  sérieux  de  notre  histoire,  ne  doivent  pas  voiler  son  carac- 
tère, et  le  libertinage  élégant,  l'esprit,  les  grâces  mîgnardes,  ne  donnent  à 
coup  sûr  qu'une  idée  très  insufiisante  d'un  temps  qui  a  fait  de  grandes 
choses  et  qui  en  a  préparé  d'immortelles. 

Sl  le  but  avoué  du  livre  était  de  nous  initier  aux  modes,  aux  costumes, 
aux  usages,  même  aux  particularités  des  mœurs  du  xviii'  siècle,  nous  ne 
songerions  pas  à  relever  les  mille  riens  dont  est  surchargé  ce  volume.  L'his- 
toire anecdotique  ne  manque  ni  d'intérêt  ni  d'agrément.  Les  patientes  et 
minutieuses  restitutions  du  passé  excitent  en  nous  un  sentiment  de  curio- 
sité qui  n'a  rien  de  coupable  assurément.  MM.  de  Concourt  nous  expliquent 
dans  leurs  détails  les  plus  minimes  la  forme,  la  couleur  des  voitures  et  des 
meubles,  l'étoffe  des  habits,  la  coupe  des  livrées,  les  heures  et  le  menu  des 
repas,  le  cosmétique  à  la  mode,  le  marchand  en  renom,  la  banne  faiseuse, 
la  manière  de  saluer,  de  s'éventer,  de  s'asseoir,  le  ton  de  la  voix,  le  geste. 
Ils  savent  toutes  les  variétés  de  mouches  et  de  rouge,  toutes  les  espèces  d% 
coiflUres,  le  nom  des  petits  chiens  de  ces  dames,  et  bien  autre  chose  en- 
core, tout  le  bric-à-brac  du  temps,  tout  l'extérieur  de  la  vie.  L'être  hu- 
main disparaît  sous  cet  amoncellement  de  choses,  sous  ces  puérilités  réa- 
listes, et  ce  n'est  pas  la  première  fois  qu'une  méthode  qui  paraît  cependant 

(1)  La  Femme  au  dix-huitième  siècle,  par  MM.  de  Concourt;  1  vol.  in-S°,  Puis  1863. 


Digitized  by 


Google 


A88  RETUE  DES   DEUX   MONDES. 

jugée  a  compromis  des  efforts  très  réels,  et  qui,  mieux  dirigés,  eussent  pu 
produire  de  tout  autres  résultats.  Le  manque  de  proportion,  tel  est  le  dé- 
faut capital  de  cet  essai  d*histoire  aoecdo tique,  où  il  y  a  de  tout,  même 
de  Tesprit  et  du  bon  sens. 

Chose  singulière,  sous  un  titre  beaucoup  trop  général  (car  nous  n'avons 
ici  que  Thistoire  de  deux  ou  trois  cents  femmes  qui  formaient  au  xviii*  siè- 
cle ce  qu'on  nommait  la  bonne  société),  on  a  cru  bien  sincèrement  nous 
donner  une  apologie  de  la  fenmie  à  cette  époque.  «  L'étude,  à  première 
vue,  nous  dit-on,  discerne  dans  le  xviii*  siècle  ce  caractère  générai,  con- 
stant, essentiel,  cette  loi  suprême  d'une  société  qui  en  est  le  couronne- 
ment, la  physionomie  et  le  secret  :  l'âme  de  ce  temps,  le  centre  de  ce 
monde,  le  point  d'où  tout  rayonne,  le  sommet  d'où  tout  descend,  l'image 
sur  laquelle  tout  se  modèle,  c'est  la  femme.  La  femme  au  xviii*  siècle  est 
le  principe  qui  gouverne,  la  raison  qui  dirige,  la  voix  qui  conmiande.  EUe 
est  la  cause  universelle  et  fatale,  l'origine  des  événemens,  la  source  des 
choses.  Point  de  catastrophes,  point  de  scandales,  point  de  grands  coups 
qui  ne  viennent  d'elle  dans  ce  siècle  qu'elle  remplit  de  prodiges,  d'étonne- 
mens  et  d'aventures,  dans  cette  histoire  où  elle  met  les  surprises  du  ro- 
man. »  J'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  je  ne  partage  nullement  cette  opi- 
nion sur  le  rôle  qu'aurait  joué  la  femme  au  xviii*  siècle;  mais  il  est  permis 
de  s'étonner  que  ce  soit  en  insistant  sur  toutes  les  fadaises  et  les  frivolités 
de  ce  temps  qu'on  prétende  motiver  de  si  exorbitantes  prétentions.  Ce  livre, 
écrit  en  l'honneur  du  xviii*  siècle,  lui  fait  injure.  De  ces  femmes,  vous  nous 
montrez  les  légèretés,  les  grâces,  les  attraits,  et,  tout  en  leur  donnant  une 
importance  et  une  puissance  qu'elles  n'eurent  jamais,  vous  méconnaissez 
leur  grandeur  et  leur  beauté.  Si  j'avais  le  moindre  droit  à  les  défendre,  si  je 
ne  craignais  peut-être  un  peu  d'être  désavoué  en  montrant  trop  de  zèle  pour 
leur  cause,  je  demanderais  pour  elles  moins  d'adoration  et  plus  de  justice, 
de  discrétion  et  de  respect.  Les  femmes  du  xviii*  siècle  ont  besoin  que  l'on 
mette  en  lumière  des  qualités  qu'elles  avaient  et  qu'elles  ne  montraient 
guère,  plutôt  que  de  recevoir  des  louanges  pour  des  vertus  qu'elles  ne  pos- 
sédaient point.  Elles  ne  sont  que  trop  affichées;  leur  réputation  est  faite. 
On  sait  où  trouver  leurs  indiscrétions  sur  elles-mêmes.  Pénitentes  d'an 
nouveau  genre,  elles  se  sont  calomniées  par  effronterie,  comme  d'autres 
l'ont  fait  par  humilité. 

Nous  ne  songeons  pas  â  contester  l'importance  du  rôle  qu'ont  joué  les 
femmes  au  xviii*  siècle,  mais  nous  reprochons  à  MM.  de  Concourt  d'avoir 
tellement  dénaturé  et  faussé  ce  rôle,  que  si  le  portrait  qu'ils  ont  tracé  était 
fidèle,  il  faudrait  leur  refuser  non-seulement  la  prépondérance  qu'on  leur 
attribue,  mais  encore  l'action  très  considérable,  très  légitime,  et  à  bien  des 
égards  très  heureuse,  qu'elles  ont  exercée  sur  leur  temps.  Je  crains  qu'en 
écrivant  ce  livre  MM.  de  Concourt  n'aient  beaucoup  trop  cédé  au  goût  bien 
connu  de  notre  époque  pour  les  commérages  littéraires,  pour  les  anecdotes 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  489 

équivoques,  pour  toutes  ces  friandises  scabreuses  dont  le  xviii«  siècle  offre 
ane  ample  moisson.  Ou  bien  croiraient-ils  que  la  femme  «  est  une  reli- 
gion, »  pour  me  servir  de  Texpression  d'un  éloquent  écrivain  dont  je  ne 
parlerai  pas  sans  respect,  et  auraient-ils  écrit  sous  Tinfluence  de  la  préoc- 
cupation maladive  qui  a  dicté  ces  pages  étranges  où  Je  ne  sais  quelle  phy- 
siologie mystique  se  mêle  à  chaque  ligne  aux  élans  d'un  grand  cœur  et  aux 
plus  nobles  aspirations?  Déjà  ils  ont  publié  sur  le  temps  qu'ils  affectionnent 
un  certain  nombre  de  volumes,  dont  les  principaux  ne  se  recommandent 
ni  par  beaucoup  de  sérieux  au  fond,  ni  par  ce  goDt,  ce  tact,  cette  mesure, 
toutes  les  qualités  extérieures  que  le  xviii*  siècle  a  eu  soin  de  mettre  jus- 
que dans  ses  débordemens.  Dans  ce  nouveau  volume  encore,  malgré  un 
ensemble  plus  sérieux  de  recherches,  le  même  défaut  de  goût  et  de  mé- 
thode se  retrouve  trop  souvent;  on  y  remarque  des  expressions  comme 
celles-ci  :  «  une  prière  qui  tend  un  baiser,  »  —  «  prier  le  succès  à  deux 
genoux,  »  —  9  baiser  un  souvenir  comme  on  baise  un  portrait.  »  C'est  du 
galimatias  tout  pur.  Que  dire  de  cette  imitation  d'un  morceau  célèbre  de 
M"^  de  Sévigné  à  propos  de  je  ne  sais  quelle  mode  de  coiffure  :  «  imaginez 
la  plus  étourdissante,  la  plus  folle,  la  plus  inconstante,  la  plus  extrava- 
gante des  modes  de  la  tête,  une  mode  ingénieuse  jusqu'à  la  monstruosité, 
une  mode  qui  tenait  de  la  devise,  du.  scUam,  de  Taliusion,  de  l'à-propos,  du 
rébiAS  et  du  portrait  de  famille;  imaginez  cette  mode,  le  prodigieux  pot- 
pourri  de  toutes  les  modes  du  xviir  siècle,  travaillée,  renouvelée,  sans 
cesse  raffinée,  perfectionnée,  maniée  et  remaniée  tous  les  mois,  toutes  les 
semaines,  tous  les  jours,  presque  à  chaque  heure,  par  l'imagination  de 
six  cents  coiffeurs  de  femmes,  par  l'imagination  de§  coiffeuses,  par  l'ima- 
gination de  la  boutique  des  traits  galans,  par  l'imagination?...  »  Je  m'ar- 
rête, car  cela  continue  assez  longtemps  encore  sur  le  môme  ton.  Si  je  cite 
ces  quelques  lignes,  si  j'insiste  autant  sur  la  question  du  style,  ce  n'est 
certes  pas  pour  me  donner  le  facile  plaisir  de  prendre  BIM.  de  Concourt 
en  faute  de  redondance  et  de  prétention;  mais  c'est  de  l'histoire  qu'ils 
veulent  écrire  :  ils  annoncent  même  une  «  histoire  de  la  société  française 
au  xviir  siècle,  »  et  ils  ne  sauraient  bien  remplir  une  pareille  tâche  qu'à 
la  condition  d'exprimer  leur  pensée  dans  une  langue  plus  sobre  et  plus 
simple.  Je  suis  toujours  étonné  que  les  adeptes  d'une  école  qui  vise  au  re- 
lief, à  la  couleur,  à  la  vérité,  à  la  vie,  ne  s'aperçoivent  pas  enfin  de  l'ina- 
nité de  leurs  efforts  et  de  l'inutilité  de  tant  d'intempérance  et  de  fracas.  Je 
voudrais  aussi  que  MM.  de  Concourt  ne  dédaignassent  pas  autant  à  l'avenir 
les  routes  suivies  avant  eux  par  d'excellens  esprits,  et  en  particulier  par  le 
critique  éminent  qui  a  lui-même  accueilli  leur  livre  avec  une  excessive 
bienveillance.  Leurs  sources  sont  insuffisantes.  La  singularité,  la  nouveauté 
hors  de  propos,  n'ont  rien  de  commun  avec  l'originalité  :  quand  tout  le 
monde  a  raison  de  dire  blanc,  il  faut  dire  blanc  avec  tout  le  monde.  Les 
auteurs  qu*l]s  consultent  de  préférence  les  égarent  en  ne  leur  fournissant 


Digitized  by 


Google 


A90  RËFUE    DES   DEUX   MONDES. 

que  les  minuties  et  les  miettes  de  l'histoire  de  la  société  française  à  cette 
époque.  Des  pamphlets,  des  brochures,  des  gravures  de  modes,  des  carica- 
tures, des  livres  tels  que  ceux  de  Marmontel,  de  Grébillon,  de  Laclos,  ne 
sauraient  donner  qu'une  idée  très  incomplète  de  ce  grand  xviii*  siècle,  qu'il 
nous  importe  de  connaître,  et  qui  n'est  tout  entier,  tant  s'en  faut,  ni  dans 
les  Contes  moraux  ni  dans  les  Liaisons  dangereuses.  MM.  de  Concourt  con- 
naissent sans  doute  à  merveille  la  grande  littérature  de  ce  temps.  Panpi 
les  livres  qui  donnent  des  renseignemens  sur  la  vie  intime  et  la  société  au 
XVIII*  siècle,  ils  ont  lu  et  relu  les  Mémoires  de  madame  d'Épinay,  les  Lettres 
de  mademoiselle  de  Lespinasse,  Grimm  et  Diderot,  les  Confessions  de  Rous- 
seau; mais  ils  ont  trop  parcimonieusement  puisé  à  ces  vives  et  grandes 
sources,  et  pour  éviter  les  chemins  battus,  ils  se  sont  égarés  souvent  dans 
des  sentiers  qui  ne  méritaient  pas  d'être  explorés. 

Pendant  la  régence  et  la  première  moitié  du  règne  de  Louis  XV,  la  so- 
ciété française  présente  un  spectacle  peut-être  sans  exemple  dans  rhistoire. 
C'est  presque  subitement  que,  par  une  réaction  extrême  contre  la  domina- 
tion morose  de  M""«  de  Maintenon,  un  peuple  chez  qui  toute  croyance  était 
sapée  depuis  longtemps,  et  qui  n'avait  gardé  de  l'époque  précédente  que 
l'élégance  extérieure  et  le  vernis,  trouve,  comme  un  fleuve  qui  rompt  sa 
digue,  une  liberté  qu'il  n'avait  les  moyens  ni  de  contenir  ni  de  diriger.  Une 
licence  efïlrénée  succède  à  l'ennui  des  dernières  années.  Le  pouvoir  n'in- 
spirait ni  amour  ni  terreur.  Il  se  rendit  d'abord  méprisable  :  l'exemple  ve- 
nait d'en  haut ,  et  c'est  du  trône  que  la  lèpre  descendit  sur  la  société.  La 
conscience  était  morte,  le  cœur  vide  et  desséché.  Cette  période  est  hor- 
rible. C'est  à  peine  si  l'on  voit  se  détacher  de  ce  tourbillon  roulant  sur  un 
océan  de  fange  quelques  figures  pures  et  touchantes.  M»™  de  Lambert, 
M"«  Aïssé,  et,  comme  un  rocher  dans  cette  plaine  souillée,  l'âme  et  le  génie 
stoïques  de  Montesquieu.  Ce  sont  ces  traits  de  la  conscience,  de  l'esprit  et 
du  cœur  que  j'eusse  désiré  voir  trier  et  rechercher  avec  soin  dans  cette 
débâcle  des  caractères  et  des  mœurs.  J'en  conviens  néanmoins,  à  prendre 
les  choses  en  général,  cette  première  moitié  du  siècle  est  bien  telle  que 
MM.  de  Concourt  l'ont  dépeinte  avec  trop  de  complaisance.  Ce  qui  domine, 
€'est  un  épicurisme  froid,  un  goût  effréné  pour  les  plaisirs,  pour  l'intrigue, 
pour  tout  ce  qui  est  bruit  et  mouvement.  C'est  le  temps  où  M"^  de  Prie 
«  faisait  rouler  les  affaires  avec  les  amans.  »  Ces  mêmes  caractères  se  re- 
trouvent dans  le  siècle  entier,  et  Marmontel  n'a  pas  craint  de  nous  donner 
la  théorie  honteuse  des  mœurs  de  cette  époque,  a  On  parle  du  bon  vieux 
temps.  Autrefois  une  infidélité  mettait  le  feu  à  la  maison;  l'on  enfermait, 
Ton  battait  sa  femme...  En  honneur,  je  ne  conçois  pas  comment  dans  ces 
siècles  barbares  on  avait  le  courage  d'épouser...  Aujourd'hui  voyez  la  com- 
plaisance, la  liberté,  la  paix  régner  au  sein  des  familles.  Si  les  époux  s'ai- 
ment, â  la  bonne  heure,  ils  vivent  ensemble,  ils  sont  heureux.  S'ils  cessent 
de  s'aimer,  ils  se  le  disent  en  honnêtes  gens,  et  se  rendent  l'un  à  l'autre  la 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  491 

parole  d'ôtre  fidèles.  Ils  cessent  d'être  amans  ;  ils  sont  amis.  C'est  ce  que 
j^appelle  des  mœurs  sociales,  des  mœurs  douces.  »  Les  femmes  étaient  par- 
tout, disposaient  de  tout,  et  Montesquieu  a  pu  dire  :  «  Il  n'y  a  personne  qui 
ait  quelque  emploi  à  la  cour,  dans  Paris  ou  dans  les  provinces,  qui  n'ait 
une  femme  par  les  mains  de  laquelle  passent  toutes  les  grâces  et  quelque- 
fois les  injustices  qu'il  peut  faire.  »  Tout  cela  est  vrai,  mais  cela  n'est  pas 
tout,  et  je  croîs  que  sous  ces  frivolités,  au  milieu  de  cette  corruption  et  de 
ce  dévergondage  affichés,  les  grands  traits  du  caractère  féminin,  l'amour, 
le  sentiment  maternel,  l'amitié  et  l'instinct  des  relations  sociales  se  trou- 
vent dans  ce  siècle  comme  dans  tout  autre. 

Les  auteurs  du  livre  qui  nous  occupe  en  ont  fait  eux-mêmes  la  remarque, 
la  légèreté  n'est  que  la  surface  et  le  masque  de  ce  temps.  Ils  auraient  dû 
nous  montrer  le  visage  qui  se  trouve  sous  ce  masque,  et  c'est  cette  judi- 
cieuse intention  qu'ils  ont  eue  d'écrire  l'histoire  morale  et  psychologique 
du  xviii*  siècle  que  nous  leur  reprochons  de  n'avoir  pas  exécutée.  Séduits 
par  ce  masque  et  cette  surface ,  ils  s'y  sont  arrêtés.  Cependant  la  valeur 
morale  de  l'homme  se  compose  d'élémens  bien  distincts  et  d'une  valeur 
très  inégale  :  les  uns,  qui  constituent  le  fond  même  de  notre  personnalité, 
les  passions,  les  sentimens,  les  instincts  qui  nous  sont  naturels  et  qui  nous 
appartiennent  réellement;  puis  ceux  qui  forment  notre  être  extérieur  et 
pour  ainsi  dire  apparent,  l'éducation  que  nous  recevons,  le  milieu  dans  le- 
quel nous  sommes  forcés  de  vivre,  toutes  ces  circonstances  où  la  volonté 
n'*a  point  de  part,  et  dont  l'historien  et  surtout  le  moraliste  doivenf  tenir 
compte,  tantôt  pour  atténuer,  tantôt  pour  aggraver  leur  jugement.  Les 
grandes  lois  de  la  morale  sont  écrites  avec  une  telle  clarté  dans  le  cœur 
humain  que  toutes  les  époques  et  toutes  les  civilisations  nous  présentent 
de  ces  héros  qui  les  ont  suivies  sans  faiblir,  même  au  milieu  des  circon- 
stances kis  plus  contraires,  et  qui  ont  su  résister  par  leur  force  seule  aux 
sollicitations  de  l'exemple  et  à  la  contagion  de  leur  temps;  mais  ce  qui  est 
vrai  pour  quelques-uns  ne  s'applique  pas  à  la  foule,  et,  pour  être  juste  en- 
vers le  commun  des  hommes,  il  faut  s'efforcer  de  discerner  ce  qui  leur  ap- 
partient en  propre  de  cet  amas  d'idées,  de  sentimens,  d'habitudes  que  la 
mode  nous  impose,  et  qui  sont  d'autant  plus  facilement  accueillis  que  l'é- 
ducation nous  a  mal  préparés  à  leur  résister.  Or  quelle  était  l'éducation 
que  recevait  la  femme  au  xviii*  siècle,  et,  cette  éducation  terminée ,  quel 
était  le  milieu  social  où  elle  était  jetée  sans  transition? 

Au  XVIII*  siècle,  dans  la  haute  société  tout  au  moins,  la  naissance  d'une 
fille  n'est  pas  une  joie  pour  la  famille,  mais  une  déception,  car  c'est  un  fila 
qtt*on  attendait.  La  fille  ne  sert  à  rien;  elle  ne  perpétue  pas  le  nom,  et  il 
faut  la  doter.  On  la  met  en  nourrice,  la  mère  ne  s'en  occupe  pas.  De  retour 
à  la  maison,  on  la  livre  à  une  gouvernante  qui  lui  apprend  à  lire,  à  écrire 
et  à  faire  la  révérence.  Le  père  est  à  Versailles  ou  aux  armées,  la  mère  ne 
voit  son  enfant  qu'un  instant,  le  matin ,  pendant  sa  toilette.  Puis  vient  le 
couvent.  L^éducatlon  que  la  jeune  fille  y  reçoit  est  peu  propre  à  la  fortifier 


Digitized  by 


Google 


A92  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

contre  les  assauts  qui  l'attendent  dans  le  monde.  Une  instruction  asses  fu- 
tile, quelques  leçons  d'agrément,  la  danse,  le  clavecin,  la  harpe,  un  peu  de 
chant,  c'est  tout.  Les  bruits  du  monde  qui  entrent  de  toutes  parts  irritent 
les  curiosités  non  satisfaites  de  la  vie  du  cloître.  Le  couvent  n'est  pas  seu- 
lement une  maison  d'éducation,  c'est  un  lieu  d'asile  pour  tous  les  blessés 
de  la  vie.  M*"'  de  Ghoiseul  s'y  retire  pour  acquitter  les  dettes  de  son  mari« 
M"«  de  Gréqui  pour  y  refaire  la  fortune  de  ses  enfans,  M"«  Du  Deffand  et 
M"»*  Doublet  viennent  y  chercher  la  vie  à  bon  marché.  Les  femmes  sépa- 
rées de  leurs  maris  s'y  réfugient  ;  on  y  enferme  les  maîtresses  des  princes 
qui  vont  se  marier.  Tout  ce  monde  ne  vivait  sans  doute  pas  habituellement 
avec  les  pensionnaires;  cependant  les  rapports  avec  l'extérieur  étaient  fré- 
quens.  A  seize  ou  dix-huit  ans,  la  jeune  fille  sortait  du  couvent  pour  se 
marier.  A  l'ordinaire,  tout  était  convenu  depuis  longtemps  entre  les  deux 
familles;  son  goût  n'était  presque  jamais  consulté,  et  on  ne  lui  demandait 
son  consentement  que  pour  la  forme.  Elle  avait  hâte  d'entrer  dans  ce  monde 
dont  elle  avait  de  sa  cellule  entendu  tout  le  brui);.  «  Je  me  mariai ,  dit 
M""*  d'Houdetot,  pour  aller  dans  le  monde  et  voir  le  bal,  la  promenade, 
l'opéra  et  la  comédie.  » 

C'est  ainsi  préparée  que  la  jeune  fille  entrait  dans  le  tourbillon.  Sans 
amour  pour  un  mari  qui  n'en  avait  point  pour  elle,  n'ayant  pour  se  garder 
aucune  de  ces  convictions,  pour  ainsi  dire  provisoires,  que  donne  une  édu- 
cation sérieuse ,  et  qui  tiennent  lieu  de  conscience  et  de  raison  jusqu'au 
moment  où  l'âme,  se  possédant,  trouve  en  elle-même  la  force  de  sentir 
justement  et  de  résister,  elle  se  voyait  livrée  sans  défense  aux  influences 
malsaines  d'une  société  dépravée.  Ce  serait  miracle  qu'elle  eût  échappé  à  la 
contagion  de  ce  cynisme  élégant,  de  cet  épicurisme  raffiné.  Dans  la  fréné- 
sie de  destruction  qui,  en  emportant  toutes  les  vieilles  croyances,  avait 
également  atteint  le  vrai  et  le  faux,  le  respect  du  mariage  n'avait  pas  été 
plus  épargné  que  le  reste,  et  le  mépris  des  liens  conjugaux  était  regardé 
par  beaucoup  comme  une  marque  d'afi'ranchissement  et  une  preuve  de 
goût.  Toutefois  dans  les  bonnes,  mais  trop  brèves  pages  que  MM.  de  Con- 
court ont  consacrées  à  la  bourgeoisie,  on  entrevoit  que  les  classes  moyennes 
avaient  conservé  dans  ce  temps,  plus  peut-être  qu'elles  ne  le  firent  dans 
aucun  autre,  la  régularité  de  la  vie,  l'honnêteté,  la  décence,  le  culte  des 
devoirs  sérieux  et  sévères  de  la  famille,  les  vertus  modestes  qui  ne  se  ren- 
contrent que  rarement  et  à  l'état  d'exceptions  dans  la  société.  C'est  là  qu'é- 
taient la  sève  pure  et  l'honneur.  C'est  dans  les  rues  obscures  de  l'ancien 
Paris,  dans  ce  peuple  occupé  de  négoce  et  d'industrie,  que  naissait,  que 
s'élevait  la  race  puissante  qui  se  trouva  mûre  en  89  pour  les  plus  grands 
projets.  Des  exemples  d'unions  assorties,  de  bonheur  domestique,  se  ren- 
contrent d'ailleurs  plus  fréquemment  qu'on  ne  le  croirait  dans  la  haute  so- 
ciété. On  cite  à  bon  droit  les  Beauveau,  les  Vergennes,  les  Chauvelin,  le» 
Necker,  M""*  de  Ghoiseul,  dont  l'affection  tendre,  patiente,  inébranlable,  ne 
se  ralentit  pas  un  seul  instant;  M"**  de  Maurepas,  qui  s'écriait  à  la  mort  de 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  &93 

son  mari  «  quMls  avalent  passé'  cinquante  ans  sans  s'être  quittés  une  jour- 
née; >  M"*"  de  Périgord,  qui  s'exile  plutôt  que  de  céder  au  roi.  Dans  bien 
des  cas,  c'est  la  femme  qui  reste  attachée,  dévouée,  fidèle  malgré  les  dés- 
ordres du  mari.  C'est  M°>«  de  Richelieu  qui  vient  d'être  confessée  par  le 
père  Ségaud,  <  et  comme  Richelieu  lui  demandait  si  elle  était  contente  : 
—  Ohl  oui,  mon  bon  ami,  lui  dit-elle  en  lui  serrant  les  mains,  car  il  ne  m'a 
pas  défendu  de  vous  aimer...  Et  tout  près  d'expirer,  elle  rassemblait  ses 
forces  et  sa  vie  pour  l'embrasser,  pour  essayer  de  l'étreindre,  en  lui  répé- 
tant d'une  voix  déchirée  et  mourante  qu'elle  avait  désiré  toute  sa  vie  mou- 
rir dans  ses  bras.  »  Ah  !  nous  sommes  bien  loin,  avec  de  pareilles  femmes, 
de  la  <  poupée,  »  de  la  «  caillette,  »  dont  vous  nous  avez  dépeint  trop  lon- 
guement les  frivoles  plaisirs,  les  élégantes  souillures.  Malgré  leurs  afifecta- 
tions,  leurs  minauderies,  leurs  exaltations  à  froid,  je  sens  chez  elles  pal- 
piter le  cœur  humain.  Elles  sont  tombées  dans  le  vide  et  se  rattachent  à 
tout,  même  à  des  fantômes.  Elles  veulent  vivre,  et  vivre  d'amour.  C'est  la 
pure  M"**  de  Choiseul  disant  :  «Quoi  qu'on  aime,  c'est  toujours  bien  fait 
d*aimer,  »  et  en  plein  Palais-Royal  la  sage  et  prudente  M*"'  de  Blot  s'écriant, 
iqprès  une  lecture  de  la  Nouvelle  Héloise,  «  qu'il  n'existait  pas  une  femme 
véritablement  sensible  qui  n'eût  besoin  d'une  vertu  supérieure  pour  ne 
pas  consacrer  sa  vie  à  Rousseau,  si  elle  pouvait  avoir  la  certitude  d'en  être 
aimée  passionnément.  »  Il  y  a  là  sans  doute  un  ton  d'emphase  qui  met  en 
garde;  mais  on  était  bien  près  encore  des  attachemens  sérieux  du  grand 
siècle,  et  il  parait  impossible  que,  dans  cette  période  qui  sépare  la  Prin- 
cesse de  Clêves  de  Paul  et  Virginie j  des  affections  fortes  et  chastes  ne  se 
soient  pas  rencontrées  fréquemment. 

Mais  c'est  hors  du  mariage  et  dans  les  liaisons  si  nombreuses  alors  que 
Vopinion  relâchée  tolérait  et  légitimait  en  quelque  sorte,  que  l'on  rencontre 
à  chaqike  pas  cette  vitalité  du  cœur  que  rien  n'a  pu  étouffer,  et  qui  se  tra- 
duit par  une  agitation  fiévreuse,  par  des  ardeurs  incohérentes,  fougueuses, 
excessives.  L'air  est  chargé  d'orages  dans  ce  siècle  nerveux.  On  boit  à  toute 
source,  et  M"«  de  Lespinasse,  la  plus  grande  peut-être  de  ces  âmes  éga- 
rées, fait  entendre  ce  cri  terrible  :  <  Si  jamais  je  pouvais  devenir  calme, 
c*est  alors  que  je  me  croirais  sur  la  roue  !»  Je  ne  connais  pas  de  spectacle 
plus  poignant  que  celui  de  cette  femme,  possédée  et  dévorée  par  son 
amour,  répondant  à  l'indifférence  de  M.  de  Guibert  :  «  Ne  m'aimez  pas, 
mais  souffrez  que  je  vous  aime  et  vous  le  dise  cent  fois,  »  et  qui,  mourante, 
écrit  :  «  Les  battemens  de  mon  cœur,  les  pulsations  de  mon  pouls,  ma  res- 
piration, tout  cela  n'est  plus  que  l'effet  de  la  passion.  Elle  est  plus  marquée, 
plus  prononcée  que  jamais,  non  qu'elle  soit  plus  forte,  mais  c'est  qu'elle 
va  s'anéantir,  semblable  à  la  lumière  qui  revit  avec  plus  de  force  avant  de 
s'éteindre  pour  jamais!  »  Comme  contraste  à  cette  passion  tragique  et  ab- 
solue, on  trouverait  des  attachemens  plus  calmes  et  non  moins  fidèles,  ceux 
de  Vidole  du  temple,  M«»  de  Boufilers,  pour  le  prince  de  Conti,  de  M"»  d'Hou- 
detot  pour  Saint-Lambert.  Ici  je  ne  crains  pas  d'en  croire  Rousseau,  puis- 


Digitized  by 


Google 


A9&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quMl  s'agit  d'une  femme  qui  dédaigna  son  amour,  et  dont  il  ne  parle  cepen- 
dant qu'avec  letespect  le  plus  tendre  et  le  plus  ému  dans  les  pages  brûlantes 
qu'il  lui  a  consacrées.  Quelle  amitié  douce  et  sévère,  que  de  naturel,  de 
grâce,  d'agrément,  quelle  sûreté  de  caractère  et  quelle  sincérité,  quelle 
fermeté  de  cœur  ne  lui  fallait-il  pas  pour  affronter  sans  péril,  et  avec  cette 
tranquillité  enjouée  qui  lui  était  naturelle,  les  plaintes  et  les  transports 
d'un  pareil  amant  I  Et  si  l'on  veut  compléter  le  tableau,  qu'on  ouvre  cet 
impur  roman  de  Laclos,  les  Liaisons  dangereuses.  N'est-ce  pas  dans  ce  même 
monde  où  vivent  Valmont  et  l'odieuse  marquise  de  Merteuil  que  gémit  cette 
infortunée  présidente  de  Tourvel  qui  expie  sa  faute  dans  les  larmes  et  dam 
la  mort?  Ces  grands  traits  du  cœur  humain  que  je  signale  ne  sont  pas  ou- 
bliés dans  le  livre  dont  nous  parlons,  mais  ils  y  sont  noyés  dans  un  océan 
de  futilités,  et  perdent  ainsi  l'importance  et  la  signification  qu'il  fallait  leur 
attribuer. 

Cependant  vers  le  milieu  du  siècle,  et  lorsque  déjà  l'on  avait  pris  goût  à 
rétude  des  sciences  exactes  et  aux  spéculations  de  l'esprit,  un  élément 
nouveau,  une  passion  encore,  l'amour,  le  sentiment  de  la  nature  et  du  dieu 
vague  qu'elle  révèle,  apportèrent  la  fraîcheur  et  l'élévation  dans  ces  cœurs 
secs  et  inquiets.  C'est  une  bouflfée  d'air  pur  qui  vient  renouveler  et  vivifier 
une  atmosphère  viciée  et  dilater  les  poitrines  oppressées.  On  reçut  non 
pas  avec  admiration,  mais  avec  une  sorte  d'adoration  les  pages  magiques 
où  Rousseau  dévoilait  un  monde  jusqu'alors  inconnu.  La  révolution  qui 
s'opère  à  ce  moment  est  immense  et  presque  subite.  Les  femmes  particu- 
lièrement accueillirent  les  idées  du  philosophe  avec  l'intempérance  et  l'exal- 
tation qui  leur  sont  habituelles  et  les  poussèrent  jusqu'au  sentimentalisme 
et  à  l'absurdité.  On  n'a  pas  oublié  les  bergeries,  les  laiteries  et  les  autres 
fadaises  de  Trianon.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'un  horizon  nouveau  s'est 
ouvert,  et  que,  puisque  la  littérature  n'exprime  pas  seulement  les  idées  per- 
sonnelles d'un  écrivain,  mais  qu'elle  est  encore  le  fidèle  écho  de  celles  de 
ses  contemporains,  nous  sommes  en  droit  de  penser  que  ce  sont  aussi  les 
sentimens  de  son  époque  auxquels  Rousseau  prêtait  le  langage  le  plus  su- 
blime peut-être  qui  soit  sorti  jamais  d'une  bouche  humaine. 

C'est  encore  à  Rousseau  que  le  xviii*  siècle  doit  la  résurrection  du  sen- 
timent qui  plus  que  tout  autre  est  naturel  à  la  femme ,  celui  de  la  mater- 
nité ,  sentiment  tellement  enraciné  dans  son  cœur  et  dans  ses  entrailles 
qu'il  survit  d'ordinaire  à  tout  autre,  et  que  l'on  nomme  dénaturée  celle 
qui  l'a  perdu.  Il  naît  avec  la  femme  et  ne  la  quitte  qu'à  la  mort.  Toute 
jeune,  la  fillette  joue  avec  sa  poupée,  c'est  une  mère  déjà;  vieille,  son  der- 
nier amour  est  pour  ses  petits-enfans.  Il  faut  en  convenir  néanmoins,  dans 
la  haute  société  ce  sentiment  était  alors  singulièrement  affaibli.  La  mère  ne 
trouvait  pas  le  temps  de  connaître  sa  fille.  C'était  d'abord  la  nourrice,  puis 
le  couvent.  Durant  les  quelques  années  où  elle  l'avait  auprès  d'elle,  ses 
habitudes  mondaines,  cette  vie  tout  extérieure  et  dissipée  l'empêchaient  de 
s'y  attacher.  Ici  encore  j'ai  peine  à  croire  que  l'oubli  des  devoirs  maternels 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —   CHRONIQUE,  &95 

ait  été  aussi  général  et  aussi  absolu  qu'il  le  paraît  au  premier  abord.  M'»*  de 
Sévigné  n'est  morte  que  tout  &  la  lin  du  siècle  précédent.  Nous  trouTons 
dès  le  commencement  de  celui-ci  les  Avi$  à  son  fil$  et  à  sa  fille  de  M"*«  de 
Lambert,  puis  vient  VÉmile  de  Rousseau,  et  avec  lui  une  révolution  com- 
plète. La  modification  qui  se  fait  dans  les  idées  est  trop  soudaine,  il  est 
vrai,  pour  qu'on  puisse  la  croire  bien  sérieuse  et  profonde.  11  faut  se  mé- 
fier beaucoup  de  ces  changemens  &  vue.  C'est  un  enthousiasme  de  tête 
plus  qu'autre  chose.  L'afifaiblissement  du  sentiment  maternel  à  cette  épo- 
que est  dû  à  une  cause  palpable,  le  discrédit  où  est  tombé  le  mariage, 
et  par  suite  le  relâchement  des  liens  de  la  famille.  Un  livre,  quelque  élo- 
quent qu'il  puisse  être,  ne  peut  tenir  lieu  des  mœurs  et  des  convictions^. 
On  se  passionne  pour  les  idées  de  Rousseau  comme  pour  les  fantasmagories 
de  Mesmer  ou  de  Cagliostro.  C'est  avant  tout  du  besoin  d'agitation  et  de. 
l'inquiétude  d'esprit;  mais  encore  y  a-t-il  là  quelques  indications  qu'il  ne 
faut  pas  négliger.  Du  reste,  ces  sentimens  de  la  famille  s'étaient  conservés 
trè^  vifo  dans  le  peuple  et  dans  la  bourgeoisie,  comme  en  témoignent  tant 
d'ouvrages  de  littérature  et  d'art  de  cette  époque  :  le  Père  de  famille  de 
Diderot,  la  Bénédiction  et  la  Maiédiclion  de  Greuze,  et  toutes  ces  composi- 
tions merveilleuses  de  Chardin,  où  le  bonheur  domestique  s'exprime  d'une 
manière  si  naive  et  si  touchante,  et  qui  se  résument  dans  son  Benedicite, 
véritable  perle  de  sentiment  et  d'expression. 

Le  xviii*  siècle  fut,  avant  tout,  un  siècle  de  sociabilité.  Ses  salons  sont 
ses  tribunes;  c'est  là  qu'est  la  vie,  c'est  là  que  s'agitent  toutes  les  idées, 
toutes  les  passions  qui  l'occupent.  C'est  dans  les  réunions  brillantes  du  Pa- 
lais-Royal, du  Temple,  ou  chez  la  maréchale  de  Luxembourg,  que  se  forme 
eette  société  enjouée  et  polie,  dont  l'amabilité,  le  boa  goût,  la  légèreté,  les 
rafilnemens  sont  l'exquise  et  dernière  expression  d'une  civilisation  (fui  finit. 
Les  feiunes  jouent  un  rôle  très  important  dans  ces  réunions;  elles  en  sont 
le  motif  et  le  lîp,n.  Elles  ne  s'associeront  jamais  peut-être  autant  qu'elles  le 
firent  alors  à  ces  préoccupations  sérieuses  qui  sont  d'ordinaire  le  domaine 
presque  exclusif  des  hommes.  Leur  témérité  naturelle,  leur  imprudence 
généreuse,  le  mépris  qu'elles  ont  du  danger,  les  portèrent  du  premier  coup 
aux  extrêmes.  Elles  furent  l'auditoire  excitant  qui  exalte  l'orateur  par  d'ar- 
dentes approbations,  et  qui  lui  renvoie  sa  parole  centuplée  par  un  sympa- 
thique écho.  Leur  influence  fut  immense,  et,  à  tout  prendre,  salutaire; 
mais  est-ce  une  raison  pour  dire  comme  le  font  MM.  de  Concourt  :  «  Tout 
•e  qu'une  religion  attire  à  elle  d'illusions,  de  prières,  d'aspirations,  d'élan- 
cemens,  de  soumissions  et  de  croyances,  se  tourne  insensiblement  vers 
la  femme?...  La  femme  arrive  à  être  pour  le  xviii*  siècle  non-seulement  le 
dieu  du  bonheur,  du  plaisir  et  de  l'amour,  mais  l'être  poétique,  l'être  sacré 
par  excellence,  le  but  de  toute  élévation  morale,  l'idéal  humain  incarné 
dans  un  siècle  de  l'humanité?  »  Comment I  ces  femmes  que  vous  nous  avez 
représentées  si  futiles  sont  en  même  temps  les  inspiratrices  et  les  divinités 
du  siècle  de  Voltaire  et  de  Montesquieu?  On  croit  rêver.  Elles  ne  sont  ni 


Digitized  by 


Google 


A96  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

si  grandes  ni  si  petites  que  vous  les  faites,  et  il  nous  parait  inutile  de  trai* 
ter  tout  à  fait  sérieusement  de  pareilles  ims^inations. 

Cependant  ces  femmes,  qui  n'étaient  ni  des  poupées  ni  des  divinités, 
avaient  su  conserver  intactes,  au  milieu  de  Tagitation  du  scepticisme  et  du 
dévergondage  de  leur  temps,  quelques-unes  de  ces  vertus  humbles  et  bien- 
faisantes qui  expliquent  mieux  que  toute  autre  chose  Tinfluence  considé- 
rable et  heureuse  qu'elles  ne  cessèrent  d'exercer.  Elles  ne  se  bornèrent  pas 
à  s'associer  à  cet  ardent  amour  de  l'humanité  et  à  cet  enthousiasme  du 
siècle  pour  toutes  les  idées  nouvelles  et  généreuses  qui  passionnaient  alors 
les  esprits  :  elles  furent,  pour  ces  hommes  agités  et  desséchés  par  les  luttes 
de  la  pensée,  des  amies  tendres,  sérieuses,  fidèles  et  sévères  à  l'occasion. 
M.  Sainte-Beuve  a  tout  récemment  relevé  avec  beaucoup  de  force  et  de  vi- 
vacité ce  trait  de  caractère  chez  M"**  de  Boufflers.  Il  faut  suivre,  dans  toute 
sa  correspondance  avec  Rousseau,  l'affectueuse  fermeté  qu'elle  met  à  ré- 
pondre à  ses  hallucinations  et  à  ses  susceptibilités,  et,  lorsque  sa  scanda- 
leuse querelle  avec  Hume  a  éclaté,  la  sévère  franchise  dont  elle  use  à  l'é- 
gard des  deux  adversaires,  avec  qui  elle  était  également  liée.  C'est  encore 
la  comtesse  de  Boufflers  qui  avait  encadré  dans  sa  chambre,  pour  les  avoir 
toujours  sous  les  yeux,  des  maximes  empreintes  d'une  austérité  toute  virile 
comme  celles-ci  :  <r  Lorsqu'il  s'agit  de  remplir  un  devoir  -important,  ne  con- 
sidérer les  périls  et  la  mort  même  que  comme  des  inconvéniens,  et  non 
comme  des  obstacles.  —  Tout  sacrifier  pour  la  paix  de  l'âme.  —  IndilTérent 
aux  louanges,  indifférent  au  blâme,  ne  se  soucier  que  de  bien  faire,  en  res- 
pectant, autant  qu'il  sera  possible,  le  public  et  les  bienséances.  »  Ce  sont 
assurément  là  de  mâles  et  sérieuses  pensées,  et,  quels  que  fussent  d'ailleurs 
les  écarts  qui,  dans  la  pratique,  contredisaient  cet  idéal  de  moralité  qu'on 
se  proposait,  souvenons-nous  que  la  société  française  avait  été  au  plu»  iws 
dans  ce  siècle,  et  qu'on  aurait  pu  croire  un  moment  que  le  sort  en  était 
jeté,  qu'elle  périrait  dans  la  fange.  Il  y  avait  chez  ces  femmes  des  qualités 
solides  du  cœur,  une  fermeté  de  raison,  une  force  d'esprit,  une  rectitude 
de  jugement  qui  ont  autant  de  réalité  que  leurs  défauts.  Aussi,  après  les 
années  frivoles,  se  trouvèrent-elles  en  état  de  supporter  la  vieillesse  et  les 
malheurs,  et  lorsque  l'orage  éclata,  beaucoup  d'entre  elles  subirent  sans 
faiblesse  la  ruine  et  la  proscription,  d'autres  virent  l'échafaud  sans  pâlir. 
C'est  à  ces  grands  caractères  des  mœurs  et  du  cœur  humain,  qui  ne  sont 
pas  étrangers  aux  femmes  du  xviir  siècle,  que  j'aurais  désiré  qu'on  donnât 
tout  leur  relief,  plutôt  qu'à  des  vertus  et  à  une  influence  dominante  qu'elles 
n'eurent  jamais ,  ou  à  ces  traits  éphémères  qui  n'ont  qu'une  importance 
très  secondaire,  et  qu'on  ne  doit  pas  trop  disputer  au  temps  qui  les  emporte. 

CHARLES  CLéMBJIT. 


V.  DB  Mars. 


Digitized  by 


Google 


LA   POLOGNE 


SES  ANCIENNES  PROVINCES 


ET    SES    VÉRITABLES    LIMITES 


Les  Russes  reconnaissent  quelquefois  aux  Polonais  le  droit  de 
revendiquer  le  pays  qu'on  appelle  depuis  1815  le  royaume;  mais 
lorsque  ceux-ci  réclament  les  autres  territoires  qu'ils  ont  successi- 
vement perdus  depuis  1772,  les  Russes  répondent  que  cette  reven- 
dication ne  s*appuie  sur  aucun  droit;  ils  ajoutent  qu'ils  n'ont  fait 
que  reprendre  à  la  Pologne  des  provinces  autrefois  usurpées  sur  la 
Russie.  Il  y  a  donc  lieu  de  rechercher,  en  consultant  l'histoire  et  les 
traités,  à  quel  titre  les  provinces  en  question,  —  la  Lithuanie,  la 
Volhynie,  la  Podolie  et  l'Ukraine  de  la  rive  droite  du  Dnieper,  ex- 
cepté la  ville  de  Kiev ,  —  faisaient  partie  de  la  Pologne  en  1772 ,  à 
Tépoque  où  a  commencé  la  situation  irréguliëre  dont  l'Europe  souffre 
depuis  quatre-vingt-dix  ans.  De  récentes  publications,  complétées 
et  contrôlées  par  des  communications  d'un  sérieux  intérêt,  nous 
faciliteront  cette  recherche. 

Il  faut  se  placer  à  un  point  de  vue  tout  spécial  quand  on  traite 
certaines  questions  qui  agitent  le  monde  slave.  A  tort  ou  à  raison,  la 
diplomatie  occidentale  n'attache  guère  d'importance  à  l'érudition  et 
à  la  littérature.  Elle  demande  l'autorité  de  ses  arrêts  soit  aux  traités 
existans,  soit  à  quelques  principes  généraux.  Dans  l'orient  de  l'Eu- 
rope au  contraire,  les  grandes  questions  internationales  sont  d'abord 
traitées  par  les  savans  et  par  les  poètes.  Sur  les  bords  du  Danube, 
de  la  Vistule,  du  Volga  et  du  Dnieper,  l'érudition  et  la  poésie  sont 
des  armes  ordinaires  de  la  politique,  dont  elles  préparent,  expliquent 

mu  XI.T.  —  l*'  juui.  32 


Digitized  by 


Google 


ik98  BETUE  DES   DEUX  MONDES. 

et  cherchent  à  justifier  les  tendances.  Il  n'est  pas  de  savant  dont  les 
œuvres  ne  servent  à  rallier  un  parti.  11  n'est  pas  de  poète  vraiment 
populaire  dont  les  accens  ne  s'inspirent  de  quelque  sentiment  natio- 
nal. Tous  les  livres  ont  un  côté  politique  ou  diplomatique.  Un  trar 
vail  littéraire  est  un  acte  de  patriotisme  ou  de  foi  religieuse.  Une 
œuvre  d'érudition  est  un  argument  pour  la  revendication  d'une 
province.  La  science  peut  y  perdre  en  élévation  et  surtout  en  sincé- 
rité; mais  elle  y  gagne  ce  qu'elle  rencontre  bien  rarement  en  Occi- 
dent, l'attention  passionnée  d'une  nation  tout  entière,  quelquefois 
de  toute  une  race.  jLa  poésie  y  trouve  aussi  une  cause  réelle  et  vi- 
vante d'inspiration  qui  lui  manque  souvent  ailleurs. 

Cette  disposition  n*est  pas  nouvelle.  Ainsi  au  commencement  du 
iviir  siècle,  bien  avant  le  partage  de  la  Pologne,  et  alors  que  les 
hommes  d'état  de  l'Occident  ne  se  doutaient  même  pas  de  l'immi- 
nence de  cette  catastrophe,  le  point  de  vue  ethnographique  et  his- 
torique que  nous  voudrions  mettre  en  lumière  n'était  pas  négligé  en 
Russie,  et  l'on  préludait  par  des  controverses  archéologiques  aux  ten- 
tatives de  la  diplomatie  et  de  la  guerre.  Un  Allemand  nommé  Mûller, 
historiographe  officiel  de  l'impératrice  Elisabeth,  écrivait  en  1749  un 
essai  sur  l'origine  de  la  nation  et  du  nom  des  Busses.  Cet  essai  ayant 
été  trouvé  contraire  aux  vues  politiques  de  la  cour,  l'auteur  dut  com- 
paraître devant  une  commission  spéciale;  son  écrit  fut  condamné  à 
la  destruction,  et  Mûller  finit  par  reconnaître  lui-même  qu'il  avait 
eu  tort.  Deux  écrivains  russes  furent  successivement  mis  en  juge- 
ment pour  avoir  soutenu  la  même  opinion.  Enfin,  la  thèse  de  HûUer 
ayant  été  reprise  en  Allemagne,  Catherine  II  exprima  en  sept  articles 
son  opinion  sur  le  débat,  et  finalement  la  question  de  l'origine  des 
Russes  fut  tranchée,  selon  l'expression  de  Mirabeau,  «  en  vertu  d'une 
définition  déclaratoire  de  leur  souveraine.  »  A  la  même  époque,  des 
savans  qui  cherchaient  leurs  inspirations  à  Saint-Pétersbourg  en- 
treprenaient de  retrouver  l'origine  des  Hongrois,  en  vue  de  rattacher 
éventuellement  cette  population  aux  destinées  de  l'empire  russe. 

Les  diverses  questions  historiques  qui  se  rattachent  à  l'origine 
des  populations  et  des  états  des  rives  du  Dnieper  et  du  Volga  ont 
été  reprises  depuis  quelques  années  avec  toutes  les  ressources  nou- 
velles de  la  science,  et  avec  d'autant  plus  de  passion  que  des  deux 
côtés  l'on  pressentait  clairement  que  la  discussion  ne  tarderait  pas 
cette  fois  encore»  à  entrer  dans  le  domaine  des  faits.  Le  cours  pro- 
fessé au  Collège  de  France  par  M.  Adam  Miçkiewicz  de  1840  à  18A5 
peut  donner  une  idée  et  un  spécimen  assez  exacts  de  ce  mouve- 
ment si  intéressant  des  Slaves  dans  le  domaine  de  la  littérature  po- 
litique. La  question  spéciale  des  anciennes  provinces  polonaises  a 
été  traitée  par  Lelewel,  l'auteur  ^ès  érudit  d'une  Hisloire  de  la 


Digitized  by 


Google 


LA   POLOGNE    ET   SES   LIMITES.  499 

Lithuanie  et  de  la  Ruthénie  dont  la  traduction  française  n'a  été  pu- 
bliée qu'en  1861.  M.  Duchinski  s'est  appliqué  en  même  temps  à 
approfondir  la  question  de  l'origine  des  Grands-Russes.  La  plupart 
de  ses  recherches  seraient  sans  profit  pour  les  personnes  qui  ne 
comprennent  pas  le  polonais,  si  M.  Viquesnel  n'avait  eu  l'heureuse 
inspiration  de  les  condenser,  avec  le  concours  de  l'auteur,  dans  un  ap- 
pendice spécial  de  son  ouvrage  sur  la  Turquie  d'Europe.  Il  est  à  re- 
gretter seulement  que  des  circonstances  indépendantes  de  la  volonté 
de  l'écrivain  soient  venues  interrompre  la  publication  de  cet  appen- 
dice, la  partie  certainement  la  plus  intéressante  du  vaste  travail  en- 
trepris par  M.  Viquesnel.  Un  petit  écrit,  intitulé  Pologne  et  Ruthénie^ 
dont  l'auteur  ne  s'est  pas  fait  connaître,  résume  avec  clarté  et  intérêt 
le  point  de  vue  polonais  sur  la  question.  Du  côté  des  Russes,  les  auto- 
rités principales  sont  l'historien  Karamsine,  M.  Soloviev,M.  Pogodine. 
La  discussion  est  entrée  dans  la  polémique  du  jour  par  les  publica- 
tions toutes  récentes  intitulées  la  Russie-Rouge  et  une  Nationalité 
contestée  (1),  comme  par  un  grand  nombre  d'articles  insérés  dans  les 
recueils  littéraires  russes.  On  le  voit,  les  sources  ne  manquent  pas 
ni  en  Russie,  ni  en  Pologne.  11  y  a  là  tout  un  ensemble  de  travaux 
intellectuels  d'une  portée  réelle  et  d'un  intérêt  incontestable. 

Avant  de  montrer  où  en  est  le  débat  en  essayant  de  le  ramener 
à  ses  véritables  termes,  il  importe  de  bien  fixer  le  sens  des  appel- 
lations géographiques  dont  nous  aurons  à  nous  servir,  car  les  con- 
fusions de  mots  jouent  un  grand  rôle  dans  cette  question.  Il  faut 
donc  bien  établir  que  le  nom  de  Ruthénie  désignera  dans  cette  étude 
la  partie  du  pays  contesté  qui  se  trouve  dans  les  vallées  du  Dnieper, 
du  Dniester  et  de  leurs  affluons,  tandis  que  le  nom  de  Moscovie 
s'appliquera  aux  pays  arrosés  par  le  Volga  et  ses  affluons.  On  n'a 
nullement  l'intention  de  trancher  témérairement  par  ces  appella- 
tions les  problèmes  ethnographiques  et  politiques  qui  s'y  rattachent  : 
on  se  sert  de  ces  mots  comme  à' expressions  géographiques  desti- 
nées à  faire  comprendre  de  quels  pays  Ton  veut  parler. 


I. 

La  question  de  droit  débattue  parmi  les  publicistes  et  les  histo- 
riens slaves  relativement  aux  anciennes  provinces  polonaises  nous 
ramène  aux  origines  mêmes  de  la  Pologne  et  de  la  Russie.  Écoutons 
d'abord  le  vieux  chroniqueur  de  Kiev,  Nestor,  le  patriarche  des  his- 
toriens slaves.  «  Les  Voloques  (Gaulois  ou  Valaques)  attaquèrent  les 

(i)  La  Ausne-Aotigei  par  le  prince  TroubeUkoi,  Paris  1860;  %me  NationalUé  contestée, 
ptr  M.  Y.  Porochiiie,  Paris  1862. 


Digitized  by 


Google 


500  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Slaves  qui  demeuraient  près  du  Danube,  et  les  expulsèrent.  Quel- 
ques-uns de  ceux-ci  s'établirent  près  de  la  Vistule  et  furent  appelés 
Lekhs.  Une  partie  des  Lekhs  se  nommait  Polaniens,  d'autres  Lou- 
titches,  d'autres  Mazoviens  et  Poméraniens.  C'est  d'eux  que  vinrent 
aussi  les  Slaves  qui  habitent  le  long  du  Dnieper.  Quelques-uns  con- 
servèrent le  nom  de  Polaniens,  d'autres  prirent  celui  de  Drevliens, 
parce  qu'ils  restaient  dans  les  forêts  {dreeo).  Enfin  les  Slaves  qui 
s'établirent  près  du  lac  Ilmen  conservèrent  leur  propre  dénomina- 
tion, et  y  élevèrent  une  ville  qu'ils  appelèrent  Novogorod  (1).  » 

Rien  ne  permet  de  conjecturer  qu'il  y  eût  vers  le  vi*  siècle  de  notre 
ère  des  différences  de  race  et  de  langage  entre  ces  Slaves.  Tout 
autorise  au  conti*aire  à  croire  que  leur  unité  originelle  se  maintint 
jusque  vers  862,  alors  que  des  iNormands,  les  Varègues-Russes  ou 
Ruthènes  (2),  commencèrent  à  s'établir  dans  la  partie  orientale  de 
la  Slavie,  à  laquelle  ils  laissèrent  le  nom  de  leur  tribu.  Nestor,  qui 
écrivait  deux  siècles  et  demi  après  les  premières  invasions  des  Nor- 
mands-Varègues,  dit  :  ((  On  sait  que  la  langue  ruthène  et  la  langue 
slavonne  ne  sont  qu'une  même  langue,  que  ce  nom  de  Ruthènes 
nous  a  été  donné  par  les  Varègues,  et  qu'auparavant  nous  n'étions 
connus  que  sous  le  nom  de  Slaves.  Les  Polaniens  qui  se  trouvaient 
parmi  les  Slaves  n'avaient  pas  non  plus  d'autre  langue.  Le  nom  de 
Polaniens  qu'on  leur  donnait  venait  des  champs  {pola)  qu'ils  culti- 
vaient et  parce  qu'ils  habitaient  la  plaine;  mais  ils  étaient  d'origine 
slave,  et  n'avaient  pas  d'autre  langue  que  le  slavon  (3).  » 

L'invasion  des  Normands-Varègues  changea  l'état  politique  du 
monde  slave.  Quelques  mots  suffiront  pour  préciser  la  situation  de 
l'Europe  orientale  après  cette  invasion.  Vers  le  x*  siècle  de  notre 
ère,  les  versans  septentrionaux  des  Carpathes  et  la  vallée  de  la  Vis- 
tule sont  déjà  occupés  par  le  royaume  de  Pologne ,  sous  la  dynastie 
nationale  des  Piast.  La  vallée  du  Dniester  en  fait  partie  jusqu'en 
981.  Si  nous  tournons  les  regards  vers  l'est,  nous  voyons  que,  dans 
la  vallée  du  Dnieper  comme  sur  les  bords  de  la  Vistule,  habite  une 
population  essentiellçment  slave,  celle  de  la  Ruthénie.  Cette  popu- 
lation s'étend  aussi  très  loin  vers  le  nord,  où  Novogorod  est  son 
siège  principal.  Des  villes  riches  et  commerçantes,  Kiev,  Tchernigov, 
Smolensk,  Polotsk  et  surtout  Novogorod,  y  brillent  d'un  vif  éclat; 
mais  cette  partie  de  la  Slavie  est  depuis  un  siècle  exposée  aux  inva- 
sions successives  des  Normands-Varègues,  venus  par  la  Baltique. 
Les  descendans  de  Rurik,  leur  chef,  ont  fondé  une  foule  de  princi- 
pautés, continuellement  partagées  entre  les  enfans  de  leurs  princes, 

(i)  Tome  I*'  de  la  traduction  français  de  Nestor,  p.  5. 

(2)  «  Russi,  quos  alio  nomine  Nartkmanos  vocamus.  »  Loitprand,  x*  sièdo. 

(3)  Page  34,  t.  1". 


Digitized  by 


Google 


U   POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  501 

et  coexistant  du  reste  avec  quelques  puissantes  républiques  dont  ces 
princes  sont  seulement  les  chefs  militaires.  Celui  de  ces  chefs  qui 
réside  à  Kiev  est  considéré  comme  le  grand  prince  :  il  représente, 
sans  beaucoup  d'autorité  réelle,  l'unité  de  ce  monde  fractionné,  sana 
cesse  agité  plutôt  que  troublé,  et  qui  ne  manquait  certainement  pas 
de  vitalité  et  de  liberté.  Telle  était  alors  la  Ruthénie. 

A  l'est  et  au  nord  de  la  Ruthénie,  notamment  dans  les  vallées  du 
Volga  et  de  ses  affluens,  s'étend  un  monde  tout  à  fait  différent  du 
monde  polonais  et  ruthénien,  et  qui  n'a  rien  de  slave  :  c'est  le 
monde  tchoude  ou  étrange^  comme  disaient  les  Slaves,  le  monde 
des  races  finnoises  et  ouraliennes,  où  dominent  tour  à  tour  des  con- 
quérans  appartenant  à  la  race  tartare,  mongole  ou  turque.  Ces  do- 
minations, toujours  changeantes,  s'étendent  jusqu'au  sud  de  la  Ru- 
thénie, et  lui  bouchent  l'accès  de  la  Mer-Noire.  La  chronique  de 
Nestor  et  les  ouvrages  de  Karamsine,  de  Soloviev,  de  Lelewel,  de 
Pogodine,  de  Duchinski ,  établissent  de  la  manière  la  plus  certaine 
que  toute  cette  contrée,  notamment  la  vallée  du  Volga,  était  habi- 
tée, au  X*  siècle,  par  des  peuples  étrangers  à  la  race  slave.  Ce  fait  ca- 
pital n'est  pas  contesté. 

Or  il  y  avait  dans  ce  monde  finnois  et  ouralien  des  villes  impor- 
tantes, comme  Rostov,  Mourom,  Souzdal,  qui  étaient  en  relation  de 
commerce  avec  la  Ruthénie  et  principalement  avec  Novogorod.  Des 
princes  varègues  y  avaient  étendu  leur  domination,  de  sorte  qu'ils 
régnaient  en  même  temps  sur  des  Slaves  et  sur  des  Finnois.  L'un 
de  ces  descendans  de  Rurik,  George  Dolgorouki  ou  Longue-Main, 
régnait  à  Souzdal,  dans  la  partie  du  pays  finnois  qui  était  séparée  de 
la  Ruthénie  par  la  grande  forêt  de  Mourom.  Ce  pays  d'au-delà  des 
bois,  cette  za-lMe,  fut  le  berceau  et  est  demeuré  le  centre  matériel 
comme  le  foyer  moral  de  l'état  qui  est  devenu  par  la  suite  l'empire 
russe.  George  Dolgorouki,  se  rendant,  vers  HA7,  à  Souzdal,  chez 
son  fils  André,  s'arrêta  pendant  le  voyage  dans  un  hameau,  sur 
les  bords  d'une  petite  rivière  appelée  la  Moskva.  Charmé  de  la 
beauté  du  site,  qui  est  en  effet  un  des  plus  pittoresques  de  la  con- 
trée, le  prince  voulut  y  établir  sa  demeure.  Le  seigneur  de  cette 
terre  (il  s'appelait  Koutchko)  ayant  refusé  de  céder  sa  propriété, 
George  Dolgorouki  le  fit  saisir  et  noyer  dans  un  étang.  Il  fit  ensuite 
entourer  de  palissades  un  monticule  sur  lequel  fut  bâti  depuis  le 
Kremlin,  et  jeta  les  fondemens  d'une  ville  qu'il  appela  Moskva,  nom 
qui  n'a  rien  de  slave,  non  plus  que  ceux  de  Mourom,  de  Souzdal,  etc. 
Telle  fut  l'origine  de  «  cette  goutte  d'eau  devenue  océan,  »  suivant 
une  expression  de  M.  Pogodine.  Karamsine  rappelle  avec  une  orgueil- 
leuse émotion  qu'une  autre  ville  aussi  a  été  fondée  sur  un  cadavre, 
et  que  cette  ville  s'appelle  Romel...  Moscou  devint  capitale  en 


Digitized  by 


Google 


502  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

1328,  Elle  a  conservé  un  caractère  semi-asiatique  qui  frappe  pro- 
fondément le  voyageur  européen,  si  préparé  qu'il  se  croie  à  une 
semblable  impression.  Aucun  de  ceux  qui,  du  haut  de  Tune  des 
collines  envii'onnantes,  ont  vu  resplendir  tout  à  coup  la  riche  et  po- 
puleuse cité,  avec  ses  mille  dômes  aux  formes  étranges  et  aux  cou- 
leurs variées,  n'oubliera  le  sentiment  d'admiration,  d'étonnement 
dont  il  a  été  saisi  à  ce  spectacle  inattendu.  Il  n'a  rien  sous  les  yeux 
qui  ressemble  à  l'Europe  :  il  se  sent  transporté  entre  la  Chine  et  By- 
2ance  par  une  soite  d'hallucination  qui  n'est  cependant  qu'une  vue 
exacte  de  la  réalité,  et  qui,  par  cela  même,  ne  manque  ni  de  charme 
ni  de  grandeur. 

A  partir  du  règne  de  George  Dolgorouki ,  les  princes  de  la  région 
finnoise  manifestèrent  une  hostilité  systématique  et  acharnée  contre 
la  Ruthénie,  et  principalement  contre  les  villes  dont  les  habitudes 
libérales  leur  étaient  devenues  antipathiques.  Ils  n'eurent  plus 
d'autre  idée  que  de  fonder  un  état  à  part,  de  créer  une  unité  nou- 
velle, selon  l'expression  de  Karamsine  et  du  prince  Troubetzkoï,  et  de 
subjuguer  la  Ruthénie.  C'est  ainsi  que  les  Normands  de  l'Occident, 
après  s'être  établis  en  Angleterre,  essayèrent  de  conquérir  la  France, 
d'où  ils  étaient  venus.  En  1169,  André  Bogoloubski,  fils  de  Dolgorouki, 
à  la  tête  d'une  bande  nombreuse  de  Souzdaliens  et  de  Rostoviens, 
vint  mettre  le  siège  devant  Kiev.  L'historien  de  la  Ruthénie,  Lele- 
wel,,  trace  en  quelques  lignes  un  tableau  animé  de  cette  cité,  qui 
joue  un  si  grand  rôle  dans  l'histoire  et  dans  l'imagination  des  Slaves. 
«  Quelle  ville  slave,  dit-il,  pouvait  alors  se  comparer  à  Kiev?  Cette 
magnifique  cité  comptait  depuis  longtemps  quatre  cents  églises. 
Bâtie  sur  une  hauteur,  elle  descendait,  par  une  pente  douce,  jus- 
qu'au bord  du  Dnieper  et  s'étendait  au  loin  le  long  de  ce  fleuve. 
C'est  dans  ce  faubourg  qu'étaient  établis  les  riches  magasins  des 
marchandises  que  l'on  faisait  venir  par  terre  et  par  eau  ;  mais  ce 
qu'il  y  avait  de  plus  remarquable  se  trouvait  dans  la  haute  ville, 
où,  sans  compter  les  monastères  et  une  multitude  de  chapelles,  on 
voyait  les  églises  de  Saint-Michel-Archange,  de  Saint-Basile,  de  la 
Naissance  de  la  Sainte-Vierge  et,  plus  magnifique  que  toutes  les 
autres,  l'église  métropolitaine  de  Sainte-Sophie,  qui  renfertnait  le 
tombeau  de  Yaroslav  le  Grand.  Tout  ce  que  l'art  byzantin  put  imagi- 
ner de  plus  beau  servit  à  orner  ces  édifices.  Dans  la  plus  haute  partie 
de  la  ville,  en  forme  de  forteresse,  s'élevait  le  Petchersk  avec  ses 
catacombes,  où  se  trouvaient  des  centaines  de  corps  parfaitement 
conservés.  Le  pieux  pèlerin  visitait  avec  un  respect  religieux  ces 
antiques  monumens,  et  jamais  une  main  sacrilège  n'avait  osé  tou- 
cher aux  riches  trésors  qu'ils  renfermaient.  Celte  magnifique  cité, 
placée  au  cœur  de  la  Ruthénie,  comptant  cent  cinquante  mille  habi- 


Digitized  by 


Google 


LA   POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  503 

tans,  chef-lieu  de  tant  de  villes  et  de  duchés,  respectée  par  tous  les 
princes  qui  s'en  étaient  successivement  emparés,  devint  enfin  la 
proie  de  Tavidité  et  de  la  haine  profonde  d'André  Bogoloubski.  Ce  fils 
indigne  de  la  Ruthénie,  après  avoir  conquis  en  1169,  non  sans  une 
grande  eflusion  de  sang,  la  sainte  cité,  la  livra  pendant  trois  jours 
au  pillage  et  à  la  licence  de  ses  bandes  indisciplinées  (1).  »  Les 
églises  et  les  monastères  furent  dévastés.  Tout  fut  enlevé,  jusqu'aux 
images,  aux  livres,  aux  habits  des  prêtres  et  aux  ornemens  d'église. 

Le  même  sort  menaça  la  puissante  Novogorod.  L'historien  russe 
Karamsine  fait  ressortir  pour  quelle  raison  la  résistance  y  fut  plus 
vigoureuse.  «  Les  Kioviens,  dit-il,  accoutumés  depuis  longtemps  à 
changer  de  maîtres,  à  sacrifier  les  vaincus  aux  vainqueurs,  n'avaient 
combattu  que  pour  l'honneur  de  leurs  princes,  tandis  que  les  Novo- 
gorodiens  allaient  verser  leur  sang  pour  la  défense  de  leurs  droits  e 
des  institutions  établies  par  leurs  ancêtres.  Ils  jurèrent  tous  de  mou- 
rir pour  la  liberté.  L'archevêque  Jean,  accompagné  de  tout  le  clergé, 
prit  l'image  de  la  sainte  Vierge  et  la  porta  sur  les  fortifications  exté- 
rieures. Aux  cris  des  combattans  se  mêlait  le  chant  des  hymnes.  Le 
peuple  priait  en  versant  des  larmes  et  s'écriait  :  Seigneur^  ayez  pi- 
tié de  nous.  Les  Novogorodiens  remportèrent  la  plus  brillante  vic- 
toire, et  comme  ils  attribuaient  leurs  succès  à  une  intercession  mi- 
raculeuse, ils  instituèrent  en  l'honneur  de  la  sainte  Vierge  une  fête 
qui  dut  être  célébrée  solennellement  tous  les  ans  le  27  novembre. 
Les  vainqueurs  passèrent  au  fil  de  l'épée  une  foule  de  soldats  et 
firent  tant  de  prisonniers  que,  selon  la  chronique  de  Novogorod,  on 
donnait  dix  Souzdaliens  pour  un  grivna  (petite  pièce  de  monnaie).  » 

La  politique  des  princes  de  la  contrée  finnoise  modifiait  complè- 
tement l'ancien  droit  public  de  l'Europe  orientale,  où  auparavant 
les  princes  se  battaient  et  se  dépossédaient  sans  que  la  population 
des  villes  y  prît  une  part  fort  active  et  eût  beaucoup  à  en  souflrh:. 
L'église  voulut  résister  à  ces  innovations,  mais  elle  s'y  brisa.  Lorsque 
les  princes  rencontraient  une  résistance  quelconque  chez  les  évêques, 
ils  les  accusaient  d'hérésie  et  les  chassaient.  Il  est  important  de  no- 
ter que  c'est  à  cette  époque  que  firent  leur  première  apparition  ces 
sectes  religieuses  qui  ont  encore  aujourd'hui  une  si  grande  im- 
portance en  Russie.  Ce  fut,  comme  l'autocratie,  un  produit  de  l'es- 
prit finnois.  Bien  que  la  Ruthénie  fût  tout  entière  de  rite  grec  et  en 
grande  partie  séparée  de  Rome,  les  sectes  dont  il  s'agit  n'ont  pas 
réussi  à  prendre  racine  sur  ce  sol  slave.  Ainsi  il  est  bien  positif  que, 
même  avant  l'invasion  des  Tartares,  il  s'était  formé  au  nord-est  du 
monde  slave  une  unité  nouvelle  dans  des  conditions  religieuses,  po- 

(!)  Lclewel,  1. 1»»,  p.  76. 


Digitized  by 


Google 


hOk  EEVUE  DES   DEUX   MONDES. 

liti(][ues  et  sociales  différentes  de  celles  où  se  trouvaient  la  Ruthénie 
et  la  Pologne. 

II. 

Les  grandes  invasions  des  Tartares  et  des  Mongols  suivirent  d'as- 
sez près  la  consolidation  et  les  premières  tentatives  d'expansion  du 
duché  de  Souzdal,  de  ce  nouvel  état  oriental  habité  par  des  Fin- 
nois que  nous  appellerons  désormais  la  Moscovie.  En  1224,  les  Tar- 
tares remportèrent,  près  de  la  rivière  de  Kalka  en  Ukraine,  une 
grande  victoire  sur  les  princes  ruthéniens  qui  s'étaient  réunis  pour 
combattre  l'invasion.  Il  est  à  remarquer  que  les  princes  de  la  Mos- 
covie refusèrent  de  s'associer  à  cette  première  croisade  de  la  chré- 
tienté orientale  contre  la  barbarie  asiatique.  En  1237,  les  Tartares 
envahissaient  la  Moscovie,  où  ils  devaient  rester  deux  siècles.  En 
1239,  ils  prenaient  Kiev.  En  1240,  ils  inondaient  la  Pologne  et  la 
Hongrie;  mais  après  le  grand  combat  de  Lignitza,  en  Silésie,  ils  rétro- 
gradèrent et  ne  firent  dans  ces  deux  pays  que  de  courtes  apparitions, 
tandis  que  leur  domination  continuait  en  Ruthénie  et  s'appesantissait 
principalement  sur  la  Moscovie.  La  horde  tartare  ne  dépossédait  pas 
les  princes  régnans;  elle  envoyait  auprès  d'eux  des  baskaks  pour  la 
collection  des  impôts.  Ces  baskaks  étaient  les  vrais  rois  du  pays  et 
les  représentans  de  cet  esprit  tartare  qui  étouffe  toute  indépendance, 
toute  civilisation  et  toute  poésie. 

Qu'advint-il  alors  de  la  Moscovie  ?  Arrivé  à  cette  époque,  l'histo- 
rien Lelewel  s'écrie  :  «  C'est  un  pays  à  part,  n'ayant  rien  de  com- 
mun avec  rhistoire  que  nous  racontons,  et  c'est  pourquoi  nous  ne 
nous  occuperons  plus  de  cette  excroissance  anormale  !  »  M.  Soloviev, 
qui  est  Russe  et  professeur  d'histoire  à  l'université  de  Moscou,  con- 
state que  ce  n'est  pas  l'invasion  tartare  qui  sépara  la  Moscovie  des 
Ruthéniens,  puisque  cette  séparation  existait  déjà.  Nous  en  avons 
indiqué  la  cause,  et  en  effet,  si  la  Moscovie  dès  l'origine  n'eût  été 
finnoise,  c'est-à-dire  asiatique,  l'on  ne  s'expliquerait  pas  que  la  do- 
mination tartare  s'y  fût  si  promptement  et  si  complètement  accli- 
matée, tandis  qu'elle  ne  devait  ni  s'installer  ni  laisser  aucune  trace 
de  son  passage  dans  la  Ruthénie,  dont  la  population  est  slave.  Ce  ne 
sont  pas  les  Polonais  qui  ont  imaginé  cette  différence  pour  les  be- 
soins de  leur  cause.  Le  sujet  est  assez  grave  pour  que  l'on  expose 
ici  ce  qu'en  dit  Karamsine,  l'historien  officiel  de  la  cour  de  Saint-Pé- 
tersbourg. Il  n'y  a  d'ailleurs  rien  d'aussi  précis,  rien  d'aussi  carac- 
téristique dans  les  écrits  hostiles  à  la  Russie. 

a  Les  envoyés  de  la  horde  représentant  la  personne  du  khan  faisaient  ce 
qu'ils  voulaient  en  Russie  (Moscovie).  Les  marchands,  môme  les  vagabonds 


Digitized  by 


Google 


LA  POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  505 

mongols,  nous  traitaient  comme  de  vils  esclaves.  Quelle  en  dut  être  la  con- 
séquence? La  dégradation  morale  des  hommes.  Oubliant  la  fierté  nationale, 
nous  apprîmes  les  basses  finesses,  les  ruses  de  Tesclavage  qui  sont  la  force 
des  faibles;  en  trompant  les  Tartares,  nous  nous  trompions  encore  plus  les 
uns  les  autres:  en  nous  rachetant  au  poids  de  Tor  de  Poppression  des  bar- 
bares, nous  devînmes  beaucoup  plus  avides  et  beaucoup  moins  sensibles 
SHix  oflfenses,  à  la  honte,  exposés  que  nous  étions  aux  violences  des  tyrans 
étrangers.  Depuis  le  temps  de  Basile  Yaroslavitch  jusqu'à  celui  d'Ivan  Ka- 
lita,  notre  patrie  ressembla  plutôt  à  une  noire  forêt  qu*à  un  état  ;  la  force 
paraissait  être  le  droit...  Et  quand  cette  terrible  anarchie  commença  de  dis- 
paraître,... il  fallut  recourir  à  une  sévérité  inconnue  aux  anciens  Russes... 
Le  joug  des  Tartares  Introduisit  les  peines  corporelles...  Il  se  peut  que  le 
caractère  actuel  de  la  nation  ofifï'e  encore  des  taches  qui  lui  ont  été  impri- 
mées par  la  barbarie  des  vainqueurs. 

< Si,  après  deux  siècles  d'un  tel  esclavage,  nous  n'avons  pas  perdu 

tout  sentiment  moral,  tout  amour  de  la  vertu,  de  la  patrie,  rendons-en 
grâces  à  la  religion. 

«  La  constitution  intérieure  de  l'état  se  trouva  changée  ;  tout  ce  qui  était 
fondé  sur  d'antiques  droits  civils  ou  politiques  s'éteignit.  Après  avoir  rampé 
dans  la  horde,  nos  princes  s'en  retournaient  chez  eux  comme  des  maîtres 
terribles,  car  ils  commandaient  au  nom  d'un  suzerain  absolu.  Ce  qui  n'avait 
pu  se  faire  du  temps  de  Yaroslav  le  Grand,  ni  de  celui  d'André  et  de  Vsevo- 
lod  m,  fut  accompli  du  temps  des  Mongols  sans  difficulté  et  sans  bruit.  A 
Vladimir  ni  nulle  part,  excepté  à  Novogorod  et  à  Pskov,  ne  retentit  plus  le 
son  de  la  cloche  du  Vetché,  cette  manifestation  de  la  souveraineté  popu- 
laire, manifestation  souvent  tumultueuse,  mais  chère  aux  descendans  des 
Slavo-Russes.  Ce  droit  des  anciennes  villes  n'était  plus  connu  des  villes  nou- 
velles, comme  Moscou  et  Tver,  qui  devinrent  importantes  pendant  la  domi- 
nation des  Tartares.  » 

L'ouvrage  du  prince  Troubetzkoï,  la  Russie-Rougey  est  spéciale- 
ment consacré  à  combattre  les  idées  des  Polonais  sur  la  Ruthénie. 
L'auteur  n*est  guère  moins  explicite  que  Karamsine  sur  l'influence 
de  la  domination  tartare  en  Moscovie  : 

«  Le  clergé  russe  (moscovite),  protégé  par  les  Tartares  et  devenu  mal- 
heureusement leur  auxiliaire  pendant  cette  triste  époque,  ne  sut  prêcher  à 
sa  patrie  opprimée  que  la  soumission  à  un  pouvoir  établi  par  la  violence, 
oubliant  complètement  les  préceptes  de  l'indépendance  et  du  patriotisme. 
Subissant  l'influence  de  leurs  oppresseurs,  les  Russes  (Moscovites)  per- 
dirent les  vertus  généreuses  de  leurs  ancêtres.  La  Russie  (Moscovie),  ou- 
bliée par  les  nations,  qui  de  plus  en  plus  marchaient  dans  la  voie  de  la 
civilisation,  se  trouvait  assimilée  à  ces  barbares  que  leurs  chefs  conduisaient 
comme  des  troupeaux.  Devenant  aussi  tartare  elle-^néme ,  sans  caractère 
et  sans  vigueur,  notre  malheureuse  patrie  arrivait  à  subir  la  tyrannie  de 
GrozDo!  (Ivan  le  Terrible).  Sombre  époque,  où  la  Russie,  complètement 
dénationalisée,  allait  s'endormant  de  plus  en  plus  dans  une  létharê^ie  asia- 
tique dont  elle  fut  réveillée  par  le  génie  de  Pierre  le  Grand!  Alors  la  na- 


Digitized  by 


Google 


506  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tionalité  russe  se  porta  dans  les  forêts  du  nord,  où,  se  retrempant  dans 
la  création  d'une  unité  nouvelle,  celle  de  Moscou,  elle  se  renforça  et  finit 

par  reconquérir  Tlndépendance Mais  cette  Russie  nouvelle  n'était  plus 

l'ancienne  Russie  slave  ;  malgré  elle,  elle  avait  subi  l'action  de  la  domination 
tartare,  et  son  organisation  même,  plus  forte,  plus  compacte,  se  rap- 
proche davantage  des  habitudes  et  des  mœurs  asiatiques  (1).  » 

Est- il  nécessaire  de  faire  remarquer  que  Karamsine  comme  le 
prince  Troubetzkoi  sont  à  côté  de  la  vérité  en  attribuant  à  la  seule 
influence  des  Tartares  une  situs^tion  morale  qui  tenait  à  la  nature 
même  de  la  population  de  la  Moscovie,  et  dont  les  traits  principaux 
s'étaient  déjà  révélés  d'une  manière  éclatante  dans  Fhistoire  de 
l'Europe  orientale  depuis  le  règne  d'André  Bogoloubski?  Lorsque  ces 
historiens  parlent  d'une  Russie  idéale  que  l'invasion  du  xiii"  siècle 
aurait  métamorphosée,  c'est  à  la  Ruthénie  que  cette  peinture  s'ap- 
plique et  non  à  la  Moscovie. 

Les  Tartares  n'ont  pas  exercé  d'influence  morale  sur  les  destinées 
de  la  Ruthénie.  Il  n'y  avait  dans  ce  pays  slave  aucun  élément  que 
le  génie  des  envahisseurs  pût  s'assimiler.  Il  pouvait  y  avoir  juxta- 
position des  deux  races,  soumission  de  l'une  à  l'autre,  destruction 
de  l'une  par  l'autre,  mais  jamais  rien  d'analogue  à  ce  qu'on  appelle 
en  chimie  une  combinaison  :  l'affinité  n'existait  pas.  A  l'époque  de 
l'invasion,  la  partie  méridionale  de  la  Ruthénie  était  réunie  sous 
un  seul  gouvernement  :  c'était  le  duché  de  Halitch,  d'où  la  Galiciea 
tiré  son  nom.  Cet  état  comprenait  la  région  orientale  de  la  Galicie 
que  Ton  appelle  la  Ruthénie-Rouge,  la  Voihynie,  la  Podolie  et  une 
partie  de  l'Ukraine.  Il  était  bien  tributaire  des  Tartares,  et  Daniel, 
le  plus  puissant  de  ses  princes,  fut  obligé  de  se  rendre  à  l'appel  du 
chef  de  la  horde;  mais  la  Ruthénie  méridionale  ne  reœvait  plus 
de  baskaks.  Les  ducs  de  Halitch  n'avaient  pas  d'ailleurs  de  rapports 
avec  les  ducs  de  Moscovie;  par  leurs  relations  fréquentes  avec  la  Po- 
logne et  la  Hongrie,  ils  gravitaient  plutôt  vers  l'Occident.  Leurs  su- 
jets avaient  de  la  sympathie  pour  la  Pologne,  où  ils  trouvaient  déjà 
une  vie  politique  très  développée.  Le  prince  Troubetzkoï  indique 
lui-même  la  différence  qui  existait  alors  entre  la  Moscovie  et  la  Ru- 
thénie, différence  qui  subsista  jusqu'en  1772  :  «  Au  moment  où  la 
Russie  du  nord  (la  Moscovie)  se  constituait  en  monarchie  absolue  et 
prenait  des  allures  orientales,  l'ancienne  organisation  sociale  russe 
(ruthénienne)  existait  en  Galicie  et  en  Voihynie  dans  toute  sa  plé- 
nitude, et  le  pouvoir  souverain  y  était  tempéré  par  un  conseil  de 
voïvodes  et  de  boyards,  parmi  lesquels  figuraient  aussi  des  membres 
du  clergé.  » 

(1)  La  Ruisie-Rmuge,  p.  116, 117  et  10. 


Digitized  by 


Google 


Là   POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  507 

Tout  concourt  ainsi  à  démontrer  ce  fait  important,  c'est  que  l'ori- 
gine finnoise  de  la  population  moscovite  et  sa  longue  cohabitation 
avec  les  Tartares  ont  laissé  subsister  jusqu'à  présent  des  différences 
radicales  entre  les  Ruthéniens  et  les  Moscovites.  Le  baron  de  Haxt- 
bausen,  dans  ses  Eludes  sur  la  Russie^  divise  les  peuples  de  l'em* 
pire  russe  en  agriculteurs  et  en  nomades.  Or  ceux  que  cet  agro- 
nome prussien  range  parmi  les  nomades  industriels  sont  précisément 
ceux  que  nous  désignons  ici  sous  le  nom  de  Moscovites,  tandis  qu'il 
place  les  Ruthéniens  parmi  les  agriculteurs  sédentaires.  11  faut  aussi 
remarquer  que  l'organisation  communale,  on  pourrait  presque  dire 
communiste,  de  la  propriété,  teUe  qu'elle  existe  en  Moscovie,  n'a 
jamais  été  connue  des  Ruthéniens,  qui,  comme  tous  les  peuples  oc- 
cidentaux, sont  fortement  attachés  à  l'idée  de  la  propriété  indivi- 
duelle. 

Comment  se  fait-il  que,  malgré  ces  différences  de  toute  sorte, 
l'on  ait  réussi  à  laisser  planer  une  certaine  confusion  entre  la  Mos- 
covie et  la  Ruthénie?  C'est  par  le  procédé  qui  consiste  à  confondre 
l'histoire  des  dynasties  avec  celle  des  pays.  Des  princes  normands- 
varègues  ont  régné  autrefois  dans  la  Ruthénie,  des  princes  nor- 
mands-varègues  ont  régné  autrefois  dans  la  Moscovie  :  l'on  en  con- 
clut que  ces  deux  pays  ne  font  qu'un.  Cependant  une  même  famille 
princière  peut  régner  sur  des  pays  très  différens,  comme  l'histoûre 
en  fournit  de  nombreux  exemples.  Si  Ton  s'avisait  d'appliquer  à 
l'Occident  le  procédé  du  prince  Troubetzkoï  et  de  M.  V.  Porochine, 
il  arriverait  que  les  Espagnols,  les  Napolitains  et  même  les  Par- 
mesans, qui  ont  eu  des  princes  de  la  maison  de  Bourbon,  devraient 
faire  commencer  l'histoire  de  leur  pays  à  l'entrée  de  Henri  lY  à 
Paris.  L'assimilation  ne  serait  complète  que  si  l'on  en  concluait  que 
le  souverain  de  l'Espagne  ou  de  l'Italie  doit  régner  sur  la  France. 
L'on  devrait  admettre  également  que  la  France  a  le  droit  de  s'em- 
parer de  l'Allemagne  ou  l'Allemagne  de  la  France  (on  peut  choisir) 
parce  que  la  dynastie  de  Charlemagne  a  régné  sur  les  deux  paysl 
Il  faut  bien  remarquer  d'ailleurs  que  les  Normands-Varègues  ont 
cessé  de  régner  dans  la  Ruthénie  en  1319  et  dans  la  Moscovie  en 
1597,  qu'à  cette  époque  ces  deux  pays  étaient  complètement  séparés 
l'un  de  l'autre,  et  le  sont  restés  jusqu'en  1772.  On  a  voulu  encore, 
pour  confondre  les  deux  pays  en  un  seul,  arguer  d'une  prétendue 
identité  de  nom;  mais  la  reine  de  la  Grande-0rr/a^n^  a-t-elle  des 
droits  sur  la  Bretagne  française?  De  tels  argumens  ne  méritent  pas 
qu'on  s'y  an*ëte,  et  il  est  temps  de  reprendre  l'exposé  des  faits. 


Digitized  by 


Google 


508  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


III. 


L'invasion  tartare  a  préparé  la  grandeur  de  la  Moscovie  :  il  nous 
faut  parler  msdntenant  de  l'expansion  lithuanienne,  qui  a  été  le  pré- 
lude de  la  grandeur  de  la  Pologne.  Les  bords  de  la  Baltique  étaient 
habités,  depuis  une  époque  inconnue,  par  une  race  d'origine  indo- 
européenne, différente  du  monde  slave ,  mais  complètement  étran- 
gère au  monde  finnois.  Cette  race  est  connue  sous  les  noms  de  race 
lette,  lettonne  ou  lithuanienne.  Jusqu'au  commencement  du  xiii^  siè- 
cle, les  Lithuaniens  avaient  lutté  sans  beaucoup  de  succès  contre 
deux  ordres  de  chevalerie  allemande  qui  s'étaient  établis  dans  ce 
qu'on  appelle  aujourd'hui  la  Prusse  orientale  et  la  Livonie;  mais  les 
chevaliers  teutoniques  et  les  porte-glaives  avaient  bien  vite  oublié 
leur  mission  religieuse.  Selon  l'énergique  et  très  juste  expression  de 
Miçkiewicz,  les  ordres  chevaleresques  étaient  devenus  des  ordres  sol- 
datesques. Ces  Allemands  avaient  même  été  condamnés  par  l'église 
parce  que,  négligeant  absolument  de  convertir  les  païens  qu'ils 
avaient  soumis,  ils  ne  s'occupaient  qu'à  s'agrandir  aux  dépens  des 
Polonais  et  des  Ruthéniens.  Us  donnèrent  plus  tard  la  mesure  de 
leur  moralité  politique  et  religieuse  lorsque,  sous  le  grand-maître 
Albert  de  Brandebourg,  ils  se  firent  protestans,  non  par  conviction, 
jnais  pour  séculariser  à  leur  profit  un  état  qui  ne  leur  appartenait 
pas,  étant  bien  d'église.  Telle  fut  l'origine  de  la  Prusse,  qui  resta 
vassale  de  la  Pologne  jusqu'en  1667. 

Toujours  est-il  qu'au  xiii^  siècle  les  Lithuaniens,  ayant  réagi 
contre  ces  rapaces  voisins,  qui  n'avaient  de  religieux  que  le  nom, 
s'élancèrent,  encore  païens,  à  la  conquête  de  la  Ruthénie.  Ce  mou- 
vement commença  en  1235.  Les  Lithuaniens  prirent  successivement 
Vitebsk,  Smolensk,  Tchernigov,  la  Volhynie,  la  Crimée,  de  sorte 
que  vers  1319,  sous  le  règne  de  Gedimin ,  le  grand-duché  de  Li- 
thuanie  s'étendait  sans  interruption  de  la  Mer-Baltique  à  la  Mer- 
Noire.  Il  avait  absorbé  toute  la  Ruthénie,  à  l'exception  des  républi- 
ques du  nord  et  du  duché  de  Halitch ,  à  qui  il  n'avait  pris  que  la 
Volhynie.  Les  Lithuaniens  étaient  si  peu  nombreux  que  l'on  ne 
pourrait  se  rendre  compte  de  cette  brillante  et  rapide  expansion ,  si 
Ton  ne  savait  que  les  Ruthéniens  s'unirent  à  leurs  envahisseurs 
pour  échapper  au  joug  des  Tartares. 

Ainsi,  au  commencement  du  xiv*  siècle,  les  contrées  dont  nous 
nous  occupons  étaient  partagées  entre  cinq  dominations  :  à  l'ouest, 
le  royaume  de  Pologne;  au  sud,  le  duché  plus  ou  moins  indépendant 
de  Halitch;  au  nord-est,  la  Moscovie,  encore  sous  le  joug  direct  de 
la  borde  tartare.  Enfin  entre  la  Pologne,  le  duché  de  Halitch  et  la 


Digitized  by 


Google 


LA  POLOGNE   ET   SES  UMITE8.  509 

Moscovie  il  y  avait  les  républiques  indépendantes  de  Novogorod  et 
de  Pskov  et  le  grand-duché  de  Lithuanie. 

La  conquête  lithuanienne  avait  eu  un  résultat  bien  diiïérent  de 
celui  de  la  conquête  tartare.  Pendant  que  la  Moscovie  se  tartarisaity 
la  Lithuanie  au  contraire  était  presque  complètement  absorbée  par 
la  Rutbénie  : 

Ruthenia  capta  feram  victorem  cepit. 

Les  Lithuaniens  adoptèrent  le  dialecte  de  la  Ruthénie-Blanche,  qui 
devint  la  langue  du  gouvernement,  de  l'aristocratie  et  du  peuple 
des  villes,  si  bien  que  la  langue  de  ces  singuliers  conquérans  ne  fut 
plus  parlée  que  par  des  paysans  de  la  Lithuanie  proprement  dite 
et  de  la  Samogitie.  Du  reste,  les  princes  lithuaniens  demeurèrent 
païens  jusqu'en  1386,  tandis  que  la  religion  chrétienne  avait  fait 
de  grands  progrès  dans  l'est  et  au  nord.  Le  christianisme  avait  d'a- 
bord été  peu  répandu  dans  la  Moscovie,  où,  au  commencement  du 
xiii*  siècle,  il  n'y  avait  qu'un  seul  évêché,  tandis  qu'il  y  en  avait 
treize  pour  la  Rutbénie;  mais,  vers  l'époque  à  peu  près  où  nous 
sommes  arrivés,  les  habitans  finnois  de  la  Moscovie  étaient  géné- 
ralement devenus  chrétiens. 

Il  existe  de  nombreux  exemples  de  la  facilité  avec  laquelle  les 
peuples  de  l'Asie  peuvent  échanger  leur  ancien  idiome  contre  un 
idiome  nouveau,  et  cette  faculté  était  déjà  constatée  par  Strabon. 
Sous  l'influence  du  clergé,  des  princes  de  la  famille  de  Rurik,  des 
Rutbéniens  qui  s'y  étaient  établis,  il  se  forma  dans  la  Moscovie  une 
noavelle  langue  slave,  qui  est  devenue  le  moscovite,  appelé  aussi 
grand-nuse.  11  y  eut  dès  lors  trois  langues  slaves  dans  cette  partie 
de  FEurope  :  aux  deux  extrémités,  le  polonais  et  le  moscovite,  entre 
lesquels  le  ruthénien,  avec  ses  dialectes,  forme  une  langue  inter- 
médiaire. Tel  était,  après  les  conquêtes  des  Tartares  et  des  Lithua- 
niens, l'état  de  ces  pays,  où  les  Moscovites  et  les  Polonais  allaient 
bientôt  se  trouver  en  contact. 

Nous  avons  souvent  parlé  du  duché  de  Halitch.  Il  comprenait,  on 
le  sait,  la  Ruthénie-Rouge ,  la  Yolhynie,  la  Podolie  et  une  partie  de 
l'Ukraine.  Rien  n  est  plus  compliqué  et  n'a  donné  lieu  à  plus  de 
débats  que  l'histoire  dt;s  relations  de  cet  état  avec  le  reste  de  la 
Ruthénie,  avec  la  Pologne,  avec  la  Hongrie  et  avec  la  Lithuanie. 
En  voici  les  principaux  traits,  qui  se  rapportent  plus  spécialement 
à  la  partie  orientale  de  la  Galicie  et  à  la  Yolhynie,  que  nous  dé- 
signerons sous  le  nom  géographique  de  Ruthénie  méridionale.  La 
Ruthénie  méridionale  faisait  partie  de  la  Pologne  de  temps  immé- 
morial. En  981,  Vladimir,  un  prince  normand- varègue,  la  sépare 
de  la  Pologne.  Il  la  prend  aux  «  Lekhs,  »  dit  Nestor,  c'est-à-dire 


Digitized  by 


Google 


510  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

aux  Polonais.  En  1018,  le  roi  de  Pologne,  Boleslas  le  Grand,  la  re- 
prend. Les  princes  normands -varègues  la  ressaisissent  en  1085  et 
la  gardent  jusqu'en  1319.  Les  écrivains  russes  prétendent  que,  du- 
rant cette  dernière  période,  le  duché  de  Halitch  fut  un  état  parfai- 
tement indépendant.  Les  historiens  polonais  soutiennent  au  con- 
traire que  ce  duché  était  sous  la  suzeraineté  de  la  Pologne,  et  ik 
citent  textuellement  des  actes  de  vasselage  dont  il  est  difficile  de 
contester  Tautorité.  Il  faut  mentionner  aussi  qu'en  1195  Leszek  le 
Blanc,  roi  de  Pologne,  reçu  aux  acclamations  des  habitans,  refusa  de 
régner  directement  sur  la  Ruthénie-Rouge.  C'est  du  moins  le  récit 
polonais,  contesté  par  les  écrivains  russes,  qui  reconnaissent  seule- 
ment que  Leszek  en  disposa  alors  à  son  gi'é.  Ce  qui  est  certain,  c'est 
que  cette  partie  de  la  Ruthénie  ne  relevait  aucunement  de  la  Mos- 
covie. 

Au  commencement  du  xiv*  siècle,  la  branche  de  la  dpastie  des 
Rurikovitch,  régnante  à  Halitch,  s' étant  éteinte,  ce  duché  fut  di- 
visé. En  1319,  tandis  qu'un  prince  polonais  de  la  Mazovie,  Boleslas, 
montait  sur  le  trône  de  son  beau-père  à  Halitch,  le  Lithuanien  Lu- 
bart  prit  la  Volhynie,  dont  il  héritait  du  chef  de  sa  femme.  En  1340, 
à  la  mort  de  Boleslas,  Casimir  le  Grand  incorpora,  à  titre  d'héri- 
tage, le  reste  du  duché  de  Halitch  à  la  Pologne.  Marie,  fille  de 
Léon  II,  dernier  duc  normand  de  Halitch,  avait  épousé  Troïden,  duc 
d'une  partie  de  la  Pologne  appelée  Mazovie.  Us  avaient  eu  des  fils, 
dont  les  uns  furent  ducs  de  Mazovie,  et  dont  les  droits  passèrent  par 
échange  à  Casimir  le  Grand.  Un  ;autre  fils  de  Marie  et  de  Troïden 
est  ce  Boleslas,  qui  mourut  sans  enfans  sur  le  trône  de  Halitch,  et 
dont  Casimir  héritait  comme  parent  et  comme  succédant  aux  droits 
des  ducs  de  Mazovie. 

Ce  n'est  pas  à  ce  seul  titre  toutefois  que  la  Ruthénie-Rouge  fut 
réunie  à  la  Pologne  :  les  Ruthéniens  étaient  venus  eux-mêmes  de- 
mander à  Casimir  cette  union.  Dans  le  conseil  des  Polonais,  il  y 
avait  des  seigneurs  qui  y  étaient  opposés.  Le  roi  fut  d'un  avis  dif- 
férent, et  il  présenta,  entre  autres  raisons,  la  nécessité  de  s'unir 
pour  repousser  les  Turcs,  déjà  menaçans,  car  cette  idée  de  défen- 
dre la  chrétienté  contre  la  domination  asiatique  a  été,  si  l'on  peut 
s'exprimer  ainsi,  le  dogme  générateur  de  la  patrie  polonaise.  «Nous 
vous  invitons,  dit  Casimir  aux  seigneurs  ruthéniens,  à  rentrer  dans 
le  sein  de  cette  patrie  dont  vous  avez  été  séparés  par  la  domination 
de  vos  princes  (norïnands-varègues),  et  à  laquelle  vous  vous  êtes 
empressés  de  revenir  dès  que  vous  êtes  redevenus  libres.  Par  là, 
vous  avez  prouvé  que  vous  êtes  les  enfans  d'une  même  famille. 
Puisse  le  ciel  bénir  cette  sainte  union!  »  Ce  discours  est  extrait, 
par  le  traducteur  de  Lelewel,  d'une  histoire  de  la  ville  de  Leopol, 


Digitized  by 


Google 


LA.  POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  511 

écrite  il  y  a  plus  de  deux  cents  ans ,  alors  que  nul  ne  prévoyait  les 
questions  qui  nous  occupent  ici,  et  n'aurait  été  disposé  à  les  envi- 
sager du  même  point  de  vue.  Le  fait  de  l'union  volontaire  de  la 
Rutbénie-Rouge  avec  la  Pologne  est  contesté  par  les  Russes,  mais 
faiblement.  Ainsi  le  prince  Troubetzkoî  reconnaît  que  Casimir  était 
soutenu  par  une  grande  partie  des  boyards  ruthéniens. 

Nous  n'entrerons  pas  dans  le  détail  des  démêlés,  des  guerres  et 
des  traités  qui  se  succédèrent  entre  la  Litbuanie  et  la  Pologne  au 
sujet  de  la  possession  des  diiïérentes  parties  du  duché  de  Halitch. 
Un  grand  événement  se  produisit,  qui  ne  devait  pas  tarder  à  enle- 
ver à  ces  débats  tout  intérêt  politique.  En  1386,  le  trône  de  Po- 
logne échoit  par  héritage  à  une  jeune  fille  nommée  Hedwige,  de  la 
n»aiâon  française  d'Anjou.  La  profonde  impression  que  la  destinée 
d'Hedwige  dut  provoquer  chez  les  Polonais  du  xiv«  siècle  a  trouvé 
un  écho  dans  Fâme  du  poète  Miçkiewicz  racontant  l'histoire  des 
sociétés  slaves  à  ses  auditeurs  du  Collège  de  France.  »  Hedwige, 
dit-il,  était  une  enfant  de  quatorze  ans,  d'une  beauté  merveil- 
leuse, et  dont  on  admirait  la  piété  et  la  vertu...  Les  états  pen- 
saient à  lui  choisir  un  mari.  Elle  était  fiancée  à  un  duc  allemand, 
jeune,  beau  et  vaillant.  Jagellon,  grand -duc  de  Litbuanie,  ayant 
entendu  parler  de  cette  merveille,  envoya  une  ambassade  pour 
demander  sa  main.  La  princesse  fut  eflrayée  de  cette  proposition. 
On  lui  représentait  ces  ducs  de  Litbuanie  païens  comme  des  es- 
pèces de  sauvages.  D'ailleurs  celui-ci  était  déjà  âgé.  Hedwige  lutta 
pendant  longtemps  contre  la  noblesse,  contre  tous  ses  conseillers. 
Le  clergé  lui  fit  observer  qu'en  acceptant  la  main  de  ce  duc,  elle 
gagnerait  à  la  chrétienté  des  pays  immenses,  que  ce  potentat,  le 
seul,  le  plus  terrible  des  païens  qui  fût  resté  dans  le  nord,  en  se 
soumettant  à  l'église,  entraînerait  avec  lui  tout  le  pays,  qu'enfin  la 
Pologne  gagnerait  non-seulement  des  territoires,  mais  qu'elle  pour- 
rait revoir  des  milliers  de  ses  enfans,  faits  autrefois  prisonniers  par 
les  païens  et  gardés  dans  les  forêts  impénétrables  de  la  Litbuanie. 
La  reine,  vaincue  par  ces  remontrances,  accepta  la  main  de  Jagel- 
lon, qui  la  rendit  heureuse.  C'est  l'événement  le  plus  important  et 
le  plus  décisif  de  l'histoire  du  Nord.  » 

L'union  de  1386  ne  fut  d'abord  que  personnelle;  mais  T impul- 
sion était  donnée.  En  1A13  eut  lieu  l'assemblée  d'Horodlo,  où  il  fut 
décidé  d'un  commun  accord  que  les  diètes  des  deux  pays  se  réuni- 
raient. La  noblesse  lithuanienne  obtint  alors  les  libertés- dont  jouis- 
sait celle  de  Pologne.  L'enthousiasme  alla  jusqu'à  une  sorte  d'union 
mystique  entre  les  familles,'  qui  prirent  les  mêmes  armoiries.  «  Nous, 
prélats,  barons,  nobles  et  magnats  du  royaume  de  Pologne,  tous  en 
général  et  chacun  en  particulier,  nous  signifions  que  nous  avons 


Digitized  by 


Google 


512  REVDB  DES  DEDX  MONDES. 

joint  et  réuni  nos  maisons,  nos  généalogies,  nos  races,  nos  armoi- 
ries, nos  bijoux  héraldiques,  avec  les  nobles  et  boyards  de  la  terre 
de  Lithuanie,  et,  par  la  teneur  des  présentes  lettres,  nous  les  con- 
fondons, nous  les  unissons  et  les  confirmons,  pour  reposer  ensemble 
sous  les  ailes  de  la  charité  :  ut  mb  timbra  alarum  carittais  quies- 
camus!  »  Enfin  en  1569  les  ordres  des  deux  pays,  réunis  à  Lublin, 
signèrent  l'acte  d'une  union  complète.  La  Pologne  et  le  grand-du- 
ché de  Lithuanie  ne  formèrent  dès  lors  qu'un  seul  état  sous  le  gou- 
vernement d'un  même  roi,  élu  en  Pologne  par  les  suifrages  com- 
muns des  Polonais  et  des  Lithuaniens,  couronné  et  sacré  à  Cracovie, 
sans  aucun  signe  annonçant  la  qualité  distincte  de  grand-duc.  Il  n'y 
eut  plus  qu'une  diète  commune  à  Varsovie.  Cet  état  de  choses  du- 
rait encore  au  moment  du  partage  de  la  Pologne. 

Sous  le  nom  de  Lithuaniens ,  Ton  doit  entendre  aussi  les  Ruthé- 
niens  faisant  partie  du  grand -duché,  et  l'on  ne  peut  pas  dire  que 
les  Lithuaniens  aient  entraîné  de  force  dans  cette  union  les  Rutbé- 
niens.  L'on  sait  déjà  que  les  Lithuaniens  s'étaient  en  grande  partie 
ruthénisés  eux-mêmes.  En  second  lieu,  il  est  avéré  que  c'est  par  des 
boyards  ruthéniens,  notamment  les  Ostrogski  et  les  Czartoryski, 
que  toute  cette  affaire  d'union  fut  conduite.  Ce  ne  fut  pas  du  reste 
le  seul  exemple  d'agrégation  opérée  par  l'attrait  qu'inspirait  la  Po- 
logne en  raison  de  la  douceur  de  son  gouvernement  et  de  la  liberté 
qui  y  régnait.  Nous  avons  déjà  vu  qu'en  1340  la  Ruthénie-Rouge 
s'était  adjointe  librement  à  la  Pologne.  En  1A5&,  la  Prusse  s'était 
unie  dans  les  mêmes  conditions,  et  ce  fut  bientôt  le  tour  de  la  Livo- 
nie,  qui,  pour  échapper  au  joug  d'Ivan  le  Terrible,  se  donna  à  la 
Pologne  en  1561.  Gela  nous  amène  naturellement  à  parler  des  con- 
quêtes de  la  Moscovie,  et  à  les  comparer  aux  pacifiques  extensions 
de  la  Pologne. 

Il  faut  considérer  comme  un  événement  des  plus  décisifs,  au  point 
de  vue  dont  on  s'occupe  ici,  le  refus  des  Moscovites  d'adhérer  à 
l'union  des  deux  églises  proclamée  en  1439  au  concile  de  Florence, 
qui  est  considéré  en  Occident  comme  le  huitième  œcuménique.  Tout 
le  monde  sait  qu'à  l'appel  du  pape  Eugène  IV  l'empereur  grec  Jean 
Paléologue  s'était  rendu  en  Italie,  accompagné  du  patriarche  de 
Gonstantinople  nommé  Joseph,  des  délégués  des  autres  patriarches 
et  d'un  grand  nombre  de  prélats.  Isidore,  métropolitain  de  Kiev,  y 
vint  accompagné  de  deux  cents  nobles  ruthéniens,  et  prit  la  part 
la  plus  active  aux  délibérations  qui  eurent  pour  résultat  la  procla- 
mation de  l'union  de  l'église  grecque  avec  l'église  latine. 

L'union  fut  généralement  acceptée  dans  la  Ruthénie,  où  neuf  évé- 
chés  adhérèrent  à  l'acte  de  Florence,  et  elle  y  fut  renouvelée  solen- 
nellement en  1595.  Cependant  Isidore,  à  son  retour  du  concile , 


Digitized  by 


Google 


LA  POLOGNE  ET  SES   LIMITES.  513 

s'était  rendu  à  Moscou.  Après  l'office  divin ,  célébré  dans  l'église  de 
Notre-Dame,  au  Kremlin,  un  diacre  lut  publiquement  l'acte  du  hui- 
tième concile;  mais  le  tsar  Basile  s'opposa,  séance  tenante,  i,  ce 
qu'A  fût  accepté,  et  il  contraignit  Isidore  à  comparaître  devant  un 
conseil  de  boyards  et  d'évéques  que  le  souverain  présida  lui-même. 
Le  métropolitain  de  Kiev  fut  condamné  et  enfermé  dans  un  couvent 
d'où  il  réussit  à  s'échapper.  Le  héros  religieux  de  la  Ruthénie  fut  en- 
voyé bientôt  comme  légat  du  pape  à  Constantinople,  qui  était  déjà 
asûégée  par  les  Turcs.  Le  jour  où  les  infidèles  donnèrent  l'assaut 
à  la  capitale  de  l'empire  grec,  Isidore  dirigea  la  défense  militaire  à 
la  porte  de  Saint-Démétrius.  Il  fut  fait  prisonnier,  vendu  comme 
esclave,  et  eut  une  seconde  fois  le  bonheur  de  s'échapper  dans  la 
confusion  qui  suivit  le  sac  de  la  place.  Cependant,  par  suite  de  l'a- 
doption de  l'union  dans  la  plus  grande  partie  de  la  Ruthénie,  l'église 
moscovite  fut  définitivement  séparée  de  celle  de  Kiev  en  1448.  A 
partir  de  cette  époque,  la  Ruthénie  polonaise  et  lithuanienne  entra 
de  plus  en  plus  en  communion  religieuse  et  intellectuelle  avec  T  Oc- 
cident catholique.  D'un  autre  côté,  la  Moscovie  resserrait  ses  liens 
avec  la  Grèce,  où  l'union  n'avait  pas  eu  plus  de  succès;  mais  il  y 
avait  une  telle  incompatibilité  entre  l'esprit  de  la  Ruthénie  et  celui  de 
la  Moscovie,  que  même  les  Ruthéniens  qui  n'adoptèrent  pas  F  union 
religieuse  avec  Rome,  et  il  y  en  eut  beaucoup,  restèrent  disposés  à 
se  fondre  politiquement  dans  l'unité  polonaise.  C'est  ainsi  que  les 
Ostrogski,  qui  n'avaie/it  pas  cessé  d'être  schismatiques,  furent  les 
plus  ardens  promoteurs  de  l'union  de  Lublin. 

C'est  sous  l'influence  de  cette  situation  religieuse  que  la  Moscovie 
poursuivit  son  travail  d'agrandissement  politique.  Ivan  III  est  con- 
^déré  avec  raison  comme  le  véritable  fondateur  de  la  grandeur  de 
la  Moscovie.  II  avait  épousé  en  1472  Sophie,  fille  du  dernier  empe- 
reur de  Constantinople.  Sur  ses  instances,  il  refusa  en  1480  de  payer 
le  tribut  aux  Tartares,  et  il  eut  la  gloire  d'affranchir  la  Moscovie  de 
leur  domination,  affaiblie  du  reste  par  les  divisions  de  la  horde.  Il 
prit  le  titre  de  tsar  ou  empereur,  comme  pour  succéder  à  celui  de 
Constantinople;  il  adopta  l'aigle  à  deux  têtes  et  se  regarda  dès  lors 
comme  le  défenseur  de  Téglise  grecque.  Cet  idéal  byzantin  ne  fut 
pas  sans  influence  sur  les  destinées  de  la  Moscovie.  «  Il  en  résulta, 
dit  M.  V.  Porochine,  de  grands  changemens  dans  l'état  politique  et 
social  de  la  Russie.  »  Mais  ce  qui  nous  intéresse  le  plus  ici,  c'est 
l'attitude  que  prit  Ivan  III  dans  ses  rapports  avec  la  Ruthénie. 

Depuis  la  tentative  inutile  faite  par  André  Rogoloubski  en  1170 
contre  Novogorod  la  Grande  après  le  sac  de  Kiev,  la  puissante  répu- 
blique avait  toujours  vu  s'accroître  sa  prospérité  ;  elle  comptait  deux 
cent  mille  habitans  et  elle  avait  réussi,  comme  la  république  de 

;  iLV.  *  33 


Digitized  by 


Google 


51  &  .     REYTO   DES   DEUX   MOm)£S. 

Pskov,  à  se  mainteinir  indépendante  des  Tartares,  des  Lithuaniens 
et  des  Moscovites.  Son  archevêque  relevait  bien  de  celui  de  Moscou, 
mais  l'église  de  Novogorod  avait  tenté  à  plusieurs  reprises  de  s'af- 
franchir de  cette  dépendance  en  acceptant  l'union  avec  l'église  ro- 
maine. L'on  trouve  à  ce  sujet  de  curieux  détails  dans  un  ouvrage 
récemment  publié  à  Vienne  par  le  savant  M.  Miklosich  et  M.  Mûl- 
1er  (1).  En  1A70,  la  ville  de  Novogorod  ayant,  suivant  l'usage,  élu 
son  archevêque,  une  ambassade  se  rendit  à  Moscou  pour  obtenir  sa 
confirmation  et  assister  à  son  sacre.  Ivan  III,  dans  l'audience  qu'il 
donna  aux  ambassadeurs,  déclara  qu'il  était  très  satisfait  de  leur  ré- 
publique, et  il  ajouta  qu'il  la  considérait  comme  son  héritage.  Ces 
paroles  excitèrent  la  plus  grande  agitation  à  Novogorod,  où  il  s'était 
formé  depuis  quelque  temps  un  parti  qui  se  proposait  de  rechercher 
la  protection  du  roi  de  Pologne  pour  ne  pas  tomber  sous  la  domina- 
tion moscovite.  On  fit  sonner  la  cloche  des  comices,  et  le  peuple  se 
rassembla.  Les  chefs  de  l'agitation  était  un  moine  nommé  Pimine  et 
une  femme,  Marfa,  veuve  du  dernier  posadnik  de  la  république. 
L'assemblée  décida  qu'il  fallait  demander  la  protection  du  roi  de 
Pologne.  Des  ambassadeurs  furent  envoyés  à  Casimir,  qui  accepta 
la  proposition.  Les  impôts  furent  levés  en  son  nom,  et  la  Pologne 
régna  ainsi  à  Novogorod  en  1471.  Malheureusement  le  royaume 
polonais  était  alors  en  guerre  avec  la  Hongrie,  et  ne  put  donner  au- 
cun secours  à  la  république  lorsqu'elle  fut  attaquée  par  Ivan  III. 
L'issue  de  la  guerre  ne  fut  pas  favorable  aux  Novogorodiens.  Toute- 
fois, grâce  à  la  médiation  du  clergé,  le  tsar  accepta  la  soumisâon 
de  la  ville,  confirma  ses  libertés,  lui  imposa  un  tribut  et  s'en  alla, 
mais  pour  revenir  bientôt.  En  effet,  Novogorod,  en  1477,  avait  de 
nouveau  manifesté  quelques  velléités  d'indépendance  et  de  recours 
à  la  protection  de  la  Pologne;  Ivan  III  y  envoya  un  de  ses  boyards 
qui,  en  annonçant  les  prétentions  de  son  maître,  excita  l'indigna- 
tion du  peuple  et  fut  mis  à  mort.  L'année  suivante,  1478,  Ivan  III 
entra  dans  la  ville  avec  une  armée,  y  établit  un  régime  de  terreur, 
supprima  l'ancienne  organisation  républicaine,  et  fit  enlever  la  cloche 
de  la  liberté,  qui  fut  envoyée  à  Moscou.  En  1481,  il  fit  transporter 
dans  ses  états  huit  mille  Novogorodiens,  qu'il  remplaça  par  des  Mos- 
covites. Ce  fut  la  première  conquête  importante  de  la  Moscovie  sur 
la  Ruthénie,  et  là  fut  donné  l'un  des  premiers  exemples  de  la  trans- 
portation  en  masse  des  habitans  à  l'effet  de  moscoviser  un  pays  con* 
quis.  Dès  lors,  l'asservissement  de  Novogorod  fut  définitif.  Pour  arri- 
ver à  l'abaissement  où  elle  est  tombée  aujourd'hui,  il  ne  restait  plus 

(1)  AcUi   Patriarchatus  ConslantinopoUtani  MCCCXV  —  MCCCCII,  «  eodicibus 
manuscriptis  Bibliolhecœ  PaltUinœ  Vindobonênsis,  1860-1801. 


Digitized  by 


Google 


LA  POLOGNE   ET   SES   LIMITES.  515 

à  cette  malheureuse  ville  qu'à  subir  les  rigueurs  d'Ivan  le  Terrible, 
qui  tua  environ  soixante  mille  Novogorodiens.  Ainsi  à  quatre  siècles 
d'intervalle  les  princes  de  la  Moscovie  ruinèrent  les  deux  grandes 
cités  de  la  Ruthénie,  Kiev,  la  cité  religieuse,  et  Novogorod,  la  répu- 
blique libre  et  commerçante.  En  lâ79,  la  ville  de  Pskov  reconnut 
aussi  la  suzeraineté  d'Ivan  lil;  en  1A85,  ce  tsar  prit  le  duché  de 
Tver;  en  lâ94,  il  saisit  Breansk,  Tchemigov,  etc.;  les  ducs  de  la 
Séverie  s'étaient  soumis  à  lui  volontairement.  Tels  furent  les  agran- 
disseraens  opérés  par  Ivan  III,  qui  mit  la  Moscovie  en  contact  avec 
la  Pologne.  L'état  des  possessions  réciproques  fut  confirmé  par  un 
traité  conclu  en  1509  entre  les  Polonais  et  les  Moscovites.  Par  cet 
acte,  Basile,  successeur  d'Ivan  III,  s'engageait  à  ne  jamais  revendi- 
quer de  la  Pologne  ni  Kiev,  ni  Smolensk,  ni  aucune  autre  possession 
lithuanienne. 

Un  an  après,  Basile  consomma  la  ruine  de  la  ville  de  Pskov.  D'a- 
près le  récit  de  Karamsine ,  il  fit  partir  pour  la  Moscovie  trois  cents 
familles,  qu'il  remplaça  par  d'autres,  tirées  des  dix  villes  de  la  pro- 
vince de  Moscou.  Il  fit  évacuer  quinze  cents  maisons  et  les  distribua 
avec  des  terres  à  ses  boyards  et  à  ses  fonctionnaires;  enfin  il  partit 
en  triomphe  pour  sa  capitale,  où  arriva  bientôt  la  grosse  cloche  du 
conseil  national  de  la  ville  vaincue.  Ce  système,  appliqué  avec  suite 
et  dans  toute  sa  rigueur,  changea  par  la  force  le  pays  ruthénien 
de  Pskov,  comme  celui  de  Novogorod,  en  pays  moscovites.  La 
langue  ruthénienne  finit  par  en  disparaître  à  peu  près  complète- 
ment, ou  du  moins  par  y  devenir  un  simple  diaJecte  du  moscovite. 
Le  Russe  Karamsine,  empruntant  son  inspiration  aux  chroniques 
du  temps,  apprécie  ces  événemens  en  une  tirade  pleine  d'émotion. 
«  C'est  ainsi  que  s'éclipsa  la  gloire  de  Pskov,  prise  non  par  des 
infidèles,  mais  par  des  chrétiens,  ses  frères.  0  cité  naguère  puis- 
sante, tu  n'es  plus  aujourd'hui  qu'une  solitude  1  Un  aigle  à  plusieurs 
têtes  et  aux  griffes  acérées  s'est  abattu  sur  toi  ;  il  a  arraché  de  ton 
sein  trois  cèdres  du  Liban;  il  t'a  ravi  ta  beauté,  tes  richesses,  tes 
citoyens.  Enfin  il  a  traîné  nos  frères  et  nos  sœurs  dans  des  contrées 
lointaines  où  jamais  ne  vécurent  ni  leurs  pères,  ni  l^urs  aïeux,  ni 
aucun  de  leurs  ancêtres.  »  En  1563,  Ivan  IV  compléta  l'asservisse- 
ment des  villes  du  nord  de  la  Ruthénie  en  prenant  d'assaut  la  ville 
de  Polotsk. 

Ces  divers  agrandissemens  de  la  puissance  des  tsars  eurent  pour 
conséquence  nécessaire  que  la  Pologne  entra  avec  la  Moscovie  dans 
une  série  de  guerres  dont  le  but  principal  était  la  possession  de 
Smolensk  et  de  Tchernigov.  En  163A,  il  fut  conclu  à  Polanov  un 
nouveau  traité  de  paix  perpétuelle  dont  le  résultat  fat  de  laisser  à 
la  Pologne  une  grande  partie  des  villes  prises  par  les  deux  Ivan  et 


Digitized  by 


Google 


516  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

par  Basile,  Polôtsk,  Smolensk,  Tchernigov,  Pultava,  etc.  Tout  le 
pays  rutbénien  sur  les  deux  rives  du  Dnieper  restait  à  la  Pologne, 
et  la  Moscovie  s'engageait  à  ne  pas  les  réclamer;  mais  la  Pologne  iiit 
entraînée  peu  de  temps  après  dans  des  luttes  intérieures  et  exté- 
rieures qui  lui  firent  perdre  les  limites  de  1634.  Par  la  paix  d'Oliva, 
conclue  avec  la  Suède  en  1660,  la  Livonie  fut  détachée.  En  1667,  la 
Pologne  reconnut  l'indépendance  de  la  Prusse  ducale,  sécularisée 
et  protestante;  mais  le  coup  le  plus  terrible  lui  fut  porté  par  les  Co- 
saques de  l'Ukraine.  Ce  pays  était  arrivé  à  se  désaffectionner  de  la 
Pologne,  et  il  en  résulta  des  guerres  sanglantes.  Les  Cosaques  avaient 
été  complètement  battus  par  le  roi  Jean-Casimir,  dont  le  cœur  est 
déposé  dans  l'église  de  Saint-Germain-des-Prés  à  Paris.  Us  invoquè- 
rent alors  l'assistance  du  tsar  de  Moscovie,  ce  qui  amena  la  guerre 
entre  les  deux  pays  voisins.  Une  trêve  fut  conclue  à  Andruszow  en 
1667,  par  laquelle  la  Pologne  cédait  temporairement  à  la  Moscovie 
Smolensk,  la  Séverie  et  Tchernigov,  l'Ukraine  de  la  rive  gauche  du 
Dnieper,  plus  la  ville  de  Kiev,  située  sur  la  rive  droite.  La  Dwina 
au  nord  et  le  Dnieper  au  sud  formèrent  la  frontière.  Cette  trêve , 
prolongée  en  1678,  fut  convertie  en  un  traité  définitif  en  1686  par 
Jean  Sobieski,  qui  espérait,  à  l'aide  de  ces  concessions,  entraîner 
la  Moscovie  contre  les  Turcs  :  il  céda,  comme  il  le  dit  lui-même 
dans  Tune  de  ses  lettres,  en  faveur  de  la  chrétienté,  m  favorem 
christianitatis. 

Cependant  l'Ukraine  ou,  comme  l'on  dit  souvent,  la  Petite-Rus- 
sie s'était  livrée  au  tsar  sous  la  condition  expresse  de  conserver  l'or- 
ganisation indépendante  à  elle  octroyée  par  Etienne  Batory,  roi  de 
Pologne.  L'auteur  même  de  l'union  avec  la  Moscovie  put  s'en  repen- 
tir sur  son  lit  de  mort,  car  les  conditions  n'en  furent  pas  remplies. 
Un  écrivain  russe  nous  expliquera  les  causes  de  l'incompatibilité 
d'humeur  qui  se  manifesta  entre  les  Cosaques  et  leurs  nouveaux 
maîtres.  «  A  cause,  dit  le  prince  Troubetzkoï,  des  allures  orien- 
tales et  des  principes  arbitraires  de  la  nouvelle  monarchie  russe 
(moscovite),  cette  union  ne  répondit  pas  aux  besoins  de  la  Petite- 
Russie,  hai)ituée  à  la  liberté  dont  elle  avait  joui  pendant  son  exis- 
tence nationale,  »  c'est-à-dire  sous  la  suzeraineté  de  la  Pologne. 
Non-seulement  les  Cosaques  ont  dû  renoncer  à  leurs  libertés,  mais  le 
cabinet  de  Saint-Pétersbourg,  craignant  leur  esprit  d'indépendance 
et  un  retour  de  sympathie  pour  la  Pologne  après  la  grande  décep- 
tion qu'ils  éprouvaient,  en  a  transporté  vers  1775  la  plus  grande 
partie  sur  le  Kouban,  où  ils  portent  aujourd'hui  le  nom  de  Cosaques 
de  la  Mer-Noire.  Ceux  qui  ont  pu  échapper  se  sont  réfugiés  en  Tur- 
quie, dans  la  Dobrudja,  où  ils  sont  encore. 

Les  limites  arrêtées  en  1667  sont  restées  les  mêmes  jusqu'au  pre- 


Digitized  by 


Google 


LA  POLOGNE  ET  SES  UMITES.  517 

mier  partage  de  la  Pologne,  c'est-à-dire  pendant  cent  cinq  ans,  sans 
protestation  de  la  part  de  la  Moscovie.  Non-seulement  le  cabinet  de 
Sflunt-Pétersbourg  n'a  élevé  jusqu'à  cette  époque  aucune  réclamation 
contre  l'incorporation  déjà  quatre  fois  séculaire  d'una  grande  partie 
de  la  Ruthénie  à  la  Pologne;  mais  lorsque  les  Polonais  reconnurent  en 
1764  à  Catherine  II  le  titre  de  tsarine  de  toutes  les  Russies,  l'impé- 
ratrice renouvela  l'engagement,  déjà  pris  en  1634  par  le  tsar  Basile, 
de  ne  pas  se  prévaloir  de  ce  titre  contre  les  droits  du  roi  de  Po- 
logne, a  Nous  avons,  dit  Catherine  II,  envoyé  à  la  sérénissime  répu- 
blique de  Pologne  et  au  grand-duché  de  Lithuanie  des  ministres 
avec  nos  ordres  et  notre  assentiment,  pour  exposer  et  expliquer 
notre  véritable  et  sincère  pensée  touchant  l'usage  que  nous  enten-, 
dons  faii'e  du  titre  d'impératrice  de  toutes  les  Russies,  auxquelles 
volontés  nos  ministres  ont  satisfait  par  la  déclaration  suivante  : 

«  Il  est  notoire  que  le  traité  de  paix  conclu  en  1686  entre  la  Russie  et  la 
sérénissime  république  de  Pologne  renferme  une  énumération  exacte  des 
pays,  des  provinces  et  des  contrées  qui  sont  et  seront  dans  la  possession 
des  deux  parties  contractantes,  et  qu'il  ne  saurait  y  avoir  ni  doute  ni  con- 
testation à  cet  égard;  mais  Ton  redoute  souvent  ce  qui  n'est  pas  à  redou- 
ter, et  c'est  ainsi  que  Ton  a  cru  voir  un  danger  dans  ce  titre  :  impératrice 
de  toutes  les  Russies.  Afin  que  tous  connaissent  et  voient  Tesprit  d'équité 
et  les  disposiâons  bienveillantes  de  l'impératrice  de  toutes  les  Russies  en- 
vers la  sérénissime  république  de  Pologne  et  le  grand-duché  de  Lithuanie, 
nous  déclarons,  en  réponse  à  la  réclamation  qui  nous  a  été  adressée,  que 
sa  majesté  impériale,  en  prenant  le  titre  d'impératrice  de  toutes  les  Rus- 
sies, n'entend  s'arroger  aucun  droit,  soit  pour  elle,  soit  pour  ses  succes- 
seurs, soit  pour  son  empire,  sur  les  pays  et  les  terres  qui,  sous  le  nom  de 
Russie,  appartiennent  à  la  Pologne  et  au  grand-duché  de  Lithuanie.  Recon- 
naissant leur  domination,  elle  offre  plutôt  à  la  sérénissime  république  de 
Pologne  une  garantie  ou  conservation  de  ses  droits,  de  ses  privilèges,  aussi 
bien  que  des  pays  et  terres  qui  lui  reviennent  de  droit  ou  qu'elle  possède 
actuellement,  et  elle  promet  de  la  soutenir  et  de  la  protéger  contre  qui- 
conque tenterait  de  la  troubler  (1).  » 

C'est  huit  ans  après  cette  déclaration  qu* avait  lieu  le  premier 
partage,  et  en  1795  la  Russie  s'était  incorporé  tout  le  territoire  que 
l'on  appelle  aujourd'hui  les  anciennes  provinces;  mais  la  cour  de 
Saint-Pétersbourg  n'est  arrivée  que  progressivement  et  à  une  époque 
très  récente  à  prétendre  que  ces  provinces  n'appartenaient  pas  légi- 
timement à  la  Pologne,  et  qu'elles  avaient  été  reprises  comme  une 
ancienne  possession  de  la  Russie.  Si  l'empereur  Alexandre  1^'  avait 
eu  cette  idée,  on  ne  s'expliquerait  pas  sa  correspondance  avec  le 

(1)  BtiMwthèq!u$  des  archives  diplomatiques.  —  Pologne,  par  le  comte  d'Angeberg, 
p.  «5. 


Digitized  by 


Google 


518  REVDE   DES   DEUX   MONDES. 

prince  Oginski,  avec  Kosciusko  et  avec  le  prince  Adam  Czartoryski. 
Oginski  avait  envoyé  à  T empereur  un  projet  d'oukase  dont  le  pre- 
mier article  portait  la  réunion,  sous  une  même  administration  sé- 
parée, des  gouvernemens  de  Grodno,  Wilna,  Minsk,  Witebsk,  Mo- 
hilew,  Kiev,  de  Podolie  et  deWolhynie,avec  une  adresse  d'adhésion 
de  la  noblesse  de  Wilna.  «  Je  vous  envoie ,  répondit  Alexandre  le 
8  décembre  1811,  une  réponse  à  la  lettre  que  vous  m'avez  écrite  au 
nom  de  la  noblesse  de  Wilna.  Au  lieu  de  la  signer  en  français,  j'ai 
pensé  qu'elle  serait  plus  à  sa  place  si  elle  était  écrite  en  polonais. 
Je  vous  prie  donc  de  vous  donner  la  peine  de  la  traduire  et  me  l'en- 
voyer tout  de  suite  pour  que  je  la  signe.  »  Oginski  ayant  adressé 
alors  à  l'empereur  un  programme  de  réunion  des  anciennes  pro- 
vinces au  grand-duché  de  Varsovie  et  à  la  Galicie,  Alexandre  I"'  ré- 
pondit le  15  décembre  1815  :  a  Le  rétablissement  de  la  Pologne  tel 
que  vous  me  le  proposez  n'est  nullement  contraire  aux  intérêts  de 
la  Russie.  Ce  n'est  point  une  aliénation  des  provinces  conquises.  J'y 
trouve  au  contraire  une  barrière  puissante  pour  l'empire,  en  atta- 
chant aux  intérêts  de  la  Russie  des  millions  d'habitans  qui  ne  peu- 
vent encore  oublier  leur  existence  indépendante.  »  Ne  résulte-t-il 
pas  de  ces  lettres  que  le  fils  de  Catherine  II  pensait,  comme  sa  mère 
et  comme  nous,  que  les  anciennes  provinces  sont  polonaises,  que  la 
Russie  les  a  réellement  conquises ^  et  qu'elles  éuient  indépendantes 
quand  elles  faisaient  partie  de  la  Pologne,  tandis  qu'elles  avaient 
cessé  de  l'être  en  1795  ? 

Dans  une  lettre  adressée  à  l'empereur,  le  célèbre  Kosciusko  lui 
demande  de  se  proclamer  roi  de  Pologne,  et  il  promet  à  cette  con- 
dition de  rejoindre  ses  concitoyens  pour  servir  sa  patrie.  Alexandre  P*" 
lui  répond  de  Paris,  le  3  mars  1814  :  «  Vos  vœux  les  plus  chers  se- 
ront accomplis.  Avec  l'aide  du  Tout-Puissant,  j'espère  réaliser  la 
régénération  de  la  brave  et  respectable  nation  à  laquelle  vous  appar- 
tenez. ))  La  Revue  a  tout  récemment  fait  connaître  la  correspon- 
dance plus  complète  du  même  souverain  avec  le  prince  Adam  Czarto- 
ryski (1),  et  nous  ne  pouvons  que  nous  référer  à  l'étude  dont  ces 
remarquables  confidences  ont  été  l'objet.  Alexandre  I"  promett^t 
au  prince  Adam,  comme  à  Oginski,  comme  à  Kosciusko,  le  réta- 
blissement de  sa  patrie  en  échange  du  concours  de  ses  compatriotes 
contre  Napoléon  l*^  Or  la  patrie  des  Oginski,  des  Czartoryski,  de 
Kosciusko ,  c'est  la  Lithuanie  ou  la  Ruthénie,  ei  non  pas  le  royaume^ 
que  la  Russie,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  n'a  pas  possédé  avant  1815, 
et  qu'elle  ne  pouvait  par  conséquent  paa  offrir  en  1811 ,  en  1812, 
en  1813  et  en  181&. 

(1)  Voyez  la  livraison  du  15  mai  dernier. 


Digitized  by 


Google 


LA  POLOGNE   ET  SES   UMITE6.  510 

Les  pourparlers  qui  ont  précédé  le  traité  de  Vienne  montrent 
encore  que  l'empereur  de  Russie  considérait  bien  les  anciennes  pro- 
vinces comme  faisant  légitimement  partie  de  la  Pologne.  Les  inten* 
tions  d'Alexandre  étaient  connues  :  tout  en  laissant  attribuer  le  du- 
ché de  Posen  à  la  Prusse  çt  la  Galicie  à  F  Autriche,  il  voulait  réunir 
sous  son  sceptre  tout  le  reste  de  la  Pologne  de  1772  en  un  état  sé- 
paré. Pour  des  raisons  qu'il  serait  trop  long  et  inutile  de  rappeler 
ici,  lord  Castlereagh  combattit  le  projet  de  l'empereur,  qu'il  consi- 
dérait comme  menaçant  pour  la  sécurité  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse, 
principalement  au  point  de  vue  militaire,  dont  l'Europe  était  très 
préoccupée  à  cette  époque.  Une  correspondance  directe,  qui  avait 
surtout  trait  au  rétablissement  de  la  Pologne,  s'était  engagée  entre 
l'empereur  et  le  ministre  anglais,  qui,  connaissant  les  scrupules  de 
son  auguste  correspondant,  s'appliquait  à  lui  démontrer  que  cette 
mesure  n'était  pas  «  nécessaire  d'après  les  principes  du  devoir  mo^ 
rai  y  afm  d'amener  une  juste  amélioration  dans  le  gouvernement  des 
sujets  polonais  de  sa  majesté  impériale  et  du  peuple  du  duché  de 
Varsovie.  »  Mais  l'empereur  persiste.  «  La  pureté  de  mes  intentions 
me  rend  fort,  écrivait-il  le  âO  octobre  1814;  si  je  tiens  à  l'ordre  de 
choses  que  je  voudrais  établir  en  Pologne,  c'est  parce  que  j'ai  dans 
ma  conscience  l'intime  conviction  que  ce  serait  agir  en  faveur  de 
l'intérêt  général,  plus  encore  que  par  mon  intérêt  personnel.  Cette 
politique  morale,  quelque  nuance  que  vous  cherchiez  à  lui  donner, 
trouverait  peut-être  des  appréciateurs  chez  les  nations  où  tout  ce 
qui  est  désintéressé  et  bienveillant  est  accueilli.  »  Serait-ce  une  po- 
litique morale  si  ces  territoires  à  réunir  au  duché  de  Varsovie  pour 
former  une  monarchie  polonaise  séparée  avaient  été,  au  jugement 
de  l'empereur  Alexandre,  des  provinces  vraiment  russes  temporai- 
rement usurpées  par  la  Pologne?  Le  mémoire  joint  à  cette  lettre 
contient  encore  un  passage  qui  mérite  d'être  cité  :  «  Concluons  de 
plus  que  la  nationalité  qui  doit  revenir  aux  Polonais  n'est  pas  dan- 
gereuse, mais  au  contraire  que  ce  serait  le  moyen  le  plus  sûr  de 
calmer  l'inquiétude  qu'on  leur  reproche  et  de  concilier  tous  les  in- 
térêts. L'empereur  a  cette  conviction,  et  le  temps  et  les  événemens 
prouveront  qu'elle  était  fondée.  » 

Cependant  le  congrès  se  réunit.  Une  circulaire  de  lord  Castlereagh 
du  12  janvier  1815  indique  dans  les  termes  les  plus  irréfutables  que 
les  décisions  des  plénipotentiaires  seront  applicables  aux  anciennes 
provinces,  a  II  est  d'une  haute  importance  d'établir  la  tranquillité 
publique  dans  toute  l'étendue  du  territoire  qui  composait  ancienne- 
ment le  royaume  de  Pologne  sur  quelques  bases  solides  et  libérales, 
qui  soient  conformes  à  l'intérêt  général,  et  d'y  introduire,  quelle 
que  soit  d'ailleurs  la  différence  des  institutions  politiques  qui  s'y 


Digitized  by 


Google 


520  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

trouvent  actuellement  établies,  un  système  d'administration  dont  les 
formes  soient  à  la  fois  conciliantes  et  en  rapport  avec  le  génie  de  ce 
peuple.  »  Les  plénipotentiaires  russes,  adhèrent  à  cette  note  an- 
glaise le  19  janvier  1815.  Pour  voir  clairement  que  le  congrès  de 
Vienne  a  entendu  appliquer  aux  anciennes  provinces  le  bénéfice  des 
dispositions  prises  par  l'Europe,  il  est  indispensable  de  se  référer 
aux  traités  particuliers  dont  l'acte  général  reproduit  presque  les 
termes.  Si  l'on  s'en  rapporte  au  préambule  du  traité  austro-russe 
du  8  mai  1815,  l'empereur  de  Russie,  l'empereur  d'Autriche  et  le 
roi  de  Prusse  ont  «  également  à  cœur  de  s'entendre  amicalement 
sur  les  mesures  les  plus  propres  à  consolider  le  bien-être  des  Polo- 
nais dans  les  nouveaux  rapports  où  ils  se  trouvent  placés  par  les 
changemens  amenés  dans  lé  sort  du  duché  de  Varsovie,  et  veulent  en 
en  même  temps  étendre  les  effets  de  ces  dispositions  bienveillantes 
aux  provinces  et  districts  qui  composaient  l'ancien  royaume  de 
Po/o^n^,  moyennant  des  arrangemens  libéraux  autant  que  les  cir- 
constances l'ont  rendu  possible,  et  par  le  développement  des  rap- 
ports les  plus  avantageux  au  commerce  réciproque  des  habitans.  » 
Ce  préambule  et  les  articles  des  deux  traités  séparés  sont  le  com- 
mentaire obligé  des  articles  1*'  et  14  de  l'acte  général  de  Vienne. 
Après  avoir  établi  que  le  duché  de  Varsovie  sera  lié  à  l'empire  de 
Russie  par  sa  constitution,  l'article  l*""  de  l'acte  général  ajoute  : 

((  Sa  majesté  impériale  se  réserve  de  donner  à  cet  état,  jouissant  d'une 
administration  distincte,  l'extension  intérieure  qu'elle  jugera  con\enable. 

a  Les  Polonais  sujets  respectifs  de  la  Russie,  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse 
obtiendront  une  représentation  et  des  institutions  nationales,  réglées  dia- 
prés le  mode  d'existence  politique  que  chacun  des  gouvernemens  auxquels 
ils  appartiennent  jugera  utile  et  convenable  de  leur  accorder.  » 

Ainsi  le  congrès  de  Vienne  divise  les  territoires  de  l'ancienne  Po- 
logne en  deux  catégories  :  1<*  le  duché  de  Varsovie,  qui  sera  un  état 
jouissant  d'une  administration  distincte  ;  2**  les  anciennes  provinces 
acquises  par  la  Russie  de  1772  à  1795,  plus  le  duché  de  Posen  et  la 
Galicie,  qui  ne  formeront  pas  des  états  séparés,  mais  qui  auront  des 
représentations  et  des  institutions  nationales. 

L'empereur  de  Russie  s'était  réservé  d'étendre  aux  anciennes  pro- 
vinces la  situation  spéciale  du  duché  de  Varsovie.  Ce  n'était  pas  là 
une  phrase  vide  de  sens.  On  a  vu  que  l'Angleterre  s'était  faite  l'in- 
terprète, à  ce  sujet,  des  alarmes  de  la  Prusse  et  de  l'Autriche. 
Qu'Alexandre  ait  eu  ou  non  sérieusement  cette  intention,  il  ne  pou- 
vait la  mettre  en  avant  qu'après  s'y  être  fait  autoriser  par  l'Europe. 
Il  ne  Ta  pas  réalisée,  il  est  vrai,  mais  il  en  a  beaucoup  parlé.  En 
ouvrant  la  première  diète  de  Varsovie,  le  27  mars  1818,  Alexandre  !«' 


Digitized  by 


Google 


U  POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  521 

disait  aux  Polonais  :  «  Les  résultats  de  vos  travaux  dans  cette  pre- 
mière assemblée  m'apprendront  ce  que  la  patrie  doit  attendre  à  Ta- 
venir  de  votre  dévouement  pour  elle  comme  de  vos  bons  sentimens 
pour  moi,  et  si,  fidèle  à  mes  résolutions,  je  puis  étendre  ce  que  j'ai 
déjà  fait  pour  vous.  »  L'empereur  disait  à  la  clôture  de  cette  même 
session  :  «  Polonais,  je  tiens  à  l'accomplissement  de  mes  intentions; 
elles  vous  sont  connues  !  »  En  1820,  Alexandre  P*'  disait  en  ouvrant 
la  deuxième  diète  :  «  Encore  quelques  pas  dirigés  par  la  sagesse  et 
la  modération,  marqués  par  la  confiance  et  la  droiture,  et  vous  tou- 
cherez au  but  de  vos  espérances  et  des  miennes.  »  Il  serait  d'ail* 
leurs  injuste  de  ne  pas  reconnaître  qu'Alexandre  I"^"  a  fait  quelque 
chose  pour  les  anciennes  provinces  et  pour  préparer  peut-être  leur 
annexion  au  royaume.  Ainsi,  il  avait  réuni  entre  les  mains  de  son 
frère  Constantin  le  commandement  des  armées  de  ces  deux  terri- 
toires. Il  avait,  dès  le  début  de  son  règne,  confié  au  prince  Gzarto- 
ryski  et  au  comte  Czaçki  l'organisation  de  l'instruction  publique  en 
Lithuanie  et  en  Ruthénie.  S'il  avait  considéré  ces  provinces  comme 
russes,  y  aurait-il  fait  diriger  l'enseignement  par  des  patriotes  po- 
lonais? 

La  non-réunion  des  anciennes  provinces  a  été  l'un  des  principaux 
griefs  de  la  Pologne  contre  la  Russie  en  1830,  et  ce  grief  fut  exprimé 
formellement  dans  le  manifeste  du  30,  décembre  de  la  même  année. 
On  sait  comment  la  Russie  répondit  à  ces  protestations.  Sous  le  règne 
de  l'empereur  Nicolas  I*%  les  anciennes  provinces  commencent  à  être 
qualifiées  d'après  l'étrange  système  de  quelques  écrivains  russes. 
Pour  Catherine  II  en  1764,  c'étaient  des  provinces  appartenant  lé- 
gitimement à  la  Pologne;  pour  Alexandre  !•%  c'étaient  des  provinces 
conquises  par  la  force;  aujourd'hui  ce  sont  des  provinces  récupérées 
{vozvrasichennyé)  ou  occidentales  {zapadnyé).  Ce  qui  est  plus  sé- 
rieux, c'est  que  ces  nouvelles  appellations  coïncidaient  avec  des 
mesures  de  rigueur  qui  avaient  pour  objet  de  dénationaliser  la  Li- 
thuanie et  la  Ruthénie.  Nous  nous  écarterions  de  notre  sujet  en 
nous  étendant  ici  sur  l'introduction  forcée  de  la  langue  grand-russe 
dans  l'enseignement  et  dans  l'administration,  sur  la  suppression  des 
universités  polonaises,  sur  l'abolition  du  statut  lithuanien  remplacé 
par  le  code  russe,  sur  la  persécution  de  la  communion  grecque  unie, 
sur  la  transportation  de  milliers  de  familles  polonaises  au  Caucase» 
Il  doit  suffire  de  renvoyer  aux  documens  officiels,  publiés  dans  un 
recueil  connu  du  monde  politique,  la  collection  du  comte  d'Ange- 
berg,  et  constater  que  ces  graves  mesures  n'ont  pas  atteint  le  but 
qu'on  s'en  proposait,  puisqu'en  ce  moment  encore  le  sang  coule  en 
Ruthénie  et  en  Lithuanie  pour  la  même  cause  qui  avait  soulevé  ces 
mêmes  pays  en  1812  et  en  1831. 


Digitized  by 


Google 


622  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 


lY. 


Maintenant  nous  sommes  parfaitement  en  mesure  de  décider  à 
quel  titre  ce  que  Ton  appelle  aujourd'hui  les  anciennes  provinces 
faisait  partie  de  la  Pologne  en  1772.  Nous  ne  voudrions  plus,  avant 
de  conclure,  que  faire  remarquer  combien  il  importait,  dans  cette 
question,  de  ne  pas  laisser  de  côté  certains  travaux  littéraires,  sous 
peine  de  ne  se  faire  qu'une  idée  très  incomplète  de  cette  grave  dis- 
cussion. En  effet,  si  l'on  ne  consulte  que  les  actes  diplwnatiques, 
notamment  le  traité  de  163A  et  la  déclaration  de  Catherine  II ,  il  ne 
saurait,  suivant  l'expression  môme  des  plénipotentiaires  russes  de 
1764,  y  avoir  ni  doute  ni  discussion  sur  la  légitimité  de  la  posses- 
sion des  anciennes  provinces  par  la  Pologne.  Au  contraire,  si  Ton 
donne  créance  aux  exposés  historiques  et  aux  théories  politiques 
des  écrivains  russes.  Ton  serait  amené  à  une  conclusion  fort  irres- 
pectueusement, mais  formellement  contraire  à  la  déclaration  de  leur 
souveraine.  Faut-il  ajouter  foi  à  Catherine  II  ou  aux  écrivains  russes? 
Il  est  d'autant  plus  nécessaire  de  se  le  demander  qu'en  adoptant  l'un 
ou  l'autre  parti,  l'on  arrive  nécessairement  à  des  conclusions  tout 
à  fait  différentes.  En  effet,  si  l'on  se  décide  pour  la  déclaration  de 
1764,  il  est  incontestable  que  la  Russie  actuelle  détient  des  contrées 
qui  faisaient  alors  partie  légitimement  de  la  Pologne;  par  conséquent 
la  réprobation  que  la  conscience  publique  inflige  depuis  quatre- 
vingt-dix  ans  aux  partages  de  1772-1795  s'applique  au  possesseur 
de  la  Ruthénie  et  de  la  Lithuanie  aussi  bien  qu'à  celui  du  royaume 
proprement  dit  et  aux  détenteurs  de  la  Galicie  et  du  duché  de  Posen. 
Quelle  différence,  si  l'on  se  place  au  point  de  vue  des  écrivains  russes  ! 
Non-seulement,  dans  ce  cas,  les  anciennes  provinces  n'auraient  pas 
été  usurpées  sur  la  Pologne,  mais  l'on  est  inévitablement  amené  à  re- 
connaître que,  seule  parmi  les  puissances  qui  détiennent  des  portions 
de  la  Pologne  de  1772,  la  Russie  n'aurait  pas  concouru  à  l'œuvre 
fatale  des  trois  premiers  partages!  En  effet,  en  s* emparant  de  la  Ru- 
thénie et  de  la  Lithuanie,  le  cabinet  de  Saint-Pétersbourg  n'aurait 
fait  que  rentrer  dans  ses  anciennes  possessions.  Quant  au  royaume^ 
ce  n'est  pas  à  la  Russie,  mais  à  la  Prusse  et  à  l'Autriche  qu'il  a  été 
adjugé  en  1795.  Napoléon  l^"^  le  leur  avait  enlevé,  et  la  Russie  en 
1815  l'a  reçu  de  l'Europe  sans  l'avoir  pris  directement  aux  Polonais. 
Ce  n'est  pas  tout.  La  moitié  de  la  Galicie  a  fait  partie  jusqu'en  1340 
du  duché  de  Halitch ,  et  par  conséquent  elle  devrait  appartenir  à  la 
Russie  au  même  titre  que  la  Volhynie  et  la  Podolie.  Ce  n'est  pas  nous 
qui  avons  imaginé  cette  revendication  ;  c'est  la  conclusion  de  l'ou- 
vrage du  prince  Troubetzkoï.  «  Les  droits  de  l'Autriche  à  la  posses- 


Digitized  by 


Google 


lA   POLOGNE   ET   SES   LIMITES.  523 

sîon  de  la  Galicîe,  dit  cet  écrivain,  ne  sont  ni  historiques  ni  géo- 
graphiques... Si  c'était  un  devoir  pour  l'Autriche  de  profiter  de  la 
faiblesse  de  la  Pologne,  actuellement  n'en  est-ce  pas  un  pour  la 
Russie  d'en  agir  de  môme  vis-à-vis  d'une  obligée  ingrate  et  d'une 
alliée  infidèle?»  Or,  en  combinant  les  vues  historiques  des  écrivains 
russes  avec  les  deux  nouveaux  devoirs  à  introduire  dans  la  morale 
publique,  le  devoir  de  la  vengeance  et  le  devoir  de  profiter  de  la 
faiblesse  de  ses  voisins^  l'on  arrive  par  une  voie  très  peu  chétienne, 
mais  très  logique,  à  conclure  que  la  Russie  n'a  jamais  pris  part  aux 
partages,  et  qu'elle  est  obligée  de  soustraire  à  la  domination  des  Al- 
lemands le  reste  de  la  Pologne,  non  pas,  comme  on  pourrait  le  croire, 
pour  l'affranchir,  mais  pour  se  l'approprier.  Les  aperçus  historiques 
que  nous  avons  présentés,  en  citant  le  plus  souvent  les  écrivains 
russes,  nous  permettent  heureusement  de  trouver  ailleurs  les  élé- 
mens  d'une  réponse  à  la  question  qui  fait  l'objet  de  ce  travail. 

Si  le  droit  de  conquête,  quand  il  réunit  certaines  conditions,  peut 
devenir  la  source  d'une  acquisition  légale,  la  possession  qui  résulte 
de  l'accession  volontaire  constitue  un  titre  peut-être  plus  solide, 
mais  assurément  plus  légitime  et,  comme  on  dit  dans  le  langage  du 
droit,  plus  favorable.  Or  que  résulte-t-il  de  tous  les  faits  qu'on  vient 
de  passer  en  revue?  La  partie  de  la  Ruthénie  polonaise  qui  «'avait 
pas  fait  partie  de  la  Lithuanie  s'est  réunie  volontairement  à  la  Po- 
logne en  1340,  c'est-à-dire  il  y  a  cinq  cent  vingt-trois  ans.  La  Li- 
thuanie, avec  ses  annexes,  s'est  réunie  elle-même  à  la  Pologne  en 
1386,  c'est-à-dire  il  y  a  quatre  cent  soixante-dix-sept  ans.  Quel  est 
l'état  de  l'Europe  qui  peut  offrir  des  titres  aussi  respectables  et  aussi 
anciens?  Ce  n'est  assurément  pas  la  Russie. 

Quant  à  la  nature  de  la  possession,  elle  présente  vraiment  les 
meilleurs  caractères  pour  constituer  la  légitimité.  L'on  a  vu  d'a- 
bord qu'elle  est  plusieurs  fois  séculaire.  Elle  remonte  par  consé- 
quent à  une  époque  où  la  Moscovie,  encore  sous  le  joug  des  Tar- 
tares,  n'avait  rien  conquis  sur  la  Ruthénie.  En  second  lieu,  cette 
possession  a  été  formellement  reconnue  à  l'extérieur;  nous  rappel- 
lerons seulement  les  reconnaissances  russes  déjà  citées  de  1509,  de 
1634  et  de  1764.  Enfin,  à  l'intérieur,  non-seulement  cette  posses- 
sion n'était  pas  contestée,  mais  elle  a  été  acceptée  avec  enthou- 
siasme, et  la  force  seule  a  pu  la  faire  cesser.  L'union  entre  la  Po- 
logne et  la  Ruthénie  présente  ce  caractère  particulier  qu'elle  a  servi 
successivement  à  la  régénération  des  deux  pays.  La  Ruthénie,  on 
le  sait  maintenant,  avait  voulu  s'unir  à  la  Pologne  parce  qu'elle  s'y 
sentait  attirée  par  l'action  d'une  vie  morale  bien  supérieure.  Elle 
B*a  pas  été  trompée  dans  son  espoir.  Aucun  lien  de  sujétion,  aucune 
Infériorité  morale  ne  marquait  de  différence  entre  le  boyard  ruthé- 


Digitized  by 


Google 


52&  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

nien  et  le  noble  polonais.  Tous  les  deux  prenaient  part  au  même 
titre  et  dans  la  même  proportion  à  la  vie  politique,  au  libre  règle- 
ment des  affaires  du  palatinat,  comme  à  la  discussion  des  grands 
intérêts  de  Tétat.  Dans  les  vallées  du  Dniester  et  du  Dnieper  comme 
sur  les  bords  de  la  Vistule,  la  liberté  individuelle  était  non-seule- 
ment garantie  par  les  lois,  mais  scrupuleusement  respectée  dans  la 
pratique.  Cela  n'explique-t-il  pas  pourquoi  la  Lithuanie  et  la  Ru- 
thénie  sont  entrées  au  xiv*  siècle  dans  la  communion  morale  et  in- 
tellectuelle de  rOccident,  et  pourquoi  elles  y  sont  restées?  En  un 
mot,  la  Pologne  n'a  rien  gardé  pour  elle  seule  :  elle  a  tout  partagé 
avec  la  Lithuanie  et  avec  la  Ruthénie.  On  peut  dire  sans  exagéra- 
tion, et  dans  le  sens  le  plus  élevé,  le  plus  mystique  même,  que  la 
Pologne  s'est  donnée  elle-même;  Ton  peut  ajouter  qu'elle  n'y  a  rien 
perdu  et  qu'elle  y  a  beaucoup  gagné. 

C'est  en  effet  de  ses  anciennes  provinces  qu'est  venue  pour  la  Po- 
logne l'esprit  régénérateur  en  politique  et  en  littérature  après  le 
long  engourdissement  du  règne  des  princes  saxons  et  la  prostra- 
tion qui  a  suivi  les  partages.  11  semble  que  la  Lithuanie  et  la  Ru- 
thénie aient  voulu  alors  rendre  à  la  Pologne  en  patriotisme  et  en 
poésie  les  bienfaits  qu'elles  en  avaient  reçus  depuis  l'union.  Tout  le 
monde  se  rappelle  les  efforts  des  patriotes  de  ces  pays,  dont  Ros- 
ciusko  est  la  figure  la  plus  éclatante  et  la  plus  pure.  Presque  tous 
les  écrivains  qui  ont  donné  une  vie  nouvelle  à  la  littérature  polo- 
naise sont  Lithuaniens  ou  Ruthéniens,  comme  Adam  Miçkiewicz, 
Zaleski,  Slowazki,  Malczewski,  Goszczynski,  etc.  Les  poèmes  de  Za- 
leski  ne  sont  pas  seulement,  on  ne  saurait  trop  le  redire,  des  mo- 
numens  impérissables  dans  la  littérature  polonaise,  mais  ce  sont 
des  productions  essentiellement  et  avant  tout  ukrainiennes.  C'est 
Zaleski,  c'est  Malczewski,  l'auteur  de  Maria ^  c'est  Goszczynski 
dans  le  Château  de  Kaniéw^  qui  ont  trouvé  et  exprimé  la  poésie 
propre  à  l'Ukraine,  non  pas  seulement  la  poésie  de  toutes  les  classes 
de  la  société,  mais  la  poésie  du  territoire,  de  la  nature  ukrainienne* 
L'on  ne  citera  pas  un  écrivain  russe  qui  ait  trouvé  de  tels  accens 
pour  poétiser  et  animer  cette  terre  slave ,  d'un  aspect  saisissant,  et 
qui  est  restée  indéfinissable  jusqu'au  moment  où  les  poètes  de  la 
Ruthénie  polonaise  en  ont  trouvé  et  consacré  l'expression.  Il  y  a  eu 
un  tel  échange  et  une  telle  communauté  de  vie  morale  entre  la  Po- 
logne et  les  anciennes  provinces^  qu'il  est  impossible  de  reconnaître 
aujourd'hui  si  c'est  la  Pologne  proprement  dite,  ou  la  Lithuanie,  ou 
la  Ruthénie  qui  a  le  plus  apporté  à  la  patrie  commune. 

Aussi  l'on  devra  constater  sans  le  moindre  étonnement  que  les 
meilleurs  Polonais  de  la  Pologne  sont  presque  tous  originaires  de  la 
Lithuanie  ou  de  la  Ruthénie.  Les  Radziwill,  les  Sapieha,  les  Paç, 


Digitized  by 


Google 


lA   POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  525 

sont  Lithuaniens;  les  Czartoryski,  les  Wisnowieçki,  les  Ostrogski, 
les  Potoçki,  les  Zôlkiewski,  les  Sobieski,  sont  des  familles  de 
boyards  ruthéniens,  la  plupart  descendans  de  Rurik  ou  de  Gedimin. 
L'on  peut  voir  maintenant  combien  nous  avons  eu  raison  d'employer 
le  nom  de  Rulhfniens  au  début  même  de  cette  étude.  Si  nous  nous 
servions  du  mot  Russes  avec  le  sens  que  les  écrivains  comme  le 
prince  Troubetzkoî  et  M.  Porochine  y  attachent,  nous  serions  obligé 
de  dire  ici  que  Sobieski  est  un  Russe,  que  Kosciusko  est  un  Russe. 
11  y  a  dans  le  monde  quelques  savans  qui  comprendraient  que  cette 
appellation  n'est  pas  synonyme  de  Moscovite,  mais  ce  serait  un 
contre-sens  en  français  :  nous  continuerons  donc  à  dire  les  Ruthé- 
niens^ et  ce  sera  maintenant  en  parfaite  connaissance  de  cause. 

Ajoutons  que  les  antiennes  provinces  ont  toujours  marché  de  con- 
cert avec  la  Pologne  depuis  le  démembrement  comme  auparavant. 
C'est  dans  la  Ruthénie  qu'éclata  la  confédération  de  Bar,  à  qui  la 
France  envoya  le  général  Dumouriez.  En  1812,  un  rapport  de  la  diète 
du  duché  de  Varsovie  s'exprimait  ainsi  :  «  Ces  frontières  tracées  d'une 
main  spoliatrice,  ces  barrières  élevées  par  la  défiance,  ces  gardes 
dont  elle  a  hérissé  toutes  ces  avenues,  toutes  ces  marques  enfin  des 
noirs  pressentimens  qui  accompagnent  l'usurpation,  n'ont  pu  altérer 
cette  communauté  d'origine,  ni  rompre  les  liens  du  sang,  qui  établis- 
sent entre  un  peuple  de  frères  un  amour  et  une  confiance  réciproques. 
Oui,  malgré  une  trop  longue  séparation,  ils  sont  restés  nos  frères, 
les  habitans  de  la  Lithuanie,  de  la  Ruthénie-Blanche,  de  l'Ukraine, 
de  la  Podolie,  de  la  Volhynie;  ils  sont  Polonais  comme  nous,  et  ils 
ont,  comme  nous,  le  droit  de  l'être.  La  patrie,  comme  une  tendre 
mère,  tient  toujours  ses  bras  ouverts  à  tous  ses  enfans,  et  chaque 
membre  a  toujours  le  droit  de  se  rattacher  à  la  famille  dont  il  fut 
arraché.  »  A  la  suite  de  cet  appel,  il  se  forme  un  acte  général  de 
confédération  pour  toute  la  Pologne.  Les  Lithuaniens  s'étaient  réu- 
nis à  Wilna  le  14  juillet,  et  un  discours  prononcé  à  cette  occasion  par 
Joseph  Sierakowski  débutait  en  ces  termes  :  «  Le  sang  lithuanien 
qui,  depuis  quatre  siècles,  coule  dans  nos  veines  uni  au  sang  polo- 
nais, des  alternatives  toujours  communes  de  gloire,  de  prospérités, 
de  catastrophes,  forment  entre  la  Lithuanie  et  la  Pologne  des  liens 
plus  étroits  et  plus  sacrés  que  ceux  des  fédérations  ordinaires.  Ces 
liens  si  intimes  sont  devenus  pour  ainsi  dire  nécessaires  à  notre  exis- 
tence. Aussi  avons-nous  vu,  dans  toutes  les  vicissitude  du  sort  com- 
mun de  notre  patrie,  des  rives  de  l'Oder  jusqu'au-delà  du  Dnieper, 
depuis  le  Dniester  jusqu'au-delà  de  la  Dwina,  les  cris  du  désespoir 
frapper  à  la  fois  toutes  les  oreilles,  et  la  voix  de  l'espérance  péné- 
trer en  même  temps  dans  tous  les  cœurs  et  ranimer  tous  les  cou- 
rages. Et  à  quelle  époque  cette  unanimité  de  sentimens  fut-elle  plus 


Digitized  by 


Google 


526  REVUE   DES   D«UX   MONDES. 

remarquable  qu'à  celle  où,  au  mépris  des  lois  divines  et  humaines, 
au  mépris  de  la  raison  même,  fut  consommé  l'outrage  du  dernier 
déchirement  de  notre  patrie?  »  Le  même  jour,  les  Lithuaniens  ad- 
hèrent à  la  confédération  générale. 

Wiloa,14Jumetl812. 

«  Nous,  commission  du  gouvernement  provisoire  du  grand-duché  de  Lî- 
thuanie,  administration  du  département  de  Wilna,  nous  les  ecclésiastiques 
du  rite  latin,  grec-uni  et  de  toutes  les  autres  confessions,  Funiversité,  la 
magistrature  de  justice,  maréchal,  sous-préfet,  avec  les  citoyens  proprié- 
taires, président  de  la  ville  avec  la  municipalité,  toutes  les  corporations  de 
la  ville,  citoyens  et  habitaus  du  grand -duché  de  Lithuanie,  aujourd'hui 
présens  dans  cette  ville,  nous  nous  sommes  rassemblés  dans  Téglise  cathé- 
drale de  Wilna,  sous  la  présidence  de  leurs  excellences  MM.  les  sénateurs 
et  de  MM.  les  nonces  à  la  diète  de  Varsovie ,  députés  de  la  confédération 
générale  de  la  Pologne  auprès  de  sa  majesté  l'empereur  et  roi,  et  après 
avoir  entendu  la  lecture  de  l'acte  de  la  confédération  générale,  qui  in- 
dique pour  base  de  cette  vertueuse  entreprise  de  réunir  dans  le  même 
corps  politique  les  états  partagés  du  royaume  de  Pologne  et  du  grand- 
duché  de  Lithuanie,  et  de  rendre  à  notre  patrie,  d'assurer  son  existence, 
sa  force  et  sa  prospérité  au  prix  de  nos  fortunes  et  de  notre  sang,  nous 
accédons  à  la  confédération  générale  de  Varsovie  en  soussignant  cet  acte 
de  notre  adhésion  fraternelle  de  nos  propres  mains,  dans  la  maison  de 
Dieu,  dont  nous  invoquons  la  miséricorde  et  la  protection.  » 

En  1830,  la  Pologne  s'étant  soulevée  pour  ne  pas  marcher  contre 
ïa  France  et  pour  rappeler  la  Russie  au  respect  des  engagemens  de 
1815,  les  anciennes  provinces  portèrent  une  remarquable  ardeur 
dans  ce  mouvement.  Charles  Rôzycki  partait  alors  de  la  Volhynie,  et 
avec  une  petite  année  ruthénienne,  à  travers  tous  les  corps  russes, 
il  arrivait  sous  les  murs  de  Varsovie,  pour  défendre  la  patrie  com- 
mune, comme  du  fond  de  la  Lorraine  Jeanne  d'Arc  était  accourue 
à  la  délivrance  de  la  ville  d'Orléans,  assiégée  par  les  Anglais.  En 
eût-il  été  de  même,  si  la  Ruthénie  méridionale  ne  se  fût  alors  sentie 
polonaise,  comme  l'ancienne  Lotharingie  s'était  sentie  française  au 
xv**  siècle? 

Si  les  anciennes  provinces  ne  sont  pas  polonaises,  pourquoi  donc 
y  prie-t-on  pour  les  victimes  de  Varsovie?  Pourquoi  la  Russie  y 
a-t-elle  ordonné  le  séquestre  et  l'état  de  siège?  On  Ta  dit  avec  beau- 
coup de  sens  :  le  gouvernement  russe  a  lui-même  indiqué  par  ces 
actes  quelles  sont  les  vraies  limites  de  la  Pologne,  c'est-à-dire  des 
contrées  qui  ont  voulu  il  y  a  cinq  cents  ans,  qui  veulent  encore  être 
polonaises.  Ce  qui  prouve  le  mieux  que  la  libre  volonté  est  le  prin- 
cipe et  la  base  de  la  nationalité  polonaise,  et  que  l'esprit  de  con- 
quête, c*est-à-db:e  de  contrainte»  est  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  con- 


Digitized  by 


Google 


LA   POLOGNE   ET  SES   LIMITES.  527 

traire  à  l'esprit  polonais,  c'est  ce  qui  est  arrivé  a\i  xvii*^  siècle  pour 
les  Cosaques  d'au-delà  du  Dnieper.  Comme  ils  s'étaient  désafiec- 
tionnés,  ils  ne  se  trouvaient  plus  dans  les  conditions  normales  de 
cette  nationalité,  et  ils  ont  cessé  d'en  faire  partie.  S'il  n'avait  tenu 
compte  instinctivement  de  cette  loi  constituante ,  il  est  permis  de 
croire  que  le  grand  Sobieski,  malgré  son  désir  de  combattre  les 
Turcs,  n'aurait  pas,  au  faîte  de  la  puissance  et  sans  y  être  contraint, 
ratifié  en  1686  les  trêves  d'Andruzsow.  Le  libérateur  de  Vienne  a  dû 
se  dire  en  lui-même  que  les  Cosaques  étaient  libres  de  se  séparer 
comme  ils  l'avaient  été  de  s'unir,  et  qu'il  n'avait  pas  le  droit  de  les 
retenir  de  force.  Du  reste,  la  Pologne  s'est  inspirée  de  cet  esprit  si 
profondément  libéral  dans  sa  conduite  envers  la  Silésie  et  envers  la 
Prusse  :  elle  les  a  laissées  libres  de  se  séparer  d'elle  quand  elles 
n'ont  plus  voulu  faire  cause  commune. 

En  résumé,  —  et  c'est  la  conclusion  qui  nous  paraît  ressortir  d'un 
examen  attentif  des  ouvrages  récemment  consacrés  aux  origines 
de  la  Pologne  et  de  la  Russie,  —  il  n'est  pas  exact  de  dire  que  les 
Russes  aient  repris  légitimement  aux  Polonais  en  1772  des  pro- 
vinces que  ceux-ci  auraient  conquises  autrefois  sur  la  Russie  et 
possédées  injustement  ou  temporairement.  La  vérité  est  que  la  Po- 
logne n'avait  rien  pris  à  la  Russie,  qu'elle  n'a  rien  acquis  par  la 
force ,  et  qu'elle  a  au  contraire  possédé  légitimement  pendant  plus 
de  quatre  siècles  ces  anciennes  provinces,  qui,  avant  1772,  n'avaient 
jamais  fait  partie  de  l'empbe  des  tsars.  Un  point  reste  donc  bien 
acquis  à  l'histoire  politique  de  l'Europe  :  c'est  que  l'état  de  posses- 
sion de  la  Pologne  en  1772  était  le  plus  légitime  et  le  plus  favorable 
qu'on  puisse  imaginer.  Nous  n'avons  voulu  rien  prouver  de  plus.  La 
situation  douloureuse  qui  se  prolonge  depuis  cette  époque  est  née 
le  jour  où  l'on  est  sorti  du  droit;  elle  ne  cessera  que  lorsqu'on  y 
sera  rentré. 

Y.  DE  Mars. 


Digitized  by 


Google 


ATTICUS 


UN    AMI    DES    GRANDS 
DANS    LES    DEaNIBKS    JOURS   DE    LA    EÉPUBLIQUE    ROMAIHE» 


11  n'y  a  pas  d'histoire  qu'on  étudie  plus  volontiers  aujourd'hui 
que  celle  des  dernières  années  de  la  république  romaine.  De  savans 
ouvrages  ont  été  publiés  récemment  sur  ce  sujet  en  ^France,  en  An- 
gleterre et  surtout  en  Allemagne,  et  le  public  les  a  lus  avec  avidité. 
L'importance  des  questions  qui  se  débattaient  alors,  la  vivacité  drar- 
matique  des  événemens,  la  grandeur  des  personnages  justifient  cet 
intérêt;  mais  ce  qui  explique  encore  mieux  l'attrait  que  nous  éprou- 
vons  pour  cette  curieuse  époque,  c'est  qu'elle  nous  a  été  racontée 
par  les  lettres  de  Gicéron.  Un  contemporain  disait  de  ces  lettres 
que  celui  qui  les  lirait  ne  serait  pas  tenté  de  chercher  ailleurs  Vbv^ 
toire  de  ce  temps,  et  en  effet  nous  la  retrouvons  là  bien  plus  vi- 
vante et  bien  plus  vraie  que  dans  des  ouvrages  suivis  et  composés 
tout  exprès  pour  nous  l'enseigner.  Que  nous  apprendraient  de  plus 
Asinius  PoUion,  Tite-Live  ou  Cremutius  Cordus,  si  nous  les  avions 
conservés?  Ils  nous  donneraient  leur  opinion  personnelle  sur  les 
événemens  et  sur  les  hommes;  mais  cette  opinion  est,  la  plupart  du 
temps,  suspecte  :  elle  vient  de  gens  qui  n'ont  pas  voulu  ou  qui 
n'ont  pas  pu  dure  toute  la  vérité,  qui  écrivaient  à  la  cour  des  empe- 
reurs, comme  Tite-Live,  ou  qui,  comme  Pollion,  espéraient  se  faire 
pardonner  leur  trahison  en  disant  le  plus  de  mal  possible  de  ceux 
qu'ils  avaient  trahis.  Il  vaut  donc  mieux,  au  lieu  de  recevoir  une 


Digitized  by 


Google 


UN  EPICURIEN  POLITIQUE   A   ROME.  629 

opinion  toute  faite,  se  la  faire  soi-même,  et  c'est  ce  que  nous  rend 
possible  la  lecture  des  lettres  de  Cicéron.  Elle  nous  jette  au  milieu 
des  événemens  et  nous  les  fait  suivre  jour  par  jour.  Malgré  les  dix- 
huit  siècles  qui  nous  en  séparent,  il  nous  semble  que  nous  les 
voyons  se  passer  sous  nos  yeux,  et  nous  nous  trouvons  placés  dans 
cette  position  unique  d'être  assez  près  des  faits  pour  en  voir  la  cou- 
leur véritable,  et  assez  éloignés  d'eux  poiu*  les  juger  sans  passion. 
Ce  n'est  pas  seulement  Cicéron  que  ces  lettres  nous  font  con- 
naître, mais  aussi  ses  correspondans,  c'est-à-dire  tous  les  hommes 
importans  de  cette  époque,  car,  grâce  à  son  humeur  complaisante, 
il  les  a  tous  connus  et  fréquentés,  en  sorte  qu'on  pourrait  en  tirer 
comme  une  galerie  de  portraits  qui  feraient  revivre  pour  nous  cette 
grande  société.  De  tous  ces  correspondans,  aucun  n'entretint  avec 
lui  un  commerce  plus  long  et  plus  régulier  qu'Atticus.  Leurs  rela- 
tions durèrent,  sans  interruption  et  sans  nuage,  jusqu'à  leur  mort. 
A  la  moindre  absence  ils  s'écrivaient,  et,  quand  c'était  possible, 
plus  d'une  fois  par  jour.  Ces  lettres  tantôt  courtes,  pour  échanger 
un  souvenir  rapide,  tantôt  longues  et  raisonnées,  quand  les  événe- 
mens étaient  plus  graves,  folâtres  ou  sérieuses,  selon  les  circon- 
stances, qu'on  écrivait  en  toute  hâte,  où  l'on  se  trouvait,  au  sénat, 
dans  sa  litière,  si  l'on  voyageait,  ou  même  sur  la  table  d'une  salle 
à  manger,  au  milieu  du  bruit  des  convives,  ces  lettres  contenaient 
toute  la  vie  des  deux  amis.  Cicéron  les  a  heureusement  caractéri- 
sées quand  il  a  dit  :  «  C'était  une  conversation  entre  nous  deux.  » 
Malheureusement  nous  n'entendons  plus  aujourd'hui  qu'un  des 
deux  interlocuteurs,  et  la  conversation  est  devenue  un  monologue. 
En  publiant  les  lettres  de  son  ami,  Atticus  se  garda  bien  d'y  joindre 
les  siennes.  Sans  doute  il  ne  voulait  pas  qu'on  pût  lire  trop  à  dé- 
couvert dans  ses  sentimens,  et  sa  prudence  cherchait  à  dérober  au 
public  la  connaissance  de  ses  opinions  secrètes  et  l'accès  de  sa  vie 
intime;  mais  il  a  eu  beau  vouloir  se  cacher,  la  volumineuse  corres- 
pondance que  Cicéron  entretint  avec  lui  suffit  pour  le  faire  con- 
naître, et  il  est  facile  d'y  prendre  une  idée  exacte  du  personnage  à 
qui  elle  est  adressée.  Ce  personnage  est  assurément  l'un  des  plus 
curieux  d'une  époque  importante  qui,  par  tant  de  côtés,  ressemble 
à  la  nôtre,  et  il  vaut  la  peine  qu'on  Fétudie  de  près. 


I. 

Atticus  avait  vingt  ans  quand  commença  la  guerre  de  Marins  et 
de  Sylla.  Il  vit  de  près  les  proscriptions  et  faillit  en  être  victime;  le 
tribun  Sulpitius,  l'un  des  principaux  chefs  du  parti  populaire,  qui 

TOW  XLV.  34 


Digitized  by 


Google 


530  BEVUE  DES  DBVH  MONDES.  • 

était  son  parent,  fut  tué,  après  la  victoi^  de  Sylla,  avec  ses  partir 
sans  et  ses  amis,  et  comme  Atticus  le  fréquentait  beaucoup,  il  cou- 
rut alors  quelques  risques.  Les  contemporains  ont  raconté  quelle 
émotion  et  quel  effroi  saisireqt  les  hoqnétes  gens  de  Rome  au  spec- 
tacle de  ces  premières  proscriptions.  On  avait  vu  jjusque-là  des  ci^ 
toyens  tués  dans  les  émeutes  populaires  et  pendant  Temporteaient 
de  la  lutte;  mais  on. ne  connaissait  pas  encore  ces  massiacres  après 
la  victoire,  discutés  et  réglés  d'avance,  ordonnés  de  sapg-froid, 
exécutés  régulièrenjent  et  commue  une.  consigne.  Cette  sorte  de  dis- 
cipline et  d'ordre,  cette  apparence  cruelle  de  légalité,  les  rendaient 
plus  odieux  encore, et  plus  effrayans.  Qu'on  juge  de  l'effet  qu'ils 
deyaient'produire  sur  <un  jeune  hommp  qui  voyait  ainsi  périr  d'un 
coup  ses  protecteurs  et  ses  parens,  et  q,ui  n'était  pas  sans  crainte 
pour  lui-même  I  Ce  premier  spectacle  décida  de  toute  sa  vie.  Coinme 
il  était,  malgré  son  âge,  un  esprit  ferme  et  prudent,  il  ne  se  laissa 
pas  abattre  :  il  réfléchit  et  raisonna.  S'il  avait  eu  jusque-là  quel- 
ques velléités  d'aimbitiou;  politique  et  la  pensée  de  chercher  leB 
honneurs,  il  y  renonça  sans  peinç  .en  voyant  d^  quel  prix  il  fallait 
quelquefois  les  payer.  Il  comprit  qu'une  république  où  l'on  pouvait 
impunément  donner  de  pareils  exemples  était  perdue,  et  qu  ea  pé- 
rissant elle  risquait  d'entraîner  avec  elle  ceux  qui  l'auraient  servie. 
11  résolut  donc  de  se  tenir  Ipin  des  affaires,  et  tqute  sa  politique 
x^onaista  désormais  h  se  faire  une  situation  sûre,  en  dehors  des  par- 
tis, à  l'abri  des  dangers. 

On  demandait  un  jour  à  Sieyès  :  <c  Qu'avez-vou3  fait  pendant  la 
terreur? —  Ce  que  j'ai  &it!  réponditril,  j'ai  vécu.  »  C'était  bea»- 
coup.  Atticus  a  fait  bien  plus  encore.  Il  a  vécu,  non  pas  seulement 
pendant  une  terreur  de  quelques  mois,  mais  pendant  une  terreur  de 
plusieurs  années.  Comme  pour  mettre  à  l'épreuve  sa  prudence  et 
son  habUeté,  il  a  été  placé  dans  l'époque  la  plus  troublée  de  l'his- 
toire. U  a  assisté  à  trois  guerres  civiles,  il  a  vu  Rome  envahie  quatre 
fois  par  des  madtres  différens,  et  les  massacres  recommencer  à  cha* 
que  victoire  nouvelle.  Il  a  vécu,  non  pas  humble,  ignoré,  se  faisant 
oublier  dans  quelque  ville  lointaine,  mais  à  Rome  et  en  pleine  lu- 
mière. Tout  contribuait  à  attirer  les  yeux  sur  lui;  il  était  riche,  ce 
qui  était  un  motif  suffisant  d'être  proscrit;  U  avait  une  grande  ré- 
putation d'homme  d'esprit;  il  fréquentait  volontiers  les  puissans, 
et,  par  ses  liaisons  au  moins,  il  était  regardé  comme  un  p^son- 
nage.  Cependant  il  sut  échapper  à  tous  les  dangers  que  lui  créaient 
sa  position  et  sa  fortune,  et  même  il  trouva  moyen  de  grandir  à 
chacune  de  ces  révolutions  qui  semblaient  devçir  le  perdre.  Chaque 
changement  de  régime  qui  précipitait  ses  amis  du  pouvoir  le  laifr* 
sait  plus  riche  et  mieux  assis,  si  bien  qu'au  dernier  il  se  trouva  tout 


Digitized  by 


Google 


IJN  ÉPICURIEN   POUTÎQCE   A   ROME.  531 

nàtttreltement  placé  presque  à  côté  du  nouveau  maître.  Par  quelle 
merveille  d'habileté ,  par  quel  prodige  de  savantes  combinaisons 
pàrrlnt-î!  à  vîvre  honoré,  riche  et  puissant  dans  un  temps  où  il  était 
SI  difficile  seulement  de  vivre?  C'était  un  problème  plein  de  diffi- 
cultes;  voici  comment  il  le  résolut. 

Hri  préèencè  des  premiers  tnassacres  dont  il  avait  été  témoin,  At- 
tîcus  tétait  décidé  à  vivre  désormfds  loin  des  affaires  et  des  partis  ; 
mais  cela  n'e^t  pas  aussi  fatile  qu'oti  serait  tenté  de  lô  croire,  et  la 
plus  ferme  volonté  ne  suffit  pas  toujours  pour  y  réussir.  On  a  beau 
défclarer  qu'on  veut  rester  neutre,  le  monde  â* obstine  à  vous  classer 
d'après  le  nom  que  vous  portez,  les  traditions  de  votre  famUle,  vos 
îîâisons  personnelles  et  les  premières  manifestations  de  vos  préfé- 
rences. Atticus  comprît  que,  pour  échapper  à  cette  sorte  d'enrôle- 
mëtrt  forcé  et  pour  dérouter  tout  à  fait  l'opinion  pubKque ,  il  fallait 
quitter  ftome  et  là  quitter  pour  longtemps.  11  espérait,  par  cet  exil 
volotttairei  reprendre  la  pleine  possession  de  lui-même  et  rompre 
les  liens  qui,  malgré  lui,  l'attachaient  encore  au  passé;  mais,  s'il 
voulait  se  dérober  aux  yeux  de  ses  concitoyens,  il  prétendait  n'être 
pas  oublié  de  tout  le  monde.  Comme  il  comptait  revenir,  il  ne  vou- 
lait pas  revenir  comnie  un  étranger  qu'on  ne  connaît  plus,  et  perdre 
tout  le  bénéfice  de  ses  premières  amitiés.  Aussi  ne  choisit-il  pas 
pdur  son  séjour  quelque  propriété  lointaine ,  -dans  une  province 
ignorté,  ou  quelqu'une  de  ces  villes  inconnues  sur  lesquelles  les 
yeux  du  peuple  romain  ne  s'arrêtaient  jamais.  Il  se  retira  à  Athènes, 
c'est-à-dire  dans  la  seule  ville  qui  eût  conservé  un  grand  renom 
et  qui  se  soutint  encore  dans  Tadmiration  des  peuples  en  face  de 
Rome.  Là,  par  quelques  libéralités  bien  placées,  il  s'attira  d'abord 
FaflTecliôn  de  tout  le  monde.  Il  distribua  du  blé  aux  citoyens,  il  prêta 
de  l'argent  sans  intérêt  à  cette  ville  de  beaux  esprits  dont  les  finan- 
ces étaient  toujours  embarrassées.  Il  fit  plus,  il  flatta  les  Athéniens 
par  im  endroit  qui  leur  était  plus  sensible.  Le  premier  de  tous  les 
Romans,  il  osa  ouvertement  déclarer  le  goût  qu'il  avait  pour  les 
lettres  et  les  arts  de  la  Grèce.  Jusque-là  c'était  la  mode,  chez  ses 
compatriotes,  d'estimer  et  de  cultiver  les  muses  grecques  en  secret 
et  de  s'«n  moquer  en  public.  Cicéron  lui-même,  qui  bravait  en  tant 
d^occasioDs  ce  sot  préjugé,  n'osait  pas  paraître  savoir  trop  couram- 
ment le  non!  d'un  grand  sculpteur  ;  mais  Cicéron  était  un  homme 
d^état  à  qui  H  convenait  de  montrer,  au  moins  par  momens,  ce  mé- 
pris superbe  des  autres  peuples  qui  constituait  en  partie  ce  qu'on 
appelât  la  gravité  romaine.  Il  fallait  bien  flatter  cette  faiblesse  natio- 
nale, si  Ton  voulait  plaire  au  peuple.  Atticus,  qui  ne  comptait  rien 
lui  demander,  était  f)lus  libre;  aussi  se  moqua-t-il  ouvertement  des 
Usages.  Dès  son  anivée,  il  se  mit  à  parler  et  à  écrire  en  grec,  à 


Digitized  by 


Google 


532  REVUE  DES  DEUX  HOr^DES- 

fréquenter  sans  se  cacher  les  ateliers  des  sculpteurs  et  des  pein- 
tres, à  acheter  des  statues  et  des  tableaux^  et  même  à  composer 
des  ouvrages  sur  les  beaux-arts.  Les  Athéniens  étaient  aussi  char- 
més que  surpris  de  voir  un  de  leurs  vainqueurs  partager  leur  goût 
le  plus  cher  et  protester  ainsi  contre  T injuste  dédain  des  autres. 
Leur  reconnaissance ,  qui ,  comme  Ton  sait ,  était  toujours  très 
bruyante,  accabla  Atticus  de  flatteries  de  toute  sorte.  On  multiplia 
les  décrets  en  son  honneur;  on  lui  oflrit  toutes  les  dignités  de  la 
cité;  on  voulut  même  lui  élever  des  statues.  Atticus  s'empressa  de 
tout  refuser;  mais  l'effet  était  produit,  et  le  bruit  de  tant  de  popula- 
rité ne  manquait  pas  d'arriver  à  Rome,  apporté  par  ces  jeunes  gens 
de  grande  famille  qui  venaient  terminer  leur  éducation  en  Grèce. 
De  cette  façon,  le  nom  d' Atticus  ne  perdait  rien  à  son  absence;  les 
gens  de  goût  s'entretenaient  de  cet  amateur  éclairé  de§  arts  qui 
s'était  fait  remarquer  môme  à  Athènes,  et  pendant  ce  temps  le 
grand  nombre,  en  ne  le  voyant  plus,  perdait  l'habitude  de  le  ranger 
dans  un  parti  politique. 

C'était  un  pas  de  fait.  Il  en  restait  un  plus  important  à  faire,  At- 
ticus avait  vu  de  bonne  heure  que  la  première  condition  pour  être 
indépendant,  c'est  d'être  riche.  Cette  vérité  générale  était  encore 
plus  évidente  à  cette  époque  que  jamais.  Que  de  gens  dont,  la  con- 
duite pendant  les  guerres  civiles  ne  peut  s'expliquer  que  par  l'état 
de  leur  fortune  1  Pour  servir  César  qu'il  n'aimait  pas,  Curion  n'avait 
qu'un  seul  motif,  l'exigence  de  ses  créanciers,  et  Cicéron  lui-même 
.  place  toujours  parmi  les  raisons  principales  qui  l'eiopêchent  de  se 
rendre  au  camp  de  Pompée,  où  l'appellent  toutes  ses  sympathies, 
l'argent  que  César  lui  avait  prêté,  ôt  qu'il  ne  pouvait  pas  lui  rendre. 
Pour  échapper  aux  embarras  de  cette  sorte  et  conquérir  sa  pleine  li- 
berté, Atticus  résolut  d'être  riche,  et  il  le  devint.  Il  importe,  je  crois, 
de  donner  ici  quelques  détails  pour  faire  voir  comment  on  s'enricbisr 
sait  à  Rome.  Son  père  lui  avait  laissé  une  fortune  assez  modique, 
2  millions  de  sesterces  (400,000  francs).  Lorsqu'il  quitta  Rome,  il 
vendit  presque  tous  les  biens  de  sa  famille,  pour  ne  rien  laisser  der- 
rière lui  qui  pût  tenter  les  proscripteurs,  et  acheta  des  terres  en 
Épire,  dans  ce  pays  des  grands  troupeaux,  où  la  terre  rs^pporte 
tant.  Il  est  probable  qu'il  ne  les  paya  pas  cher.  Mithridate  venait 
de  ravager  la  Grèce,  et  comme  il  n'y  restait  plus  d'argent,  tout  s'y 
vendait  à  vil  prix.  Entre  des  mains  habiles,  ce  domaine  prospéra 
vite  :  tous  les  ans,  de  nouvelles  terres  étaient  achetées  sur  l'épargne 
du  revenu,  et  Atticus  finit  par  être  un  des  grands  propriétaires  du 
pays.  Mais  est-il  vraisemblable  que  sa  fortune  lui  vînt  uniquement 
de  la  bonne  administration  de  ses  champs?  Il  aurait  bien  voulu  le 
faire  croire,  pour  se  donner  ainsi  quelque  ressemblance  avec  Catoa 


Digitized  by 


Google 


UN   ÉPICURIEN  POLITIQUE   A    ROME.  533 

et  les  vieux  Romains.  Malheureusement  pour  lui,  son  ami  Cicéron 
le  trahit.  En  lisant  cette  correspondance  indiscrète,  on  ne  tarde  pas 
à  reconnaître  qu'Atticus  avait  beaucoup  d'autres  moyens  pour  s'en- 
richir que  la  vente  de  ses  blés  et  de  ses  troupeaux.  Cet  habile  agri- 
culteur était  en  même  temps  un  adroit  négociant  qui  a  fait  heureu- 
sement tous  les  commerces.  Il  excellait  à  tirer  profit  non-seulement 
des  folies  des  autres,  ce  qui  est  l'ordinaire,  mais  même  de  ses  plai- 
sirs, et  son  talent  consistait  à  s'enrichir  où  d'autres  se  ruinent.  On 
sait  par  exemple  qu'il  aimait  beaucoup  les  beaux  livres  :  c'était 
alors,  comme  aujourd'hui,  une  manie  fort  coûteuse;  il  sut  en  faire 
une  source  de  beaux  bénéfices.  Il  avait  réuni  chez  lui  un  grand 
nombre  de  copistes  habiles  qu'il  formait  lui-même;  après  les  avoir 
fait  travailler  pour  lui,  et  quand  sa  passion  était  satisfaite,  il  les  fai- 
sait travailler  pour  les  autres,  et  vendait  très  cher  au  public  les 
livres  qu'ils  copiaient.  C'est  ainsi  qu'il  fut  un  véritable  éditeur  pour 
Cicéron,  et  comme  les  ouvrages  de  son  ami  se  vendaient  beaucoup, 
il  arriva  que  cette  amitié,  qui  était  pleine  d'agrémens  pour  son 
cœur,  ne  fut  pas  inutile  à  sa  foftune.  A  la  rigueur,  ce  commerce 
pouvait  s'avouer,  et  il  n'était  pas  défendu  à  un  ami  des  lettres 
de  se  faire  libraire;  mais  Atticus  s'est  mêlé  aussi  de  beaucoup  d'au- 
tres opérations  qui  auraient  dû  lui  répugner  davantage.  Gomme  il 
voyait  le  succès  qu'obtenaient  partout  les  combats  de  gladiateurs, 
et  qu'il  n'y  avait  plus  de  fête  sans  quelqu'une  de  ces  grandes  tue- 
ries, il  songea  à  élever  des  gladiateurs  dans  ses  domaines.  11  les 
faisait  instruire  soigneusement  dans  l'art  de  mourir  avec  grâce, 
et  les  louait  très  cher  aux  villes  qui  voulaient  se  divertir.  Il  faut 
avouer  que  ce  n'est  pas  un  métier  qui  convienne  à  un  savant  et  à 
un  sage  ;  mais  on  y  gagnait  beaucoup,  et  la  sagesse  d' Atticus  était 
accommodante  dès  qu'il  y  avait  un  honnête  profit  à  faire.  De  plus, 
il  était  banquier  à  l'occasion  et  prêtait  à  gros  intérêts,  comme  fai- 
saient sans  scrupule  les  plus  grands  seigneurs  de  Rome.  Seulement 
il  y  mettait  un  peu  plus  de  ménagemens  que  les  autres,  et  pre- 
nût  soin  de  paraître  le  moins  possible  dans  les  affaires  qu'il  trai- 
tait; il  avait  dans  l'Italie  et  dans  la  Grèce  des  agens  fort  adroits  qui 
Élisaient  valoir  ses  fonds.  Ses  relations  s'étendaient  dans  le  monde 
entier;  on  lui  connaît  des  débiteurs  en  Macédoine,  en  Épire,  à 
Éphèse,  à  Délos,  un  peu  partout.  Il  prêtait  aux  particuliers;  il  prê- 
tait aussi  aux  villes,  mais  tout  à  fait  en  secret,  car  cette  industrie 
était  alors  aussi  peu  estimée  qu'elle  était  lucrative,  et  les  gens  qui 
s'y  livraient'  ne  passaient  pas  pour  être  honnêtes  ni  scrupuleux. 
Aussi  Atticus,  qui  tenait  autant  à  sa  réputation  qu'à  sa  fortune,  ne 
voulait-il  laisser  savoir  à  pereonne  qu'il  ne  négligeait  pas  ces  sortes 
de  profits.  Il  le  cachait  soigneusement  même  à  son  ami  Cicéron,  et 


Digitized  by 


Google 


nous  rignoreriôiis  àujôurJhui,  s'il  n'dvait  pbi<ït^eproilVé»lqu«ltjttesi 
contre-temps  dans  ce  commerce  aventureux.  QuDi(|U'on^  fît'Stf  oAU^ 
naire  de  grands  bénéfices,  on  y  pouvait  courir  aussi  quelques  liàtf-* 
gers.  Après  avoir  subi  pendant  deux  siècle^  k  domina^lkKû  iroitiaiiifê,* 
toutes  les  villes  alliées  et  municipales,  surtout  cellfes  de  KAsae;' 
étaient  complètement  ruinées:  Biles  avaient  toutes  moind''  derew^ 
nus  que  de  dettes,  et  les  proconsuls,  unis  aux  ffenttiere  de*  rinipSt,' 
achevaient  si  bien  de  leur  enlever  leurs  dernfîères  ressoUrceÉ^,  ^'ùué 
restait  plus  rien  à  prendre  aux  créanciers,  quand  ils  ne  se  pressùBnC 
pas.  C'est  ce  qui  arriva  une  fois  à  Atticus  malgré  son  activité  1  OnToiCf 
que  Cicéron  le  plaisante,  dans  une  de  ses  lettres^  $ur  le  môgeqifil 
est  allé  mettre  devant  Sicyone  i  ce  siège  était  évidemment  cdaà'de 
quelques  débiteurs  récalcitrans;  Atticus  n'a  jamais»  fait.  d'Mkres 
campagnes.  Du  reste,  celle--là  lui  réussit  maL  Petuâanl  qu'ilisdlajt 
ainsi  en  guerre  contre  cette  malheureuse  ville  endettée,  le  èénxten 
prit  pitié,  et  la  protégea  par  un  décret  contre, ses  crtamâers' trop 
exigeans,  en  sorte  qu* Atticus,  qui  était  parti  tfÉpire  sen  oMkqojfr^ 
rant,  enseignes  déployées,  fut  réduit,  dit  Cicéro»,  qûand^  il  futa?*^ 
rivé  sous  les  murailles,  à  arracher  aux  Sicyoniens  quelques  pàuviBS 
petits  écus  {nurmmilârurn  aliqûid)  à  force  de'  prières  cft:  de  'car- 
rosses. Il  faut  (ïroire  cependant  qu' Atticus  était  ordinairement piuà 
heureux  dans  le  placement  de  Ses  fonds,  et  sa  prudence  bien  i^onnue 
nous  assure  qu'il  savait  choisir  des  débiteurs  plus  solvables-  Ge^i 
est  certain,  c'est  que  tous  ces  métiers  qu'il  faisait  n'auriaient  pas 
fardé  à  le  rendre  très  riche;  mais  if  n'eut  même  pas  besoin  4#së 
donner  tant  de  peine,  et  pendant  qu'il  travaillait  si  adroitement  à 
faire  sa  fortune,  elle  lui  arriva  toute  faite  d'un  autre  côtéj  11  avait 
un  oncle,  Q.  Caecilius,  qui  passait  pour  le  plus  terrible  usurieiT  de 
Rome,  où  il  y  en  avait  tant,  et  qui  ne  consentait  à  prêter  à  se»  pa* 
rens  les  plus  proches,  comme  une  insigne  faveur,  qu'à  1  pouir  100 
par  mois.  C'était  un  homme  dur,  intraitable,  et  qui  s'était  renda 
tellement  odieux  à  tout  le  monde  qu'on  ne  put  empêcher  le  peuple 
d'outrager  son  cadavre  le  jour  de  ses  funérailles.  Atticus  était  le  sê«l 
qui  eût  trouvé  le  moyen  de  vivre  bien  avec  lui.  Caecilius  l'adopta 
par  son  testament  et  lui  laissa  la  plus  grande  partie  de  son  héri- 
tage, 10  millions  de  sesterces,  un  peu  plus  de  2  millions  de  francs. 
Désormais  sa  fortune  était  faite,  il  était  indépendant  de  tout  le 
monde  et  maître  de  se  conduire  à  son  gré. 

Mais  n'était-il  pas  à  craindre  que ,  quand  il  serait  de  retour  à 
Rome,  cette  résolution  qu'il  prenait  de  fuir  tous  les  engagemens 
n'eût  un  mauvais  air?  Pour  se  tenir  en  dehors  des  partis,  il  né  pou- 
vait pas  décemment  prétexter  l'indifférence  ou  la  frayeur;  il  lui  fal- 
lait un  motif  plus  honnête  et  qu'on  pût  afficher  :  une  école  déphi- 


Digitized  by 


Google 


UN  CFlGUiaEN  POLITIQUE  A   ROME.  535 

]o$((q)bie  le  lui  fournit.  Les  épicuriens,  sacrifiant  tout  à  la  commodité 
de  la  yie,  disaient  qu'il  était  bon  de  fuir  les  emplois  publics  pour 
évit^  les  tracas  qu'ils  attirent,  a  Ne  pas  s'occuper  de  politique  » 
était  leur  maxime  favorite.  Atticus  fit  profession  d'être  épicurien  : 
dès  loFs  son  abstention  avait  un  prétexte  plausible,  la  fidélité  aux 
^opinîons  de  sa  secte,  et  si  on  le  blâmait,  le  blâme  retombait  sur  toute 
TéGote,  ce  qui  rend  toujours  la  part  de  chacun  plus  légère.  En  réalité, 
âtUcus  était-il  un  épicurien  véritable  et  complet?  C'est  une  ques- 
tion que  les  savans  discutent,  et  que  le  caractère  du  personnage 
permet  facilement  de  résoudre.  Ce  serait  le  mal  connaître  que  de 
supposer  qu'en  quoi  que  ce  soit  il  s'attachât  scrupuleusement  à  une 
école  et  s'engageât  à  en  être  un  disciple  fidèle.  Il  les  avait  toutes 
étudiées  pour  le  plaisir  que  cette  étude  causait  à  son  esprit  curieux, 
mais  il  prétendait  bien  ne  pas  s'asservir  à  leurs  systèmes.  Il  avait 
trouvé  dans  la  morale  épicurienne  un  principe  qui  lui  convenait,  et 
il  s'en  était  emparé  pour  justifier  sa  conduite  politique.  Quant  à  Épi- 
core  lui-même  et  à  sa  doctrine,  il  s'en  souciait  fort  peu,  et  il  était 
prêt  à  l'abandonner  au  premier  prétexte.  C'est  ce  que  montre  très 
agréablement  Cicéron  dans  un  passage  du  Traiié  des  Lois.  Il  s'est 
représenté  dans  cet  ouvrage  causant  avec  Atticus,  aux  bords  du  Fi- 
brîoe,  sous  les  ombrages  enchantés  d'Arpinum.  Gomme  il  veut  faire 
remonter  jusqu'aux  dieux  l'origine  des  lois,  il  lui  faut  établir  d'a- 
bord que  les  dieux  s'occupent  des  hommes,  ce  que  niaient  les  épi- 
curiens^  Il  s'adresse  alors  à  son  ami,  et  lui  dit  :  »  M'accordez-vous^ 
PoBqponius,  que  la  puissance  des  dieux  immortels,  leur  raison,  leur 
sagesse^  ou,  si  vous  aimez  mieux,  leur  providence,  régit  l'univers? 
Si  TOUS  ne  l'admettez  pas,  il  faudra  commencer  par  le  démontrer. 
—  AUons,  réppnd  Atticus,  je  l'accorde,  si  vous  le  voulez,  car,  grâce 
i  œs  oiseaux  qui  chantent  et  au  murmure  de  ces  ruisseaux,  je 
o'û  pas  peur  qu'aucun  de  mes  condisciples  m'entende.  »  Voilà  un 
philosophe  fort  accommodant,  et  l'école  ne  tirera  pas  grand  profit 
tfun  adepte  qui  l'abandonne  dès  qu'il  est  sûr  qu'on  ne  le  saura 
fm.  On  retrouve  bien  là  le  caractère  d' Atticus.  Embrasser  résolu- 
ment une  opinion,  c'est  s'engager  à  la  défendre,  c'est  s'exposer  à 
combattre  pour  ello.  Or  les  querelles  philosophiques,  bien  qu'elles 
Be  soient  pas  sanglantes,  ne  sont  pas  moins  acharnées  que  les  au- 
tres; c'est  de  la  guerre  encore,  et  Atticus,  en  toutes  choses,  veut  la 
paix,  au  moins  pour  lui.  Il  est  piquant  d'examiner  le  rôle  que  Gi- 
céroft  lui  donne  dans  les  dialogues  philosophiques  où  il  l'introduit. 
Ka.général  il  ne  discute  pas,  il  provoque  à  discuter.  Curieux  et  in- 
satiable, il  .demande,  il  interroge  toujours;  il  excite  à  répondre,  il 
soulève  les  objections,  il  anime  les  combattans,  et  pendant  ce  temps 
il  jouit  tr^mquLUement  du  combat,  sans  y  entrer  jamais.  On  verra 
tout  à  l'heure  que  c'était  justement  là  son  rôle  en  politique. 


Digitized  by 


Google 


536  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

Atticus  demeura  vingt-trois  ans  loin  de  Rome,  ne  la  visitant  qtfi 
des  intervalles  très  éloignés  et  n'y  restant  jamais  que  peu  de  temps. 
Quand  il  pensa  que,  par  sa  longue  absence,  il  s'était  tout  à  feit  dé- 
gagé des  liens  qui  rattachaient  aux  partis  politiques,  quand  il  eut 
conquis  l'indépendance  avec  la  fortune,  quand  il  se  fut  assuré  con- 
tre tous  les  reproches  qu'on  pouvait  faire  à  sa  conduite  en  prêtai^t 
à  sa  prudence  l'apparence  d'une  conviction  philosophique,  il  songefC 
à  retourner  définitivement  à  Rome  et  à  y  reprendre  sa  vie  inter- 
rompue. Il  choisit  pour  revenir  un  moment  où  tout  était  calme,  et, 
comme  pour  achever  de  rompre  avec  son  passé ,  il  revint  avec  un 
surnom  nouveau,  sous  lequel  on  prit  désormais  l'habitude  de  le 
désigner.  Ce  nom  d^Aitirus,  qu'il  rapportait  d'Athènes,  semblait 
indiquer  hautement  qu'il  ne  voulait  plus  vivre  que  dans  l'étude  des 
lettres  et  les  jouissances  des  arts, 

A  partir  de  ce  moment,  il  partagea  son  temps  entre  le  séjour  de 
Rome  et  celui  de  ses  maisons  de  campagne.'  Il  acheva  de  Uquiider 
sans  bruit  ses  affaires  de  banque,  dont  quelques-unes  étaient  en- 
core en  souffrance,  et  s'arrangea  pour  dérober  au  public  les  sourcea 
de  sa  richesse.  Il  ne  conserva  guère  plus  que  ses  terres  d'Épire  et 
ses  maisons  de  Rome,  qui  lui  rapportaient  beaucoup  et  dont  U  pou- 
vait avouer  les  profits.  Sa  fortune  s'accroissait  toujours,  grâce  à  la 
façon  dont  il  l'administrait.  U  n'avait  d'ailleurs  aucun  des  défauta 
qui  pouvaient  la  compromettre  :  il  n'aimait  pas  à  acheter  ou  à  bâtir, 
il  ne  possédait  point  de  ces  splendides  villas  aux  portes  de  Rome 
ou  aux  bords  de  la  mer,  dont  l'entretien  ruinait  Cicéron.  U  prétait 
encore  quelquefois  de  l'argent,  mais,  à  ce  qu'il  semble,  plutôt  pour 
obliger  que  pour  s'enrichir.  Il  avait  soin  du  reste  de  choisir  des 
personnes  sûres,  et  il  se  montrait  sans  pitié  le  jour  de  l'échéance* 
C'était  par  intérêt  pour  eUes ,  disait-il,  qu'il  agissait  ainsi,  car»  en 
tolérant  leur  négligence,  on  les  encourage  à  se  ruiner.  Quant  à  ceux 
avec  lesquels  son  argent  eût  couru  quelques  risques,  même  ses  plus 
proches  parens,  il  ne  se  gênait  pas  pour  les  éconduire.  Cicéron,  en 
lui  racontant  un  jour  que  leur  neveu  commun,  le  jeune  Quintus,  est 
venu  le  trouver  et  qu'il  a  essayé  de  l'émouvoir  par  le  tableau  de  sa 
misère,  ajoute  :  «  J'ai  pris  alors  quelque  chose  de  votre  éloquence; 
je  n'ai  rien  répondu.  »  Le  moyen  était  bon,  et  Atticus  a  dû  Tem- 
ployer  plus  d'une  fois  à  l'égard  de  son  beau-frère  et  de  son  neveu, 
qui  étaient  toujours  sans  argent.  Pour  lui ,  il  avait  su  se  faire  à  peu 
de  frais  une  grande  existence.  Il  vivait  dans  sa  maison  du  Quirinal, 
qui  était  plus  spacieuse  et  plus  commode  à  l'intérieur  que  belle 
d'apparence,  et  qu'il  réparaît  le  moiiis  possible,  parmi  les  objets 
d'art  qu'il  avait  choisis  en  Grèce  et  les  esclaves  lettrés  qu'il  avait 
pris  soin  de  former  lui-même  et  que  tout  le  monde  lui  enviait.  H 
réunissait  souvent  les  gens  d'esprit  de  Rome  dans  des  repas  où  Ton 


Digitized  by 


Google 


DN  ÉPICURIEN  POLITIQUE   A   ROME.  537 

faisait  surtout,  à  ce  qu'il  semble,  grande  chère  d'érudition.  Sa  mu- 
nificence ne  lui  coûtait  guère,  s'il  est  vrai,  comme  le  prétend  Cor- 
nélius Népos,  qui  avait  vu  les  comptes,  qu'il  ne  dépensait  que 
8,000  as  (150  fr.)  par  mois  pour  sa  table.  Cicéron,  toujours  indis- 
cret, raconte  qu'on  y  servait  des  légumes  fort  ordinaires  sur  des 
pTàts  très  précieux;  mais  qu'importe?  tout  le  monde  s'estimait  heu- 
reux de  faire  partie  de  ces  réunions  d'élite  dans  lesquelles  on  en- 
tendait causer  Atticus  et  lire  les  plus  beaux  ouvrages  de  Cicéron 
avant  qu'ils  ne  fussent  publiés,  et  l'on  peut  dire  que  tout  ce  qu'il  y 
a  eu  de  plus  distingué  dans  ce  siècle,  qui  fut  si  grand,  a  tenu  à 
honneur  de  fréquenter  cette  maison  du  Quirinal. 


II. 

De  tous  les  bonheurs  d'Atticus,  celui  qu'on  est  le  plus  tenté  d'en- 
vîèr,  t'est  l'heureuse  fortune  qu'il  a  eue  de  s'attacher  tant  d'amis. 
lï  y  prit  beaucoup  de  peine.  Dès  son  arrivée  à  Rome,  on  le  voit  oc- 
cupé à  se  mettre  bien  avec  tout  le  monde  et  se  ser^'ir  de  tous  les 
moyens  pour  plaire  aux  gens  de  tous  les  partis.  Sa  naissance,  sa 
fortune,  la  façon  dont  il  l'avait  acquise,  le  rapprochaient  des  cheva- 
liers :  ces  riches  fermiers  de  l'impôt  public  étaient  ses  amis  naturels, 
et  il  eut  bientôt  parmi  eux  un  grand  crédit;  mais  il  n'était  pas  moins 
lîé  avec  les  patriciens,  si  dédaigneux  d'ordinaire  pour  tout  ce  qui 
n'était  pas  de  leur  caste.  11  avait  pris,  pour  se  les  concilier,  la  route 
la  plus  sftre,  qui  était  de  flatter  leur  vanité.  Il  profita  de  ses  con- 
naissances historiques  pour  leur  fabriquer  des  généalogies  complai- 
santes dans  lesquelles  il  se  faisait  le  complice  de  beaucoup  de  men- 
songes, et  appuyait  de  sa  science  leurs  plus  chimériques  prétentions. 
Cet  exemple  nous  montre  déjà  comme  il  connaissait  bien  le  monde, 
et  le  parti  qu'il  en  tirait  quand  il  voulait  gagner  l'amitié  de  quel- 
qu'un. Rien  qu'à  voir  la  nature  des  services  qu'il  rendait  à  chaque 
personne,  on  devine  quel  profond  observateur  ce  devait  être,  et  le 
talent  qu'il  avait  pour  saisir  le  faible  des  gens  et  en  profiter.  Il  avait 
proposé  à  Caton  de  s'occuper  de  ses  affaires  à  Rome  pendant  son 
absence,  et  Caton  s'était  empressé  d'accepter  :  un  intendant  de  ce 
mérite  n'était  pas  à  dédaigner  pour  un  homme  qui  tenait  tant  à  sa 
fortune.  Il  avait  séduit  le  vaniteux  Pompée  en  s'occupant  à  choisir 
en  Grèce  d3  belles  statues  pour  orner  le  théâtre  qu'il  faisait  bâtir. 
Comme  D  savait  bien  que  le  ferme  esprit  de  César  n'était  pas  ac- 
cessible au  même  genre  de  flatteries,  et  qu'il  fallait,  pour  se  l'at- 
tirer, des  services  plus  réels,  il  lui  prêtait  de  l'argent.  C'était  natu- 
rellement aux  chefs  de  parti  qu'il  s'attachait  de  préférence;  mais  il 


Digitized  by 


Google 


&3S  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ne  négligeait  pas  non  plus  les  autres  quand  ils  pouvaient  le  sentir. 
Il  cultivait  soigneusement  Balbus  et  Théophane,  les  confidens  de 
César  et  de  Pompée;  il  allait  même  visiter  quelcpiefois  Glodîus  et  sa 
sœur  Clodia,  ainsi  que  d'autres  gens  de  réputation  suspecte.  N'ayant 
ni  scrupules  farouches  comme  Caton,  ni  répugnances  violentes 
comme  Cicéron,  il  s'accommodait  de  tout  le  monde;  sa  complaisance 
se  prêtait  à  tout;  il  convenait  à  tous  les  âges  comme  à  tous  les  ca- 
ractères. Cornélius  Népos  fait  remarquer  avec  admiration  qu'étant 
très  jeune  il  charma  le  vieux  Sylla,  et  qu'étant  très  âgé  îl  sut  plaire 
au  jeune  Brutus.  Entre  tous  ces  amis  si  dilTérens  d'humeur,  de  con- 
dition, d'opinions  et  d'âge,  Atticus  formait  un  lien  commun.  11  allait 
perpétuellement  de  l'un  à  l'autre,  comme  une  sorte  d'ambassadeur 
pacifique,  cherchant  à  les  rapprocher  et  à  les  unir,  «  car  c'était  sa 
manie,  dit  Cicéron,  de  former  des  amitiés.  »  11  dissipait  les  soupçons 
et  les  préjugés  qui  les  empêchaient  de  se  connaître  ;  îl  leur  inspirait 
le  désir  de  se  voir  et  de  se  lier,  et  si  plus  lard  quelque  différend 
s'élevait  entre  eux,  il  se  faisait  leur  intermédiaire  et  amenait  des 
explications  qui  renouaient  tout.  Son  chef-d'œuvre  en  ce  genre  est 
d'être  parvenu  à  réconcilier  Hortensius  et  Cicéron,  et  à  les  faire 
bien  vivre  ensemble  ittalgré  l'ardente  jalousie  qui  les  séparait.  Que 
de  peines  ne  dut-il  pas  avoir  pour  calmer  ces  deux  vanités  irri- 
tables, toujours  prêtes  à  s'emporter,  et  que  le  sort  semblait  prendre 
plaisir  à  exciter  encore  davantage  en  les  opposant  sans  cesse  Tune 
à  l'autre! 

Certainement  toutes  ces  liaisons  d' Atticus  n'étaient  pas  de  véri- 
tables amitiés.  Il  y  a  beaucoup  de  ces  personnages  qu'il  n'a  fréquen- 
tés que  pour  le  profit  qu'en  pouvait  tirer  sa  sûreté  ou  sa  fortune; 
mais  il  y  en  a  d'autres  aussi,  et  en  gi'and  nombre,  qui  furent  vrai- 
ment ses  amis.  Pour  nous  en  tenir  aux  plus  grands,  Cicéron  n'a 
aimé  personne  autant  que  lui,  Brutus  lui  a  témoigné  jusqu'à  la  fin 
une  confiance  sans  réserve,  et  la  veille  de  Philippes  il  lui  écrivait 
encore  ses  dernières  confidences.  Il  reste  trop  de  preuves  éclatantes 
de  ces  deux  illustres  amitiés  pour  qu'on  puisse  les  rérvoquer  en 
doute,  et  il  faut  reconnaître  qu'il  a  su  inspirer  une  vive  affection  à 
deux  des  plus  nobles  âmes  de  ce  temps.  On  en  est  d'abord  très  sur- 
pris. Sa  réserve  prudente,  ce  parti-pris  hautement  avoué  de  se  sous- 
traire à  tous  les  engagemens  pour  échapper  à  tous  les  dangers  de- 
vaient, à  ce  qu'il  semble,  éloigner  de  lui  des  gens  de  cœur  qui 
isacrifiaient  leur  fortune  et  leur  vie  à  leurs  opinions.  Par  quel  mérite 
a-t-il  su  pourtant  se  les  attacher?  Comment  un  homme  si  occupé 
de  lui,  si  soigneux  de  ses  intérêts,  a-t-il  pu  jouir  aussi  pleinement 
des  agrémens  de  l'amitié ,  qui  semblent  exiger  d'abord  le  dévoue- 
ment et  l'oubli  de  soi-même?  Comment  est-il  parvenu  à  faire  men- 


Digitized  by  VjOOQI^ 


UN   ÉflÇUQIElf   PQLITIQUE   A   BOME.  539 

tir  1^  iiioraV;s^3  qui  prétendent  que  Tégoïsme  est  la  mort  des  affec- 
tons y^ritable^  (1)  ? 

(i''e^t|enQore  un  proWèn^e  parmi  tant  d'autres  dont  la  vie  d'Attl- 

çusi,e3t  pleine,  et  celui-là  est  le  plus  difficile  à  résoudre.  Vu  à  dis- 

to^^c*,  ijttêmeà  travers  les  éloges  de  Cicéron,  Attîcus  ne  semble  pas 

aUrayanliv.et  ce  n'est  pas  lui  qu'on  serait  tenté  de  choisir  pour  son 

^i.  Il  est  pourt^int.  certain  que  ceux  qui  ont  vécu  auprès  de  lui  ne 

rôntpas  jiigé  comme  nous.  On  l'aimait,  et  on  se  sentait  tout  d'aliord 

porté  à  l'aimer.  Ge^p  bienveillance  générale  qu'il  inspira,  cette 

çjbstmatipn  d,e  tout  le  moi;ide  à  ne  pas  voir  ou  à  pardonner  ses  dé- 

iautSicés  vives  aniitiés  qu  il  a  feit  naître  sont  des  témoignages  aux- 

.;^fi|s  il.e^i  ;^nipossib|q  de  résister,  quelque,  surprise  qu'ils  nous 

^.ça^QPt^  11  y  avait, donc  dans  ce. personnage  autre  chose  que  ce  qui 

^pi^  ^ml)lq  y.  ^^fô,  §t  il  faut  qu'il  ait  possédé  une  sorte  d'attrait 

jptfl^ljp^lfle  pour  i^ous,^  qui  tenait  uniquement  à  lui,  et  qui  à  dis- 

ip/aru  avec  lui.  Voilà  pourquoi  il  ne  nous  est  plus  possible  de  com- 

pp;efldfe  d'une  fa^on  complète  cettç  séduction  étrange  qu'il  exerçait 

àprçiDi^re  vue  sur  tous  ses  contemporains.  On  peut  cependant  s'en 

JÇ^ire  qii^qup  ifiée,  étales  écrivains  gui  l'ont  connu,  Cicéron  surtout, 

.l^^eat,  eptrevoir  quelqjies-unes  de  ces  qualités  brillantes  ou  sq- 

.li4espfa:  lesqi^ejiles.il  g^g^ait  ceux  qui  l'approchaient.  Je  vais  les 

^puinëre^  d'appès  leur  témoignage ,  et  si  elles  ne  semblent  pas  en- 

cf^T^  s^uffisantes  pour  justifief  tout  à  fait  le  nombre  et  la  vivacité  de 

ses  amitiés,  il  faudra  y  joindre  par  la  pensée  ce  charme  tout  per- 

pçf^neJif  (fQ!i\  est  imposisible  aujourd'hui  de  définh*  ou  de  retrouver, 

_parçe.gi;*il  ^^est  évanoui  tout  entier  pec  lui. 

.  .  JH  .^yait  d'abord  Beaucoup  d'esprit,  tout  le  monde  en  est  d^accord, 

-^  uif.geu^e  d'esprit  particulièrement  propre  à  être  goûté  de  la  so- 

-Qié^é,  .qu'il,  fréquentait.  Ce  n'était  pas  seulement  un  de  ces  hommes 

:3gnN>^e3  ejt  lége^rs  qui  charment  un  moment,  dans  une  réunion  de 

|^2^^e,  mais  qui  n'pnt  pas.de  ressources  et  de  provisions  pour  une 

^hfi^fk  plus  longue^  Il  iavait  beaucoup  d'étude  et  de  solide  savoir, 

Jioa  pas  q^i'il  f^t  ui^  s£^va,nt  véritable,  ce  titre  n'est  pas  une  grande 

Fiçcainiifaadî^tiop  d^qs  les  relations  du  monde.  Cicéron  trouvait  que 

Iç/I  geps  fçommfi  Varroni  ,qui  sont  des  puits  de  science,  ne  sont  pas 

^o^{o^rs.(a^[^^çaps^  et.  il  raconte  que  quand  il  venait  le  voir  à  Tus- 

Qfdmf^.il,Xïe  décjbi|rait  pas  son  manteau  pour  le  retenir.  Mais  sans 

^tr^  vèritablepp^^t  un  savant,  Atticus,  dans  ses  études,  avait  touché 

^  p^Pf,i  ^W  })e^ux-art6,  à  la  poésie,  à  la  grammaire,  à  la  philosophie 

(Çt  k  ^'histoire.  Il  possédait  sur  tous  ces  sujets  des  idées  justes, 

r  4wlq^f?(pi^  origij[fales;  il  pouvait,  sans  trop  de  désavantage,  dfscu- 


Digitized  by 


Google 


5i0  BC7UE  DES  DBUX  IfOiNDES. 

ter  avec  les  érudits,  et  il  avait  toujours  à  appreadre,  à  ceux  (fà  m 
Tétaient  pas^  quelque  détail  curieux  qu'ils  ignoraient.  Pascal  f  e^t^ 
appelé  un  bonnète  homme  ;  c'était  en  toute  chose  un  amateur  io^ 
telligent  et  éclairé.  Or  pour  plusieurs  raisons  la  science  qu'acquieit 
un  amateur  est  de  celles  qui  sont  le  plus  de  mise  dans  le  monde. 
D'abord,  comme  il  n'étudie  pas  par  principes,  il  s'intéresse  sunoul; 
aux  curiosités;  il  connaît  de  préférence  les  détails  piquans  et  nou* 
veaux,  et  c'est  précisément  ce  que  les  gens  du  monde  tiennent  à 
connaître.  De  plus  la  multiplicité  même  des  études  qui  le  tentent 
l'empêche  d'en  pousser  aucune  jusqu'au  bout;  son  caprice  l'emporte 
toujours  ailleurs  avant  qu'il  ait  achevé  de  rien  approfondir.  11  ea 
résulte  qu'il  sait  beaucoup  de  choses,  et  toujours  dans  les  limites 
où  il  plaît  aux  gens  du  monde  de  les  savoir.  Enfin  le  propre  de  l'a- 
mateur est  de  faire  tout  avec  passion,  même  ce  qu'il  ne  fait  qu'un 
moment.  Gomme  c'est  un  goût  tout  personnel  qui  le  porte  à  se9 
études  et  qu'il  ne  les  continue  qu'autant  qu'elles  l'intéressent,  sa 
parole  est  plus  vive  quand  il  les  expose,  son  ton  plus  libre  et  fins 
original,  par  conséquent  plus  agréable  que  celui  des  gens  d'éôola, 
qui  travaillent  par  métier.  Telle  est  l'idée  qu'il  faut  se  faire  de  la 
science  d'Atticus.  Elle  était  trop  étendue  pour  que  l'entretLea  avec 
lui  devint  jamais  monotone;  elle  n'était  pas  assez  profonde  pour 
qu'il  courût  le  risque  d'être  ennuyeux;  elle  était  vivante  enfio,  oaur 
lorsqu'on  fait  les  choses  avec  passion,  il  est  naturel  qu'on  en  parle 
avec  intérêt.  Voilà  ce  qui  donnait  tant  d'attrait  à  sa  conversation, 
et  c'est  par  là  qu'il  a  charmé  les  esprits  les  plus  difficiles  et  les 
moins  prévenus.  Il  était  bien  jeune  encore  quand  le  vieux  Sylla,  qui 
n'avait  pas  de  raisons  pour  l'aimer,  le  rencontra  à  Athènes.  Il  prit 
tant  de  plaisir  à  l'entendre  lire  des  vers  grecs  et  latins  et  causer  de 
littérature,  qu'il  ne  le  quittait  pas  et  voulait  à  toute  force  le  rame- 
ner avec  lui  à  Rome.  Longtemps  après,  Auguste  éprouva  le  même 
charme;  il  ne  se  lassait  pas  d'entendre  causer  Atticus,  et  quand  il 
ne  pouvait  pas  l'aller  trouver,  il  lui  écrivait  tous  les  jours  rien  que 
pour  recevoir  ses  réponses  et  continuer  ainsi  de  quelque  façon  ces 
longs  entretiens  dont  il  était  ravi. 

On  peut  donc  se  figurer  que  la  première  fois  qu'on  rencontrait 
cet  homme  spirituel  on  se  sentait  rapproché  de  lui  par  les  agrémens 
de  sa  conversation.  A  mesure  qu'on  le  connaissait  davantage,  ^n 
découvrait  d'autres  qualités  plus  solides  qui  retenaient  ceux  que 
son  esprit  avait  attirés.  C'était  d'abord  une  grande  sûreté  de  com- 
merce. Quoiqu'il  fût  lié  avec  des  gens  d'opinions  très  différentes  et 
qu'il  eût  par  eux  le  secret  de  tous  les  partis,  on  ne  lui  a  jamais  re- 
proché de  l'avoir  trahi  pour  personne.  On  ne  voit  pas  non  plus  qu'il 
ait  fourni  à  aucun  de  ses  amis  de  prétexte  sérieux  pour  s'éloigner 


Digitized  by 


Google 


UN  EPICCTRIEN  POLITIQUE  A   ROME.  5M 

dft'  ï&it  et  qa'aucane  de  ses  relations  se  soit  brisée  autrement  que 
parla  mort.  Ce  commerce  si  sûr  était  en  môme  temps  très  facile. 
Pcfrsottne  n'a  jamais  été  plus  indulgent  et  plus  commode.  Il  se  gar- 
dait bien  de  fatiguer  par  ses  exigences  ou  de  rebuter  par  ses  brus- 
qtferies.  On  n'avait  pas  à  craindre  dans  son  amitié  ces  orages  qui 
troablèrent  si  souvent  celle  de  Gicéron  et  de  Brutus.  C'était  plutôt 
one  de  ces  intimités  calmes  et  sans  secousses  qui  s'affermissent  tous 
tes  jours  par  leur  durée  régulière.  Voilà  surtout  ce  qui  devait  char- 
mer ees  hommes  politiques,  étourdis  et  fatigués  par  cette  activité 
broyante  où  s'épuisait  leur  vie.  Au  sortir  de  ce  tourbillon  des  af- 
hk-es,  ils  étaient  heureux  de  trouver,  à  quelques  pas  du  Forum, 
eette  maison  paisible  du  Quirinal  où  les  bruits  du  dehors  ne  par- 
venaient pas,  et  d'aller  causer  un  moment  avec  cet  homme  d'es- 
prit d'une  humeur  si  égale ,  qui  les  accueillait  toujours  avec  le 
même  sourire  et  dans  l'affection  duquel  on  se  reposait  si  tranquille- 
Aent. 

Mais  rien  assurément  n'a  dû  lui  concilier  autant  d'amis  que  son 
obligeance.  Elle  était  inépuisable,  et  l'on  ne  pouvait  pas  prétendre 
qu'elle  fût  intéressée,  puisque,  contrairement  à  l'usage,  il  donnait 
beaCBooup  et  n'exigeait  rien.  C'est  encore  là  une  des  raisons  pour 
lojqfaelles  ses  amitiés  furent  si  solides,  car  ce  sont  toujours  ces 
9Mtes  d'échanges  qu'on  se  croit  en  droit  de  réclamer,  ces  compa- 
raisons qu'on  fait  malgré  soi  entre  les  bons  offices  qu'on  rend  et 
ceux  qu'on  a  reçus,  qui  finissent  par  troubler  les  affisctions  les  plus 
feïînès.  Atticus,  qui  le  savait  bien,  s'était  arrangé  de  façon  à  n'avoir 
bett)in  de  personne.  11  était  riche,  il  n'avait  jamais  de  procès,  il  ne 
Sollicitait  pas  les  dignités,  en  sorte  qu'un  ami  déterminé  à  recon- 
naître les  services  qu'il  en  avait  reçus  n'en  pouvait  guère  trouver 
l'occasion.  On  demeurait  son  obligé,  et  la  dette  allait  toujours  en 
s'agrandissant,  car  il  ne  se  lassait  jamais  d'être  utile.  Nous  avons  un 
moiyefi  facile  d'apprécier  l'étendue  de  cette  obligeance,  de  la  voir 
<fe  préî,  et  pour  ainsi  dire  à  l'œuvre  :  c'est  de  rappeler  rapide- 
ment les  services  de  tout  genre  qu'il  a  rendus  à  Cicéron  pendant 
leur  longue  intimité.  Cicéron  avait  grand  besoin  d'un  ami  comme 
AtUcus.  Il  était  de  ces  hommes  d'esprit  qui  n'entendent  rien  à  cal- 
culer; quand  on  lui  présentait  ses  livres  de  comptes,  il  eût  volon- 
tiers répondu,  comme  son  élève  Pline  le  Jeune,  qu'il  était  habitué 
i  une  autre  littérature  :  aliis  sum  chartis ,  (diis  litleris  initiatus. 
Atlîcas  se  fit  son  homme  d'affaires;  on  sait  le  talent  qu'il  avait  pour 
ce  métier.  Il  affermait  les  biens  de  Cicéron  très  cher,  sauvait  le  plus 
qtt*il  pouvait  sur  les  revenus,  et  payait  les  dettes  les  plus  pressées. 
Qa^d  il  en  découvrait  de  nouvelles,  il  osait  gronder  son  ami,  qui 
sl'em^essaitde  lui  répondre  très  humblement  qu'il  serait  plus  rangé 


Digitized  by 


Google 


hM  -'  REVUE  '  ÏNE8I  DBlTX^lffOMDtSJ    '  I 

àTaivenîr.  Atticué,  qui  n'y  <^^y^*^  8^**^»  ^  mettetit'alôrs-ehîieaiin- 

pagne  pour  combler  ce  déficit*  II  allait  trouver  fopylentfBaibafliaà 

les  autres  grands  banquiers  de  Rome  avec  lesquels  il  était  en  i^élar 

tion  d'affaires.  Si  le  malheur  des  temps  rendait  le  crédit  dîffipOe,  il 

n'bésitait  pas,  et  puisait  dans  sa  propre  boutse.  Ceux  qui  te  cpii^ 

naissent  ne  trouveront  pas  cette  générosité  sans  mérite.  QuabdGi-^ 

céron  voulait  acheter  quelque  terre ,  .Atticus  comtnençteiit  par  se  fâ* 

cher;  TCidXs  si  son  ami  ne  se  rendait  pas,  IL  allait  vite  la  visiter)  et  en 

discuter  le  prix.  S'agissait-il  d- y.  bâtir  quelque  élégant© 'villay  AttlcûSs 

prêtait  son  architecte,  l'habile  Cyrus^  corrigeait  les  plans  et-s«nfleil-* 

lait  l'ouvrage.  La  maison  bâtie,  il  fallait  l^dmer;  Atticus  fcdsaît' venir 

des  statues  de  la  Grèce.  Il  excelbit  à  les  bien  choisir,  et  Cibér^n  ne 

tarit  pas  d'éloges  sur  les  Hemmîhdnes  en  marbre  pentélJque  qu'H 

lui  a  procurés.  Dans  une  villa  de  Gicéron,  la  bibliothèque,  on  le 

comprend,  n'était  pas  oubliée;  c'est  encore  de  chez  Atticus  tjÛQ  re* 

naient  les  livres.  Il  en  faisait  commerce  et  réservait  les  plus  beaux 

pour  son  ami.  Les  livres  achetés,  il  (allait  les  mettre  en  plac^j  «us^ 

sitôt  Atticus  expédiait  son  bibliothécaire  Tyrannion  avec  ses  éuvri^m; 

qui  peignaient  les  rayons,  collaient  les  feuilles  de  papyrus  déta^ 

chées,  mettaient  des  étiquettes  sur  leb  rouleaux,  et  disposaient  tout 

dans  un  si  bel  ordre  que  Cicérôn  enchanté  écrivait  t  «  Depuis  que 

Tyrannîon  a  arrangé  mes  livres,  on  dirait  que  ma  m^iâon  a  pris  une 

âme.  »  .  «    ' 

Mais  Atticus  ne  s'en  tenait  pas  à  ces  services  pour  ains»  dire;0ut 

extérieurs;  il  pénétrait  dans  la  maison,,  il  en  connaissait  les  secrets. 

Gicéron  n'avait  rien  de  caché  pour  lui,  et  lui  confiait  sans  réservé 

tous  ses  chagrins  domestiques.  11  lui  racontait  les  violences  de  son 

frère  et  les  folies  de  son  neveu;  il  le  consultait  sur  les  ^nim  que 

lui  causaient  sa  femme  et  son  fils.  Quand  Tullia  est  en  âge  d'être 

pourvue,  c'est  Atticus  qui  lui  cherche  un  mari.  X3elUi  qu'il  pnopo^ 

sait  était  le  fils  d'un  chevalier  riche  et  rangé.  «  Revenez,  difiait^l 

sagement  à  Gicéron,  revenez  à  votre  ancien  troupeau.  »  MàHieqreiN- 

sèment  on  ne  voulut  pas  l'écouter.  On  préféra  au  riche,  finandebtin 

grand  seigneur  ruiné  qui  dévora  la  dot  de  Tullia  et  la  força  de  lé 

quitter.  Quand  Tullia  est  morte,  peut-être  de  diagrin»,  Attieus  "viat 

visiter  chez  la  nourrice  le  petit  enfant  qu'elle  a  laisse  etpreodieoia 

que  rien  ne  lui  manque.  Au  même  moment  Gicéron  luiuloiiiiak 

beaucoup  d'occupations  avec  ses  denx  dîvok^oesr  Après  qu'il  eut  wn^ 

voyé  sa  première  femme,  Térentia,  c'iest  Atfcicus'  qii- il  chargeait- dç 

la  faire  tester  en  sa  faveur.  C'est  encore  à  lui  qu'il  donnai^  la  oom^ 

mission  désagréable  d*éconduire  la  seconde,  Publilia,  quandleit 

prétendait  rentrer  de  force  au  domicile  de  son  mari,  q«î  ne  rovdaât 

plusâ'elle^  ,  i         ' 


Digitized  by 


Google 


UN  ÉPIGUSIJBIV   POUTIQUE   A   ROME.  5A3 

Voilà  fiaos  doute  de  grands  services;  il  en  rendait  d'autres  plus 
<léltcaits,  plus  appréciés  encore.  C'est  à  lui  que  Cicéron  confiait  ce 
qu'il  avait  de  plus  cher  au  monde,  sa  gloire  litjbéraire.  Il  lui  com- 
muniquait ses  ouvrages  dès  qu'il  les  avait  écrits,  il  les  corrigeait 
d'âpre  ses  conseils,  il  attendait  sa  décision  pour  les  publier.  Aussi 
le  traitail^il  comme  un  ami  devant  lequel  on  se  met  à  l'aise  et  l'on 
se  découvre  tout  entier.  Quoiqu'il  tint  beaucoup  à  ce  qu'on  prit  au 
sérieux  son  éloquence,  quand  il  était  sûr  de  n'être  entendu  que 
d'Âtticus,  il  ne  se  faisait  aucun  scrupule  de.  plaisanter  de  lui-même 
et  deses  ouvrages.  Il  l'introduisait  sans  façon  dans  tous  les  secrets  < 
du  métier,  et  lui  montrait  la  recette  de  ses  effets  les  plus  applaudis. 
«  Cette  fois,  lui  disait-il  gaiment,  j'ai  employé  toute  la  boîte  à  es- 
sences d'Isocrate  et  tous  les  coffrets  de  ses  disciples.  »  Il  n'y  a  rien 
de  plus  curieux  que  la  manière  dont  il  lui  raconte  un  jour  un  de 
ses  plus  grands  succès  de  tribune.  Il  s'agissait  de  célébrer  le  grand 
ccNBsulat,  sujet  dans  lequel,  comme  on  sait,  il  était  inépuisable.  Ce 
jour-là,  il  avait  une  raison  de  parler  avec  plus  d'éclat  que  de  cou" 
turae  :  Pompée  était  présent;  or  Pompée  avait  la  faiblesse  d'être  ja- 
loux de  la  gloire  de  Cicéron.  L'occasion  était  bonne  de  le  faire  en- 
rager; Cicéron  se  garda  bien  de  la  négliger  :  «  Quand  mon  tour  fut 
venu  de  parler,  écrit-il  à  Atticus,  bon  Dieul  comme  je  me  donnai 
carrièFel  Quel  plaisir  je  pris  à  me  combler  d'éloges  en  présence  de 
Pompée,  qui  ne  m'avait  pas  entendu  vanter  mon  consulat  I  Si  jamais 
j'appelai  à  mon  aide  périodes,  enthymèmes,  métaphores  et  toutes 
les  autres  figures  de  rhétorique,  ce  fut  bien  alors*  Je  ne  parlais  plus, 
je  criais,  car  il  s'agissait  de  mes  lieux-communs  ordinaires,  la  sa-^ 
gesse  du  sénat,  la  bonne  volonté  des  chevaliers,  l'union  de  toute 
l'Italie»  les  restes  de  la  conjuration  étoulfés,  l'abondance  et  la  paix' 
rétablies,  etc.  Vous  savez  la  musique  que  je  fais  quand  je  traite  ces 
sujets.  Elle  fut  si  belle  ce  jour-là  que  je  n'^  pas  besoin  de  vous  en 
pùier  davantage;  vous  devez  l'avoir  entendue  d'Athènes.  »  11  n'est 
pas  possible  de  se  moquer  de  soi  plus  gatment.  Atticus  payait  ces 
confideaces  par  la  peine  qu'il  se  donnait  pour  le  succès  des  œuvres 
de  son  ami.  Comme  il  les  avait  vues  naître,  et  qu'il  s'était  occupé 
d'eues  avant  qu'elles  ne  fussent  connues  du  public,  il  se  regardait 
sinon  comme  leur  père,  au  moins  comme  leur  parrain.  C'est  lui  qui 
se  chargeait  de  les  lancer  dans  le  monde  et  de  les  faire  réussir.  Ci^- 
céron  dit  qu'il  s'y  entendait  à  merveille,  et  cela  ne  nous  surprend 
pas.  Le  moyen  qu'il  employait  le  plus  souvent  pour  en  donner  une 
bonne  opinion  était  d'en  faire  lire  les  plus  beaux  endroits  par  ses 
BMlleurs  lecteurs  aux  gens  d'esprit  qu'il  réunissait  à  sa  table.  Cicé- 
nm,  qui  connaissait  la  frugalité  ordinaire  de  ses  repas^  le  prie  de 
s'en  départir  un  peu  pour  ces  circonstances  :  «  Ayez  soin,  lui  écrit-il» 


Digitized  by 


Google 


â&A  BB7UB  DBS  MVX  HONDES»    ' 

de  bien  traiter  vos  convives,  car^  s'ils  avaient  quelque  bumeiur  contre 
vous,  c'est  sur  moi  qu'ils  la  déchargeraient*  » 

Il  était  naturel  que  Cicéron  lui  sût  un  grè  infini  de  tous  ces  ser^ 
vices;  mais  ce  serait  le  mal  juger  que  de  supposer  qu'il  ne  .s'était 
attaché  à  lui  que  pour  les  profits  qu'il  en  tirait.  Il  l'aimait  vérila^- 
blement,  et  toutes  ses  lettres  sont  pleines  des  témoignages  de  la 
plus  sincère  affection.  Il  n'était  heureux  qu'avec  lui;  il  ne  se  las- 
sait jamais  de  le  fréquenter;  à  peine  Tavait-il  quitté  qu'il  souhaitait 
ardemment  le  revoir.  «  Que  |jb  meure,  lui  écrivait-il,  si  non-^ettle- 
ment  ma  maison  de  Tusculum,  où  je  me  trouve  si  bien,  mais  les  ilès 
Fortunées  pourraient  me  plaire  sans  vous!  »  Quelque  plaisir  qu*i^ 
éprouvât  à  être  fêté,  applaudi,  caressé,  à  avoir  autour  de  lui  des 
complaisaus  et  des  admirateurs,  du  milieu  de  cette  foule  et  de  ce 
bruit,  il  se  retournait  toujours  avec  regret  vers  son  ami  abseÀtl 
<c  Avec  tout  ce  monde,  lui  disait-il,  je  me  trouve  beaucoup  plus  seul 
que  si  je  n'avais  que  vous.  »  Tout  ce  monde  en  effet  se  compose 
d'amis  politiques  qui  changent  avec  les  événemens,  qu'une  com- 
munauté d'intérêt  vous  donne  et  qu'une  rivalité  d'ambitk»  vous 
enlève;  avec  eux,  Cicéron  est  forcé  d'être  réservé,  discret,  ce  qui 
est  un  supplice  pour  une  nature  aussi  ouverte.  Au  contraire  il  peut 
tout  dire  à  Atticus,  et  se  confier  à  lui  sans  contrainte.  Aussi  s'em-- 
presse-t-il  de  réclamer  sa  présence  au  moindre  eupui  qui  lui  £»r^ 
vient.  «  Je  vous  désire,  lui  écrit-il,  j'ai  besoin  de  vous,  je  vous  at* 
tends.  J'ai  mille  choses  qui  m'inquiètent,  qui  me  chagrinent,  et  dont 
une  seule  promenade  avec  vous  me  soulagera.  »  On  n'en  finirait 
pas,  si  l'on  voulait  réunir  tous  ces  mots  charmans  dont  la  corres- 
pondance est  remplie,  et  par  lesquels  le  cœur  s'exprime.  Ils  ne  lais- 
sent aucun  doute  sur  les  sentimens  de  Cicéron;  ils  prouvent  qu'il 
ne  regardait  pas  seulement  Atticus  comme  un  de  ces  amis  solides 
et  sérieux  sur  l'appui  desquels  on  peut  compter,  mais  aussi,  ce  qui 
est  plus  surprenant,  comme  une  âme  délicate  et  tendre  :  «  vous 
prenez  votre  part,  lui  dit-il,  de  toutes  les  afflictions  des  autres.  » 

Voilà  qui  nous  éloigne  beaucoup  de  l'idée  que  nous  nous  faisons 
ordinairement  de  lui,  et  pourtant  il  n'est  guère  possible  de  résister 
à  des  témoignages  si  formels.  Comment  pourrions-nous  prétendre 
qu'il  n'avait  pour  ses  amis  qu'une  affection  douteuse,  quand  nous 
voyons  tous  ses  amis  s'en  contenter  ?  Avons-nous  le  droit  d'être  p^us 
exigeans  qu'eux,  et  ne  serait-ce  pas  faire  injure  à  des  gens  comme 
Brutus  et  Cicéron,  que  de  supposer  qu'ils  ont  si  longtemps  été 
dupes,  et  qu'ils  ne  s'en  sont  jamais  aperçus?  D'un  autre  côté,  com- 
ment expliquer  que  la  postérité,  qui  ne  juge  que  d'après  les  docu- 
mens  que  lui  ont  fournis  les  amis  d' Atticus,  tire  de  ces  docunjens 
mêmes  une  opinion  tout  à  fait  contraire  à  celle  qu'ils  avaient  de 


Digitized  by 


Google 


UN   ÉFICBBIEN  POLITIQUE   A   ROME.  bàb 

fan?  Évidemment  c'est  que  la  postérité  et  les  contemporains  ne  se 
mettent  pas  pour  juger  les  gens  au  même  point  de  vue.  Nous  avons 
mx  qu  Atticus,  qui  avait  pris  pour  règle  de  ne  pas  se  mêler  des  af- 
faires publiques,  ne  se  croyait  pas  tenu  de  partager  les  dangers  que 
ses  amis  pouvaient  courir  pour  s'en  être  occupés.  Il  leur  en  laissait 
tout  à  fait  elles  honneurs  et  les  périls.  Tendre,  obligeant,  dévoué 
panr  eux  pendant  tout  le  cours  ordinaire  de  la  vie,  quand  surve- 
nait une  grande  crise  politique  qui  les  comproaiettait,  il  se  mettait 
à  Técart,  et  les  laissait  s'exposer  seuls.  Or,  lorsqu'on  regarde  les 
Êdts  à  distance  et  qu'on  est  séparé  d'eux,  comme  nous  le  sommes, 
par  plusieurs  siècles ,  on  n'aperçoit  plus  guère  que  les  événemens 
les  plus  importans,  et  surtout  les  révolutions  politiques,  c'est-à* 
dire  préciséoient  les  circonstances  dans  lesquelles  s'éclipsait  l'amitié 
d*  Atticus.  De  là  le  jugement  sévère  que  nous  portons  sur  elle;  mais 
1b8  contemporains,  apprécient  les  choses  autrement.  Ces  grandes 
crises  ne  sont  après  tout  que  des  exceptions  rares  et  passagères; 
sans  doute  ils  en  sont  très  frappés,  mais  ils  le  sont  bien  plus  encore 
de  ces  mille  petits  incidens  que  la  postérité  n'aperçoit  plus,  et  dont 
la  3ucces9Îon  compose  la  vie  de  tous  les  Jours.  C'est  sur  ces  bons 
offices  qui  se  reproduisent  à  chaque  moment,  qui  s'emparent  d'eux 
par  leur  multiplicité  môme,  qu'ils  jugent  l'amitié  d'un  homme, 
beaucoup  p^us  que  sur  un  service  signalé  qui  leur  serait  rendu  dans 
quelqu'une  de  ces  grandes  et  rares  occasions.  VoUà  pourquoi  ils 
avaieut  d' Atticus  une  opinion  si  différente  de  la  nôtre. 

Ce  qui  reste  hors  de  doute,  et  comme  l'un  des  traits  caractéris* 
tiques  de  ce  personnage,  c'est  le  besoin  qu'il  avait  de  se  faire  beau- 
coup d'amis,  et  la  peine  qu'il  prenait  pour  les  attirer  et  les  retenir. 
On  peut  refuser  d'admettre,  si  l'on  veut,  que  ce  besoin  fût  chez  lui 
l'effet  d'une  nature  généreuse  et  sympathique,  qu'il  vint  de  ce  que 
Giqéron  appelle  admirablement  a  l'élan  de  l'âme  qui  veut  aimer;  » 
mQÎ&t  en  supposant  même  qu'il  ne  songeât  qu'à  occuper  et  qu'à 
remplir  sa  vie,  il  faut  reconnaître  que  ce  n'est  pas  la  marque  d'une 
nature  vulgaire  que  de  la  remplir  de  cette  façon.  Cet  épicurien  raf- 
finé, ce  maître  dans  l'art  de  bien  vivre  savait  que  «  la  vie  n'est  plus 
la  vie,  si  l'on  ne  peut  se  reposer  dans  l'affection  d'un  ami  (1).»  Il 
avait  renoncé  aux  émotions  des  luttes  politiques,  aux  triomphes  de 
la  parole,  aux  joies  de  l'ambition  satisfaite;  mais  en  revanche  il 
prétendait  jouir  de  tous  les  charmes  de  la  vie  intérieure.  Plus  il  s'é- 
tatt  reqfermé  et  retranché  en  elle,  plus  il  était  difficile  et  délicat  sur 
les  plaisirs  qu'elle  peut  donner;  comme  il  ne  s'était  laissé  que 

(1)  Cui  potest  esse  vUa  vitalis,  ut  ait  Ennius,  qui  non  in  amici  mutua  benêvolentia 
comiuiés<nl,  CicéroD,  de  Amicit.y  6. 

!  ILT.  35 


Digitized  by 


Google 


5&6  REVUE  DES   DEUX  MONDES, 

ceux-là,  il  voulait  les  goûter  pleinement,  les  savourer,  en  vivre,  H 
lui  fallait  des  amis,  et  parmi  eux  les  plus  grands  esprits,  les  ploâ 
nobles  âmes  de  son  temps.  Son  activité,  qu'il  n'employait  pas  ail- 
leurs, il  la  mettait  toute  à  se  procurer  les  douceurs  de  la  soeiété 
que  Bossuet  appelle  le  plus  grand  bien  de  la  vie  humûne.  Ce  hien, 
l'heureux  Atticus  en  a  joui  au-delà  même  de  ses  désirs,  et  l'amitié 
Ta  largement  payé  de  tout  le  mal  qu'il  s'était  donné  pour  elle.  Elle 
était  son  unique  passion;  il  a  pu  complètement  la  satisfaire,  et  après 
avoir  embelli  sa  vie,  c'est  encore  Tamitié  qui  a  illustré  son  nom. 


IlL 

La  vie  privée  est  donc  favorable  à  Atticus.  Il  est  moins  heureux 
quand  on  étudie  la  conduite  qu'il  tint  dans  les  affaires  publiques. 
Sur  ce  point,  les  reproches  ne  lui  ont  pas  été  épargnés,  et  il  n'est 
pas  facile  de  le  défendre. 

Nous  ne  lui  serions  pourtant  pas  très  défavorables,  si  nous  ju- 
gions sa  conduite  tout  à  fa>t  avec  les  idées  de  nos  jours.  L'opinion 
est  devenue  beaucoup  moins  sévère  aujourd'hui  pour  ceux  qui  font 
ouvertement  profession  de  vivre  loin  de  la  politique.  Il  y  a  tant  de 
gens  qui  aspirent  à  gouverner  leur  pays,  et  il  est  devenu  si  difficile 
de  faire  un  choix  parmi  cette  foule,  qu'on  est  tenté  de  savoir  quel- 
que gré  à  ceux  qui  n'ont  pas  cette  ambition.  Loin  de  les  blâmer,  on 
les  appelle  des  modérés  et  des  sages  ;  c'est  une  exception  qu^on  en- 
courage pour  débarrasser  un  peu  cette  route  encombrée.  A  Rome, 
on  pensait  tout  autrement,  et  il  n'est  pas  difficile  de  trouver  les  rai- 
sons de  cette  différence.  Là,  ce  qu'on  pourrait  appeler  le  corps  po- 
litique était  en  réalité  fort  restreint.  En  dehors  des  esclaves,  qui  ne 
comptaient  pas,  du  peuple,  qui  se  contentait  de  donner  ou  plutôt 
de  vendre  sa  voix  dans  les  élections,  et  dont  c'était  le  plus  grand 
privilège  d'être  amusé  aux  frais  des  candidats  et  nourri  aux  dépens 
du  trésor  public  (1),  il  restait  quelques  famUles  d'ancienne  raee  ou 
d'illustration  plus  récente  qm  se  partageaient  tous  les  emplois.  Cette 
aristocratie  de  naissance  et  de  fortune  n'était  pas  très  nombreuse, 
et  c'est  à  peine  si  elle  suffisait  à  fournir  ce  qu'il  fallait  de  magistrals 
de  toute  sorte  pour  gouverner  le  monde.  On  tenait  donc  à  ce  que 
personne  ne  fit  défaut,  et  vivre  dans  la  retraite  était  regardé  cconme 

(1)  Cétait  un  yrai  privilège  en  effet,  et  les  inacriptions  nous  montrent  ooahira  on 
était  fier  de  cette  aumône  distribuée  par  Tétat.  On  trouve  souvent  sur  les  pierres  Ui- 
mulaires  ces  mots  :  percepit  frutnentum.  Cela  veut  dire  que  le  défunt  était  citoyen 
romain.  Ainsi  donc  prendre  part  à  des  distributions  gratuites  était  deTsnu  la  plus  belle 
prérogative  et  le  signe  distincUf  du  citoyen! 


Digitized  by 


Google 


UN  BtntOUBIEJSf^  POUTIQUE.  A'  BOME.  6&7 

tÉie'iléseitioo.'Le»ehesesDeâe  padsfeûtplofô  de  même  dans  notre 
déiiloi^atie:  CJomme  timtesvjes  fonctions  sont  ouvertes  à  tout  le 
niÔDde«  et  qUQv-g'&oeà  la  diffusion  des, lumières,  il  peut  naître 
dànd'  touto  les  mngs  des  hommes,  (lignes  de  les  occuper,  il  n'est 
g[«èpe  à  craînidre  que  r  absence  de  quelques  esprits  trs^nquilks,  ami3 
â^ 4a/ pair  et  du' repos,  fasse  un- vide  sensy3le  et  regrettable  danà 
ûM'rangs  pre^sésqui  se  précipijtent  de  tous  les  côtés  à  Tassaut  du 
pouvoir:  D'ailleurs  nous  pensons  aujourd'hui  qu'en  dehors  de  la 
yie-ptthliiipie  il  y^a  mîlleiniamères  de  servir  son  pays.  Les  Romains 
n'en  connaissaient  pas  d'autre.  Us  n'avaient  point  d'industrie;  ils 
ne  considéraient  le  commerce  que  comme  un  moyen  assez  peu  ho- 
norable qu'un  particulier  emploie  pour  faire  sa  fortune,  et  ne 
voyaient  pas  ce  que  l'état  peut  y  gagner;  ils  n'aimaient  pas  la  litté- 
M€upe,:^uiiieieur  semblait  qu'un  passer-temps  futile,  et  n'en  oom- 
p(reaaief>tpoin^  l'importanise; sociale,  11  s'ensuit  que  ohee  eux  un 
kemme  d^uB  oei^n  rang  ne  pouvait  trouver  qu'une  seule  fiaçon 
honnête  d'employer  son  activité  et  d'être  utile  à  son  pays,  c-était  de 
rettiplbdes  fonctions  politiques.  Faire  autre  chose  était  pour  eux  ne 
rien  fiiire;  Us*  donnaient  le  nom  d'<Hsîfs  aux  sa  vans  les  plus  labor 
#]eiixv  et  Â  ne  leun  venait  pas  dans  l'esprit  qu'en  dehors  du  service 
d0  Fétat  il*,  y*  eût  rien* qui  valût  la  peine  d'occuper  le  temps  d'un 
^Hafm.  C'est  ainsi ^uis  pensaie^it  tous  les  vieux  Romains,  et  ils  au- 
raient éprouvé  une  surprise  étrange  s'ils  avaient  vu  quelqu'un  s'ar^ 
Ager;  comme  te  fit  Atticus,  le  droit  de.  ne  point  servir  son  payjs 
dA&9 'la  limite  4e  ses  forces  et  de*  ses  talens.  Assurément  Gaton,  qui 
BeBe'reposa  jamais,  qui  à  quaitre-râ^t-dix  ans  quittait  bravement 
sa'ViHa  de  Tuscuhim  pour  veqir  aocuser  Servius  Galba,  le  bourreau 
desi  LusitanieBs;  aurait  trouva  qfue  irester  dans  sa  maison  du  Quirinal 
M  Aauasisa  terre  de  TÉpire,  au  milieu  de  ses  livres  et  de  ses  statues, 
lâofMfiB  que  le*  sort  de  Rome  se  décidait  sur  le  forum  ou  à  Pharsale, 
c'était  commettre  lé  n^éme  crinae  que  de  demeurer  seus  sa  tente  un 
jour. de  bataille* 

^  GeUe  abstention  systématique  d'Atticus  n'était  donc  pas  une  idée 
nMnaine^  illa  tenait  des  Grecsv  Da^s  ces  petites  républiques  ingou^ 
vemables  de^la*  Grèce,  où  l'on  De  connaissait  pas  le  repos,  et  qui 
paBsa«dtitsaiÎ6  trêve  et  ^na  motif  de  la  tyrannie  la  plus  dure  i  la 
tfofnoe  ia  plus  effrénée,  on  comprend  que  les  honunes  tranquilles 
0Ci«liidieiix  aient  fini  par  se  lasser  de  toutes  ces  agitaticms  stériles. 
Aussi  cessèrent-ils  de  souhaiter  des  dignités  qu'on  n'obtenait  qu'en 
flattant  une  multitude  capricieuse,  et  qu'on  ne  gardait  qu'à  la  con- 
^iiôn  de  lui  obéir.  D'ailleurs  ce  pouvoir  si  difficilement  acquis,  âî  i-â- 
çfiment  çonse^é»  quel,  prix  pouvait-il  avoir  quand  il  fallait  }e  par- 
tager avec  les  plus  obscurs  démagogues,  et  valait-il  bien,  la  peine 


Digitized  by 


Google 


5A8  BBVDE  DES   MUX  MONDES. 

de  se  donner  tant  de  mal  pour  devenir  le  successear  ou  le  collëgue 
de  Cléon  ?  En  même  temps  que  la  lassitude  et  le  dégoût  écartaiefl|k 
Tes  honnêtes  gens  de  ces  luttes  mesquines,  la  philosophie,  tons  les 
jours  plus  étudiée,  communiquait  à  ses  disciples  une  sorte  d'orgueil 
qui  les  amenait  au  même  résultat.  Des  hommes  qui  paâsaient  temr 
temps  à  s'occuper  de  Dieu  et  du  monde,  et  qui  essayaient  de  saisir 
les  lois  qui  régissent  l'univers,  ne  daignaient  pas  descendre  de  ^c» 
hauteurs  à  gouverner  des  états  de  quelques  lieues  carrées,  kvmi 
était-ce  une  question  discutée  ordinairement  dans  les  écoles  que^de 
savoir  s'il  fallait  ou  non  s'occuper  des  choses  publiques,  si  le  s^ige 
doit  rechercher  les  honneurs,  et  laquelle  vaut  mieux  de  la  vie  cpa- 
templative  ou  de  la  vie  d'action.  Quelques  philosophes  donnaipot 
timidement  la  préférence  à  la  vie  active,  lé  plus  grand  nombre  sou^ 
tenait  l'opinion  contraire,  et,  à  la  faveur  de  ces  discussions,  lAm 
des  gens  s'étaient  crus  autorisés  à  se  faire  une  sorte  tfoîsivetéélfr* 
gante,  dans  de  voluptueuses  retraites,  embellies  p^  les  lettres' et 
les  arts,  où  ils  vivaient  heureux,  tandis  que  la  Grèce  périssait.    '  ^ 

Atticus  suivit  leur  exemple.  Important  à  Rome  cette  habitude  "de 
la  Grèce,  il  annonça  hautement  la  résolution  qu'il  avait  prise  deUe 
point  se  mêler  aux  discussions  politiques.  Il  commença  par  se  tenir 
habilement  à  l'écart  pendant  toutes  ces  querelles  qui  ne  cessèrent 
d'agiter  Rome  depuis  le  consulat  de  Cicéron  jusqu'aux  guerres  ci** 
viles.  Au  moment  même  où  ces  luttes  étaient  le  plus  vives,  il  fré- 
quentait tous  les  partis,  il  avait  des  amis  de  tous  les  côtés,  et  trou- 
vait dans  ces  amitiés  éparses  un  nouveau  prétexte  pour  rester  neutre. 
Quand  César  passa  le  Rubicon,  Atticus  avait  soixante-cinq  ans,  l'âge 
où  cessait  pour  les  Romains  le  service  militaire.  C'était  une  raison  de 
plus  de  se  tenir  tranquille;  il  ne  manqua  pas  de  s'en  servir.  «  J'ai  pris 
ma  retraite,  »  répondait-il  à  ceux  qui  voulaient  l'enrôler.  Il  tint  la 
môme  conduite,  et  avec  le  même  succès,  après  la  mort  de  César; 
mais  alors  il  trompa  davantage  l'opinion  publique*  On  le  savait  â 
bien  Fami  de  Brutus,  qu'on  pensait  que  cette  fois  il  n'hésiterait  pas 
à  se  déclarer.  Cicéron  lui-môme,  qui  devait  le  connaître,  y  comp- 
tait; mais  Atticus  ne  se  démentit  pas,  et  il  profita  d'une  occasion 
importante  pour  faire  savoir  au  public  qu'il  ne  voulait  pas  qu*<Mi 
l'engageât  malgré  lui.  Pendant  que  Brutus  levait  une  armée  en 
Grèce,  quelques  chevaliers,  ses  amis,  avaient  eu  l'idée  de  faire  une 
souscription  parmi  les  plus  riches  de  Rome  pour  lui  donner  les 
moyens  de  nourrir  ses  soldats.  On  s'adressa  d'abord  à  Atticus,  dwat 
on  voulait  mettre  le  nom  en  tête  de  la  liste;  mais  Atticus  refusa  net 
de  souscrire.  11  répondit  que  sa  fortune  était  à  la  disposition  de  Bru- 
tus, s'il  en  avait  besoin  et  la  lui  demandait  comme  à  un  ami  ;  maîe 
il  déclara  en  même  temps  qu'il  ne  s'associerait  pas  à  une  manifed- 


Digitized  by 


Google 


UN  EFIGURIBN   POLITIQUE   A   ROME.  bhO^ 

tattoQ  politique,  et  son  refus  fit  manquer  la  souscription.  À  la  même 
époque^  fidèle  à  son  usage  de  caresser  toutes  les  opinions,  il  ac** 
GueiMait  bien  Fulvle,  la  femme  d'Antoine,  ainsi  que  Volumnius,  son 
préfet  des  ouvriers,  et,  sûr  d* avoir  partout  des  amis,  il  attendit 
sans  trop  de  crainte  le  résultat  de  la  lutte. 

Ge  qu'il  y  a  de  plus  étrange,  c'est  que  cet  homme  si  obstiné  à 
rester  neutre  n'était  pourtant  pas  un  indifférent.  Son  biographe  lui 
doane  cet  éloge,  qu'il  a  toujours  été  du  meilleur  parti,  et  cela  est 
vrai;  seulement  il  s'imposait  la  loi  de  ne  pas  servir  son  parti  :  il  se 
ooBtentait  de  faire  des  vœux  pour  lui,  mais  ces  vœux,  il  les  faisait 
les  plus  ardens  du  monde.  Il  avait,  le  croira-t-on?  des  passions  po-» 
litiques  qui,  dans  l'intimité,  osaient  s'exprimer  avec  une  vivacité 
inoroyable.  Il  détestait  tellement  César  qu'il  allait  jusqu'à  blâmer 
Bratus  d'avoir  permis  qu'on  l'enterrât.  Il  eût  voulu  sans  doute, 
comme  le  dentiandaient  les  plus  furieux,  qu'on  jetât  son  corps  dans 
le  Tibre*  Ainsi  il  ne  s'interdisait  pas  d'avoir  des  préférences,  et  de 
les  témoigna  à  ses  amis  les  plus  secrets.  C'est  lorsqu'il  fallait  agir 
que  commençait  sa  réserve.  Jamais  il  ne  consentit  à  entrer  dans  la 
lotte;  mais,  s'il  n'en  partageait  pas  les  dangers,  il  en  ressentait  au 
moins  toutes  les  émotions.  On  sourit  de  le  voir  s'animer  et  s'échauf- 
fer, comme  s'il  était  un  combattant  véritable  :  il  prend  sa  part  de 
tous  les  succès  et  de  tous  les  revers,  il  félicite  les  énergiques,  il  ad- 
jure les  tièdes,  et  même  il  gronde  les  défaillans,  et  se  permet  de 
dooner  des  avis  et  des  réprimandes  à  ceux  qui  lui  semblent  agir  trop 
mollement,  lui  qui  n'agissait  pas  du  tout.  Il  fait  bon  entendre  les 
reproches  qu'il  adresse  à  Cicéron,  quand  il  le  voit  hésiter  à  aller  re- 
joindre Pompée  :  il  prend  le  ton  le  plus  pathétique,  il  lui  rappelle 
ses  actions  et  ses  paroles,  il  le  conjure  au  nom  de  sa  gloire,  il  lui 
cite  ses  propres  écrits  pour  le  décider.  Cet  excès  d'audace  où  il  se 
laîflde  ainsi  entraîner  pour  les  autres  a  produit  quelquefois  des  inci- 
dens  assez  comiques.  Au  moment  où  Pompée  venait  de  s'enfermer 
dans  Brindes,  Atticus,  ému  de  la  plus  vive  douleur,  voulait  qu'on 
tentât  quelque  chose  pour  le  sauver,  et  il  allait  jusqu'à  demander  à 
Cicéron  de  faire,  avant  de  partir,  quelque  action  d'éclat.  «  11  ne 
faut  qu'un  drapeau,  lui  disait-il,  tout  le  monde  viendra  s'y  ranger.  » 
Le  bon  Cicéron  se  sentait  tout  excité  par  ces  vives  exhortations  de 
son  ami,  et  il  y  avait  des  momens  où  il  était  tenté  d'avoir  de  l'au- 
daœ  et  où  il  ne  demandait  qu'une  occasion  pour  frapper  un  grand 
coup.  L'occasion  s'offrit,  et  voici  comment  il  raconte  qu'il  en  pro- 
fita. ((  Comme  j'arrivais  à  ma  maison  de  Pompéi,  Ninnius,  votre 
ami,  vint  me  dire  que  les  centurions  de  trois  cohortes  qui  s'y  trou- 
vaient demandaient  à  me  voir  le  lendemain,  qu'ils  voulaient  me 
livrer  la  place.  Savez-vous  ce  que  je  fis?  Je  partis  avant  le  jour,  afin 


Digitized  by 


Google 


f  \ 


550  . .  wyui;  djçç  ,  fiEpx,  jfÇMÇiES- 

de  ne  pas  les  voir.  En  effl^t,  qu'çst-cp  qii^.trois  coJ^qjrtç$,?,ptjqu{mpl 
il  y  en.aur^t  qu  davantage,  qu'est-ce ,que  j'eiji.aiïrçiô  faft?,^(^C',^jt^t 
parler  en  homme  sage,  et  qui  se  connaît.  biçn.Qu^t  à4ttiçj[|s„,pp 
se  demande  s'il  estait  bien  sincèfe  dans  rardeur  qu'il  téipçic^gPfi^t 
pour  sa  cause,  quand  on  le  voit  refusçr  obstinément  de  |a  séryif;. 
Ces  grandes  pas^sions  qui  s'enfej;n^ent  si  prudeipment,  d$^i^  l^.ppe^ur 
et  ne  se  manifestent  jamais  au  dehors  sont  à  bon  droit  .^j^^pçtj^. 
PQut-ôtre  voulait-il  seulement. animer  un  peu  ce  rôle  de.^pep^^uf 
qu'il  s'était  réservé,  en  prenant  part  jusqu'à  un  .cçrt^in  ,poi«VftUPt 
émotions  de  la  lutte.  Le  sage  d'Epicu^e  rç§te  ,sur  s^s  bîi,if»tç«ir;^,a^ 
reines,  d'où  il  jouit  tranquillement  de  1^  vue  des  n/^iu^^^s  et,4p 
spectacle  des  mêlées  humaines;  mais  ileip  jwt.dp  ti:op^l9ift,|^,J.'far 
grément  qu'il  éprouve  est  diminué  par  ladi^tajqoe.  Att^cw:^,e^t.jp|l\^ 
habile  et  entend  mieux  son  plaisir  :  il  descend  au. nlilip^,d^i  l^^i^' 
lée  même,  il  la  voit  de  près  et  s'y  associe,,  toujours  sûr.  dç  s'^.je^ 
iirer  à  temps.  .  .  i  :  .  . 

La  seule  difficulté  qu'il  éprouvait,, c'était  de  £aire.açcqp^ex.$^  jc\9Mr 
tralité  à  tout  le  monde^  Cette  difficulté  é^t^t  d'autwt  pîus„gf2vcide 
pour  lui  que  sa  conduite  blessait  surtout  .ceux. dont  U  tepaitJe.pJMS 
à  conserver  l'estime.  Le  parti  républicain ,  qu'il  préférait,,  fX  ^s^ 
lequel  il  comptait  le  plus  d'amis,  devait  êtrie  beaucQup  n^pjuci;?  RÇiT^li 
la  lui  pardonner  que  celui  de  César,  On, a  fa^t  danç  l'antiquité .m^fijg, 
et  plus  encore  de  nos  jours,  un  grand. élogQ  de. ce  WQt.qwkQ  pirpUQflç^ 
César  au  début  de  la  guerre  civile  :  «  Qui  u'est  pp3  contre.  xii((^,^t 
pour  moi,  »  et  l'on  a  fort  blâmé  le  mot  tput  contr^ife  dp  .Pç^aK)é^': 
<(  Qui  n'est  pas  pour  moi  est  contre  moi»  »  Cependant,.^  bioo  iregar- 
der  les  choses,  cet  éloge  et  ce  blâme  paraissent  également  .pe^,  rai- 
sonnables. Chacun  des  deux  rivaux,  qu^nd  il  s'.e^prim^  ^psi,^^st 
dans  son  rôle,  et  leurs  paroles  étaient  dictées  par  ^ur^.s^uittipn^. 
César,  de  quelque  façon  qu'on  le  juge,. venait  renverser  l'ordif^.élsr 
bli,  et  il  devait  savoir  beaucoup  de  gré  à  ceu^  qui  le  l9Âssai§p;t  i^^. 
Que  pouvait-il  raisonnablement  leur  dem4nder.de.  plu^?  ,Bn.réiJit4» 
ceux  qui  ne  l'empêchaient  pas  le  servaient;  ïpai^  l'.ordrçi  légR4,i'pf- 
dre  établi  se  croit  en  droit  d'appeler  tout  le  moude  àj^^d^fend^e, 
et  de  regarder  comme  des  ennemis  tqua  ce^x  q^i  pe  réj^i^^ndeâjliip^ 
à  son  appel,  car  c'est  un  principe  généralement  reconnu,  qupjCplHi,fip*i 
ne  porte  pas.  secours  à  la  loi  ouvertement  ^tta^quée  devai^l;  Juii$p^t 
le  complice  de  ceux  qui  la  violent,  Il  étsût  donc,  nature^  qup  Çé^.i 
en  arrivant  à  Rome,  accueillît  bien  Atticus  et  tQU3  çpu?^,qui  .:ft'ét?^t 
pas  allés  à  Pharsale,  comme  il  l'était  a^ssi.qu'pn  .fût  tr^  ifv^it^iQPA" 
tre  eux  au  camp  de  Pompée.  Atticus. ne  s'émut  .pa3  Jt^^cp,up^.4p 
cette  colère  :  il  laissa  dire  cette  jeunesse  Içgèriç  çjt.empQr^é^•  ,qui  np 
se  consolait  pas  d'avoir  quitté  Rome,,  et  qui.  menaçait,  .4e  ,ç'gn.,,v^- 


Digitized  by 


Google 


UN  ÉPICURIEN  POLITIQUE   A   ROME.  651 

ger  sur  ceux  qui  y  étaient  restés.  Que  lui  faisaient  ces  menaces?  Il 
était  sûr  d'avoir  conservé  Testime  des  deux  hommes  les  plus  im- 
portans  et  les  plus  respectés  du  parti,  et  il  pouvait  opposer  leur  té- 
moignage à  tous  les  emportemens  des  autres.  Cîcéron  et  Brutus, 
malgré  l'ardeur  de  leurs  convictions,  ne  lui  en  ont  jamais  voulu  de 
sa  conduite,  et  ils  ont  paru  approuver  qu'il  ne  se  mêlât  pas  des  af- 
faires publiques.  «  Je  connais  Thonnêteté  et  la  noblesse  de  vos  sen- 
timens,  lui  disait  Cicéron  un  jour  qu'Atticus  avait  cru  devoir  se  dé- 
fendre; il  n'y  a  entre  nous  qu'une  différence,  c'est  que  nous  avons 
réglé  notre  vie  autrement.  Je  ne  sais  quelle  ambition  m'a  fait  sou- 
haiter les  honneurs,  tandis  que  des  motifs  qui  ne  sont  nullement 
blâmables  vous  ont  fait  prendre  le  parti  d'une  honnête  oisiveté.  » 
D'un  autre  côté,  Brutus  lui  écrivait  vers  la  fin  de  sa  vie  :  «  Je  me 
garde  bien  de  vous  blâmer,  Atticus;  votre  âçe,  votre  caractère,  votre 
fànrille,  tout  vous  fait  aimer  le  repos.  » 

Cette  complaisance  de  la  part  de  Brutus  et  de  Cîcéron  est  d'autant 
plus  surprenante  qu'ils  n'ignoraient  pas  le  mal  qu'un  exemple  pa- 
reS!  pouvait  fîdre  à  la  cause  qu'ils  défendaient.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment pisir  l'audace  de  ses  ennemis  que  la  république  périssait,  c'était 
aussi  par  l'apathie  de  ses  partisans.  Le  triste  spectacle  qu'elle  offrait 
depuis  cinquante  ans,  la  vente  publique  des  dignités,  les  violences 
scandaleuses  qui  avaient  lieu  sur  le  Forum  chaque  fois  qti'on  discu- 
tait une  loi  nouvelle,  les  batailles  qui,  à  chaque  élection,  ensan- 
glantaient le  champ  de  Mars,  ces  armées  de  gladiateiu*s  dont  il  fal- 
lait s'entourer  pour  se  défendre,  tous  ces  désordres  honteux,  toutes 
ces  basses  intrigues  dans  lesquelles  les  dernières' forces  de  Rome 
achevaient  de  s'user  avaient  complètement  découragé  les  honnêtes 
gens.  Ils  s'éloignaient  de  la  vie  publique;  ils  n'avaient  plus  de  goût 
pour  le  pouvoir  depuis  qu'on  était  forcé  de  le  disj^uter  aux  gens  de 
violence  et  de  coup  de  main.  Il  fallait  avoir  l'intrépidité  de  Catoû 
pour  retourner  au  Forum  quand  on  y  avait  été  reçu  à  coups  de 
pierres,  et  qu'on  en  était  sorti  la  toge  déchirée  et  la  tête  en  sang. 
Ainsi  plus  les  audacieux  entreprenaient,  plus  les  timides  laissaient 
faire,  et  dès  l'époque  du  premier  triumvirat  et  du  consulat  de  Bi- 
bulns  il  fut  évident  que  l'apathie  des  honnêtes  gens  livrerait  la 
république  aux  grands  ambitieux  qui  la  convoitaient.  Cicéron  le 
voyait  bien,  et  dans  ses  lettres  il  ne  tarissait  pas  d'amèrés  railleries 
contre  ces  riches  indolens,  amoureux  de  leurs  viviers,  et  qui  se 
consolaient  de  la  ruine  qu'on  prévoyait  en  pensant  qu'ils  sauve- 
raient au  moins  leurs  murènes.  Dans  l'introduction  de  sa  Ripubli- 
quéj  il  attaque  avec  une  admirable  énergie  ceux  qui,  découragés 
eux-mêmes,  essaient  de  décourager  les  •autres,  qui  soutiennent 
qu'on  a  le  droit  de  ne  pas  servir  son  pays  et  de  se  faire  une  fortune 


Digitized  by 


Google 


552  REYCE   DES   I^BUX   HOND£$. 

en  dehors  de  la  sienne.  «  N'écoutons  pas,  dit-U  en  finissant,  ce&l^ 
gnal  de  la  retraite  qui  retentit  à  nos  oreilles  et  voudrait  rappeler  en 
arrière  ceux  qui  se  sont  déjà  avancés  dans  la  carrière.  »  Bratus  cofl- 
naissait,  lui  aussi,  ce  mal  dont  se  mourait  la  république,  et  il  s'est 
plaint  plus  d'une  fois  de  la  faiblesse  et  du  découragement  des  Ro-^ 
mains.  «  Croyez-moi,  écrivait-il,  nous  craignons  trop  l'exil,  la  mort, 
la  pauvreté.  »  Et  celui  à  qui  il  écrit  ces  belles  paroles,  c^est  Attîcus, 
et  il  ne  songe  pas  à  lui  en  faire  l'application  I  Quel  charme  étrange 
possédait  donc  cet  homme,  quel  empire  exerçait  son  amitié,  pour 
que  ces  deux  grands  citoyens  se  soient  ainsi  démentis  en  sa  faveur, 
et  qu'ils  lui  aient  si  hautement  pardonné  ce  qu'ils  condamnaient 
chez  les  autres? 

Plus  on  y  songe,  et  moins  on  imagine  les  raisons  qu'il  pouvait 
leur  donner  pour  justifier  sa  conduite.  S'il  avait  été  un  de  ces  savans 
qui,  enfermés  dans  leurs  recherches  d'histoire  ou  de  philosophie, 
n'habitent  jamais  que  le  passé  ou  l'avenir,  et  ne  sont  véritablement 
pas  les  contemporains  des  gens  avec  lesquels  ils  vivent,  on  aumit 
compris  à  la  rigueur  qu'il  ne  participât  pas  à  leurs  luttes,  puisqu'il 
se  tenait  en  dehors  de  leurs  passions;  mais  on  sait  qu'au  contraire  il 
avait  le  goût  le  plus  vif  pour  toutes  les  petites  agitations  et  les  in- 
trigues obscures  de  la  politique  de  son  temps.  Il  tenait  à  les  con- 
naître, il  excellait  à  les  démêler;  c'était  une  des  nourritures  ordi- 
naires qu'il  donnait  à  son  esprit  curieux,  et  Cicéron  s'adressait  à  lui 
de  préférence  c[uand  il  voulait  les  savoir.  Il  n'était  pas  davantage 
une  de  ces  âmes  douces  et  timides,  faites  pour  la  réflexion  et  la  so- 
litude, et  qui  ne  se  trouvent  pas  en  elles-mêmes  le  ressort  qui  est- 
nécessaire  pour  la  vie  active.  Cet  homme  d'affaires,  à  l'esprit  net  et 
positif,  eût  fait  au  contraire  un  excellent  homme  d'état.  Pour  être 
utile  à  son  pays,  il  n'aurait  eu  besoin  que  d'employer  à  son  service 
un  peu  de  cette  activité  et  de  cette  intelligence  qu'il  avait  mises  à 
s'enrichir,  et  Cicéron  avait  raison  de  lui  trouver  le  tempérament 
politique.  Enfin  il  ne  s'était  pas  même  laissé  la  triste  ressource  de 
prétendre  qu'il  ne  prenait  aucun  parti  parce  que  tous  Içs  partis  lui 
étaient  indifférens,  et  que,  n'ayant  pas  d'opinion  formée,  il  ne  sa- 
vait de  quel  côté  se  ranger.  Dans  ses  lettres,  adressées  à  Cicéron  et 
à  Brutus,  il  avait  dit  cent  fois  le  contraire;  il  les  avait  cent  fois 
charmés  par  l'ardeur  de  son  zèle  républicain.  Pourtant  il  resta  tran- 
quille quand  arriva  l'occasion  de  servir  ce  gouvernement  auquel  il 
se  disait  si  attaché.  Au  lieu  de  faire  un  seul  effort  pour  retarder  sa 
chute,  il  ne  s'occupa  qu'à  n'être  pas  écrasé  sous  ses  débris.  Mais 
s'il  n'a  pas  essayé  de  le  défendre,  lui  a-t-il  au  moins  rendu  ce  der- 
nier hommage  de  paraître  le  regretter?  A-t-il  témoigné  de  quelque 
façon  que,  quoiqu'il  n'eût  pas  paru  dans  le  combat,  ilj prenait^ sa 


Digitized  by 


Google 


UN  ÉPICURIEN  POtlTlQUE  A   ROME.  ^5^ 

pjtrt  de  la  défaite?  A*t-il  su  se  faire,  en  vieillissant  sous  un  pouvoir 
i^*U  était  forcé  de  subir,  une  de  ces  retraites  dignes  et  tristes  qui 
forcent  le  vainqueur  même  au  respect?  Non,  et  c'est  assurément  ce 
qui  nous  répugne  le  plus  dans  sa  vie  ;  il  a  mis  un  empressement 
factieux  à  s'accommoder  au  régime  nouveau.  Le  lendemain  du  jour 
ow  il:  avait  été  proscrit  lui-même,  on  le  voit  devenir  Tami  des  pro- 
sGTÎpteurs.  Il  prodigue  pour  eux  toutes  les  séductions  de  son  esprit, 
U  fréquente  assidûment  leurs  maisons,  il  est  de  toutes  leurs  fêtes. 
Quelque  habitué  qu'on  soit  à  le  voir  bien  accueillir  tous  les  gouver- 
neméns  qui  triomphent,  on  ne  peut  se  faire  à  Tidée  que  Tami  de 
Brutuâ  et  le  confident  de  Cicéron  soit  devenu  si  vite  le  famUier 
d'Antoine  et  d'Octave.  Les  plus  disposés  à  l'indulgence  trouveront 
ûertain^ment  que  ces  illustres  amitiés  lui  créaient  des  devoirs  qu'il 
n'a  pas  remplis,  et  que  c'était  trahir  la  mémoire  de  ces  hommes  qui 
l'avâiient  honoré  de  leur  affection  que  de  leur  donner  précisément 
leurs  bourreaux  pour  successeurs. 

Si  nous  ne  sommes  pas  disposé  à  nous  montrer  pour  lui  aussi 
coHi^aisant  que  Cicéron  et  que  Brutus,  à  plus  forte  raison  ne  par- 
tagerons-nous pas  l'enthousiasme  naïf  qu'il  inspire  à  Cornélius  Né- 
poa.  Cet  indulgent  biographe  n'est  frappé,  dans  toute  la  vie  de  son 
héros,  que  de  l'heureuse  chance  qu'il  a  eue  d'éviter  de  si  grands 
dangers.  Il  n'en  revient  pas  quand  il  le  voit,  depuis  Sylla  jusqu'à 
Auguste,  se  soustraire  à  tant  de  guerres  civiles,  survivre  à  tant  de 
proscriptions,  et  se  conserver  si  adroitement  où  tant  d'autres  péris- 
saient. «  Si  l'on  comble  d'éloges,  dit-il,  le  pilote  qui  sauve  son 
vaisseau  des  rochers  et  de  la  tempête ,  ne  doit-on  pas  tenir  aussi 
pour  admirable  la  prudence  d'un  homme  qui,  au  milieu  de  ces  vio- 
lens  orages  politiques,  parvient  à  se  sauver?  n  L'admiration  est  de 
trop  ici.  Nous  gardons  la  nôtre  pour  ces  gens  de  cœur  qui  mirent 
leurs  actions  d'accord  avec  leurs  principes,  et  qui  surent  mourir 
pour  défendre  leurs  opinions.  Leur  mauvais  succès  ne  leur  nuit  pas 
dans  notre  estime,  et,  quoi  qu'en  dise  l'ami  d'Atticus,  il  y  a  des  na- 
vigations heureuses  dont  on  retire  moins  d'honneur  que  de  certains 
naufrages.  Le  seul  éloge  qu'il  mérite  complètement,  c'est  celui  que 
son  biographe  lui  donne  avec  tant  de  complaisance,  d'avoir  été  le 
plus  habile  homme  de  ce  temps;  mais  on  sait  bien  qu'il  y  a  d'autres 
éloges  qui  valent  mieux  que  celui-là. 

Gaston  Boissier. 


Digitized  by 


Google 


LE  BRESIL 

ET  LA  SOCIÉTÉ  BRÉSILIENNE 

MŒUKS  ET  PAYSAGES 


L 
LE    RANGHO. 


Près  de  quatre  siècles  se  sont  écoulés  depuis  que  Pedro  Alvarez 
Cabrai  prit  possession  pour  la  couronne  portugaise  de  la  péninsule 
australe  du  Nouveau-Monde,  et  cependant,  sauf  quelques  aspects 
généraux  de  son  histoire  politique  et  morale  (1),  le  Brésil,  si  Ton  en 
excepte  les  ports  de  la  côte  visités  journellement  par  le  commerce 
européen,  n'est  que  très  imparfaitement  connu.  On  ne  saurait  en  être 
surpris.  Le  colon  s'est  toujours  arrêté  volontiers  sur  le  bord  de  la 
mer  ou  à  l'embouchure  des  fleuves.  L'exploitation  des  richesses  mi- 
nérales a  seule  attiré  de  rares  groupes  de  population  sur  quelques 
points  de  l'intérieur.  Quant  aux  voyageurs  que  des  missions  scien- 
tifiques amènent,  à  de  longs  intervalles,  sur  cet  immense  continent, 
leurs  observations,  presque  toujours  enfouies  dans  des  recueils  spé- 
ciaux, sont  perdues  pour  la  plupart  des  lecteurs.  Il  reste  à  tracer 
un  tableau  fidèle  de  la  vie  sociale  dans  l'intérieur  du  Brésil,  à  mon- 
trer où  en  est  dans  les  diverses  parties  de  cet  empire  le  travail  de 
la  civilisation.  Peut-être  un  séjour  de  plusieurs  années  dans  ce  pays 
nous  donne-t-il  quelque  droit  à  essayer  cette  tâche*  Il  y  aurait  à 

(1)  Indiqués  à  diTeraes  époques  dans  la  Revue,  notamment  dans  les  livraisons  du 
i^  et  du  ib  Juillet  1844,  du  15  Juin  et  du  15  juillet  i862. 


Digitized  by 


Google 


= ^' LA  RWIÉtA  BHjfeSiLlKNNfe. 5*8 

embrasser  dans  le  même  cadre  l'ensemble  de  la  société  créole  depuis 
le  riche  planteur  jusqu'à  l'humble  feitor  (surveillant  des  noirs), 
et  surtout  à  reproduire  l'exacte  physionomie  de  chacxm  des  types 
qui  la  représentent;  mais  cette  société,  fille  de  la  conquête,  est  fon- 
dée sur  resclavagef  la  btenc  s  rrfiçuléf  Indieii  et  ^ent  sous  le  fouet 
le  nègre  courbé  veA  il  terre.'  àvaiit  donc  d'étadief  dans  la  fazenda 
(grande  exploitation  rurale)  et  dans  la  cidade  (la  ville)  les  forces 
industrielles  et  politiques  de  la  nation ,  il  faut  connaître  les  races 
déshéritéee^  l'Indieii,  Iç  <K)ir,.  Thomyie  de  couleur,  ti  c'sest  surtout 
dans  le  Mriêlio  qu^on  péûlf  les  observer.  Le  rancliol  c'est  la  hutte 
de  feuillage  qui  abrite  l'Indien  dans  la  forêt,  c'est  aussi  le  hangar 
plus  solidement  construit»  çtiais  ouvert  de  même  à  tous  les  vents,  où 
s'arrêtent  avec  leurs  bétes  les  caravanes  d'hommes  de  couleur  et  de 
noirs  qui  transportent  les  marchandises  de  la  côte  à  l'intérieur;  c'est 
en  un  mot  TasUe  des  populations  errantes  ou  esclaves,  qui  sont  l'ob- 
jet de  cette  première  étude, 

I. 

L'Indien  de  la  côte  orientale  est  entièrement  réfractaire  à  la  civi- 
lisation. Comme  le  jaguar,  il  recule  dans  le  désert  à  mesure  que  la 
hache  européenne  pénètre  dans  ses  forêts.  Les  créoles,  malheureu- 
sement trop  intéressés  dans  la  question  pour  qu'on  les  croie  sur 
parole,  mettent  sur  le  compte  d'une  certaine  impuissance  native, 
inhérente,  d'après  eux,  à  toutes  les  races  américaines,  cette  sorte 
d^antipathie  pour  toute  espèce  de  progrès.  Il  serait  peut-être  plus 
juste  d*eh  rechercher  la  cause  dans  la  haine  séculaire  que  l'indigène 
si  Vouée  aux  conquôrans  depuis  leur  apparition  sur  ses  rivages. 
L'htstoire  du  Hollandais  Hans  Stade  en  est  un  frappant  exemple. 
Prisonnier  des  Botocudos,  qui  n'attendaient  que  le  moment  où  il 
serait  assez  gras  pour  le  mettre  à  la  broche,  il  ne  pouvait  convaincre 
ses  terribles  gardiens  qu'il  n'appartenait  pas  à  la  race  de  leurs  bour- 
reaux. «  J'ai  déjà  mangé  cinq  blancs,  lui  dit  un  jour  le  chef  qui  ve- 
nait le  tâter,  et  tous  les  cinq  prétendaient,  comme  toi,  qu'ils  n'étaient 
pas  Portugais.  »  A  bout  (Targumens,  le  prisonnier  imagina  enfin 
d'invoquer  la  couleur  de  ses  cheveux,  qui  étaient  d'un  roux  ardent, 
comme  ceux,  disait-il,  de  tous  ses  compatriotes.  Cette  réflexion  le 
sauva,  tes  Botocudos,  se  rappelant  que  les  prisonniers  rôtis  étaient 
bruns,  lui  rendirent  là  liberté. 

Cette  haine  de  bête  féroce  que  le  peâu-rouge  a  vouée  aux  blancs 
à  cheveux  noirs  s'explique  sans  peine,  si  Ton  se  rappelle  le  sans- 
façon  avec  lequel  Espagnol^  et  Portugais  prenaient  possession  de  ses 
forêts.  Colomb  s'était  emparé  de  San-Salvador  au  no;n  de  la  double 


Digitized  by 


Google 


556  REVUE  BES   DEUX  MONDES. 

couronne  de  Gastille-Aragon  en  débarquant  Vépée  à  la  main  et  en 
bâtissant  un  fort.  Cabrai,  en  arrivant  au  Brésil,  au  lieu  de  construdre 
un  fort,  fit  dresser  côte  à  côte  une  croix  et  une  potence  sur  le  ri- 
vage. A  la  nouvelle  de  sa  découverte,  tous  les  aventuriers  du  Portugal 
se  ruèrent  sur  ces  plages,  qu'on  leur  avait  dépeintes  si  fertiles  et  si 
riantes.  Venus  pour  faire  une  fortune  rapide,  ils  ne  pouvaient  se  ré- 
soudre à  défricher  eux-mêmes  le  sol,  quelle  qu'en  fût  la  richesse.  Il 
fallut  donc  des  esclaves.  Le  pays  des  nègres  se  trouvait  par-delà  les 
mers  à  travers  un  océan  encore  inconnu,  et  les  Indiens  étaient  là,  sans 
défiance,  apportant  chaque  jour  des  provisions  et  ne  doutant  pas  de 
la  gratitude  des  blancs.  Ceux-ci  n'hésitèrent  pas.  Ils  traquèrent  les 
indigènes  comme  des  bêtes  féroces,  et  surpassèrent  même  en  atroci- 
tés leurs  émules  de  Castille.  En  vain  les  papes,  qui  se  piquaient  alors 
de  marcher  à  la  tête  de  l'humanité,  déclarèrent-ils  à  plusieurs  re- 
prises l'Indien  fils  d'Adam,  et  digne  de  jouir  à  ce  titre  de  tous  les 
droits  appartenant  à  la  famille  humaine  :  la  chasse  aux  esclayes 
continua  en  dépit  des  bulles  pontificales,  et  l'Indien  dut  reculer 
devant  l'envahissement  européen.  Cette  retraite  d'ailleurs  fut  vail- 
lamment disputée.  Ce  n'étaient  pas  au  Brésil,  comme  au  Mexîq[ue, 
comme  au  Pérou,  de  timides  populations  qu'une  décharge  d'artfl- 
lerie  mettait  en  fuite;  c'étaient  de  vigoureux  guerriers  défendant  leur 
sol  avec  un  acharnement  qui  étonnait  les  Portugais  eux-mêmes,  à 
cette  époque  les  premiers  soldats  du  monde.  L'avantage  leur  resta 
enfin,  et  l'Indien  disparut  du  littoral  atlantique.  Il  faut  aujourd'hui 
s'enfoncer  dans  les  forêts  reculées  qui  bordent  les  grands  fleuves 
pour  rencontrer  les  derniers  restes  des  Guaranis ,  et  cette  explora- 
tion n'est  pas  toujours  sans  danger.  Se  souvenant  encore  de  l'achar- 
nement avec  lequel  les  Portugais  poursuivaient  leurs  ancêtres,  ils 
portent  instinctivement  la  main  à  leurs  flèches  à  la  vue  du  blanc  qui 
s'aventure  sur  leurs  rives  et  qui  leur  rappelle  l'ennemi  de  leur  race. 
Du  reste,  la  civilisation  n'a  aucune  prise  sur  ces  caractères  farQu- 
ches.  Il  y  a  quelques  années,  deux  jeunes  enfans  indiens  trouvéa 
dans  les  bois  furent  amenés  dans  la  maison  de  l'empereur  du  BnésiL 
La  sœur,  il  est  vrai,  accepta  assez  facilement  les  soins  qu'on  lui  pro- 
diguait :  elle  apprit  la  langue  portugaise,  se  laissa  baptiser,  fut  ma- 
riée plus  tard  à  lyi  blanc ,  et  vivait  encore  lors  de  mon  passage  à 
Rio-Janeiro  ;  mais  le  jeune  homme  ne  voulut  jamais  se  laisser  ap- 
procher; il  mordait  comme  une  bête  féroce  toutes  les  personnes 
qui  se  trouvaient  à  sa  portée.  11  est  mort  étouflant  de  rage  et  de 
désespoir. 

Ce  caractère  indomptable  a  fait  donner  aux  Indiens  des  forêts  le 
nom  d'Jndios  bravos  (Indiens  méchans),  par  opposition  aux  Indiens 
des  frontières  qu'on  appelle  Indios  mamos  (Indiens  doux,  aj^ri- 


Digitized  by 


Google 


U.  SOCIETE  ERi$IJLIBN]X£.  557 

voifiés).  Gomme  leurs  ancêtres,  les  bravos  vivent  de  fruits,  de  chasse 
et  dépêche;  chaque  tribu  obéit  à  un  chef  dont  il  est  diOicile  d'ana* 
lyeer  Tautorité.  Supérieurs  en  force  physique  aux  autres  indigènes 
américains,  ils  paraissent  inférieurs  en  intelligence,  car  on  n'a 
trouvé  chez  eux  aucune  tradition  historique,  aucun  monument  qui 
rappelât  quelques  traces  de  civilisation.  Quant  à  leur  religion,  elle 
est  sans  doute  la  même  que  celle  de  leurs  aïeux  (1). 

La  transition  entre  les  tribus  sauvages  et  les  populations  civilisées 
des  côtes  brésiliennes  est  marquée  par  les  Indiens  mansos.  Ce  sont 
eux  qui  cueillent  le  caoutchouc,  l'ipécacuana,  la  vanille,  la  salse- 
pareille, en  un  mot  tous  les  produits  qu'on  ne  trouve  que  dans  les 
forêts  lointaines.  La  récolte  faite,  ils  s'avancent  dans  les  cantonne- 
mens  des  blancs  pour  la  livrer  et  recevoir  en  échange  des  produits 
de  l'industrie  européenne,  couteaux,  indiennes,  eaurde-vie,  etc. 
Le  reste  de  l'année  est  occupé  à  la  chasse  et  surtout  à  la  pêche, 
leur  passion  favorite.  Nés  dans  un  pays  coupé  de  nombreuses  ri- 
vières qui  débordent  chaque  année  au  solstice  et  couvrent  quelque- 
fois des  étendues  immenses  de  forêts ,  ils  acquièrent  dès  l'enfance 
une  telle  habitude  de  la  natation  que  l'eau  paraît  être  leur  élément 
naturel;  on  peut  dire  hardiment  qu'ils  sont  les  premiers  nageurs  du 
miMide.  J'ai  vu  plusieurs  fois  de  petits  Indiens,  à  peine  sevrés,  se 
précipiter  dans  l'eau  et  y  folâtrer  des  journées  entières,  sans  s'in- 
quiéter des  caïmans  qui  fourmillent  dans  les  fleuves  du  Brésil.  Les 
Cultes  sont  à  peine  vêtus,  et  quant  aux  enfans,  ils  vont,  comme  les 
négrillons,  entièrement  nus.  La  plupart  portent  cependant  un  chape- 
let passé  autour  du  cou.  Ce  chapelet,  que  les  sorciers  vendent  et 
que  les  Indiens  considèrent  comme  un  puissant  talisman  contre  les 
morsures  de  serpens,  est  ordinairement  fait  de  petites  graines  rouges 
((ui  ci'oissent  en  grande  abondance  dans  les  bois.  Ceux  qui  fréquen- 
tent les  Européens  remplacent  quelquefois  ces  chapelets  par  une 

{\)  Un  Fninçais  que  nos  dernières  agitations  politiques  avaient  éloigné  de  son  pays 
et  conduit  an  Brésil  avait  observé  avec  une  attention  particulière  ces  tribus  sauvages 
et  ndierché  quelle  était  leur  religion,  a  Parmi  les  cent  tribus  éparses  entre  Tembou- 
chwe  de  TAmazone  et  le  Rio-de*la-Piata  (dit  M.  Ribeyrolles  dans  son  ouvrage  sur  U 
BrésU)y  le  plus  grand  nombre  vivait  sans  dieux,  et  nul  culte  n'était  pratiqué  sous  les 
voûtes  éternellement  vertes  de  la  forêt  viergp.  Le  grand  temple  n*avait  d'autre  encens 
qoe  eelui  des  fleurs.  Les  historiens  de  la  conquête  et  ceux  des  missions  prêtent  cepen- 
d«t  une  iii>thologfe  très  savante  à  Tune  des  tribus  mères,  à  la  race  tupique.  Ds 
diatiit  qu«  ces  Indiens  reconnaissaient  un  dieu,  véritable  Jéhovab,  qu'ils  appelaient 
Tvftiu  (tonnerre).  Comme  dans  toutes  les  théogonies  légendaires,  qu'e'les  viennent 
de  rinde,  de  la  Perse  ou  du  Sinai,  ce  dieu  Tupan  avait  un  contradicteur,  un  adversaire, 
tm  diable  qu'ils  appelaient  Anhanga.  Au-dessous  des  deux  majestés  du  ciel  venaient 
àtnx  séries  de  génies,  les  bons  et  les  méchans,  et  plus  bas,  comme  simples  interprètes 
oo  aacriflc«teurs,  étaient  les  prMres,  les  devms,  qui  vendaient  au  peuple  les  secrets 
àm  dieux.  » 


Digitized  by 


Google 


558  RC^UË  DES   DEUX  ItONDBë. 

tnédaîlle.  Cttrieax  un  jour  de  cotwiattre  le  nom  de  te  nmdone  ob«t-^ 
gée  de  veiller  aux  destinées  d*uii  affreuj^  petit  peau-rouge  qui*  aè  àë^ 
menait  comme  un  diablotin  datis  un  Vuisseau  que  nduB  tiiaVer^oilH; 
je  priai  mon  guide,  mi-iiègre,  mî^lndien,  d^Bet'partementcr^itee 
le  drôle,  afin  qu'il  me  permît  de  rapprocher'.  L'affaire  ne  ï'étis^ 
pas  sans  difficulté,  à  cause  surtout  de<mon  coslume  étrange;  q^âT^ 
Toyait  probablement  pour  la  première  fois.  Je 'parvins  bepeindafati 
grâce  à  mon  compagnon,  qui  lui  tenait  les  bras  etla  tête  pôiii*  l'éiâw 
pêcher  de  mordre,  à  saisir  la  médaille,  et  quel  fut  mon  étonneiiiemt 
lorsque  je  reconnus  une  pièce  de  monnaie  française  de  40  ceMhù^s 
à  l'effigie  de  la  république  de  1848!         ' 

Comme  le  nègre,  l'Indien  ne  connaît  guère  de  la  religion  qu«  lé 
baptême  ;  il  y  a  toutefois  entre  eux  une  différence.  Le  nègre;  qui  est 
esclave,  porte  ses  enfans  au  padre  de  la  plantation  avec  une  p<atfaltê 
insouciance,  ni  plus  ni  moins  que  s'il  portait  une  arrobe  de  chlè 
au  marché.  L'Indien  au  contraire  aime  à  se  faire  tirer  Toreilte';  il  a 
pour  principe  dé  ne  faire  rien  pour  rien,  et  ne  consent  à  recevoir 
l'ablution  évangélique  qu'après  la  promesse  d'un  verre  de  eaokMa 
(eau-de-vie),  d'un  morceau  d'indienne,  ou  de  toute  autre  compefi^ 
sation  matérielle.  Il  ferait  même  volontierBim  excellent  chrétien,  ai 
les  missionnaires  pouvaient  puiser  dans  une  cave  qui  ne  tarît  jfâ«- 
mais.  Apprend^l  qu'on  prêche  dans  les  environs,  il  se  met  auâditôl 
en  marche,  va  pieusement  s' accroupii' autour  de  celui  qui  apporte  la 
bonne  nouvelle^  et  attend  avec  impatience  la  fin  du  seimon  pour 
demander  sa  part  de  douceurs.  Les  provisions  épuisées,  il  reprend 
le  chemin  de  sa  hutte,  jusqu'au  jour  où  les  fidèles  de  la  propaga^ 
tion  de  la  foi  auront  de  nouveau  rempli  les  caisses  de  leurs  manda- 
taires. Si  jamais  les  missionnaires  sont  en  mesure  de  faire  précéder 
chaque  exercice  religieux  d'une  distribution  d'eau-de-vie  ou  de  fou- 
lards rouges,  hommes  et  femmes  se  précipiteront  en  foule  pour  en- 
tendre <c  la  parole  de  Dieu.  »  11  n'est  pas  rare,  au  dire  des  gens  da 
pays,  de  rencontrer  des  Indiens  faisant  métier  de  leur  conversion  et 
se  présentant  devant  chaqpie  padre  qui  arrive  pour  demander  une 
nouvelle  ablution  et  percevoir  la  prime  qui  y  est  attachée.  Dans  les 
premiers  temps  de  la  conquête,  lorsque  l'étendue  des  déserts  et 
l'absence  des  chemins,  rendaient  toute  communication  impossiUe 
entre  les  diverses  parties  de  l'empire,  quelques  tribus  pratiquaient; 
sur  une  grande  échelle  cette  sorte  d'escompte  du  baptême.  Bès 
qu'un  capitaine -général  arrivait  dans  une  province,  il  s'empres- 
sait, suivant  son  humeur,  de  donner  la  chasse  aux  peàux-rouges  et 
d'en  faire  des  esclaves,  ou  de  les  convertir  pour  fonder  une  coloiiie. 
Geux-ci  se  laissaient  volontiers  approcher  quand  il  ne  s'agîosaût  cpie 
d'être  catéchisés,  car  ils  savaient  que  l'Évangile  était  toujours  ac- 


Digitized  by 


Google 


LA  SOClEli  JBR£SUI£I«N£.  659 

compagne  d'une  foule  de  petits  avanti^ges  fort  de  leur  goût,  tels 
que  vêtemens,  couteaux,  et  surtout  une  nourriture  moins  précaire 
que  ne  l'oiire  la  vie  des  bois.  Tout  allant  pour  le  mieux  au  début, 
les  oûssionnairea  étaient  émerveillés  de  la  ferveur  de  leurs  ouailles, 
et  60  auguraient  bien  pour  l'avenir;  mai^  lorsque  les  provisions  tou- 
chaient à  leur  fin  et  qu'on  annonçait  aux  nouveaux  convertis  qu'il 
fallait  planter  du  maïs  et  du  manioc,  sous  peine  de  voir  bientôt  sup* 
primer  la  ration,  leur  zèle  de  néophytes  commençait  à  s'attiédir.  11 
arrivait  enfin  un  moment  où  l'inertie  des  catéchumènes  et  l'impos- 
sibilité de  fournir  plus  longtemps  à  leur  entretien  lassaient  la  pa- 
tience des  convertisseurs.  Exaspérés  d'avoir  été  joués  par  des  peaux- 
rouges,  les  Portugais  remplaçaient  alors  le  padre  par  le  feitor,  et 
déclai^ent  les  Indiens  esclaves,  pour  les  punir  d'avoir  été  rebelles 
au  christianisme.  Ceux-ci  ne  s'inquiétaient  pas  trop  de  leur  nou- 
vel état,  rassurés  par  la  proximité  de  la  forêt,  où  ils  se  réfugiaient 
à  la  première  occasion;  mais  ces  premiers  rapports  avec  les  blancs 
avaient  perverti  leurs  goûts  et  leurs  habitudes  :  la  vie  des  bois  leur 
paraissait  trop  rude,  et,  ccMnme  les  Hébreux  du  désert,  ils  regret- 
taient les  viandes  et  les  oignons  de  la  fertile  Egypte.  Ils  se  met- 
taient donc  eo,  quête  d'un  nouveau  baptême,  et  un  jour  on  voyait 
arriver  à  une  centaine  de  lieues  de  la  province  où  elle  avait  résidé 
jusqu'alors  une  tribu  indienne  offrant  de  se  convertir.  On  écrivait  à 
Tévèque  et  au  capitaine-général,  qui,  ravis  de  cette  offre,  envoyaient 
naoines,  vêtemens,  outils  et  provisions,  avec  ordre  d'évangéliser  ces 
nouveau-venus  et  de  fonder  une  colonie  chrétienne.  Inutile  de  dire 
que  cette  colonie  finissait  comme  la  première,  après  avoir  passé  par 
les  mêmes  phases,  et  qu'elle  allait  demander  un  troisième  baptême 
plus  loin. 

8t  la  religion  loquiète  peu  l'Indien,  la  politique  ne  l'émeut  guère 
davantage.  Chaque  peuplade  obéit  à  un  capitào  choisi  parmi  les 
moins  déguenillés  de  la  tribu.  Que  de  fois  un  mulâtre  fuyant  l'es- 
davage  ou  désertant  le  service  militaire  a  été  proclamé  capiiâo  par 
une  Iribu  indienne  chez  laquelle  il  s'était  réfugié  1  Ce  choix  s'ex- 
plique :  l'Indien  a  le  sentiment  de  son  infériorité,  même  devant  la 
couleur  foncée  du  mulâtre,  qui  d'ailleurs  lui  est  presque  toujours 
si^ériettr  en  force  physique.  Ajoutez  à  ce  sentiment  le  prestige  des 
habits  et  quelquefois  des  armes  sur  des  gens  presque  entièrement 
nus  et  ne  connaissant  que  la  flèche,  enfin  le  besoin  d'avoir  un  chef 
qui  connaisse  la  langue  et  les  habitudes  des  blancs  pour  se  fûre 
entendre  d'eux  lorsque  le  hasard  ou  les  besoins  l'exigent. 

Les  efforts  tentés  jusqu'ici  pour  employer  l'Indien  du  Brésil  comme 
domestique  ont  été  presque  sans  résultat.  Plusieurs  fazmdaires  qui 
en  avaient  pris  à  l'essai,  et  que  j'ai  interrogés  sur  leur  compte. 


Digitized  by 


Google 


560  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

m'ont  unanimement  répondu  qu^ils  avaient  été  obligés  d'y  renoncer 
à  cause  de  Tincroyable  sans-façon  que  ces  sauvages  apportaient 
dans  leur  service.  Venaient-il  à  regretter  leurs  forêts,  ils  quittaient 
la  maison  sans  mot  dire  à  personne ,  retournaient  dans  les  bois, 
se  construisaient  une  hutte  avec  quelques  pieux  fichés  en  terre  et 
quelques  feuilles  de  palmier,  et  là  se  reposaient  de  leurs  préten- 
dues fatigues,  n'interrompant  leur  far  mente  que  pour  cueillir  quel- 
ques fruits  ou  pêcher  quelques  poissons.  Puis  un  jour,  après  deux, 
trois,  six  mois  d'absence,  saturés  de  vie  sauvage,  ils  venaient  re- 
prendre leur  travail  comme  s'ils  l'avaient  quitté  la  veille,  et  ne  com- 
prenaient pas  que  le  maître  parût  étonné  de  les  apercevoir  et  leur 
demandât  des  explications.  Ils  continuaient  ainsi  leur  besogne  pen- 
dant quelque  temps;  mais,  bientôt  fatigués  une  seconde  fois  de  la 
vie  civilisée,  ils  s'échappaient  sans  bruit  de  la  plantation  pour  aller 
se  refaire  dans  les  forêts  et  reparaître  l'année  suivante.  Ces  esca- 
pades avaient  surtout  lieu  le  jour  où  ils  recevaient  leur  solde.  Il  va 
sans  dire  que  tout  cet  argent  passait  à  acheter  de  la  cachaça,  et  que 
ce  n'était  qu'après  en  avoir  cuvé  les  dernières  fumées  que  l'ancien 
maître  leur  revenait  en  mémoire. 

Une  population  d'humeur  si  indolente  est  peu  propre  aux  travaux 
de  l'agriculture,  plus  pénibles  partout  que  le  service  de  rînlérieur 
d'une  maison.  Aussi  ne  pourra-t-on  jamais  compter  sur  cet  élément 
pour  la  colonisation  du  pays.  Il  y  a  cependant  de  ces  demi-sau- 
vages qui  se  donnent  le  titre  de  cultivateurs,  parce  qu'ils  ont  aban- 
donné l'arc  de  leurs  ancêtres,  et  qu'ils  consentent  à  semer  un  peu 
de  manioc  et  de  maïs  pour  nourrir  leur  famille.  Dès  que  ce  travail, 
qui  ne  dure  que  quelques  jours,  est  achevé,  ils  rentrent  dans  leurs 
huttes  de  bois  et  d'argile,  se  couchent  sur  leurs  nattes  de  jonc  et 
passent  le  reste  de  l'année  dans  une  immobilité  absolue,  pinçant  de 
temps  en  temps  pour  se  distraire  une  mauvaise  guitare  qu'ils  ont 
toujours  à  côté  d'eux,  car  la  musique  est  une  de  leurs  passions 
favorites.  Bien  que  les  forêts  qu'ils  habitent  soient  les  demeures 
séculaires  de  leurs  aïeux,  ils  n'y, sont  guère  en  sûreté ,  quand  ils  se 
trouvent  dans  le  voisinage  d'une  ferme.  Alors  il  arrive  souvent  que 
le  colon  vient  mettre  le  feu  aux  arbres  pour  préparer  ainsi  un  nou- 
veau champ  de  caféiers  qui  doit  remplacer  les  plantations  épuisées. 
Notre  peau-rouge  prend  alors  sa  guitare,  qui  constitue  tout  son  mo- 
bilier, et  va  construire  une  autre  cabane  dans  les  montagnes  voi- 
sines. Les  choses  toutefois  ne  se  passent  pas  toujours  aussi  paisible- 
ment. Il  n'y  a  pas  longtemps  que  dans  la  province  de  Minas  une  de 
ces  expropriations  forcées  faillit  tourner  au  tragique  et  coûta  assez 
cher  au  fazendaire. 

Ce  fazendaire  y  un  des  plus  riches  propriétaires  de  la  contrée. 


Digitized  by 


Google 


LA.  SOCIETE  BAÉSIUSI9NE.  561 

avait  d'immenses  étendues  de  forêts  vierges  qu'ils  n'avait  jamais 
visitées  que  pour  chasser  le  tapir  ou  le  bœuf  sauvage.  Un  de  ses 
voisins,  désirant  faire  une  plantation  de  calé,  vint  un  jour  le  prier 
de  lui  vendre  les  deux  revers  d'une  colline,  dont  la  situation  sem- 
blait promettre  de  magnifiques  récoltes.  C'était  une  excellente  af- 
faire pour  le  propriétfidre,  qui,  faute  de  bras  suffisans,  n'espérait 
pas  retirer  une  obole  de  cette  partie  de  son  domaine.  La  vente  fut 
donc  bientôt  conclue  au  prix  de  10  contos  de  reis  (25,000  francs). 
Comme  cette  montagne,  très  vastft^  d'ailleurs,  n'avait  jamais  été 
explorée,  grande  fut  la  surprise  de  l'acquéreur  lorsque  ses  nègres,, 
envoyés  pour  le  défrichement,  vinrent  lui  raconter  qu'ils  avaient 
trouvé  aa  milieu  des  bois  des  hommes  sauvages  [gente  do  matto) 
é^blis  dans  des  huttes,  et  qui  paraissaient  les  regarder  de  très 
mauvais  œil.  Notre  homme  alla  aussitôt  se  plaindre  à  l'ancien  pro- 
priétaire, disant  qu'il  avait  cru  acheter  une  forêt  vierge  et  non  une 
colonie  d'Indiens,  et  que,  ne  pouvant  en  prendre  possession,  il  re- 
nonçait à  l'achat.  Le  fazendaire  promit  de  faire  déguerpir  ses  an- 
ciens locataires.  11  envoya  en  conséquence  son  garde  champêtre . 
intimer  l'ordre  aux  peaux-rouges  d'aller  planter  leurs  cases  ailleurs. 
Ceux-ci,  ayant  eu  vent  de  l'affaire,  s'étaient  concertés;  ils  répon- 
dirent qu'étant  de  père  en  fils  et  de  temps  immémorial  les  enfans 
de  la  forêt,  Us  se  croyaient  les  véritables  possesseurs  du  sol.  Comme 
cette  réponse  était  accompagnée  de  menaces  et  de  gestes  peu  ras- 
surans,  le  messager,  jugeant  qu'il  serait  inutile  d'insister,  vint  ra- 
conter à  son  maître  le  résultat  de  sa  mission.  Il  fut  alors  résolu  qu'on 
ferait  une  battue  dans  la  montagne  avec  tous  les  nègres  de  la  plan- 
tation, afin  de  mettre  le  feu  aux  huttes  des  Indiens,  de  dévaster 
leurs  champs  de  manioc  et  de  les  forcer  ainsi  à  déloger;  mais  ces 
derniers  étaient  sur  leurs  gardes  depuis  la  sommation,  et  lorsque  les 
nègres  arrivèrent,  ils  furent  arrêtés  par  des  retranchemens  formi- 
dables d'où  partaient  des  traits  invisibles  qui  les  forcèrent  bientôt 
de  s'enfuir.  L'affaire  devenait  grave.  Le  fazendaire  s'était  engagé 
à  déblayer  la  place,  et  d'ailleurs  son  amour-propre  était  en  jeu. 
Il  eut  donc  recours  aux  grands  moyens  et  s'adressa  au  juge  de  la 
comarca  (canton)  pour  obtenir,  à  l'aide  des  autorités  de  la  province, 
Texpulsion  de  la  sauvage  colonie.  Après  une  instruction  régulière 
de  TaJlaire,  un  bataillon  d'infanterie  fut  envoyé  pour  enlever  de  vive 
force  la  citadelle  improvisée.  Il  s'était  écoulé  près  d*un  an  depuis  le 
premier  assaut,  et  les  Indiens,  se  croyant  débarrassés  pour  toujours 
de  leurs  adversaires,  avaient  fini  par  ne  plus  veiller  aux  barricades. 
Ils  reposaient  donc  tranquillement  dans  leurs  cabanes  lorsqu'une 
décharge  de  mousqueterie  vint  les  avertir  qu'on  ne  les  avait  pas  ou- 
bliés. Au  même  moment,  une  nuée  de  soldats  s'abattit  sur  leurs  frêles 

Tmn  XLT.  36 


Digitized  by 


Google 


562  RETUE  DES  DEUX  H019DE8. 

demeures  et  se  mit  en  devoir  de  les  renverser.  Toute  résistance  était 
impossible,  et  d'ailleurs  l'Indien  perd  tout  courage  devant  une  arme 
à  feu.  Ils  prirent  la  fuite,  et  se  décidèrent  enfin  à  porter  leurs  pé- 
nates plus  loin.  Le  plaisant  de  raffaire,  c'est  que  quelques  jours 
après  on  présentait  au.  fazendaire  une  note  de  20  contos  de  reis 
(50,000  francs),  qui  devaient  couvrir  les  frais  du  procès  et  de  l'ex- 
pédition. Il  avait  reçu  10  contos  pour  le  prix  de  vente;  il  lui  restait 
donc  à  payer  25,000  francs  pour  avoir  le  droit  de  se  dessaisir  de  sa 
propriété.  Ceci  n'est  qu'un  léger  spécimen  des  agrémens  de  toute 
sorte  qu'on  rencontre  à  chaque  pas  dans  ce  pays  privilégié  dès  qu*îl 
s'agit  de  résoudre  le  grand  problème  de  la  colonisaçâo. 

s^  Ces  expropriations  d'Indiens  sont  une  des  suites  naturelles  dé  la 
conquête  telle  que  la  comprenaient  les  fidèles  sujets  de  sa  majestâ 
le  roi  de  Portugal,  des  Algarves  et  de  l'Océan.  On  voyageur  fran* 
çais,  M.  Auguste  de  Saint-Hilaire ,  qui  visitait  la  province  de  Rio- 
Janeiro  en  1816,  raconte  qu'il  trouva  un  jour  à  quelques  lieues 
de  la  capitale  une  députation  d'Indiens  qui  allait  demander  au  roi 
dom  Joâo  VI  l'autorisation  de  conserver  dans  les  vieilles  forêts  de 
leurs  aïeux  une  lieue  carrée  de  terrain  où  ils  pussent  bâtir  un  vil- 

•  lage  et  se  mettre  à  l'abri  de  l'envahissement  des  colons.  Cette  tribu, 
qui  appartenait  aux  Indios  coroados  (Indiens  couronnés),  dont  où 
retrouve  encore  quelques  débris  sur  le  Haut-Parahyba,  occupait 
alors  presque  toute  la  vallée  du  fleuve.  Avant  de  se  résoudre  à  af- 
fronter la  majesté  royale,  ils  étaient  allés  trouver  le  chef  de  la  pro- 
vince, le  baron  d'Ubâ,  et  l'un  d'eux  lui  avait  tenu  ce  discours: 
«  Cette  terre  est  à  nous,  et  ce  sont  les  blancs  qui  l'occupent. 
Depuis  la  mort  de  notre  grmi  capitâo  (1),  on  nous  chasse  de  tous 
côtés,  et  nous  n'avons  pas  môme  assez  de  place  pour  pouvoir  repo- 
ser notre  tête.  Dites  au  roi  que  les  blancs  nous  traitent  comme  des 
chiens,  et  priez-le  de  nous  faire  donner  du  terrain  pour  que  nous 
puissions  y  bâtir  un  village.  » 

De  toutes  les  tribus  indiennes  qui  se  sont  rendues  célèbres  par 
leur  résistance  à  l'envahissement  des  conquistadores^  celle  des  Bo- 
tocudos  tient  le  premier  rang,  et  a  marqué  de  sanglantes  pages 
les  annales  de  la  conquête.  Il  faut  le  dire  à  la  honte  des  hommes  de 
notre  race,  les  fils  du  désert  furent  vaincus  en  férocité  par  les  dis- 
ciples du  Christ.  Ceux-ci,  trouvant  la  poudre  trop  lente,  empruntè- 
rent à  la  nature  le  secours  de  l'un  des  plus  cruels  fléaux  qu'elle  ail 
déchafnés  contre  le  genre  humain  :  des  étoffes  destinées  à  propager 
la  petite  vérole  étaient  envoyées  en  présent  aux  sauvages,  qui  bien- 

(i)  Ce  grand  capitaine,  oncle  du  baron  d*Ubi,  était  un  Portugais,  José  Rodrigues  dâ 
Cru2,  qui  avût  fondé  une  colonie  d*Inâiens  sur  les  bords  du  Parahyba. 


Digitized  by 


Google 


iA   SOGIÉTB  BRÉSILIENNE.  66S 

tftt  périssaient  par  milliers,  frappés  d'un  mal  invisible  dont  ils  ne 
pouvaient  soupçonner  la  cause.  Quelques  rares  débris  de  ces  infor- 
taaés  errent  encore  aujourd'hui  dans  les  forêts  de  leurs  ancêtres, 
attendant  avec  effroi  le  jour  où  la  hache  portugaise  viendra  abattre 
leur  dernier  refuge.  Leurs  redoutables  flèches,  de  six  pieds  de  long, 
ne  répondent  nullement,  quand  on  les  examine  de  près,  à  l'idée  qu'on 
en  a  conçw.  Presque  toutes  celles  que  j'ai  vues  étaient  des  roseaux, 
et  smnblaient  plutôt  des  jouets  inpQensifs  que  des  instrumens  de 
mort.  Ces  armes  ultra-primitives,  dans  un  pays  où  le  fer  se  trouve 
presque  à  l'état  natif  et  à  la  surface  du  sol,  donnent  une  tiîste  opi-- 
nion  de  ces  peuplades,  entièrement  rebelles  à  toute  civilisation. 

Tel  est  l'attrait  irrésistible  du  désert  que  ceux  qui  en  sont  sortis 
ne  peuvent  vivre  dans  un  autre  milieu.  Les  annales  portugaises  font 
menticm  d'un  Botocudo  qui,  trouvé  dans  les  bois  encore  enfant,  fut 
amendé  à  Bahia  et  élevé  dans  un  couvent.  Ses  progrès,  son  intelli* 
geoce,  ses  aptitudes,  ayant  été  remarqués,  on  redoubla  de  soins. 
C'était  une  précieuse  acquisition  :  on  voyait  en  lui  le  missionnaire 
fiatur  de  sa  peuplade.  Gomme  il  témoignait  du  goût  pour  les  ordres* 
il  fut  sacré  prêtre.  Devenu  enfin  libre,  il  sortit  du  couvent  sous 
prétexte  de  promenade,  entra  dans  les  bois  qui  entouraient  la  ville» 
Qt  ne  reparut  plus.  On  sut  plus  tard  qu'au  lieu  de  catéchiser  ses 
CQoapatriotes,  il  avait  repris  leur  costume  primitif  et  leurs  sauvages 
coutumes. 

Le  mot  de  Buffon  :  «  le  style,  c'est  l'homme,  d  ne  s'est  peut-être 
jamais  appliqué  avec  autant  d'effrayante  justesse  qu'à  l'informe 
idiome  des  Botocudos.  Le  disque  en  bois  qui  orne  leur  lè\Te  infé* 
rieure,  la  forçant  à  tomber  le  long  du  menton,  met  leurs  dents  à 
découvert,  et  les  empêche  d'articuler  les  labiales.  Se  présente-t-il 
vn  bonxiap  dans  leurs  syllabes,  ils  sont  obligés  de  rapprocher  leurs 
lèvres  avec  leurs  mains  pour  produire  le  son  voulu.  L'analyse  de 
leurs  mots  révèle  de  la  manière  la  plus  claire  l'enfance  de  leur  état 
sodal.  Leur  montrez-vous  un  bâton,  ils  vous  répondent  tchoon  (ar- 
bre). Pour  eux,  un  bâton  n'est  qu'un  arbre  débarrassé  de  ses  bran-^ 
ches.  Leur  demandez-vous  ensuite  le  nom  d'une  poutre,  ils  vous 
répondent  encore  tchoon;  d'une  branche,  d'un  morceau  de  bois, 
d'an  pieu,  etc.,  toujours  tchoon.  Le  mot  po  doit  à  lui  seul  repré* 
senter,  suivant  l'occasion,  la  main,  le  pied,  les  doigts,  les  pha- 
langes, les  ongles,  les  talons  et  les  orteils.  La  bestialité,  qui  semble 
être  leur  code  unique,  ressort  surtout  des  mots  composés.  Veulent^ 
ils  parler  d'un  homme  sobre,  ils  l'appelleront  couang-é-mah  (ventre 
vide);  de  la  nuit,  ils  diront  tarou-té-tou  (temps  de  la  faim),  parce 
que,  aussi  gloutons  qu'imprévoyans,  ils  ne  savent  garder  aucune  pro- 
vision, et  sont  obligés,  la  nuit,  d'attendre  avec  impatience  le  retour 
de  la  lumière  pour  donner  satisfaction  aux  exigences  d'un,^estomac 


Digitized  by 


Google 


56 j  BBTUB  DBS  DEUX  HOlfDBS. 

toujours  inasâoui^.  Chez  la  plupart  des  peuples,  du  moins  chez  >kë 
nations  de  l'Occident,  la  notion  du  juste  a  précédé  celle  de  rinjuatev 
comme  l'indique  la  composition  de  ce  dernier  ntiot  dans  les  divecsca 
langues,  in-^juste^  un-gerechty  in-iqiois^  tMiikoây  etc.  Chez  les  fioto- 
cudos,  c  est  tout  le  contraire  :  l'état  normal,  c'est  le  Tokur^  nyia^ 
kêck.  Un  honnête  homme  sera  par  conséquent  un  tioflL-*voleur  {nyin- 
kick-^mnoup).  De  même  le  mensonge  {iapMuin)  étant  Tbaliitiide^ 
la  règle,  la  vérité  deviendra  iapaouin-amnoup  («un  non-«ien60iige)i 

Quelle  peut  être  l'origine  du  disque  de  bois  enchâssé  dans  la 
lèvre  inférieure  et  qui  leur  a  valu  le  nom  de  Botocudos  (1)?  Je 
l'attribuais  à  une  pratique  sacerdotale  dont  la  raison  s'était  facile- 
ment perdue  chez  une  peuplade  sans  taraditions,  lorsqu'un  infilti- 
gable  voyageur,  M.  Biard,  est  venu  nous  apprendre  qu'il  avait-  vo 
ce  disque  leur  servir  de  table.  Ce  n'était  là  probablement  qu'ont 
gracieuseté  de  quelque  jeune  Botocudo  qui  voulait  mériter  an  verre 
de  cachaça.  Cette  mise  en  scène  ne  serait  plus  possible  che£  ua 
individu  d'un  certain  âge,  car  alors  la  lèvre,  obéissant  au  poids  du 
disque,  se  replie  sur  le  menton.  J'ai  vu  un  chef  de  ces  sauvageas, 
nommé  capiiâo  par  l'empereur  du  Brésil,  qui  avait  conseiiii  à  'ac*- 
cepter  un  pantalon  et  à  quitter  ces  aflreux  b^ux«  Les  chairs  de  ta 
lèvre  s'étaient  assez  rapprochées  pour  fermer  la  plaie,  et  ne  lai&^ 
saient  plus  voir  qu'une  énorme  cicatrice;  mais  les  lobes  des  oreilles, 
moins  charnus  que  la  lèvre  et  moins  accessibles  au  mouvement  vital, 
n'avaient  pu  reprendre  leur  ancienne  forme.  Ils  arrivaient  presque 
aux  épaules,  formant  deux  anneaux  dont  l'ouverture  mesurait  eth- 
viron  deux  pouces  de  diamètre. 

Chez  les  peaux-rouges  comme  chez  toutes  les  peuplades  primi- 
tives, ce  sont  les  femmes  qui  font  tous  les  travaux  de  la  tribu.  Elles 
bâtissent  les  huttes,  portent  les  bagages  et  les  enfans  dans  les  maiv 
ches,  tissent  des  étoffes  de  joncs,  et  fabriquent  les  vases  d'argile 
dont  elles  se  servent  dans  le  ménage.  L'unique  industrie  réservée 
aux  hommes  est  la  fabrication  des  flèches,  leur  seule  occupation  Ja 
chasse;  tout  autre  travail  serait  indigne  d'eux.  On  comprend  sans 
peine  qu'à  la  suite  d'un  esclavage  si  dégradant  et  si  pénible,  l'In* 
dienne,  ne  connaissant  rien  de  ce  qui  développe  les  qualités  de  fat 
femme,  soit  restée  ce  qu'elle  était  au  sortir  du  moulé  de  la  nature; 
déformée  par  le  trava'd,  défigurée  par  les  mauvais  traitemens,  n'ap^ 
partenant  à  la  vie  que  par  le  côté  matériel,  elle  ne  peut  qu'inspirer 
du  dégoût  à  celui  qui  la  voit  pour  la  première  fois.  Observez  ses 
yeux,  vous  y  surprendrez  le  regard  oblique  et  craintif  de  la  béte 
fauve,  et  rien  de  ce  magique  rayon  qui  révèle  l'intelligence.  Le  âen- 

(1)  Boioqu»  signifie  en  portugais  tampon  de  barriqae,  d'où  le  nom  de  Bùtocuàbt^  ^ 
les  hommei  à  la  botoque. 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCIÉTÉ  BRB91USNNB.  566 

tineDt  de  son  infériorité  la  pcMl»  à  fuir  Tétranger  et  à  se  cach^ 
devant  lui.  Dans  la  vieillesse,  les  rides  qui  sillonnent  en  tous  sens 
sa  peau  tannée,  noireie,  couturée  par  l'âge,  les  coups,  le  soleil,  les 
fat^paes,  lui  donnent  l'aspect  d'une  vieille  tête  d'orangH>utang,  hi* 
dense  et  grimaçante  sous  une  longue  perruque  noirp. 

Tels  sont  les  aborigènes  du  Brésil.  Sera-ce  nous  élever  vers  la 
civilisation  on  nous  en  éloigner  que  de  passer  des  sauvages  aux 
noirs?  On  va  en  juger, 

II. 

Rien  de  plus  simple,  ce  semble,  que  de  tracer  la  physionomie  du 
D^gre;  rien  de  plus  complexe  pourtant,  si,  en  dehors  de  toute  idée 
préconçue*  on  tient  à  être  vrai. 

Après  de  longues  chevauchées,  je  venais  d'arriver  dans  une  /a- 
zenda  où  je  reposais  tranquillement,  lorsque  vers  trois  heures  du 
matin  je  crus  entendre  un  clairon  sonnant  la  diane.  —  Ce  n'est  rien, 
$enbor,  me  dit  mon  guide,  qui  couchait  dans  ma  chambre,  c'est  le 
ftiior  qui  appelle  les  nègres  pour  les  conduire  aux  champs.  Ce  son 
gjuerrier  annonçait  en  effet  à  l'esclave  que  le  sommeil  était  fini,  et 
que  son  labeur  allait  recommencer.  Du  reste,  il  n'est  pas  donné  à 
t^tts  les  noirs  de  s'éveiller  au  bruit  du  clairon.  Le  plus  souvent  je 
n'ai  entendu  qu'un  méchant  tambour  que  je  ne  puis  comparer  qu'à 
k  caisse  avec  laquelle  les  montreurs  d'ours  courent  les  foires  dans 
les  montagnes  des  Alpes  et  des  Pyrénées.  J'avais  refermé  les  yeux, 
lorsqu'une  explosion  soudaine  de  voix  humaines  vint  m'éveiller  de 
«mveau. 

-^  Ne  vous  effrayez  pas,  senhor^  reprit  mon  guide,  ce  sont  les 
oègres  qui,  avant  de  partir  pour  les  champs,  viennent  demander  la 
^ençdo  (la  bénédiction).  —  La  bençdo  joue  un  grand  rôle  dans  la  vie 
du  noir.  C'est  le  salut  invariable  par  lequel  il  vous  aborde.  Pour  for- 
muler une  bençâo  suivant  les  règles,  l'esclave  doit  ôter  son  bonnet 
de  laine  de  la  main  gauche  et  allonger  la  droite  dans  la  posture  la 
plus  humble.  Beaucoup  d'entre  eux  y  ajoutent  une  légère  flexion  des 
genoux.  Cette  attitude  rappelle  tellement  celle  du  mendiant,  que 
dans  ks  premiers  temps  de  mon  arrivée  je  portais  instinctivement  la 
main  à  la  poche  de  mon  gilet.  Gomme  pour  se  venger  de  cette  vexar- 
tion  du  blanc,  le  noir  exige  la  bençâo  des  négrillons,  et  ceux-ci,  de 
leur  côté,  se  la  font  demander  par  les  macacoa  (singes],  qu'ils 
dressent  à  cet  effet. 

Je  me  rendormis  de  nouveau.  Une  heure  après,  je  fus  encore 
éveillé  par  un  vacarme  effrayant  :  on  eût  dit  une  meute  de  tigres  et 
de  chats  sauvages  se  déchirant  avec  des  miaulemens  affreux.  Le 
bruit  se  rapprochait  sensiblement.  Cette  fois,  je  me  précipitai  vers 


Digitized  by 


Google 


566!  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

la  fenêtre.  Le  jour  commençait  à  poindre,  je  ne  vis  qu'une  char- 
rette débouchant  de  la  forêt  et  remorquée  par  trois  paires  de  bœufs. 
Deux  noirs,  armés  de  longs  aiguillons,  conduisaient  l'attelage.  L*un 
dirigeait  la  première  couple  par  les  cornes  et  indiquait  le  chemin;* 
l'autre,  penché  sur  l'avant  du  char,  piquait  les  bêtes  retardataires. 
C'étaient  les  sifllemens  gutturaux  des  nègres,  les  mugissemens  des 
bœufs  récalcitrans,  les  grincemens  aigus  des  roues  massives  qui 
causaient  tout  ce  bruit,  et  pourtant  il  ne  s'agissait  que  de  traîner 
quelques  tiges  de  canne  à  sucre;  mais  les  routes  sont  inconnues 
dans  l'Amérique  du  Sud.  A-t-on  besoin  de  s'ouvrir  un  passage  à 
travers  la  forêt  pour  transporter  la  récolte,  on  envoie  la  veille  une- 
cinquantaine  d'esclaves  qui  mettent  le  feu  à  quelques  arbres,  cou- 
pent les  branches  gênantes  et  portent  un  peu  de  terre  dans  les 
creux  trop  profonds.  Cette  besogne  achevée,  ils  se  retirent,  croyant 
avoir  fait  une  chaussée;  puis  survient  pendant  la  nuit  un  orage  quî,^ 
en  quelques  heures,  précipite  sur  la  terre  des  avalanches  d'eau. 
Ces  pluies  diluviennes  tombent  par  torrens,  ravinent  le  chemin  s'îT 
est  en  pente,  entraînent  toute  la  terre  meuble  et  creusent  des  or- 
nières infranchissables;  si  le  chemin  traverse  un  bas-fond,  les  eaux 
y  convergent  de  tous  les  coins  de  la  forêt,  s'y  accumulent  et  le 
changent  en  lac.  De  là  toutes  les  difficultés  qui  rendent  si  pénibles 
les  voyages  dans  l'intérieur  du  Nouveau-Monde,  et  qu'on  ne  peut 
surmonter  qu'à  grand  renfort  d'hommes  et  de  mules  (1). 

Si  les  nègres  ignorent  les  avantages  du  macadam,  en  revanche 
ils  savent  improviser  d'héroïques  expédiens  pour  stimuler  la  non- 
chalance de  leurs  bêtes,  quand  le  chemin  présente  trop  de  diffi- 
cultés. Ont- ils  épuisé  leur  répertoire  de  caresses,  de  cris  et  de 
coups,  ils  laissent  là  l'attelage,  ramassent  quelques  branches  des- 
séchées sous  le  ventre  de  leurs  quadrupèdes,  et  y  mettent  le  feu. 
C'est  un  remède  irrésistible  que  j'ai  vu  aussi  employé  par  les  mu- 
letiers catalans. 

Comme  il  était  trop  tard  pour  me  recoucher,  je  résolus  d'aller 
visiter  la  plantation  et  de  surprendre  les  esclaves  au  travail.  Au 
bout  d'une  demi-heure  de  marche  à  travers  d'anciennes  cultures 
abandonnées,  j'arrivai  sur  un  petit  plateau  couvert  de  cannes  à 
sucre  ;  une  centaine  de  noirs  étaient  occupés  à  couper  les  cannes 
et  à  les  porter  en  fagots  sur  des  charrettes  qui  devaient  les  ame- 
ner à  la  fabrique.  Un  feilor  veillait  aux  chargemens,  un  autre  à  la 
coupe.  Ce  dernier,  qui  présidait  d'ordinaire  aux  exécutions  dîscî-* 
plinaires,  avait  un  aspect  menaçant.  C'était  un  grand  mulâtre  aux. 
bras  musculeux,  à  la  physionomie  bestiale,  au  teint  brûlé  par  le  so- 

(1)  J'ai  yu  quelquefois  jusqu'à  vingt  paires  de  bœufs  haletant  à  la  peine  pour  tnlacr 
une  poutre  que  quatre  ouvriers  européens  auraient  fait  aiaément  mouvoir  a^eo  iQurs 
leviers. 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ   BRÉSIUENNE.  567 

feU.  Dn  vieux  chapeau  de  paille,  un  pantalon  de  toîle  et  une  che- 
mise rayée  composaient  son  accoutrement.  A  sa  ceinture  était  sus- 
pendu un  énorme  palmalorium  (espèce  de  large  férule  destinée  à 
réprimer  les  fautes  légères).  Debout,  en  arrière  du  groupe,  la  main 
droite  appuyée  sur  un  long  fouet,  Tœil  fixé  sur  son  escouade,  il 
gourmandait  sans  cesse,  faisant  avancer  ou  reculer  sa  ligne,  comme 
un  sergent-instructeur  qui  dirige  la  manœuvre  d'un  peloton  d'infan- 
terie. A  quelque  distance,  sur  la  lisière  de  la  forêt,  trois  ou  quatre 
négresses,  portant  sur  le  dos  leurs  nourrissons  cousus  dans  un  sac, 
préparaient  le  repas  des  travailleurs.  Deux  énormes  marmites  d'angû 
(bouillie  de  maïs)  et  une  autre  de  feijâo  (haricots)  cuisaient  à  petit 
feu  sur  trois  cailloux,  tenant  lieu  de  chenets.  Les  négriUons  trop 
jeunes  pour  travailler  la  terre  attisaient  et  entretenaient  le  feu.  Cha- 
que négresse  veillait  sur  la  marmite  qui  lui  était  confiée,  remuant  de 
temps  en  temps  le  contenu  avec  une  énorme  écueUe,  afin  de  rendre 
la  cuisson  uniforme.  Dans  ses  momens  perdus,  elle  détachait  son 
nourrisson  pour  lui  donner  à  téter.  Des  calebasses  entassées  à  côté 
des  marmites  représentaient  la  vaisselle.  Le  nègre,  comme  l'Indien, 
ne  connaît  d'autre  fourchette  que  ses  doigts. 

J'étais  désireux  d'assister  à  un  repas  d'esclaves,  et  j'attendis 
assis  sous  un  rancho  que  l'heure  sonnât.  Je  contemplais  les  lignes 
des  travailleurs  harcelés  par  les  cris  incessans  et  le  long  fouet  du 
feiior;  malheur  aux  retardataires  qui,  se  laissant  devancer,  se  trou- 
vaient hors  du  rang!  Malgré  cette  hâte  apparente,  il  était  aisé  de  voir 
au  jeu  de  leurs  muscles  et  à  l'expression  de  leur  physionomie  qu'ils 
en  faisaient  tout  juste  assez  pour  échapper  aux  coups  du  tocador 
(toucheur)  et  pour  attendre  le  plus  patiemment  possible  l'heure  du 
déjeuner.  Armés  d'une  faux  recourbée  clouée  à  un  long  manche  de 
bois,  ils  coupaient  leurs  cannes  par  un  mouvement  automatique 
dont  le  ressort  était  visiblement  placé  dans  l'axe  du  fouet  que  tenait 
le  feitor.  Le  moment  du  déjeuner  arriva  enfin.  Vers  neuf  heures,  à 
un  signe  du  surveillant,  le  travail  cessa  comme  par  enchantement 
sur  toute  la  ligne,  et  tous  s'approchèrent  des  marmites.  Les  rations 
étaient  prêtes,  et  deux  rangées  de  calebasses  disposées  sur  le  sol. 
Chacun  prit  une  calebasse  d'angû  et  une  autre  plus  petite  de  fei^ 
jàOy  alla  s'asseoir  sur  une  pierre  et  se  mit  à  dévorer  sa  pâture  sans 
mot  dire,  avec  ce  même  flegme  et  cette  même  froide  résignation 
qu'il  avait  naguère  sous  le  fouet  du  garde-chiourme,  et  qui,  acquise 
dès  l'enfance,  semble  former  le  fond  du  caractère  de  l'esclave  noir. 
Le  soir,  on  leur  distribue  une  seconde  ration  de  bouillie  de  maïs  et 
de  haricots,  et  à  la  nuit  close  ils  reprennent  le  chemin  de  leurs 
cases. 

J*ai  revu  depuis  bien  des  fois  les  nègres  aux  champs,  et  je  me 
suis  assuré  que  le  programme  d'un  jour  est  pour  eux  le  programme 


Digitized  by 


Google 


568  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  toute  l'année,  de  toute  leur  vie.  Quand  ils  ne  cueillent  pas,  ils 
sèment,  et,  les  semailles  fautes,  ils  sarclent  sans  discontinuer  jusqu'i 
la  récolte,  car  les  herbes  poussent  vite  dans  ces  pays  chauds  et  hun 
mides.  Le  dimanche,  le  travail  est  suspendu.  Le  Portugais  est  trop 
bon  catholique  pour  faire  travailler  ses  nègres  le  jour  du  repos  ;;• 
mais  il  leur  permet  ce  jour-là  de  travailler  pour  leur  compte,  H 
leur  donne  même  à  chacun  un  coin  de  terre  où  ils  cultivent  Ûù 
maïs  qu'ils  vendent  aux  marchands  de  mules.  Le  prix  de  la  récdfe 
est  destiné  à  renouveler  leur  vestiaire;  mais  le  nègre  des  champs, 
peu  fashionable  de  sa  nature,  préfère  volontiers  une  bouteille  de 
cachaça  ou  une  pipe  de  tabac  à  une  chemise  neuve.  Il  s'en  va  don^ 
le  plus  souvent  déguenillé,  au  grand  désespoir  du  senhor. 

Le  dimanche  apporte  néanmoins  quelque  agrément  à  Fesclaveî 
N'ayant  pas  de  souci  ce  jour-là  pour  l'heure  de  son  lever,  il  en  pro- 
fite la  veille  en  dansant  une  partie  de  la  nuit.  L'orchestre  est  formé- 
par  les  négrillons,  qui  frappent  de  leurs  mains  une  espèce  de  tam- 
bour placé  entre  leurs  jambes  et  formé  d'un  tronc  d'arbre  creux 
dont  l'ouverture  est  recouverte  d'une  peau  de  chien  ou  de  mouton; 
le  plus  souvent  ils  s'accompagnent  en  chantant  afin  d'augmenter  le 
vacarme.  On  ne  voit  d'ordinaire  qu'un  danseur  au  milieu  du  groupe; 
il  saute,  gambade,  gesticule;  puis,  quand  il  sent  ses  forces  l'aban- 
donner, il  se  précipite  sur  un  des  assistans  qu'il  désigne  pour  lui 
succéder  :  le  choix  tombe  ordinairement  sur  une  femme.  Celle-ci 
entre  à  son  tour  dans  le  cercle,  se  livre  à  toute  sorte  d'improvi- 
sations chorégraphiques,  puis,  fatiguée,  va  choisir  un  homme  pour 
la  remplacer.  La  scène  se  prolonge  ainsi,  et  la  complète  lassitude 
des  acteurs  y  met  seule  un  terme. 

'  Si  le  aègre  est  chasseur,  il  achète  un  fusil  de  10  milréîs  (25  fr.), 
et  va  tuer  un  agouti  (lièvre  d'Amérique),  un  tatou,  un  macaco 
(singe)  ou  un  lézard.  L'anniversaire  de  la  naissance  du  maître  est 
pour  l'esclave  un  jour  de  réjouissance  et  de  grand  festin  :  on  lui 
prépare  de  la  carne  seca  (viande  sèche),  et  quelquefois  on  lui  dis- 
tribue une  ration  de  cachaça.  Tout  alors  s'élève  au  paroxysme, 
les  contorsions  des  danseurs,  le  bruit  du  tamtam  et  les  chants  des 
négrillons.  Les  cris  de  viva  o  senhor  (vive  le  maître)!  tiva  a 
senhora!  interrompent  seuls  les  fantaisies  inouies  de  l'orchestre  et 
le  tumulte  exorbitant  de  la  danse. 

Telle  est  d'ordinaire  la  vie  des  noirs  dans  les  plantations.  Quel- 
ques-uns ont  un  sort  plus  doux  :  ce  sont  ceux  que  le  maître  a  atta- 
chés à  son  service  personnel.  Leur  condition  est  alors  à  peu  près  la 
même  que  celle  des  domestiques  européens.  S'ils  commettent  une 
faute  qui  mérite  une  correction  corporelle,  ils  s'esquivent  avaut 
d'être  saisis,  courent  à  toutes  jambes  dans  une  fazenda  voisine  où 
ils  connaissent  un  ami  ou  un  parent  de  leur  maître,  et  le  prient  de 


Digitized  by 


Google 


LA  SOGléli  BRÉSIUENNE.  569 

le^  apadrinbar  (obtenir  leur  pardon).  Ces  grâcesklà  ne  se  refusent 
jamais,  quels  que  soient  d'ailleurs  les  antécédens  du  solliciteur.  Le 
f4Ui&n4aire  lui  fait  d'abord  une  morale  proportionnée  à  la  gravité  de 
la  faute»  et,  après  l'avoir  averti  qu'il  ne  devra  plus  désormais  s'a-* 
drea3er  à  lui»  il  finit  par  lui  donner  une  lettre  de  présentation  pour 
900  maître.  Muni  de  ce  talisman,  le  coupable  se  présente  sans 
ciainie,  car  une  demande  de  pardon,  même  émanant  d'un  inférieur, 
est  chose  sacrée  pour  le  Brésilien.  Malheureusement,  comme  il  y  a 
toujours  moyen  d'éluder  une  difficulté,  il  arrive  souvent  que  le 
maître,  après  avoû*  pris  lecture  de  la  lettre,  dit  au  noir  :  «  Je  te 
fais  grâce,  à  la  prière  du  senhor,  des  cent  coups  de  chicote  (fouet) 
qpé^  tu  as  si  bien  mérités;  mais,  comme  tu  es  un  incorrigible,  je  ne 
te  veux  plus  dans  ma  maison,  et  tu  vas  rejoindre  tes  camarades  de 
la  plantation.  »  C'est  la  punition  la  plus  terrible  pour  un  esclave, 
car  la  vie  des  champs  a  toutes  les  horreurs  de  la  servitude,  sans 
offrir  aucune  de  ses  compensations. 

Les  corrections  peuvent  se  diviser  en  trois  classes  :  les  fautes  lé* 
gères  sont  expiées  par  quelques  coups  de  palmatorium  sur  la  paume 
de  la  main  ;  une  douzaine  de  coups  est  le  minimum.  Ce  genre  de 
ponition  est  surtout  appliqué  aux  femmes  et  aux  enfans.  On  se  sert 
du  chicote  (fouet)  pour  les  fautes  graves  et  les  hommes  robustes.  Le 
patient  est  solidement  attaché  à  un  poteau  et  entouré  de  ses  cama- 
rades, qui  assistent  à  l'exécution  afin  d'ajouter  à  la  solennité  du 
supplice  et  de  recevoir  eux-mêmes  des  impressions  salutaires  pour 
l'avenir.  Cn  grand  nègre  ou  mulâtre  remplit  les  fonctions  de  bour- 
reau. A  chaque  coup,  il  s'arrête  pour  reprendre  haleine  et  laisser 
pousser  au  pfttient  un  cri  aigu  suivi  d'un  gémissement  prolongé. 
On  ne  donne  guère  plus  de  cent  coups  à  la  fois;  si  la  punition  est 
pk]3  forte,  on  remet  l'excédant  au  lendemain  ou  aux  jours  suivans. 
Quand  le  nombre  de  coups  a  été  considérable  et  la  main  de  l'exé* 
cuteur  vigoureuse,  on  est  obligé  de  porter  le  pauvre  diable  à  l'in-* 
firmerie  et  d'y  panser  ses  plaies. 

Vient  enfin  le  carcere  duro  pour  les  malfaiteurs  émérites.  C'est 
ordinairement  une  cellule  {tronco\  où  le  patient  est  immobile,  ses 
pieds  et  ses  mains  étant  solidement  fixés  à  des  poteaux.  On  n'abuse 
pas  trop  de  cette  punition,  surtout  pendant  le  jour,  car  il  importe 
de  ne  pas  empêcher  le  travail  du  noir.  On  l'enferme  donc  seulement 
la  nuit,  et  on  remplace  la  prison  diurne  par  une  ration  de  coups  de 
chicote  administrée  le  soir  ou  le  matin,  soit  avant,  soit  après  l'incar* 
cération. 

On  n'a  pas  trop  souvent  recours,  il  faut  le  reconnaître,  aux  bons 
oflSces  du  tocadoTy  surtout  chez  les  petits  propriétaires,  qui  peuvent 
à  un  moment  donné  être  obligés  de  vendre  leurs  esclaves.  La  bas- 
tonnade laisse  des  stigmates  aux  épaules  et  aux  reins,  et  c'est  sur 


Digitized  by 


Google 


570  BEVUE  DES  DEUX  MONDES, 

cette  partie  du  corps  que  l'acheteur  va  lire  le  degré  de  moralité 
du  nègre.  Un  fait  assez  curieux  prouvera  d'ailleurs  combien  cer- 
tains maîtres  savent  ménager  au  besoin  la  peau  des  esclaves.  On 
a  pendu»  il  y  a  quelques  années,  à  Rio- Janeiro,  un  noir  qui  «en 
.était  à  son  septième  assassinat.  Six  fois  il  avait  tué  son  senhor,  et 
six  fois  il  avait  changé  de  main ,  vendu  par  les  héritiers  du  mort 
comme  un  excellent  travailleur.  Plutôt  que  de  le  livrer  à  la  justice 
et  de  venger  la  mort  de  leur  père,  ils  avaient  préféré  rendre  le  bien 
pour  le  mal  et  lui  laisser  la  vie  sauve  et  les  reins  intacts.  D'un  ca- 
ractère moins  évangélique,  les  parens  de  la  septième  victime  dénon- 
cèrent le  meurtrier,  qui  fut  condamné  au  gibet.  Il  marcha  au  supplice 
d'un  air  calme,  et,  avant  de  livrer  sa  tête  à  l'exécuteur,  cria  d'unie 
voix  forte  aux  nombreux  noirs  qui  l'entouraient  :  a  Si  chacun  de 
vous  avait  suivi  mon  exemple,  il  y  a  longtemps  que  notre  sang  se- 
rait vengé.  »  Ces  paroles  n'eurent  aucun  écho  et  n'en  auront  jamais 
au  Brésil,  bien  que  le  nombre  des  esclaves  l'emporte  de  beaucoup 
sur  celui  des  blancs,  à  cause  des  jalousies  de  races  que  les  Euro- 
péens ont  soin  d'entretenir  parmi  les  diverses  tribus.  Ces  exemple 
de  maîtres  succombant  sous  le  poignard  ou  le  poison  des  vengeances 
africaines  ne  sont  pas  rares  dans  les  plantations.  Us  étaient  encoie 
plus  fréquens  autrefois,  lorsque  la  traite  amenait  chaque  jour  dçs 
cargaisons  de  noirs  qui  avaient  connu  la  liberté.  Ceux-là  sont  morts 
ou  s'éteignent  graduellement ,  et  ceux  qui  sont  nés  dans  le  pays, 
abrutis  par  l'esclavage,  ont  oublié  la  terre  libre  des  aïeux. 

Le  nègre  des  villes  a  un  sort  plus  doux  que  ses  frères  des  champs. 
A  Bahia,  à  Pernambuco  et  à  Rio-Janeiro,  les  trois  grandes  métropoles 
de  la  servitude,  on  voit  les  rues,  les  marchés  et  le  port  inondés  de 
ces  ilotes  au  noir  et  luisant  épiderme,  qui  font  la  grosse  besogne  de 
ces  cités  populeuses.  La  surveillance  des  feitors  étant  impossible 
dans  un  pareil  travail,  les  propriétaires  laissent  leurs  esclaves  libres 
moyennant  une  redevance  quotidienne  d'un  milréis  (2  fr.  50  cent.), 
que  ceux-ci  apportent  religieusement  à  la  fin  de  la  journée.  Cette 
condition  est  loin  d'être  dure  pour  l'Africain  :  sobre  et  robuste,  il 
se  place  aux  abords  du  port,  de  la  douane  ou  des  grands  magasins, 
partout  où  il  faut  décharger  et  transporter  les  marchandises,  et 
gagne  quelquefois  jusqu'à  10  milréis  par  jour.  (25  francs).  Quand  il 
a  réalisé  des  économies  suffisantes,  il  vient  trouver  son  senhor^  lui 
présente  un  portefeuille  contenant  le  prix  de  sa  rançon  et  lui  de- 
mande au  nom  de  la  loi  sa  liberté. 

Quelque  douce  que  soit  l'existence  des  nègres  des  villes  auprès 
de  celle  que  mène  le  nègre  des  plantations,  il  en  est  parnu  eux  qui 
tentent  de  se  soustraire  à  l'esclavage  par  la  fuite.  Le  plus  souvent 
ces  pauvres  diables  sont  ramenés  à  domicile;  on  les  envoie  d'abord 
à  la  maison  de  correction ,  où  on  leur  administre  une  bastonnade 


Digitized  by 


Google 


LA   SOGIÉTÉ  BRÉSIUENNE.  67l 

proportionnée  à  la  durée  de  la  fugue,  à  moins  que  le  naaltré,  dési- 
rant les  vendre,  ne  veuille  conserver  leur  dos  intact.  Quelquefoiaf, 
poussés  par  la  faim,  ils  viennent  se  livrer  eux-mêmes  après  avoir 
obtenu  une  lettre  de  présentation  d'un  ami  de  la  maison;  nous 
avons  dit  que  cette  faveur  ne  se  refusait  jamais.  Les  plus  aventu- 
reux s'expatrient  afin  d'échapper  aux  poursuites,  passent  en  Europe, 
s*jls  rencontrent  un  capitaine  qui  les  accepte  à  son  bord,  ou  s'en- 
foncent dans  l'intérieur  jusqu'aux  territoires  indiens  que  le  fouet  du 
feiior  n'a  jamais  pu  atteindre. 

La  race  noire  se  partage  au  Brésil,  comme  ailleurs,  en  diverses 
souches.  Les  nègres  de  la  côte  de  Minas  reproduisent,  sauf  la  cou- 
leur, le  type  caucasique  :  front  élevé,  nez  droit,  bouche  régulière, 
figure  ovale,  formes  athlétiques,  tout  révèle  en  eux  une  nature  forte 
et  intelligente;  l'œil  et  là  lèvre  trahissent  seuls  la  sensualité  que  la 
constitution  anatomique  semble  imposer  à  tout  le  groupe  éthiopien. 
Les  individus  de  cette  race  qui  jouissent  de  la  liberté  donnent  cha- 
que jour  des  preuves  non  équivoques  de  leur  aptitude  supérieure. 
J'ai  vu  des  ouvriers,  des  négocians,  des  prêtres,  des  médecins,  des 
avocats  nègres  qui,  de  l'aveu  même  des  gens  du  pays,  pouvaient 
hardiment  rivaliser  dans  leur  œuvre  avec  les  blancs.  C'est  à  cette 
vigoureuse  race  qu'appartenaient  ces  rois  du  Soudan  qui  pendant 
de  longues  années  ont  eu  la  haute  main  sur  les  empires  de  cette 
immense  contrée.  Au  Brésil,  n*à-t-on  pas  vu  le  noir  Henriquez  DiaA, 
si  célèbre  dans  les  annales  portugaises,  forcer  par  sa  bravoure  et 
ses  talens  militaires  le  roi  dom  Joâo  lY  à  le  nommer  colonel  et  che- 
valier de  Tordre  du  Christ?  Les  Hollandais  se  souviennent  encore 
des  terribles  coups  qu'il  leur  porta  dans  la  guerre  dite  de  l'indé- 
pendance, à  la  tête  de  son  régiment  d'Africains  (1).  Malheureuse- 
ment, à  côté  de  ces  races  privilégiées  se  trouvent  certaines  tribus 
déshéritées ,  qui  semblent  autant  se  rapprocher  de  la  brute  que  de 
l'homme,  et  conduire  par  degrés  insensibles  à  Thomme-singe  dé 
J'Océanie.  L'esclavage  d'ailleurs,  s'emparant  du  nègre  dès  son  en- 
fance pour  en  faire  une  machine  à  sucre  ou  à  café,  atrophie  non- 
seulement  l'intelligence,  mais  encore  tous  les  nobles  instincts  de 

(1)  Si  l'on  en  croit  les  annales  portugaises,  les  nègres  de  la  province  de  Pemambnco 
se  sont  rendus  célèbres  au  xvu«  siècle  par  leurs  énergiques  efforts  pour  s'élever  à  Tin- 
dépendance.  Quelques-uns  d*entre  eux,  fuyant  la  servitude,  s'étaient  retirés  à  une  tren- 
taine de  lieues  de  la  ville  au  milieu  des  forêts  vierges,  dans  un  endroit  qu'ils  appelèrent 
.  fiertio.dos  Palmarès  (Désert  des  Palmiers).  Plus  de  vingt  mille  de  leurs  frères  répon- 
dirent à  leur  appel,  et  bientôt  Palmarès  fut  une  république  avec  des  lois  et  une  capitale 
iértifiée.  Un  chef  choisi  parmi  les  guerriers  les  plus  renommés  rendait  la  justice,  veil- 
lait à  la  défense  et  commandait  les  expéditions.  Cette  colonie  était  peu  redoutable  aux 
fiUea  de  la  cMe,  car  elle  manquait  d'armes  et  de  munitions;  mais  les  voisins  avaient 
li^uicoop  à  en  souffrir.  Il  fallait  des  femmes,  du  fer,  des  outils,  du  sel,  des  provisions, 
pour  fonder  et  faire  prospérer  la  nouvelle  cité,  et  des  expédltionfl  de  toute  nature  yo» 


Digitized  by 


Google 


572  BETUE  DES  DEOX  HOlVDfiS. 

la  nature  humaine,  et  ne  laisse  place  qu'aux  mauT^ifi  peûcbaos; 
C'est  là  en  grande  partie  le  secret  de  Tinfériorité  des  prétendus  a  fils 
de  Cham.  » 

III. 

On  augurerait  mal  de  l'avenir  du  Brésil,  si  l'on  ne  voyait  à  Tœuvre 
que  l'Indien  et  le  nègre.  Celui  qui  vent  connaître  tous  les  élémens 
de  vitalité  que  renferme  la  population  brésilienne  doit  observer  les 
hommes  de  couleur,  qui  semblent  avoir  puisé  dans  le  mélange  des 
races  la  vigueur  que  réclame,  pour  être  fécondée,  cette  âpre  et  toiv 
ride  nature  des  tropiques.  Le  nombre  toujours  croissant  des  hommes 
de  couleur  s'explique  par  les  conditions  de  l'émigration  europée»ne. 
Il  n'y  a  guère  de  femmes  qui  s'expatrient,  surtout  au-delà  de 
l'Océan;  vingt-cinq  mille  Européens  au  contraire  abordent  tonales 
ans  au  Brésil,  et  vont  se  répandre  les  tins  dans  les  villes,  les  autres 
dans  les  terres,  suivant  les  goûts,  les  aptitudes  ou  l'ambition.  Faute 
de  femmes  blanches,  ils  s'allient  aux  négresses  ou  aux  Indiennes, 
et  donnent  ainsi  naissance  à  ces  générations  de  métis  qui,  se  croi^ 
sant  à  leur  tour,  fournissent  toutes  les  nuances  de  l'espèce  humaine. 
Ces  croisemens  si  divers  peuvent  se  ramener  à  trois  souches  primi- 
tives :  le  mamelucO)  le  mulâtre  et  le  cabocle. 

De  ces  trois  types,  c'est  le  mameluco  qui  offre  la  physionomie  la 
plus  étrange.  On  appelle  ainsi  les  descendans  des  anciens  conquiê- 
tadores  qui  prirent  les  Indiennes  pour  épouses  après  avoir  exter- 
miné les  guerriers  du  désert.  Us  occupent  une  zone  immense  sur 
les  deux  rives  du  Rio-de-la-Plata  (fleuve  de  l'argent),  depuis  la  côte 
de  l'Atlantique  jusqu'aux  forêts  les  plus  reculées  de  l'intérietir.  Les 
provinces  méridionales  en  sont  presque  exclusivement  peuplées.  Ha- 
bitués à  manier  le  cheval  dès  leur  enfance,  les  mamelucos  ne  met- 
tent presque  jamais  pied  à  terre.  C'est  à  cheval  qu'ils  vaquent  à 
leurs  occupations,  qu'ils  chassent,  qu'ils  pèchent,  qu'ils  causent  de 
leurs  affaires.  Armés  du  laço,  ils  forment  ces  redoutables  centaures 
si  connus  dans  l'Amérique  du  Sud  sous  le  nom  de  gauchos^  et  qu'on 

naient  quelquefois  épouvanter  et  ruiner  les  planteurs  des  environs,  qui  réeluiiflient 
vainement  la  protection  du  gouvememont,  alors  en  guerre  avec  les  Hollandais.  Cepen- 
dant la  Hollande  capitula,  et  dès  lors  la  destruction  de  Palmarès  fut  résolue.  \\  fallut 
encore  des  années  pour  réparer  les  désastres  de  la  guerre  de  Tindépendance  et  organi- 
ser rexjj^ition.  Enfin  sept  mille  hommes  parurent  un  Jour  devant  les  remparts  de  bols. 
N*ayant  pas  amené  du  canon,  ils  furent  d*abord  repoussés,  et  le  siège  toama  en  blo- 
cus. Bientôt  la  fiunine  commença  à  décimer  les  noirs.  L'artillerie  étant  «rrivte,  on 
força  les  retranchemens.  Le  %ambé  (chef)  et  les  défenseurs  qui  survivaient,  se  voyant 
perdus,  préférèrent  la  mort  à  la  servitude,  et  se  précipitèrent  du  haut  d'une  roche  qui 
leur  servait  de  citadelle.  Le  reste  des  habitans  UA  réduit  en  esclavage.  La  répuhliquft 
Boire  de  PAlmarèa  avait  duré  plus  d'un  demi-fiiècl». 


Digitized  by 


Google 


LA.  SOGIEli  SRSSUiBNNE.  573 

peat'CdHiaiâérer  comme  les  premiers  cavaliers  de  l'univers.  Us  for- 
oenl  en  se  jouant  les  animaux  les  plus  agiles,  tels  que  le  ruindu  (au- 
truche d'Amérique),  et  les  atteignent  de  leurs  terribles  bolas  (1). 
C'est  parmi  eux  qu'on  rencontre  aujourd'hui  les  plus  intrépides  sol- 
dats et  les  meilleurs  colons  du  Brésil  et  de  la  République-Argentine. 
Accoutumés  à  lutter  contre  les  difficultés  de  la  vie  du  désert,  à  res- 
pirer r^ûr  des  grandes  plaines,  à  courir  dans  les  inmienses  campos 
.du«  sud  de  toute  la  vitesse  de  leurs  coursiers  sauvages,  ils  diffèrent 
-aotahlemant  de  leurs  congénères  abâtardis  des  opulentes  fazendas 
4lé  la  QÔte  ou  des  voluptueuses  cités  Voisines  de  l'Atlantique.  Une 
«eule  dioae  leur  est  commune  à  tous  :  c'est  un  sentiment  loyal  et 
fNTofond  des  devoirs  de  l'hospitalité.  Il  faudrait  remonter  aux  lé- 
gendes homériques  pour  rencontrer  en  Europe  l'accueil  que  la  plus 
.petite  plantation  offre  au  voyageur  dans  les  forêts-  du  Nouveau- 
Moode. 

Comoae  tous  les  hommes  de  couleur,  le  mameluco  s'inquiète  peu 
.de  son  logement.  Le  rancko  lui  suffit.  C'est  un  hangar  qui,  suivant 
,]e8  lieux,  doit  servir  d'abri  aux  provisions,  aux  habitans,  aux  mules, 
aux  voyageurs,  et  souvent  à  tout  cela  à  la  fois.  Aussi  rien  de  plus 
simple  et  en  même  temps  de  plus  varié  que  l'architecture  de  cet 
aixi.  Le  roficho  de  la  venda  (auberge)  ne  saurait  être  le  même  que 
celui  de  la  forêt,  qui  diffère  bien  plus  encore  du  rancho  de  la  plan- 
.  tatâoQ.  Le  rancho  primitif  n'est  autre  chose  que  la  hutte  du  nègre  et 
de  rindiea  :  il  consiste  en  quatre  pieux  fichés  en  terre  et  supportant 
iftse  toiture  de  chaume  ou  de  feuilles  de  palmier;  c'est  celui  que 
l'on  rencontre  dans  les  champs  en  culture  ou  sur  la  lisière  des  fo- 
rêts :  il  suffit  de  quelques  heures  pour  l'élever  et  d'un  ouragan  pour 
.  le  détruire.  Le  rancho  prend  d'ailleurs  les  formes  les  plus  variées. 
U  y  a  par  exemple  le  rancho  des  tropeiros  (conducteurs  de  cara- 
vanes). On  ne  le  rencontre  guère  que  sur  les  bords  des  chemins  fré- 
quentés. C'est  la  butte  primitive  élargie,  agrandie,  appropriée,  non 
plus  à  une  famille  de  sauvages,  mais  à  une  caravane  entière.  Des  pi- 
liers de  maçonnerie  sont  placés  aux  quatre  angles;  le  toit,  recou- 
vert de  briques,  est  soutenu  par  une  charpente  solide.  De  nom- 
breux poteaux,  distribués  dans  l'intérieur,  sur  plusieurs  lignes 
symétriques,  servent  de  supports  à  la  charpente,  et  permettent  en 
même  temps  aux  tropeiros  d'y  attacher  les  mules,  afin  de  charger 
et  de  décharger  les  sacs  de  café,  les  boucauts  de  sucre  ou  les  balles 
de  coton.  C'est  là  qu'ils  font  cuire  leurs  alimens  et  qu'ils  reposent 
la  nuit  sur  les  harnais  de  leurs  bêtes,  pendant  que  celles-cl^aissent 
dans  le  pasto  du  voisinage.  L'entrée  est  gratuite,  mais  le  proprié- 

(1)  Les  bolas  sont  des  boules  de  plomb  qui  terminent  le  îaço. 


Digitized  by 


Google 


57&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

taire  se  dédommage  amplement  sur  la  consommation  que  Ton  fait 
dans  sa  venda  et  sur  le  mil  qu'il  donne  aux  mules.  Il  y  a  aussi  le 
rancho  de  la  fazenda;  c'est  la  hutte  devenue  maison,  ou  plutôt 
maison-écurie,  où  logent  bêtes  et  gens. 

Outre  les  chevaux  qu'il  va  vendre  dans  les  grandes  foires  ou  qu'il 
conduit  dans  les  provinces  du  nord,  le  gaucho  élève  encore  d'innom- 
brables troupeaux  de  bœufs.  Dans  les  premiers  temps,  il  n'en  retirait 
que  le  cuir  et  abandonnait  la  chair  aux  urubus  (vautours).  Peu  à 
peu  il  s'habitua  à  boucaner  la  viande  et  confectionner  cette  carne 
secn  (viande  sèche)  dont  on  fait  aujourd'hui  un  si  grand  usage  dans 
toute  l'Amérique  du  Sud.  Plus  tard  il  se  servit  du  suif  pour  la  fa- 
brication du  savon,  et  enfin  j'ai  entendu  parler,  pendant  mon  sé- 
jour au  Brésil,  de  projets  de  fabriques  de  noir  animal  qui  devaient 
utiliser  les  os.  Le  gaucho  a  aussi  des  troupeaux  de  brebis,  mais,  en 
véritable  hidalgo,  il  les  fait  garder  par  des  chiens  qu'il  dresse  à  ce 
rôle  de  berger.  Le  chien  part  le  matin  avec  son  troupeau,  portant 
sa  pitance  dans  un  panier  suspendu  à  son  cou,  et  le  ramène  à  là 
nuit  tombante. 

Quand  le  gaucho  n'a  pas  de  patrimoine,  il  se  {sltpéon  (dompteur 
de  mules)  dans  les  fazendas  du  voisinage.  LQpéon  est  généralement 
un  homme  d'une  nature  sèche,  mais  musculeuse  et  solidement  char^ 
pentée;  son  teint  et  sa  peau  fortement  bistrés  annoncent  que  sa  vie 
se  passe  au  grand  air.  Une  chemise  de  couleur,  un  pantalon  de  toile 
rayée  et  un  énorme  coutelas  suspendu  à  sa  ceinture  composent  tout 
son  costume.  Ses  yeux  s'abritent  sous  un  chapeau  de  paille  tordu 
et  roussi  par  les  feux  et  les  pluies  des  tropiques.  A  ses  pieds  nus  et 
calleux  sont  attachés  des  éperons  gigantesques,  comme  ceux  que 
portaient  nos  paladins  du  moyeu  âge.  Un  éperon  européen  sersûi 
sans  action  sur  le  derme  de  la  mule  américaine. 

C'est  un  sujet  d'étonnement  et  d'admiration  pour  les  voyageurs 
comme  pour  les  Brésiliens  eux-mêmes  que  la  vigueur  déployée  par 
cet  homme  quand  il  veut  dompter  une  bête  rétive  et  sauvage.  Il 
se  place  alors  à  quelque  distance  d'un  mur  ou  d'une  haie,  tenant 
d'une  main  le  bout  du  laço,  tandis  que  l'autre  retient  le  nœud 
coulant  et  le  reste  de  la  corde,  disposé  en  cercles  concentriques.. 
Pendant  que  des  noirs  armés  de  longues  perches  poussent  avec  de 
grands  cris  ces  animaux  vers  le  passage,  le  péon  fait  tournoyer  les 
nœuds  de  son  laço  au-dessus  de  sa  tête,  afin  de  leur  donner  la  force 
de  projection  nécessaire,  les  lance  tout  à  coup  au  moment  où  la 
victime  choisie  passe  devant  lui,  et,  s'inclinant  aussitôt  dans  la  di- 
rection opposée,  raidit  ses  membres  de  toutes  ses  forces  et  dom>e 
à  son  corps  une  direction  de  plus  en  plus  oblique.  On  dirait  alors 
une  énorme  cheville  de  fer  fixée  au  sol  suivant  le  prolongement  de 


Digitized  by 


Google 


.LA   SOCIÉTÉ   BRÉSIUENNE.  576 

la  corde.  Le  quadrupède,  se  sentant  le  cou  saisi,  regimbe  d'abord  en 
s'enfuyant  de  toute  sa  vitesse,  mais,  après  quelques  soubresauts,  il 
s'arrête  suffoqué  par  le  lien.  Le  dompteur  s'approche,  lui  passe  une 
bride,  l'enfourche,  et,  après  l'avoir  dégagé  du  laço,  commence  son 
éducation.  Les  premières  leçons  sont  des  plus  laborieuses  :  l'animal 
se  cabre,  se  renverse,  cherchant  à  se  débaiTasser  à  la  fois  de  Técuyer, 
du  mors  et  de  l'éperon  :  peines  perdues,  la  victoire  reste  à  l'homme. 
Ce  dur  métier,  condamnant  les  muscles  à  une  forte  tension  et  à  des 
efforts  continuels,  use  lepéon  avant  Tâge,  et,  quelle  que  soit  l'ha- 
bileté de  ces  centaures,  ils  n'échappent  pas  toujours  aux  dangers 
inséparables  de  leur  rude  camère.  Un  jour,  j'aperçus  un  cheval 
fuyant  à  toute  bride,  tandis  que  le  cavalier,  retenu  par  le  laço, 
tournoyait  sur  lui-même  derrière  sa  monture,  sans  pouvoir  s'accro- 
cher au  sol  des  pieds  ni  des  mains.  Confiant  dans  sa  force  et  son 
adresse,  îl  avait  eu  l'imprudence  de  fixer  le  laço  à  sa  ceinture,  et; 
ayant  perdu  l'équilibre,  il  suivait  à  travers  l'espace  les  soubresauts 
de  sa  bête.  Heureusement,  celle-ci  s'étant  réfugiée  dans  le  rancho 
voisin,  il  en  fut  quitte  pour  quelques  écorchures. 

Le  mulâtre  a  pour  père  un  Européen  et  pour  mère  une  fille 
d'Afrique.  Celle-ci  n'étant  guère  transplantée  que  dans  les  exploi- 
tations agricoles  ou  dans  les  centres  de  commerce,  c'est-à-dire  près 
de  la  côte  ou  d'un  fleuve,  il  en  résulte  que  le  mulâtre  est  plutôt  im 
produU  des  villes  et  des  fermes  du  littoral  que  de  l'intérieur.  Ordi- 
nairement libre,  on  l'applique  à  toutes  les  fonctions  qu'on  suppose 
trop  pénibles  pour  l'indolence  de  l'Indien ,  trop  élevées  pour  l'in* 
tellîgence  atrophiée  du  nègre  esclave,  et  trop  serviles  pour  la  dignité 
du  blanc.  11  devient  donc,  suivant  ses  aptitudes  et  suivant  le  be- 
soin, charpentier,  forgeron,  tailleur,  maçon,  bouvier,  soldat,  etc.  S'il 
descend  d'un  homme  riche  et  qu'il  ait  reçu  de  l'éducation,  il  entre 
dans  le  commerce,  dans  le  clergé,  dans  le  corps  médical,  dans  la 
magistrature,  et  siège  même  au  congrès.  11  perd  alors  sa  physio- 
nomie propre,  et  vous  ne  voyez  plus  en  lui  qu'un  gentleman  plus  ou 
moins  irréprochable,  car,  il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  il  y  a  tou- 
jours une  forte  dose  d'astuce  dans  ces  natures  mélangées. 

Comme  son  voisin  le  mnmeïucoy  le  mulâtre  abandonné  à  lui- 
même  se  sent  une  vocation  irrésistible  pour  les  mules  et  les  che- 
iraux.  C'est  lui  qui  tient  les  vendas  du  chemin,  qui  sert  de  guide 
dans  les  voyages,  que  Ton  rencontre  dans  tous  les  métiers  inter- 
lopes. Dans  les  plantations,  il  devient  garde-chiourme  des  nègres, 
dresseur  de  mules  ou  arréador.  On  appelle  ainsi  le  chef  de  la  cara- 
vane qui  porte  périodiquement  les  produits  de  l'intérieur,  coton, 
sucre,  café,  à  travers  les  montagnes  jusqu'au  port  le  plus  voisin.  Je 
ne  puis  mieux  faire,  pour  en, donner  une  idée  exacte,  que  de  laisser 


Digitized  by 


Google 


676  BEVUE  DBS   MUX  MONDES. 

la  parole  à  un  compatriote  que  j'ai  déjà  cité  au  sujet  des  irojaJÊtêti 
religieuses  des  Indiens,  et  qui  visita  diverses  régions  du  Brésil  avec 
moi. 

«  Avant.de  quitter  Tauberge  dlguassù  (i),  où  grouille  toute  une  généra- 
tion de  petits  mulâtres,  il  nous  fut  donné  de  voir  passer  un  de  ces  longs 
convois  de  mules  chargées  qu'on  appelle  des  troupes.  La  mule-gufde,  qui 
ouvrait  la  marche  et  tenait  la  tète,  portait  panache,  clochette  et  riches 
harnais  :  elle  avait  pour  frontal  une  large  plaque  d^argent  où  brillait  le 
nom  de  la  maison;  mais  la  belle  bête,  grftce  aux  arrobes  sans  doute,  n'on- 
dulait paj^  trop  sous  la  charge,  et  j'ai  vu  maiats  généraux  et  tambours- 
majors  qui  ne  savaient  pas  garder  sous  le  pompon  cette  fierté  calme*,  cettcf 
dignité  tranquille  de  notre  mule-reine.  Les  autres  suivaient  en  ligne  <m 
par  petits  pelotons,  selon  les  ornières,  mais  toujours  d'un  pas  ferme  et  rér 
glé.  C'était  l'ordre  en  discipline  libre,  sans  brutalité,  sans  coi^ps  de  fouet» 
et  presque  sans  commandement.  Les  mules  partent  des  fazendos  chargées 
et  divisées  en  huit,  dix  ou  douze  sections,  qui  forment  ce  que  l'on  appelle 
une  troupe.  Chaque  section  compte  sept  mules  sous  la  surveillance  d^ùn 
noir  qui  leur  donne  ses  soins,  et  qu'on  nomme  tocador  (toucheur).  Le  chef 
de  la  troupe  est  Varréador,  un  homme  libre,  ayant  la  confiance  du  mattre 
et  la  responsabilité  du  voyage.  Il  est  i  la  fois  le  trésorier,  le  capitaine  et  le 
vétérinaire.  Quelquefois  il  a,  comme  état-major,  deux  ou  trois  diîeûs  qui 
surveillent  la  nuit  dans  les  haltes;  le  plus  souvent  il  est  seul. 

«  Les  premières  heures  après  le  départ  sont  pénibles  et  difficiles  :  il  faut  . 
équilibrer  les  charges  mal  faites,  arrêter  les  trots  fantasques,  assouplir  ^ou 
relever  les  bats  qui  blessent.  C'est  un  petit  monde  qui  se  met  en  marche^ 
et  ce  monde  des  mules  a,  comme  bien  d'autres,  ses  caprices  et  ses  fantai- 
sies; mais  quand  on  arrive  à  la  première  halte,  au  rancho,  tout  est  dans 
l'ordre.  Les  sept  mules  de  la  première  section  s'avancent  vers  Varréador» 
On  les  décharge  sans  leur  ôter  les  harnais;  puis  vient  le  second  groupe, 
et  toute  la  troupe  défile  ainsi  tour  à  tour,  laissant  à  terre,  sous  lé  hangar, 
ses  ballots  de  café,  qu'on  aligne  et  pose  avec  soin  comme  des  lingots. 
Pendant  une  demi-heure,  les  mules,  déchargées  et  libres,  vont  brouter  un 
peu  d'herbe  fraîche  pour  se  faire  la  dent,  et  les  noirs  tocadares  se  repc^* 
sent.  Un  seul,  qui  est  de  corvée,  ramasse  le  bois  vert  ou  rnort^  et  fait  cuire 
les  feijào, 

<t  Après  cette  courte  sieste  au  grand  soleil  ou  sous  le  hangar,  oa  ramène 
les  mules,  on  enlève  les  harnais  sous  l'inspection  scrupuleuse  de  Varréador^ 
qui  suit  de  l'œil  chaque  bête,  marque  la  cangalha  (bât)  de  celles  qui  sont 
blessées,  et  les  renvoie  toutes  slm  posta  (pacage).  C'est  l'heure  alors  de  ra- 
douber les  bâts  et  de  surveiller  le  repas  des  tocadores;  puis,  vers  quatre 
heures  du  soir,  Varréador  envoie  de  nouveau  chercher  les  mules,  qui  sont 
échelonnées  devant  lui  pour  un  examen  minutieux  des  fers,  des  harnais,  des 
plaies  :  on  panse,  on  brûle,  on  éponge,  on  ferre,  on  donne  le  mil  enfin,  et 
les  mules  reprennent  le  chemin  du  pasto.  Mais  qu'il  n'y  ait  point  de  sul*- 

(1)  Iguassù  se  trouve  sur  la  route  de  Rio-ianeiro  à  la  province  de  Minas-Geraes^ 


Digitized  by 


Google 


lA  SOCIÉTÉ  BftÉSlUEimB.  577 

tanesi  de  Mtes.priTilégiées  pour  cette  prébende  de  mil,  qu'on  ne  distribue 
paa  ii  Tune  tiv^nt  de  distribuer  &  toutes,  car  il  y  aurait  au  raneho  révolu- 
tion, ruades,  morsures,  un  vrai  vacarme  de  caserne  en  révolte. 

«  Les  mules  parties  et  les  feux  de  nuit  allumés,  Varréador  dîne  à  part, 
tout  seal;  puis  il  s'étend  sur  un  cuir  entre  deux  murailles  de  ballots  qui  lui 
font  aicOve.  Quant  aux  noirs,  ils  se  couchent  çà  et  là  sous  le  raneho,  ou 
biea  au  hasard  des  bruyères,  et  le  grand  silence  gagne  le  camp.  » 

Arrivée  à  l'entrepôt,  la  caravane  décharge  ses  marchandises, 
prend  en  échange  les  denrées  nécessaires  à  la  fazenda^  sel,  huile, 
Êurioe,  ym^  came  seca^  bacûlhdo  (morue  sèche),  etc.,  et  se  remet 
en  marcbe.  C'est  alors  que  Tarréador  doit  redoubler  de  vigilance 
pour  empêcher  les  nègres  de  percer  les  caisses  et  de  faire  main  basse 
sor  les  provisions;  le  vin  et  la  came  seca  sont  principalement  l'objet 
de  leur  convoitise  :  aussi  est-il  rare,  malgré  toute  l'adresse  de  l'ar- 
réador,  qu'un  de  ces  convois  arrive  intact  à  destination. 

Tous  ces  petits  larcins  ne  sont  que  des  bagatelles  auprès  des  sou- 
cis que  causent  les  mules  dans  la  saison  des  orages,  lorsque  de 
longues  pluies  ont  détrempé  le  sol,  creusé  des  ornières  et  rendu  les 
chemins  impraticables.  Au  bout  d'une  heure  de  marche,  la  caravane 
oflTre  l'aspect  le  plus  piteux;  les  bêtes  ne  vont  plus  que  clopin-clo- 
pant, haletant  à  la  peine,  enfonçant  à  chaque  instant  leurs  pieds  à 
da»î  déferrés  dans  des  trous  profonds  et  remplis  d'une  argile  te- 
nace, jusqu'au  moment  où  l'une  d'elles  tombe  pour  ne  plus  se  rele- 
ver. Aux  cris  du  forador^  la  troupe  fait  halte,  et  Varréador  arrive 
pour  donner  ses  ordres.  On  décharge  la  bête,  on  lui  passe  un  laço  au 
cou ,  et  tous  les  nègres,  saisissant  la  corde,  tirent  à  eux  tandis  que 
le  chef  stimule  l'animal  à  grands  coups  de  fouet.  Après  une  demi- 
heure  d'eOorts  et  de  cris  inutiles,  l'arréador  abandonne  enfin  sa 
mule  près  d'expirer,  et  continue  sa  route.  Pour  ne  pas  perdre  les 
8  arrebes  (256  livres)  de  café  que  portait  l'animal,  et  qui  représen- 
tent une  valeur  de  kO  milréis  (100  francs) ,  il  ordonne  à  ses  noh-s 
de  les  distribuer  sur  la  charge  des  bêtes  valides.  Celles-ci,  sen- 
tant d'instinct  qu'un  surcroît  de  fardeau  est  un  mauvais  moyen  pour 
avancer  plus  facilement,  rassemblent  toute  leur  énergie  et  lancent 
force  ruades  aux  nègres  avant  de  céder.  Cependant  on  se  remet  en 
marche.  De  nouvelles  ornières  ne  tardent  pas  à  se  présenter.  Bien- 
tôt une  autre  mule  tombe  à  son  tour  :  nouveaux  essais  infructueux 
pour  la  retirer  et  nouvelles  surcharges  imposées  aux  bêtes  survi- 
vantes; mais  cette  fois,  comprenant  que  c'est  pour  elles  une  ques- 
tion de  vie  ou  de  mort,  elles  opposent  une  si  vive  résistance  qu'elles 
forcent  leurs  locadores  à  se  tenir  au  large  et  à  garder  pour  un  mo- 
ment plus  favorable  l'application  de  leurs  étranges  principes  de  mé- 
canique. On  se  décide  alors  à  laisser  sur  place  les  sacs  de  café, 

TOMI  U.T.  37 


Digitized  by 


Google 


578  BEfUE  DES  DEUX  MONDES. 

bientôt  envahis  par  ces  myriades  de  petits  rongeurs  qui  fourmillent 
dans  les  forêts  brésiliennes ,  et  qui  viendront  percer  les  sacoches 
pendant  que  les  urubus  (vautours)  dépèceront  la  mule. 

Je  me  rappelle  avoir  été  témoin  d'une  de  ces  descentes  de  cara- 
vane dans  la  Serra  do  mar^  cordillère  maritime  qui  sépare  lea 
eaux  du  Parahyba  des  côtes  de  TOcéan.  Ce  lieu  est  très  fréquenté 
par  les  troupes  de  mules  qui  portent  à  la  capitale  les  produits  de 
Tintérieur.  C'était  après  les  grandes  pluies  de  Tété.  La  route  était 
indiquée  sur  les  deux  revers  de  la  montagne  par  une  suite  non  in* 
terrompue  de  débris  de  toute  sorte,  et  notamment  par  une  quantité 
si  prodigieuse  de  fers  à  cheval  qu'on  aurait  pu  s'en  servir  pour  re*- 
monter  des  régimens  entiers  de  cavalerie;  de  distance  en  distance, 
nous  trouvions  un  bœuf  abandonné  sur  place  ou  une  carcasse  de 
mule  répandant  une  odeur  insupportable  et  couverte  ÔL*urubus  qui 
ne  semblaient  nullement  s'inquiéter  de  notre  approche,  tant  ila 
avaient  conscience  de  l'utilité  de  leur  fonction.  Arrivé  au  sommet 
de  la  serruy  je  rencontrai  un  tropeiro  qui  paraissait  fort  tridte  et  qui 
me  conta  ses  infortunes.  Il  était  parti  avec  une  centaÎBe  de  bœufs 
pour  aller  chercher  quatre  chaudières  à  sucre;  l'orage  l'avait  sur- 
pris en  route,  il  n'avait  pu  gravir  la  montagne  qu'en  sacrifiant  la 
moitié  de  ses  bétes,  et  il  était  obligé  d'attendre  que  ses  tocadoresy 
qu'il  avait  envoyés  en  avant,  lui  en  amenassent  encore  cinquante 
pour  continuer  son  chemin.  Ces  détails  permettent  de  deviner  quelle 
effrayante  consommation  de  bêtes  de  somme  se  fait  annuellement 
dans  les  fazendas  du  Brésil.  Aussi  chaque  ferme  ar-t*^lle  une  pépi- 
nière de  jeunes  mules  que  des  peones  sont  chargés  de  dresser.  Ces 
animaux  viennent  ordinairement  des  provinces  du  sud. 

Les  caboclesy  le  troisième  groupe  des  gens  de  couleur,  sont  peu 
nombreux  dans  les  vUles  de  la  côte.  Ils  proviennent  du  mélaoge 
des  deux  races  vaincues  et  proscrites,  le  nègre  et  l'Indien,  On  le» 
rencontre  surtout  dans  Tintérieux,  à  la  limite  des  forêts,  qui  leur 
servent  à  la  fois  de  refuge  contre  leurs  persécuteurs  et  d'asUe  pour 
leur  fainéantise.  C'est  ordinairement  le  père  qui  représente  l'élé- 
ment africain.  L'Indien  est  trop  fier  de  sa  supériorité  de  peau-rougie 
pour  s'approcher  d'une  négresse;  en  revanche,  les  Indiennes  tpû^ 
tent  volontiers  leurs  maris  cuivrés  pour  suivre  le»  nègres.  Les  oc- 
cupations des  cabodes  sont  à  peu  près  les  mêmes  que  celles  des 
Indiens  demi--civiUsés  avec  lesquels  ils  sont  mêlés.  Ils  cueillent  la 
salsepareille,  le  caoutchouc,  la  vanille,  et  fabriquent  des  poteries 
qui  ne  manquent  pas  d'une  certaine  élégance,  bien  qu'elles  rappel- 
lent un  peu  trop  celles  des  peuples  primitifs.  Les  cabodes  du  Para 
ont  même  acquis  un  certain  renom  dans  ce  genre  d'industrie.  Ils 
obtiennent  quelquefois  des  effets  d'un  grotesque  inimitable  avec  leur 


Digitized  by 


Google 


Là  société  BBSSIUENNE.  679 

argile  noire  entrecoupée  de  bandelettes  rouges.  J'ai  remarqué  que 
ces  artistes  métis  s'appliquaient  de  préférence  à  reproduire  les  formes 
du  csûman,  Tanimal  le  plus  redouté  du  pays. 

Les  cabocles  qui  vivent  dans  les  villes  ou  dans  le  voisinage  des 
plantations  se  font  ouvriers  ou  domestiques;  mais  ces  lazzaroni  du 
Nouveau-Monde  ne  travaillent  que  sous  l'aiguillon  de  la  faim.  C'est 
là  malheureusement  un  reproche  qui  doit  s'étendre  à  tous  les  gens 
de  couleur,  et  quiconque  sort  d'un  rancho  après  avoir  vu  le  mulâtre 
à  côté  du  nègre  et  de  l'Indien  ne  cherche  pas  sans  une  tristesse  in- 
quiète lequel  de  ces  trois  types  peut  utilement  concourir  à  l'exploi- 
tation de  ce  sol  vierge  du  Brésil. 

Notre  réponse  à  cette  question  a  pu  être  facilement  pressentie. 
L'Indien,  on  l'a  vu,  s'enfonce  de  plus  en  plus  dans  ses  forêts  sé- 
culaires en  haine  de  la  civilisation,  qui  ne  lui  a  apporté  que  des 
maux.  Le  noir  succombe  à  la  peine,  existence  broyée  sous  les  en- 
grenages de  cette  impitoyable  machine  qu'on  appelle  la  production. 
Le  cabocUf  produit  hybride  de  tribus  sauvages,  n'a  hérité  que  de 
Findolence  des  deux  races  et  de  leur  inaptitude  au  travail  actif  et 
fécondant.  Restent  donc  le  mameluco  et  le  mulâtre,  qui  ont  puisé 
dans  le  sang  portugais  quelques  germes  de  cette  activité  fiévreuse 
qui  a  rendu  leurs  saeux  si  célèbres  dans  les  annales  de  la  naviga- 
tion. Malheureusement  ils  sont  loin  de  suffire  seuls  à  l'œuvre.  Le 
dogme  du  far  nienlCy  importé  par  leurs  pères,  s'allie,  trop  bien  à  la 
douceur  du  climat,  à  la  richesse  du  sol,  et  leur  nature  indolente 
et  sensuelle  s'en  accommode  trop  pour  qu'ils  n'en  fassent  pas  leur 
unique  loi.  D'ailleurs  à  quoi  leur  servirait  le  travail  sans  débouchés, 
sans  routes,  sans  industries?  Les  plus  courageux,  c'est-à-dire  ceux 
qui  habitent  les  environs  du  Rio-de-la-Plata,  ne  connaissent  que  les 
chevaux  et  le  bétail.  Un  rancho  et  quelques  pâturages  leur  suffisent. 
Leurs  frères  du  Para,  énervés  par  la  chaude  atmosphère  qui  les  en- 
veloppe, ne  se  distinguent  guère  de  l'Indien.  Ils  passent  le  temps  à 
dormir  ou  à  se  baigner.  Ce  n'est  donc  que  par  une  infusion  inces- 
saute  de  sang  européen,  par  la  réhabilitation  du  travail  s' accomplis- 
sant dans  les  idées  et  les  mœurs,  enfin  par  l'action  vivifiante  que  les 
chemins  de  fer  exercent  partout  sur  leur  passage,  que  la  civilisa- 
tion poursuivra  ses  conquêtes  et  prendra  possession  de  ces  espaces 
immenses  encore  livrés  aux  seules  forces  de  la  nature.  Dans  oes 
conditions  nouvelles  seulement ,  l'homme  de  couleur  pourra  jouer 
un  rôle  utile  et  faciliter  les  progrès  de  la  colonisation. 

Adolphe  d'àssier. 
(La  dmàonèfM  farti&  au  prochain  n«.) 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ 


PREMIERS    PARTIE. 


Je  ne  suis  pas  le  héros,  je  ne  suis  que  le  compilateur  de  rhistoire 
qu'on  va  lire. 

Je  m'étais  lié  au  collège  avec  Msffc  Valéry,  plus  jeune  que  moi, 
mais  plus  précoce  et  relativement  plus  avancé  dans  ses  études.  J'ai- 
mais son  caractère  franc  et  désintéressé,  son  esprit  vif,  son  hu- 
meur enjouée  et  sa  figure  pleine  d'expression;  mais  dès  lors  j'avais 
remarqué  chez  lui  certaine  tendance  à  un  état  d'esprit  que,  faute 
d'une  meilleure  définition,  j'appelais  Ytlluminigme^  et  que  je  ne 
saurais  guère  mieux  qualifier  aujourd'hui.  Je  ne  pourrais  m'ex[^- 
quer  sur  ce  point  mystérieux,  maladif  ou  exalté,  sans  avoir  résumé 
son  histoire.  Nous  chercherons  donc,  le  lecteur  et  moi,  à  la  fin  du 
récit,  et  peut-être,  à  nous  deux,  trouverons-nous  la  clé  qui  ouvrira 
le  mystère  de  cette  âme  tourmentée. 

Il  faut  avant  tout  que  je  remonte  un  peu  loin  dans  le  passé,  afin  de 
mettre  le  lecteur  au  courant  de  la  situation  de  famille  de  mon  ami. 

Né  en  1750,  son  arrière-grand-père,  Urbain  Valéry,  protestant  et 
bourgeois  de  Sancerre  de  père  en  fils,  fit  un  riche  mariage  en  1771 
et  vint  se  fixer  à  Lignières.  Son  fils  Barthélémy  embrassa  la  profes- 
sion d'avocat  à  Bourges  et  s'y  maria.  11  fut  envoyé  comme  représen- 
tant au  corps  législatif,  et  revint,  à  l'époque  du  consulat,  reprendre 
son  état  et  surveiller  l'éducation  de  Jean,  son  unique  héritier;  mais 
un  beau  matin  de  l'année  1807  il  apprit  que  son  père  convolait  en 
secondes  noces  à  l'âge  de  cinquante-sept  ans.  L'amiée  suivante,  il 
fit  une  légère  grimace  en  apprenant  la  naissance  d'une  petite  sœur. 


Digitized  by 


Google 


-  -  -€itfi««iioi.  681 

qui  reçut  le  nom  de  Thérèse  et  qui  annonçait  devoir  partager  la 
succession  future  du  vieux  jeune  marié.  11  fit  une  grimace  plus  pro- 
noncée quand  il  vit  partir  son  fils  comme  conscrit  de  1813, 

Enfant  gâté  s'il  en  fut  jamais,  Jean  Valéry  ne  quitta  qu'en  rechi- 
gnant le  toit  paternel  pour  aller  faire  le  coup  de  fusil  en  Saxe  ;  mais 
les  batailles  de  Lutzen,  de  Lieipzig  et  toute  la  campagne  de  France 
en  firent  un  homme  et  un  bon  soldat.  Licencié  après  Waterloo,  il 
revint  chez  ses  parens,  qui  eurent  quelque  peine  à  reconnaître  dans 
ce  brigand  de  la  Loire^  à  l'uniforme  souillé  de  fange  et  de  sang,  au 
teint  noirci  par  la  poudre  et  le  soleil,  à  l'œil  enflammé  de  colère  et 
de  vengeance,  l'enfant  rose  et  blanc  parti  depuis  trois  ans. 

Après  la  mort  de  Barthélémy,  Jean  épousa  M"^  Amélie  Dargan, 
fille  d'un  notaire  de  Bourges.  C'est  là»  que  Marc  vint  au  monde 
en  1828. 

Le  grand-père  Urbain  Valei7  montait  encore  à  cheval  malgré  ses 
soLxante-dix-huit  ans,  et  courait  toujours  les  foires  du  pays.  Tout 
en  vendant  des  bestiaux  et  trafiquant  sur  les  blés,  il  fit  connais- 
sance avec  Silvain  Désormes,  paysan  enrichi  par  l'achat  des  terres, 
domaines  et  château  de  Saint-Jean,  situés  entre  Ardentes  et  Issou- 
dun,  vendus  en  179&  et  payés  en  assignats.  La  connaissance  devint 
bientôt  plus  intime  entre  ces  deux  vieux  richards  ;  le  mariage  de 
Thérèse  Valéry  avec  Julien  Désormes  cimenta  leur  amitié  et  réunit 
leurs  fortunes,  évaluées  alors,  en  1831,  à  plus  de  deux  millions. 
Deux  ans  après,  M.  et  M»«"  Julien  Désormes  faisaient  part  à  leurs 
amis  et  connaissances  de  la  naissance  de  M"*  Marguerite,  leur  fille. 

Un  jour  Marc,  qui  venait  passer  à  Lignières  une  partie  de  ses 
Tacances  auprès  de  M.  Urbain,  trouva  le  bonhomme,  alors  âgé  de 
^piatre-vingt-neuf  ans,  assis  au  fond  de  son  jardin,  la  tête  penchée 
sur  la  poitrine,  les  mains  croisées  sur  sa  canne  :  il  semblait  dor- 
mir. L*enfant  n'osa  pas  le  réveiller.  Quand  la  gouvernante  Rosalie 
BoCy  qui  avait  été  la  nourrice  de  Thérèse,  vint  le  chercher  pour 
dîner,  elle  reconnut  qu'il  était  mort.  Marc  fut  envoyé  à  Saint-Jean, 
auprès  de  sa  grand' tante,  Thérèse  Désormes,  et  les  scellés  furent 
apposés  en  attendant  l'ouverture  du  testament. 

Le  vieux  Valéry  avait  toujours  marqué  une  préférence  pour  sa 
fille  ;  aussi  l'avait^-il  avantagée  de  tout  ce  dont  la  loi  lui  permettait 
de  disposer,  sans  compter  les  sommes  considérables  que  Julien 
Désormes  avait,  reçues  de  la  main  à  la  main  depuis  son  mariage. 
Enfin,  tout  compte  fait,  M™*  Thérèse  hérita  d'un  million,  tandis 
qiie  Jean  Valéry  n'eut  que  cinq  cent  mille  francs.  A  cette  époque,  il 
perdit  sa  femme,  et  sa  raison  parut  ébranlée.  Il  se  hâta  de  convertir 
ses  hîens  en  argent  comptant,  partit  pour  Paris,  mit  son  fils  au  col- 
lège Henri  IV,  —  c'est  là  que  je  l'ai  connu,  —  et  ne  tarda  pas  à  se 


Digitized  by 


Google 


582  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

ruiner.  Voulant  augmenter  ses  revenus,  il  risqua  le  capital  dans 
uûe  spéculation,  et  en  1844  tout  avait  disparu.  11  sembla  suppor- 
ter ce  revers  avec  résignation  ;  mais  au  fond  il  en  fut  très  affecté, 
et  je  crois  que  le  chagrin  fut  pour  beaucoup  dans  la  maladie  qui 
l'emporta. 

n  fallut  que  Marc,  orphelin  à  F  âge  de  seize  ans,  songeât  à  em- 
brasser une  profession  qui  le  mît  à  même  de  vivre.  Il  ne  devait  pas 
compter  sur  la  générosité  de  M.  Désormes,  nommé  son  tuteur. 
M"®  Désormes,  qui,  en  sa  qualité  de  grand' tante,  lui  avait  toujours 
témoigné  beaucoup  d'affection,  fit  de  son  mieux  pour  l'aider;  mais 
elle  ne  tenait  pas  les  cordons  de  la  bourse.  Marc  entra  comme  se- 
crétaire chez  un  savant  allemand,  le  baron  de  Weisberg. 

M™®  Thérèse  Désormes  mourut  en  1845.  Cette  perte  fut  aussi 
sensible  au  pauvre  Marc  que  l'avait  été  celle  de  sa  propre  mère.  Ce 
fut  alors  qu'il  se  sentit  seul  et  se  donna  plus  avidement  au  travail. 
Ses  goûts  le  portant  vers  l'histoire,  l'archéologie  et  l'étude  des  lan- 
gues mortes,  il  était  bien  l'homme  qu'il  fallait  au  laborieux  Alle- 
mand. 

Marc,  —  ce  dernier  des  Valéry,  —  était  ce  qu'on  appelle  un  beau 
garçon  :  droit  comme  un  pin,  large  d'épaules  et  mince  de  ceinture, 
adroit  et  agile  comme  un  Indien  ;  une  forêt  de  cheveux  bruns  on- 
dulés; des  yeux  bleu  foncé  d'une  douceur  angélique  dans  le  calme, 
mais  pleins  de  feu  dans  l'émotion.  J'ai  toujours  d'autant  plus  ad- 
miré la  beauté  de  mon  ami  que  je  suis  fort  laid  et  assez  mal  bâti.  Je 
m'appelle  Cadanet,  je  suis  grand,  maigre,  j'ai  le  nez  gros,  les  yeux 
petits,  la  moustache  rousse,  et  il  me  manque  trois  dents,  par  suite 
de  leur  rencontre  avec  une  balle  à  travers  ma  joue;  mais  peu  vous 
importe  !  je  n'ai  qu'un  rôle  très  secondaire  dans  ce  récit. 

J'avais  toujours  eu  le  rêve  de  la  vie  militaire  et  un  grand  besoin 
de  mouvement.  En  sortant  du  collège,  je  partis  pour  l'Afrique.  C*est 
là  que  j'ai  reçu  les  premières  lettres  de  Marc.  Je  les  ai  conservées, 
ainsi  que  ses  notes  et  divers  écrits  qui  m'aideront  à  combler  les 
lacunes  de  notre  correspondance.  Il  en  est  d'autres  auxquelles  je  ne 
pourrai  suppléer  que  par  le  récit  fidèle  de  ce  qu'il  m'a  confié  ver- 
balement à  diverses  époques ,  et  par  quelques  lettres  de  personnes 
mêlées  à  son  existence  plus  ou  moins  intimement;  ces  lettres  étaient 
revenues,  je  ne  sais  comment,  entre  ses  mains.  Mais  ce  qui  jettera 
plus  de  lumière  sur  cette  histoire  étrange,  c'est  le  journal  qu'à  cette 
époque  Marc  tenait  assez  régulièrement  de  ses  faits  et  gestes.  Pour 
expliquer  une  pareille  habitude  chez  un  jeune  homme  aussi  actif, 
je  dois  indiquer  dès  à  présent  l'état  de  son  esprit  tel  que  je  le  con- 
statai au  moment  de  notre  première  séparation. 

Marc  était  d'un  caractère  très  enjoué,  qui  contrastait  avec  des 


Digitized  by 


Google 


gâllibhoé.  583 

pensées  bizarrement  et  habituellement  tournées  vers  la  mort.  Quand 
il  me  voyait  m'étonner  de  cette  anomalie,  il  me  disait  :  «  C'est  que 
tu  ne  comprends  rien  ni  à  la  mort  ni  à  la  vie.  »  Et  il  m'expliquait 
tout  un  système  qu'il  avait  puisé,  je  crois,  dans  ses  rêves,  et  auquel, 
je  l'avoue,  Je  ne  comprenais  alors  pas  grand' chose.  J'avais  remarqué 
qu'il  écrivait  beaucoup  sur  un  carnet,  et  quand  je  lui  demandai  sur 
quel  sujet  intéressant  il  pouvait  prendre  tant  de  notes,  il  me  ré- 
pondit :  «  Beaucoup  de  choses  insignifiantes  qui  m'arrivent  ont  pour 
moi  de  l'importance,  parce  qu'elles  se  présentent  à  moi  comme  des 
réminiscences  d'une  vie  antérieure;  mais,  comme  je  ne  veux  pas 
être  dupe  de  moi-même,  je  note,  autant  que  possible,  tout  ce  qui 
me  frappe,  afin  de  m'y  reporter  plus  tard  et  de  voir  si  des  impres- 
fflons  que  je  crois  dater  d'une  autre  vie  ne  me  sont  pas  déjà  venues 
dans  le  cours  de  celle  que  je  traverse  aujourd'hui.  » 

Quand  Marc  me  parlait  ainsi,  j'avais  peur  qu'il  ne  fût  fou;  mais 
sa  belle  santé,  la  justesse  de  son  appréciation,  ses  remarques  sur 
les  personnes,  sa  fidèle  observation  des  faits,  surtout  son  intarissable 
gaîté  un  peu  railleuse,  me  rassuraient  vite,  et,  après  l'avoir  traité 
d'original,  je  le  laissais  sans  inquiétude  à  ses  rêveries. 

LETTRE  DE  M.  D<SORMES  A  MARC  VALERY. 

SainMean,  20  mai  1850. 

Mon  cher  neveu,  j'écris  à  M.  le  baron  de  Weisberg  en  même 
temps  qu'à  toi,  pour  le  prier  de  t' accorder  un  congé  d'un  mois  ou 
six  semaines  afin  que  je  puisse  régler  avec  toi  les  comptes  de  tutelle 
que  je  dois  te  remettre  à  ta  majorité,  selon  la  loi.  Voilà  près  d'un 
an  que  cela  devrait  être  fait,  et  si  j'ai  tant  tardé,  il  faut  en  accuser 
mes  nombreuses  occupations,  les  tracas  de  la  propriété  et  les 
honimes  d'affaires,  qui  n'en  finissent  à  rien.  Aujourd'hui  toiit  est 
prêt,  grâce  aux  soins  de  M.  Chassepain,  mon  notaire.  Je  dois  pour- 
tant te  prévenir  que  les  cent  mille  francs  sauvés  de  la  débâcle  de 
ton  père  ont  été  un  peu  entamés  pour  les  frais  de  ton  éducation. 
J*ai  dû  payer  un  arriéré  de  deux  années  de  collège.  Il  y  a  aussi  dîf- 
férentes  sommes  que  je  t'ai  envoyées  depuis  que  tu  es  chez  le  ba- 
ron. Enfin  nous  réglerons  tout  cela,  pièces  en  main. 

J'aurais  bien  pu  aller  à  Paris;  mais,  outre  que  cela  me  nécessite- 
rait d«s  frais,  je  ne  serai  pas  fâché  de  te  présenter  à  mes  amis.  Ap- 
^porte  donc  une  belle  provision  d'amabilité. 

Je  me  porte  aussi  bien  que  mes  cinquante-huit  ans  me  le  permet- 
tent. Ma  goutte  me  laisse  tranquille,  et  Margot  ne  me  tracasse  pas 
trop.  Elle  a  remporté  cette  année  tous  les  prix  à  sa  pension ,  voire 
celui  de  croissance;  mais,  comme  je  trouve  qu'elle  est  assez  grande 


Digitized  by 


Google 


68&  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

et  en  sait  assez  long  pour  une  campagnarde,  je  l'ai  réintégrée  a^. 
domicile  paternel. 

Elle  te  prie  de  lui  apporter,  non  une  poupée,  elle  n'y  joue  plus, 
mais  un  livre  de  botanique,  la  Flore  du  centre^  de  M.  Boreau.  La 
fille  d'un  agriculteur  doit  connaître  les  herbages.  Elle  veut  aussi 
deux  robes,  mais  pas  trop  chères,  entends-tu?  Tune  en  ga^e  de 
Chambéry,  rose,  et  l'autre  en  mousseline,  à  bouquets  Pompadour. 
On  s'en  rapporte  à  ton  goût.  Ouf!  ces  détails  de  toilette  sont  du 
chinois  pour  moi.  Ces  jeunes  filles  n'ont  que  des  chiffons  dans  la 
tête. 

Viens  le  plus  tôt  possible.  Écris-moi  ie  jour  de  ton  arrivée,  pour 
que  j'envoie  Dolin,  mon  domestique,  à  la  gare  d'Issoudun. 

Julien  Djêsoriuss. 


P. -5.  N'oublie  pas  d'apporter  un  habit  noir. 


MARC    VALERY    A    M.    DÉSORMBS. 

Paris,  25  mai  i850. 

Mon  cher  oncle,  je  serai  à  Issoudun  le  30,  à  quatre  heures  du 
matin.  Je  vous  apporterai  les  livres  et  les  robes  en  question.  Si  vous 
avez  quelques  autres  commissions  à  me  donner,  disposez  de  moi. 
Je  ne  doute  pas  que  nos  affaires  de  famille  ne  soient  parfaitement 
en  ordre,  et  je  m'en  rapporte  complètement  à  vous  sur  ce  point. 
J'ai  fait  la  plus  sotte  figure  du  monde  en  choisissant  des  étoffes  pour 
ma  cousine.  Heureusement  le  monsieur,  barbu  jusqu'aux  yeux,  qui 
faisait  valoir  sa  marchandise,  savait  mieux  son  affaire  que  je  ne  sa- 
vais la  mienne. 

Mes  complimens  respectueux  à  M"®  Marguerite,  et  à  vous  mes 
amitiés  dévouées.  Marc  Valéry. 

MARC  VALERY  A  AUGUSTE  CADÂNBT,  UEUTERANT  DB  SPAHIS,  EN  AniIQUB. 

Paris,  27  mai  18âO. 

Mon  cher  ami,  si  tu  dois  m'écrire  d'ici  à  un  mois,  adresse  tes 
lettres  au  château  de  Saint-Jean  par  Issoudun  (Indre),  chez  M.  Dé- 
sormes,  l'oncle  dont  je  t'ai  parlé  mainte  fois.  Il  m'appelle  près  de 
lui  pour  régler  nos  affaires  et  me  remettre  une  somme  qui  sera 
pour  moi  une  fortune.  Cela  me  dérange  bien  un  peu  des  recherches 
que  je  fais  en  ce  moment  pour  M.  de  Weisberg;  mais  j'emporterai 
quelques  livres,  et  je  continuerai  mes  travaux  là-bas. 

Tu  sais  que  mon  patron  est  un  savant  allemand,  un  grand  cher- 
cheur, et  qu'il  me  fait  travailler  à  son  profit,  car  tout  l'honneur  lui 


Digitized  by 


Google 


GAIXIRHOé.  585 

en  reviendra.  Je  prends  note  sur  note  sur  tout  ce  qui  a  rapport  aux 
fàces  humaines.  Je  fouille  les  commencemens  ténébreux  de  This- 
toire,  j'épluche  les  textes  des  livres  saints,  je  compulse  les  symboles 
religieux  de  Tlnde  et  de  l'Egypte,  je  fais  des  extraits  de  tous  les 
auteurs  qui  traitent  de  ces  matières,  je  vais  jusqu'à  demander  aux 
entrailles  de  la  terre  de  me  révéler  les  origines  de  Thumanité.  J'en 
ai  souvent  la  tête  à  l'envers,  et  s'il  ne  me  rend  pas  idiot  avec  son 
eAnogénie,  il  m'aura  au  moins  forcé,  par  les  recherches  que  je 
fais,  à  me  douter  d'où  je  viens  et  où  je  vais,  puisque  notre  âme  im- 
mortelle ne  fait  que  passer  ou  repasser  sur  cette  terre.  Rappelle-toi 
mes  idées  là-dessus.  Tu  en^riais  un  peu;  à  présent  je  te  forcerai 
bien  de  les  prendre  au  sérieux,  car  elles  n'ont  fait  que  croître  et 
embellir. 

Ça  n'empêche  pas,  mon  cher,  que  je  ne  sois  fort  aise  d'aller  res- 
pirer l'herbe  fraîche  du  printemps.  Voilà  six  ans  que  je  suis  cloué  à 
Paris,  et  je  sens  que  j'ai  besoin  de  grand  air  et  de  soleil.  Je  me  fais 
l'effet  d'un  de  ces  tubercules  qui  passent  l'hiver  dans  une  cave  et 
qui,  le  printemps  venu,  poussent  leurs  tiges  pâles  vers  le  soupirail, 
seul  eadjToit  qui  leur  apporte  un  peu  de  vie.  Voilà  bien  des  printemps 
que  je  vois  passer;  tu  dois  comprendre  quels  rejets  j'ai  poussés  vers 
la  lucarne  de  dame  nature. 

Je  ne  me  plains  cependant  pas  de  ma  position,  qui  s'est  encore 
améliorée  depuis  que  je  ne  t'ai  écrit.  Je  suis  devenu  bibliothécaire 
du  baron,  avec  augmentation  d'appointemens.  Combien  d'hommes 
très  distingués,  très  savans,  ne  gagnent  pas  autant  que  moi  I  et  je 
n'ai  cependant  que  vingt-deux  ans;  mais  je  ne  me  fais  pas  d'illu- 
sions, je  dois  ma  nouvelle  position  à  la  bonté  du  baron  bien  plus 
qu'à  mon  mérite  personnel. 

Bonsoir,  mon  cher  Cadanet,  donne-moi  de  tes  nouvelles  et  porte- 
toi  bien. 

Tout  à  toi.  Marc  Valéry. 

JOURNAL  DE  MARC  VALERY. 

Le  50  md,  à  quatre  heures  du  matin,  arrivée  à  Exoldunum^  lisçz 
Issmidun,  Uassel-dun,  en  langue  celtique  la  haute  montagne.  Nos 
ancêtres,  babitans  des  plaines,  honoraient  du  titre  de  dun  (d'où 
vient  le  mot  dvne)  les  moindres  reliefs  de  leurs  grands  steppes, 
fâime,  quant  à  moi,  ces  contrées  centrales  qui  furent,  dès  l'origine 
dès  temps,  occupées  d'une  manière  stable  par  les  tribus  galliques. 
Tous  les  noms  des  localités  y  parlent  à  l'esprit...  et  qui  peut  dire 
que  l'esprit  ne  soit  pas  la  mémoire  même? 

Je  n'ai  pas  eu  de  peine  à  deviner  le  domestique  qui  m'attendait.  Il 


Digitized  by 


Google 


586  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

piétinait  dans  la  boue,  sous  une  pluie  battante,  à  côté  d'une  sorte  fie 
char  à  bancs  que  j'avais  déjà  vu  à  Saint-Jean  dans  mon  enfance* 
A  mon  appel  :  —  Êtes-vous  Dolin?  ce  brave  Berrichon  répond  par 
une  question  analogue,  manière  de  procéder  de  nos  paysans  mé- 
fians  :  —  G'est-il  pas  vous  le  petit  neveu  à  défunt  votre  grand'- 
tante?  —  Oui,  mon  garçon.  —  Et,  comme  ça!  monsieur,  ça  va  bien? 
—  Merci,  prenez  les  bagages,  et  en  route  I  — Je  veux  bien,  dans  un 
petit  moment,  dit-il  en  traînant  la  voix  sur  la  dernière  syllabe.  Son 
petit  moment  fut  un  peu  long,  car,  pour  charger  ma  malle  et  ajuster 
ses  harnais,  il  lui  fallut  un  grand  quart  d'heure,  après  quoi,  de- 
bout sur  le  devant  de  la  carriole,  il  pousse  un  hil  en  fausset,  accom- 
pagné d'un  claquement  de  fouet  qu'eût  envié  le  plus  fin  postillon. 
Le  petit  cheval  se  détend  comme  un  ressort  et  part  au  grand  trot. 
La  pluie  a  cessé,  et  les  rayons  du  soleil  levant  teintent  en  rose  la 
cime  des  peupliers.  Les  pies,  déjà  réveillées  à  cette  heure  matinale, 
sautillent  sur  la  route  couverte  de  flaques  d'eau,  nous  attendent 
effrontément,  puis  s'envolent  sous  les  pieds  du  cheval  pour  aller 
recommencer  leur  danse  saccadée  à  cent  pas  plus  loin. 

—  Ça  fait  beau  temps,  pas  vrai?  dit  mon  cocher,  toujours  debout 
comme  un  conducteur  de  char  antique. 

Je  ne  sais  pas  où  mon  oncle  a  péché  ce  chrétien-là,  mais  j'en  ai 
peu  vu  d'aussi  laids. — Une  figure  de  polichinelle,  grêlé,  avec  un  œil 
plus  petit  que  l'autre,  et  louchant  tellement  qu'il  voit  de  côté  comme 
les  poules;  une  grande  bouche  de  travers  qui  sourit  disgracieuse- 
ment  à  gauche;  une  paire  d'oreilles  plates,  ornées  d'anneaux  d'or 
et  de  deux  petites  mèches  blondes  qui  frisent  au  vent;  de  taille 
médiocre,  une  épaule  beaucoup  plus  haute  que  l'autre,  des  mains 
à  assommer  un  bœuf  et  des  pieds  à  ruiner  un  cordonnier  :  voilà. 
Dolin. 

—  N'allez-vous  pas  vous  asseoir  ?  lui  dis-je. 

—  Dame  !  si  vous  voulez  que  je  dispose  vos  affaires  sur  la  route, 
je  le  veux  bien  aussi. 

Ma  malle,  qui  occupait  sa  place,  m'expliqua  sa  posture.  Je  mar- 
mottai une  sorte  d'excuse  pour  l'embarras  que  je  lui  causais  et  je 
me  tus;  mais  j'avais  gagné  les  bonnes  grâces  de  maître  Dolin,  et  il 
se  hâta  de  me  faire  remarquer  de  nouveau  la  beauté  du  temps,  ce 
qui  voulait  dire  :  puisque  nous  voici  en  tête-à-tête,  nous  allons  cau- 
ser. J'espérais  me  soustraire  à  la  conversation  en  feignant  de  n'a- 
voir pas  entendu;  mais  il  revint  à  la  charge  en  me  criant  commQ  à 
un  sourd  :  —  Le  temps  n'est  point  vilain  ! 

—  Sans  doute. 

—  Plaît-il? 

—  Ça  ne  souffre  aucune  objection. 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  587 

—  Ça  se  peut,  monsieur  Valéry,  ça  se  peut... 

Oolin  n'avait  pas  compris  un  mot  de  ma  réponse,  il  ne  dit  plus 
rien  et  me  bouda.  J'aimais  mieux  cela.  J'apercevais  son  œil  de  tra- 
vers qui  me  reprochait  de  m' être  moqué  de  lui.  Le  mouvement  ré- 
gulier de  la  voiture  me  porte  toujours  à  la  rêverie;  je  ne  pris  plus 
garde  à  Dolin.  Mes  yeux  suivaient  machinalement  le  long  sillon 
creusé  sur  le  chemin  par  les  roues  des  voitures,  ruban  argenté  qui 
fuyait  indéfiniment  devant  moi.  Mon  imagination  s'envolait  sur  les 
ailes  de  la  fantaisie  en  me  reportant  dans  le  passé.  Je  revoyais  ma 
grand' tante  telle  qu'elle  était  dans  mon  enfance,  avec  ses  yeux  noirs 
et  sa  taille  élégante.  Je  me  rappelais  ses  gestes,  le  son  de  sa  voix  et 
jusqu'aux  moindi'es  gâteries  dont  j'étsds  l'objet.  J'avais  alors  douze 
ans,  je  venais  de  perdre  mon  arrière-grand-père.  Tout  ce  qu'elle 
me  disait  de  bon  et  de  sensé  pour  me  consoler  me  revenait  en  mé- 
moire. L'image  de  la  mort  ne  se  présente  pas  très  triste  aux  enfans, 
cft  je  me  souviens  que  ma  petite  cousine  Margot,  qui  n'avait  que  sa 
ans,  ne  comprenait  pas  pourquoi  sa  mère  avait  du  chagrin.  Ce  fut 
une  fête  pour  elle  d'être  vêtue  de  noir.  Je  me  revoyais  encore  la 
promenant  avec  sa  robe  trop  courte  et  son  chapeau  de  paille  trop 
grand  sous  les  vieux  arbres  du  parc. 

J'étais  si  fier  alors  de  la  confiance  que  ma  tante  me  montrait,  si 
pénétré  du  rôle  de  protecteur  dont  j'étais  investi,  que  j'aurais  servi 
d'exemple  aux  bonnes  d' enfans.  11  faut  avouer  que  la  petite  fille 
ift'êcoutait  comme  un  oracle.  Toujours  riant,  chantant,  sautant,  per- 
chant partout,  belle  et  souple,  avec  ses  grands  yeux  noirs  qui  te- 
naient la  moitié  de  sa  petite  figure  rose,  et  ses  cheveux  blonds  tout 
ébouriffés  au  vent,  elle  avait  l'air  d'un  petit  chat. 

Dans  mon  rêve,  qui  peu  à  peu  se  faisait  vision  nette  du  présent, 
Marguerite  avait  grandi.  C'était  une  belle  jeune  fille ,  qui  me  re- 
gardait avec  un  soiuire  doux  comme  un  rayon  de  printemps.  J'en 
devenais  amoureux;  elle  m'aimait  aussi,  et  je  voyais  bien  que  M.  Dé- 
sormes  ne  m'appelait  chez  lui  que  pour  nous  dire  de  nous  aimer 
toujours.  Je  faisais  ma  demande  en  mariage,  et  tout  allait  pour  le 
mieux;  j'étais  même  en  train  de  choisir  des  robes  pour  ma  future, 
quand  cet  animal  de  Dolin  me  rappela  brusquement  à  la  réalité  en 
me  disant  :  — Tlà  le  château!  —  Le  cœur  m'a  battu  de  plaisir  en 
revoyant  les  vieilles  tours  et  la  façade  neuve  poindre  au  milieu  d'un 
océan  de  verdure.  La  lande  ou  plutôt  la  brande,  comme  on  dit  ici, 
s'étendait  comme  un  grand  tapis  au  milieu  des  forêts  qui  finissaient 
dans  le  bleu  de  l'horizon.  En  ce  moment  de  l'année ,  c'est  un  bou- 
quet de  genêts  en  fleur,  de  marguerites,  de  bruyères  roses  et 
d'herbes  folles  que  le  vent  courbe  et  fait  onduler  comme  une  grande 
houle. 


Digitized  by 


Google 


588  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Dans  une  petite  heure,  nous  serons  chez  nous,  reprit  Ddin^ 
qui  paraissait  disposé  à  rompre  le  silence  coûte  que  coûte.  Ah^  si 
vous  aviez  vu  ce  pays  il  y  a  sept  ou  huit  ans,  comme  je  Tai  vu^  moi, 
c'est  ça  qu'était  vilain I  Tout  bruyères!  Mais  à  cette  heure  ça  n'est 
plus  ça!  Quasiment  tout  prairies,  bois  ou  froment.  11  y  a  bien  encore 
un  bon  bout  de  brande;  mais  notre  maître  ne  veut  pas  tarder  à  dé- 
virer  tout  ça.  Gomme  il  dit  dit-il  y  la  terre  est  pas  ingrate,  elle  paie 
celui  qu'a  confiance  en  elle.  Ah!  dame!  c'est  qu'il  s'y  entend,  U.  Dé- 
sormes!  A  vingt  lieues  à  la  ronde,  n'y  a  pas  de  plus  fin  connaisseur 
en  culture.  Et  en  bestiaux  donc!  Il  se  fait  pour  plus  de  cînqusmte 
mille  francs  de  profit  par  an,  rien  que  sur  les  bètes.  Abl  diantre! 
savez-vous  que  M"®  Marguerite  sera  riche  un  jour?  Elle  ne  veut  pas 
manquer  d'épouseux,  bien  sûr! 

—  Je  sais  tout  cela,  mon  ami,  je  connais  le  pays. 

—  Ça  se  peut,  monsieur,  ça  se  peut  I  Vous  venez  peut-être  à  des 
fois  pour  mademoiselle?... 

—  Quelle  imbécillité  !  lui  dis-je,  ne  pouvant  réprimer  un  mouve- 
ment d'impatience  en  entendant  ce  drôle  s'immiscer  dans  les  pen- 
sées qui  m'occupaient  un  instant  auparavant. 

—  Excusez-moi,  monsieur  :  si  je  vous  ai  offensé,  c'est  que  je  suis 
curieux  comme  une  fouine.  Du  temps  que  j'étais  chez  M"»*  d'Asta*- 
fort... 

Il  allait  entamer  une  histoire,  quand  un  chien  noir  sortit  d'un 
buisson  et  traversa  la  route  en  aboyant.  Le  cheval  prend  peur,  hkt 
un  écart  et  donne  une  telle  secousse  au  char  à  bancs  que  Dolin 
perd  l'équilibre.  Il  serait  tombé  sous  la  roue,  si  je  ne  l'eusse  rat- 
trapé par  le  collet.  Il  se  remet  et  en  est  quitte  pour  replacer  ma 
malle,  qui  lui  avait  roulé  sur  les  reins;  mais  la  peur  engendre  la  co- 
lère chez  les  sots. 

—  Que  le  diable  emporte  le  chien  et  le  maître  !  C'est  un  chien 
sorcier,  monsieur!  Et  toi,  méchant  bidaillon  de  quatre  sous,  je  vais 
Rapprendre  à  regarder  autre  chose  que  les  cailloux  du  chemin  ! 

Et  le  voilà  dé  rosser  malgré  moi  son  cheval  à  coups  de  manche 
de  fouet.  La  bête  rue,  se  cabre,  casse  un  trait  et  entre  si  bien  en 
colère  à  son  tour  qu'elle  nous  emporte  sur  le  talus  en  contre-bas  de 
la  voie,  et  s'abat  en  nous  versant  dans  le  fossé.  Je  vois  passer  par- 
dessus moi  Dolin  et  ma  malle ,  lancés  comme  par  une  catapulte. 
J'évite  la  rencontre  en  sautant  sur  l'autre  bord  du  fossé,  où  je  me 
maintiens  sur  mes  jambes,  en  dépit  du  choc  violent  de  ma  tête  contre 
un  arbre  qui  n'a  pas  voulu  se  déranger  pour  moi. 

C'était  à  mon  tour  de  me  fâcher,  et  j'apostrophais  déjà  mon  ma- 
lencontreux conducteur,  quand  je  le  vis  se  relever,  enduit  de  la  tête 
aux  pieds  d'une  couche  de  vase  verte,  avec  une  figure  si  comiqtie. 


Digitized  by 


Google 


CÂUiRHoé»  589 

Tair  si  penwd  en  regardant  le  désastre^  qu'il  me  fallut  rire  de  la 
mésaventure. 

**^  C'est  la  faute  au  chien  du  père  Gamat,  disait-il  en  essuyant 
les  genoux  éoorchés  du  pauvre  bidet.  Le  vieux  sorcier  m'a  jeté  un 
sort!  €'est  le  pays  du  diable  pour  les  sortilèges! 

le  le  réconfortai  du  mieux  que  je  pus  en  lui  disant  que  j'allais  lui 
envoyer  du  secours. 

-^  C'est  ça,  dit-il.  Saint-Jean  n'est  pas  loin,  suivez  la  route  jus- 
qu'après l'étang,  prenez  le  second  chemin  à  gauche,  coupez  à  tra- 
vers bob,  et  vou$  tomberez  en  face  l'avenue  qui  conduit  au  château. 

Vous  i&mberez!  singulière  expression  qui  devait  se  réaliser  dans 
toitie  l'acoeption  du  mot  cinq  minutes  plus  tard. 

J'entrai  bientôt  dans  un  bois  de  pins  que  j'avais  vu  en  semis  et 
dont  les  tiges  s'élancent  aujourd'hui  à  trente  pieds  en  l'air.  Le  so- 
leil éitait  déjà  haut  sur  l'horizon,  et  la  chaleur  faisait  éclater  les  pi- 
gnons qui  envoyaient,  avec  un  petit  craquement,  les  graines  au  loin 
dans  les  fougères.  L'odeur  des  arbres  résineux  et  les  émanations  de 
la  terre  encore  humide  de  la  pluie  de  la  nuit  étaient  délicieuses  : 
j'aspirais  la  campagne  à  pleine  poitrine.  Des  millions  d'insectes 
bourdonnaient  sur  les  fleurs  dans  les  clairières  inondées  de  soleil; 
des  oiseaux  se  poursuivaient  dans  le  fourré;  un  rossignol  chanta  à 
mon  approche,  comme  pour  me  souhaiter  la  bienvenue. 

Je  reconnus  la  vieille  grille  rongée  par  la  rouille  et  couverte  de 
lichens  qui  termine  la  grande  avenue  et  donne  accès  dans  l'enclos. 
Un  des  battans  sorti  de  ses  gonds  repose  contre  un  pilier  dont  le 
elispiteau  gtt  dans  l'herbe;  l'autre  est  maintenu  par  un  pied  de 
lierre  qui  l'enlace  comme  un  serpent. 

LecoMur  me  battait  violemment;  je  ne  saurais  dire  si  c'était  d'a- 
voir marché  vite  ou  du  plaisir  de  me  retrouver  en  ces  lieux  où  j'a- 
vais passé  les  plus  heureux  momens  de  mon  enfance  :  le  fait  est 
qu'en  voyant  au  bout  de  l'avenue  les  tours  et  les  toits  pointus  de 
Saint-Jean,  je  fus  pris  d'une  émotion  qui  me  força  de  m'arrêter  près 
du  pilier.  Le  sang  me  bourdonnait  dans  les  oreilles  comme  un  ca- 
rillon; mais  tout  à  coup  je  me  sentis  faible  et  comme  surpris  par  un 
étrange  dégoût  de  toutes  choses.  J'eus  envie  de  mourir,  et  je  m'é- 
vanouis. 

Je  suis  revenu  à  moi  couché  dans  un  grand  lit  à  colonnes  et 

à  rideaux  de  damas  cramoisi.  J'entendais  chuchoter  dans  un  coin 
de  la  chambre,  et  je  vis  d'abord  confusément  une  multitude  de  per- 
sonnages bizarrement  accoutrés,  qui  semblaient  se  mouvoir  dans 
un  rayon  de  soleil  couchant  projeté  le  long  de  la  muraille.  Je  com- 
pris peu  à  peu  que  c'était  une  vieille  tapisserie  dont  je  ne  me  charge 
paa.d'explîquer  le  sujet.  Un  berger  en  perruque  blonde,  vêtu  comme 


Digitized  by 


Google 


590  REVUE  DIS  DEUX  MONDES. 

un  héros  mythologique  à  la  mode  du  xyiV  siècle,  est  assis  au  pied 
d'un  grand  arbre,  dont  le  branchage  débonnaire  s'écarte  avec  com-r 
plaisance  pour  laisser  voir  la  silhouette  d'une  ville  bleuâtre  sur  un 
ciel  rose.  Le  berger  joue  de  la  sourdeline,  et  fait  danser  trois  jeunes 
filles  aux  poses  maniérées.  Un  gros  zéphyre  j(Mifflu,  caché  derrière 
un  nuage,  souffle  et  soulève  les  plis  de  leurs  tuniques  fanées. 

Derrière  le  berger  musicien ,  un  grand  chien  gris  boit  dans  un 
filet  d'eau  qui  jaillit  d'une  urne  au  milieu  des  joncs.  L'animal  semble 
avoir  été  transporté  du  premier  plan  au  second,  sans  aucun  égard 
pour  les  lois  de  la  perspective,  car  il  lui  serait  impossible  de  pas- 
ser, tant  il  est  hors  de  proportion,  sous  la  porte  de  la  ville  placée  à 
côté  de  lui,  tandis  qu'un  cavalier,  nullement  étonné  de  la  présence 
de  ce  chien  plus  grand  que  son  cheval ,  y  pénètre  facilement.  Au 
premier  plan,  sur  l'herbe  raide  et  pointue  comme  des  fers  de  flèche, 
deux  amours  bouffis  tressent  des  couronnes  à  une  licorne  blanche 
déjà  enguirlandée  jusqu'à  la  queue. 

Il  paraît  que  le  coup  que  j'ai  reçu  contre  un  arbre  en  sautant  de 
la  voiture  était  grave,  puisqu'il  a  fallu  me  saigner,  pour  m'éviter 
d'aller  me  promener  sur  une  autre  planète. 

MARGDBRITB    P^SORMBS    A   PÂRRT  o'ASTAPORT. 

Saint-Jean,  2  juin  1850. 

n  y  a  bien  longtemps,  chère  Fanny,  que  nous  n'avons  babillé 
ensemble.  Nous  ne  sommes  qu'à  dix  kilomètres  l'une  de  l'autre,  et 
pourtant  on  dirait  qu'un  bras  de  mer  nous  sépare.  Où  est  le  temps 
de  la  pension  où  nous  ne  nous  quittions  jamais  ?  Il  me  semble  que 
j'ai  vieilli  de  dix  ans  depuis  l'année  dernière.  Sais-tu  que  je  vais 
avoir  dix-sept  ans?  C'est  effrayant  comme  les  jours  s'envolent,  et 
cependant  tous  les  matins  j'aspire  à  voir  arriver  le  sou-  bien  vite. 
L'existence  est  très  monotone  à  Saint-Jean.  Je  n'aperçois  mon  père 
qu'aux  heures  des  repas,  tant  il  est  occupé  de  son  agriculture  et  de 
ses  défrichemens.  Il  est  partout,  excepté  chez  lui,  et  je  crois  bien 
être  la  personne  qui  le  voit  le  moins.  Heureusement  que  l'arrivée 
de  notre  petit  neveu  est  venue  fah-e  diversion  à  la  régularité  de  mon 
ennui. 

Je  te  vois  d'ici  ouvrir  tes  grands  yeux  nohrs  et  chercher  d'où 
m'est  tombé  cet  enfant-là.  Tu  crois  peut-être  que  c'est  un  tout  petit 
garçon  qu'il  faut  amuser  et  faire  manger?  Point.  Il  mange  seul, 
parle  couramment  et  ne  demande  qu'à  rire.  Tu  le  trouveras  même 
un  peu  avancé  quand  je  t'aurai  décrit  sa  personne.  Sa  figure  est 
avenante,  ses  manières  sont  pleines  de  distinction.  Il  a  cinq  pieds 
cinq  pouces  au  moins.  Enfin  c'est  mon  cousin  Marc  Valeryl  J'étais 


Digitized  by 


Google 


CAUIRHOB*  591 

bien  petite  la  dernière  fois  qu'il  est  venu  à  Saint- Jean ,  il  y  a  une 
dizaine  d'années;  mais  à  mesure  qu'il  me  parle  du  passé  je  me  rap- 
pelle tout  :  nos  promenades  en  bateau,  nos  jeux  sur  la  terrasse,  nos 
longues  causeries  dans  le  parc  où  nous  aUions  dénicher  les  oiseaux, 
nos  parties  de  cache-cache  avec  Nanniche,  aujourd'hui  ma  femme 
de  chambre,  et  jusqu'à  une  escapade  sur  la  brande,  où  nous  avions 
été  un  jour,  à  Tinsu  de  maman,  faire  des  bouquets  pour  sa  fête.  En 
cueillant  une  fleur,  j'avais  mis  la  main  sur  une  vipère  qui  s'était  re- 
dressée en  sifflant  devant  ma  figure.  Je  n'oublierai  jamais  sa  gueule 
ouverte  d'où  s'exhalait  une  odeur  fétide.  J'avais  fermé  les  yeux,  et 
en  sentant  comme  un  coup  de  fouet  autour  de  mon  front,  je  m'étais 
évanouie;  mais  je  n'avais  été  atteinte  que  par  le  corps  froid  du  rep- 
tile, Marc  l'avait  tué  en  l'air  d'un  coup  de  baguette  au  moment  où 
il  s'élançait  sur  moi.  Il  me  rapporta  plus  morte  que  vive  à  la  maison, 
et  jamais  nous  ne  nous  sommes  vantés  de  l'aventure,  de  crainte 
d'être  grondés.  Depuis  ce  temps,  j'ai  une  frayeur  horrible  des  ser- 
pens.  Je  me  rappelle  bien  aussi  que  j'aimais  beaucoup  mon  cousm, 
mais  je  n'ose  plus  le  lui  dire,  il  est  trop  grand  maintenant. 

n  faut  que  je  te  raconte  comment  il  a  fait  son  entrée  ici.  Avant 
hier,  papa  l'attendait  vers  huit  heures  du  matin  avec  Dolin,  qui 
par  parenthèse  n'est  pas  plus  adroit  chez  nous  que  lorsqu'il  était 
à  votre  service.  Mon  père,  qui  n'aime  pas  à  attendre,  surtout  quand 
le  déjeuner  refroidit,  allait  et  venait  comme  un  gros  écureuil  en 
cage.  A  dix  heures,  ne  voyant  arriver  personne  :  «  Mets  ton  cha- 
peau, me  dit-il,  et  allons  au-devant  de  ces  clampins;  »  c'est  son 
mot.  Nous  étions  presque  au  bout  de  la  grande  avenue,  quand  nous 
vtmes  quelqu'un  étendu  dans  l'herbe  auprès  de  la  grille  :  «  Quel 
est  donc  l'ivrogne  qui  se  permet  de  venir  cuver  son  vin  chez  moi?  » 
dit  mon  père  en  marchant  sur  le  dormeur.  11  était  de  si  mauvaise 
humeur  que  je  craignais  quelque  dispute;  mais,  en  approchant,  je 
vis  un  beau  jeune  homme,  les  yeux  fermés,  la  figure  ensanglantée 
et  froid  comme  un  mort.  Je  faillis  me  trouver  mal.  «  Allons  I  allons  I 
pas  de  faiblesses,  pas  de  bêtises  I  me  dit  mon  père.  C'est  mon  ne- 
veu! Mais  qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  Qu'est-ce  qu'il  fait  là  seul 
et  blessé ,  ou  mort  peut-être  ?  » 

Je  courus  à  la  maison,  j'envoyai  chercher  le  docteur  Thibaut  à 
Ambrault,  et  le  métayer  et  son  fils  rapportèrent  mon  cousin  tou- 
jofors  évanoui.  J'avais  une  émotion,  un  chagrin  dont  je  ne  me  croyais 
pas  susceptible  pour  quelqu'un  que  je  connaissais  si  peu;  la  parenté 
sans  doute  I  mais  je  faisais  bonne  contenance. 

Tous  nos  soins  furent  inutiles  pour  le  rappeler  à  lui.  Le  docteur 
Thibaut  lit  une  grimace  de  mauvais  augure  en  lui  tàtant  le  pouls. 
Je  ne  suis  retirée  chez  moi...  J'avais  les  nerfs  ai  excités  que  j'ai 


Digitized  by 


Google 


592  BEVUE  Dfia  nm  mondes. 

pleuré  je  ne  sais  combien  de  tei]Qi|)s,  probablement  jusqu'à  oe  que  la 
fatigue  m'ait  endormie,  puisque  Nanniche  m'a  réveillée  >en  me  di^aiH 
que  le  monsieur  était  sauvé,  qu'il  avait  parlé  et  qu'il  dormait.  Hier  il 
s'est  levé  et  a  passé  une  partie  de  la  journée  avec  moi.  Nous  ay^m^ 
fouillé  dans  la  bibliothèque.  Que  de  livres  et  que  de  poussière  I  Je 
lui  ai  montré  aussi  quelques  ferrailles  anciennes,  de  vieille$  Bàon^ 
naies  et  des  débris  de  vases  que  l'on  trouve  de  temps  en  temps 
dans  la  propriété.  11  admire  tout  cela,  et,  quoique  savant»  il  n'«st 
pas  ennuyeux  comme  ce  monsieur  Pillepuce,  soi-disant  antiquaire^ 
qui  est  venu  de  Bourges  il  y  a  trois  mois,  et  dont,  tu  te  souvieQS^ 
nous  nous  sommes  tant  moquées.  Je  comprends  tout  ce  que  dit 
Marc,  et  ce  matin  il  m'a  promenée  en  imagination  au  milieu  d'une 
ville  antique.  Sais-tu  ce  qui  m'a  procuré  le  plaisir  de  ce  voyage? 
Tu  ne  le  devinerais  jamais.  C'est  ce  bracelet  en  or  que  papa  a  trouvé 
en  faisant  faire  des  travaux  d'irrigation  du  c6té  de  La  Motte.  Ce 
vieux  bijou  a  été  le  point  de  départ  de  tout  un  voyage  dans  le  passé. 
Marc  a  été  amené  à  parler  du  luxe  des  dames  grecques  et  romaines 
couvertes  de  riches  étoffes  de  gaze  et  de  soie,  les  bras,  les  doigte 
et  le  cou  chargés  de  joyaux  précieux,  coiffées  de  plumes  dans  leurs 
cheveux  poudrés  d'or,  et  suivies  d'esclaves,  dont  les  unes  portaieiU 
de  grands  parasols,  et  les  autres  balançaient  des  éventails  de  plumes 
de  paon.  Il  parlait  si  bien  que  je  me  promenais  dans  la  foule  anti:- 
que  avec  lui,  bras  dessus,  bras  dessous,  comme  deux  amoureux  de 
village;  c'étaient  des  marchands  de  fruits  en  plein  air  sous  des  au- 
vents de  toile  rayée,  des  jongleurs  accompagnés  de  joueurs  de  flûte, 
des  tavernes  où  les  esclaves  venaient  oublier  la  perte  de  leur  liberté 
en  buvant  outre  mesure,  des  théâtres  de  marionnettes,  ni  plus  ni 
moins  qu'aux  Champs-Elysées  à  Paris,  avec  Polichinelle  et  son  gros 
bâton,  des  esclaves,  honmies  et  femmes,  vendus  à  la  criée,  des 
dames  portées  en  litière  par  des  Éthiopiens  dont  les  vétemens  blancs 
font  ressortir  la  peau  d'ébène.  D'autres  lionnes  de  ce  temps-là 
étalent  des  toilettes  éblouissantes  dans  des  chars  à  quatre  roues» 
précédés  de  coureurs  qui  font  ranger  les  badauds.  Des  jeunes  gens 
à  cheval  viennent  caracoler  aux  portières  des  voitures  et  font  les 
beaux  devant  ces  dames;  cela  se  passe  comme  au  bois  de  Boulogne, 
Les  trompettes  sonnent,  la  foule  se  précipite  :  voici  les  licteurs  et 
les  hérauts  sur  des  chevaux  blancs  caparaçonnés  de  violet;  un  haut 
personnage,  vêtu  de  pourpre,  escorté  des  enseignes,  s'avance  sur 
un  char  de  triomphe  ;  on  se  pousse,  on  se  presse,  les  instrumeos 
de  cuivre  répondent  aux  cris  et  aux  saints  du  peuple,  les  chevaux 
frappent  de  leurs  pieds  dorés  les  dalles  son(H^,  les  chars  roulent 
avec  fracas  dans  la  poussière,  et  nous  deux  de  nous  ranger,  d'ad- 
mirer et  de  fuir  la  grosse  cavalerie  bardée  de  fer.  Ohl  que  j'étaia 


Digitized  by 


Google 


CALUHHOÉ.  60S 

beoreufle  !  Pendant  qti'il  parlait,  je  brodais  au  métier,  mais  je  t'avoue 
qo'il  m'a  fallu  coup^  et  refaire  bon  nombre  de  points.  Je  m'étais 
tellement  identifiée  à  ses  récits  et  j'avais  si  bien  perdu  la  notion  du 
temps,  que  je  lui  demandai  naïvement  s'il  était  allé  à  Rome  dans 
ce  temps-là?  J'ai  bien  senti  que  j'avais  dit  une  bêtise  quand  il  m'a 
répondu,  pour  se  moquer  de  moi  :  «  Gela  se  pourrait  bien  I  »  Aussi 
l'ai-je  boudé  toute  la  soirée  parce  que  j'avais  tort. 

A  propos,  il  m'a  apporté  de  Paris  deux  jolies  robes  :  il  y  en  a 
ime  pour  toi;  mais  je  veux  que  tu  choisisses,  et  je  te  les  porterai 
un  de  ces  jours  à  Dressais.  En  attendant,  je  t'embrasse  bien  fort 
comme  je  t'aime.  Margueritb. 

JOURNAL  DB    MARC    VALBRT. 

3  juin.  —  J'ai  refait  connaissance  avec  tous  les  petits  coins  du 
ehâteau  et  du  parc  où  j'avais  laissé  mes  souvenirs  d'enfance. 

A  trente  kilomètres  au  sud  d'Issoudun,  Saint-Jean  est  situé  au 
ouBeu  des  brandes  et  des  bois  de  cette  partie  du  Berry  appelée  au- 
trefois le  Boischaut,  qui  est  bornée  au  nord  par  des  plaines  im- 
menses désignées  ici  sous  le  nom  de  Champagne  {Campania). 

le  château,  rebâti  en  partie  sous  Louis  XIV,  est  flanqué  de  deux 
corps  de  logis  latéraux  formant  un  massif  carré;  chaque  angle  est 
occupé  par  une  tour,  dont  la  principale,  qui  est  le  donjon  ou  beffroi 
avec  ses  mâchicoulis,  son  échauguette,  ses  toits  pointus,  ses  che- 
minées élancées,  ses  fenêtres  à  meneaux,  date  du  xiv*  siècle.  Du 
côté  de  la  cour  d'honneur,  on  pénètre  dans  le  manoir  par  un  perron 
de  huit  marches  ébréchées  et  par  un  grand  vestibule. 

A  gauche,  la  salle  à  manger;  à  droite,  le  salon,  décoré  dans  le 
goût  Louis  XV,  avec  boiseries  peintes  en  blanc  et  dorées,  panneaux 
de  tapisseries  et  dessus  de  porte  représentant  des  chasses,  chemi- 
née en  marbre  blanc  avec  glace  et  candélabres.  Le  donjon,  contigu 
au  salon  et  converti  depuis  longtemps  en  bibliothèque,  communique 
avec  la  chambre  que  j*occupe  dans  l'aile  gauche;  mais  je  peux 
sortir  de  chez  moi  sans  passer  par  le  rez-de-chaussée  du  beffroi. 
M.  Désormes  et  sa  fille  habitent  le  premier  étage. 

J*ai  été  agréablement  surpris  de  trouver  la  bibliothèque  composée 
d'une  assez  grande  quantité  de  bons  ouvrages.  Je  ne  m'attendais 
gnère  à  cette  bonne  fortune  chez  mon  oncle,  qui  ne  se  pique  ni 
d'érudition  ni  de  littérature.  J'ai  su  que  cela  provenait  des  anciens 
propriétaires  du  château.  Tout  est  bien  rangé;  Marguerite  est  in- 
struite, elle  lit  beaucoup  et  a  le  goût  des  choses  sérieuses. 

A  cinquante  pas  du  château ,  la  ferme  et  les  écuries  donnent  sur 
«ne  grande  pelouse.  C'est  là  que  débouche,  en  face  de  la  porte 

TOME  XLT.  38 


Digitized  by 


Google 


59A  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

d'entrée,  la  longue  avenue  d'ortnés  séculaires  au  bout  de  laquelle 
je  me  suis  évanoui  en  arrivant.  Des  pièces  de  toile,  des  draps  et 
tous  les  témoignages  d*une  lessive  récente  étendus  sur  les  baies, 
sur  les  piles  de  bois,  fagots,  planches  fraichement  débitées  qui  en- 
combrent les  gazons,  dénotent  peu  de  goût  et  peu  de  soin  cb^  le 
propriétaire  de  Saint-Jean. 

Le  jardin  n'est  pas  mieux  tenu.  J'avais  vu  les  plates-bandes  soi- 
gneusement cultivées  par  ma  tante,  qui  adorait  les  fleurs.  Aujour- 
d'hui les  chardons,  les  orties  et  la  ciguë  sont  lés  seules  plantes  d* or- 
nement; elles  poussent  avec  rage  jusque  dans  les  allîèes.  La  terrasse, 
où  les,  pots  de  fleurs  exotiques  s'alignaient  autrefcHS  avec  méthode, 
est  maintenant  envahie  par  les  pampres  grimpans  de  la  vigne  et  du 
houblon.  Une  douzaine  d'orangers  dans  leurs  caisses  de  bois  ver- 
moulu et  quelques  pieds  de  géraniums  rabougris,  vestiges  d'une 
collection  précieuse,  se  rôtissent  au  soleil  dans  leurs  faïences  ébré- 
chées. 

Je  me  rappelai  un  berceau  de  clématite  à  l'ombre  duquel  M"*  Dé- 
formes venait  lire  et  coudre  durant  une  partie  de  la  journée.  Je  vois 
encore  cette  excellente  femme,  ne  levant  guère  les  yeux  de  sa  bro- 
derie que  pour  les  reporter  sur  sa  fille  et  sur  moi.  Parfois  cependant 
elle  regardait  l'horizon  bleu  qui  se  montre  au-dessus  des  arbres  de 
la  forêt;  elle  soupirait  et  reprenait  son  ouvrage  avec  résignation. 
Ce  soupir  fréquent  me  frappait.  Je  me  demandais  pourquoi  ma  tante 
n'était  pas  heureuse.  Les  enfans  ne  savent  ce  que  c'est  qu'une  ma- 
ladie de  langueur.  Ma  tante  se  mourait  sous  nos  yeux  depuis  que 
Marguerite  était  au  monde.  Aujourd'hui  le  treillage  de  la  tonnelle  est 
pourri  ou  brisé,  les  bancs  sont  convertis  par  le  jardinier  en  séchoirs 
à  oignons,  et  l'odeur  de  l'ail  et  de  la  ciboule  a  remplacé  le  parfum 
des  chèvrefeuilles  et  des  roses.  Une  paire  de  vieux  sabots,  un  arro- 
soir, un  pot  où  des  escargots  attendent  l'honneur  de  figurer  sur  la 
table  du  maître,  une  botte  de  liens,  une  souricière,  gisent  épars  sur 
le  sol  parmi  les  débris  et  les  feuilles  sèches. 

Le  jardin  en  contre-bas  est  devenu  un  potager,  car  en  fait  de 
fleurs  je  n'y  ai  vu  que  des  choux.  Les  allées,  sillonnées  d'ornières 
par  les  eaux  de  pluie,  n'ont  plus  pour  bordure  que  de  l'oseille  ou  du 
persil. 

Je  n'ai  pas  à  critiquer  la  conduite  de  mon  oncle;  mais,  en  voyant 
une  telle  incurie,  on  croirait  qu'il  n'est  que  le  fermier  de  sa  pro- 
priété, et  l'abandon  où  je  retrouve  tout  ce  qui  ne  rapporte  rien 
m'attriste.  Marguerite  a  pourtant  le  goût  de  l'ordre  et  de  l'élégance, 
et  l'intérieur  de  la  maison  est  bien  tenu  grâce  à  elle  ;  mais  il  pai*alt 
que  là  se  concentre  et  s'arrête  son  autorité. 

La  pêcherie  a  rongé  ses  rives  et  s'est  étendue  jusque,  dans  les 


Digitized  by 


Google 


CÂLURHOÉ.  595 

allées  -d'armes  et  de  tilleuls.  En  revanche  ces  beaux  vieux  arbres  se 
moquent  maintenant  du  ciseau  savant  qui  les  taillait  jadis  en  perru- 
ques.. Ils  étendent  leurs  longs  bras  et  trempent  leurs  ehevelures 
daas  Veau.  Le  bateau  sur  lequel  je  m'essayais  à  la  navigation  était 
resté  dans  mon  souvenir  aussi  beau  et  aussi  grand  qu'un  vaisseau 
de  baat  bord;  le  voici  dans  la  vase,  le  ventre  ouvert,  au  milieu  des 
ÎOQCd  et  des  nénufars. 

Tous  les  escaliers  et  bancs  de  gazon  sont  éboulés  ou  aplanis  par 
ies  bestiaux  qui  pacagent  partout,  et  on  ne  peut  s'asseoir  nulle 
part  sans  rencontrer  le  résultat  du  séjour  des  poules,  des  moutons 
et  des  vaches. 

Le  parc,  dessiné  jadis  dans  le  goût  de  Marly,  n'est  plus  qu'un 
bois  cil  Ton  retrouve  encore  quelques  traces  d'allées  envahies  par 
les  rejets  et  les  fougères.  La  partie  située  autour  de  la  ferme,  côté 
utile  de  la  propriété,  est  moins  négligée.  On  n'y  voit  que  carrés  de 
luzerne,  trèfle,  pommes  de  terre,  betteraves,  etc.  Au  siècle  der- 
nier, un  des  anciens  possesseurs  de  Saint-Jean,  voulant  garder  ses 
chasses,  avait  pris  soin  d'entourer  sa  réserve  d*un  mur  de  six  pieds 
de  haut;  mais  M.  Désormes,  qui  au-delà  de  cette  enceinte  n'a  d'au- 
tres voisins  que  lui-même,  et  trouve  trop  coûteux  de  relever  ses 
□aunûlles,  préfère  laisser  libre  l'accès  de  son  enclos  aux  sangliers 
et  aux  loups,  qui  viennent,  la  nuit,  lui  manger  ses  pommes  de  terre 
ou  ses  chiens. 

Mai^erite  m'a  montré  dans  la  journée  quelques  monnaies  an- 
tiques et  objets  curieux  trouvés  aux  environs.  J'ai  proposé  à  mon 
oncle  d'en  dresser  un  catalogue  et  d'en  faire  un  rapport  à  la  société 
des  antiquaires  de  France;  mais  cela  a  paru  lui  faire  médiocrement 
plaisir. 

—  Tu  peux  bien  cataloguer  tout  ce  que  tu  voudras  pour  ton 
compte,  m'a-t-il  dit;  mais  j'aime  autant  que  le  public  ne  se  mêle 
pas  de  ce  que  j'ai  ou  de  ce  que  je  n'ai  pas.  Amuse-toi,  si  tu  veux,  à 
arranger  dans  la  bibliothèque  toutes  les  vieilleries  qui  en  valent  la 
peine»  et  jette-moi  dehors  tous  ces  tessons  de  pots. 

Quand  je  lui  eus  démontré  la  valeur  de  beaucoup  de  ces  curiosi- 
tés, et  que  Marguerite  lui  eut  dit  qu'elle  s'intéressait  à  tout  cela  : 
—  Rangez  donc  ces  bric-à-brac  comme  vous  l'entendrez;  moi,  je 
vais  un  peu  voir  à  mes  faucbailles.  —  Et  il  sortit,  me  laissant  en  tête- 
ir-tôte  avec  ma  cousine.  Nous  nous  sommes  mis  à  l'œuvre,  et  notre 
Oàusée  coflouiience  à  prendre  tournure.  Haches  et  pointes  de  flèches 
en  silex,  instrumens  celtiques,  monnaies  gauloises,  grecques  et  ro- 
maines, lames  de  poignards,  anneaux  de  cuivre  et  de  bronze  de  di- 
mensions variées,  plaques  de  bronze  qui  semblent  provenir  d'une 


Digitized  by 


Google 


596  RBTUE   DES  DiKUX  MONDES. 

cuirasse»  un  casque  en  fer  malheureusement  très  ejddonHna^,  at^ 
tuettes,  vases,  dont  un  très  bien  conservé  et  rappelant  par  sa  forme . 
les  vases  grecs,  fioles  en  verre  dites  urnes  lacrymatoires^.quine 
sont  réellement  que  de  petits  flacons  à  essences,  tous  objets  trou- 
vés ici. 

Ma  cousine  prenait  un  véritable  plaisir  à  ce  travail.  Elle  m'adjres- . 
sait  de  sa  jolie  voix,  dont  le  timbre  me  trouble  et  me  platt,  des  quecH 
tions  à  propos  de  tout,  et  ouvrait  de  grands  yeux  curieux  et  inteUi- 
gens  à  chacune  de  mes  réponses.  Ce  cours  d'archéologie,  avec  une 
aussi  jolie  élève,  avait  pour  moi  un  charme  extrême. 

Je  ne  sais  pas  si  Marguerite  est  véritablement  jolie  ;  il  y  a  des 
momens  oii  je  la  trouve  adorable,  et  cependant,  à  première  vue,  elle 
n'a  rien  qui  frappe,  si  ce  n'est  le  contraste  de  son  abondante  che- 
velure blonde  et  frisée  avec  ses  sourcils  et  ses  yeux  bruns,  qui  ont  ^ 
une  remarquable  expression  de  douceur  et  de  bonté;  mais,  à  la  bien 
détailler,  elle  est  charmante  :  son  nez  est  petit  et  sa  bouche  garnie 
de  dents  si  pures  et  si  blanches  qu'elle  a  bien  raison  de  les  montrer 
en  riant  de  ce  bon  rire  franc  et  naïf  des  enfans.  Elle  a  les  mains 
fines  et  les  pieds  petits,  la  taille  élégante,  la  démarche  gracieuse  et 
assurée.  Chez  elle,  pas  un  geste  qui  ne  soit  juste  et  plein  de  natu- 
rel. Enfin  ce  n'est  pas  seulement  une  personne  distinguée,  c'est  en- 
core une  femme  très  séduisante,...  bien  faite  pour  inspirer  une  vraie 
passion...  si  on  se  laissait  aller  I 

Pourquoi  a-t-elle  été  si  froide  et  si  réservée  avec  moi  dans  la  soi- 
rée? Ai-je  dit  quelque  chose  qui  lui  ait  déplu?  Pourquoi  M.  Dé-, 
sormes  m'a-t-il  fait  venir  pour  ces  affau-es  qui  étaient  si  faciles  à 
conclure  par  lettres?  Aurait-il  quelque  projet  sur  moi  à  propos  de 
sa  fille?  Cette  recommandation  d'apporter  un  habit  noir,  costmne 
très  inusité  chez  lui,  m'intrigue  plus  que  de  raison.  Aurait-il  sé- 
rieusement des  idées  de  mariage?...  Non,  je  suis  trop  pauvre!  C'est 
une  folie.  Si  cela  ne  doit  pas  être,  il  a  grand  tort  de  nous  laisser  en 
tête-à-tête  comme  il  le  fait.  N'importe!  je  veillerai  sur  moi  :  je  suis 
trop  honnête  homme  pour  vouloir  troubler  la  vie  de  cette  enfant; 
j'imposerai  silence  à  mon  cœur  et  à  mes  sens.  Je  ne  veux  ni  ne  dois 
céder  à  ce  charme  infini  qui  m'attire  vers  Marguerite.  Marguerite! 
quel  joli  nom  I 

Il  faut  me  remettre  au  travail... 

FANNT   O'ASTAFORT   A   MARGOBRITB   D^SOKMBS. 

Dressais,  4  Juin  1SS0. 

Ma  petite  Marguerite,  j'ai  lu  et  relu  ta  longue  lettre,  et  j'ai  tâché 
d*y  démêler  le  fond  de4a  pensée.  Je  crois  y  être  parvenue.  Laisse- 


Digitized  by 


Google 


OAIXIRHOÉ.  597 

moi 'te  dire  que  tu  ne  le  connais  pas  encore  toi-même,  ce  sentiment 
qui  se  montre  malgré  toi  à  chaque  page  de  ta  lettre,  et  tu  seras  bien 
éSotinée,  n'est-ce  pas  ?  quand  je  te  dirai  en  deux  mots  que  tu  aimes 
ton  cousin  Valéry. 

Oui,  Marguerite,  c'est  comme  cela;  mais  ce  qui  va  t' étonner  bien 
dairantage,  c'est  que  M.  Marc  ne  vient  dans  le  pays  que  pour  m'être 
présenté  comme  futur  époux.  Depuis  quelque  temps,  ma  mère  me 
prônait  sans  cesse  le  mariage,  et  bien  qu'elle  me  montrât  un  avenir 
couleur  de  rose  et  assez  riche  en  comparaison  de  l'étroite  médio- 
crité ou  nous  vivons,  moi  je  craignais  d'échanger  ma  liberté  et  mes 
tranquilles  habitudes  contre  une  position  plus  brillante;  mais  puisque 
tu  l'aimeâ ,  ma  chérie ,  il  doit  t' aimer  aussi ,  toi  si  gentille  et  si 
bonne!  et  alors...  je  n'ai  que  faire  d'avoir  peur,  et  tu  me  délivres 
d'iin  grand  souci. 

Pendant  que  tu  me  destines  gracieusement  une  robe,  ma  mère 
m'en  fait  faire  une  superbe  pour  le  jour  où  viendra,  comme  simple 
viriteur,  celui  que  déjà  elle  appelle  en  riant  son  gendre.  Elle 
m*exhorte  à  me  montrer  dans  tous  mes  avantages,  et  veut  me  coif- 
fer et  m' babiller  elle-même  ce  jour-là.  Pauvre  mère,  si  elle  savait 
comme  c'est  en  pure  perte!  Seulement,  Marguerite,  je  dois  t' avertir 
de  ne  pas  te  laisser  entraîner  par  ton  bon  cœur.  As-tu  songé  que 
toù  cousin  n'a  pas  de  fortune,  et  ton  père  consentirait-il  jamais  à 
cette  union?  Je  suis  beaucoup  plus  âgée  que  toi,  par  conséquent 
beaucoup  plus  raisonnable.  J'ai  donc  le  devoir  de  te  dire  :  Réfléchis 
aux  chagrins  que  tu  te  crées  dans  l'avenir,  si  tu  échoues  près  de  ton 
père,  qui  doit  avoir  en  vue  pour  toi  quelque  richard. 

Tiens,  vois-tu,  Marguerite,  il  vaudrait  mieux  regarder  Marc  seu- 
lement comme  un  parent,  sans  apporter  dans  votre  amitié  un  sen- 
timent plus  tendre  qui  te  rendra  bien  malheureuse,  j'en  ai  peur.  Ne 
va  pas  croire,  au  moins,  que  je  te  fasse  cette  belle  morale  afin  de 
garder  pour  moi  M.  Marc!  Le  pauvre  garçon!  je  ne  pourrais  pas 
m'enflammer  pour  lui  à  première  vue,  et  surtout  sachant  que  son 
ccBur  est  déjà  battu  en  brèche  par  ma  meilleure  amie.  Trêve  de 
plaisanteries.  Je  lui  souhaite  de  devenir  un  jour  ton  mari;  mais, 
s*3  me  demandait  conseil,  je  lui  dirais  de  ne  pas  t' aimer  autrement 
qu'on  aime  sa  sœur. 

En  attendant,  tu  as  piqué  ma  curiosité  en  me  parlant  de  celui  qui, 
le  premier,  a  fait  battre  le  petit  cœur  de  ma  Marguerite,  et  j'attends 
votre  visite  avec  impatience  pour  examiner  ce  beau  petit  neveu. 

Pense  à  ce  que  je  te  dis  et  crois  en  celle  que  tu  nommes  ta  sé- 
rieuse amie.  Fanny  d'Astafort. 


Digitized  by 


Google 


598  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

.   -  -.       '  .    . 

Il"»*  d'a'stafort  a  m.   DliSOilHSS. 

.  Dn»9ié&,.  4  Juin,  1150^ 

Mon  cher  voisin , 

Comment!  M.  Valéry  est  arrivé  à  Saint-Jean  et  vous  ne  m'en 
dites  rien  !  Vous  êtes  bien  un  vrai  Berrichon  pour  la  lenteur!  Vous 
attendez  six  mois  pour  entamer  cette  affaire  qui  me  convient  beau- 
coup, et,  quand  il  n*y  a  plus  qu'à  se  voir,  vous  ne  m'en  prévenez 
même  pas!  Quel  lambin  vous  faitesl  Je  voudrais  tant  voir  notre 
pauvre  Fanny  mariée!  Savez- vous  qu'elle  aura  cette  année  >iDgt 
et  un  ans  et  qu'il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdis  I 

Si  vous  jugez  convenable  d'en  parler  tout  de  suite  à  votre  neveu, 
vous  connaissez  mes  intentions  à  l'égard  de  ma  fille.  Je  lui  eansli- 
tuerai  en  dot  deux  mille  cinq  cents  francs  dô  rente  sur  mes  pro- 
priétés, qui  m'en  rapportent  cinq  mille,  et  je  lui  donnerai  un  trous- 
seau convenable;  je  ne  peux  paa  mieux  faire.  Allons,  mon  yieux, 
sortez  de  votre  torpeur  et  amenez-moi  M.  Valéry,  ïïïqû  futur 
gendre,  pour  qui  j'ai  déjà  la  tête  montée* 

Recevez  mes  amitiés  sincères. 

Blawche  n'A&TâFORT,  née  TooRma. 

P.'S.  Ne  serait-il  pas  prudent  d'avertir  M.  Chassepain  pour  le 
contrat? 

H.    DëSOKUES   k  H™*   Ik'ASTAFORT. 

Saint-Jean,  5  juin  1850. 
Chère  madame, 

Si  je  suis  lambin  comme  vous  dites,  je  vous  trouve,  moi,  un  peu 
bien  pressée.  Donnez  au  moins  à  mon  neveu  le  temps  de  se  remettre 
d'une  chute  qu'il  a  faite  en  arrivant.  Craignez-vous  donc  qu'il  ne 
s'envole?  et  voulez-vous  que  M.  Chassepain  dresse  le  contrat  de 
mariage  avant  que  les  jeunes  gens  se  soient  seulement  rencontrés» 
Pourquoi  n'avertirions-nous  pas  aussi  le  maire  et  le  curé  de  se  tenir 
prêts?  A  votre  place,  j'enverrais  les  lettres  de  faire  part  tout  de 
suite. 

Ne  vous  hnpatientez  donc  pas.  Demain  jeudi  je  vous  présenterai 
mon  neveu,  à  qui  je  n'ai  encore  rien  dit.  Vous  ferez  bien  de  laisser 
ignorer  notre  projet  à  Fanny  afin  qu'ils  se  voient  sans  prévention. 

Quand  j'aurai  rendu  mes  comptes  à  Marc,  il  aura  environ  quatre 
mille  francs  de  rente.  C'est  très  joli  pour  un  garçon.  Vous  faites  a 
votre  fille  deux  mille  cinq  cents  francs  de  pension,  on  peut  très 
bien  vivre  avec  ça,  d'autant  plus  qu'on  est  libre,  quand  on  veut  s  j 
donner,  de  doubler  en  trente  ou  quarante  ans  le  rendement  de  ses 


Digitized  by 


Google 


CALURHOÉ.  599' 

propriétés.  Fanny  n'a  jamais  eu  des  goûts  de  luxe,  c'est  une  fille 
sérieuse  qui  fera  le  bonheur  de  Marc  et  réciproquement. 

Ainsi,  tout  étant  pour  le  mieux,  il  ne  s'agit  plus  que  de  se  ren- 
contrer. En  attendant  ce  grand  jour  de  demain,  chère  madame, 
recevez  toutes  mes  amitiés  sincères  et  dévouées.  désormbs. 


JOUIRAL  DE  MARC  YALBRY.  —   ROTES. 

h  juin.  —  A  quelle  époque  géologique  l'homme  est-il  apparu? . 
ProlMJ)lement  à  la  même  époque  que  ces  mastodontes  gigantesques 
dont  les  espèces  sont  aujourd'hui  détruites  et  dont  on  retrouve  les 
restes  fossiles  dans  l'étage  miocène  des  terrains  tertiaires. 

L'homme  antédiluvien,  dont  on  avait  nié  la  possibilité,  existe-t-il? 
Les  haches  et  les  instrumens  en  silex  mêlés  à  des  ossemens  d'ani- 
maux fossiles  découverts  par  M.  Boucher  de  Perthes,  les  flèches  en 
silex  ou  à  pointe  d'os  dans  les  tourbières,  l'animal  fossile  d'espèce 
éteinte  frappé  d'une  flèche  de  pierre  gisant  auprès  de  l'os  entamé, 
les  ossemens  humains  trouvés  près  du  Puy  par  M.  Aymard,  etc., 
prouvent  que  l'homme  existait  à  une  époque  bien  antérieure  au  dilu- 
viuniy  qu'Û  est  contemporain  des  volcans  d'Auvergne,  et  a  peut-être 
TU  surgir  les  Alpes  et  les  Pyrénées.  Si  cela  est  prouvé,  pourquoi 
aller  chercher  nos  origines  celtiques  dans  celles  de  la  race  mongole 
et  laponne  sur  les  plateaux  de  l'Altaï  et  des  Monts-Célestes? 

II  y  a  un  ménage  de  rossignols  installé  dans  le  massif  de  verdure, 
sous  ma  fenêtre.  Le  mâle  a  chanté  pendant  tout  le  temps  de  mon 
travail.  Il  s'inquiète  peu  du  rossignol  antédiluvien,  luil  Toute  son 
aflaire,  c'est  l'amour. 

5  juin.  —  Mon  oncle  et  moi  avons  été  à  Ardentes  pour  régler  nos 
affaires  de  famille  chez  le  notaire,  M.  Chassepain,  un  tout  petit 
lK)mme  maigre  avec  une  grosse  voix,  un  long  nez,  une  cravate 
blanche,  une  paire  de  lunettes  d'or  et  un  faux  toupet  blond. 

liais,  à  mon  grand  désappointement,  le  notaire  s'excusa  de  n'avoir 
pas  encore  eu  le  temps  de  rassembler  les  pièces,  de  vérifier  les 
comptes,  etc.  Voilà  bien  la  lenteur  berrichonne;  on  a  toujours  le 
temps  dans  ce  pays-ci.  M.  Désormes  n'a  point  paru  surpris  de  ce 
retard,  et  s'est  contenté  de  prier  le  tabellion  de  s'occuper  plus  acti- 
vement de  mon  aflaire,  après  quoi  nous  sommes  revenus  à  Saint- 
Jean.  J'ai  perdu  ma  journée,  mais  demain  je  me  remets  au  travail. 

6  juin.  — En  déjeunant,  Marguerite  m'a  parlé  de  deux  camps 
romains,  —  ou  gaulois,  —  assez  près  d'ici,  l'un  du  côté  de  Comy, 
lautre  à  Brives,  puis  des  tumuli  de  Maron  et  de  Presle,  qui  sont 
remarquables.  Nous  avions  projeté  d'aller  visiter  ce  dernier,  mais 


Digitized  by 


Google 


600  RE7UE  DES  DEUX  MONDES. 

mon  oncle  Désormes  en  a  décidé  autrement.  ' —  U  nous  faut  aûler 
voir  M'"*  d'Astafort,  dit-il,  nous  sommes  en  retard  avec  elle.      '  '  * 

J'ai  demandé  à  ne  pas  être  de  la  partie;  mais  Marguerite  m'a  si 
bien  traité  d'ours,  de  sauvage,  et  s'est  tellement  moquée  de  Aïoi  que 
j'ai  dû  aller  endosser  le  fameux  habit  noir.  Ma  cousine,  habillée  deux 
heures  d'avance,  était  ravissante  dans  sa  robe  rose.  Selon  elle,  nous 
n'en  finissions  pas  de  déjeuner;  dans  son  impatience,  elle  nous  ac- 
cusait de  voracité,  d'intempérance;  enfin  nous  n'aurions  jamais  le 
temps  d'aller  à  Dressais  et  d'en  revenir  :  c'est  ainsi  que  s* appelle  le 
château  où  nous  devions  nous  rendre,  et  où  demeure  la  plus  intime 
amie  de  Marguerite.  Ceci  m'expliqua  sa  joie  et  sa  bruyante  galté. 

Maître  Dolin  est  installé  sur  le  siège;  il  a  arboré  son  gilet  rôagé, 
sa  casquette  en  toile  cirée  et  ses  gants  de  tricot  blanc.  U  est  si  fier 
du  haut  de  son  siège  qu'il  regarde  à  peine  son  maître. 

—  Si  tu  as  le  malheur  de  nous  rompre  le  cou,  je  te  casseraî'ma 
canne  sur  les  reins,  lui  dit  M.  Désormes  avec  une  colère  feinte  qui 
est  chez  lui  un  indice  de  belle  humeur. 

—  Oh  !  ça,  monsieur,  c'est  les  deux  grises,  qui  sont  douces  comme 
des  agneaux. 

Après  avoir  traversé  Ardentes,  l'antique  Alerea,  nous  suivîmes 
un  large  chemin  qui  traverse  la  forêt  de  Châteauroux  et  va  se  perdre 
dans  les  brandes  d'Arthon.  Cette  voie  antique,  appelée  ici  levée  de 
César j  est  une  route  gauloise  qui  allait  d'Argenton  [ArgaH'Duhjià 
belle  montagne)  à  Bourges  {Avarik). 

La  voiture  s'arrêta  au  milieu  d'une  cour,  devant  un  petit  perron 
de  quelques  marches.  Mon  oncle  me  présente  à  une  dame  d'une  cin- 
quantaine d'années,  petite,  toute  ronde,  le  visage  cramoisi.  Ses  che- 
veux, c'est-à-dire  ses  faux  cheveux,  couleur  chocolat,  surmontés 
d'un  bonnet  à  rubans  raides  et  d'un  jaune  prétentieux,  sont  roulés 
comme  des  boudins  de  chaque  côté  de  ses  tempes.  Cette  chère  dame 
s'empresse  de  nous  faire  entrer  au  salon;  elle  se  dit  très  surprise  de 
nous  voir,  prétend  qu'elle  n'attendait  pas  notre  visite;  cependant  sa 
robe  de  soie  puce  à  volans,  son  col  à  dents,  sa  chaîne  de  montre, 
ses  bagues  et  un  médaillon  trop  grand  pour  une  broche,  trop  petit 
pour  un  tableau,  représentant  un  monsieur  au  daguerréotype  cloué 
au  milieu  de  sa  vaste  poitrine,  dénotent  assez  qu'elle  était  sous  les 
armes.  Elle  ya  et  vient,  pousse  les  meublés,  accroche  ses  jupes  dans 
les  portes,  veut  nous  faire  rafraîchir;  elle  ne  sait  qu'imaginer  pour 
être  aimable  et  prévenante.  Sa  fille,  grande  brune  aux  cheveux  noirs 
bien  lissés,  paraît  très  liée  avec  Marguerite,  et  je  trouve  qu'elle  Fera- 
brasse  trop.  Ces  caresses  démonstratives  entre  femmes  me  font  T ef- 
fet d'amitiés  qui  ont  besoin  de  se  battre  les  flancs  pour  paraître  sin- 
cères. 


Digitized  by 


Google 


CÂLURHOÉ.  601 

,  A- la  muraille,,  deux  affreux  portraits  qui  louchent  et  n'ont  pas 
la  bouclie -SOUS  le  nez  reproduisent  les  traits  de  feu  M.  d'Astafort 
et  d&.madame.  Il  paraît  qu  elle  était  blonde  avant  de  devenir  cbo- 
cpîat.  Un  piano  droit  dans  un  coin,  quelques  cahiers  de  musique, 
une  table  à  ouvrage  dans  Tembrasure  d'une  des  fenêtres  ornées  de 
rideaux  à  ramages;  par  terre  une  natte  neuve  qui  se  roule  sur  elle* 
ai|êaLe  quand  on  pose  le  pied  dessus;  un  rang  de  chaises.de  paille 
devant  une  rangée  de  fauteuils  en  acajou  garnis  de  velours  d*Utrecht 
rouge;  sur  la  cheminée,  une  pendule  représentant  un  troubadour 
€aft  or  vêtu  d'une  tunique  à  crevés,  chaussé  de  bottes  à  entonnoir,  et 
pinçant  de  la  lyre  devant  une  dame  à  la  mode  de  la  restauration... 
Deux  vases  de  fleurs  en  coquillages  sous  des  globes  et  une  paire  de 
candélabres  à  branches  garnis  de  bougies  sont  placés  de  chaque  côté 
de  la  pendule. 
..Dès  que  nous  sommes  assis  autour  de  la  table,  une  grosse  ser- 
vante» vraie  maritorne,  apporte  des  gâteaux,  des  fruits,  de  la  bière, 
de  l'eau-de-vie,  des  cigares  :  évidemment  cette  dame  ne  nous  atten- 
dait xuillement.  —  Monsieur  Désormes,  dit-elle,  ne  vous  gênez  pas; 
vous  savez,  faites  comme  chez  vous.  —  Puis  se  tournant  vers  moi  : 
, —  C'est  que  nous  sommes  de  vieux  amis,  monsieur...  Prenez  donc 
un  cigare  et  un  verre  de  bière  !  Vous  pouvez  fumer,  ne  craignez  pas 
de  m'incommoder,  mon  pauvre  mari  m'y  a  habituée.  Dieu  merci! 
U  ne  décemiil  pas,  monsieur!...  Fanny,  offre  donc  un  fruit  à  mon- 
sieur... J'ai  entendu  parler  d'une  chute  que  vous  avez  faite  en  ar- 
rivant à  Saint-Jean;  on  dit  que  c'est  la  faute  à  Dolin,  il  est  si  mal- 
adroit! Il  a  été  à  mon  service  et  m'a  versée  deux  fois,  ce  qui  m'a 
bien  dégoûtée  de  lui  :  c'est  un  domestique  bien  fidèle,  mais  bien 
sot;  je  l'ai  cédé  à  M.  Désormes  sans  lui  demander  du  retour... 
Est-ce  le  docteur  Thibaut  qui  vous  a  soigné?  C'est  un  bon  médecin, 
il  a  une  nombreuse  clientèle...  Fanny,  offre  donc  un  gâteau  à  mon- 
sieur... Gomment  trouvez-vous  le  pays?  On  dit  que  vous  vous  oc- 
cupez d'antiquités.  Vous  trouverez  beaucoup  de  vieilleries  dans  nos 
environs...  J'espère  que  nous  aurons  l'honneur  et  le  plaisû*  de  vous 
revoir...  Vous  habitez  Paris  toute  l'année?...  Il  fait  bien  beau  temps 
depuis  trois  jours,  etc.,  etc. 

La  brave  dame  m'avait  pris  pour  but  de  son  éloquence.  Ses  ques- 
tions banales  étaient  débitées  avec  une  telle  volubilité  que  le  com- 
mencement d'une  phrase  n'attendait  pas  la  fin  de  la  précédente. 
C'était  un  véritable  revolver  à  paroles.  Marguerite  vit  probablement 
cjoe  je  succombais  sous  cette  mitraille  de  mots,  elle  se  leva  et  pro- 
posa un  tour  de  jardin.  S'emparant  du  bras  de  M"*  Fanny,  elle  alla 
s*ébattre  comme  un  oiseau  au  milieu  des  fleurs  et  des  herbes  folles 
dont  elle  se  mit  à  faire  un  gros  bouquet.  Je  sentais  que  je  devais 


Digitized  by 


Google 


6U2  R£VU£   DES    DEUX   MONDES. 

gêner  mon  oncle  et  M"**  d'Astafort,  qui  se  parlaient  bas  à  quelques 
pas  de  moi;  je  mourais  d'envie  d'aller  aider  Marguerite  à  saccager 
la  prairie,  mais  je  n'osais  pas  :  je  craignais  de  paraître  trop  empressé 
auprès  d'elle,  et  je  faissûs  une  sotte  figure  tout  seul ,  emboîtant  le 
pas  derrière  les  parens  dans  l'allée  sablée.  M"*  d'Astafort  me  tira 
d'embarras  :  — Eh  bien!  monsieur,  vous  n'allez  pas  rejoindre  ces 
demoiselles?  vous  n'êtes  pas  encore  d'âge  à  préférer  la  société  des 
personnes  graves  à  celle  de  jeunes  et  jolies  filles. 

Je  ne  demandais  qu'un  prétexte ,  je  saluai  et  je  volai  plutôt  que 
je  ne  courus  vers  Marguerite. 

—  Marc!  me  cria-t-elle,  venez  me  porter  mes  fleurs....^ 

J'ai  commencé  ce  récit  en  riant;  j'ose  à  peine  le  continuer...  Il  le 
faut;  je  dois  noter  tous  les  faits  de  ma  vie  présente. 

C'était  la  première  fois  depuis  mon  retour  que  Marguerite  ne  me 
disait  pas  monsieur.  J'en  fus  si  ravi,  qu'en  recevant  cette  botte 
d'herbages  de  sa  jolie  main  j'oubliai  toutes  les  belles  promesses  que 
je  m'étais  faites.  Entraîné  par  une  émotion  plus  forte  que  ma  volonté, 
j'appuyai  mes  lèvres  sur  son  bras.  Marguerite  resta  muette,  mais 
elle  devint  rouge  comme  les  coquelicots  qu'elle  tenait.  M"*  Fauny 
nous  tournait  le  dos.  Je  crois  qu'elle  ne  vit  ni  le  trouble  de  ma  cou- 
sine ni  le  mien,  car  j'étais  si  ému  de  mon  audace  que  la  tête  me 
tournait,  et  je  tremblais  comme  si  j'eusse  commis  un  crime.  Après 
un  long  silence,  pendant  lequel  je  n'osai  pas  regarder  Marguerite  : 
—  Vous  n'êtes  guère  aimable  avec  mon  amie,  me  dit-elle  tout  bas, 
vous  ne  lui  avez  pas  encore  parlé!  Elle  est  bien  belle  pourtant! 

—  Je  m'inquiète  fort  peu  de  M"®  Fanny  et  je  ne  vois  que  vous, 
lui  dis-je  d'un  ton  qui  semblait  lui  reprocher  l'aveu  que  je  lui 
faisais. 

Elle  me  regarda  en  face;  ses  yeux  voulaient  lire  jusqu'au  fond  de 
mon  cœur.  A-t-elle  vu  tout  l'amour,  tout  le  dévouement,  tout  le 
respect  qu'elle  m'inspire?  Elle  baissa  ses  longs  cils  bruns,  comme 
pour  me  dire  :  —  En  voilà  assez  !  Vous  venez  de  m' offenser  grande- 
ment.^—  Et,  arrachant  avec  un  mouvement  de  colère  les  longues 
graminées  à  la  portée  de  sa  main,  elle  se  rapprocha  de  son  amie- 

Que  n'aurais-je  pas  donné  pour  n'avoir  rien  dit!  Je  voulais  courir 
après  elle,  obtenir  mon  pardon;  mais  son  intolérable  compagne  était 
toujours  là.  Si  M"*  Fanny  savait  comme  je  l'ai  donnée  au  diable, 
elle  ne  me  le  pardonnerait  jamais. 

Je  les  suivis  à  distance  dans  la  prairie,  bornée  d'un  côté  par  la 
forêt  de  Châteauroux,  qui  se  dressait  comme  une  haute  muraÙle  de 
verdure,  et  de  l'autre  par  un  rideau  de  peupliers  et  de  saules  à  tra- 
vers lequel  on  apercevait  les  eaux  bleues  de  l'Indre.  J'étais  triste, 
en  colère  contre  moi-même...  L'idée  d'avoir  offensé  Marguerite  me 


Digitized  by 


Google 


câllirhoiè.  603 

serrait  tellement  le  cœur  que  j'avais  envie  de  pleurer.  Et  pourtant 
ce  que  je  lui  ai  dit  ne  peut  pas  m' avoir  attiré  sa  haine.  Elle  que 
j*alme  plus  que  tout  au  monde!  elle  pour  qui  je  voudrais  mourir! 
Non,  é*est  impossible,  j'ai  mal  compris  le  sens  de  son  regard.  Et  moi 
qiiî  me  croyais  raisonnable,  moi  qui  ai  fait  les  plus  beaux  projets 
d'îndiflference,  de  calme  et  de  froideur,  me  voilà  follement  épris! 

Marguerite  m'a  rappelé  et  m'a  chargé  d'une  nouvelle  brassée  de 
fleurs  sans  me  dire  un  mot.  J'ai  cru  lui  voir  les  yeux  humides.  —  Ma 
cousine,  lui  dis-je,  vous,  ma  seule  parente,  la  seule  personne  que 
j'aime  en  ce  monde,  pardonner  à  un  pauvre  garçon  qui  se  donne  à 
vous  corps  et  âme  pour  toujours. 

—  Dites  donc  quelque  chose  à  Fanny,  répondît-elle,  sinon  elle 
vous  prendra  pour  un  sauvage. 

J'obéis.  Que  n'ëussé-je  pas  fait  pour  plaire  à  Marguerite!  Je  m'ef- 
forçai d'être  aimable  auprès  de  son  amie  tout  le  long  de  ce  diable 
de  pré  qui  n'en  finissait  plus.  Cette  demoiselle  a  dû  me  trouver  bien 
stupide!  La  visite  se  termina  enfin,  à  ma  grande  satisfaction,  et 
nous  sommes  revenus  à  Saint-Jean  par  un  temps  lourd  et  orageux. 
Marguerite  était  si  sérieuse  que  son  père  hii  en  fit  la  remarque  à 
plusieurs  reprises.  —  Voilà  reflet  que  te  produisent  tes  amies?  di- 
sait-U  ;  tu  semblés  avoir  perdu  tous  tes  parens  1 

Marguerite  essaya  de  reprendre  sa  bonne  humeur,  mais  elle  était 
préoccupée.  Je  rencontrai  deux  fois  son  regard  inquiet  et  curieux, 
Je  ne  sais  ce  qu'elle  comprit  dans  mes  yeux;  mais  elle  se  mit  à 
pleurer.  —  Là,  dit  mon  oncle,  il  ne  manquait  plus  que  ça!  Qu'est-ce 
qui  lui  prend?  Voilà  bien  les  petites  filles!  Elles  rient,  et  puis  elles 
pleurent!  Elles  sont  folles  comme  le  temps! 

Je  fis  de  mon  mieux  pour  la  distraire;  mais  je  ne  savais  que  dire, 
ne  comprenant  pas  la  cause  de  son  chagrin.  Elle  me  répondit  brus- 
quement :  —  Laissez-moi  tranquille  !  —  cacha  sa  figure  dans  son 
ikiouGhoir  et  fondit  en  larmes. 

Après  dtner,  nous  avons  été  au  salon.  Il  «pleut.  Marguerite  se  re- 
tire de  bonne  heure  en  disant  que  l'orage  lui  a  donné  la  migraine» 
Est-ce  vrai?  est-elle  malade?  est-elle  indignée?....  Je  ne  sais  que 
penser.  Je  suis  troublé,  je  ne  sais  ni  ce  que  je  dis  ni  ce  que  je  fais. 
Je  vis  comme  dans  un  rêve  où  j'agis  malgré  moi,  où  je  parle  contre 
ma  volonté,  où  je  m'élance  sur  la  route  que  je  devrais  fuir,  où 
j'étreins  ce  que  je  redoute  d'approcher.  —  Et  pourtant  j'ai  con- 
science de  ce  danger  qui  m'attire  et  me  fascine.  —  Est-ce  que  je 
n^ai  plus  conscience  de  moi-même?  L'amour  est-il  une  fatalité? 


Digitized  by 


Google 


'60 A  REVUE   DEft   DBUl   MONDES. 

')' 

NABaOKBIYB    A    FAVNT. 

SaÎBt-Jean,  7  Jaio. 

Je  viens  à  toi«  Fanny»  parce  que  j'ai  besoin  de  consolation,  et 
qu'il  n'y  a  que  toi  qui  puisses  m'en  donner.  Depuis  quelques  jours, 
je  ne  me  connais  plus;  je  sens  un  trouble  et  un  ennui  qui  me  dévo- 
rent; il  me  semble  que  j'ai  la  fièvre,  et  que  si  je  pouvais  bien  pleurer 
auprès  de  toi,  je  serais  soulagée...  Mais  tu  ne  comprends  rien,  n'est- 
ce  pas,  à  ce  lugubre  commencement?  Je  le  crois.  Hier  soir,  je  me 
suis  sentie  si  triste  que  je  me  suis  interrogée;  j'ai  retourné  dans  ma 
mémoire  tout  ce  qui  s'est  passé  depuis  quelques  jours,  et  peu  à  peu 
j'ai  déchiflré  un  nom  au  fond  de  mon  cœur,  et  ce  nom,  c'est  Marc, 
Depuis  lors  j'ai  compris  que  tu  avais  raison  de  me  dire  que  j'aimais 
celui  qu'on  te  destine!  Je  me  suis  rappelé  les  plus  petits  incidens 
de  cette  promenade  d'hier  dans  le  pré,  quand  j'ai  voulu  lutter  contre 
le  charme  et  renvoyer  vers  toi  celui  qui  devait  t' épouser...  Et  quand 
pour  m' obéir  il  t'a  offert  son  bras  et  que  vous  vous  promeniez  de- 
vant moi,  en  causant  de  je  ne  sais  quoi,  ohl  alors,  Fanny,  j'étais 
comme  folle,  je  t'en  ai  voulu,  je  t'ai  accusée  de  cruauté...  J'ai  cru 
dans  ce  moment-là  que  tu  voulais  m' enlever  l'amour  de  Marc!  Après, 
j'ai  eu  honte  de  mes  mauvaises  pensées,  et  c'est  pour  m'en  accuser 
que  je  t'écris  et  en  même  temps  pour  t'en  demander  pardon.  Ob! 
dis-moi  encore,  dis-moi  toujours  que  tu  ne  l'aimes  pas,  que  tu  ne 
veux  pas  de  lui  et  que  Marc  ne  t'a  dit  aucune  parole  d'amour!...  Je 
ne  voulais  pas  vous  écouter,  je  n'écoutais  pas,  et  j'étais  furieuse  de 
ne  pas  entendre  1 

Ecris-moi  donc,  ou  v^ns;  si  tu  peux  m' apporter  un  peu  de  calme. 
Console-moi  et  aime  ta  AIàrgubrit*. 

JOURNAL    DE    MARC 

« 

8  juin.  —  Hier,  Marguerite  a  été  préoccupée,  triste.  Elle  s'est  en- 
fermée chez  elle;  je  l'ai  à  peine  vue.  Mon  oncle  m'a  emmené  voir  fau- 
cher; quelle  singulière  partie  de  plaisir!  Aujourd'hui  M.  Désormes 
est  parti  dès  le  matin  pour  toucher  ses  fermages  à  Lignières.  II  ne 
doit  revenir  que  demain. 

Ce  téte-à-tète  de  deux  jours  où  D  me  laissait  avec  sa  fille  m'a  fait 
croire  qu'il  avait  en  moi  une  confiance  sans  bornes,  ou  que...  Vais 
à  quoi  bon  me  nourrir  de  vaines  espérances?  Mon  oncle  ne  songe 
point  à  voir  en  moi  le  fiancé  de  Marguerite,  ou  il  sait  de  reste  que 
Marguerite  n'est  point  disposée  à  seconder  ses  vues*  Elle  n'est  pas 
descendue  déjeuner,  et  je  ne  l'ai  pas  rencontrée  de  la  journée.  J'es- 
pérais lui  parler  au  moins  ce  soir;  mais,  comme  je  l'attendais  pour 


Digitized  by 


Google 


dtner,  Dolin  m'a  prévenu  que  mademoiselle  avait  été  à  Dressais, 
chez  son  amie  Fanny,  et  qu'elle  ne  reviendrait  que  demain  soir. 

Je.  vois  bien. qu'elle  me  fuit.  Je  lui  déplais...  Chère  enfant,  que  je 
voudrais  tant  voir  heureuse  !  Il  faut  que  ce  soit  moi  qui  lui  cause  un 
ennui,  le  premier  de  sa  vie  peutnêtre  !  Je  ne  puis  rester  davantage 
auprès  d'elle,  c'est  trop  souffrir.  Je  partirai  dès  que  M.  Désormes 
sera  de  retour.  Elle  ne  peut  m'aimer,  et  pourtant  je  me  figure  qu'elle 
doit  avoir  gardé  quelque  chose  de  notre  amitié  passée;  mais  il  y  a 
de  cela  si  longtemps,  qu'en  réalité  elle  ne  me  connaît  que  depuis 
huit  jours.  Peut-être  aime-t-elle  quelqu'un  qu'elle  va  voir  à  Dres- 
sais? Cette  supposition  m'exaspère.  Je  suis  jaloux  d'elle  comme  si 
cMe  devait  être  à  moi.  Si  j'allais  à  Dressais?  Je  veux  savoir...  Mais 
quel  droit  ai-je  donc  de  m'immiscer  ainsi  dans  la  vie  de  M"*  Dé- 
sormes? J'ai  la  tête  en  feu  et  je  souffre  beaucoup. 

J'ai  essayé  de  travailler  un  peu  au  résumé  ethnogénique  que  m'a 
demandé  M.  de  Weisberg  sur  les  races  celtiques;  mais  que  sont  ces 
recherches  arides  où  les  érudits  nous  égarent  peut-être?  Quel  autre 
fil  conducteur  la  mémoire  nous  tendrait  dans  ce  labyrinthe  des  faits 
primitifs,  si  nous  savions  exercer  les  facultés  du  souvenir  comme 
nous  exerçons  celles  de  l'induction  I 

Chacun  de  nous  a  pourtant  vécu  dès  les  premiers  âges  du  monde, 
et  a  dû  être  frappé  d'événemens  prodigieux  dont  le  contre-coup  l'a 
transformé  en  un  homme  toujours  nouveau  d'âge  en  âge,  et  toujours 
le  même  dans  son  moi  éternel  I 

Si  je  me  souvenais  du  déluge?...  Et  qui  me  prouve  que  je  ne 
m'en  souviens  pas?  Pourquoi  se  défier  sottement  de  ces  réminis- 
cences qui  sont  la  conscience  de  l'âme,  et  les  traiter  de  vaines  hy- 
pothèses créées  par  l'imagination?  La  folle  du  logis  ne  serait-elle 
pas  la  seule  sage  du  logis? 

9  juin.  —  Me  voilà  tout  seul  à  la  maison.  Essayons  sérieusement 
de  travailler. 

■  OTBS. 

Les  premières  notions  sur  notre  race  ne  remontent  pas  à  plus 
d'une  quarantaine  de  siècles  avant  l'ère  chrétienne.  Les  Grecs  don- 
nèrent le  nom  de  Celtes  (hommes  des  forêts)  à  toutes  les  tribus  gau- 
foiaes  indistinctement,  lesquelles  se  disaient  descendues  de  Gaidhel, 
fito  de  Nimedh.  Qu'est-ce  que  Némedh,  personnification  de  la  race? 
Serait-ce  le  NofAc^^êi;  (nomades)  des  Grecs? 

Le  mot  race  me  gêne.  Pourquoi  les  savons  n'ont-ils  pas  accepté 
le  mot  famille  comme  dans  toute  l'histoire  naturelle?  Cette  famille 
ae  diviserait  en  genres^  espèces^  variétés^  sous^variétésy  individu  et 
uxe.,.  MaÎB  l'orgueil  de  l'homme  ne  veut  pas  même  que  son  enve- 


Digitized  by 


Google 


606  BETUE   DES   DEUX   MONDES. 

loppe  soit  confondue  avec  les  autres  animaux.  Disons  donc  :  rqces, 
rameaux  j  types  y  sous-types  et  caractère.  Marguerite,  avec  ses  che- 
veux blonds  naturellement  ondulés,  ses  yeux  noirs  tout  étonnés 
d'être  si  grands,  sa  peau  blanche,  ses  extrémités  fines,  sa  taille  gra- 
cieuse, sa  stature  moyenne,  appartient  à  la  famille  indo-polyné- 
sienne, genre  caucasien,  espèce  celte,  variété  gallo-kimrîque,  souis- 
variété  berrichonne;  individu  :  blonde,  aux  yeux  et  sourcils  noirs. 

Mais  je  m'aperçois  que  j'ai  complètement  perdu  de  vue  mes  notés  ' 
ethnogéniques,  et  que  ma  cousine  occupe  seule  ma  pensée... 

Le  mot  Éden  est  un  mot  celte  qui  signifie  le  pays  de  rhontme. 

Je  ne  sais  plus  où  j'ai  lu  que  le  premier  semis  humain  fut  fait 
dans  la  Celtique,  et  qu'il  sortit  tout  formé  des  mains  de  Dieu. 

Qu'importe  la  place  où  «  l'Éternel  planta  un  jardin  »  soit  en  Gaule 
ou  aux  environs  d'Erzeroum?  Il  n'en  est  pas  moins  positif  pour  moi 
que  le  Celte,  le  Germain,  le  Slave,  le  Grec,  l'Hébreu,  l'Arabe,  l'Égyp- 
tien et  l'Hindou  sont  les  enfans  de  la  même  famille,  —  la  famflle 
arienne.  On  retrouve  dans  les  vocabulaires  de  ces  différens  peuples  ' 
une  foule  de  racines  communes  provenant  d'un  langage  primitif.  Il 
en  est  de  même  pour  les  traditions  et  les  idées  spiritualiste^.  La 
religion  druidique  est  peut-être  supérieure  à  celle  de  Moïse,  et  au 
paganisme  grec.  La  Judée  représente  dans  le  monde  l'idée  d'un  Dieu 
absolu,  la  Grèce  et  Rome  l'idée  de  l'homme  et  de  la  société,  la  Gaule 
l'idée  de  l'immortalité. 

La  mort  est  le  milieu  d'une  longue  vie,  disaient  les  <ïruides,  et 
les  âmes  de  ceux  qui  meurent  doivent  passer  à  une  existence  plus 
heureuse  ou  ab  aliis  post  mortem  transire  ad  alios,  dit  César.  Le 
dogme  de  la  préexistence  est  bien  précis  chez  eux;  moi,  je  croîs 
avec  le  barde  Taliesin  que  «  nous  avons  existé  de  toute  ancienneté 
dans  les  océans,  »  et  que  l'âme  est  contemporaine  de  la  création. 
Pour  ma  part,  ai -je  été  «  serpent  tacheté  sur  la  montagne  »  ou 
«  vipère  dans  le  lac  »  avant  d'être  moi?  Ai-je  été  «  dans  la  barque 
avec  Dylan,  le  fils  de  la  mer,  alors  que,  semblables  à  des  lances  en- 
nemies, les  eaux  tombèrent  du  ciel  dans  l'abîme?  » 

Qu'est-ce  que  Dylan,  sinon  le  Noé  de  la  Genèse  hébraïque  et  le 
Xixouthros  chaldéen?  Les  Celtes  avaient-ils  rapporté  ou  reçu  de 
l'Orient  la  notion  ou  le  souvenir  de  ce  cataclysme  destructeur  d'une 
grande  civilisation? 

Les  idées  de  Pythagore  sur  la  métempsycose,  idées  systémati- 
quement développées  chez  les  Indiens,  mais  étrangères  aux  Grecs, 
étaient  empruntées  aux  Égyptiens.  Nos  druides  les  avaient-ils  piii- . 
sées  à  la  même  source  avant  que  la  grande  famille  arienne  se  divi- 
sât? Une  triade  du  mystère  des  bardes,  précieux  monument  de  nos 
croyances  celtiques,  me  fait  comprendre  que  mon  âme  n'est  encore 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOE.  (107 

que  dans  Abredy  le  cercle  des  transmigrations,  et  que  je  ne  peux 
»ie  souvenir. 

u  Trois  calamités  primitives  dans  Âbred  :  la  nécessité,  la  perte  de 
la  mémoire  et  la  mort,  »  et  pourtant  je  dois  m' efforcer  de  me  res- 
souvenir de  toutes  choses  pour  mériter  de  participer  au  bonheur 
promis  dans  Gwynfydy  la  région  des  bienheureux...  Oh!  alors,  ma 
pau\Te  âme  tourmentée  du  désir  de  se  rappeler  pourra  donc  ne 
plus  penser  qu'à  Marguerite...  Ai-je  déjà  aimé  Marguerite  dans  une. 
existence  antérieure?...  Je  le  crois.  —  Voilà  que  je  me  suis  encore 
laissé  égarer. 

Elle  est  revenue  ce  soir.  Ces  deux  jours  m'ont  paru  d'une  lon- 
gueur mortelle.  Dès  que  j'ai  entendu  le  roulement  de  la  voiture  sur 
le  sable,  j'ai  couru  au-devant  d'elle  et  j'ai  ouvert  la  portière  en  lui 
disant  :  —*  Enfin  vous  voilà  !  —  comme  si  je  ne  l'avais  pas  vue  de- 
puis six  mois.  Elle  m'a  fait  un  joli  sourire  en  rougissant,  et  a  posé 
sa  petite  main  rose  sur  mon  épaule  pour  descendre  de  voiture. 

—  Vous  vous  êtes  donc  bien  ennuyé  sans  moi? 

—  Ennuyé,  non,  mais  désolé  1 

—  Ma  foi!  je  ne  me  suis  pas  amusée  non  plus...  Papa  est-il  re- 
venu? Ah!  tenez,  M"*  d'Astafort  m'a  donné  cela  pour  vous.  —  Et  elle 
m'a  remis  une  petite  boite  contenant  quelques  monnaies  romaines; 
puis  elle  a  grimpé  lestement  le  grand  escalier. 

Pendant  le  dîner,  mon  oncle  a  parlé  récoltes  et  agriculture,  mais 
il  s'adressait  bien  plutôt  à  Dolin ,  qui  lui  donnait  la  réplique,  qu'à 
nous  auti'es. 

A  quelle  race  se  rapporte  donc  le  type  de  mon  oncle?  Il  est  de 
taille  moyenne,  un  peu  replet.  Il  a  le  front  large,  le  crâne  chauve, 
les  yeux  bleus  très  vifs,  ombragés  d'épais  sourcils  grisonnans,  le 
nez  un  peu  tombant,  arrondi  vers  l'extrémité  et  couvert  d'un  bou- 
quet de  poils.  Ses  lèvres  minces  indiquent,  d'après  Lavater,  un  es- 
prit caustique  mélangé  d'un  certain  degré  d'égoîsme.  Ses  favoris 
contrastent  par  leur  blancheur  avec  le  ton  de  sa  peau,  rougie  par  le 
hâle.  Ses  manières  sont  brusques  par  suite  de  la  fréquentation  des 
paysans,  mais  cependant  pleines  de  bonhomie.  D'humeur  insou- 
ciante, il  se  résigne  à  être  mal  servi  plutôt  par  horreur  du  change- 
ment que  par  attachement  pour  ses  domestiques.  Il  négligera  d'en- 
tretenir son  parterre,  laissera  les  orties  pousser  dans  sa  cour,  mais 
défrichera  la  brande  avec  rage  et  ne  souffrira  pas  un  chardon  dans 
ses  blés.  Faire  mer  la  terre,  comme  il  dit  en  belle  humeur,  est  son 
unique  passion  et  son  unique  sujet  de  conversation.  Bercé  par  le 
mouvement  et  le  grand  air,  il  s'endort  dès  qu'il  s'assied.  Levé  dès 
quatre  heures  du  matin,  il  passe  sa  matinée  à  surveiller  ses  ouvriers» 


Digitized  by 


Google 


008  BEYUE   DSS  DEOK  MONDES. 

rentre  déjeuner  à  dix  heures,  passe  au  salon  où  il  alliime  un  cigne, 
développe  son  journal  et  s'endort  régulièrement  au  milieu  da  pré*- 
mier  Paris.  Il  rallume  son  cigare  vers  midi,  fait  deux  ou  trois  fois  fe 
tour  de  la  chambre,  consulte  le  baromètre  et  sort  pour  ne  rentrer 
qu'à  six  heures. 

Julien  Désormes  est  fils  d'un  paysan  enrichi  dans  la  révolatiob 
par  l'achat  de  Saint-Jean  et  de  vastes  brandes  vendues  comme  bikis 
nationaux.  Son  père,  que  j'ai  connu  dans  ma  jeunesse,  était  un. 
homme  très  fin,  très  méfiant  en  affaires,  mais  le  plus  bonoéte 
homme  du  monde.  Il  n'eut  qu'un  but  :  économiser  pour  acheter  des 
terres  et  s'arrondir.  Mon  oncle  fut  élevé  dans  ces  principes;  il  reçut 
une  assez  bonne  éducation  et  devint  un  monsieur.  Il  a  l'orgueil  de» 
parvenus  et  dit  à  qui  veut  l'entendre  qu'il  se  fait  gloire  d'être  fils 
d'un  laboureur,  ce  qui  n'empêcherait  pas  sa  fille  d'être  comtesse  on 
marquise  le  jour  où  elle  le  voudrait,  l'argent  étant  tout  dans  ce 
monde,  et  la  noblesse  peu  de  chose. 

Il  remettra  à  huit  jours  une  visite  à  faire  ou  une  lettre  à  écrire. 
Sans  sa  fille,  il  n'irait  nulle  part.  11  est  avare  et  généreux  tout  i  b 
fois;  il  se  refusera  un  vêtement,  il  liardera  sur  un  marché  pour  ga« 
gner  trente  sous,  et  le  lendemain  il  dépensera  ses  économies  de  sit 
mois  dans  un  repas  donné  à  des  amis.  Je  me  souviens  de  l'avoir  vu 
refuser  une  robe  de  vingt-cinq  francs  à  sa  femme,  et  le  lendemain 
revenir  d'Issoudun  avec  un  chàle  de  dentelle  de  cinq  cents  fi:aQcs* 
C'était  une  occasion,  disait-il. 

10  juin.  —  J'aime  à  venir  m'étendre  sur  l'herbe  verte  et  firalcbc 
qui  pousse  sous  l'ombre  constante  des  vieux  ormeaux  de  l'aveinie; 
l'un  élance  ses  grands  bras  desséchés  au-dessus  d'une  masse  de 
feuillages,  l'autre,  brisé  à  sa  cime  par  la  foudre,  déploie  ses  branches 
en  éventail  et  cherche  à  pousser  ses  voisins.  Leurs  grands  troncs, 
couverts  de  mousse  et  de  lichens,  se  dressent  comme  des  (nliers 
pour  soutenir  cette  voûte  de  verdure  et  de  rameaux  entrelacés. 

Marguerite  vient  de  mon  côté  sans  m'apercevoir,  tant  je  suis  bien 
œché  derrière  le  mur  de  charmille  qui  longe  l'ailée.  Quelle  grâce 
charmante  dans  tout  son  être  I 

Forma  placet ,  niveusque  color,  flavique  capilli. 

Heureuses  les  fleurs  que  sa  jupe  blanche  frôle  en  passant!  elles 
s^'inclinent  sur  son  passage  et  lui  rendent  hommage  comme  à  leur 
souveraine,  et  toutes  ces  petites  mouches  d'or  qui  voltigeurt  au-- 
tour  de  sa  chevelure  lui  bourdonnent  à  l'oreille: — Bonjour,  Mar- 
guerite, laisse -nous  baiser  ta  nuque  dorée  par  le  soleil.  — ■  tes 
deux  gros  chiens  l'ont  aperçue,  ils  accourent  vers  elle,  et<]tberobent 
à  attirer  son  attention  par  leurs  agaceries;  mais  elle  marobesiinà^ 


Digitized  by 


Google 


leur  donner  iHtô.car6s6et  sans  même  les  regarder;  ce  n'est  pas  son 
hakîtaâe^  Est-ce  qu'elle  pleure?...  Une  voiture  qui  arrive  du  bout 
4e  l'avenue  lui.  fait  rebrousser  chemin.  Elle  disparaît  derrière  la 
chanmllev  Je  ne  peux  résister  au  violent  désir  d'aller  la  rejoindre, 
lui  parler.  J'ai  son  pardon  à  obtenir,  si  je  suis  cause  de  son  chagrin; 
dans  le  cas  contraire,  je  tâcherai  de  la  consoler  comme  lorsque 
dans  son  enfance  elle  me  confiait  ses  petits  soucis...  Mais  en  me 
ievant  je  me  suis  trouvé  nez  à  nez  avec  M"'''  d'Âstafort  et  sa  fille.  Ces 
fèmmea-là  sqnt  décidément  gênantes  I  II  a  fallu  les  aider  à  descendre 
de  leur  espèce  de  calèche,  haut  montée  sur  roues,  et  subir  les  ca&* 
cades  de  paroles  de  la  grosse  dame,  qui  me  traite  déjà  comme  une 
vieille  connaissance. 

—  Eh  bien  !  monsieur  Marc,  dit-elle  en  me  prenant  le  bras,  com- 
ment^ va-t-il  depuis  tantôt  quatre  jours  que  nous  ne  nous  sommes 
vos?  Margot  vous  a-t-elle  donné  de  ma  part  des  vieux  sous?  Oh  !  il 
n'y  a  pas  à  m*en  remercier,  je  n'y  connais  rien.  Eh  bien!  Fanny,  tu 
ne  dis  rien  à  M.  Valéry?  quelle  fille  sotte  j'ai  là!  Je  ne  comprends 
vraiment  pas  l'éducation  qu'on  donne  aux  demoiselles  à  présent  dans 
les  pensions!  Elles  sont  d'une  retenue  ridicule.  Je  ne  sais  pas  si  c'est 
d«is  leâ  romans  qu'elles  apprennent  à  être  si  sauvages...  Tiens! 
voilà  que  tu  traînes  un  épinat  avec  tes  volansi  Dites  donc,  monsieur 
Marc,  vous  savez  ce  qu'on  dit  à  cette  occasion?...  C'est  un  amoureuz 
qu'on  tratne  à  sa  suite.  Si  ça  ne  vous  fait  rien,  je  vous  appellerai 
Marc  tout  court;  oh  !  moi,  je  suis  sans  façons  avec  les  gens  quf  me 
plaisent.  A  propos,  cet  endormi  de  Désormes  n'est  pas  chez  lui,  je 
pacîe?  Savez-vous  que  ce  n'est  guère  amusant  pour  Marguerite  tout 
de  même  d'avoir  un  père  comme  ça?  Il  l'aime  bien,  cela  ne  fait  pas 
de  doute;  mais  il  ne  s'occupe  pas  beaucoup  d'elle.  Moi,  à  sa  place, 
j'aurais  laissé  Margot  en  pension  jusqu'à  son  mariage.  Et  puis  la  pe- 
tite est  encore  trop  jeune  pour  tenir  une  maison  comme  Saint-Jean; 
U  faudrait  une  femme  de  tête  ici,  et  jamais  feu  M"*  Thérèse  n'a  eu 
d'autre  volonté  que  celle  de  son  mari.  Ce  n'est  pas  moi  qui  aurais 
laissé  toutes  ces  ordures  se  prélasser  devant  le  château  I  ça  fait  mal 
au  cœur.  Depuis  que  j'en  ai  fait  honte  à  Désormes ,  c'est  un  peu 
moins  sale;  mais... 

Dolin  vint  me  délivrer,  la  casquette  à  la  main ,  riant  d'un  côté  à 
M"**  d'istafort,  jetant  de  l'autre  un  regard  gracieux  à  M"'  Fanny. 
.  —  Comme  ça,  leur  dit-il  familièrement,  vous  voilà  chez  nous,  et 
ça»  va  bien^  madame,  et  la  demoiselle  pareillement? 

Ou  entra  au  salon.  Dolin  apporta  des  rafralchissemens. 

-1-  Ce  tfest  pas  dei  trop,  mon  bon  Dolin,  disait  la  grosse  bour- 
geoise en  s'éventant;  il  fait  une  chaleur  étouffante  aujourd'hui!  Et 
M.  Déscxrmes  est-41  toujours  content  de  vous  ? 

TOME  XLV.  39 


Digitized  by 


Google 


610  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Oh  !  madame ,  nous  sommes  assez  contens  de  moi ,  répondit 
Dolin. 

Marguerite  est  enfin  arrivée,  gaie,  souriante  et  gracieuse.  Je  m'é- 
tais trompé,  elle  n'a  pas  pleuré,  ou  elle  sait  surmonter  son  chagrin 
avec  un  grand  courage.  M.  Désormes  est  entré  ensuite  en  paletot  de 
toile  blanche ,  le  chapeau  sur  la  tête,  les  pieds  poudreux.  —  Ah  ! 
ah!  dit -il,  vous  arrivez  bien!  Je  vais  vous  faire  manger  du  fruit 
défendu  :  un  joli  lapereau  et  des  cailles  vertes!  En  attendant,  j'ai 
mouillé  ma  chemise  au  champ  de  la  Morte  avec  mes  terrassiers.  — 
.Et,  se  tournant  vers  Marguerite  :  On  va  Rapporter  quelques  brim- 
borions pour  ton  musée  d'antiquailles.  Mesdames,  faites  donc  un 
tour  de  jardin  en  attendant  le  dîner,  ça  vous  ouvrira  l'appétit. 

—  \\  est  joli,  votre  jardin!  lui  dit  M"*  d'Astafort  d'un  ton  de  re- 
proche. Est-ce  que  les  vaches  y  pacagent  toujours? 

—  Non,  non,  elles  n'y  vont  plus! 

—  Et  le  jardinier?  Avez-vous  enfin  un  jardinier? 

—  J'en  attends  un  à  la  Saint-Jean. 

—  Quel  homme!  mon  Dieu!  Vous  verrez,  disait  M"**  d'Astafort 
en  s' adressant  à  moi,  que  je  serai  obligée  de  lui  en  chercher  un  ! 

—  Ma  foi,  je  vous  prends  au  mot!  lui  dit  M.  Désormes  en  sortant. 
On  descendit  vers  la  pièce  d'eau.  J'avais  grande  envie  d'aller  au 

champ  de  la  Morte  pour  voir  le  terrain  où  les  ouwiers  avaieût  fait 
leurs  découvertes;  mais  la  politesse  me  retint,  et  d'ailleurs  la  dame 
d'Astafort  commençait  à  m'amuser  avec  ses  coups  de  boutoir. 

Elle  parlait  fort,  elle  riait,  s'asseyait,  se  levait,  marchait  vite  : 
c'était  le  bouquet  d'un  feu  d'artifice.  Enfin  elle  prit  mon  bras  pen- 
dant que  sa  fille  courait  avec  Marguerite,  et  quand  nous  fûmes  à 
quelque  distance  :  — Nous  vous  avons  dérangé,  monsieur  Valéry, 
dit-elle;  avouez  que  vous  êtes  très  préoccupé. 

—  Si  je  n'étais  près  de  vous,  madame,  je  vous  répondrais  que 
c'est  mon  habitude. 

—  Vous  avez  tort  de  vous  engloutir  comme  ça  dans  les  bouquins! 
On  dit  que,  pour  vous  autres  savans,  la  vanité  d'attacher  son  nom  à 
la  découverte  de  quelque  vieux  pot  fêlé,  voilà  la  vie  et  le  bonheur! 

—  Vous  n'êtes  guère  indulgente  pour  les  savans! 

—  Je  ne  dis  pas  cela  pour  vous,  car  vous  n'êtes  pas  un  savant 
ennuyeux,  et  c'est  pour  ne  pas  tomber  dans  ce  défaut  que  vous 
feriez  bien  de  vous  distraire  un  peu.  C'est  nécessaire  à  votre  âge 
et  à  la  campagne.  Nous  serions  bien  heureuses,  ma  fille  et  moi,  de 
vous  voir  quelquefois  à  Dressais. 

--:  Vous  êtes  bien  aimable,  et  puisque  vous  le  permettez... 

—  Je  le  désire,  dit-elle  avec  une  inflexion  de  voix  presque  tendre. 

—  Auriez-vous  de  la  répugnance  à  vivre  en  province?  reprit-elle 
après  quelques  momens  de  silence. 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  611 

—  Mais  pas  du  tout;  au  contraire  je  n'aspire  qu'à  quitter  Paris 
pour  venir  respirer  l'air  des  forêts  et  des  landes. 

—  Ah!...  Alors  pourquoi  ne  cherchez-vous  pas  à  vous  marier  par 
ici?  ' 

—  Me  marier!...  Mais  il  me  semble  que,  quand  on  n'a  pas  de  for- 
tune, on  doit  songer  à  s'assurer  une  position  indépendante  avant 
tont. 

—  Vous  n'êtes  pas  absolument  sans  fortune;  d'ailleurs  l'argent 
ne  feût  pas  le  bonheur,  et  je  plains  les  jeunes  filles  qui,  comme  Mar- 
guerite, ne  seront  jamais  épousées  que  poyir  leurs  écus. 

—  Mais  M"**  Bésormes  est  assez  belle,  assez  intelligente  et  assez 
bonne  pour  mériter  d'être  aimée  pour  elle-même. 

—  Avec  quel  feu  vous  parlez  d'elle!  Ne  dirait-on  pas  qu'il  n'y  a 
que  Marguerite  au  monde? 

C'était  l'occasion  de  lui  faire  un  beau  compliment  sur  sa  fille, 
mais  j'eus  la  stupidité  de  ne  rien  trouver  qui  eût  de  l'à-propos,  et 
je  ne  sus  qu'insister  sur  les  charmes  et  les  mérites  de  ma  cousine. 

—  Ah  çà!  vous  avez  l'air  d'en  être  amoureux,  savez-vous?. Pre- 
nez garde!  son  père  a  de  grandes  ambitions  pour  elle. 

—  Aussi,  répondis-je  bien  vite,  je  n'ai  pour  elle  que  les  senti- 
mens  d'un  frère. 

M"*  d'Astafort  se  contenta  de  ma  réponse,  et  je  vis  qu'elle  n'avait 
pas  de  curiosité  malveillante.  Quelques  instans  après,  nous  étions 
assis  sur  un  banc  avec  Marguerite  et  Fanny.  M'"^  d'Astafort  se  leva 
bientôt  et  emmena  Marguerite  pour  aller  voir  je  ne  sais  quoi.  J'al- 
lais les  suivre. 

—  Fanny  est  lasse,  me  cria  la  grosse  personne,  attendez-nous  ici. 
Je  restai  seul  avec  Fanny,  qui  ne  me  parut  nullement  étonnée  des 

façons  de  sa  mère  et  se  mit  à  causer  avec  une  grande  liberté  d'esprit. 

Je  lui  ai  trouvé  du  jugement,  du  savoir-vivre  et  une  certaine  in- 
struction pour  une  demoiselle  de  province  ornée  d'vme  mère  si  vul- 
gaire et  vivant  dans  un  milieu  si  borné.  Je  la  crois  très  intelligente, 
mais  gâtée  déjà  ou  arrêtée  dans  son  essor  par  l'esprit  d'étroite  per- 
sonnalité qui  l'entoure.  Elle  est  déjà  sinon  méchante,  au  moins  dé- 
nigrante, envieuse  peut-être,  car  elle  a  trouvé  moyen,  tout  en  me 
faisant  l'éloge  de  Marguerite,  de  me  signaler  les  petits  défauts 
qu'elle  lui  attribue. 

— ;  Marguerite  est  une  enfant,  disait-elle,  et  une  enfant  sans  vo- 
loillté.  Oh  I  je  la  connais  bien  !  elle  a  cinq  ans  de  moins  que  moi.  A 
la  pension,  elle  était  ma  petite  fille,  et  je  la  dirigeais  comme  je  l'en- 
tendais. C'est  une  cire  molle,  qui  garde  l'empreinte  du  dernier  qui 
lui  parle  jusqu'à  ce  qu'un  autre  vienne  y  apposer  le  sceau  de  sa  vo- 
lonté. Son  père,  qui  l'aime  parce  qu'elle  ne  le  contredit  en  rien,  a 
déjà  déteint  sur  elle.  C'est  un  vrai  paysan,  fin  et  nzsé,  qui  n> 


Digitized  by 


Google 


6d2  UVOE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'une  idée  :  arrondir  ses  héritages;  un  égoïste  qui  aacrifieiib  (put  à 
cette  passion»  même  sa  fille.  Du  reste  il  n'aura  pas  graQd'peine  à;)a 
plier  à  sa  fantaisie,  car  la  petite  tient  beaucoup  de  lui  ;  elle  Qst  ai- 
mable, bonne,  charmante;  je  l'adore,  moi,  mais  je  la  plains  d'ôtre 
destinée  à  un  mariage  d'argent,  et  de  n'avoir  aucune  énergie  p<M|r 
s'en  préserver.  Son  cœur  est  froid,  voilà  ce  qui  Tempêcl^ç^-a  d'être 
bien  malheureuse.  ,*  : 

Il  m'a  semblé  que  la  mère  et  la  fille  s'étaient  donné  le  mot  pov 
me  décourager.  Je  n'ai  point  cherché  à  contredire  M"**  d'Astafor^t. 
Je  voulais  deviner  ce  qui  la  faisait  ainsi  médire  de  son  amie  et  de 
l'ami  de  sa  mère;  mais  la  femme  la  plus  bête  battrait  l'bomme.le 
plus  malin  à  ce  jeu-là,  et  M'**  Fanny  se  reprenait  ou  s'arrêtait  à  pr^ 
pos.  Je  ne  pus  donc  savoir  si  elle  avait  une  arrière-pensée  pour  son 
propre  compte,  et  je  dus  me  contenter  de  croire  que  ces  réflexions 
ou  ces  avertissemens  étaient  une  de  ces  marques  d'intérêt  déplacées 
qui  cachent  mal  la  curiosité  provinciale. 

Après  dîner,  on  apporta  les  trouvailles  faites  par  mon  parraio  : 
quelques  fragmens  de  poterie  rouge,  un  morceau  d'ambre  percé, 
faisant  probablement  partie  d'un  collier,  un  fragment  de  vase  cou- 
vert de  filets  en  ronde-bosse,  une  coupe  en  cuivre  bien  conservée 
dont  le  fond,  de  forme  évasée,  est  orné  d'un  médaillon  qui  repré- 
sente une  figure  de  femme  à  demi  nue  assise  sur  une  chimère  et  te-, 
nant  un  serpent  dans  sa  main  droite  (la  déesae  Hygie?). 

J'aurais  déterminé  l'époque  de  ces  antiquités  à  l'aide  de  mes 
vieux  bouquins,  comme  dit  M'"*  d'Astafort,  si  elle  m'en  eût  laissé  le 
loisir;  mais  il  a  fallu  rentrer  au  salon  et  jouer  aux  cartes.  C'est  en 
province  l'occupation  des  gens  qui  ne  font  rien.  Mon  Dieu!  les  oisifs 
devraient  bien  se  contenter  de  perdre  leur  temps  sans  le  faire  perdre 
aux  autres.  Marguerite  se  mit  au  jeu  pour  être  agréable  à  cesdanoes; 
au  fond,  elle  ne  s'intéressait  nullement  à  ce  qu'elle  faisait.  Elle 
cherchait  toujours  à  perdre  pour  en  avoir  plus  tôt  fini;  mais  la  for- 
tune, qui  semble  courir  après  ceux  qui  la  fuient,  s'est  achaiiiée  4  ^^ 
faire  gagner.  M"*  Fanny  enrageait  de  perdre;  l'animation  qu'elle 
mettait  à  mêler  les  cartes  lui  avait  réveillé  le  teint.  C'est  une  belle 
fille,  à  la  peau  blanche,  aux  cheveux  bruns,  avec  un  profil  de  in- 
non.  Elle  ne  me  plaît  pas.  Elle  me  déplaît  même  avec  ses  yeux  fixes. 
Je  la  crois  très  passionnée  pour  son  compte  et  peu  compatissante 
pour  celui  des  autres. 

11  juin.  —  J'ai  été  avec  M.  Désormes  à  l'endroit  où  l'on  a  trouvé 
les  curiosités  d'hier.  C'est  un  grand  champ  d'avoine  entouré  de  haî^ 
et  de  quelques  ormes  rabougris.  Vers  une  des  extrémités,  le  teiraîn 
s'élève  assez  brusquement  et  forme  un  talus  sablonneux  surmonté 
d'un  banc  de  pierre  calcaire.  Le  dessus  de  ce  talus  pré&mtie  upe 
espèce  de  grosse  bosse  couverte  de  bruyère  et  de  geaête,  ;        m 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOé.  618 

Cette  détiominàtioTi  de  champ  de  la  Motte  ou  de  la  Morte^  comme 
disent  les  vieillards  du  pays,  semblerait  indiquer  la  place  d'un  tom- 
beau. Les  noms  doivent  toujours  être  regardés  comme  une  révéU- 
tion;  ils  retracent  un  éyénement,  un  monument  disparu  ou  une 
légende.  Beaucoup  de  localités  de  ce  pays  portent  des  noms  cel- 
tiques iwi  romains  :  Forte  (/lor/i/*,  jardin),  chastre  {castrum^  camp), 
les  dordères-Xdruidères),  les  brennes  (les  arbres),  la  sépulture, 
'  Dressais  (le  vîjlage  des  chênes),  etc.  Les  ouvriers  avaient  trouvé  les 
vases  â  cinquante  pas  de  l'escarpement.  La  terre,  rejetée  de  côté, 
était  pleine  de  ces  briques  antiques  que  Ton  regarde  toutes  comme 
de  Tépoque  romaine,  et  qui  sont  souvent  de  fabrique  gauloise.  Dans 
mon  enthousiasme,  je  demandai  à  M.  Désormes  de  faire  des  fouilles; 
mais  lui  :  —  Bah  !  s'il  fallait  chercher  partout  où  Ton  trouve  des 
tulles,  nous  creuserions  toute  ma  propriété.  D'ailleurs  je  n'ai  pas 
d'argent  à  dépenser  inutilement. 

Son  indifférence  me  révolta.  Les  mains  croisées  derrière  le  dos, 
le  chapeau  de  paille  sur  la  tête,  le  cigare  aux  dents,  suivant  de  l'œil 
ses  ouvriers  et  chaque  pelletée  de  terre  qu'ils  rejetaient,  le  sourcil 
froncé,  ne  disant  pas  un  mot,  debout  en  plein. soleil,  il  me  fit  l'effet 
d'un  planteur  américain  qui  épie  le  moment  de  donner  un  coup  de 
fouet  à  ses  nègres  paresseux.  Dans  mon  désir  de  trouver  quelque 
chose,  je  me  mis  à  explorer  autour  de  la  butle;  je  frappais  la  terre 
de  ma  canne,  je  retournais  toutes  les  pierres;  j'étais  si  absorbé  que 
Je  ne  vis  pas  venir  sur  moi  un  gros  chien  noir  hérissé  comme  un 
loup.  11  grogna,  me  flaira,  remua  la  queue  et  courut  vers  son  maître 
qui  l'appelait.  —  Ici,  Noiraud!  ici,  mon. vieux!  —  Je  reconnus  l'a- 
nimal qui  m'avait  fait  verser  en  arrivant  à  Saint-Jean,  et  que  Dolin 
prétendait  lui  avoir  jeté  un  sort.  Quant  au  père  Carnat,  je  le  retrou- 
vai à  peu  près  tel  que  je  l'avais  laissé  il  y  a  dix  ans.  Il  passe  pour 
sorcier,  panscur  du  secret^  devin  et  beau  conteur,  comme  tous  les 
bergers.  11  est  impossible  de  préciser  l'âge  de  cet  homme  :  il  peut 
avoir  cent  ans  aussi  bien  que  soixante.  Son  nez  court  et  violet,  sa 
barbe  grise,  vierge  du  rasoir  depuis  quinze  jours,  ses  yeux  verts 
ëtincelant  derrière  ses  sourcils  en  buisson,  son  grand  crâne  oblong 
où  pointent  quelques  cheveux  blancs,  sa  peau  grillée  par  le  soleil  et 
fendillée  par  les  intempéries  le  font  ressembler  à  une  nèfle  envahie 
par  la  moisissure.  Il  est  de  haute  taille,  mais  sa  petite  tète  le  fsdt 
paraître  encore  plus  grand.  Maigre  et  noueux  comme  un  vieux  or- 
meau, il  est  vêtu  d'une  longue  blouse  de  toile  blanche  en  loques, 
et  dbaussé  de  gros  sabots  recouverts  de  morceaux  de  peau  dç  mou- 
ton <|ui  font  guêtres. 

—  A  vous  voir  déoirer  toutes  ces  pierres,  me  dit-il,  faut  croire 
que  v<ms  cherchez  quelque  chose?  Bonjour,  monsieur  Marc  :  vous 
ne  me  recobnaissez  pas? 


Digitized  by 


Google 


61&  REFUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Si  fait,  père  Caxnat,  et  je  reconnais  votre  chien  aussi...  —  Et 
malgré  la  laideur  de  celui-ci  je  lui  passe  la  main  sur  là  tète;  lî  mé 
rend  cette  caresse  en  me  léchant,  et  courbant  le  dos  en  arc*,  îëà' 
pattes  en  avant,  la  queue  relevée,  il  détend  tous  les  fnuscles  dd  son 
corps  et  pousse  un  bâillement  formidable.  Puis,  dans  un  accès  de 
gaîté  folle,  il  se  secoue,  s'élance  en  japant  dans  une  course  insèn-^ 
sée,  se  met  à  décrire  de  grands  cercles  autour  du  monticule  de 
bruyères.  Gomme  il  passait  près  d'un  ouvrier,  celui-ci  dit  maficîeu- 
sement  au  berger  :  —  Votre  chien  tombe-t-il  du  gros  niai  (êpilèpsie) 
comme  vous?  ou  c' est-il  quelque  sortilège  que  vous  emmanchez  là? 

—  Imbécile  habillé  de  bête!  lui  répond  le  vieux  Gàrriat,  tu  ferais 
mieux  de  creuser  le  trou  où  tu  seras  bientôt  que  de  te  mêler  des 
affaires  de  mon  chien.  .  ' 

Puis  s' adressant  à  moi  :  — 11  vous  reconnaît  comme  un  ami.  Pau- 
vre bête  !  il  aime  les  caresses  comme  une  femme  I  C'est  ça  un  chien  ! 
Il  a  plus  d'esprit  que  les  trois  quarts  des  chrétiens.  Viens  ici,  Noi- 
raud! 

L'animal  vint  s'asseoir  entre  les  jambes  de  son  maître,  et  je  re- 
marquai qu'ils  avaient  tous  les  deux  les  mêmes  yeux  verts  et  per- 
çans. 

—  Vous  avez  tout  de  même  bien  profité,  monsieur  Marc,  et  vous 
êtes  devenu  tout  à  fait  bel  homme  :  vous  avez  quasiment  la  reii- 
rance  (ressemblance)  de  défunt  votre  graîidy  quand  il  était  jeune. 

—  Vous  n'avez  pas  connu  mon  arrière-grand-père  dans  sa  jeu- 
nesse? vous  auriez  au  moins  cent  ans.  ~ 

—  Vous  me  ferez  excuse,  je  suis  même  un  peu  plus  vieux  qu'il, 
ne  serait.  Je  vas  avoir  mes  cent  un  ans  à  la  moisson.  Ahl  mon  jeune 
gars,  j'en  ai  déjà  bien  vu  de  ces  affaires  et  de  ces  choses  I  J'ai  connu 
votre  grand  du  temps  que  je  courais  les  foires  avec  feu  Sllvalù  Dé- 
sormes,  qui,  sauf  le  respect  que  je  vous  dois,  a  gardé  les  pourceaur 
avec  moi.  Ah  !  il  n'était  pas  fier  dans  ce  temps-là,  le  père  à  votre 
oncle  !  11  ne  pensait  pas  se  voir  gros  bourgeois,  comme  ça  s*est  fait 
plus  tard,  et  si  je  lui  avais  dit  qu'il  serait  un  jour  le  maître  des  biens 
ousqu'il  gardait  les  porcs,  sauf  votre  respect,  il  ne  m'aurait  pas  cru. 
Les  uns  montent,  les  autres  descendent  :  d'autres,  comme  moi,  res- 
tent en  apparence  ce  qu'ils  sont  nés,  porchers  ou  laboureurs.;  mais 
on  aurait  eu  beau  venir  me  dire  :  Garnat,  voilà  des  châteaux  et  des 
terres,  et  de  l'or  à  tas,  à  la  condition  que  tu  vas  t' embrouiller  la 
tête  de  comptes  et  de  chiffres,  que  tu  vas  mettre  des  bottes  et  des 
habits  de  drap  fin,  coucher  sur  la  plume  dans  des  chambres  tout  en 
or,  j'aurais  jamais  voulu.  J'aime  mieux  garder  les  moutons  du  fils 
Désormes  sur  la  brande  avec  mon  chien  Noiraud,  dormir  à  l2^1)lan- 
cheur  des  étoiles  quand  ça  me  plaît,  ne  devoir  rien  à  personne,  et 
penser  à  ce  que  je  veux.  G'est-il  bien  la  peine,  je  vous  le  dem?inde. 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOE.  615 

de  se  tracasser  la  cervelle  avec  les  livres,  qui  sont  plus  menteurs 
(jue  des  femmes,  d'amasser  des  écus  qu'il  faut  disputer  à  tout  un 
chacun,  de  se  démantibuler  l'esprit  et  le  corps,  pour  eu  arriver  à 
quoi?  à  mourir,  comme  celui  qui  n'a  jamais  rien  fait  de  sa  vie!  Moi, 
j'attends  bien  tranquille  le  moment  où  le  bon  Dieu  me  dira  :  En 
voilà  assez,  faut  s'en  aller  recommencer  ailleurs. 

—  Ah  !  vous  croyez  revivre? 

—  Dame!  mon  jeune  monsieur,  j'ai  jamais  rien  vu  mourir,  car  de 
ce  qui  tombe  en  poussière  il  sort  toujours  quelque  chose  de  vivant, 
et  si  rien  ne  meurt,  pourquoi  est-ce  que  je  mourrais?  Des  fois  j'ai 
songé  que  je  pourrais  bien  être  déjà  venu  sur  terre  dans  les  temps. 
Il  y  a  des  choses  que  je  vois  pour  la  première  fois  et  que  je  me 
dis  :  J'ai  déjà  vu  ça  ! 

J'ai  été  très  frappé  des  paroles  étranges  de  ce  vieillard,  et  je  me 
suis  rappelé  aussitôt  qu'il  m'entretenait  souvent  dans  mon  enfance 
d'idées  bizarres  et  mystérieuses  que  je  ne  comprenais  pas.  Ce  qu'il 
me  disait  alors  m'est  revenu  à  la  mémoire  avec  une  singulière  net- 
teté en  l'écoutant  aujourd'hui,  et,...  que  sais-je?  j'ai  repris  la  con- 
versation peut-être  où  nous  l'avions  laissée  il  y  a  dix  ans.  Je  l'ai 
aidé  à  se  résumer  lui-même  en  lui  disant  que  l'homme  qui  croit 
se  souvenir  d'existences  antérieures  se  souvient  probablement  en 
effet,  et  j'ajoutai,  en  me  servant  de  termes  propres  à  me  faire  com- 
prendre, que  dans  une  autre  vie,  ailleurs,  son  âme  éternelle  et  pro- 
gressive se  souviendrait  mieux  sans  doute. 

—  Voilà  qui  est  bien  dit!  s'écria  le  vieux  berger,  dont  les  yeux 
brillaient  d'une  compréhension  extraordinaire.  Et  je  vois  bien  que 
vous  n'avez  rien  oublié  de  ce  que  je  vous  enseignais  quand  vous 
étiez  petit.  Allez,  allez,  monsieur  Marc,  on  sait  ce  qu'on  sait.  Les 
gens  d'ici  ont  plus  de  croyance  en  moi  qu'en  M.  le  curé,  et  si  je 
voulais,  j'aurais  amassé  de  l'argent;  mais  j'aime  mieux  rester  tran- 
quille, et  si  parfois  je  fais  quelque  remède,  c'est  par  complaisance 
et  non  par  intérêt. 

—  Puisque  vous  êtes  sorcier,  ce  dont  je  vous  fais  compliment, 
vous  d^vez  savoir  d'où  vient  ce  nom  de  champ  de  la  Motte  ou  de  la 
Morte? 

—  Bien  sûr,  je  le  sais,  et  je  m'étonne  que  vous  ne  connaissiez  pas 
cette  histoire-là,  vous  qui  lisez  dans  les  livres.  Après  ça,  ils  ne  di- 
sent pas  tout! 

—  Dites-moi  ce  que  vous  savez. 

—  Je  le  veux  bien,  mais  faut  m'écouter. 

—  J'écoute. 

—  Dans  les  temps,  bien  avant  les  Anglais,  qui  ont  mené  grosses, 
guerres  par  ici,  les  gens  du  pays  avaient  choisi  un  chef  pour  aller 
faire  le  pillage  bien  plus  loin  que  les  montagnes  d'Auvergne,  qu'on 


Digitized  by 


Google 


dlâ  REVUE   DES  PB^VJ^  .>[OND£S. 

voit  d'ici  dans  les  temps  clairs.  Au  bout  de  plusieurs  aunéçs»  on  le^ 
croyait  perdus;  mais  voilà  qu'ils  reviennent,  le  îeune  chef  entête^ 
et  ils  avaient  rapporté  tant  d'or,  tant  d'or,  que  les  essieux,  de  leurs 
voilures  en  cassaient  sous  la  charge.  On  dit  aussi  que  le  chef  ayaii 
ramené  une  reine  ou  une  princesse,  mêmement  qu'ils  s'étaient  m^^- 
riés.  On  n'avait  jamais  vu  une  fille  pareille  par  chez  nous  :  elle  ^r- 
vait  tout,  elle  prédisait  l'avenir,  elle  ti'ouvait  les  sources  et  l'or  qu  il 
y.  a  dans  la  terre,  elle  lisait  dans  les  étoiles;  enfin  c'était  une  i^de; 
une  enchanteresse.  Avec  des  paroles,  elle  avait  vitement  dressé  ùj> 
château  tout  en  or  fin  ousqu'elle  tenait  table  ouverte.  On  dit  aussi 
qu'elle  avait  bâti  un  grand  tombeau  à  son  mari,  qu'elle  avait  fait 
tuer  par  un  de  ses  amoureux.  Elle  y  allait  toutes  les  nuits  faire  d^ 
sortilèges  sur  le  corps  du  pauvre  homme  avec  une  bande  de  démop^ 
noirs,  à  cheveux  de  feu,  qui  étaient  à  ses  ordres.  Mais,  un  jov  voïlâ 
que  le  grand  diable  l'a  enfermée  tout  en  vie  dans  son  trou,  en  a 
bpuché  la  porte,  et  a  empilé  dessus  tant  de  charrois  de  terre»  que 
c'était  comme  une  grande  montagne  qui  se  voyait  à  plus  de  quix]|aç 
lieues  à  la  ronde.  On  a  appelé  plus  tard  cet  endroit  la.  Molie,  et  du 
depuis,  comme  c'était  tout  en  bon  sable  fin,  les  gens  du  pays.oiU 
déviré  cette  butte  pour  faire  du  mortier.  Aujourd'hui  il  ne  reste 
plus,  comme  vous  voyez,  qu'une  bosse  et  quasiment  plus  de  sablç. 
On  dit  encore  que  la  morte  se  promène,  dans  les  années  du  àis- 
sexire,  autour  de  son  champ,  et  alors  c'est  signe  de  malheurs  et  d^ 
peste  dans  le  pays.  11  y  a  bien  longtemps  qu'elle  n'a  point  fait  ^ 
apparaissancesy  et  faut  pas  trop  parler  d'elle,  ça  ne  lui  coavieDi 
guère. 

—  Mais  vous  ne  croyez  pas  à  ça,  vous  ? 

—  J'y  crois  et  j'y  crois  pas.  Tenez,  vaut  mieux  se  taire  là-dessus! 
Le  père  Carnat  se  leva,  envoya  Noiraud  rassembler  les  moutons 

éparpillés  sur  la  lande,  et  berger,  chien  et  troupeau  s'éloignèrent 
dans  la  poussière  dorée  par  les  feux  du  couchant, 

A  quelle  époque  remonte  cette  légende?  quelle  était  cette  femme 
savante  ramenée  de  si  loin?  quel  est  ce  chef?  Cette  expédition  où  la 
tribu  revient  avec  d'immenses  richesses,  ne  serait-ce  pas  le  jetour 
d'une  des  premières  invasions  gauloises  au-delà  des  Alpes?  Cette 
reine,  cette  fée  doit  être  quelque  symbole.  Et  le  tombeau?  Ahl  si 
J'étais  à  la  place  de  M.  Désormes,  comme  je  ferais  fouiller  cet  en- 
droit! 

12  juin.  —  Marguerite  me  fuit  depuis  cinq  jours.  Elle  évite  toutes 
les  occasions  où  nous  pourrions  être  seuls.  Dès  que  son  père  quitte 
la  maison,  elle  monte  dans  sa  chambre  ou  appelle  Nanniche  pour  lui 
tenir  compagnie  au  salon.  Si  nos  yeux  se  rencontrent,  elle  rougit  et 
se  trouble.  Je  soupçonne  son  amie  Fanny  de  lui  avoir  parlé  de  moi 
avec  aussi  peu  de  charité  qu'elle  en  a  eu  en  me  parlant  d'alle«  J'ai 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  el7 

liâtè  dé  m'en  aller,  et  pourtant  je  voudrais  rester;  j'espère  tous  les 
matins,  et  tous  les  soirs  je  suis  désespéré.  Qu'est-ce  donc  que  j'es- 
père?... Qu'elle  ne  me  boude  plus,  voilà  tout! 
"  '  13  juin.  —  Je  pourrais  espérer  pourtant,  si  elle  m'aimait!...  Mon 
oncle  m'a  emmené  aujourd'hui  faire  une  ronde  de  propriétaire^ 
comme  il  dit,  et  m'a  montré  avec  orgueil  ses  bois,  ses  champs,  ses 
prés,  ses  défrichemens,  que  sais-je?  le  tout  assaisonné  de  discours 
et  de  théories  sur  l'agriculture  et  la  vie  des  champs.  Nous  avons 
fait  plus  de  six  lieues,  tantôt  piétinant  dans  les  terres  labourées  ou 
franchissant  des  haies,  tantôt  nous  arrêtant  pour  constater  les  pro- 
grès des  récoltes,  un  délit  des  voisins,  une  négligence  du  garde. 
Mon  oncle  a  la  manie  de  vous  prendre  au  collet  en  vous  parlant  sur 
place,  ce  qui  est  certainement  plus  fatigant  que  de  marcher  avec 
suite.  J'étais  éreinté  physiquement  et  moralement,  et  je  crois  bien 
que  j'allais  m'endormir  tout  debout,  quand  la  conversation  prit  un 
cours  qui  m'intéressait  plus  que  le  drainage,  le  prix  des  céréales  ou 
Fengrais  des  terres. 

—  C'est,  comme  tu  vois,  me  disait  mon  oncle,  une  belle  propriété, 
et  Margot  sera,  le  jour  où  je  penserai  à  la  marier,  la  fille  la  mieux 
dotée  du  département,  car  je  songe  à  lui  donner  par  contrat  une 
partie  de  la  propriété  que  nous  venons  de  visiter. 

Et  il  enfila  avec  complaisance  une  longue  kyrielle  des  noms  de 
fermes,  bois,  champs  qui  devaient  constituer  la  dot  de  ma  cousine. 
Jusque-là,  je  n'écoutais  pas  avec  une  attention  digne  du  sujet,  car 
je  ne  me  connais  aucune  envie,  aucun  besoin  de  la  fortune  de  Mar- 
guerite ou  de  toute  autre;  mais  tout  à  coup,  avec  intention  ou  préoo»- 
cupé  d'une  idée  nouvelle  :  —  Ah  çà!  et  toi?  dit  M.  Désormes  en 
s'emparant  pour  la  centième  fois  du  bouton  de  mon  paletot,  toi, 
voyons,  tu  n'as  jamais  eu  l'idée  de  te  marier? 

Comme  je  n'ai  qu'une  idée  en  tête,  moi,  j'ai  cru,  je  crois  encore 
qu'il  voulait  me  parler  de  Marguerite,  de  Marguerite,  hélas!  à  qui 
Je  suis  antipathique.  —  Eh  bien!  reprit-il,  tu  ne  réponds  rien? 

—  Tout  le  monde  a  songé  plus  ou  moins  au  mariage,  mon  oncle'; 
mais  ma  situation  est  si  modeste... 

—  C'est  juste;  maïs  si  tu  trouvais  un  bon  parti? 

•   —  Oh  !  je  n'épouserai  jamais  une  jeune  fille,  fût-elle  millionnaire, 
sans  être  sûr  de  l'aimer  et  d'en  être  aimé. 

—  Bah  !  on  est  toujours  aimé  quand  on  n'est  pas  un  monstre,  et 
ttt  n*es  pas  mal  :  un  peu  frêle;...  mais  ça  passera.  Voyons,  si  je  te 
cherchais  un  parti,  aurais-tu  confiance  en  moi?  Tu  n'aurais  pas  de 
répugnance  à  vivre  en  province? 

—  Non  certes!  au  contraire;  mais  je  n'épouserais  pas  une  per- 
fMftne  qiie  je  ne  connaîtrais  pas. 

*-  Sans  doute,  il  faut  le  temps  de  se  connaître  un  peu;  pas  trop 


Digitized  by 


Google 


6i8  11E7UE   DES   DEUX   MONDES. 

cependant.  J'avais  fort  peu  vu  ta  tante  quand  je  Tai  épousée,  et  je 
suis  pourtant  aussi  méfiant  que  toi...  J'espère  que  tu  ne  comptes 
pas  nous  quitter  dès  que  nous  aurons  réglé  nos  comptes? 

—  Mais,  mon  oncle,  j'ai  beaucoup  à  faire  pour  M.  de  Weisberg, 
et  je  crains  d'abuser... 

—  Quelle  bêtise  !  je  ne  me  gêne  pas  avec  toi.  Je  vais  et  viens 
comme  si  tu  n'étais  pas  là.  Il  faut  rester,  ne  pas  t'absorber  dans  tes 
travaux,  être  plus  aimable  et  pas  si  sauvage;  enfin  il  n'est  pas  be- 
soin d'aller  bien  loin  pour  trouver  ton  affaire,  et  si  tu  as  des  yeux... 

Pour  le  coup,  mon  oncle  me  faisait  une  véritable  ouverture;  mais 
je  ne  sais  quelle  sotte  méfiance  s'emparait  de  moi  à  mesure  qu'il 
s'avançait,  et  j'allais  lui  faire  des  objections,  quand  il  me  quitta 
brusquement  et  sauta  dans  un  taillis  où  j'entendais  résonner  des 
coups  de  serpe. 

—  En  voilà  un,  s'écria-t-il,  qui  me  croit  sourd;  je  vais  lui  ap- 
prendre à  faire  des  fagots  1  II  avança  résolument  dans  le  bois^  où  je 
le  suivis;  mais,  sur  son  injonction,  je  restai  à  quelques  pas  en  ar- 
rière et  caché  dans  le  feuillage.  En  voyant  le  propriétaire,  le  voleur, 
surpris  en  flagrant  délit,  resta  atterré,  immobile.  Je  reconnus  l'ou- 
vrier qui,  la  veille,  avait  apostrophé  le  père  Garnat,  et  que  celui-ci 
avait  appelé  imbécile  habillé  de  bête! 

—  Comment,  Fraudyl  c'est  toi  qui  me  voles  mon  bois?  lui  dit 
mon  oncle  en  marchant  sur  lui;  attends,  canaille! 

—  N'approchez  point  1  cria  Fraudy  en  serrant  dans  sa  main  cris- 
pée le  manche  de  sa  sei-pe.  N'approchez  point,  monsieur  Désormes, 
et  faites  comme  si  vous  ne  m'aviez  pas  trouvé  ici  ;  ne  me  dressez 
pas  procès-verbal,  ou,  aussi  vrai  que  nous  voilà  tous  les  deux  seuls, 
vous  me  le  paierez  plus  cher  que  ça  ne  vaut. 

—  Tu  me  voles,  et  tu  me  menaces,  qui  plus  esti  Je  vois  bien  que 
tu  es  soûl 'y  allons,  sors  d'ici  et  va-t'en  I 

—  Je  m'en  irai  si  je  veux,  je  m'en  irai  pas  si  je  veux  pas. 

—  C'est  comme  ça  que  tu  le  prends?  Alors  tu  vas  voir.  —  Et 
M.  Désormes  s'élança  vers  lui. 

Fraudy  leva  sa  serpe  sur  la  tête  de  mon  oncle  ;  mais  j'étais  là  :  je 
le  renversai  et  le  maintins  sous  moi  malgré  ses  efforts  pour  se  re- 
lever. —  Grâce!  mon  jeune  bourgeois,  disait-il;  je  suis  un  malheu- 
reux père  de  famille,  et  c'est  bien,  vrai  que  je  venais  couper  des 
arrioUes  (branches  d'orme  pour  faire  des  liens),  mais  je  les  aurais 
payées  à  M.  Désormes,  bien  vrai  ! 

—  Tu  mens!  tu  n'es  qu'un  voleur  et  un  assassin!  s'écria  mon 
oncle;  tu  n'es  pas  ivre,  et  je  te  ferai  manger  de  la  prison. 

Je  lui  demandai  si  cet  homme  était  vraiment  malheureux,  —  Bah  ! 
répondit-il,  à  les  entendre,  ils  sont  tous  sans  pain  I  —  Je  glissai  une 
pièce  de  cinq  francs  dans  la  main  de  Fraudy,  et  lui  dis  de  s'en  aller. 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOÉ.  (519 

11  se  leva,  me  regarda  avec  étonnement,  chaussa  ses  sabots,  qu'il 
avait  perclus  dans  la  lutte,  et  s'apprêtait  à  ramasser  sa  serpe,  quand 
M.,  Désonnes  sauta  lestement  dessus  en  disant  :  —  Je  garde  ça 
comme  piècç  de  conviction;  tu  auras  de  mes  nouvelles! 

Fraudy  s'éloigna  sans  dire  un  mot. 

—  Vous  n'allez  pas  le  poursuivre?  demandai-je  à  mon  oncle. 

—  Ah!  ma  foi  non!  déposer  une  plainte  chez  le  juge  de  paix, 
porter  le  procès  peut-être  devant  le  tribunal,  ça  me  dérangerait 
trop.  J'ai  mes  foins  à  rentrer;  je  l'ai  menacé  pour  lui  faire  peur. 
C'est  égal,  sans  toi,  il  était  capable  de  me  donner  un  mauvais  coup. 
Ces  canailles  de  paysans  lèvent  la  tète  bien  haut  depuis  la  répu- 
blique! c'est  la  faute  à  toutes  ces  idées  nouvelles  qu'on  leur  a  four- 
rées dans  la  cervelle,  et  qu'ils  ne  comprennent  pas.  C'est  égal,  c'est 
égal,  garçon!  tu  t'es  trouvé  là  bien  à  propos,  et  tu  m'as  donné  un 
fier  coup  .de  main  !  Je  ne  te  croyais  pas  la  poigne  si  solide,  et  ça 
n'est  pas  mauvais  d'être  fort  quand  on  a  affaire  à  des  paysans! 

Ce  soir,  M.  Désormes  a  raconté  son  aventure  avec  Fraudy  à  sa 
fille  et  au  docteur  Thibaut,  qui  était  venu  dîner.  Ensuite  ils  ont 
causé  ensemble  pendant  que  je  lisais  dans  la  bibliothèque.  Margue- 
rite se  promenait  seule  au  jardin.  Je  n'avais  pas  osé  la  suivre.  L'es- 
pèce d'ouverture  de  mon  oncle  me  fait  paraître  encore  plus  dou- 
loureuse et  blessante  l'indifférence  qu'elle  me  témoigne. 

Le  docteur  parti,  mon  oncle  est  venu  me  trouver.  Qu'est-ce  que 
tu  fais  donc  là  tout  seul,  au  lieu  de  te  promener  avec  ta  cousine? 
On  dirait  que  tu  la  fuis!  Est-ce  qu'elle  n'a  pas  assez  d'esprit  pour 
toi,  la  petite  Désormes? 

Sa  bonhomie  goguenarde  me  faisait  mal.  —  Marguerite  est  bien 
froide  pour  moi,  mon  oncle  ! 

—  Bien  froide,  bien  froide!  J'espère  bien  qu'elle  n'est  pas  amou- 
reuse de  toi,  à  son  âge  !  Je  n'ai  pas  envie  de  la  marier  si  jeune  que 
ça,  et  je  trouve  fort  bon  qu'elle  n'y  songe  pas;  mais  toi,  tu  n'es  pas 
un  enfant,...  et  tu  sais  le  respect  qu'on  doit  à  une  jeune  fille,  sur- 
tout quand  elle  est  votre  parente...  Je  te  parlais  de  toi  tantôt  sur  la 
brande...  Je  te  disais  :  Un  jour  viendra,...  puisque  tu  aimes  le  pays! 
Enfin  je  ne  te  dis  rien;  mais  rends-toi  digne  de  mes  bontés,  et  on 
verra  ce  qu'on  pourra  faire  pour  toi. 

Je  l'ai  embrassé  en  lui  disant  :  Marguerite  ne  m'aime  pas. 

—  Eh  parbleu!  je  l'espère  bien  !  Es-tu  fou?  Si  je  la  croyais  capable 
d'aimer  comme  ça  au  bout  de  quinze  jours,  pas  même  tant,...  je  la 
renverrais  bien  vite  à  sa  pension;  mais  c'est  une  fille  tranquille  et 
raisonnable  qui  n'aimera  jamais  personne  sans  ma  permission. 

Marguerite  s'est  retirée  dans  sa  chambre  sans  que  je  l'aie  revue. 
Elle  ne  m'a  pas  seulement  dit  un  mot  à  dîner  à  propos  du  secours 


Digitized  by  VjOOQIC 


620  REVUE  DES  DEUX  KONDES. 

que  j'ai  porté  à  son  père.  Fanny  Tayait  bien  jugée  :  elle  est  froide* 
et  n'aimera  peut-être  jamais  personne. 

15  juin.  —  Hier,  dîner  et  soirée  chez  M™*  d'Astafort,  que  je  croi- 
rais éprise  de  ma  personne,  —  si  elle  n'avait  pas  cinquante  ans 
passés,  —  tant  elle  me  couve  des  yeux. 

Réunion  peu  agréable  dans  un  petit  local ,  par  vingt-cinq  degrts 
de  chaleur.  11  y  avait  là  un  singulier  mélange  d'aristocratie,  de 
bourgeoisie  et  de  démocratie  indigènes. 

D'abord  le  comte  de  Mauvezin,  beau  blond,  frais  et  rosé  comme 
une  poupée,  cravaté,  ganté  et  verni  à  la  dernière  mode,  la  fleur  des 
pois  des  gentillâtres  de  la  province,  homme  de  chiens  et  de  che- 
vaux, qui  aurait  du  naître  son  piqueur.  La  maltresse  de  la  maison 
nous  a  présentés  Tun  à  l'autre,  mais  nous  n'avons  pas  lié  conversa- 
tion :  il  y  a  antipathie  entre  nous,  je  crois;  du  moins  poiu*  mon 
compte,  j'en  réponds. 

Je  fus  encore  présenté  à  M.  Michel,  ingénieur  civil,  qui  s'occupe 
de  géologie  :  c'est  un  gros  homme  à  l'encolure  de  taureau,  épais, 
sanguin ,  avec  des  manières  brusques ,  l'air  commun ,  mais  bon- 
homme; à  M.  de  La  Chapelaude,  un  petit  nobliau  ratissé  au  phy- 
sique comme  au  moral,  et  qui  fait  le  plus  étrange  contraste  avec 
son  ami  Raoul  de  Vinceux,  frais  et  gras,  alerte  et  enjoué,  un  lx)ute- 
en-train,  selon  le  docteur  Thibaut;  enfin  j'ai  refait  connaissance 
avec  Boc,  le  poète  du  terroir.  11  est  fils  de  l'ancienne  gouvernante 
de  mon  aïeul  Urbain,  et  doit  avoir  au  moins  quarante  ans.  De  pe- 
tite taille,  une  forte  tête  sur  laquelle  il  laisse  croître  une  trop  abon- 
dante chevelure;  de  grosses  moustaches  noires  et  une  barbiche  de 
chasseur  d'Afrique;  le  visage  pâle,  l'œil  petit,  enfoncé;  le  nez  bus- 
qué; un  grand  torse  à  épaules  étroites,  monté  sur  des  jambes  courtes 
qui  se  terminent  par  une  paire  de  pieds  enfouis  dans  des  botte» 
vernies  toutes  neuves,  luisantes  comme  deux  socs  de  charrue  :  tel 
est  M.  Boc,  poète  à  tous  crins.  Au  bout  de  trois  phrases,  il  lâcha 
une  assertion  risquée  que  M.  Raoul  de  Vinceux  eut  le  malheur  de 
contredire.  Ce  fut  alors,  le  dédain  sur  les  lèvres  et  d'un  ton  de  su^ 
périorité  très  remarquable,  qu'il  se  mit  à  faire  et  défaire  les  em- 
pires, tranchant  et  taillant  dans  le  vif  des  constitutions,  sauvant  la 
patrie  à  chaque  fin  de  phrase. 

M.  de  Vinceux,  sous  prétexte  de  s'éclairer  sur  la  situation  mo- 
rale de  la  France,  le  poussait  au  bord  des  abîmes  du  ridicule  avec  ^ 
un  air  de  bonne  foi  qui  ne  pouvait  tromper  que  le  poète.  Après  l'a- 
voir fait  bien  poser ^  il  se  déclara  convaincu,  admira  ses  banalités  et 
le  laissa  à  son  triomphe  et  à  sa  sottise.  Je  ne  m'occupai  plus  de 
lui;  sur  un  signe  de  AI"®  Fanny,  je  m'étais  approché  d'elle,  et  j'étais 
le  seul  homme  qui,  avec  M.  de  Mauvezin,  eût  osé  franchir  la  bar- 


Digitized  by 


Google 


CIALUBHOE.  62{ 

ri^ê  d^;  femmes.  C'est  une  singulière  coutume  de  voir  ici  tous  les 
hommes,  en  habit  noir,  debout,  entassés  d'un  côté,  et  n'adressant 
pas  1«  paï'ole  aux  femmes,  rangées  en  cercle  et  se  regardant  les  i^es 
leastuitres  avec  solennité.  On  dirait  des  préliminaires  d'un  enterre- 
ment. La  maîtresse  de  la  maison,  sentant  que  sa  soirée  manquait 
d'Miralni  voulut  la  relever  par  un  coup  d'éclat  :  elle  pria  le  poète 
de  réciter  quelques  vers.  Bqc,  après  bien  des  coquetteries,  consen- 
tit enfin. 

—  Dites-nous  l'Amour!  lui  crient  trois  ou  quatre  vieilles  dames. 

On  fait  silence,  et  le  poète,  après  avoir  rejeté  en  arrière  sa  fé- 
roce crinière  et  relevé  sa  moustache  raide,  récite  avec  emphase 
une  longue  machine  rimée  su^•  l'Amour  et  sa  Mvre,  Un  bâillement 
mal  étouffé,  un  chapeau  qui  roule  par  terre,  font  tourner  tous  les 
yeu*  vers  M.  de  Vinceux,  qui  se  bâte  de  crier  :  —  Magnifique  I  — 
Quelques  applaudissemens,  immédiatement  suivis  d'un  bruit  de 
tasses,  de  petites  cuillers,  du  frou-frou  des  robes  et  du  grincement 
des  chaises,  réveillent  mon  oncle,  qui  dormait  depuis  le  sixième 
vers  et  qui  s'écrie  en  ouvrant  les  yeux  :  —  Quelle  heure  est-il  donc? 

Raoul  de  Vinceux  me  fait  signe  de  profiter  de  ce  remue-méïiage 
pour  sortii'  et  aller  fumer  un  cigare  en  plein  air.  Il  était  dans  un 
état  d'irritation  fort  divertissant  :  —  Voilà  un  guet-apens!  disait-il. 
Les  vers  de  Bec  me  font  l'effet  d'un  pavé  au  dessert. 

J'aurais  ri  de  bon  cœur,  sans  la  tristesse  dont  j'étais  accablé. 
J'avais  si  peu  écouté  les  vers  que  je  n'aurais  su  dire  s'ils  étaient 
aussi  mauvais  qu'ils  étaient  ennuyeux.  Marguerite  ne  sortait  pas  de 
ma  pensée,  et  je  me  sentais  aussi  dépité  contre  elle  que  Raoul  l'était 
contre  le  poète.  Elle  était  habillée  à  ravir,  plus  jolie  que  jamais,  et 
M.  de  Mauvezin  lui  avait  plusieurs  fois  adressé  la  parole  sans  qu'elle 
s'aperçût  de  l'antipathie  que  j'éprouvais  pour  lui;  j'aurais  voulu 
qu'elle  la  partageât  ou  qu'elle  feignît  de  la  partager. 

JLe  son  d'un  piano  nous  a  fait  revenir  au  salon,  et  le  bal  a  com- 
OK^é»  J'ai  invité  tout  d'abord  Marguerite;  mais  elle  m'a  remercié 
assez  froidement,  se  disant  engagée  par  M.  de  Mauvezin.  Je  n'ai 
pas  eu  la  peine  de  me  rejeter  sur  M"''  d'Astafort;  ses  grands  yeux 
étaii^:eâ  me  provoquaient  visiblement.  Moins  bavarde  que  sa  mère, 
mais  beaucoup  plus  malicieuse,  elle  m'a  mis  au  courant  de  toutes 
les  petites  intrigues,  de  tous  les  commérages  de  l'endroit.  J'en  ai  ri 
jtt^^'au  moment  où  elle  m'a  fait  remarquer  que  ma  cousine  dan- 
sai^ une  seconde  fois  avec  M.  de  Mauvezin.  —  C'est  dommage, 
aJQuta-t-elle,  qu'elle  soit  encore  si  jeune;  ces  deux  blondins  feraient 
un. joli. couple.  Il  fiaiudra  que  je  donne  à  Margot  l'idée  d'être  com- 
tesae,  ça  la  décrasserait  un  peu  de  son  origine  paternelle.  C'est  égal, 
poorlu  pelite-fiUe  d'un  porcher,  j'espère  qu'elle  est  assez  distin- 
guée! Vous  la  ferez  danser  tout  à  l'heure,  n'est-ce  pas? 


Digitized  by 


Google 


622  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Comme  vous  avez  la  main  froide  et  les  yeux  méchanaL  lui  dis*je. 

—  Est-ce  que  j*ai  dit  quelque  chose  qui  vous  ait  fâché?  Ah  I  par- 
don !  j'oubliais  que  Marguerite  est  une  Valéry  par  sa  mère  I 

Je  répondis  au  hasard.  J*étais  blessé  de  voir  Marguerite  écouter 
cette  fade  poupée  qu'on  appelle  Mauvezin.  Je  compris  bien  qu'elle 
ne  m'aimait  pas,  et,  comme  si  elle  eût  dû  partager  ma  passion,  je 
lui  reprochai  intérieurement  d'être  une  enfant  sans  âme,  sans  dis- 
cernement, sans  caractère,  telle  enfin  que  Fanny  me  Tayait  dé- 
peinte. Je  n'essayai  plus  de  danser  avec  elle.  Fanny  d'ailleurs  m'a- 
vait accaparé,  je  fis  l'agréable  auprès  de  celle-ci,  comme  si  j'eusse 
cru  punir  Marguerite.  Mon  Dieu!  que  j'ai  souffert!  M.  de  Mauvezin 
m'a  heurté  du  coude  involontairement,  et  m'en  a  fait  ses  excuses  ; 
je  ne  lui  ai  pas  répondu  un  mot,  j'aurais  désiré  qu'il  se  fâchât. 
Quel  plaisir  j'aurais  eu  à  me  battre  avec  lui!  A  minuit,  on  a  valsé. 
En  passant  près  de  moi.  M"®  Desormes  m'a  regardé  fixement.  J*ai 
cru  voir  du  dépit  dans  ses  yeux.  J'aurais  voulu  en  voir.  Je  me  suiâ 
persuadé  que  j'en  voyais.  Combien  j'aimerais  mieux  sa  colère  que 
son  indifférence  ! 

Je  résolus  sottement  de  la  braver  jusqu'au  bout.  J'étais  content 
de  blesser  son  amour-propre  ;  je  voulais  lui  rendre  un  peu  des  tour- 
mens  qu'elle  m'avait  fait  souffrir.  Je  pris  Fanny  dans  mes  bras,  et 
j'affectai  de  passer  et  repasser  près  de  ma  cousine.  Elle  ne  valsait 
pas,  et  toutes  les  fois  que  la  robe  de  M"*  d'Astafort  effleurait  la 
sienne,  elle  la  retirait  avec  un  petit  mouvement  que  j'aurais  voulu 
attribuer  à  la  colère,  mais  qui  n'était  peut-être  qu'un  instinct  de 
coquetterie  pour  montrer  son  pied  à  Mauvezin.  Il  est  si  petit  et  si 
joli,  son  pied  d'enfant!  La  valse  finie,  elle  se  leva  pour  partir. 

—  Comment!  Margot  s'en  va?  s'écria  M"*  d'Astafort  avec  son  ton 
rude  et  familier  :  on  va  danser  la  bourrée  1  Voyons,  ma  petite  chatte, 
il  n'est  que  minuit  et  demi.  —  Mais  Marguerite  répondit  qu'elle  était 
lasse  et  sortit  avec  son  père.  Je  m'apprêtais  à  les  suivre.  M'"*  d'As- 
tafort me  pria  de  rester  jusqu'à  la  fin  du  bal.  —  Un  de  ces  messieurs 
vous  reconduira  bien,  dit-elle;  M.  de  Mauvezin,  par  exemple,  qui 
demeure  à  Chizé,  ou  bien  encore  M.  de  Vinceux,  qui  habite  le  châ- 
teau du  Grand-Plessis,  et  qui  doit  passer  près  de  Saint-Jean.  J'ac- 
ceptai l'offre  que  Raoul  s'empressa  de  me  faire,  et  je  restai. 

J'entendis  rouler  la  voiture  qui  emportait  Marguerite  et  mon  cœur, 
car,  dès  qu'elle  fut  partie,  je  fus  désolé,  comme  si  ma  ridicule  ven- 
geance eût  dû  la  faire  souffirir.  Toutes  les  femmes  qui  recommen- 
çaient à  sauter  me  parurent  insipides. 

—  Ce  Désormes  est  un  vrai  trouble-féte,  criait  M™"  d'Astafort  en 
rentrant  au  salon.  A-t-on  idée  d'un  couche-poule  ipaiveill  Nous  enle— 
ver  Margot  à  minuit!  Et  cette  petite  sotte  qui  ne  sait  pas  avoir  une 
volonté!  Allons!  allons!  une  polka! 


Digitized  by 


Google 


GALURHOE.  623 

J'ai  profité  d'un  moment  de  tumulte  pour  m' esquiver,  après  avoir 
prévenu  M.  de  Vînceux  que  je  partais  à  pied. 

—  Allez  devant,  répondit-il,  je  fais  atteler  et  je  vous  rattrape, 
car  si  l'on  écoutait  ces  demoiselles,  on  danserait  jusqu'à  huit  heures 
du  matin. 

Un  quart  d'heure  après,  il  m'avait  rejoint  en  effet,  et  nous  rou- 
lions dans  son  léger  tilbury  par  un  beau  clair  de  lune. 

—  Savez-vous,  me  dit-il,  que  je  devrais  vous  en  vouloir? 

—  De  quoi  donc  ? 

—  De  venir  nous  enlever  le  cœur  de  nos  demoiselles.  Oui,  oui, 
faites  donc  l'étonné  1  J'ai  bien  remarqué  que  M"°  Fanny  avait  jeté 
sur  vous  son  dévolu  ! 

—  Bon  !  où  diable  prenez-vous  cela? 

—  Dans  ses  yeux  rayonnans  de  plaisir,  dans  son  teint  empourpré 
de  bonheur,  dans  ses  distractions  pour  tout  ce  qui  n'était  pas  vous, 
dans  tous  les  petits  manèges  féminins  employés  pour  danser  avec 
vous,  toujours  avec  vous. 

—  Je  n'ai  rien  vu  de  tout  cela. 

—  Alors  vous  êtes  aveugle;  mais  il  y  en  a  d'autres  qui  ne  vous 
ont  pas  perdu  de  vue  un  instant  et  qui  ne  sont  pas  contons  à  l'heure 
qu'il  est. 

—  Vous  peut-être? 

—  Ohl  moi,  nonl  Je  ne  suis  pas  amoureux  de  M"®  d'Astafort, 
mais  mon  ami  Adalbert  de  Mauvezin,  qui,  par  vengeance,  a  courtisé 
un  peu  M"*  Désormes!  et  Boc,  qui  cherche  dans  le  sillon  fleuri  de 
la  poésie  champêtre  des  triolets  et  des  madrigaux  à  l'adresse  de 
M"*  Fanny,  qu'il  surnomme  la  Muse  des  forêts,  car  vous  ne  savez 
pas  que  votre  belle  victime  commet  aussi  des  vers? 

—  Oh!  oh  !  j'aurais,  selon  vous,  tourné  la  tête  à  un  bas-bleu? 

—  Non,  c'est  une  rimeuse  de  haute  futaie.  Ses  adorateurs  ont  été 
sur  des  charbons  ardens  toute  la  soirée,  et  si  j'avais  pu  vous  les 
faire  remarquer,  je  n'aurais  pas  ri  tout  seul;  mais  vous  étiez  comme 
un  astre  entouré  de  satellites  en  jupons,  et  il  n'y  avait  pas  moyen 
de  vous  approcher.  Il  n'y  a  que  cette  pauvre  petite  Désormes  que 
vous  ayez  négligée;  elle  est  très  gentille  pourtant,  cette  jeune  per- 
sonne, et  je  donnerais  dix  Fanny  pour  elle  seule.  A  votre  place,  je 
lui  adresserais  mes  hommages,  de  préférence  à  M"^  d'Astafort;  mais 
chacun  son  goût,  vous  n'aimez  peut-être  que  les  brunes? 

Pour  écarter  tout  soupçon  de  sa  part,  je  lui  répondis  avec  aplomb 
que  je  n'aimais  que  les  rousses. 

Il  me  déposa  au  bout  de  l'avenue.  Le  jour  commençait  à  poindre. 
En  approchant  de  la  maison,  je  vis  de  la  lumière  chez  Marguerite. 
Était-elle  malade  ? 

La  porte  donnant  sur  la  pelouse  était  fermée,  et,  comme  je  me 


Digitized  by 


Google 


62&  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

disposais  à  gagner  celle  du  préau,  la  fenêtre  de  ma  cousine  s'ou- 
vrit, et  je  vis  une  petite  main,  peut-être  la  sienne,  peut-être  celle 
de  Nanniche,  passer  par  rentre-bâillement  de  la  croisée  et  laisser 
tomber  à  mes  pieds  la  clé  du  corridor.  Cette  attention  délicate  de 
m'attendre  pour  m' aider  à  rentrer  a  fait  tomber  toute  ma  rancune. 
Je  ne  me  flatte  pas  qu'elle  ait  veillé  elle-même;  mais  si  elle  a  fait 
veiller  seulement  sa  soubrette,  c'est  encore  une  bonté  que  je  ne 
méritais  pas. 

Oui,  j'ai  mal  agi,  la  colère  est  une  mauvaise  conseillère,  et  je  m'en 
suis  bien  repenti.  Tous  les  petits  accidens  de  la  soirée  me  reve- 
naient gros  comme  des  montagnes,  et  je  n'ai  pu  fermer  l'œil  de  la 
nuit.  Aimer!  je  ne  sais  pas  aimer,  moi!  J'ai  vécu  livré  à  moi-même 
et  j'ai  travaillé  à  me  rendre  fort,...  et  quand  je  me  sens  tendre,  je 
m'en  effraie  I  Non,  non ,  je  ne  sais  pas  aimer,  et  pourtant  j'aime  ! 


FANNY    A    MABGUBRITB. 


15  Juin. 

Ma  petite  Margot,  tu  as  été  indéchiffrable  hier  soir,  je  n'ai  donc 
rien  de  plus  pressé  que  de  venir  te  demander  le  fin  mot  de  l'énigme. 
D'abord  tu  m'as  boudée;  pourquoi?  Je  n'en  sais  rien.  Est-ce  parce 
que  ton  cousin  a  dansé  et  causé  longtemps  avec  moi?  Mais  tu  as 
paru  l'oublier  complètement  et  accepter  avec  grand  plaisir  les  hom- 
mages de  M.  de  Mauvezîn.  J'en  ai  été  tout  étonnée,  je  croyais  que 
tu  n'avais  d'yeux  que  pour  M.  Marc,  du  moins  tu  me  l'avais  dit,  et 
hier  soir  j'ai  été  convaincue  que  tu  n'en  étais  pas  si  éprise. 

Voyons,  ma  jolie  capricieuse,  il  faudrait  pourtant  choisir  entre 
ton  volage  savant  et  le  jeune,  brillant  et  riche  comte  de  Mauvezin. 
Ah  I  je  comprends  que  ce  soit  tentant  de  devenir  comtesse  quand  on 
est  simple  bourgeoise!  Il  y  aura  probablement  des  difficultés  de  la 
part  de  l'aristocratique  marquise,  mère  du  jeune  homme;  mais  l'a- 
mour ne  soulève-t-il  pas  des  montagnes?  Et  puis  ton  père,  qui  se- 
rait charmé  d'une  si  belle  alliance,  déploierait  toutes  ses  richesses 
pour  éblouir  la  vieille  dame.  Rédéchis  à  ce  que  je  te  dis,  ma  petite 
Margot  :  j'ai  renoncé  pour  toi  à  M.  Marc,  je  n'y  ai  aucun  mérite,  car 
je  ne  l'aimais  nullement;  mais  ma  mère  ignore  cette  concession,  et 
si  tu  renonces  à  ton  cousin,  je  regarderai  à  deux  fois  avant  de  cau- 
ser un  véritable  chagrin  à  maman. 

Décide-toi,  j'attends  de  ma  souveraine  la  permission  de  porter 
mes  regards  vers  celui  qu'elle  aura  dédaigné.  Allons,  ne  me  boude 
plus,  tu  sais  bien  que  tu  as  beau  me  faire  de  la  peine,  je  suis  ta 
meilleure  amie  et  toujours  prête  à  sacrifier  mon  bonheur  au  tien. 

Fahuy. 


Digitized  by 


Google 


CALLIUHOÉ.  625 

JOOBNAL  DB  «ARC. 

16  juin.  —  Mon  oncle  m'a  plaisanté  à  propos  de  Fanny, 

—  J'espère,  disait-il,  d'un  ton  malicieux,  que  tu  Tas  fait  danser 
au  moins  pour  quinze  jours  ?  Elle  doit  être  sur  les  dents,  la  pauvre 
fille!  £nfm  tu  t'es  bien  amusé,  puisqu'on  n'a  pas  pu  t'arracher  d'au-^ 
près  d'elle.  A  quelle  heure  es-tu  donc  rentré? 

—  A  trois  heures  du  matin,  dit  Marguerite. 
— r  Tu  ne  dormais  donc  pas,  toi? 

—  Non,  dit-elle  brusquement  en  se  levant  de  table,  et  elle  sortit 
sans  me  regarder. 

Non-seulement  elle  n'avait  plus  d'amitié  pour  moi,  mais  elle  me 
méprisait.  J'avais  bien  fait  la  veille  tout  ce  qu'il  fallait  pour  cela*, 
et  je  ne  devais  en  accuser  que  moi. 

J'allai  dans  le  parc  du  côté  de  la  pièce  d'eau,  et  je  m'assis  sous 
les  branches  traînantes  d'un  vieux  saule.  Là  je  fondis  en  larmes,  et 
dans  mon  désespoir  j'eus  une  envie  folle  de  me  noyer.  J'étais  en 
proie  aux  idées  les  plus  noires.  Il  me  semblait  que  je  commençais 
mal  la  vie,  et  que  le  plus  sage  serait  peut-être  de  ne  pas  aller  plus 
avant  sur  les  routes  inconnues  de  l'avenir.  La  tête  cachée  dans 
Fherbe,  je  n'entendis  pas  venir  Marguerite. 

—  Pourquoi  pleurez -vous?  me  dit-elle  en  posant  la  main  sur 
mon  épaule. 

Honteux  d'être  surpris  ainsi,  je  n'osais  la  regarder. 

—  Voyons,  parlez  ?  Qu'est-ce  qui  vous  fait  tant  de  chagrin  ? 

—  Vous! 

—  Moi?  Et  en  quoi  puis-je  vous  faire  du  chagrin? 

—  Vous  ne  voulez  donc  pas  comprendre  que  je  vous  aime? 

—  Je  ne  le  crois  pas.  Si  vous  m'aimiez ,  vous  n'auriez  pas  agi 
comme  vous  l'avez  fait  hier.  C'est  Fanny  que  vous  aimez!... 

—  Marguerite ,  vous  savez  bien  que  je  n'aime  et  n'ai  jamais  aimé 
que  vous!  D'abord,  quand  vous  étiez  petite  fille,  je  vous  chérissais 
pour  votre  gentillesse,  vos  grâces,  votre  charmante  figure,  puis  plus 
tard  pour  la  droiture  et  la  franchise  de  votre  caractère,  la  sincérité 
et  la  confiance  de  votre  cœur.  Vous  aviez  de  l'affection  pour  Marc 
dans  ce  temps-là,  vous  disiez  à  votre  mère  qu'il  serait  votre  mari. 
Et  elle  de  répondre  en  riant  :  «  J'y  donne  mon  consentement.  »  J'ai 
toujours  conservé  religieusement  ce  souvenir-là,  et  quand  je  vous 
ai  revue,  il  y  a  quelques  jours,  si  grande,  si  belle,  si  bonne,  mon 
amour  l'a  emporté  sur  ma  raison.  Je  me  suis  rappelé  tous  les  pro- 
jets d'union  que  votre  mère  aurait  réalisés,  si  la  mort  n'était  venue 
nous  l'enlever.  J'ai  donc  vu  en  vous  ma  fiancée  et  ma  femme. 

—  Avez-vous  tenu  hier  la  conduite  d'un  fiancé? 

TOMI  XLV.  40 


Digitized  by 


Google 


626  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Non ,  j'ai  agi  comme  un  jaloux;  je  voulais  me  venger  de  vous, 
j'étais  si  en  colère  que  j'aurais  voulu  tuer  ce  Mauvezin  et  vous  faire 
souffrir  autant  que  je  souffrais;  mais  je  n'ai  réussi  qu'à  blesser  votre 
amQur-propre,  et  voilà  tout. 

—  Alors  je  n'ai  que  de  l' amour-propre?  Vous  me  jugez  ainsi,  et 
vous  prétendez  m'aimer  quand  même!... 

—  Oui,  quand  même,  malgré  ma  volonté,  malgré  votre  ressenti- 
ment. J'ai  beau  faire,  mon  amour  est  plus  fort  que  tout  :  vous  êtes 
ma  pensée  unique,  autrefois,  aujourd'hui,  toujours.  Ce  que  je  vous 
dis  vous  fâche  peut-être;  qu'importe?  il  faut  que  vous  sachiez  ce 
que  j'ai  souffert  et  ce  que  je  souffre.  Je  suis  à  bout  de  courage,  je 
ne  peux  plus  supporter  la  position  que  vous  me  faites.  Je  vous  aime 
sans  restrictions,  sans  regarder  en  arrière,  sans  prévoir  l'avenir, 
vous  ne  pouvez  empêcher  cela,  et  je  veux  vous  le  dire  une  bonne 
fois,  dussiez-vous  me  haïr  encore  plus. 

—  Marc,  je  ne  vous  hais  point.  J'ai  de...  l'amitié  pour  vous  et 
beaucoup  trop  I  Si  je  ne  vous  aime  pas  conmae  vous  le  voudriez,  ce 
n'est  pas  une  raison  pour  que  je  sois  sans  cœur.  L'amour  ne  se  com- 
mande pas,  il  s'obtient,  méritez  le  mien. 

—  Oui,  oui,  Marguerite,  je  ne  le  mérite  pas...  J'ai  mal  agi  et  je 
vous  parle  mal,  je  voudrais  vous  consoler  et  je  vous  blesse.  Je  suis 
un  pauvre  garçon  abandonné,  seul  sur  la  terre  et  déjà  aux  prises 
avec  la  destinée.  J'avais  cru  trouver  en  vous  une  amie  à  laquelle  je 
m'étais  déjà  donné  corps  et  âme;  mais  je  suis  rude,  impétueux,  om- 
brageux, j'ai  souffert  trop  jeune,  et  l'amitié  m'a  trop  vite  laissé 
seul.  Dites-moi  donc  ce  que  je  dois  faire?  Parlez,  Marguerite! 

—  Il  faut  croire  en  moi,  il  ne  faut  plus  vous  faire  de  chagrin,... 
ni  à  moi  non  plus,  et  alors... 

—  Alors,...  alors...  vous  m'aimerez,  n'est-ce  pas? 
Marguerite  s'était  assise  près  de  moi.  Dans  mon  égarement,  je 

m'étais  jeté  à  ses  pieds  et  j'embrassais  ses  mains. 
La  nuit  venait,  et  l'allée  se  remplissait  d'ombre. 

—  Répondez,  Marguerite!  donnez-moi  im  peu  de  courage,  lais- 
sez-moi une  lueur  d'espoir!  Vous  m'aimerez,  n'est-ce  pas? 

—  Oui,  me  dit-elle  tout  bas,  et,  passant  son  bras  autour  de  mon 
cou,  elle  effleura  mon  front  de  ses  lèvres;  puis,  honteuse  de  ce 
qu'elle  venait  de  faire,  elle  se  prit  à  pleurer. 

—  Pourquoi  donc  pleurez-vous?  m'écriai-je.  Avez-vous  pem*  de 
moi?  Avez-vous  honte  de  m'aimer? 

—  Je  ne  veux  pas  que  vous  épousiez  Fanny!  répondit-elle  avec 
impétuosité. 

—  Fanny?  Je  ne  comprends  pas!  Je  n'ai  jamais  songé  à  Fanny  ! 

—  Mais  sa  mère  et  elle  y  pensent,  et  mon  père... 

—  En  est  contrarié,  n'est-ce  pas? 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  627 

—  C'est  à  mon  tour  de  ne  pas  comprendre,  dît  Marguerite  en 
ouvrant  ses  grands  yeux  et  en  cherchant  à  lire  dans  les  miens. 

Je  me  trouvai  embarrassé  pour  répondre.  Mon  oncle  m'a  certai- 
nement autorisé  à  aimer  sa  fille,  mais  non  à  le  lui  dire.  Il  la  trouve 
trop  jeune  pour  la  marier;  je  me  sentais  imprudent  de  devancer 
l'époque  fixée  pour  mon  bonheur  en  trahissant  la  confiance  qu'il 
m'avait  témoignée.  Comme  j'hésitais  à  parler,  Marguerite  reprit  : 
—  Je  vous  assure  que  mon  père  a  arrangé  le  mariage  de  Fanny 
avec  vous  :  voilà  pourquoi  je  vous  évite  depuis  que  je  sens  que  je 
vous  aime;  mais  à  présent  je  n'ai  plus  ce  remords.  Fanny. ne  vous 
aime  pas,  elle  me  l'a  écrit  ce  matin ,  et  je  la  crois  plus  ambitieuse 
que  tendre,  car  elle  semble  penser  à  un  autre...  Pourtant  je  ne  suis 
pas  sûre,  et  d'ailleurs  c'est  son  secret;  mais  quant  à  nous,  Marc, 
c'est  bien  impossible... 

—  De  nous  marier?  Vous  croyez  cela? 

—  Oui,  j'en  suis  sûre;  mon  père  estime  beaucoup  l'argent,  et  il 
vous  trouvera  trop  pauvre  pour  moi.  Ah  !  Marc,  quel  malheur  d'être 
riche! 

Elle  se  remit  à  pleurer  si  amèrement  que  je  n'eus  pas  le  courage 
de  me  taire.  D'ailleurs  elle  ne  me  semblait  pas  rendre  justice  aux 
sentimens  de  famille  qui  ont  tant  de  poids  et  de  force  dans  le  cœur 
de  M.  Désormes. 

—  Non,  ma  chère  Marguerite,  lui  ai-je  dit;  ton  père  est  meilleur 
"que  tu  ne  crois.  11  a  voulu  peut-être  me  faire  épouser  Fanny,  qui 

est  encore  trop  riche  pour  moi;  mais  sans  doute  M"®  d'Astafort  lui 
aura  dit  que  je  ne  lui  plaisais  pas,  et  lui,  ce  bon  oncle,  il  a  songé 
tout  de  suite  à  me  garder  pour  lui.  Oui,  c'est  ainsi,  Marguerite,  il 
me  l'a  dit  presque  aussi  clairement  que  je  vous  le  redis.  Seulement 
c'est  encore  un  secret  :  il  vous  trouve  trop  jeune,  je  suis  peut-être 
trop  jeune  aussi  selon  lui.  Il  veut  me  garder  ici,  me  connaître,  m'é- 
prouver,  m'instruire  dans  l'agriculture.  Hélas!  je  n'ai  pas  de  dispo- 
sitions; mais  que  ne  ferais-je  pas  pour  reconnaître  ses  bontés  et 
pour  t' obtenir! 

Marguerite  a  été  d'abord  moins  joyeuse  que  surprise,  et  j'ai  eu 
beaucoup  de  peine  à  lui  persuader  que  je  ne  m'étais  pas  trompé  sur 
les  intentions  de  son  père.  Enfin  elle  s'est  rendue  à  l'évidence,  et, 
les  mains  dans  les  mains,  nous  avons  juré  de  nous  aimer  toujours. 
Chère  et  pure  enfant,...  je  ne  l'ai  pas  seulement  embrassée!  Mon 
oncle  m'eût  pardonné  d'avoir  parlé  trop  tôt  en  voyant  combien  je 
la  respecte  et  la  vénère. 

17  juin.  —  Il  pleut  encore.  Je  déteste  la  pluie,  mais  aujourd'hui 
je  l'adore  et  je  la  bénis  d'être  tombée  par  torrens  toute  la  journée. 
Je  ne  pense  plus  aux  recherches  ethnogéniques,  aux  monnaies  anti- 
ques; tout  cela  m'est  égal. 


Digitized  by 


Google 


628  REVUE   DES   DBUX  MONDES, 

Je  suis  heureux!  Marguerite,  chère  bien-aimée,  j'espère  ea  toi I 
Elle  m'aime  donc!  J'ai  peur  de  devenir  foui  - 

18  juin.  —  J'ai  fait  cette  nuit  un  rêve  à  propos  de  la  légende  de 
la  Morte.  Ce  rêve  n'a  rien  de  bien  fantastique,  si  ce  n'est  son  étrange 
coïncidence  avec  un  tout  semblable  fait  par  le  vieux  berger  €arnat« 
Si  j'étais  superstitieux,  je  verrais  là  un  mauvais  augure.  J'ai  eu 
d'abord  beaucoup  de  peine  à  m'endormir,  tant  j'avais  les  n^B  a^- 
tés  par  les  émotions  de  ces  jours^ci,  et  quand  mes  idées  prirent  une 
forme,  j'étais  couché  et  maintenu  par  une  force  invincible  sur  un 
mausolée  au  milieu  d'une  chambre  sépulcrale  que  je  savais  être  plar- 
cée  sous  le  talus  du  champ  de  la  Morte.  Le  cadavre  d'une  femme» 
dont  je  cherchais  en  vain  à  reconnaître  les  traits,  gisait  à  côté  de 
moi,  et  je  m'aperçus  que  son  étreinte  glacée  était  la  cause  de  mon 
impuissance  à  me  lever.  Je  vis  par  la  porte  ouverte  Marguerite,  vêtue 
de  blanc,  couronnée  de  feuillages,  une  branche  de  gui  à  la  main^ 
sortir  d'un  bois  de  chênes  et  s'avancer  lentement  vers  moi;  le  père 
Garnat  et  son  chien  noir  la  suivaient. 

Dans  mon  rêve,  j'avais  cessé  de  vivre  depuis  longtemps,  et,  i 
mesure  que  Marguerite  approchait,  je  sentais  les  bras  de  ce  corps 
inanimé  qui  était  près  de  moi  redevenir  moites  et  flexibles.  Quand 
Marguerite  fut  devant  nous,  la  morte  se  leva  et  descendit  du  tom* 
beau  pour  se  placer  entre  moi  et  ma  fiancée.  —  Va-t'en,  lui  disait- 
elle,  ne  l'éveille  pas  de  son  long  sommeil!  Il  appartient  au  néaat 
comme  moi,  laisse-le,  c'est  mon  époux,...  va-t'en!  —  Marguerite, 
qui  ne  semblait  pas  la  comprendre,  marcha  résolument  sur  elle,  et 
de  sa  branche  de  gui  la  frappa  au  visage.  La  morte,  brisée  par  je 
ne  sais  quelle  puissance  surnaturelle,  s'affaissa  sur  elle-mônae  et 
disparut  en  poussant  un  cri  si  aigu  que  je  crus  l'entendre  réelle- 
ment. Je  sautai  à  bas  de  mon  tombeau,  qui  n'était  autre  que  mon 
lit,  et  je  m'éveillai  au  milieu  de  la  chambre. 

Dès  le  matin,  j'ai  été  faire  une  promenade;  j'ai  rencontré  le  pèrp 
Garnat.  Sa  manière  de  dire  et  de  penser  m'intéresse,  surtout  quand 
il  aborde  le  surnaturel,  et  c'est  là-dessus  que  je  l'amène  le  plus 
possible.  Il  m'a  d'abord  parlé  de  superstitions  et  de  légendes  que  je 
connaissais  déjà,  et  comme  je  m'efforçais  de  rappeler  à  son  souvenir 
la  légende  de  la  Morte  :  —  Oh  !  attendez,  s'écria-t-il,  vous  me  faites 
songer...  Cette  nuit,  avant  jour^  je  l'ai  vue,  la  fade! 

—  Vue? 

—  Oui,  monsieur,  en  rêve!  C'est  un  drôle  de  rêve;  écouter  eal 
J'ai  bien  écouté,  et  je  ne  suis  pas  encore  revenu  de  ma  surprise, 
((  J'étais,  dit-il,  à  garder  mes  bêtes,  le  long  du  bois  des  PoqueléSt 

quand  la  demoiselle  de  Saint-Jean,  avec  ime  figure  comme  un  ange» 
^es  cheveux  reluisans  comme  les  rayons  du  soleil  et  tout  hal>Ulée 
de  blanc,  sortit  du  bois.  —  Père  Garnat,  qu'elle  me  dit,  la\it  venir 


Digitized  by 


Google 


€ALURHO£.  629 

m'aider  à  ressusciter  mon  amoureux;  —  vous  m'excuserez,  mon- 
sieur Marc,  mais  elle  a  dit  comme  ça.  -^  Je  laisse  là  mes  ouailles 
sous  la  garde  de  mon  chien,  et  je  la  suis.  Vous  étiez  couché  sur  une 
mamëre  de  tombe  dans  une  chambre  faite  comme  un  grand  four, 
cAte  à  c6te  avec  la  fade^  qui  vous  tenait  serré  dans  ses  bras  à  vous 
étouffer,  si  vous  n'aviez  point  été  déjà  mort.  Dans  mon  rêve,  je  sa- 
vais des  paroles  pour  faire  revivre,  et  M"*  Marguerite  tenait  une 
herbe  à  la  main.  Je  ne  me  souviens  plus  quoi  nous  disions  tous 
deux,  mais  ça  devait  être  quelque  sortilège.  Tout  d'un  coup  voilà  la 
fade  qui  se  lève  et  se  met  à  crier  comme  une  chouette  en  tournant 
aQftour  du  tombeau.  Elle  voulait  nous  empêcher  d'aller  près  de  vous, 
mais  la  iille  de  Saint-Jean  la  fit  taire  en  lui  tapant  de  sa  branche 
dans  la  figure  ;  la  fade  prend  le  chemin  de  la  porte  et  se  sauve  du 
cété  de  Dressds  en  courant  si  vite,  que  l'air  en  ronflait.  Votre  bonne 
amie  Marguerite,  —  dame!  elle  l'était  dans  mon  rêve,  —  a  été 
après  ça  vous  prendre  par  la  main  ;  vous  avez  sauté  en  bas  du  tom- 
beau, et  je  ne  sais  pas  comment  je  me  suis  trouvé  le  maire  de  la 
commune,  et  j'allais  vous  marier  devant  plus  de  six  mille  per- 
sonnes! Mais  voilà  que  tout  à  coup  je  ne  vois  plus  M"®  Marguerite  ni 
vous.  Tout  le  monde  s'en  allait  sur  la  brande.  Je  me  suis  trouvé  tout 
aed  dans  des  plaines  de  sable  qui  n'en  finissaient  plus;  il  faisait 
ehaad;  j'avais  perdu  mes  moutons  et  mon  chien.  Ah!  je  me  suis  ré- 
vwllé  bien  en  peine!  Tout  ça  ne  voudrait-il  pas  dire  que  vous  allez 
vous  marier  avec  la  fille  à  M.  Désormes?  » 

Je  me  gardai  bien  de  mettre  le  vieux  berger  au  courant  de  mes 
affaires;  mais  je  lui  dis  qu'il  devait  savoir  mon  sort  et  me  le  dire, 
puisqu'il  était  sorcier. 

— 11  y  a  des  fois,  répondit-il,  où  je  vous  dirais  ça  tout  d'une 
fiUey  c'est  quand  mes  attaques  doivent  me  prendre  ;  mais  ça  m'a- 
brège la  vie  d'autant.  Pour  le  moment  je  ne  sais  rien,  mais  je  pense 
que  la  fade  vous  fera  du  tort. 

Si  je  n'ai  que  les  êtres  chimériques  à  craindre,  je  suis  bien  cer- 
tain de  l'heureux  dénoûment  de  mon  amour,  puisque  Marguerite 
m'aime! 

Nous  avons  encore  causé  ce  soir.  EUe  se  défiait  toujours  de  Tave- 
nir,  mais  je  l'ai  rassurée.  Elle  m'a  dit  cent  fois  qu'elle  n'avait  ja- 
mais aimé  et  n'aimerait  jamais  que  moi.  Nous  voilà  comme  deux 
amoureux  de  roman,  avec  le  mystère  pour  couronner  notre  beau 
poème,  car  il  faut  cacher  à  ce  bon  M.  Désormes  combien  nous  se- 
rons heureux  de  lui  obéir  un  jour...  Un  jour!  Pourvu  qu'il  ne  Tait 
pas  fi3^é  trop  loin!  L'impatience  de  vivre  vite  me  dévore  déjà!...  Et 
pourtant  le  présent  est  si  beau!...  Mais  l'homme  n'a  pas  la  vraie 
notion  de»  choses  actuelles  :  par  l'étude,  il  se  plonge  trop  dans  1% 
passé;  par  le  désir,  il  s'élance  trop  dans  l'ayenir. 


Digitized  by 


Google 


630  REYUE   DES   DEUX  MONDES  • 

*  GRASSBFAIN,    NOTAIRE,    A   M.    DÏSOAVES. 

Ardentes,  19  juia  1850. 

Monsieur  et  cher  client,  j'aurais  désiré  aller  moi-même  vous  por- 
ter vos  comptes  de  tutelle,  qui  sont  en  ordre,  et  vous  faire  part 
à  cette  occasion  d'une  idée  qui  m'est  venue;  mais  le  temps  m'a  com- 
plètement manqué.  Je  vous  l'écris  donc  afin  que  vous  ayez  tout  le 
loisir  d'y  penser  avant  que  nous  en  parlions.  Je  me  suis  trouvé 
avant-hier  chez  M™*  la  marquise  de  Mauvezin,  dont  j'ai  l'honneur 
de  faire  les  affaires.  Elle  m'a  fait  beaucoup  de  questions  sur  vous, 
sur  vos  propriétés,  sur  votre  position  de  fortune,  sur  vos  intentions 
à  l'égard  de  votre  fille,  sur  son  âge,  ses  manières  et  ses  goûts.  La 
marquise  n'avait  pas  l'air  d'y  toucher,  et  je  faisais  semblant  de  ne 
pas  comprendre,  ce  qui  ne  nous  a  pas  empêchés  de  nous  entendre 
au  mieux.  Vous  savez  que  sa  fortune  est  honorable  :  la  terre  de 
Ghizé,  joutant  la  forêt  de  Bommiers,  est  estimée  trois  cent  mille 
francs.  Le  marquis,  qui  habite  Paris,  a  fait  quelques  dettes  qui,  se- 
lon la  marquise,  n'ont  pas  grande  importance.  Leur  fils  unique, 
M.  le  comte  Adalbert  de  Mauvezin,  apportera  en  dot  une  somme  de 
cent  cinquante  mille  francs.  A  la  mort  de  son  père,  qui,  entre  nous, 
n'a  pas  longtemps  à  vivre,  il  se  trouvera  propriétaire  de  ladite  terre 
et  du  château  de  Ghizé  et  prendra  le  titre  de  marquis. 

Je  n'ai  pas  diminué  vos  ressom'ces,  comme  vous  devez  bien  le 
penser.  Enfin  il  faut  conclure  de  ce  qui  précède  que,  si  vous  vous  y 
prêtez  un  peu,  on  pourrait  bien  un  jour  vous  demander  la  main  de 
votre  fille  de  la  part  de  la  marquise.  Il  paraît  que  M.  le  comte  a 
rencontré  M"®  Marguerite  chez  M"'  d'Astafort,  et  qu'il  a  été  frappé 
de  son  joli  physique.  Lui-même,  comme  vous  avez  pu  le  remarquer, 
est  un  beau  garçon  qui  n'a  pas  plus  de  vingt-cinq  ans,  et  qui  ne 
trouve  pas  au-dessous  de  lui  de  s'occuper  des  travaux  des  champs. 
Je  sais  que  votre  fille  est  encore  très  jeune,  et  que  rien  ne  vous 
presse  de  l'étabUr;  mais,  si  je  ne  me  trompe  pas,  et  si  le  petit  dieu 
Gupidon  voulait  lancer  quelque  flèche ,  on  passerait  par-dessus  les 
préjugés  de  la  naissance.  La  baiTière  des  castes  pourrait  être  fran- 
chie, et  votre  charmante  demoiselle  devenir  marquise  de  Mauvezin. 
Vous  pourriez  aUier  de  cette  façon  la  plus  grande  fortune  à  l'un  des 
noms  les  plus  illustres  du  Berri.  Pensez-y,  et  nous  en  causerons. 
Recevez  l'assurance  de  ma  parfaite  considération.        Chassepain. 

DéSORMES   A   M.    CHASSEPAIN. 

SaintrJeaïi,''.0  juin  1850. 

Mon  cher  monsieur,  ce  que  vous  m'écrivez  me  tombe  sur  la  tête 
comme  une  cheminée,  et  je  vous  demande  le  temps  de  me  remettre 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOé.  631 

et  de  réfléchir  un  peu.  Rien  ne  presse,  comme  vous  dites  fort  bien, 
et  les  partis  ne  manqueront  pas  à  ma  fille.  Je  connais  peu  M.  Adal- 
bert  de  Mauvezin  :  c'est  un  joU  homme,  voilà  tout  ce  que  j'en  sais. 
Je  n'ai  été  chez  la  marquise  qu'une  seule  fois,  et  j'avoue  que  ses 
manières  de  châtelaine  ne  m'ont  point  séduit.  D'ailleurs  j'ai  peu  de 
goût  pour  les  grands,  et  je  n'avais  jamais  aspiré  à  une  aussi  haute 
alliance  pour  ma  fille.  Si  mon  père  vivait  encore,  il  rirait  bien  de 
voir  sa  petite-fille  devenir  marquise.  Je  ne  dis  pas  qu'elle  n'en  soit 
pas  aussi  capable  qu'une  autre.  Elle  est  aussi  bien  élevée  qu'une 
demoiselle  de  grande  maison ,  et  il  n'y  en  a  guère  de  mieux  tour- 
nées; mais  j'avais  des  idées  bien  raisonnables  pour  elle,  car  j'avais 
tout  dernièrement  pensé  à  quelqu'un  de  ma  famille,  qui  est  son  ca- 
marade d'enfance,  et  qui  n'est  pas  sot.  Vous  entendez  de  qui  je  veux 
parler,  inutile  de  le  nommer.  Vous  savez  que  je  voulais  d'abord  le 
proposer  à  M"»*  d'Astafort  pour  gendre;  mais  il  m'a  donné  un  coup 
de  main  dans  une  dispute  que  j'ai  eue  :  cela  m'avait  fait  un  effet, 
et,  ce  jour-là,  j'avais  même  sondé  les  idées  du  jeune  homme  assez 
adroitement,  vous  le  pensez  bien,  pour  ne  pas  lui  donner  trop  d'é- 
veil, j'ai  vu  qu'il  n'y  serait  pas  contraire,  et  voilà  où  j'en  suis.  Votre 
proposition  vient  me  faire  réfléchir,  et  je  suis  bien  aise  de  n'avoir 
pas  été  plus  loin  avec  lui,  car  il  s'agit  avant  tout  du  bonheur  de 
Marguerite,  et  si  M.  de  Mauvezin  venait  à  lui  plaire  un  jour,  je  ne 
voudrais  pas  la  contrarier.  Ne  précipitons  donc  rien.  On  ne  se  re- 
pént  jamais  d'avoir  attendu.  Marguerite  n'est  pas  encore  portée  au 
mariage.  Faites  entendre  à  la  marquise  que  je  ne  suis  pas  en  peine 
de  l'établir,  et  si  elle  insiste  par  la  suite,  mon  peu  d'empressement  à 
répondre  n'en  vaudra  que  mieux.  Vous  connaissez  bien  les  nobles  : 
ils  croient  nous  faire  beaucoup  d'honneur,  et  si  nous  leur  montrons 
Tenvie  de  leur  alliance,  ils  ont  des  exigences  très  fortes. 

Et  puis  je  voudrais  vous  voir  fixé  sur  le  chiffre  des  dettes  de 
M.  le  marquis. 

Recevez  mes  remercîmens  et  mes  complimens  affectueux. 

DÉSORMES. 

P. -S.  —  J'irai  vous  voir  demain.  Nous  nous  débarrasserons  de 
nos  comptes  avec  mon  neveu. 

■  ARC   YALERT   A   CADANIT. 

21  juin  1850. 

Mon  cher  and,  je  retourne  demain  matin  à  Paris,  à  la  suite  d'une' 
scène  absurde  que  j'ai  eue  avec  mon  oncle.  Nous  nous  sommes 
fâchés  ensemble,  je  ne  sais  trop  pourquoi;  mais  le  fait  est  que  je 
ne  dois  pas  rester  davantage  chez  lui. 


Digitized  by 


Google 


632  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Tu  sais  qu'a  m'avait  fait  venir  pour  régler  ses  comptes  de  tutellç. 
J'ai  attendu  vingt  jours  que  M.  Chassepaiju,  son  notaire,  voulût  bien 
les  mettre  en  ordre.  Pendant  ces  vingt  jours,  qui  compteront  pour 
moi  comme  une  éternité,  je  suis  devenu  amoureux  de  ma  cousine. 
Je  l'ai  aimée,  ou  plutôt  je  l'aimais  déjà.  Je  te  conterai  tout  cela  en 
détail,  plus  tard.  En  ce  moment,  je  n'ai  pas  le  courage  de  me  rap- 
peler tout  le  bonheur  que  je  perds. 

Ce  matin,  je  suis  retourné  avec  M.  Désormes  chez  le  notaire,  où 
cette  fois  tout  était  prêt.  M.  Ghassepaha  m'a  expliqué  très  claire- 
ment sans  doute  ma  position,  la  mauvaise  gestion  de  mon  père  et 
le  soin  que  mon  oncle  avait  eu  de  sauver  du  naufrage  une  somme 
de  cent  mille  francs;  mais  je  n'y  ai  pas  compris  grand' chose,  si  ce 
n'est  que  j'ai  eu  à  lui  remettre  vingt  mille  francs  pour  les  frais  de 
mon  instruction-  Il  m'eût  semblé  injurieux  envers  mon  tuteur  de 
vérifier  l'exactitude  de  ses  comptes,  et  je  n'étais  pas  fâché  de  ne 
rien  devoir  à  personne.  Il  m'avait  forcé  de  me  payer  moi-même  une 
éducation,  et  j'aurais  eu  mauvaise  grâce  à  ne  pas  l'en  remercier.  Je 
ne  m'étais  jamais  vu  à  la  tête  de  tant  d'argent  et  j'étais  déjà  sou- 
cieux du  placement  de  mes  richesses,  quand  le  notaire  me  tira 
d'embarras.  11  me  dit  que  mon  père  avait  laissé  soixante-cinq  mille 
francs  de  dettes  et  me  demanda  si  j'avais  l'intention  de  les  payer. 
J'ignorais  l'existence  de  ces  dettes,  mais  je  m'empressai  de  lui 
compter  la  somme.  Il  me  donna  en  échange  un  reçu  dont  je  n'avais 
que  faire,  et,  comme  je  le  déchirais  devant  lui,  je  le  vis  pousser  le 
coude  de  mon  oncle  d'un  air  mystérieux.  Celui-ci  me  pria  d'aller 
avertir  Dolin  d'atteler  et  de  l'attendre;  il  voulait,  disait-il,  échan- 
ger deux  mots  pour  son  compte  avec  le  notaire.  Dolin  n'avait  pas 
dételé,  et,  mon  oncle  ne  revenant  pas,  je  partis  à  pied  et  j'arrivai  à 
Saint-Jean  bien  avant  lui. 

Après  dîner  et  devant  ma  cousine,  il  débuta  par  me  faire  part  de 
ses  réflexions  d'un  air  gouailleur.  —  Te  voilà  un  peu  allégé,  ce  me 
semble?  disait-il.  Le  poids  de  ta  fortune  ne  crèvera  pas  ta  poche l 
Tu  t'y  entends  à  faire  rouler  les  écusl  Diantre  I  tu  allonges  quatre- 
vingt-cinq  mille  francs  comme  j'avale  un  verre  de  vin,  moi!  Tu 
crois  donc  que  cent  mille  francs  poussent  comme  de  la  luzerne?  Tu 
agis  comme  une  corneille  qui  abat  des  noix  !  Tu  paies  les  dettes  de 
ton  père  sans  demander  rien  à  personne  et  sans  t'assurer  que  ces 
soixante-cinq  mille  francs  n'ont  pas  été  extorqués  par  des  fdous? 

Je  lui  répondis  que  j'y  avais  été  de  confiance,  et  que  je. n'avais 
nullement  songé  à  le  consulter» 

—  Ce  n'était  pas  à  moi  de  te  dire  ça  devant  le  notaire;  mais  ton 
père  a  fait  des  afiaires  de  fou. 

—  Devait-il,  ou  ne  devait-il  pas?  Toute  la  question  est  là. 

—  Il  devait,  mais  à  des  filous,  je  te  dis! 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  633 

—  Ce  n'est  pas  une  raison.  J'avais  le  devoir  de  tout  sacrifier  à  sa 
mémoire. 

—  Bah!  sa  mémoire  1  Qu'est-ce  qui  s'inquiète  de  çà? 

—  Mais  moi,  monsieur  Désormes! 

—  Ah!  oui,  voilà!  dit-il  en  élevant  la  voix,  de  beaux  sentimens! 
Tiens,  vois-tu,  tu  ne  connaîtras  jamais  la  valeur  de  l'argent.  Tu 
donnes  dans  les  idées  nouvelles.  Cultive  le  communisme,  mon  gar- 
çon, va  boire  du  petit  bleu  et  manger  du  veau  froid  avec  tes  frères^ 
ça  te  remplira  le  gousset  I 

Et  M.  Désormes  haussa  les  épaules  de  pitié. 
Marguerite  voulut  apaiser  son  père.  —  Toi,  va  jouer  à  la  poupée! 
lui  dit-il. 

—  Qu'avez-vous  donc  aujourd'hui,  mon  oncle?...  Vous  parlez 
comme  ne  parierait  pas  un  duc  et  pair  à  trente-six  quartiers  ! 

'  —  Je  ne  suis  pas  noble,  et  je  m'en  vante.  Je  suis  le  fils  de  mes 
œuvres;  je  suis  un  bourgeois,  fils  de  paysan,  mais  j'ai  travaillé 
comme  mon  père,  et  nous  connaissons  la  valeur  de  l'argent,  chez 
nous,  n  n'y  a  que  ça  aujourd'hui,  et  avec  toutes  vos  affaires  de  fra- 
ternité, de  liberté!... 
— Ah!  lui  dis-je  un  peu  surexcité,  vous  ne  voulez  plus  de  liberté? 

—  Si  fait,  je  veux  la  liberté  sans  licence!...  Mais  ça  n'est  pas  tout 
ça!  Crois-tu  que  ce  soit  amusant  pour  moi  de  voir  un  garçon  de  ma 
famille,  qui  pouvait  jouir  d'une  jolie  aisance  et  se  marier  convena- 
blement, n'avoir  plus  que  quinze  mille  francs,  et  ça  par  sa  faute? 
C'est  superbe,  mais  c'est  idiot!  Si  tu  crois  que  M"*  d'Astafort  vou- 
dra de  toi  maintenant,  tu  te  trompes  bien! 

Je  crus  n'avoir  pas  compris,  et  lui  fis  répéter  le  nom  de  M"*  d'As- 
tafort. 

—  Alors,  lui  dîs-je,  c'était  donc  pour  M"*  Fanny  que... 

—  Que...  quoi?...  Sans  doute;  mais  il  n'y  faut  plus  penser! 

Je  regardai  Marguerite,  et  je  vis  rouler  de  grosses  larmes  le  long 
de  ses  joues. 

—  Mais,  mon  oncle,  j'avais  cru  comprendre,...  d'après  ce  que 
vous  m'aviez  dit... 

—  Qu'est-ce  que  j'ai  dit?  reprit-il  en  colère,  je  n'ai  rien  dit!  Et 
puis,  si  j'ai  dit  quelque  chose,  tu  l'as  mal  entendu.  Tu  n'es  qu'un 
sot!  Voilà. 

Son  ton  brutal  et  grossier  me  révolta,  et  je  lui  répondis  vivement: 

—  Je  ne  sais  sur  quelle  herbe  vous  avez  marché  ce  soir;  mais 
vous  m'en  dites  trop,  je  n'en  pourrais  supporter  davantage.  J'en  ai 
assez,  mon  oncle  ! 

—  Tu  en  as  assez?  Et  moi  aussi  !  Bonsoir,  je  ne  te  retiens  plus. 

—  C'est  bien.  Je  vais  partir  sur-le-champ. 


Digitized  by 


Google 


63i  REYUE  DES   DEUX    MONDES. 

—  Crois-tu  que  je  veuille  déranger  Dolin  pour  te  reconduire  à 
cette  heure?  Tu  partiras  demain  matin. 

Marguerite  se  leva,  et  dit  en  pleurant  :  —  Marc,  vous  avez  tort 
de  le  prendre  ainsi,  et  vous,  mon  père,  vous  ne  devriez  pas  blâmer 
mon  cousin  d'une  action  si  généreuse,  et  qui  lui  fait  tant  d'honneur. 

—  Ahl  toi  aussi  tu  vas  prôner  le  mépris  de  l'argent?  Va  donc  un 
peu  t' occuper  de  tes  chiffons,  tu  me  feras  plaisir... 

Je  sentis  que  la  patience  allait  m' échapper,  je  serrai  la  main  de 
Marguerite  sans  pouvoir  lui  dire  un  mot,  et  je  sortis. 

Il  y  a  trois  heures,  mon  cher  ami,  que  cela  s'est  passé.  Je  ne  sais 
si  j'ai  plus  de  chagrin  que  de  colère.  Je  voudrais  pleurer,  mais  je 
ne  peux  pas.  Ma  malle  est  prête,  et  j'attends  le  jour  avec  impa- 
tience. Je  n'ai  pourtant  pas  inventé  que  M.  Désormes  avait  des  in- 
tentions à  mon  égard.  Je  ne  l'ai  pas  rêvé,  c'était  très  clair,  et  au- 
jourd'hui il  prétend  n'avoir  rien  dit!  Je  n'y  comprends  plus  rien. 
J'ai  la  tête  brisée.  Adieu,  mon  cher  Cadanet,  porte-toi  bien,  pré- 
serve-toi de  l'amour  et  pense  à  ton  ami,  qui  a  la  mort  dans  l'âme. 

Marc 

Je  rouvre  ma  lettre  pour  te  dire  que,  vers  deux  heures  du  matin, 
j'ai  entendu  Nanniche  marcher  à  pas  furtifs  dans  le  corridor  et  glis- 
ser un  billet  sous  ma  porte.  Il  est  de  Marguerite,  qui  m'envoie  quel- 
ques mots  de  consolation  et  d'espoir.  Elle  m'exhorte  à  avoir  du 
courage.  Quant  à  me  reprocher  de  m'être  mépris  sur  les  intentions 
de  son  père,  pas  un  mot.  Elle  sent  bien  que  j'ai  été  trompé,  que 
j'étais  de  bonne  foi...  Au  moins  j'emporte  son  estime!  Sans  cela,  je 
n'aurais  pas  la  force  de  survivre  au  désastre  de  mes  espérances... 
Plains-moi,  mais  sois  sûr  que  je  ne  finirai  pas  lâchement. 

M™'    D'ASTAFORT   a   V.    DÉSORMES. 

Dressais,  22  juin  1850. 

Mon  cher  voisin,  vous  serez  toute  votre  vie  le  même  endormi. 
Vous  ne  savez  vous  décider  à  rien,  et  c'est  vraiment  pitoyable.  Il 
faut  en  finir,  il  faut  parler  à  M.  Marc.  Fanny  a  beau  dissimuler  avec 
moi,  je  vois  bien  qu'elle  en  raffole.  Quant  à  lui,  il  lui  a  assez  fait  la 
cour  pendant  mon  bal  pour  dévoiler  son  amour  naissant,  et  je  crois 
que  nos  enfans  s'entendent  parfaitement.  Agissez  donc  sans  plus 
tarder  et  répondez  tout  de  suite.  Vous  devriez  vraiment  avoir  un 
peu  de  cette  impatience  que  vous  me  reprochez.  Votre  indécision 
m'a  déjà  rendue  assez  malheureuse!  Vous  savez  comme  je  tiens  à 
marier  Fanny  le  plus  tôt  possible  ;  elle  a  une  tête  qui  me  fait  peur 
quelquefois, 

A  vous»  Blanche  d'Astafort,  néa  Tourtiaux. 


Digitized  by 


Google 


CALURHOé.  635 


M.    D^SORXBS    A   V"*    D*ASTAFORT. 

SaÎDt-Jean,  23  Jain  1850. 

Chère  madame,  il  faut  remettre  à  plus  tard  la  réalisation  de  notre 
projet,  si  toutefois  vous  persistez.  Mon  neveu  est  reparti  avant-hier 
pour  Paris,  où  le  baron  de  Weisberg  le  rappelle  pour  un  travail 
pressé.  Je  ne  dois  pas  vous  cacher  l'état  de  fortune  de  Marc.  Après 
avoir  payé  ses  dettes  et  celles  de  son  père,  tous  comptes  faits,  il 
possède  une  quinzaine  de  mille  francs,  ce  qui  ne  vous  tente  plus,  je 
suppose.  Applaudissez-moi  donc  de  ne  lui  avoir  pas  parlé  de  Fanny, 
au  lieu  de  me  reprocher  d'être  un  lambin.  La  lambinerie  est  quel- 
quefois de  la  prudence.  J'espère  que  Fanny  sera  bien  vite  consolée 
de  la  perte  de  mon  écervelé  de  neveu.  Nous  lui  chercherons  ailleurs 
un  beau  mari,  à  moins  qu'elle  ne  tienne  beaucoup  à  celui-ci,  au- 
quel cas  je  pourrais  en  écrire  au  jeune  honune  un  de  ces  jours; 
mais  je  ne  vous  crois  si  folles  ni  l'une  ni  l'autre. 

Votre  tout  dévoué  et  affectionné,  Julien  Désormes. 

■  ARC    VALBRT   A    CADANBT. 

Paris,  30  Jain  1850. 

Mon  cher  ami,  me  voici  de  retour  à  Paris  depuis  huit  jours. 

Je  suis  comme  un  corps  sans  âme.  Je  ne  peux  pas  me  remettre 
au  travail,  je  n'ai  plus  de  goût  à  rien  ;  tout  m'est  insupportable  et 
j'ai  envie  de  chercher  querelle  à  tout  le  monde.  J'ai  besoin  de  fuir 
loin  d'ici,  loin  de  moi-même,  et  c'est  à  toi  que  j'écris.  Tu  remon- 
teras mon  courage.  J'ai  demandé  mon  congé  définitif  au  baron  de 
Weisberg.  Je  veux  te  rejoindre  en  Afrique.  Je  viens  de  m'engager 
dans  les  spahis.  Marguerite  m'oubliera  :  de  mon  côté,  je  tâcherai  de 
ne  plus  penser.  Ce  sera  mieux  ainsi.  Si  j'avais  la  chance  d'arriver 
au  moment  d'une  expédition,  arrange-toi  pour  que  j'en  fasse  partie. 
J'ai  une  colère  rentrée  qui  a  besoin  de  s'épancher  en  coups  de  sabre 
sur  n'importe  qui,  et  celui  qui  me  tuera  me  rendra  un  fameux  ser* 
vice.  Je  serai  à  Gonstantine  le  10  juillet  au  plus  tard.  Je  t'embrasse. 

Marc. 

Maurice  Saud. 
{La  ttcondê  partie  ou  proelum  »*)• 


Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE 


ET 


LA  VIE  ANGLAISE 


XXL 

LE  CRYSTAL  PALACE  ET  LES   PALAIS  DD  PEUPLE. 


A  peine  les  arbres  ont-ils  revêtu  leur  couronne  de  fleurs  blanches 
et  cette  légère  dentelle  de  verdure,  robe  nuptiale  du  printemps, 
que  les  habitans  de  Londres  (les  Londoners)  se  précipitent  en  foule 
vers  la  campagne.  Milton,  qui  avait  passé  à  Londres  les  années  de 
l'âge  mûr,  décrit  admirablement  dans  son  Paradis  perdu  les  dé- 
lices qu'éprouve  le  captif  des  cités  populeuses  à  sortir  par  une  ma- 
tinée d'été  et  à  respirer  librement,  au  milieu  des  charmans  villages 
et  des  fermes  environnantes,  Y  odeur  du  grain  ^  de  Vherbe  fanée  ^  des 
vaches  et  des  laiteries.  Le  goût  des  cockneys  pour  les  points  de  vue 
et  les  scènes  rustiques  n'est  point  nouveau;  mais  ce  goût  a  dû  né- 
cessairement se  développer  à  mesure  que,  Londres  s' agrandissant , 
les  faubourgs  et  la  banlieue  s'éloignaient  en  quelque  sorte  du  cœur 
de  la  métropole,  et  avec  eux  les  charmes  de  la  nature.  Qui  ne  devine 
que  les  chemins  de  fer  ont  aussi  puissamment  contribué  à  sentir  et 
à  étendre  les  rapports  de  Londres  avec  les  environs  de  la  ville?  Ce 
qui  était  une  inclination  est  devenu  depuis  quelques  années  une 
habitude,  soumise,  ainsi  que  presque  toutes  les  autres  coutumes 
anglaises,  à  l'influence  des  fêtes  périodiques. 


Digitized  by 


Google 


L  ANGLETERRE   ET  LA   YIE   ANGLAISE.  637 

Les  excursions  commencent  invariablement  au  vendredi  saint 
{good  friday).  Ce  jour-là  n'a  point  du  tout  en  Angleterre  la  tris- 
tesse solenneUe  qu'il  revêt  dans  les  pays  catholiques,  c'est  à  la  fois 
un  jour  de  repos  et  de  plaisir;  on  pourrait  dire  que  c'est  un  dimanche 
gaiy  si  cette  alliance  de  mots  n'était  condamnée  par  les  idées  reli- 
gieuses de  la  Grancke-Bretagne.  Vient  immédiatement  après  le  ven- 
dredi saint  le  lundi  de  Pâques  [Easter-monday)^  amenant  à  sa  suite 
des  parties  de  campagne  qui  se  continuent  plus  ou  moins  durant 
toute  la  semaine.  La  fièvre  des  excursions  éclate  de  nouveau  dans 
l'été  avec  le  lundi  de  la  Pentecôte  (  Whit-monday).  Il  faut  alors  ou 
n'être  pas  Anglais  ou  avoir  des  occupations  bien  graves  pour  être 
vu  de  jour  dans  les  rues  de  Londres.  La  Fête  des  Fèves  {Bean^Feast)^ 
qui  tombe  vers  le  mens  de  juin,  agit  aussi  sur  l'humeur  champêtre 
des  LondonerSy  surtout  dans  la  classe  ouvrière,  et  enlève  à  l'inté- 
rieur de  la  ville  des  milliers  de  familles.  Non-seulement  ces  excur- 
sions populaires  obéissent  comme  les  marées  à  des  influences  zodia- 
cales, mais  encore  l'endroit  du  rendez-vous  se  trouve  le  plus  souvent 
désigné  par  certains  jours  de  l'année.  C'est  ainsi  que  la  fête  du 
printemps  et  du  soleil  ressuscites  se  célèbre  le  lundi  de  Pâques  sur 
les  collines  de  Blackheath.  Au  milieu  des  jeux  d'adresse,  des  courses 
d'ânes  et  des  tentes  de  gipsies  s'élève  le  parc  de  Greenwich  avec 
son  vénérable  observatoire,  ce  temple  élevé  à  l'étude  des  astres  qui 
conduisent  dans  le  ciel  la  marche  des  saisons. 

Il  est  curieux  de  visiter  en  de  pareils  jours  l'embarcadère  des 
railways,  surtout  celui  de  London-Bridge.  Il  semble  que  toutes  les 
forces  de  la  vapeur  soient  mises  au  défi  d'emporter  avec  elles  les 
flots  d'excursionnists.  Les  femmes  et  les  enfans  sont  naturellement 
de  la  fête  et  se  précipitent  d'un  pas  inégal  vers  les  voitures  ou- 
vertes. Il  y  a  beaucoup^de  voyageurs  et  très  peu  de  bagages,  à 
peine  çà  et  là  quelques  corbeilles  contenant  des  provisions  de  bou- 
che. Enfin  le  signal  du  départ  est  donné,  et  le  train  glisse  comme 
un  serpent  déroulant  ses  anneaux  de  wagons.  Où  vont-ils  ?  Plusieurs 
des  habitans  de  Londres  professent  une  sorte  de  culte  pour  Margate, 
Ramsgate  et  Sheerness.  Cette  dernière  plage  est  sablonneuse  et  dé- 
solée, l'Océan  ne  s'y  déploie  guère  dans  toute  sa  grandeur;  mais 
après  tout  c'est  la  mer,  un  spectacle  qui  parle  toujours  au  cœur  des 
Anglais.  Il  y  a  quelques  mois,  les  évêques  de  l'église  anglicane  ont 
écrit  une  lettre  aux  directeurs  de  chemins  de  fer  pour  obtenir  qu'on 
ne  lançât  plus  de  trains  d'excursion  dans  la  journée  du  dimanche 
{sunday-excursion-lrains).  Cette  lettre  a  été  assez  mal  accueillie 
par  l'opinion  publique,  et  il  y  a  très  peu  de  chances  que  la  mesure 
prpposée  soit  mise  à  exécution.  Les  ouvriers  témoignent  ce  jour-là 
pendant  l'été  une  préférence  invincible  pour  la  grande  église  de  la 


Digitized  by 


Google 


638  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

nature,  et  aiment,  comme  ils  disent,  à  entendre  au  bord  de  la  mer 
la  voix  majestueuse  du  vent  qui  prêche  sur  les  eaux.  Cette  mode 
des  excursions  (nos  voisins  eux-mêmes  l'appellent  ainsi,  faglùon) 
s'appuie  sur  un  besoin  et  sm*  un  fait  hygiénique.  Un  médecin  qui  a 
étudié  la  question  depuis  plusieurs  années,  le  docteur  Letheby,  pro- 
clame avec  Tautorité  des  chiffres  que  la  mortalité  dans  la  Cité  de 
Londres  est  double  de  celle  qui  sévit  dans  les  campagnes.  Comment 
donc  s'étonner  que  la  grande  cage  de  pierre  s'ouvre  à  certains 
jours,  et  laisse  partir  des  volées  d'habitans  qui  s'en  vont  respirer 
la  vie  à  travers  champs  et  bois?  Les  centres  d'attraction  varient  pour 
les  excursionistes,  ainsi  qu'on  peut  s'y  attendre,  suivant  les  temps 
de  l'année  et  selon  les  goûts  de  chacun  ;  mais  il  se  trouve  aux  envi- 
rons de  Londres  un  village  qui  a  le  privilège  d'attirer  constamment 
la  foule.  Ce  village  est  Sydenham,  où  s'élève  le  Palais  de  Cristal- 
C'est  là  que  nous  voudrions  conduire  le  lecteur  et  nous  arrêter. 

1. 

Aller  au  Crystal  Palace  répond  à  plus  d'un  besoin.  D'abord  c'est 
un  but  d'excursion  et  un  lieu  de  promenade.  Pour  y  arriver,  on  tra- 
verse en  wagon  de  riches  villages -anglais,  New-Cross,  Forest-Hill, 
Lower-Sydenham;  on  entrevoit  d'agréables  paysages  du  Surrey  avec 
des  tapis  d'herbe  verte  et  des  bouquets  d'arbres;  on  côtoie  des  mai- 
sons de  campagne  qui  s'avancent  jusqu'au  bord  du  chemin  de  fer, 
mais  qui  avec  des  airs  de  coquetterie  féminine  se  montrent  et  se 
dérobent  à  demi  sous  un  voile  de  feuillage  et  de  fleiurs.  Avant  même 
de  descendre  du  wagon,  on  aperçoit  les  jardins  du  Palais  de  Cristal, 
où  l'art  a  voulu  marier  le  style  italien  et  le  style  anglais  sans  trop 
contrarier  la  nature,  qui  triomphe  après  tout  dans  la  libre  et  fiëre 
venue  des  grands  arbres.  Le  principal  centre  d'attraction  est  pour- 
tant, on  le  devine,  le  palais  lui-même. 

Cet  édifice  de  fer  et  de  verre  est  à  peu  près  le  même  qui  figurait 
en  1851  dans  Hyde-Park,  et  qui  abrita  la  première  exposition  uni- 
verselle. Après  avoir  été  démoli  en  1852,  il  se  releva  sur  les  hau- 
teurs de  Penge,  à  Sydenham,  d'après  un  nouveau  plan  qui  modifia, 
agrandit  et  embellit  à  quelques  égards  les  dispositions  extérieures  (1). 
Bans  les  légendes  du  moyen  âge,  il  est  parlé  de  maisons  transpor- 
tées à  de  grandes  distances  sur  les  ailes  des  anges.  Il  était  réservé 
à  notre  siècle  d'industrie  et  à  un  nouveau  système  d'architecture  de 
réaliser,  —  aux  anges  près,  —  ce  rêve  du  merveilleux*  Un  caractère 

(1)  On  trouyera  le  récit  d*une  visite  au  palais  de  Sydenham  peu  de  jours  après  Ton- 
verture  dans  la  Bsvue  du  15  JuiUet  1854,  —  U  Palais  de  Cristal  ds  Sydenham,  par 
M.  B.  Delessert 


Digitized  by 


Google 


l'angleterbe  et  la  yie  anglaise.  639 

distinctif  des  constructions  qui  représentent  en  architecture  le  style 
anglais  moderne  est  la  mobilité;  elles  se  déplacent  au  besoin,  se 
renouvellent  et  se  transforment.  Un  autre  avantage,  auquel  on  s'at- 
tendrait beaucoup  moins,  est  la  solidité.  Malgré  son  apparence  fra- 
gile, le  Crystal  Palace  a  soutenu  sans  broncher  le  choc  des  élémens. 
Il  y  a  quelques  années,  il  fut  assailli  par  une  trombe,  une  tempête 
furieuse  qui  ébranla  toute  la  toiture;  il  résista.  Ce  palais  a  la  force 
des  choses  légères  et  aériennes  :  incorruptible  comme  la  lumière 
dont  il  est  tout  rempli,  il  défie  le  temps  par  la  nature  inaltérable 
des  matériaux,  le  verre  et  le  fer  galvanisé.  De  loin,  à  quatre  ou 
cinq  milles,  il  reluit  au  soleil  comme  un  fouillis  de  diamans  :  on 
dirait  plutôt  un  rêve  d'édifice  qu'im  édifice  lui-même,  quelque  chose 
de  construit  avec  de  Tair  et  avec  des  rayons.  Vu  de  près,  il  déve- 
loppe une  immense  façade  qui  s'avance  entrecoupée  de  galeries,  de 
nervures  de  fer  soutenant  des  arcades,  d'éventails  de  cristal  qui  se 
déploient  en  forme  de  cintre.  Cette  façade  est  flanquée  de  deux  ailes 
qui  s'étendent  sur  une  prodigieuse  longueur,  et  de  tours  de  verre 
qui  sembleraient  très  hautes,  si  elles  ne  répondaient  aux  propor- 
tions gigantesques  de  l'ensemble.  «  Si  les  monumens  ressuscitaient, 
ils  auraient  cette  forme-là,  »  s'écriait  un  Anglais  enthousiaste  à  la 
vue  de  cette  architecture  féerique  et  de  ces  hautes  murailles  de  cris- 
tal qui  laissent  transparaître  la  couleur  du  ciel.  Au  fond,  la  beauté 
d'une  telle  construction  ne  consiste  pourtant  que  dans  la  hardiesse 
et  la  grandeur  des  lignes.  L'intérieur,  vu  de  la  nef,  ressemble  tout 
d'abord  à  un  immense  jardin  couvert.  11  s'y  forme  pendant  l'hiver 
des  brouillards  qui  montent  lentement  vers  le  ciel  de  verre,  et  qui 
retombent  en  rosée.  On  y  parcourt  en  quelque  sorte  des  climats  dif- 
férens.  Un  jour  de  grande  gelée,  je  passai  successivement  d'une 
température  bien  au-dessous  de  zéro  dans  une  salle  très  chaude  où 
les  contrées  équatoriales  se  trouvaient  représentées  par  des  pal- 
miers, des  bambous  et  des  cocotiers.  En  toute  saison  d'ailleiu's,  ce 
jardin  a  ses  bosquets,  ses  lianes  qui  courent  et  s'accrochent  d'ar- 
bre en  arbre,  ses  pièces  d'eau  couvertes,  parées  des  larges  feuilles 
des  nénufars,  ses  oiseaux,  merles,  rossignols,  fauvettes,  rouges- 
gorges,  qui  font  leurs  nids  dans  les  branches,  qui  volent  et  chantent 
sans  même  s'apercevoir  de  leur  demi-captivité,  ou  qui  se  reposent 
familièrement  sur  l'épaule  des  statues.  Dans  cette  colossale  prome- 
nade, les  foules  disparaissent.  Un  Français  exprimait  devant  moi  son 
admiration  pour  le  Crystal  Palace;  il  regrettait  seulement  qu'il  n'y 
eut  personne  le  jour  où  il  l'avait  visité.  11  n'y  avait  en  effet  ce  jour- 
là,  d'après  le  rapport  des  feuilles  anglaises,  que  cinq  mille  admis-- 
sion$. 
Cet  établissement,  ainsi  que  presque  toutes  les  grandes  institu- 


Digitized  by 


Google 


6A0  lŒTtJE  DES  DEUX  HOlfDES. 

tions  en  Angleterre,  fut  fondé  par  une  compagnie.  Cette  compagnie 
de  directeurs  lança  un  prospectus  annonçant  qu'elle  se  proposait  de 
lever  un  capital  de  500,000  livres  sterling,  et  d'émettre  à  cet  effet 
cent  mille  actions  de  6  livres  chacune.  Quinze  jours  après,  l'argent 
était  trouvé.  Les  fondateurs  avaient  résolu  d'élever  un  palais  à. une 
idée.  Quelle  était  cette  idée?  Instruire  les  masses  tout  en  les  amu^ 
sant.  Pour  mettre  ce  plan  à  exécution,  la  compagnie  ofl6rit  à  sir  Joseph 
Paxton,  l'architecte  du  palais  de  cristal  dans  Hyde-Park,  la  charge 
de  directeur  du  jardin  d'hiver,  du  parc  et  des  serres.  Son  devoir 
était  de  placer  le  visiteur  au  milieu  des  arbres,  des  fleurs  et  des 
plantes  de  toutes  les  contrées,  et  d'attirer  ainsi  la  multitude  vers 
l'étude  des  sciences  naturelles,  en  lui  montrant  par  des  exemples 
l'influence  des  climats  sur  la  végétation.  MM.  Owea  Jones  et  Digby 
Wyat,  qui  s'étaient  distingués  par  leurs  travaux  dans  l'exposition 
de  1851,  furent  nommés  directeurs  du  département  des  beaux^-arts. 
Leur  mission  consistait  à  décorer  le  nouveau  palais  et  à  réunir  les 
chefs-d'œuvre  de  tous  les  temps,  de  toutes  les  civilisations  et  de 
toutes  les  écoles,  de  manière  à  former  un  cours  d'^oseignement  «foi 
pénétrât  en  quelque  sorte  par  les  yeux  dans  l'âme  du  peuple,  fis 
furent  envoyés  à  cet  effet  sur  le  continent,  où  Ds  trouvèrent  géné- 
ralement un  accueil  favorable,  excepté  pourtant  à  Rome,  à  Padooe 
et  à  Vienne;  dans  ces  dernières  villes,  la  jalousie  étix)ite  du  goaver- 
nement  papal  et  les  vues  ombrageuses  du  gouvernement  autriciràei 
les  empêchèrent  de  calquer  certains  monumens  célèbres.  Les  dé- 
partemens  de  la  géologie,  de  l'ethnologie  et  de  la  zoologie  furent 
confiés  aux  professeurs  Edward  Forbes  et  Ansted,  au  docteur  La- 
tham,  à  MM.  Waterhouse,  Gould,  et  à  d'autres  personnes  biencon^ 
nues  dans  le  monde  savant.  Il  ne  s'agissait  plus  cette  fois  de  former 
un  simple  musée  d'histoire  naturelle  :  la  science  devait  parler  aux 
regards  et  à  l'imagination.  C'est  ainsi  qu'au  risque  d'imposer  cer- 
tains sacrifices  à  l'authenticité  des  faits,  M.  Waterhouse  Hawkins, 
sous  les  yeux  du  professeur  Owen,  entreprit  de  redonner  une  forme 
aux  animaux  disparus  de  l'ancien  monde,  au  lieu  d'exposer  seule- 
ment des  débris  fossiles.  Le  travail  étant  ainsi  divisé,  et  les  archi- 
tectes, MM.  Fox  et  Henderson,  ayant  terminé  la  reconstiniction  du 
nouvel  édifice  de  verre  avec  les  matériaux  de  l'ancien,  le  CryeUd 
Palace  de  Sydenham  fut  enfin  ouvert  le  10  juin  185â. 

Depuis  lors  a-t-il  atteint  le  but  pour  lequel  il  avait  été  con- 
struit? A-t-il  été,  comme  le  voulait  le  programme  même  de  la  com- 
pagnie, un  palais  d'éducation  pour  le  peuple?  Certes  il  y  a  beau- 
coup à  apprendre  dans  cette  riche  collection  de  curiosités  et  d'objets 
d'art,  dans  cette  histoire  de  la  nature  et  du  genre  humain  racontée 
par  des  monumens.  C'est  même  à  ce  point  de  vue  que  nous  signalons 


Digitized  by 


Google 


l'anoutbrius  et  la  tie  angiaise.  6&1 

le  palais  deSydenbam  comme  un.  établissement  unique  dont  nous 
.voodrions  voir  l'idée  s'étendre  et  se  r^roduire  ailleurs.  Et  quel  pays 
plus  que  la  France  aurait  le  droit  et  peut-être  le  devoir  de  la  mettre 
à  exécution?  On  a  beaucoup  parié  chez  nous  de  Tinstruction  du  peu- 
ple; on  a  très  peu  fait  pour  elle.  Les  Anglais  sont  plus  pratiques;  ils 
ont  bâti  en  quelque  sorte  un  cours  d'enseignement  qui  s'adresse  à 
toutes  les  intelligences  par  l'attrait  de  la  curiosité.  La  légère  contri- 
bution d'un  shilling  n'a  nullement  empêché  les  classes  ouvrières  d'ac- 
courir en  foule  au  palais  de  Sydenham,  et  je  ne  veux  point  croire  que 
cette  série  de  formes  et  d'impressions  qui  s'imposent  à  la  mémoire 
ait  glissé  sur  elles  sans  laisser  de  traces.  Des  connaissances  envelop- 
pées dans  un  spectacle  et  dans  des  sensations  deviennent  ainsi  plus 
accessibles  à  la  multitude  ;  on  a  pu  en  juger  par  l'étonnement  et 
l'enAousiasme  nauf  qu'exprimaient  les  classes  populaires  à  la  vue 
des  figures  étranges  représentant  les  civilisations  évanouies.  Le  Pa- 
lais de  Cristal  est  le  rendez-vous  favori  de  certaines  confréries  ou- 
vrières; là  se  célèbre  la  fête  annuelle  des  for  esters  y  une  société  de 
compagnonnage  très  nombreuse  en  Angleterre.  Ce  jour-là,  soixante- 
dix  mille  visiteurs  inondent  les  jardins  et  les  galeries,  où  les  fores- 
ters  se  distinguent  par  des  signes]  symboliques  et  par  un  costume 
thëâiilEil  qu'on  suppose  avoir  quelque  ressemblance  avec  celui  du 
fisuneux  Robin  Hood.  Des  chefs  d'institutions  établies  à  Sydenham  et 
dans  les  environs  conduisent  de  temps  en  temps  leurs  élèves  dans 
ce  temple  des  arts,  de  l'industrie  et  du  progrès.  Apprendre  par  les 
yeux,  acquérir  certaines  notions  générales  du  beau  et  de  l'utile 
dans  l'ordi'e  où  les  faits  qu'elles  représentent  se  sont  développés  à 
•travers  les  âges,  revivre  dans  les  époques  mortes  et  dans  l'humanité 
même  en  renouant  la  chaîne  des  temps  et  des  traditions  par  des 
signes  visibles,  quelle  méthode  d'éducation  pourrait  être  mieux 
appropriée  à  la  jeunesse  ? 

Des  cours  publics,  —  à  de  trop  rares  intervalles,  il  est  vrai,  — 
sont  professés  dans  l'établissement  sur  les  diverses  branches  de  la 
setence  et  de  l'histoire,  car  les  monumens,  si  frappans  qu'ils  soient, 
ne  parlent  point  toujours  suffisamment  par  eux-mêmes.  C'est  ainsi 
qu'en  1855  j'assistai  à  une  série  de  leçons  intéressantes  dans  les- 
quelles M.  Waterhouse  Hawkins  cherchait  à  reconstituer,  d'après  les 
indications  des  restes  fossiles,  la  physionomie  des  anciennes  époques 
et  des  anciens  habitans  de  la  terre.  Pourquoi  suis-je  néanmoins 
contraint  d'ajouter  que,  malgré  de  très  honorables  efforts  et  malgré 
une  collection  dont  on  chercherait  en  vain  l'équivalent  dans  toute 
l'Europe,  du  moins  au  point  de  vue  qui  nous  occupe,  le  département 
de  l'instruction,  sous  la  forme  de  cours,  est  resté  jusqu'ici  dans  le 
CrysUd  Palace  à  l'état  d'enfance? 

Tom  XLV.  41 


Digitized  by 


Google 


6&2  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'intention  des  fondateurs  était,  on  Ta  dit,  de  mêler  renseigne- 
ment au  plaisir,  et  ce  n'est  point  cette  intention  que  je  blâme.  Ils 
étaient  persuadés,  et  avec  raison,  qu'en  rehaussant  le  caractère  des 
divertissemens  on  élève  l'esprit  d'un  peuple.  Malheureusement  il 
est  arrivé  au  Crystal  Palaae  ce  qui  arrivera  toujours  aux  entreprises 
dans  lesquelles  domine  un  principe  d'industrie,  un  intérêt  matériel. 
Avant  d'y  voir  une  école  pour  les  masses,  la  compagnie  se  repré- 
sentait le  Palais  de  Cristal  comme  une  affaire.  La  recette  était  une 
question  de  vie  ou  de  mort  :  pour  vivre,  on  a  voulu  attirer  la  foule. 
Il  serait  injuste  de  dire  que  la  multitude  se  montra  indifférente  et 
insensible  aux  monumens  d'art  distribués  de  manière  à  illustrer 
l'histoire  et  le  progrès  des  civilisations;  mais  il  est  bien  vrai  que  les 
jardins,  les  massifs  de  fleurs,  les  arabesques  de  rosiers,  surtout  les 
fontaines  et  les  châteaux  d'eau  qui  jouent  à  certains  jours  pour  riva- 
liser avec  les  grandes  eaux  de  Versailles,  firent  encore  plus  d'im- 
pression sur  la  majorité  des  visiteurs.  On  pourrait  dire  du  Palais  de 
Cristal  ce  que  l'excentrique  Jérôme  Cardan  écrivait  dans  ses  mé- 
moires en  parlant  des  hommes  de  son  entourage  :  Multi  amiciy 
pauci  autem  docti.  Cet  établissement  compte  beaucoup  d'amateurs» 
mais  il  y  en  a  relativement  assez  peu  qui  y  viennent  surtout  pour 
s'instruire.  Qu' est-il  arrivé?  Les  directeurs,  pressés,  limités  par  des 
considérations  toutes  matérielles,  ont  cédé  au  goût  du  public.  Us 
se  sont  montrés  plus  occupés  dans  ces  derniers  temps  de  varier  les 
spectacles  et  d'introduire  des  amusemens  étrangers  au  but  de  l'in- 
stitution que  de  développer  l'enseignement  scientifique.  Le  Crysial 
Palace  sert  aujourd'hui  à  toute  sorte  d'usages;  on  y  donne  des  con- 
certs-monstres qui  effarouchent  les  oiseaux  et  les  chassent  de  leurs 
bosquets  couverts,  qui  forcent  à  déplacer  les  statues,  et  qui  enva- 
hissent le  grand  transept,  entièrement  livré  ce  jour-là  aux  musi- 
ciens, à  une  armée  de  quatre  mille  choristes  et  à  une  multitude 
d'hommes  et  de  femmes  jalouses  de  montrer  leur  toilette.  On  y  fait 
des  expositions  de  fleurs,  de  serins,  de  pigeons  et  de  lapins.  On  y 
enlève  des  ballons  qui,  à  cause  de  leur  volume,  prennent  le  n<»a 
de  mammouths  aériens.  Il  s'y  tient  de  temps  à  autre  des  foires, 
fancy  fairs^  pour  la  vente  des  objets  de  fantaisie,  dont  le  produit 
est  destiné  à  des  œuvres  utiles  et  charitables  (1).  Ces  divers  spec*» 
tacles  conservent  encore  un  rapport  plus  ou  moins  éloigûé  avec  l'art, 
l'industrie  et  la  science  (2);  mais  en  est-il  de  môme  des  exercices 

(1)  Les  marchandes  sont  le  plus  souvent  ces  jours-là  des  actrices  ou  des  femmes  du 
monde.  Une  jeune  miss  inventa,  il  y  a  deux  ou  trois  ans,  un  moyen  de  donner  du  prix 
aux  articles  de  fantaisie  qui  n'en  avaient  guère  par  eux-mêmes.  Elle  y  posait  ses  lèyres 
roses  comme  un  bouton  de  camélia.  Ce  baiser  valait  une  gainée. 

(2)  II  ne  serait  pas  juste  en  effet  de  ranger  parmi  le»  amosemens  futiles  1m  \ 


Digitized  by 


Google 


L' ANGLETERRE   ET   LA   TIE   ANGLAISE.  6&3 

sur  la  corde  raide?  Sans  prétendre  nier  qu'un  célèbre  acrobate  fran- 
çais n'ait  été  pour  le  Palais  de  Cristal  une  source  d'argent  grâce  à 
ses  exhibitions  périlleuses,  on  peut  se  demander  si,  en  s'engageant 
dans  cette  voie,  l'administration  est  restée  strictement  fidèle  à  son 
principe.  Une  certaine  réaction  semble  même  se  foimer  au  sein  du 
public  contre  les  scènes  et  les  parades  où  la  curiosité  seule  est  en 
jeu  :  j'ai  entendu  des  femmes  anglaises  les  condamner  avec  beau- 
coup de  bon  sens,  mais  aussi,  je  l'avoue,  avec  un  peu  trop  d'affec- 
tation. N'y  aurait-il  point  un  moyen  plus  simple  et  plus  efficace  de 
témoigner  leur  dégoût  pour  ce  genre  de  spectacles?  Ce  serait  de  ne 
point  y  assister.  Somme  toute,  il  y  a  des  jours  où  le  palais  de  Sy- 
denham  dévie  un  peu  de  sa  destination;  ce  qui  devrait  être  une  école 
est  trop  un  jardin  de  plaisir,  une  salle  de  concerts,  une  exposition 
toujours  croissante  de  marchandises;  le  bazar  dévore  le  musée. 

Je  crois  que  les  directeurs  ont  tort.  Tout  en  tenant  compte  de 
certaines  difficultés,  il  me  semble  qu'il  y  aurait  les  élémens  d'un 
succès  dans  la  partie  sérieuse  du  Crysial  Palace^  si  l'on  se  don- 
nait la  peine  de  l'étendre  et  de  la  compléter.  Le  goût  du  public 
finirait  par  s'attacher  à  un  palais  d'éducation;  mais  il  faudrait  pour 
cela  que  l'administration  elle-même  eût  le  courage  de  persévérer 
dans  la  voie  qu'elle  avait  ouverte.  Si  j'avais  besoin  d'être  confirmé 
dans  cette  manière  de  voir,  un  fait  me  donnerait  raison.  La  preuve 
que  le  champ  de  la  science,  mise  à  la  portée  de  tous  par  un  ensei- 
gnement à  la  fois  grave  et  amusant,  n'est  ni  épuisé  ni  infertile, 
c'est  qu'on  s'occupe  en  ce  moment  même  de  construire  un  autre 
établi^ment  du  même  genre,  le  Palais  du  Peuple,  People' s  Pa- 
lace. Cette  concurrence  au  Palais  de  Cristal  doit  s'élever  à  Mus- 
weU-Hill,  sur  le  parcours  du  chemin  de  fer  du  Nord,  Northern  rail- 
watfy  dont  le  débarcadère  est  à  King's-Cross.  Divers  obstacles  ont 
dans  ces  derniers  temps  contrarié  l'exécution  du  projet;  mais  les 
plans  sont  tout  tracés,  et  M.  Owen  Jones,  qui  a  été  si  utile  à  l'insti- 
tution de  Sydenbam,  a  été  chargé  de  diriger  les  travaux  du  nou- 
veau château  de  verre.  Il  y  avait  à  Londres  un  établbsement  qui, 
sans  rentrer  absolument  dans  le  même  système,  s'en  rapprochait  à 
quelques  égards  :  c'était  le  Panopticon.  Il  avait  été  construit  dans 
Leicester-square  d'après  un  style  que  les  Anglais  qualifient  de  mau- 
resque. On  y  trouve  en  effet  quelques  imitations  de  minarets,  d'ar- 
cades en  fer  à  cheval,  quelques  frêles  colonnettes  qui  font  penser  aux 
palais  des  sylphides.  M.  Clarke,  en  fondant  cette  institution,  se  pro- 

sioM  de  M.  Glaisher  dans  le  ballon  de  M.  Goxwell,  qui  ont  leur  point  de  départ  au 
Crystal  Palacê,  Ces  coones  dans  les  nuages  ont  mis  à  même  un  sarant  très  distingaé 
de  reconnaître  la  température,  la  densité  et  rhumidité  de  Tatmosphère  à  des  hauteurs 
qui  B'afileiil  gaère  été  atteintes  Jusqu'ici. 


Digitized  by 


Google 


6A&  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

posait  d'offrir  aux  habitans  de  Londres  ud  cercle  de  récréatioifô  in- 
structives. Il  voulait  émouvoir  rimagination,  pour  mieux  la  gagaer 
au  sentiment  des  arts  et  à  Tétude  des  sciences;  malheureusement 
les  moyens  d'attrait  mis  en  œuvre  pour  atteindre  ce  but  n'étaient 
pas  très  puissans,  et,  après  avoir  marché  de  faux  pas  en  faux  pas 
dans  une  voie  où  je  ne  voudrais  point  voir  le  Crystal  Palace  s'enga- 
ger, le  Panopticon  est  aujourd'hui  tombé  au  rôle  de  salle  de  con- 
cert ou  plutôt  de  café  chantant.  C'est  tout  simplement  YAlhambray 
le  même  qui,  avant  cette  triste  transformation  dernière,  s'intitulait 
emphatiquement  le  Palais  des  nuits  arabes.  N'est-il  point  instructif 
de  placer  en  regard  de  cet  établissement  déchu  la  Royal  Poly- 
technic  Institution,  qui  se  propose,  elle  aussi,  de  rendre  la  science 
amusante,  mais  qui,  n'ayant  jamais  fait  d'indignes  concessions  aux 
goûts  frivoles  du  public,  a  consente  intacte  sa  réputation  et  conquis 
un  certain  succès? 

Le  Palais  du  Peuple  n'existant  encore  qu'en  projet,  et  la  Poly- 
technic  institution  n'illustrant  qu'un  côté  de  la  science,  c'est  le 
Crystal  Palace  qu'il  nous  faut  choisir  comme  un  type  de  la  manière 
dont  les  Anglais  comprennent  l'alliance  du  plaisir  et  de  l'instruc- 
tion. Malgré  de  regrettables  lacunes  et  certains  défauts  inséparables 
peut-être  d'une  première  exécution,  ce  dernier  établissement  nous 
présente  d'ailleurs  un  grand  ensemble  de  faits  et  d'idées.  On  vou- 
drait dans  cette  étude  dégager  les  principaux  traits  d'un  cours  d'é- 
ducation qui  n'est  point  représenté  ailleurs  sous  les  mêmes  formes, 
signaler  les  améliorations  utiles  qu'il  conviendrait  d'y  introduire, 
interpréter  en  un  mot  la  pensée  qui  ^  présidé  à  l'érection  du  palais 
de  Sydenham,  en  disant  à  la  fois  ce  qu'il  est  et  ce  qu'il  devrait  être. 
Puissent  quelques-unes  de  nos  réflexions,  si  elles  sont  justes,  exer- 
cer une  influence  sur  l'économie  du  nouveau  palais  qu'on  est  en 
train  de  bâtir  à  Muswell-Hill  et  de  ceux  qui  s'élèveront  sans  doute 
dans  l'avenir! 

IL 

Le  Crystal  Palace  embrasse  deux  grands  ordres  de  faits  :  l'his- 
toire de  la  terre  avant  l'homme,  —  l'histoire  de  la  terre  depuis 
l'avénemeîit  de  l'homme.  La  première  de  ces  histoires  se  trouve  re- 
présentée à  l'extrémité  du  jardin.  Là  le  terrain  est  disposé  de  ma- 
nière à  figurer  des  falaises,  des  plages,  des  soulèvemens,  des  bas- 
sins, des  îles.  On  y  a  transporté  des  roches  prises  dans  les  diflérentes 
formations  géologiques  de  la  Grande-Bretagne.  L'intention  du  pro- 
fesseur Ansted  et  de  sir  Joseph  Paxton  a  été  ^"illustrer  par  des 
exemples  les  zones  de  la  croûte  terrestre  dans  l'ordre  où  elles  se 


Digitized  by 


Google 


LANGIETERRE   ET  lA   TIB   ANGLAISE  •  646 

succèdent  et  se  superposent  les  unes  aux  autres.  D'abord  se  pré- 
sentent le  vieux  grès  rouge,  le  calcaire  carbonifère  et  le  terrain 
homDer;  puis,  avec  le  nouveau  grès  rouge,  commence  un  nouvel 
ordre  de  phénomènes  :  non  contons  de  retracer  aux  yeux  le  gise- 
ment et  Tallure  des  roches,  les  savans  et  les  artistes  du  Palais  de 
Cristal  ont  voulu  ressusciter  les  anciens  babitans  qui  se  montrent 
enfouis  dans  les  stratifications  plus  récentes.  Ressusciter,  pour 
r homme  c'est  retrouver  la  forme  des  choses  disparues;  or  quoi  de 
plus  oublié  et  de  plus  évanoui  que  les  êtres  très  réels  qui  ont  vécu 
jadis  à  la  surface  de  notre  planète?  Les  voilà  pourtant,  non  tels  peut- 
être  qu'ils  sont  sortis  des  mains  de  la  nature,  mais  du  moins  à  peu 
près  tels,  restaurés  qu'ils  sont  par  les  procédés  de  la  science. 

Sur  rtle  du  nouveau  grès  rouge,  nous  trouvons  accroupis  le  laby- 
rinthodon  et  le  dicynodon,  sorte  de  crapauds  monstrueux  égalant  à 
peu  près  en  grosseur  la  stature  d'un  bœuf.  Dans  l'Ile  des  lias  rampe 
la  dynastie  des  grands  reptiles,  l'icthyosaure  avec  son  gros  œil  rond, 
sorte  de  lanterne  allumée  dans  la  nuit  des  mers,  le  plésiosaure,  re- 
marquable surtout  par  la  longueur  de  son  cou  grêle  et  flexible  au 
bout  duquel  une  tête  plate  devait  darder  çà  et  là  les  flèches  du  ser- 
pent, c'est-à-dire  d'implacables  morsures,  le  plésiosaure  enfin,  qui 
ressemble  beaucoup  au  gavial  des  bords  du  Gange.  Dans  la  forma- 
tion suivante,  celle  de  l'oolithe,  on  rencontre  de  petits  ptérodac- 
tyles ou  reptiles  ailés  et  le  mégalosaure,  ce  colosse  à  tête  de  lézard, 
vorace  comme  un  crocodile,  armé  d'une  forêt  de  dents,  soutenu  par 
devant  sur  des  pattes  qui  ressemblent  à  deux  piliers,  ayant  vingt- 
neuf  pieds  anglais  de  longueur  depuis  le  museau  jusqu'à  l'extrémité 
de  la  queue  et  vingt-deux  pieds  six  pouces  de  largeur  autour  des 
cdtes.  Toujours  dans  la  même  île,  mais  parmi  les  terrains  crétacés, 
surgissent  les  massifs  iguanodons  et  les  hylaeosaures,  lézards  au  dos 
héiissé  d'épines  et  portés  par  quatre  jambes  beaucoup  plus  gi'osses 
que  celles  du  plus  gros  éléphant.  Là  aussi  nage  le  mosasaure,  mon- 
trant seulement  sa  tête  monstrueuse  au-dessus  du  lac,  et  plus  loin 
reposent,  en  quelque  sorte  perchés  sur  un  rocher,  les  grands  pté- 
rodactyles, ces  dragons  fabuleux  de  l'ancien  monde,  ces  chimères 
aux  ailes  repliées  et  aux  pattes  armées  de  grifles,  qui  semblent 
'  garder  le  secret  de  l'antique  nature.  Il  nous  faut  maintenant  quitter 
nie  des  terrains  secondaires,  car  nous  allons  entrer  dans  un  autre 
âge  de  la  création.  Cette  ère  nouvelle  nous  apparaît  sur  une  autre 
Ile,  celle  des  terrains  tertiaires,  où  se  groupe  un  tout  autre  système 
d^animaux.  Les  voici  debout  et  en  quelque  sorte  vivans  comme  dans 
cm  rêve,  ces  anciens  mammifères  dont  les  simples  débris  fossiles 
ont  tant  étonné  il  y  a  un  demi-siècle  les  naturalistes  :  le  palœothe- 
rium  avec  sa  trompe,  véritable  tapir  de  l'ancien  monde,  l'anoplo- 


Digitized  by 


Google 


ehô  PJVUB  DBS  DEUX  KONBES* 

thère  commun,  l'ancplothère  grêle,  et  plus  loin  le  megatherium^  ce 
gigantesque  paresse  ux  en  train  d'abattre  un  arbre  pour  en  manger 
les  feuilles.  Viennf  nt  ensuite  les  fiers  élans  irlandais  au  front  bran- 
chu,  derniers  rep  ésentans  d'une  création  éteinte,  mais  qui  s'avan- 
çait graduelleme  t  vers  les  formes  présentes  de  la  vie,  et  dont  on 
peut  ainsi  renou  r  les  nombreux  anneaux  à  la  grande  chaîne  des 
animaux  moderr  s. 

Tout  cela  con  itue,  je  l'avoue,  une  géologie  tant  soit  peu  roma- 
nesque et  théât:  Je;  mais  ne  devait-elle  point  être  ainsi  pour  frap- 
per rimaginati(  i  des  masses?  Ce  fut  dans  tous  les  cas  une  idée 
heureuse  que  opposer  dans  les  jardins  Thistoire  de  la  terre  à 
rhistoire  du  ge  re  humain ,  représentée  par  de  tout  autres  monu- 
mens  dans  Tin  rieur  du  palais  :  Tune  est  en  quelque  sorte  la  pré- 
face de  l'autre  N'est-ce  point  kux  anciens  événemens  du  globe 
qu'il  faut  rem  iter  pour  retrouver  l'origine  du  niveau  actuel  des 
mers,  de  la  dî  ribution  des  vallées  et  des  montagnes,  de  la  confi- 
guration des  c  :es  et  de  tous  les  traits  de  géographie  physique  dont 
l'influence  a  r  é  si  grande  sur  la  civilisation?  Qui  ne  saisit  alors  le 
lien  entre  le  spectacle  des  anciens  mondes  et  la  salle  du  palais  con- 
sacrée au  département  de  l'histoire  naturelle  et  à  l'ethnologie?  Une 
méthode  différente  de  celle  qu'on  suit  d'ordinaire  dans  les  musées 
a  présidé  ici  à  l'arrangement  et  à  la  classification  des  diverses 
formes  de  la  vie.  On  a  voulu  grouper  les  plantes  et  les  animaux 
dans  un  ordre  géographique,  de  manière  à  donner  une  idée  de  la 
distribution  des  êtres  organisés  à  la  surface  de  la  terre,  des  con- 
trées où  ils  ont  pris  naissance  et  des  influences  exercées  par  les  cli- 
mats. Quoique  tout  dans  l'aspect  général  de  cette  nature,  comparée 
à  celle  des  anciennes  époques,  présente  un  caractère  de  nouveauté, 
il  est  un  événement  qui  la  frappe  d'un  cachet  tout  particulier,  c'est 
la  présence  de  l'homme.  Ge  dernier  était  bien  contenu  en  germe  dans 
les  progrès  antérieurs  du  règne  animal  ;  mais  comment  s* en  est-il 
dégagé?  C'est  le  grand  mystère  de  la  science,  et  les  professeurs  du 
Crystal  Palace  n'avaient  nullement  reçu  mission  de  l'expliquer;  ils 
se  sont  contentés  alors  de  constater  le  fait  et  de  le  traduire  sous 
une  forme  pittoresque. 

Des  bosquets  s'étendent  à  droite  et  à  gauche  de  la  nef,  peuplés  çà 
et  là  par  des  groupes  d'indigènes  appartenant  à  l'ancien  ou  an 
Nouveau-Monde.  Quoique  l'espèce  humaine  offre  partout  des  traits 
d'unité,  elle  se  partage  toutefois  en  races  qui  difl%rent  par  la  cou- 
leur, par  les  caractères  physiques,  et  dont  chacune  semble  attachée 
à  l'une  des  grandes  divisions  du  globe  terrestre.  C'est  ainsi  par 
exemple  que  le  nègre  vit  et  se  développe  surtout  dauas  les  contrées 
de  l'Afrique  centrale  où  les  plantes  et  les  animaux  présentent  le  plus 


Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE   ET  LA.  VIE   ANGLAISE.  6i7 

d'analogie  avec  la  flore  ou  la  faune  des  anciennes  époques  géologi- 
ques. La  race  noire^  au  degré  le  plus  abaissé,  se  montre  dans  un 
groupe  de  sauvages  du  nord  de  l'Australie  ;  leurs  membres  grêles 
et  allongés  rappellent  à  première  vue  les  proportions  du  singe. 
Sont-ils  pourtant  inférieurs  à  cette  famille  de  Bushmen  qui  figure 
un  peu  plus  loin,  race  malheureuse  qui  s'éteint  chaque  jqur  dans 
le  sud  de  l'Afrique,  persécutée  par  les  autres  tribus  indigènes  et 
par  les  durs  colons  européens?  Après  avoir  parcouru  ainsi  tout  le 
monde  noir,  on  arrive  aux  Cafres-Zoulous,  dont  la  peau  est  brune, 
le  front  haut  et  l'intelligence  beaucoup  plus  développée.  Chemin 
faisant,  on  rencontre  des  Danakils,  menant  boire  leurs  chameaux; 
ces  Abyssins  forment  la  transition  entre  le  nègre  et  l'Arabe.  Le  con- 
tinent d'Amérique  nous  présente  ses  naturels  du  Mexique ,  ses  Ca- 
raïbes, ses  Botocudos.  Les  îles  de  l'archipel  océanique  nous  mon- 
trent une  famille  de  Papouans,  qui  tiennent  à  la  fois  du  nègre  et  du 
Malais  avec  leurs  cheveux  crépus  qui  ressemblent  à  une  masse  d'é- 
toupe.  Enfin  en  Asie,  dans  un  groupe  d'Hindous  appartenant  à  diffé- 
rentes castes,  et  occupés  à  chasser  le  tigre,  nous  trouvons  le  germe 
de  notre  race  blanche.  Non  content  de  mettre  l'ethnologie  en  action 
et  de  représenter  les  jeux,  les  occupations,  les  exercices  favoris,  la 
yie  domestique  des  différentes  familles  humaines,  on  a  voulu  encore 
les  entourer  des  animaux  qui  expriment  le  mieux  la  physionomie 
des  différons  cUmats  et  auxquels  les  mœurs  de  l'état  sauvage  se  re- 
lient par  tant  de  rapports.  L'intention  était  excellente,  mais  l'exé- 
cution laisse  beaucoup  à  désirer.  La  plupart  des  masques  humains 
ont  été,  je  l'avoue,  caJqués  sur  la  vie;  les  peaux  des  divers  animaux 
ODt  été  assez  bien  préparées,  et  pourtant  l'ensemble  est  petit,  les 
détails  eux-mêmes  semblent  quelquefois  puérils  ou  ridicules  (1). 
In  Anglais,  grand  naturaliste,  frappé  de  l'insuffisance  de  ces  cal- 
ques de  plâtre,  se  demandait  un  jour  pourquoi  Ton  n'aurait  point 
au  Crystal  Palace  de  vrais  sauvages  en  chair  et  en  os  se  livrant  de- 
vant le  public  à  des  simulacres  de  chasse  ou  de  guerre.  Cette  idée 
soulève  plus  d'une  objection  et  rencontrerait  sans  doute  des  diffi- 
cultés; mais  la  Grande-Bretagne  serait  plus  à  même  que  toute  autre 
nation  de  la  mettre  en  pratique  à  cause  de  l'étendue  de  ses  relations 
avec  toutes  les  contrées  de  la  terre. 
La  partie  du  Crystal  Palace  que  nous  venons  de  parcourir  nous  a 

(1)  Cette  réflexion  s'applique  surtout  à  la  cave  dans  laqueUe  on  a  voulu  représeoiter 
&u  moyen  de  toiles  peintes  les  glaces  éternelles  du  pôle,  les  animaux  de  ces  régions 
désolées  et  un  pôcheur  grocnlandais  dans  son  canot.  L'intérêt  qui  s'attache  à  ces  races 
de  sauvages  du  nord  augmente  pourtant  de  jour  en  jour  depuis  qu'on  trouve  en  Angle- 
terre parmi  les  débris  de  Tàgo  de  pierre  des  crânes  qui  semblent  se  rapporter  au  même 
type. 


Digltized  by 


Google 


6A8  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

offert  de  grandes  révolutions  à  la  surface  du  globe,  une  série  de  dé- 
veloppemens  se  produisant  avec  ordre  dans  l'échelle  de  la  vie,  en 
un  mot  le  progrès  dans  l'organisation  de  la  naatière.  Ne  sommes- 
nous  point  ainsi  préparés  à  mieux  saisir  les  lois  de  l'histoire?  C'est 
par  une  série  de  changemens  que  les  races  primitives  se  sont  avan- 
cées de  la  barbarie  vers  la  civilisation;  la  vie  sociale  a  eu,  comme  la 
nature,  ses  formations  successives,  les  âges  de  l'humanité,  ainsi  que 
les  âges  de  la  terre,  ont  laissé  derrière  eux  des  couches  où  gisent 
ensevelies  les  curieuses  dépouilles  du  passé.  Chaque  série  de  la  ci- 
vilisation a  un  type  aussi  bien  que  chaque  série  animale;  on  a  voulu 
saisir  et  ressusciter  ce  type,  le  présenter  aux  yeux  dans  les  monu- 
mens  qui  le  caractérisent,  retracer  d'étape  en  étape  la  marche  du 
progrès  telle  qu'on  la  trouve  imprimée  sur  l'architecture  et  dans  les 
arts  des  nations  éteintes.  Pour  l'histoire  comme  pour  la  science,  tout 
ce  qui  vit  a  ses  racines  dans  tout  ce  qui  a  vécu.  Avoir  été  successi- 
vement l'homme  des  différentes  époques  et  des  civilisations  dispa- 
rues, avoir  vu  naître  les  premières  sociétés,  avoir  assisté  aux  mys- 
tères de  l'ancienne  Egypte ,  avoir  vu  luire  le  siècle  de  Péridès  et 
l'antiquité  s'évanouir  poiu*  faire  place  aux  nations  modernes,  qui 
de  nous  n'a  fait  ce  rêve?  Eh  bien!  c'est  ce  rêve  qu'on  a  cherché  à 
incarner  en  quelque  sorte  dans  un  vaste  ensemble  de  raonumens  et 
de  statues.  Le  visiteur  revit  jusqu'à  un  certain  point  dans  l'huma- 
nité par  la  faculté  qu'il  a  de  voyager  en  quelques  heures  à  travers 
les  temps,  les  âges  et  les  formes  renouvelées  des  sociétés  qui  se 
succèdent  et  se  continuent.  De  là  une  nouvelle  méthode  d'éducatiop 
qui  consiste  à  conduire  l'esprit  par  ce  qu'on  a  appelé  les  milieux 
ambians  de  l'histoire  universelle. 

A  l'horizon  ou,  comme  dit  Macaulay,  au  crépuscule  de  l'anti- 
quité nous  apparaît  le  sombre  et  gigantesque  fantôme  de  l'Inde.  Et 
pourtant  l'Inde,  surtout  l'Inde  ancienne,  se  trouve  très  pauvrement 
représentée  au  Crystal  Palace.  On  s'explique  d'autant  moins  aisé- 
ment une  telle  lacune  que  les  Anglais  ont  plus  de  ^loyens  pour  étu- 
dier cette  contrée  obscure  et  féconde  en  surprises.  Les  artistes  au- 
raient trouvé  dans  YIndian  Muséum  et  dans  une  excellente  collection 
de  photographies  des  anciens  temples  les  élémens  nécessaires  pour 
reconstruire  un  style  d'architecture  évanouie.  Au  Musée  indieA  sur- 
tout ils  auraient  pu  copier,  en  les  groupant  et  en  les  rattachant  à  ua 
système,  les  figures  étranges  des  dieux  hindous,  des  incarnations 
et  des  monstrueux  avatars,  —  fausses  couches,  comme  on  l'a  dit,  du 
sentiment  religieux  égaré  dans  la  nature.  Heureusement,  si  l'Inde 
antique  a  été  négligée,  il  n'en  est  pas  du  tout  de  même  de  l'Egypte. 
Cette  vieille  civilisation  nous  apparaît  sortant  de  son  Unceul  et 
comme  rajeunie  par  des  procédés  ingénieux  de  restauration  qui  ani- 


Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE   ET  léL   TIE   ANGLAISE.  6id 

ment  et  colorent  les  faits  connus  sans  les  dénaturer  (1).  Les  types 
d'architecture  qu'on  a  réunis  dans  la  cour  égyptienne  {egyptian 
court)  n'ont  point  toujours  été  pris  à  telle  ou  telle  ruine;  ce  sont 
plutôt  des  illustrations  de  différens  styles  groupées  de  manière  à 
donner  une  idée  du  développement  de  l'art  chez  cette  nation  mys- 
térieuse. Qu'on  ne  s'attende  point  toutefois  à  trouver  dans  ces  chan- 
geniens  le  caractère  du  progrès  aussi  fortement  empreint  que  sur 
rhîstoire  des  édifices  appartenant  à  des  peuples  plus  modernes.  La 
religion  s'y  opposait;  des  dogmes  pétrifians  avaient  à  jamais  fixé  les 
symboles  du  culte;  la  loi  de  cet  art,  comme  celle  de  la  société  tout 
entière,  était  l'immobilité.  L'idée  de  M.  Owen  Jones  est  même  que 
nous  ne  connaissons  bien  que  l'époque  de  la  décadence  du  style 
égyptien  ;  l'ère  de  sa  grandeur  et  de  sa  perfection  a  été  ensevelie 
avec  les  plus  anciens  pharaons;  c'est  à  peine  si  nous  en  découvrons 
çà  et  là  quelques  débris  d'autant  plus  beaux  qu'ils  sont  plus  an- 
ciens. Encore  bien  moins  pouvons-nous  atteindre  à  l'enfance  de  cet 
art,  qui  se  perd  dans  la  nuit  des  temps.  Une  avenue  de  lions,  calqués 
sur  deux  exemplaires  rapportés  d'Egypte  par  lord  Prudoe  (aujour- 
d'hui duc  de  Northumberland),  nous  conduit  vers  l'enceinte  exté- 
rieure d'un  temple,  —  des  murailles  décorées  de  bas-reliefs  creux 
et  de  colonnes.  Quel  est  ce  temple?  Hâtons-nous  de  dire  qu'il  ne 
se  rapporte  à  aucun  monument  particulier  découvert  sur  la  terre 
d'Egypte;  c'est  pourtant  une  représentation  exacte,  les  savans  le 
reconnaissent,  du  style  qui  florissait  à  l'époque  des  Ptolémées.  Vou- 
lant surtout  parler  aux  sens  et  donner  une  figure  à  l'histoire,  les 
professeurs  du  Crystal  Palace  auraient  manqué  leur  but,  s'ils  s'é- 
taient contentés  de  reproduire  les  fragmens  isolés  et  mutilés  qu'on 
trouve  dans  les  musées  d'art.  Il  leur  fallait  donner  une  âme  et  un 
corps  au  symbolisme  égyptien,  relever  les  ruines,  choisir  et  grou- 
per dans  un  espace  beaucoup  trop  limité  les  traits  qui  pouvaient  le 
mieux  transmettre  à  l'esprit  du  spectateur  l'idée  d'une  civilisation  si 
éloignée  de  la  nôtre.  Les  murailles  se  montrent  couvertes  de  figures 
bizarres  et  coloriées,  le  principal  sujet  de  la  scène  étant  un  roi  qui 
fait  des  offrandes  et  qui  reçoit  les  présens  des  dieux.  Les  chapiteaux 
des  colonnes  sont  formés  de  feuilles  de  palmier  et  de  lotus;  d'autres 
encore  montrent  le  papyrus  à  ses  divers  états  de  développement, 
depuis  le  bouton  jusqu'à  la  fleur  épanouie.  Sur  la  frise  qui  surmonte 

ri)  Ce  travail  a  été  singulièrement  facilité  par  des  découvertes  récentes.  On  connaît 
aujourd'hui  non-seulement  les  outils  dont  se  servaient  les  arUstes  égyptiens,  mais 
encore  les  procédés  de  dessin  qu'ils  appliquaient  à  la  sculpture.  On  a  retrouvé  dans  des 
cryptes  tumulaires  hUties  durant  toute  la  vie  d'un  roi  et  laissées  inachevées  par  sa 
mort  des  chambres  où  les  murs  creusés  dans  le  roc  avaient  été  préparées  pour  recevoir 
les  peintures  et  les  sculptures. 


Digitized  by 


Google 


650  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

les  colonnes  court  une  inscription  hiéroglyphique  proclamant  que 
<(  dans  la  septième  année  du  règne  de  Victoria,  la  souveraine  des 
vagues,  ce  palais  a  été  élevé  et  illu^é  de  mille  statues,  comme  un 
livre  pour  l'usage  des  hommes  et  des  femmes  de  toutes  les  nations.  » 
A  la  vue  de  ces  ornemens  d'architecture,  tels,  ou  à  peu  près  tels, 
qu'ils  auraient  pu  sortir  du  ciseau  d'un  artiste  au  nez  écrasé  et  aux 
pommettes  saillantes,  on  est  tenté  de  se  croire  pour  tout  de  bon  en 
Egypte,  au  temps  des  Ptolémécs.  Je  pénétrai  donc  dans  la  cour  ou 
le  parvis  du  temple,  non  sans  m' être  recommandé  à  deux  globes  ai- 
lés, symbolique  divinité  qui  protégeait  les  seuils  de  porte.  C'est  là 
que  devait  s'assembler  la  multitude.  A  ma  gauche  s'étalait  sur  la 
muraille  une  grande  fresque  sculptée  du  temple  de  Ramsës  îlai 
Amun  à  Médinet-Habou ,  près  de  Thèbes.  Des  guerriers  étaient  re- 
présentés comptant  devant  le  roi ,  chef  de  la  dix-neuvième  dynas- 
tie, debout  dans  son  chariot,  entouré  de  ses  serviteurs  et  de  ses 
porteurs  d'éventail,  les  mains  des  ennemis  massacrés,  —  il  y  en 
avait  trois  mille,  ainsi  que  me  l'apprirent  les  hiéroglyphes  gravés 
sur  la  tète  des  scribes,  circonstance  qui,  comme  on  pense  bien, 
m'inspira  la  plus  profonde  admiration  pour  ce  grand  et  magniflque 
souverain.  A  ma  droite  était  la  représentation  d'une  bataille  ou  plu- 
tôt d'un  siège,  car  les  Égyptiens  étaient  en  train  d'enlever  une  for- 
teresse. Me  retournant,  je  me  trouvai  en  face  de  huit  figures  gigan- 
tesques, droites,  enveloppées  dans  une  étroite  tunique  blanche ,  et 
les  mains  croisées  sur  la  poitrine.  Ces  statues,  aux  joues  couleur 
de  brique,  ouvraient  de  grands  yeux  noirs  qui  semblaient  regarder 
fixement  l'éternité.  Je  passai  sous  cette  morne  vision  de  la  gravité 
farouche  et  de  la  force  immobile,  puis,  tournant  à  gauche,  je  me 
trouvai  au  milieu  d'une  colonnade  fort  serrée,  d'un  effet  original  et 
curieux.  Chacune  de  ces  colonnes  représentait  huit  tiges  et  huit  bou- 
tons de  papyrus  liés  ensemble,  qui  s'élevaient  en  forme  de  gerbe. 
Enfin  j'arrivai  devant  la  tombe  découverte  à  Beni-Assan,  creusée 
dans  une  chaîne  de  rochers  qui  forment  une  barrière  à  l'est  du  Nil  et 
séparent  le  désert  de  sable  de  la  fertile  vallée  du  NU.  Ce  monument 
remonte  à  une  époque  très  ancienne,  plus- de  seize  cents  ans  avant 
notre  ère.  Il  est  facile  de  s'en  apercevoir  à  M  forme  nue  et  sévère 
des  colonnes  qui  forment  un  des  premiers  ordres  de  l'architecture 
égyptienne.  Pourquoi  faut-il  que  des  dispositions  commandées  sans 
doute  par  des  causes  qu'il  est  facile  de  deviner  aient  altéré  le  ca- 
ractère original  de  ce  mausolée,  en  lui  enlevant  ses  ténèbres  et  sa 
solennelle  horreur?  Sans  trop  m'arrêter  à  ce  détail,  je  continuai  mon 
chemin  dans  une  dernière  salle  ornée  de  toute  sorte  de  bas-reliefs, 
de  statues  et  de  peintures,  dont  l'une  représente  Bamsès  II  en  train 
de  faucher  les  têtes  de  ses  ennemis  avec  l'aide  du  bon  dieu  Ammon- 


Digitized  by 


Google 


L  ANGLETEir  £  ET  LA.  YIE  ANGLAISE.  651 

Ra.  Je  traversai  des  colo'  iiades  de  différens  styles  et  de  différentes 
époques,  depuis  celles  f  u  temple  de  Philœ  jusqu'à  celles  du  temple 
de  Kamac,  et  dont  q^  elques-unes  portaient  au  faite  la  statue  de 
la  déesse  égyptienne  de  l'Amour,  aux  oreilles  de  génisse,  et  appe- 
lée par  les  Égyptier  j  «  la  grande  vache  qui  avait  engendré  le  so- 
leil. ))  Enfin  je  découvris  dans  un  enfoncement  le  fameux  temple 
d'Abou-Sunbel  (1)  Ici  le  charme  se  trouva  rompu,  car  une  inscrip- 
tion anglaise  nou  y  avertit  que  nous  avons  seulement  devant  les  yeux 
une  miniature  d3  la  façade  du  temple  lui-même,  creusé  dans  le 
flanc  d'une  ancii^nne  carrière  de  pierres.  Pour  ressaisir  l'illusion,  il 
faut  passer  dans  une  autre  salle,  ou,  si  l'on  veut,  dans  une  autre 
cour.  Là,  au  milieu  d'une  température  élevée  qui  favorise  la  crois- 
sance des  plantf  s  tropicales,  et  au  bout  d'une  avenue  gardée  par 
use  double  rangée  de  sphinx,  s'élèvent  deux  stupéfiantes  statues 
ayant  chacune  soixante-cinq  pieds  de  haut  (2).  Ce  sont  les  colos- 
sales figures  ae  Ramsës  le  Grand,  assis  dans  une  attitude  de  pas- 
sive majesté  qui  indique  bien  un  être  supérieur  et  insensible  au 
monde  que  nous  habitons.  D'autres  statues  beaucoup  plus  petites 
sont  celles  de  sa  mère,  de  sa  femme  et  de  sa  fille,  La  taille  exagé- 
rée des  premières  exprime  donc  surtout  la  grandeur  de  la  condition 
sojiale,  la  nation  absorbée  dans  l'état  et  l'état  personnifié  dans  un 
iiomme. 

Qui  ne  voit  d'ici  l'intention  des  professeurs  du  Palais  de  Cristal 
ea  exhumant  et  en  restaurant  ces  fossUes  de  l'histoire?  Ce  qui  sort 
d'un  tel  spectacle  n'est  point  tout  à  fait  de  la  science  «  mais  ce  sont 
du  moins  des  impressions  qui  y  conduisent.  Sous  le  voile  des  sym- 
boles, on  a  essayé  de  reconstituer  un  des  types  de  la  civilisation  pri- 
mitive. Gomme  les  Égyptiens  ont  surtout  célébré  leur  passage  sur 
la  terre  par  des  édifices  énoimes  et  mystérieux  qui  ont  défié  le 
temps,  les  hommes  et  le  désert,  c'est  à  leur  architecture  qu'il  fallait 
s'adresser  d'abord  pour  reproduire  les  grandeurs  de  ce  qu'on  est 
convenu  d'appeler  l'âge  babélique  de  l'humanité.  L'art,  ainsi  que 
tout  l'ordre  social,  était  d'ailleurs  sorti  de  la  religion,  et  de  même 
que  la  plupart  des  théogonies  anciennes,  celle  de. l'Egypte  s'ap- 
puyait sur  une  vaste  cwception  du  monde  extérieur.  Ge  sont  les  lois 

(1)  Les  ruinea  de  cet  immense  édifice  ont  été  découvertes  en  Tiubie,  il  y  a  près  d*an 
demi-fiiècle,  dans  les  sables  qui  s^amassent,  chassés  par  les  vents  du  désert.  Un  Anglais, 
M.  Hay,  entreprit  plus  tard  sur  les  lieux  de  grands  travaux  pour  mettre  à  nu  la  base 
des  statues  et  des  anciennes  murailles  du  temple.  On  peut  se  faire  une  idée  du  carac- 
tère colossal  de  ces  ruines  en  consultant'  les  photographies  qui  se  trouvent  dans  le 
Crystal  Palace. 

(2)  Dans  le  temple  d'Abou-Simbel,  qui  a  servi  de  modèle  à  cette  imitation,  il  y  a 
quatre  statues  de  même  grandeur  destinées  à  multiplier  la  personne  royale. 


Digitized  by 


Google 


652  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  plutôt  les  forces  hiérarchiques  de  l'univers  qu'on  peraonnifiait 
dans  ces  dieux  à  face  d'ibis,  de  tigre,  de  chacal  et  de  crocodile.  L'im- 
molation consacrée  dans  l'intérieur  du  temple  sous  toutes  les  fonaes 
se  traduisait  dans  l'état  par  tous  les  genres  de  sacrifices  :  de  là  ces 
glaciales  et  accablantes  figures  sous  lesquelles  le  peuple  adorait  son 
propre  anéantissement.  Dans  cet  ordre  de  choses  absolu,  inëluc^ 
table,  l'immobilité  des  institutions  se  réfléchissait  dans  l'immobililé 
des  statues.  Gomment  ce  moule  des  sociétés  antiques  s'est-il  brisé? 
Des  naturalistes  fatigués  de  rapporter  à  la  doctrine  des  cataclysmes 
les  grands  changemens  qui  se  sont  opérés  sur  la  terre  dans  la  nuit 
des  époques  géologiques  ont  voulu  les  expliquer  par  d'autres  causer 
plus  simples,  les  variations  de  l'atmosphère  et  l'épanouissement  des 
nouvelles  formes  de  la  vie  sur  le  globe.  Il  viendra  peut-être  de 
même  un  jour  où  les  historiens  accorderont  moins  d'influence  wx 
guerres  et  aux  révolutions  sur  la  décadence  des  états  qu'aux  lentes 
et  inévitables  lois  du  progrès.  Si  par  miracle  les  pharaons  enfouis 
sous  les  ruines  des  anciens  édifices  pouvaient  revenii*  à  la  lumière^ 
ils  reconnaîtraient  qu'il  n'y  a  plus  de  place  pour  eux  dans  le  monde 
moderne  et,  fermant  la  paupière,  ils  se  recoucheraient  majestueuse** 
ment  dans  leurs  tombeaux.  Ces  grandes  existences,  figurées  par  les 
proportions  colossales  de  la  sculpture,  n'étaient  à  l'aise  que  dans  le 
passé;  débordées  par  un  nouvel  ordre  de  faits,  par  des  changemens 
historiques  auxquels  il  leur  était  interdit  de  s'accommoder,  elles  se 
sont  éteintes,  après  avoir  laissé  dans  les  sables  de  l'Egypte  les  té- 
moignages et  les  monstrueux  débris  de  leur  puissance  efiacée. 

Il  nous  faut  pourtant  rester  quelques  momens  encore  dans  le 
cycle  des  vieilles  civilisations  orientales.  A  notre  droite  s'étend  la 
cour  assyrienne,  assyrian  court^  où,  à  l'aide  des  mêmes  procédés^ 
on  a  voulu  reconstruire  non  tel  ou  tel  temple,  mais  la  physionomie 
générale  d'une  architecture  oubliée.  On  a  mis  à  contribution  les 
découvertes  faites,  il  y  a  quelques  années,  dans  l'ancien  empire 
d'Assyrie,  à  Khorsabad.  On  a  résumé  les  travaux  des  savans  et 
des  antiquaires  qui  ont  rappelé  en  quelque  sorte  à  la  lumière  le 
palais  de  Sargon,  successeur  de  Shalmaneser,  et  le  palais  de  son 
fils  Sennacherib  à  Kouyunjik,  ainsi  que  c^lui.d'Esarhaddon  et  de 
Sardanapale  à  Nimroud.  Enfm  on  a  consulté  d'autres  explorations 
et  d'autres  fouilles  qui  ont  mis  récemment  à  nu  les  ruines  des  palais 
de  Nebuchadnezzar  à  Babylone,  de  ceux  de  Darius  et  de  Xerxèa  à 
Suse.  Ce  ne  sont  point  seulement  les  grandes  proportions  et  en 
quelque  sorte  les  ossemens  de  cette  architecture  fabuleuse  qui  ont 
reparu  derrière  le  voile  de  sables  écarté  par  la  main  des  voyageurs, 
mais  encore  des  détails  minutieux,  des  ornemens  délicats,  des  restes 
de  peinture  qui  ont  permis  de  redonner  la  vie  et  la  couleur  aux 


Digitized  by 


Google 


l' ANGLETERRE   ET  tA  TIE   ANGLAISE.  653 

plus  étraaiges  créations  de  l'art  assyrien  ou  ninivite.  Certes  c'était 
une  tentative  nouvelle  et  curieuse  que  de  nous  introduire  dans  les 
monumens  des  royaumes  de  Mésopotamie  durant  les  deux  siècles 
qui  s'écoulèrent  entre  le  règne  de  Sennacherib  et  celui  de  Xerxès, 
Ce  travail  de  restauration  a  été  confié  à  M.  James  Fergusson  et  à 
M.'  Layard  (4);  qui^  sans  imposer  de  sacrifices  à  la  vraisemblance, 
ont  su  réunir  dans  un  palais  imaginaire  les  traits  épars  d'une  épo- 
que et  d'une  civilisation  qui  semblaient  à  jamais  perdues.  Les  en- 
trées de  ce  palais  apparaissent  gardées  par  ces  gigantesques  figures 
de  taureaux  ailés  à  tête  d'homme  et  à  barbe  noire  frisée,  qui,  selon 
M.  Layard,  représentaient  les  trois  grands  attributs  de  la  divinité, 
l'intelligence,  la  force  et  l'ubiquité.  Que  ces  monstres  et  que  les 
Hercules  assyriens  étranglant  les  lions  ne  vous  e&aient  point!  Vous 
péQétra*ez  alors  dans  une  grande  salle  au  centre  de  laquelle  s'élèvent 
qtûttre  colonnes  exactement  copiées  sur  celles  qui  ont  été  retrou- 
vées à  Suse  et  à  Persépolis.  Les  murs  se  déploient  couverts  de 
scolptures  et  d'inscriptions  cunéiformes  (ou  plutôt  à  têtes  de  flèches) 
qui  ont  été  récemment  déchiffrées ,  et  surtout  de  peintures  ou  de 
scolptures  religieuses.  11  ne  faut  pas  oublier  que  ces  palais  étaient 
aussi  des  temples,  car  le  roi  cumulait  les  fonctions  de  grand-prêtre 
et  de  chef  militaire  de  la  nation.  Le  plafond  qui  couronne  la  salle 
présente  la  forme  générale  des  plafonds  dans  cette  ancienne  partie 
de  l'Asie;  mais  il  a  servi  principalement  de  prétexte  pour  étaler  les 
différens  modes  de  coloration  de  l'art  assyrien.  Au  fond  de  la  cour, 
on  remarque  une  voûte  d'une  forme  élégante,  et  dont  le  dessin  sem- 
blerait devoir  appartenir  à  un  goût  plus  moderne  que  celui  des  peu- 
I^es  d'Assyrie  :  c'est  pourtant  une  fidèle  copie  du  modèle  qui  a  été 
découvei-t  à  Khorsabad.  De  cette  salle,  on  passe  dans  deux  chambres 
disposées  de  manière  à  dcHiner  une  idée  de  l'ordonnance  des  anciens 
pîdais,  et  décorées  de  moulures  prises  sur  les  bas-reliefs  découverts 
à  Nimroud.  Conformément  à  l'usage  des  antiques  souverains  dont 
nous  visitons  les  domaines,  on  y  trouve  aussi  des  tableaux  de  chasse, 
de  guerre,  de  sacrifices  et  de  tous  les  divertissemens  qui  pouvaient 
occuper  les  loisirs  d'un  souverain  d'Asie.  Par  l'ensemble  des  traits, 
l'art  assyrien  se  rattache,  quoique  avec  des  nuances  très  distinctes, 
aux  groupes  des  autres  civilisations  primitives,  telles  que  celles  de 
riiide  et  de  l'Egypte.  C'est  le  même  symbolisme  accablant  et  formi- 
dable, la  même  tendance  à  l'exagération  des  formes,  presque  la  même 
biérarchie  de  dieux  moitié  hommes  et  moitié  bêtes,  témoignant  ainsi 
que  le  moi  n'avait  pu  encore  se  dégager  des  forces  muettes  et  con- 

(1)  Ce  dernier  savant  a  publié  un  livre  très  estimé  sur  les  antiquités  de  Ninive,  Ni- 


Digitized  by 


Google 


65&  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

fuses  qui  T enchaînaient  à  la  nature.  Quoique  enveloppé  dans  des 
mythes  différens,  le  culte  contribuait  toujours  à  former  une  société 
où  le  peuple,  acceptant  avec  une  résignation  aveugle  la  nécessité 
des  causes  qui  l'opprimaient,  se  faisait  une  religion  de  sa  faiblesse 
et  de  ses  terreurs. 

En  passant  de  l'Egypte  et  de  l'Assyrie  à  la  Grèce,  le  visiteur 
éprouve  cette  sorte  de  soulagement  qu'il  a  déjà  connu  tout  à  Theure 
en  quittant  dans  les  bassins  géologiques  les  étranges  reptiles  de  la 
formation  tertiaire,  —  rêves  pénibles  de  la  terre  durant  sa  période 
d'enfance,  —  pour  des  animaux  qui  se  rapprochaient  davantage  des 
formes  présentes  de  la  vie.  Il  s'éloigne  en  effet  des  chimères  et  s'a- 
vance vers  la  réalité.  A  l'âge  ténébreux  des  monstres  et  des  dra- 
gons, à  la  morne  immobilité  des  dieux  et  des  sphinx,  à  un  art  gigan- 
tesque et  assombri  par  une  religion  taciturne,  succède  tout  à  coup 
poiur  lui  le  rayonnement  de  la  beauté.  Il  s'en  faut  pourtant  de  beau- 
coup que  ce  changement  ait  été  aussi  soudain  dans  l'histoire  ;  on 
retrouve  au  sein  de  l'architecture  égyptienne  des  germes  et  des 
prototypes  qui  ont  été  plus  tard  fécondés,  développés  par  l'art  des 
Grecs  (1);  il  est  même  probable  que  cette  transition  nous  semblerait 
infiniment  moins  brusque,  si  nous  possédions  les  monumens  pri- 
mitifs qui  caractérisaient  l'enfance  du  génie  hellénique.  La  vérité, 
c'est  que  la  Grèce,  surtout  à  l'origine,  tenait  encore  par  certains 
liens  religieux  et  poétiques  à  l'antique  Orient;  mais  elle  s'en  détache 
par  une  organisation  sociale  plus  libre,  par  des  mœurs  plus  douces 
et  par  des  dieux  plus  humains.  Pour  indiquer  une  des  causes  de  ce 
progi-ès,  peut-être  eût-il  fallu  exprimer  mieux  encore  qu'on  ne  Ta 
fait  au  Palais  de  Cristal  le  changement  des  climats.  M.  Owen  Jones, 
chargé  de  décorer  la  cour  grecque  {greek  court)y  n'a  point  suivi 
tout  à  fait  le  même  système  qui  avait  été  adopté  pour  l'Egypte  et 
pour  l'Assyrie  :  ici  les  monumens  devenaient  plus  certains  et  mieux 
connus  ;  il  s'est  alors  contenté  de  les  réunir  et  de  les  exposer,  tout 
en  les  encadrant  dans  un  milieu  qui  pouvait  aider  à  l'illusion.  On 
entre  tout  d'abord  par  une  façade  d'ordre  dorique  dans  l'intérieur 
d'un  agora  ou  forum  grec,  qui  servait  de  marché  et  aussi  de  ren- 
dez-vous pour  les  solennités  publiques.  Ce  qu'il  y  a  surtout  d'in- 
venté dans  cette  décoration  de  théâtre,  destinée  à  mettre  en  scène 
un  peuple  de  statues,  est  la  couleur  dont  on  a  revêtu  les  principales 
lignes  d'architecture.  Ces  surfaces  bleues,  rouges  ou  jaunes,  bla- 
sonnées  d'or,  donnent  assez  bien,  il  est  permis  de  le  croire,  une 
idée  de  la  manière  dont  les  Grecs  entendaient  l'ornementation  des 


(1)  C'est  ainsi  que  la  colonne  droite  et  sans  ornement  du  premier  ftge  de  TÉgypte  a 
servi  de  modèle  primitif  à  la  colonne  d'ordre  dorien. 


Digitized  by 


Google 


LANGJL£T£fiA£   ET  lA   YIE   AI9GLAISE.  655 

édiflces.  Dans  Tintérieur  de  cette  cour  se  trouvent  groupées  et  dis- 
posées, selon  un  certain  ordre,  des  statues  de  plâtre  moulées  sur  les 
modèles  que  possèdent  les  principaux  musées  de  TEurope.  En  sor- 
tant de  l'agora,  on  traverse  une  petite  cour  latérale,  la  stoa^  où  le 
visiteur  se  trouve  en  quelque  sorte  entre  l'art  grec  et  l'art  égjptien, 
le  premier  représenté  par  une  colonnade  d'ordre  dorique,  et  le  se- 
cond par  un  mur  incliné.  Il  peut  ainsi  comparer  les  deux  styles,  les 
formes  harmonieuses  aux  figures  passives  et  colossales.  Encore  un 
pas,  et  nous  entrons  dans  un  atrium  couvert  qui  était  généralement 
attaché  à  l'agora.  De  larges  piliers  soutiennent  un  plafond  à  pan- 
oeaux  qui  a  été  imité  du  temple  d'Apollon  à  Bassa,  en  Ârcadie.  Là 
s'étend  une  longue  galerie  de  sculptures  célèbres,  parmi  lesquelles 
ou  distingue  la  frise  du  Parthénon,  que  M.  Owen  Jones  a  essayé  de 
repelpdre,  moitié  de  sentiment,  moitié  d'après  les  indications  four- 
nies par  les  restes  de  l'antiquité  grecque.  Enfin  se  montre  le  Par- 
thénon lui-même,  qui  a  été  reconstruit  sur  les  lieux,  grâce  aux 
conseils  et  aux  études  de  M.  Penrose,  qu'un  long  séjour  dans  la  ville 
d'Athènes  et  de  profondes  études  ont  familiarisé  avec  les  secrets  de 
l'architecture  grecque.  Cette  éducation  par  les  monumens  s'adresse 
à  un  public  dont  la  majorité  n'a  jamais  lu  une  ligne  des  poètes  grecs  : 
n*est-il  point  vrai  pourtant  qu'une  histoire  de  l'art,  de  la  religion  et 
de  la  société  hellénique  se  dégage  jusqu'à  un  certain  point  de  l'en- 
semble du  spectacle? 

•     Les  figures  du  culte ,  ramenées  à  des  proportions  plus  modérées 
que  celles  des  mythes  égyptiens, — sombres  hallucinations  de  pierre 
qui  obsédaient  le  cerveau  de  l'homme,  —  indiquent  assez  le  déclin 
de  la  théocratie.  En  Grèce,  malgré  les  mystères  et  les  initiations, 
tout  un  côté  de  la  religion  se  découvre;  le  ciel  se  déride,  les  dieux 
se  montrent  augustes  et  sereins  à  la  lumière  de  l'Olympe.  Ce  ne 
sont  plus  de  simples  forces  de  la  nature,  ce  sont  des  personnes.  Le 
voile  qui  cache  encore  la  tête  de  quelques  divinités  n'a  plus  le  ca- 
ractère d'un  secret  impénétrable;  c'est  le  péplos,  un  emblème  cos- 
mique, une  image  du  merveilleux  tissu  qui  répand  et  organise  la 
trame  de  la  vie  à  la  surface  de  la  terre.  L'homme,  jusque-là  passif 
dans  ses  rapports  avec  l'univers,  se  sépare  de  l'inertie  accablante 
des  élémens,  réagit  par  la  pensée  sur  le  monde  extérieur,  qu'il  mo- 
difie, et  dégage  enfin  de  la  nature  l'idéal  du  beau.  A  la  raideur  sym- 
bolique des  formes  consacrées  par  le  dogme ,  aux  conceptions  reli- 
gieuses du  premier  âge  qui  pétrifiaient  sous  un  moule  invariable  les 
attriJbuts  de  la  divinité  succèdent  peu  à  peu  la  souplesse  et  la  liberté 
de  la  fantaisie  dans  les  arts.  La  statuaire  se  dégage  de  l'immobilité 
grandiose  de  l'architecture;  ces  êtres  de  pierre,  fils  du  cerveau  hu- 
maixi,  qui  osaient  à  peine  essayer,  comme  l'enfant,  un  premier  pas. 


Digitized  by 


Google 


656  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

revêtent  au  plus  haut  degré  le  mouvement  et  l'expression  :  ils  vi- 
vent, ils  agissent,  ils  partagent,  en  les  élevant,  nos  passions,  nos 
joies  et  nos  tristesses,  Pascal,  cherchant  le  trait  distinctif  de  la 
grandeur  de  l'homme,  croit  le  trouver  dans  ce  que  «  l'homme  est  le 
seul  être  de  la  création  qui  se  sente  souffrir.  »  On  pourrait  dire  de 
même  que  la  statuaire  grecque  est  la  première  où ,  comme  dans  le 
groupe  de  Niobé  par  exemple,  éclate  le  sentiment  de  la  douleur. 
Qu'on  ne  demande  rien  de  semblable  aux  colossales  figures  égyp- 
tiennes, aussi  insensibles  que  le  granit  où  elles  ont  été  taillées!  A 
mesure  qu'il  émancipe  ses  dieux,  le  peuple  grec  s'affranchit  lui- 
même  ,  car  partout  les  institutions  civiles  et  politiques  se  montrent 
calquées  sur  les  idées  religieuses.  Au  lieu  de  ces  temples  caverneux 
et  de  ces  palais  de  l'Orient  qui  résumaient  l'effrayant  parasitisme 
d'une  nation  absorbée  par  un  honmie  ou  par  une  caste,  nous  trou- 
vons en  Grèce  des  places  publiques  où  se  réunissaient  et  se  consul- 
taient toutes  les  classes  de  la  société. 

On  doit  s'attendre  à  des  changemens  à  vue  :  nous  étions  Grecs, 
nous  voici  Romains.  Qui  ne  voudrait  en  effet  pouvoir  se  dépouiller 
de  sa  personnalité  au  milieu  de  ces  transformations  successives,  et 
devenir  en  quelque  sorte  le  caméléon  de  l'histoire?  Cette  fois  nous 
nous  promenons  dans  une  partie  extérieure  du  Golisée,  devant  un 
mur  percé  d'arches  en  forme  de  cintre  et  ornées  de  colonnes  d'ordre 
dorien  :  c'est  l'entrée  de  la  cour  romaine  {roman  court),  à  l'inté- 
rieur de  laquelle  s'ouvre  un  large  appartement  dont  les  murs  ont 
été  peints  de  manière  à  imiter  le  porphyre,  la  malachite  et  les  mar- 
bres rares  dont  les  Romains  aimaient  à  décorer  leurs  palais.  Ainsi 
qu'au  sein  de  la  cour  grecque,  le  visitem*  parcourt  une  suite  de  ves- 
tibules où  il  peut  étudier  les  modèles  de  l'architecture  et  de  la  sta- 
tuaire. A  première  vue  et  à  ne  consulter  que  le  sentiment  des  arts, 
on  serait  tenté  de  croire  que  Rome  imprime  un  pas  en  arrière  dans 
la  voie  de  la  civilisation.  Comparée  à  la  Grèce,  ne  présente-t-elle 
point  des  traces  de  barbarie  qui  se  prolongent  jusque  sous  les  déli- 
catesses du  siècle  d'Auguste  et  jusque  sous  la  corruption  des  césars? 
On  revient  pourtant  de  cette  impression  quand  on  songe  à  quelques- 
unes  de  ses  lois  et  de  ses  institutions  politiques,  quand  on  se  sou\ient 
surtout  qu'elle  a  fondé  l'organisation  de  la  cité,  jetant  ainsi  jusque 
dans  les  Gaules  le  germe  des  libertés  d'où  devait  sortir  un  jour  l'af- 
franchissement des  communes.  Peut-être  ce  côté  de  la  grandeur  ro- 
maine n'est-il  point  assez  accusé  au  Crystal  Palace.  Le  Golisée,  avec 
sa  sombre  devise  :  panem  et  circemes^  était-il  bien  l'édifice  qu'il 
fallait  choisir  pour  donner  une  idée  de  la  valeur  d'une  puissante  na- 
tion ?  La  race  latine  avait  primitivement  un  caractère  tranché  et  des 
dieux  à  elle;  mais,  enchaînée  plus  tard  à  ses  conquêtes,  elle  prit 


Digitized  by 


Google 


l'angleterhs  et  la  vie  anguise.  657 

plus  ou  moins  la  philosophie,  les  dieux  et  les  arts  des  peuples  vain- 
cas.  On  peut  suivre  ce  mouvement  sur  les  statues  qui  se  succèdent 
selon  Tordre  des  âges.  Non  content  de  raconter  ainsi  l'histoire  de 
Rome  depuis  les  beaux  temps  de  la  république  jusqu'à  la  triste  série 
des  empereui-s,  on  a  voulu  encore  nous  apprendre  quelque  chose 
des  mœurs  et  de  la  vie  domestique  des  Romains.  On  s'est  adressé 
aux  mines  d'Herculanum  et  de  Pompéia,  ces  cités  enterrées  toutes 
vivantes  sous  la  lave  ou  la  cendre.  De  mtoe  qu'il  est  arrivé  si  sou- 
vent dans  l'histoire  de  la  nature,  les  matériaux  qui  ont  détruit  ces 
deux  villes  ont  servi  à  les  conserver.  Tout  en  se  proposant  de  recon- 
struire le  modèle  d'une  maison  romaine  à  l'aide  des  indications  four- 
nies par  les  fouilles  qui  ont  exhumé  Pompéia,  on  n'a  point  eu  en  vue 
telle  vUla  particulière.  L'intention  a  été  de  donner  le  type  d'une 
habitation  complète  avec  les  cours,  les  vestibules  et  la  distribution 
des  chambres.  Les  voyageurs  qui  ont  été  à  Naples  affirment  d'ail- 
leurs que  l'imitation  est  d'une  exactitude  rigoureuse  (1).  On  entre 
par  un  étroit  passage,  le  prothymm;  de  chaque  côté  est  une  loge 
réservée  au  portier  et  aux  esclaves;  sur  le  pavé  se  montre,  incrus- 
tée en  mosaïque,  la  figure  d'un  chien  féroce,  avec  ces  mots  écrits  : 
eave  canem  (2).  Au  reste,  le  visiteur  est  libre  de  se  croire  chez  lui, 
pour  peu  qu'il  accepte  de  bonne  foi  l'illusion  qu'on  cherche  à  lui 
inspirer.  Romain  du  temps  d'Auguste,  le  voici  maintenant  dans  son 
atrium,  au  centre  duquel  une  ouverture  pratiquée  dans  le  toit,  le 
compluviiimy  reçoit  et  déverse  l'eau  des  pluies  dans  un  bassin  de 
marbre,  V impluvium.  Autour  deTa/riMm,  il  peut  entrer  dans  les 
efaambres  à  coucher  {cubicula)^  curieusement  décorées  de  peintures 
murales.  Tout  le  reste  de  rhid>itation  est  également  ouvert  devant 
lui  :  les  ailes  (ute),  sorte  de  recoins  consacrés  à  la  négociation  des 
affaires  avec  les  étrangers;  le  iablinum,  où  il  est  censé  conserver  les 
archives  de  famille,  les  peintures  et  les  objets  d'art;  le  péristyle,  le 
Tjfstus  OU  jardin  de  fleurs,  le  triclinium  ou  salle  à  manger  d'hiver, 
le  triclinium  d'été,  le  vestiarium,  la  salle  de  bains,  Yœcus  ou  salle 
des  banquets,  le  thalamus  ou  chambre  à  coucher  du  maître  de  la 
maison.  Pour  sortir,  il  regagne  maintenant  Yatrium  par  d'étroits 
passages  {fauces). 

De  Rome  à  Grenade  et  à  la  civilisation  mauresque  la  transition 
est  un  peu  brusque,  et  pourtant,  si  l'on  tient  moins  compte  de  l'or- 
dre chronologique  des  faits  que  du  cours  naturel  des  idées,  la  reli- 
gion des  Sarrasins  se  rattachait  &  l'antiquité  par  le  dogme  du  fata- 

(1)  Les  peintures  ont  été  exécutées  sous  la  sunreillaoce  de  M.  Gîuseppe  Abbate,  un 
des  conservateurs  du  musée  de  Naples. 

(2)  Sur  le  seuil  d'une  autre  porte  latérale  se  trouve  incrustée  dans  le  pavé  une  devise 
plus  bienveillante  :  tatve! 

TOMB  XLT.  42 


Digitized  by 


Google 


658  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

lisme.  Qui  ne  devine  que  le  spécimen  choisi  pour  donner  une  idée 
de  Tarchitecture  maiuresque  a  été  tiré  de  TAlhambra?  Cette  archi- 
tecture elle-même  est  un  rameau  vagabond  sorti  du  tronc  de  l'art 
byzantin,  et  peut  à  ce  titre  offrir  quelques  traits  de  famille  avec 
Tarchitecture  romaine.  Nous  voilà  donc  transportés  vers  le  mi- 
lieu du  XIII''  siècle  dans  la  fameuse  Cour  des  Lions,  au  centre  de 
laquelle  s'élève  une  fontaine  soutenue  par  les  animaux  qui  lui  ont 
donné  leur  nom.  Autour  du  bassin  de  cette  fontaine,  des  vers  arabes 
célèbrent  ainsi  le  mérite  de  l'artiste  :  «  0  toi  qui  contemples  ces 
lions  couchés,  ne  tremble  point!  La  vie  leur  manque  pour  les  mettre 
à  même  de  montrer  leur  furie  !  »  Dieu  sait  pourtant  que  les  pauvres 
bêtes  n'ont  rien  d'effrayant.  Cette  cour  est  fermée  par  une  galerie 
couverte  dont  les  colonnes  et  les  arcades  s'élancent  avec  toutes  les 
grâces  délicates  de  la  fantaisie.  Sur  les  colonnes  est  inscrite  cette 
sentence  :  «  Il  n'y  a  de  conquérant  que  Dieu.  »  L'œil  ravi  par  la 
légèreté  féerique  des  arabesques  formées  de  fleurs  et  de  dessins 
capricieux  qui  s'entrelacent  comme  dans  un  verset  du  Coran,  par 
les  vives' et  harmonieuses  couleurs  qui  rehaussent  avec  de  l'or  cette 
dentelle  de  pierre ,  on  entre  dans  la  Salle  de  justice^  décorée  de 
trois  curieuses  peintures.  De  telles  peintures  représentant  des  cerfs 
dévorés  par  des  lions  ont  lieu  de  nous  étonner,  car  la  religion  maho- 
métane  défendait  à  l'art  de  reproduire  les  objets  de  la  nature.  Ne 
défend-elle  pas  aussi  de  marcher  sur  ^n  morceau  de  papier»  dans 
la  crainte  que  le  nom  de  Dieu  n'y  soit  écrit?  Eh  bien!  ce  nom,  com- 
ment se  trouve-t-il  inscrit  à  plusieurs  reprises  dans  le  pavé  de  la 
salle?  Ces  diverses  circonstances  ont  fait  supposer  qu'il  existait  de 
grandes  différences  entre  les  mahométans  de  l'est  et  ceux  qoî  s'é- 
taient établis  dans  les  contrées  occidentales;  la  foi  des  derniers  s'é- 
tait sans  doute  fort  relâchée  dans  le  commerce  avec  les  chrétiens. 
La  Salle  de  justice  donne  entrée  dans  la  Salle  des  Abencerrages. 
C'est  ici  surtout  que  l'imagination  se  trouve  saisie  par  tous  les  rêves 
de  la  vie  orientale.  Le  demi-jour  qui  descend  du  plafond  obscurci 
et  coloré  par  toutes  les  teintes  du  kaléidoscope ,  les  pendentifs  qui 
s'échappent  des  murs  comme  autant  de  stalactites  de  stuc,  les  riches 
mosaïques,  tout  dans  cette  salle  respire  en  quelque  sorte  le  mysti- 
cisme de  la  volupté.  Au  milieu  de  ces  molles  influences,  il  est  aisé 
de  s'identifier  à  la  vie  des  sultans,  à  leurs  amours  romanesques,  in- 
terrompues trop  souvent  par  des  crimes  historiques,  aux  mœurs  de 
la  chevalerie  arabe  et  castillane.  La  cour  de  TAlhambra  est  certes 
une  des  parties  du  Crystal  Palace  qui  laissent  le  moins  à  désirer  : 
sur  ces  murs  disposés  à  souhait  pour  l'enivrement  des  plaisirs  sen- 
suels, et  plus  d'une  fois  tachés  de  sang,  on  retrouve  inscrite  la  lé- 
gende de  la  domination  mauresque. 


Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE   ET   LA   VIE    ANGLAISE.  659 

Les  géologues  nomment  époques  de  transition  celles' où,  les  an- 
ciennes forces  de  la  nature  se  rencontrant  en  présence  de  forces 
nouvelles  qui  tendaient  à  faire  avancer  la  vie  sur  le  globe,  la  surface 
de  notre  planète  était  troublée  par  les  oscillations  de  la  résistance 
et  du  progrès.  Il  se  passe  quelque  chose  de  semblable  dans  This- 
toire  de  l'humanité.  Nous  touchons  à  la  décadence  des  sociétés  an- 
ciennes; après  être  arrivées  par  degrés  au  type  qui  les  caractérise, 
elles  s'arrêtent  comme  épuisées  et  luttent  impuissantes  contre  un 
inconnu  qui  doit  leur  survivre.  Le  souffle  de  l'esprit  nouveau  a  passé 
sur  les  nations  et  les  ébranle,  les  ruines  s'entassent  sur  les  ruines, 
des  races  inconnues  apparaissent  et  se  répandent  sur  l'empire  ro- 
main comme  un  déluge.  Au  milieu  de  ces  convulsions,  il  semble 
que  le  monde  doive  périr;  il  va  renaître. 

IIL 

L'étoile  du  christianisme  s'est  levée  sur  la  ville  universelle.  Toutes 
les  religions  nouvelles  cherchent  à  s'emparer  des  beaux-arts  comme 
du  plus  sûr  moyen  de  captiver  l'imagination.  Le  christianisme,  après 
avoir  d'abord  méprisé  et  répudié  les  images  ainsi  qu'un  signe  d'ido- 
lâtrie, ne  tarda  point  à  se  réconcilier  dans  la  conquête  avec  les  sym- 
boles de  l'architecture  et  de  la  statuaire.  Il  n'est  point  vrai  que  l'art 
païen  se  soit  évanoui  comme  par  miracle  devant  la  croix;  tout  le 
monde  sait  aujourd'hui  que  les  chrétiens  ont  vigoureusement  prêté 
la  main  à  la  destruction  des  temples  et  des  anciens  dieux  ;  les  Bar- 
bares complétèrent  cette  œuvre  de  bouleversement  d'où  devaient 
sortir,  parmi  les  ruines,  les  tiges  d'une  architecture  renouvelée.  Au 
moment  en  effet  où  tombaient  et  s'enfouissaient  sous  terre  les  dé- 
pouilles du  paganisme,  des  édifices  construits  d'après  un  autre  sys- 
tème s'élevaient  pour  les  remplacer.  C'est  ce  dernier  ordre  de  faits 
qu'on  a  voulu  raconter  au  Palais  de  Cristal  dans  la  salle  byzantine 
et  romane  [byzantine  and  romanesque  court).  Sur  le  porche  ou  la 
façade  de  cette  cour,  M.  Digby  Wyatt  a  réuni  comme  dans  une  in- 
troduction les  traits  généraux  d'une  époque  éminemment  curieuse. 
Il  s'est  adressé  aux  vestiges  qui  existent  encore,  et  a  rajeuni  dans 
une  composition  idéale  les  splendides  mosaïques,  les  peintures  et  les 
allégories  de  la  période  byzantine.  Cette  entrée  conduit  dans  un 
musée  où  l'on  s'est  contenté  de  reproduire  les  divers  monumens  dis- 
persés dans  toute  l'Europe  et  pouvant  donner  une  idée  de  l'art  ro- 
man. Ce  sont  des  fragmens  de  cloître,  des  porches  de  cathédrale, 
des  statues  couchées,  des  fonts  baptismaux,  des  sarcophages,  des 
croix  irlandaises  enlacées  d'ornemens  étranges,  et  la  fontaine  de 
Heisterbach,  aux  bords  du  Rhin,  dans  les  Sept-Montagnes.  Il  semble 
^e  les  nations  barbares  recommencent  dans  les  arts  l'enfance  du 


Digitized  by 


Google 


660  RETUE   DES  DEUX   MONDES. 

genre  humain.  Le  spectateur,  encore  sous  Timpression  des  sombres 
monumens  de  l'ancienne  Egypte,  ne  peut  manquer  de  découvrir  cer- 
tains traits  d'analogie  entre  le  style  sacerdotal  des  primitives  socié- 
tés de  l'Orient  et  celui  qui  florissait  en  Occident  du  viii*  au  xiii'  siècle. 
Ici  seulement  l'intérêt  redouble,  car  il  s'agit  de  nos  ancêtres,  il  s'agit 
des  langes  de  pierre,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  qui  ont  enve- 
loppé la  pensée  religieuse  des  nations  modernes;  c'est  notre  his- 
toire que  nous  lisons  dans  le  ténébreux  mystère  des  cryptes,  dans 
la  raideur  cénobitique  des  statues,  dans  les  emblèmes  d'un  art  pé- 
trifié par  le  dogme,  dans  ces  tombeaux  et  ces  sarcophages  où 
l'homme,  toute  sa  vie  occupé  à  mourir,  reposait  si  bravement  la 
tête  sur  un  froid  oreiller  de  marbre. 

Le  moyen  âge  se  trouve  représenté  dans  trois  salles,  la  cour  du 
gothique  allemand^  la  cour  du  gothique  anglais  et  la  cour  du  go-- 
ihique  français.  La  plus  intéressante,  du  moins  pour  un  étranger, 
est  celle  où  l'on  a  réuni  de  toutes  les  parties  de  l'Angleterre  des 
monumens  destinés  à  caractériser  le  triomphe  du  spiritualisme  chré- 
tien sur  les  instincts  fougueux  de  la  race  saxonne.  L'intention  a 
été  de  fournir  à  peu  de  frais  aux  Anglais  eux-mêmes  les  élémens 
d'un  voyage  archéologique  dans  leur  propre  pays.  Pour  ceux  au 
contraire  qui  ont  vu  en  quelque  sorte  sur  pied  ces  divers  spécimens 
de  l'art  gothique,  ils  éprouvent,  à  les  voir  classés  dans  une  galerie, 
le  plaisir  bien  connu  du  botaniste  quand  il  retrouve  dans  son  her* 
hier  le  souvenir  de  ses  courses  et  de  ses  impressions  à  demi  effacé 
par  le  temps.  Entrant  de  la  nef  dans  la  salle  du  moyen  âge  anglais, 
le  visiteur  se  trouve  tout  d'abord  dans  un  cloître  du  xiv*  siècle, 
dont  les  arcades  et  les  colonnettes  ont  été  empruntées  à  l'abbaye  de 
Guisborough,  dans  le  Yorkshire.  De  ce  charmant  et  paisible  cloître, 
où  ses  pas  retentissent  sur  un  pavé  de  tuiles  aux  couleurs  vives  et 
harmonieusement  mélangées,  il  aperçoit  déjà  des  fragmens  détachés 
de  toutes  les  cathédrales  célèbres  de  la  Grande-Bretagne,  mais  sur- 
tout la  magnifique  porte  ogivale  de  la  cathédrale  de  Rochester.  Le 
plus  ignorant  en  archéologie  ne  saurait  méconnaître  les  change- 
mens  qui  se  sont  introduits  dans  l'architecture  depuis  la  période 
romane.  Tout  autour  de  lui  la  ligne  verticale  s'est  substituée  à  la 
ligne  courbe.  Il  se  trouve  au  milieu  de  ce  que  les  Anglais  appellent 
le  style  perpendiculaire  ou  le  style  pointu.  Ces  lignes  qui  s'élancent 
vers  le  ciel,  la  maigreur  austère  des  formes,  l'attitude  ascétique  des 
statues,  la  sombre  mélancolie  des  visages  creusés  et  dévorés  par  un 
sauvage  amour  de  Dieu,  tout  annonce  la  victoire  de  l'esprit  sur  la 
chair  (1).  L'idéal  de  l'art  s'égare  et  plonge  comme  celui  de  la  vie 

(1)  Cette  émaciation  de  la  face  et  des  membres,  cette  forte  tension  des  lignes  dn 
visage  attirées  vers  la  partie  supérieure,  en  un  mot  tous  les  traits  d'un  mysticisme 


Digitized  by 


Google 


L  ANGLETERRE   ET  LA   YIE   ANGLAISE.  661 

humaine  dans  les  mystères  de  l'éternité.  Et  pourtant  comme  la  foi, 
une  foi  naïve  et  sans  réserve,  répand  un  rayon  de  grandeur  surna- 
turelle sur  la  physionomie  de  ces  chrétiens  si  bien  endormis  et  si  à 
l'aise  dans  le  tombeau!  Dans  cette  collection  des  spécimens  du 
moyen  âge,  on  n'a  même  point  négligé  certains  détails  qui  pou- 
vaient donner  une  idée  des  usages  de  l'Angleterre  durant  les  temps 
catholiques.  C'est  ainsi  qu'on  s'arrête  volontiers  devant  la  statue  de 
u  l'évêque  enfant  »  tirée  de  la  cathédrale  de  Salisbiury.  La  coutume 
voulait  alors  qu'un  évêque  fût  élu  tous  les  ans  parmi  les  enfans  de 
chœur.  U  jouissait  durant  l'année  de  tous  les  privilèges  d'un  véri- 
taUe  prince  de  l'église,  et  venait-il  à  mourir  dans  l'exercice  de  sa 
charge,  on  lui  érigeait  un  monument  :  de  là  cette  statue  couchée 
qui  réveille  une  idée  touchante.  Il  n'est  guère  d'Anglais,  si  bon  pro- 
testant qu'il  soit,  qui  n'aime  à  retourner  quelquefois  en  imagination 
vers  les  âges  d'idolâtrie  papiste.  Si  ces  légendes  de  pierre  heurtent 
le  bon  sens  du  réformé,  elles  flattent  du  moins  chez  lui  le  sentiment 
de  la  poésie.  A  l'origine,  l'église  anglicane  a  bien  pu  haïr  et  mépri- 
ser les  images;  mais  depuis  qu'elle  s'est  greffée  solidement  sur  le 
tronc  émondé  par  la  hache  des  premiers  iconoclastes,  elle  tient  à 
sauver  et  à  conserver  ce  qui  reste  des  vestiges  de  l'art  gothique. 
J'ai  vu  à  la  cathédrale  de  Bristol  de  vénérables  chanoines  me  mon- 
trer en  souriant  d'anciens  monumens  de  la  superstition  qu'ils  étaient 
en  train  de  réparer  avec  une  sorte  d'amour.  On  ne  détruit  que  ce 
qu'on  craint,  et  la  réforme  religieuse  en  Angleterre  n'a  plus  rien  à 
craindre  du  passé. 

Les  savans  ont  donné  le  nom  d'éocêne  au  commencement  de  la 
dernière  période  géologique,  c'est-à-dire  à  l'aurore  de  la  création 
moderne.  Elle  éclate  aussi,  cette  aurore,  sous  d'autres  traits,  mais 
avec  une  non  moins  vive  lumière,  quand  on  passe  de  la  longue 
compression  du  moyen  âge  aux  splendeurs  de  la  renaissance.  Quel 
épanouissement  de  la  forme,  quelle  joyeuse  revendication  de  la  na- 
ture, si  absolument  humiliée  et  anéantie  par  le  dogme  !  Cette  fête 
de  la  résurrection  de  l'art  et  de  l'antiquité  se  trouve  célébrée  au 
Crystal  Palace  dans  trois  salles  :  Renaissance  courty  Elizabethan 
court  et  Italian  court.  La  méthode  diffère  peu  de  celle  qui  a  été 
suivie  jusqu'ici  :  on  a  voulu  encadrer  dans  un  système  ingénieux 
de  décoration  les  principaux  chefs-d'œuvre  de  Jean  Goujon,  de  Lo- 
renzo  Ghiberti,  de  Germain  Pilon,  de  Michel-Ange,  et  d'autres  ar- 
tistes bien  connus.  Le  choix  des  monumens  est  heureux,  et  le  visi- 

eialté,  ne  sont  pourtant  point  aussi  vigoureusement  empreints  sur  les  statues  du  moyen 
lige  anglais  que  sur  celles  du  moyen  âge  allemand.  La  forte  race  anglo-saxonne  a  résisté 
de  tout  temps  aux  excès  de  la  mortification  catholique  :  mot  terrible,  puisque,  selon 
BoHuet  loi-mâme,  il  veut  dire  faire  la  mort»  mortem  facer9. 


Digitized  by 


Google 


6ô2  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

teur  se  promène  avec  ravissement  dans  une  glorieuse  époque  dont 
on  a  réuni  autour  de  lui  les  éblouissantes  richesses,  et  secoué 
toutes  les  branches  de  Tart  pour  en  faire  tomber  à  ses  pieds  les  plus 
•  belles  fleurs.  Arrêtons-nous  seulement  à  YElizabelhan  court^  qui 
présente  naturellement  un  caractère  plus  national  et  un  style  d'ar- 
chitecture beaucoup  moins  connu  en  France.  Cette  phase  de  Fart 
anglais  fut  de  courte  durée  :  après  s'être  épanoui  dans  tout  son 
éclat  vers  la  seconde  moitié  du  xvi«  siècle,  le  style  auquel  la  reine 
Elisabeth  a  donné  son  nom  s'évanouît  dès  le  commencement  du 
ivii**,  devant  les  progrès  de  l'école  italienne  en  Angleterre.  Il  en  est 
pourtant  qui  le  regrettent  :  tout  massif  qu'il  était,  il  ne  manqpjait 
point  à  coup  sûr  d'une  certaine  grandeur  palatiale^  comme  disent 
les  Anglais;  il  avait  surtout  le  mérite  de  l'originalité.  Avec  ses 
ouvrages  de  pierre  curieusement  fouillés  à  jour  par  le  ciseau,  ses 
masses  architecturales  qui  retiennent  encore  dans  l'ensemble  quel- 
ques traits  du  style  en  vigueur  au  moyen  âge,  mais  qui  s'en  éloi- 
gnent par  les  détails  et  les  omemens,  rudement  imités  de  l'anti- 
que, il  convenait  très  bien,  non -seulement  au  temps  qui  le  vit 
fleurir,  mais  encore  au  pays  et  aux  matériaux  que  fournit  la  Grande- 
Bretagne  pour  l'art  de  bâtir.  Les  châteaux  et  les  manoirs  de  cette 
époque ,  aux  briques  rouges  encadrées  de  pierre  fortement  cise- 
lée, aux  puissantes  fenêtres,  aux  hautes  cheminées  monumentales, 
produisent  encore,  vus  entre  les  grands  arbres,  un  efiiet  imposant 
et  pittoresque.  Les  détails  d'architecture  destinés  à  illustrer  le  style 
du  temps  d'Elisabeth  au  Cryslal  Palace  ont  été  tirés  de  HoUand 
house,  un  des  plus  curieux  édifices  de  Londres.  Non  contens  de  pro- 
fesser l'histoire  de  l'art  par  les  monumens,  les  metteurs  en  scène 
du  Palais  de  Cristal  se  proposent,  on  le  sait,  d'évoquer  les  époques 
mortes,  et  d'envelopper  ainsi  le  spectateur  dans  les  souvenirs  et  les 
influences  qu'elles  réveillent.  Quel  temps  mieux  que  le  siècle  d'Eli- 
sabeth pouvait  parler  à  l'esprit  des  Anglais?  N'y  retrouvent-ils  point 
les  pages  les  plus  romantiques  de  leurs  annales  et  les  beaux  noms 
de  leur  littérature?  Pour  aider  à  ces  hallucinations  de  la  mémoire, 
on  a  groupé  diverses  figures  historiques  et  divers  ouvrages  d'art, 
tels  que  le  tombeau  de  la  comtesse  de  Norfolk  et  de  ses  fils,  dont 
l'original  se  trouve  dans  la  cathédrale  de  Salisbury,  le  monument 
de  sir  John  Cheney,  celui  de  Marie  Stuart,  enfin  le  buste  de  Shaks- 
peare,  copié  sur  son  mausolée  dans  l'église  de  StrafFord-on-Avon* 

L'époque  de  la  renaissance  est  encore  chère  par  d'autres  côtés  au 
cœur  des  Anglais;  ils  rattachent,  et  avec  raison,  les  racines  de  la  ré- 
formation  religieuse  à  la  révolte  des  beaux-arts  contre  l'église,  à  la 
découverte  de  l'imprimerie,  à  l'étude  sincère  de  la  littérature  grec- 
que et  latine.  C'est  en  fouillant  l'antiquité  que  l'érudition,  guidée,  il 


Digitized  by 


Google 


L  ANGLETERRE   ET   LA    VIE   ANGLAISE. 

est  vrai,  dans  d'autres  voies  par  la  lampe  des  croyances  religieuses, 
a,  comme  on  Ta  dit,  retrouvé  la  Bible.  On  est  libre  de  disputer  sur 
les  origines  du  protestantisme  en  Angleterre  et  sur  les  motifs  plus 
ou  moins  honorables  qui  l'ont  suscité,  mais  il  y  a  un  fait  qui  do- 
mine tout.  En  se  séparant  de  Rome,  Henri  VIII  a  coupé  le  câble  qui 
retenait  la  Grande-Bretagne  au  continent.  C'est  surtout  à  dater  de 
cette  époque  indécise  et  troublée  que  la  nation  anglaise  a  dégagé 
son  caractère,  ses  institutions  et  ce  qu'on  oserait  appeler  son  moi 
moral  des  liens  étrangers  de  l'orthodoxie.  C'était  donc  le  cas  de  ré- 
sunaer,  après  la  salle  de  la  renaissance,  l'unité  du  peuple  britannique 
dans  un  monument  solennel.  Ce  monument  de  fantaisie,  exécuté 
d'après  les  plans  de  M.  Digby  Wyatt,  s'élève  tout  à  l'extrémité  de  la 
nef.  C'est  une  galerie  complète  des  rois  et  des  reines  d'Angleterre 
depuis  l'heptarchie  saxonne  jusqu'à  la  dynastie  normande,  et  depuis 
lors  jusqu'au  règne  de  Victoria.  Dans  cette  longue  série  où  les  mo- 
narques se  succèdent  par  ordre  chronologique  et  se  superposent  les 
uns  aux  autres  avec  les  principaux  traits  de  leur  époque,  une  figure 
a  beaucoup  embarrassé  les  artistes  chargés  d'écrire  sur  la  pierre  les 
annales  de  leur  nation.  Admettrait-on  parmi  les  rois  celui  qui  a  fait 
couper  la  tête  de  Charles  I*'  ?  Le  grand  homme  qui  n'a  point  encore 
de  tombeau  dans  l'abbaye  de  Westminster  se  dresserait-il  avec  ses 
grosses  bottes  molles,  l'épée  au  côté  et  le  chapeau  sur  la  tête,  entre 
les  représentans  d'une  institution  qu'il  avait  détruite?  Et  pourtant, 
d'un  autre  côté,  son  absence  ne  laisserait-elle  point  une  grave  la- 
cune dans  l'histoire?  N'est-ce  point  à  lui  que  les  Anglais  les  plus 
dévoués  à  la  monarchie  font  remonter  l'organisation  de  leur  armée, 
l'expansion  de  leur  commerce  et  la  grandeur  de  leur  marine?  Après 
une  délibération  du  comité,  la  statue  d'Olivier  Cromwell  fut  écartée 
du  monument  royal;  mais  elle  devait  naturellement  prendre  place 
dans  la  galerie  des  hommes  célèbres.  En  face  de  la  lignée  des  sou- 
verains, on  a  en  effet  distribué  dans  toute  la  longueur  des  transepts 
les  bustes  ou  les  statues  des  grands  généraux,  des  hommes  d'état, 
des  écrivains,  des  savans,  des  philosophes,  appartenant  à  l'Angle- 
terre et  à  tous  les  autres  pays.  Ces  derniers  expriment  l'ordre  de 
succession  au  trône  de  la  pensée  et  la  glorieuse  filiation  des  con- 
naissances humaines. 

Ici  finit  l'histoire  illustrée  de  l'art.  C'est  sans  doute  par  lui  qu'il 
fallait  commencer,  car  les  anciennes  sociétés  ont  généralement  re- 
cherché le  beau  avant  l'utile.  Dans  la  mythologie  grecque,  l'orgueil- 
leuse Junon  rougit  d'avoir  donné  naissance  à  Vulcain,  qui  représente 
le  travail  manuel.  A  Rome,  les  professions  mécaniques  étaient  encore 
exercées  par  les  esclaves.  C'est  le  caractère  des  nations  modernes 
d'avoir  apporté  avec  elles  dans  les  diverses  contrées  de  l'Europe  une 


Digitized  by 


Google 


66&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fofce  nouvelle  et  envahissante,  l'industrie.  Cette  force  ne  s'est  point 
développée  avec  éclat  au  moyen  âge,  comprimée  qu'elle  était  par 
le  régime  militaire  et  sacerdotal.  Elle  obéit  d'ailleurs  à  de  tout  au- 
tres lois  que  le  sentiment  du  beau.  Après  une  courte  et  inévitable 
période  d'enfance,  l'art  est  arrivé  chez  les  Grecs  à  un  degré  de  per- 
fection qui  n'a  plus  été  dépassé.  Dans  les  galeries  qui  se  succèdent 
au  Crystal  Palace  y  et  qui  représentent  des  époques,  le  visiteur  a 
plutôt  rencontré  des  variations  de  la  forme  qu'un  véritable  progrès. 
Il  n'en  est  plus  du  tout  ainsi  de  l'industrie  :  fille  de  la  science,  de 
la  nature  et  de  la  liberté  de  penser,  elle  avance  chaque  jour  avec  le 
domaine  des  connaissances  humaines  qui  s'étendent.  Il  eût  donc  été 
curieux  et  instructif  de  réunir  au  Palais  de  Cristal  les  élémens  d'une 
histoire  philosophique  du  travail.  N'y  avait-il  point  lieu  de  faire 
pour  l'industrie  ce  qu'on  avait  déjà  pratiqué  avec  succès  pour  les 
beaux-arts?  Eût-il  été  sans  intérêt  de  voir  les  classes  ouvrières  se 
détacher  des  races  chevaleresques,  naître  les  professions  utiles,  se 
succéder  les  métiers  et  les  inventions?  Quelle  nation  était  mieux 
préparée  que  l'Angleterre  à  reproduire  par  des  traits  visibles  ce 
qu'un  de  ses  écrivains  appelle  la  genèse  des  arts  utiles?  Le  visiteur 
du  Crystal  Palace  passe  sans  transition  aucune  des  monumens  de  la 
renaissance  en  pleine  industrie  moderne.  Il  se  peut  très  bien  que  la 
renaissance  des  beaux-arts  n'ait  point  été  étrangère  au  développe- 
ment des  fabriques;  mais  encore  eût-il  été  bon  d'indiquer  les  liens 
qui  unissent  ces  deux  ordres  de  faits.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  voit  assez 
distinctement  se  succéder  les  trois  âges  de  l'histoire,  l'ère  sacerdo- 
tale, l'ère  militaire  et  l'ère  industrielle,  qui  doit  limiter  les  deux 
anciennes  puissances  en  élargissant  le  terrain  de  la  démocratie. 

Dans  l'ornementation  des  autres  salles  {industrial  courts)^  au 
lieu  de  donner  l'idée  d'une  époque,  on  a  cherché  à  spécifier  et  à 
illustrer  le  caractère  local  des  différentes  branches  du  travail  ma- 
nuel. Cette  fois  donc  nous  ne  voyageons  plus  dans  le  temps  à  la  re- 
cherche des  civilisations  éteintes  ou  des  âges  évanouis  :  nous  nous 
promenons  dans  les  grands  districts  manufacturiers  de  la  géogra- 
phie moderne.  C'est  ainsi  par  exemple  que,  dans  la  cour  de  Bir- 
mingham, M.  Tite  a  choisi  pour  motif  de  décoration  les  ouvrages  de 
fer  appliqués  à  l'architecture.  Le  dessin  de  la  grille  ou  entourage  de 
fer  monumental,  avec  ses  riches  feuillages  et  ses  enroulemens,  ap- 
partient au  XVII*  siècle;  mais  cet  ouvrage  signale  en  même  temps 
une  des  récentes  révolutions  qui  se  sont  introduites  dans  l'art  de  la 
métallurgie.  Autrefois  les  ornemens  de  fer  se  frappaient  au  mar- 
teau; aujourd'hui  ils  se  fondent  dans  un  moule.  On  a  reconnu  que 
cette  dernière  méthode  s'adaptait  beaucoup  mieux  que  l'autre  au 
climat  de  l'humide  Angleterre  :  le  fer  fondu  s'oxyde  moins  vite  que 


'  Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE   ET   LA   VIE   ANGLAISE.  665 

le  fer  forgé.  Malheureusement  cette  belle  salle  est  à  peu  près  un 
cadre  sans  tableau  :  pour  ceux  qui  ont  vu  la  ville  de  Birmingham 
et  ses  riches  fabriques,  la  cour  qui  porte  le  même  nom  se  montre, 
hélas!  très  pauvrement  fournie.  Il  a  été  généralement  asse^  difficile 
de  déterminer  les  grands  fabricans  anglais  à  une  exposition  perma* 
nente  de  leurs  produits.  Un  pas  de  plus,  et  nous  sommes  à  Shef- 
'  field.  La  fameuse  cité  des  forges  et  des  usines  se  trouve  naturelle- 
ment représentée  par  ses  ouvrages  de  coutellerie,  ses  outils  d'acier 
et  ses  imitations  d'orfèvrerie.  Une  autre  salle  a  été  consacrée  aux 
objets  de  papeterie  [staiionery  court).  Sur  les  panneaux  de  bois 
sculpté  qui  décorent  l'intérieur  de  cette  cour  figurent  des  médail- 
lons avec  des  Amours  se  livrant  à  tous  les  procédés  mécaniques  de 
la  fabrication  du  papier,  de  l'imprimerie  et  de  la  gravure.  Est-ce 
une  allusion  au  jour  de  la  Sadnt-Valentin  (Si  Valentine's  day)  (J)  et 
à  l'intervention  des  arts  de  la  papeterie  dans  les  affaires  du  cœur? 
Chacune  de  ces  salles  devrait  être  une  école  en  même  temps  qu'un 
bazar;  on  devrait  pouvoir  y  suivre  les  diverses  transformations  que 
fait  subir  la  main  de  l'homme  aux  matériaux  employés  dans  les 
manufactures.  En  est-il  ainsi?  Les  directeurs  du  Crystal  Palace  ont 
eu  à  cœur  de  nous  montrer  toutes  les  richesses  de  l'industrie  mo- 
derne, depuis  les  véritables  conquêtes  qui  intéressent  l'homme  sé- 
rieux jusqu'aux  jouets  et  aux  objets  de  fantaisie  qui  amusent  l'en- 
fant; mais  ils  se  sont  peu  souciés  jusqu'ici  d'initier  les  curieux  aux 
mystères  de  la  fabrication.  Il  y  avait  pourtant  là  une  branche  d'in- 
struction à  développer  et  un  élément  de  succès,  car  la  race  anglo- 
saxonne,  médiocrement  inquiète  du  monde  des  idées,  a  au  contraire 
dans  les  veines  une  goutte  du  sang  de  Prométhée  toutes  les  fois  qu'il 
s'agit  de  pratiques  industrielles  (2). 

On  traverse  successivement  la  cour  orientale ^  où  se  montrent,  bien 
entendu,  les  produits  du  Levant,  la  cour  de  Bohême^  où  s'étalent  les 
verreries,  et  l'on  s'arrête  volontiers  à  la  cour  céramiquey  où  l'ar- 
tiste, l'ouvrier  et  l'antiquaire  trouvent,  chacun  &  son  point  de  vue, 
des  objets  intéressans.  M.  Battam  a  réuni  dans  cette  riche  collec- 
tion divers  spécimens  montrant  les  progrès  de  l'art  du  potier  de- 
puis l'antiquité  jusqu'à  nos  jours.  Là  figurent  des  vases  qui  ont  pu 
orner  la  table  de  Verres,  des  plats  et  des  assiettes  dans  lesquels 

(1)  Un  mois  ayant  le  14  février,  les  boutiques  des  papetiers  étalent  des  lettres  et  des 
enveloppes  chargées  de  tous  les  symboles  de  la  galanterie.  Ce  Jour  est  détesté  des  fac- 
teurs, car  le  nombre  des  messages  augmente  tout  à  coup,  dans^çes  localités,  de  deux 
cents  à  mille. 

(3)  LMntention  de  M.  Owen  Jones  est,  parait-il,  d'accorder  dans  son  nouveau  Palais 
du  Peuple  une  place  considérable  à  cette  démonstration  de  l'importance  des  arts  et  des 
métiers  chez  toutes  les  nations. 


Digitized  by 


Google 


666  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ont  dîné  les  Médicis,  des  coupes  enrichies  de  pierres  précieuses 
dans  lesquelles  la  cour  de  Louis  XIV  buvait  à  Versailles.  On  y  re- 
marque des  vases  mexicains,  grecs  et  étrusques,  des  porcelaines  de 
la  Chinât  d'autres  curiosités  qui  contrastent  d'une  manière  instruc- 
tive avec  les  articles  sortis  des  fabriques  de  Messein,  de  Sèvres,  de 
Berlin,  de  Vienne  et  de  Worcester.  Le  progrès  dans  cette  branche 
d'industrie  (n'en  a-t-il  point  été  de  même  dans  toutes  les  autres?) 
a  surtout  consisté  à  augmenter  les  moyens  de  production  et  à  varier 
la  nature  des  produits  pour  les  mettre  ainsi  à  la  portée  de  tout  le 
monde.  Les  ouvriers  visitent  encore  avec  profit  la  cour  des  machines 
en  mouvemerUy  où  tournent  des  milliers  de  bobines,  où  rugissent 
les  grands  organes  de  fer  animés  par  la  vapeur,  où  les  cardes  dé- 
chirent sans  relâche,  avec  leurs  dents  aiguës,  la  laine  ou  le  coton. 
Le  paysan  court  vers  la  salle  consacrée  aux  instruméns  d'agricul- 
ture. Un  intérêt  plus  général  s'attache  à  la  cour  des  inventions ,  où 
toutes  les  découvertes  utiles,  tous  les  rêves  de  la  science  appliqués 
à  la  mécanique  trouvent  en  quelque  sorte  droit  de  cité. 

L'établissement  de  Sydenham  se  divise  donc  en  deux  parties  bien 
distinctes  :  un  temple  des  arts  et  un  palais  de  l'industrie.  Ces  deux 
parties  se  tiennent  étroitement  dans  la  pensée  des  fondateurs  :  si 
l'homme  élève  ses  idées  par  la  recherche  du  beau,  il  s'affranchit  de 
la  chaîne  des  besoins  matériels  par  les  conquêtes  du  travail  et  par 
l'aide  des  machines.  Dans  l'histoire  de  la  nature,  les  dernières  épo- 
ques de  la  terre  ont  été  surtout  frappées  d'un  cachet  particulier  par 
l'avènement  des  espèces  utiles  d'où  l'homme  a  tiré  la  souche  de  nos 
animaux  domestiques.  Pourquoi  n'en  serait-il  pas  de  même  à  un  autre 
point  de  vue  dans  l'histoire  de  l'humanité?  Pourquoi  l'avènement 
des  classes  industrielles  ne  signalerait-il  point  le  grand  progrès  des 
temps  modernes?  En  somme,  la  division  du  Palais  de  Cristal,  con- 
sacrée à  l'industrie,  au  commerce  et  aux  mécaniques,  est  visitée 
avec  autant  d'amour  que  la  série  des  monumens,  quoique  par  une 
autre  classe  de  la  population.  J'ai  vu  des  ouvriers  anglais  s'y  arrê- 
ter des  journées  entières,  au  grand  déplaisir  de  leurs  femmes,  qui 
aurdent  bien  voulu  jeter  un  regard  sur  les  fontaines  jaillissantes, 
sur  les  marchandises  de  fantaisie  et  sur  les  délicieuses  arabesques 
de  l'Alhambra.  Ils  formaient  d'ailleurs  une  exception,  car  en  géné- 
ral les  travailleurs  témoignent  un  étonnement  mêlé  d'admiratiou 
devant  les  statues,  les  restes  d'architecture  restaurés,  les  temples^ 
les  palais  et  toute  cette  grande  fantasmagorie  de  l'histoire  qui  rap- 
pelle à  la  vue  le  caractère  des  temps  effacés  et  des  civilisations 
mortes. 

Le  visiteur  se  trouve  maintenant  ramené  au  point  de  départ,  à 
cette  entrée  du  Crystal  Palace  qui  représente  l'homme  sauvage  et 


Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE   ET  LA   VIE   ANGLAISE.  667 

à  peine  échappé  des  mains  de  la  nature.  Si  tel  a  été  l'état  primitif 
du  genre  humain,  il  est  curieux  de  jeter  un  dernier  regard  sur  cette 
longue  nef,  illustrant  à  droite  et  à  gauche  la  série  des  progrès  qui 
Tont  relevé  de  son  abjection  originelle.  Dans  ce  grand  spectacle 
d'idées^  nous  voyons  les  races  se  superposer  et  les  civilisations  se 
détacher  les  unes  des  autres  avec  des  types  différens  qui  se  perfec- 
tionnent à  mesure  qu'ils  s'éloignent  des  ténèbres  de  l'enfance.  Nous 
assistons  en  quelque  sorte  aux  métamorphoses  de  la  vie  sociale. 
L'homme  s'empare  de  la  pierre,  de  ces  puissantes  roches  qui  for- 
ment l'architecture  de  notre  globe,  et  leur  communique  la  forme 
de  ses  croyances  religieuses,  l'idéal  de  ses  institutions  politiques.  Il 
arrache  à  la  nature  le  secret  de  ses  lois,  les  matériaux  qu'elle  a  pré- 
parés dans  le  sein  avare  de  la  terre,  et  U  en  extrait  le  germe  de 
l'industrie.  Non  content  de  faire  ses  destinées,  on  oserait  presque 
dire  qu'il  s'est  fait  lui-même.  Qu'on  compare  la  femme  hottentote 
à  la  Vénus  de  Milo,  et  il  sera  difficile  de  douter  que  la  beauté  n'ait 
été  en  progrès  dans  le  développement  et  l'évolution  des  races.  D'une 
société  à  l'autre,  le  principe  actif  du  genre  humain  se  modifie;  le 
progrès  se  retire  de  certaines  branches  et  se  porte  sur  de  nouvelles 
créations  de  la  pensée.  Il  y  a  même  des  lacunes,  des  éclipses,  de 
sombres  transitions  durant  lesquelles  le  voile  de  la  mort  semble 
s'abaisser  sur  le  monde.  Tout  souffre,  mais  tout  renaît,  et  Ton  trouve 
à  distance  la  trace  d'un  mouvement  d'idées  qui  s'est  frayé  un  che- 
min parmi  des  ruines.  Ce  qui  grandit  toujours,  c'est  le  sentiment  du 
droit,  c'est  la  liberté  humaine,  c'est  une  conception  plus  digne  de 
la  Divinité  et  de  ses  rapports  avec  la  nature.  Ce  spectacle  est  noble, 
il  est  religieux  :  loin  d'enivrer  l'homme  d'un  faux  orgueil,  il  lui  ap- 
prend que  la  vérité,  ainsi  que  le  bien-être,  se  conquiert  à  la  sueur 
du  front.  Je  ne  m'étonne  plus  que  le  Palais  de  Cristal  ait  été  choisi 
plusieurs  fois  comme  le  meilleur  théâtre  pour  célébrer  l'anniver- 
saire de  la  naissance  des  grands  poètes,  tels  que  Schiller  et  Bums. 
Quel  temple  plus  convenable  pour  célébrer  leur  mémoire  que  celui 
où  l'humanité  se  célèbre  eUe-même  dans  ses  luttes  et  dans  ses 
transformations?  Cet  édifice  n'est-il  point  un  livre,  un  poème,  une 
histoire?  Le  nouveau  système  d'architecture  qu'il  inaugure  ne  peut 
guère  manquer  de  saisir  aussi  le  spectateur.  Quelle  distance  entre 
cette  ruche  transparente  abritant  le  travail  des  siècles  et  les  anciens 
temples  de  l'Egypte  ténébreusement  creusés  dans  le  flanc  des  mon- 
tagnes de  pierre  I  U  semble  que  la  matière  elle-même  ait  voulu 
s'élever  et  s'idéaliser  pour  mieux  recevoir  dans  les  temps  modernes 
l'empreinte  de  la  volonté  de  l'homme.  A  une  pensée  il  fallait  un 
palais  de  verre. 

Cet  édifice  ne  contient-il  point  en  outre  le  germe  d'une  nouvelle 


Digitized  by 


Google 


668  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

méthode  d'éducation?  Tous  les  physiologistes  anglais  conviennent 
qu'on  accorde  une  part  beaucoup  trop  grande  à  la  mémoire  dans 
l'enseignement  de  la  jeunesse.  Imposer  à  l'esprit  de  l'enfant  un  sys- 
tème de  connaissances  toutes  faites  dont  il  ne  saisit  le  plus  souvent 
que  les  mots,  n'est-ce  point  étouffer  dans  la  fleur  son  libre  arbitre, 
la  faculté  de  raisonner  par  lui-même,  le  goût  et  le  désir  de  s'aban- 
donner à  ses  propres  impressions?  N'est-ce  point  le  greffer  tout  vif 
sur  le  tronc  des  fausses  conventions  sociales  et  des  idées  reçues?  Plus 
d'un  attribue  à  cette  méthode  un  fonds  de  médiocrité  générale,  le 
peu  de  résistance  à  l'arbitraire  et  je  ne  sais  quelle  crainte  d'exercer 
par  soi-même  les  forces  du  jugement.  Elle  a  plutôt  pour  objet  d'or- 
ner l'esprit  que  d'en  affermir  les  ressources  et  d'en  aiguiser  les 
armes.  N'y  aurait-il  point  lieu  d'y  substituer,  du  moins  en  partie, 
l'éducation  directe  des  choses  et  des  faits  ?  N'est-ce  point  à  l'indi- 
vidu de  trouver  ses  voies,  de  même  que  le  genre  humain  a  frayé 
les  siennes,  appuyé  d'une  main  sur  la  nature  et  de  l'autre  sur  la 
tradition?  L'aider  dans  cette  recherche,  placer  sur  sa  route  les  ma- 
tériaux de  la  science  et  les  monumens  de  l'histoire,  tel  serait  alors 
le  rôle  du  corps  enseignant.  Le  Palais  de  Cristal  peut  être  considéré 
comme  un  essai,  un  premier  pas  dans  cette  direction  nouvelle  (1). 
L'esprit  pratique  des  Anglais  les  a  convaincus  du  néant  de  certaines 
ûotions  qui  s'envolent  avec  la  parole.  Les  vraies  connaissances  ne  se 
greffent  sur  l'esprit  de  l'enfant,  comme  sur  l'esprit  du  peuple,  que 
par  l'intermédiaire  des  impressions.  C'est  pour  cela  qu'on  a  voulu, 
dans  un  cours  d'étude  tout  plastique,  intéresser  les  sens  aux  plaisirs 
de  l'esprit  et  inspirer,  par  la  vue  des  signes  extérieurs,  le  goût  de 
la  réflexion  et  de  la  lecture.  «  Le  fruit  de  l'arbre  de  la  science,  dit 
la  Bible,  était  beau  à  voir;  »  n'est-ce  point  aussi  par  les  séductions 
de  la  forme  qu'il  faut  attirer  les  masses  à  la  lumière?  En  mettant  de- 
vant les  yeux,  dans  un  drame  dont  les  acteurs  se  succèdent,  l'his- 
toire de  la  création  et  l'histoire  du  genre  humain,  ne  fournit-on 
point  au  spectateur  le  moyen  de  dégager  par  lui-même  et  de  lier 
les  lois  étemelles  qui  président  à  l'organisation  de  la  matière  et  au 
développement  des  sociétés?  Cette  méthode  hardie  est  quelquefois 
obligée,  quand  les  monumens  certains  lui  manquent,  d'imaginer  ce 
qui  fut  ou  ce  qui  a  dû  être;  mais  la  faculté  d'invention  appuyée  sur 
le  sentiment  des  faits  connus  n'est-elle  point  un  des  apanages  du 
savant  et  de  l'historien?  Quelques  croyans  lui  reprocheront  peut- 

(i)  Une  école  de  demoiselles  a  été  dernièrement  attachée  à  rétablissement  de  Syden- 
ham  :  pour  2  ou  3  guinées  par  trimestre,  chaque  élève  peut  assister  à  un  cours,  jouir 
à  son  gré  de  toutes  les  richesses  intellectuelles  du  palais  et  avoir  Tusage  d*une  biblio- 
thèque ou  cabinet  de  lecture  composée  de  cinq  mille  volumes  d*ouvrages  écrits  princi- 
palement sur  les  beaux-arts. 


Digitized  by 


Google 


L'ANGLETERRE   ET  LA   VIE   ANGLAISE.  669 

être  de  ne  point  indiquer  assez  clairement  ce  que  Bossuet  appelait 
la  trace  de  la  main  de  Dieu.  Cette  trace,  ce  plan  divin  et  provi- 
dentiel de  l'histoire,  c'est  à  la  conscience  de  chacun  de  le  découvrir 
sous  le  voile  des  événemens,  des  lois  naturelles,  et  sous  les  évolu- 
tions de  l'humanité. 

Des  institutions  auxquelles  nos  voisins  donnent  volontiers  le  nom 
de  palais  du  peuple,  people's  palaces^. n'ont-elles  d'ailleurs  rien  à 
nous  apprendre  sur  la  société  anglaise?  N'opposent-elles  point  un 
éclatant  démenti  à  de  fausses  idées  généralement  répandues  en- 
deçà  du  détroit?  On  a  trop  légèrement  représenté  la  Grande-Bre- 
tagne comme  une  nation  aristocratique.  À  en  croire  certains  écri- 
vsûns,  la  liberté  ne  se  maintiendrait  en  Angleterre  que  parce  qu'elle 
s'appuie  sur  une  forte  division  des  classes,  sur  les  gloires  d'une  no- 
blesse séculaire,  sur  l'abaissement  et  l'ignorance  de  la  multitude. 
Si  telles  étaient  vraiment  les  conditions  essentielles  à  la  liberté, 
beaucoup  hésiteraient  à  se  couvrir  de  son  drapeau.  Heureusement 
c'est  tout  le  contraire  qui  est  vrai.  Je  ne  nie  point  que  les  Anglais 
ne  pratiquent  et  n'honorent  la  hiérarchie  sociale;  msds  c'est  à  la 
liberté  qu'ils  s'adressent  pour  limiter  le  poids  de  certaines  influences 
et  pour  élever  la  classe  la  plus  nombreuse  en  l'éclairant.  Où  trouve- 
rait-on ailleurs  des  palais  d'éducation  bâtis,  non  par  la  main  des 
gouvememens,  mais  avec  l'argent  des  contributions  volontaires? 
Dans  quel  pays  l'ouvrier  a-t-il  à  sa  disposition,  comme  Louis  XIV, 
ses  grandes  eaux  de  Versailles,  son  parc  tout  peuplé  de  statues, 
son  château  de  plaisir  où  il  vient  se  promener  pour  1  shilling,  avec 
sa  femme  et  ses  enfans,  au  milieu  de  toutes  les  splendeurs  de  l'art, 
de  tous  les  enseignemens  de  l'histoire?  Le  monarque  le  plus  absolu 
eût  peut-être  hésité  à  donner  une  telle  éducation  princière  à  son 
fils.  On  me  dira  que  la  classe  inférieure  ne  jouit  point  seule  de  ces 
avantages.  Non  sans  doute,  ce  palais  a  été  construit  pour  tous;  mais 
n'est-ce  point  une  idée  libérale  que  de  réunir  toutes  les  conditions 
de  la  société,  depuis  le  pair  d'Angleterre  jusqu'au  maçon,  sur  le 
terrain  neutre  des  nobles  plaisirs  et  de  l'instruction?  Les  gouver- 
nemens  qui  craignent  le  peuple  n'agissent  point  ainsi  :  ils  lui  ou- 
vrent volontiers  la  large  voie  des  divertissemens  grossiers  et  maté- 
riels, sachant  bien  que  les  multitudes  abruties  sont  plus  faciles  à 
conduire.  Aux  césars  il  faut  le  Golisée  et  les  tavernes  de  Rome. 
Seule,  la  liberté  est  plus  morale  :  comme  elle  tient  à  honneur  de 
régner  sur  les  esprits,  elle  ouvre  volontiers  au  million^  ainsi  que  di- 
sent les  Anglais,  les  perspectives  de  l'idéal  et  les  voies  du  progrès. 

Alphonse  Esquiros. 


Digitized  by 


Google 


MARINA 


SOUVENIRS  DE  LA  VIE   D'ARTISTE  A   ROME. 


En  18A5,  profitant  de  nos  vingt  ans  et  des  vacances  que  nous 
accordait  l'université,  nous  partions  de  Bruxelles,  un  de  mes  amis 
et  moi,  pour  visiter  l'Italie  en  courant.  La  tête  encore  pleine  des 
souvenirs  de  l'antiquité,  dont  nous  avions  dû  repasser  Thistoke 
pour  subir  nos  examens,  nous  voulions  arriver  à  Rome  brusquement, 
sans  transition,  aûn  de  recevoir  dans  toute  sa  force  l'impression  que 
devaient  produire  sur  nous  les  monumens  du  peuple-roi.  Nous  nous 
embarquâmes  donc  à  Marseille,  et  un  vetturino  de  Givita-Vecchia 
nous  déposa  sur  le  pavé  de  la  ville  aux  sept  collines  vers  les  premiers 
jours  de  septembre.  Nous  avions  l'un  et  l'autre  quelques  lettres 
d'introduction.  Mon  compagnon  de  voyage,  dont  le  père  s'occupait 
d'entreprises  industrielles,  était  recommandé  à  un  chanoine  de 
Sainte-Marje-de-la-Minerve  et  à  un  prélat  belge,  jouissant  tous 
deux  d'un  assez  grand  crédit  à  la  cour  de  Grégoire  XVI,  et  on  es- 
pérait obtenir  par  leur  influence  la  concession  d'un  chemin  de  fer 
à  construire  dans  les  états  romains.  Mes  lettres  étaient  adressées 
à  de  moins  hauts  personnages  :  elles  devaient  me  mettre  en  rela- 
tion avec  quelques  peintres  de  notre  pays  qui  achevaient  alors 
leurs  études  à  Rome;  mais  je  ne  réussis  pas  plus  à  voir  les  artistes 
belges  que  mon  camarade  à  obtenir  sa  concession.  Il  lui  fut  répondu 
que  jamais,  du  vivant  de  Grégoire  XVI ,  on  ne  verrait  ni  placer  un 
rail,  ni  rouler  une  locomotive  dans  les  états  de  l'église,  attendu  que 
c'étaient  là,  disait  le  pape,  qui  n'avait  peut-être  pas  tort,  inventions 
d'hérétiques  destinées  à  favoriser  le  progrès  des  fausses  doctrines 
et  de  l'incrédulité.  Quant  à  moi,  j'appris  qu'en  septembre  le  mau- 
vais air  régnait  encore  à  Rome,  et  que  mes  compatriotes,  partis 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DE   LA    VIE  d' ARTISTE.  671 

pour  la  campagne  comme  tant  d'autres,  étaient  sans  doute  à  Narni, 
à  Subiaco  ou  à  San-Germano,  appliquant  à  des  études  d'après  na- 
ture le  talent  qu'ils  avaient  pu  acquérir  dans  les  musées.  Livrés  à 
nous-mêmes,  nous  n'avions  plus  qu'à  remplir  bravement  nos  de- 
voirs de  touristes.  Malgré  l'ardeur  du  soleil  de  septembre  et  les 
menaces  de  Varia  caltiva^  nous  visitions  tout  le  jour  églises,  palais 
et  ruines,  et  nous  ne  rentrions  qu'à  la  nuit,  épuisés  de  fatigue  et 
d'admiration.  On  nous  avait  recommandé  de  fréquenter  assidûment 
le  Caffè  Greco]  c'était  le  lieu  de  réunion  de  tous  les  jeunes  artistes, 
et  on  y  passait,  nous  avait-on  dit,  des  soirées  charmantes.  Comme 
nous  avions  pris  un  appartement  via  CondoUiy  à  deux  pas  du  fameux 
café,  nous  ne  manquions  pas  d'y  aller  chaque  soir;  mais  là,  comme 
nous  aurions  dû  le  prévoir,  nouvelle  déception  :  le  café  était  presque 
toujours  désert.  Nous  nous  consolions  de  notre  solitude  en  lisant  un 
roman  de  George  Sand,  TeveronCy  que  publiait  alors  un  journal 
français  admis  dans  la  ville  sainte.  Dès  huit  heures,  tous  les  bruits 
du  dehors  cessaient  :  par  les  deux  arcades  qui  s'ouvraient  sur  la  rue, 
nous  n'entendions  plus  que  le  murmure  mélancolique  d'une  fontaine 
jaillissant  dans  la  cour  d'un  palais  voisin ,  et  ce  bruissement  uni- 
forme des  eaux  donnait  je  ne  sais  quoi  de  solennel  et  de  lugubre  au 
silence  qui  pesait  sur  Rome,  de  bonne  heure  endormie.  Dans  ce 
café,  où  nous  espérions  entendre  de  spirituelles  et  joyeuses  cause- 
ries, une  tristesse  grave  s'emparait  de  nous  :  il  nous  semblait  que 
nous  étions  assis  dans  quelque  cimetière.  Nous  commencions  à  c&m-- 
prendre  que  nous  étions  dans  la  cité  des  morts,  et  je  ne  sais  com- 
ment en  un  pareil  lieu  me  revint  à  l'esprit  ce  mot  sévère  de  Spinoza  : 
vita  meditatio  mortis. 

Dn  soir  pourtant  nous  vîmes  entrer  un  jeune  homme  qui  vint 
s'asseoir  non  loin  de  nous.  Nous  étions  si  impatiens  de  faire  enfin  la 
connaissance  d'un  des  habitués  du  Caffè  Greco^  que  l'entrée  de  cet 
étranger  fut  pour  nous  un  événement  :  c'était  peut-être  un  artiste. 

Quand  il  fut  parti,  nous  demandâmes  au'  garçon  qui  nous  servait 
s'il  connaissait  ce  jeune  homme.  Il  nous  dit  que  c'était  un  peintre 
allemand.  Ma^  ajouta-t-il  en  levant  les  épaules  d'un  air  de  pitié 
dédaigneuse,  ma  è  pazzo. 

Fou  !  Le  mot  nous  semblait  bien  peu  justifié.  Nous  en  deman- 
dâmes l'explication,  mais  nous  n'en  pûmes  obtenir  d'autre,  sinon 
que  les  camarades  du  jeune  peintre  le  plaisantaient  souvent  et  di-^ 
saient  qu'il  perdait  la  tête. 

Le  lendemain,  quand  il  revint  se  placer  à  une  table  près  de  la 
nôtre,  nous  remarquâmes  en  effet  qu'il  avait  l'air  préoccupé.  Par 
momens  il  semblait  absorbé  dans  une  rêverie  profonde,  et  un  peu 
après  il  se  parlait  à  voix  basse.  Néanmoins,  comme  il  semblait 


Digitized  by 


Google 


672  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

bon  et  affable,  je  m'avançai  vers  lui  pour  lui  demander  s'il  ne  pou- 
vait me  dire  où  mes  compatriotes  étaient  en  villégiature.  Il  les  con- 
naissait tous  et  il  était  même  assez  lié  avec  l'un  d'entre  eux.  Nous 
causâmes  de  leur  talent,  de  leurs  essais;  puis  nous  arrivâmes  à  par- 
ler de  l'art  en  général  et  à  débattre  ces  principes  abstraits  qui  plai- 
sent à  la  jeunesse.  Il  parla,  et,  s' animant  peu  à  peu,  il  nous  charma 
par  la  nouveauté  de  ses  aperçus  et  par  la  profondeur  de  ses  théo- 
ries. C'était  la  première  fois  que  nous  comprenions  ou  que  du  moins 
nous  croyions  comprendre  les  vues  de  l'esthétique  allemande  ren- 
dues vivantes  pai*  l'éloquence  de  celui  qui  nous  les  exposait. 

Nous  rencontrant  ainsi  chaque  soir  dans  la  salle  presque  toujours 
déserte  du  Caffè  GrecOy  une  certaine  intimité  s'établit  entre  nous. 
Notre  nouvel  ami  était  Allemand  en  effet,  mais  Allemand  de  Vienne. 
Il  avait  les  cheveux  et  les  yeux  noirs;  sa  démarche  était  à  la  fois 
vive  et  nonchalante,  son  esprit  enthousiaste  et  paresseux.  Un  peu 
de  sang  valaque  coulait  dans  ses  veines.  Il  avait  quelque  chose  d'un 
Oriental  ;  il  tenait  et  de  l'homme  du  nord  et  de  l'homme  du  midi. 
On  ne  pouvait  lui  refuser  de  l'esprit,  de  l'imagination;  ce  qui  sem- 
blait lui  manquer  le  plus,  c'était  la  volonté. 

—  Ne  vous  a-t-il  pas  encore  parlé  d'elle?  nous  dit  le  garçon  du 
café  un  soir  que  l'artiste  n'était  pas  venu  nous  rejoindre. 

—  Et  de  qui  donc? 

—  Mais  de  cette  femme  qui  pose  dans  son  atelier!...  Elle  l'a  rendu 
fou.  Il  se  parle  haut  à  lui-même,  comme  s'il  rêvait  tout  éveillé. 

—  Il  est  donc  très  épris? 

—  E  sicurOy  sans  doute,  amoureux  fou,  et  d'un  modèle!  Il  pré- 
tend qu'elle  est  pure  comme  une  sainte;  voilà  ce  qui  fait  rire  ses  ca- 
marades. Au  lieu  de  les  suivre  à  la  campagne,  il  reste  à  Rome,  s'ex- 
posant  au  mauvais  air,  à  la  fièvre,  afin  de  ne  pas  s'éloigner  d'elle. 
Est-ce  assez  ridicule?  Songez  donci  un  modèle!...  Povero pazzol 

Nous  aurions  voulu  en  savoir  davantage  sur  la  personne  qui  oc- 
cupait si  fortement  le  cœur  de  notre  nouvel  ami;  mais  le  garçon  n'en 
savait  que  ce  qu'avaient  pu  lui  en  apprendre  les  plaisanteries  des 
habitués  du  café.  Nous  n'osions  en  parler  à  Walther,  —  c'était  le 
nom  du  jeune  Allemand;  —  mais  nous  avions  près  de  nous  quel- 
qu'un qui  connaissait  tout  Rome.  C'était  la  vieille  Barbara  qui  pré- 
parait nos  repas,  et  qui,  je  m'en  souviens  encore,  nous  faisait  man- 
ger chaque  jour  des  pigeons  bianchi  e  rossi  coni  il  signor  (blancs  et 
roses  comme  monsieur),  disait^Ue  en  regardant  avec  admiration  la 
chevelure  blonde,  la  peau  blanche  et  les  fraîches  couleurs  de  mon 
camarade.  Elle  aimait  beaucoup  les  artistes,  qui  occupaient  souvent 
les  chambres  où  nous  étions  logés,  mais  elle  détestait  d'une  hidne 
furieuse  tous  ceux  qui  portaient  la  robe  du  prêtre.  L'année  précé- 


Digitized  by 


Google 


SOUTENIRS  DB   LA   VIE   D' ARTISTE.  673 

dente,  son  fils  unique  avait  été  tué  d'un  coup  de  couteau  au  mo- 
ment où  il  allait  épouser  une  jolie  fille  du  Transtevere,  et  elle  pré- 
tendait que  Tassassin  avait  échappé  à  toute  condamnation  par  la 
protection  d'un  monsignor. 

—  Barbara,  luidis-je,  connaissez-vous  ici  un  modèle,  une  femme 
qui  est  à  la  fois  très  belle  et  très  vertueuse,  et  dont  un  jeune  peintre 
allemand  est  épris? 

—  D'abord,  répondit-elle,  de  vertu  il  n'en  est  plus  à  Rome;  les 
birhanii  en  ont  tué  jusqu'au  germe,  et  en  tout  cas  il  ne  faudrait 
point  la  chercher  chez  une  femme  qui  pose  dans  l'atelier  d'un  ar- 
tiste. Cependant  je  connais  bien  celle  dont  vous  voulez  parler.  II  est 
certain  qu'elle  n'accorde  pas  ses  faveurs  au  premier  venu.  L'an 
dernier,  dans  cette  même  chambre  que  voici,  logeait  un  peintre 
iraaçùs,  très  beau  garçon  et  surtout  si  gai  et  de  tant  d'esprit  I  Eh 
bieni  sa  gaité,  il  l'a  perdue,  et  son  esprit,  et  son  air  de  jeunesse 
aussi  :  il  est  devenu  triste,  morose,  silencieux.  Il  disait  à  ses  amis 
qu'il  avait  pris  la  fièvre;  mais  à  moi,  il  m'a  avoué  que  lui,  qui  ne 
trouvait  guère  de  cruelles,  n'avait  pas  su  plaire  à  Marina.  Dès  lors  il 
a  pris  Rome  en  horreur,  et  il  est  retourné  à  Paris  afin  d'oublier  son 
amour  et  sa  peine. 

Ces  détails  excitaient  singulièrement  notre  curiosité.  Un  soir  que, 
selon  notre  habitude,  nous  devisions  au  fond  du  Caffè  Greco,  nous 
essayâmes  d'amener  le  jeune  Allemand  à  trahir  son  secret  en  soule- 
vant la  question  de  savoir  si  un  artiste  épris  de  son  modèle  peut  en 
faire  un  bon  tableau.  Walther  n'hésitait  pas  à  répondre  affirmati- 
vement, et  il  citait  avec  feu  les  noms  de  peintres  célèbres  qu'il  pou- 
vait invoquer  en  faveur  de  sa  thèse  :  Rubens  prenant  pour  modèle 
sa  femme  Hélène  Fourment,  Palma  sa  fille  Violante,  Raphaël  sa 
maîtresse  la  Fomarine,  et  tous  faisant  ainsi  des  chefs-d'œuvre.  Mon 
compagnon  soutenait  le  contraire. 

—  Tout  ce  qu'on  aime,  disait-il,  on  le  voit,  non  tel  que  la  réalité 
nous  l'offre,  mais  tel  qu'on  le  rêve.  On  ne  peut  reproduire  la  nature 
quand  le  voile  de  l'enthousiasme  vous  dérobe  ses  contours,  toujours 
réglés  par  une  loi  qu'on  ne  peut  impunément  méconnaître.  Préten- 
dez-vous corriger,  embellir,  transformer  le  réel,  aussitôt  vous  tom- 
bez dans  la  recherche,  dans  l'afféterie,  dans  le  faux.  Et  d'ailleurs 
l'émotion  troublera  la  vue  et  fera  trembler  votre  pinceau.  «  11  est 
p^u,  disait  Talma  en  voyant  jouer  un  comédien  habile  trop  péné- 
tré de  l'esprit  de  son  rôle,  il  est  perdu;  le  malheureux I  il  sent  ce 
qu'il  dit.  »  Du  peintre  il  en  va  de  même  :  aime-t-il  celle  qu'U  veut 
peindre,  il  ne  fera  rien  de  bon.  Il  peut  faire  un  chef-d'œuvre  en 
peignant  les  traits  de  celle  qu'il  a  aimée,  non  de  celle  qu'il  aime 
encore. 

TOME  XLT.  43 


Digitized  by 


Google 


07i  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Ce  que  vous  dites  est  spécieux,  répondit  à  son  tour  Walther; 
mais  je  ne  le  crois  pas  juste.  Avant  tout,  si  vous  voulez  être  vrad- 
ment  un  grand  artiste,  soyez  homme.  Votre  cœur  bat-il  pour  la 
liberté,  pour  la  patrie;  cette  puissance  inconnue,  la  beauté,  s'est- 
elle  emparée  de  votre  âme  :  écrivez,  parlez  ou  saisissez  un  pinceau, 
et  si  le  procédé  ne  vous  fait  pas  défaut,  si  le  pinceau  vous  obéit,  si 
vous  avez  appris  à  bien  traduire  votre  pensée,  ne  craignez  rien, 
allez,  vous  serez  orateur,  poète  ou  peintre.  Aimer,  c'est  le  ressort  de 
la  vie,  la  source  de  ce  qui  est  réellement  grand  et  beau.  Aimez  une 
idée  abstraite,  le  devoir,  la  justice,  ou  bien  un  être  vivant,  peu  im- 
porte; mais  soyez  ému,  votre  essor  s'élèvera  d'autant,  et  dans  votre 
œuvre  se  retrouvera  le  cœur  de  l'humanité.  Croyez-moi,  les  grands 
artistes  d'autrefois  ont  aimé  celles  dont  ils  ont  immortalisé  les  traits, 
et  leur  souvenir  vivra  même  quand  les  toiles  seront  retournées  en 
poussière  comme  les  créatures  d'un  jour  qui  leur  ont  donné  nais- 
sance. En  adorant  leur  modèle,  ces  peintres  illustres  ne  copiaient 
pas  servilement  ce  que  voyaient  les  yeux  de  la  chair,  mais  ce  que 
contemplaient  et  devinaient  les  yeux  de  l'âme.  Ils  effaçaient  les  im- 
perfections qui  déparaient  le  modèle,  ils  lui  prêtaient  une  forme  plus 
qu'humaine,  ils  le  transfiguraient  par  l'amour.  Les  apparences  fugi- 
tives qu'on  appelle  le  réel  leur  échappaient,  je  le  veux  :  ils  négli- 
geaient ce  qui  marquait  trop  l'accident,  l'individuel;  mais  Dieu  n'a 
pas  mis  dans  la  matière  la  suprême  beauté  que  l'artiste  poursuit  les 
bras  tendus  vers  l'idéal,  cette  réalité  permanente,  la  seule  vraie.  On 
a  dit  que  la  Vénus  de  Milo  était  la  copie  de  quelque  belle  et  puissante 
fille  de  l'Archipel;  rien  n'est  plus  faux.  Pour  soutenir  cette  absur- 
dité, il  faut  être  aveugle  ou  n'avoir  jamais  comparé  les  misères  du 
plus  beau  corps  humain  aux  lignes  harmonieuses  et  incomparables 
de  la  statue.  Et  Raphaël ,  a-t-il  vu  quelque  part  l'original  de  ses 
madones  ou  de  sa  Galathée?  Non,  jamais  :  il  le  dit  lui-même  dans 
cette  lettre  qu'il  écrivit  au  moment  où  il  peignait  la  Famésine  et  où 
il  exprime  si  bien  cette  idée  qu'il  entrevoit  et  que  sa  main  ne  peut 
rendre.  C'est  en  lui-même,  non  hors  de  lui,  que  l'artiste  doit  trou- 
ver la  vraie  beauté,  le  type  des  choses  créées,  et  jamais  sans  une 
passion  sérieuse  il  ne  saura  s'élever  assez  haut  pour  saisir  ce  reflet 
de  la  perfection  qui  flotte  dans  les  profondeurs  de  son  esprit. 

—  Sesquipedalia  verba!  belles  paroles!  mais  vive  la  nature! 
reprenait  mon  camarade.  Tout  votre  idéal,  rêve  d'une  imagination 
exaltée,  ne  vaut  pas  un  manche  à  balai  peint  par  Gérard  Dow  ou  un 
cochon  dans  la  fange  brossé  par  Rembrandt! 

Et  ainsi  se  poursuivait  jusque  bien  avant  dans  la  nuit,  au  milieu 
des  boufiîées  de  tabac,  ce  dialogue  étemel,  commencé  jadis  dans  les 
jardins  d'Académus  entre  Platon,  le  divin  amant  des  réalités  invi- 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DE   LA   VIE   d'aRTISTE»  675 

siUeSt  et  Aristote,  le  pénétrant  observateur  des  réalités  terrestres; 
mais  le  feu  que  notre  ami  avait  mis  dans  le  débat  nous  avait  fait 
deviner  son  secret.  Cela  toutefois  ne  nous  suffit  point  :  nous  vou- 
lions connaître  celle  qui  avait  inspiré  au  jeune  peintre  une  passion 
si  sérieuse.  Notre  ami  faisait  alors  un  tableau  tiré  de  la  Fiancée  de 
Corinthe,  de  Goethe,  et  nous  supposions  bien  qu'il  avait  besoin  de 
son  modèle.  Il  avait  son  atelier  au-delà  de  Santa-Maria-de-Capuc- 
cini,  dans  une  rue  isolée,  d*où  la  vue  s'étendait  sur  les  magnifiques 
cyprès  de  la  villa  Ludovisi.  Nous  allâmes  le  surprendre  un  matin  à 
l'heure  où  il  travaillait  avec  le  plus  d'assiduité,  au  risque  de  froisser 
en  lui  un  sentiment  de  pudeur  intime  bien  naturel  en  pareille  cir- 
constance. Il  parut  désagréablement  surpris  de  notre  visite  inatten- 
due. 11  rougit  :  un  sentiment  de  gêne  le  dominait  visiblement;  mais 
son  afiabUité  reprit  bientôt  le  dessus,  et  il  nous  tendit  la  main  avec 
son  expansion  habituelle.  Nous  n'étions  nous-mêmes  guère  moins 
embarrassés  que  lui;  nous  n'osions  regarder  le  modèle,  de  peur  de 
tndiir  notre  indiscrète  curiosité. 

—  Nous  sommes  allés  aux  Gapucûis,  lui  dis-je,  pour  voir  le  cé- 
lèbre Saint  Michel  du  Guide,  et  nous  n'avons  pas  voulu  passer  si 
près  de  votre  atelier  sans  venir  le  visiter. 

Il  devinait  parfaitement  le  motif  qui  nous  avait  conduits  chez  lui; 
mais,  dissimulant  la  contrariété  qu'il  éprouvait,  il  se  mit  à  nous 
parler  du  tableau  à  peu  près  achevé  qui  se  trouvait  sur  son  cheva- 
let. Je  dirai  en  quelques  mots  comment  il  avait  compris  son  sujet, 
parce  que  l'impression  très  vive  que  produisit  alors  sur  moi  cette 
toile  ne  se  sépare  pas  dans  mon  esprit  de  l'impression  plus  forte 
encore  que  m'a  laissée  la  femme  singulière  qui  avait  in^iré  cette 
œuvre.  On  connaît  le  magnifique  poème  de  Goetlie.  La  scène  se  passe 
au  moment  où  le  christianisme  commence  à  pénétrer  en  Grèce.  Un 
jeune  honmie  part  d'Athènes  pour  aller  visiter  sa  fiancée  à  Corinthe. 
Quoique  la  famiUe  de  celle-ci  soit  devenue  chrétienne  et  que  lui  soit 
encore  païen,  quwd  il  arrive  à  la  nuit  close,  la  mère  l'accueille 
avec  prévenance.  Bientôt,  accablé  de  fatigue,  il  s'endort;  mais  tout 
à  coup  la  porte  s'ouvre,  une  étrange  apparition  se  présente  :  c'est 
une  belle  jeune  fille  pâle  et  revêtue  d'un  long  voUe  blanc.  11  apprend 
d'elle-même  qu'elle  est  sa  fiancée,  mais  qu'elle  ne  peut  être  à  lui  : 
sa  mère  a  fait  un  vœu  et  l'a  consacrée  au  Dieu  des  chrétiens.  Enivré 
d'amour,  il  se  révolte  contre  ce  vœu  cruel.  «Viens,  dit-il,  sois  à 
moi;  la  volonté  de  nos  parens  a  d'avance  consacré  notre  union.  Vois, 
Bacchus  et  Gérés  présideront  à  notre  repas  des  fiançailles,  et  toi, 
chère  enfant,  tu  amènes  l'Amour  à  ta  suite.  —  Hélas!  répond-elle, 
ne  me  touche  pas.  Je  suis  blanche  comme  la  neige,  mais  je  suis  plus 
froide  qu'elle.  »  Il  s'efforce  de  la  réchauffer  dans  ses  bras,  mais  le 


Digitized  by 


Google 


676  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

sang  ne  palpite  pas  dans  le  sein  de  la  pâle  fiancée.  Lorsque  sa  mère 
confondue  la  surprend  dans  la  chambre  du  jeune  Athénien  :  «  Pour* 
quoi,  lui  dit-elle,  m'envier  cette  nuit  de  bonheur,  à  moi,  descendue 
si  jeune  au  tombeau?  J'ai  été  promise  à  ce  jeune  homme  quand  le 
temple  de  Vénus  brillait  encore  de  tout  son  éclat,  et  le  chant  de  vos 
prêtres  n'a  pu  éteindre  le  feu  qui  brûlait  dans  mon  cœur.  Mainte- 
nant que  ma  main  a  touché  sa  main,  ce  beau  jeune  homme  doit 
mourir,  car  j'ai  sucé  tout  le  sang  de  ses  veines.  Réunissez-nous  au 
moins  sur  le  même  bûcher,  et  tandis  que  la  flamme  dévorera  nos 
restes,  nous  irons  rejoindre  le  cortège  éclatant  de  nos  anciens 
dieux.  » 

Cette  œuvre,  où  le  fantastique  et  le  réel  sont  combinés  avec  un 
art  admirable,  avait  vivement  frappé  Walther.  Nous  sûmes  plus 
tard  qu'il  avait  trouvé  quelque  similitude  entre  certains  sentimens 
familiers  à  son  modèle  et  l'idée  que  Goethe,  le  grand  païen,  avait 
voulu  exprimer  dans  ce  poème,  tout  plein  de  regrets  pour  la  Grèce 
antique.  Le  peintre  avait  choisi  le  moment  où  le  jeime  homme  pré- 
sente à  sa  fiancée  la  coupe  de  vin  qu'elle  saisit  d'une  main  avide. 
Par  l'opposition  des  effets  de  lumière,  l'artiste  avait  obtenu  un  con- 
traste saisissant.  Tandis  que  la  jeune  fille,  toute  blanche  dans  son 
linceul  blanc,  était  éclairée  par  la  lumière  bleuâtre  d'une  nuit  d'été 
dont  la  douce  clarté  pénétrait  par  la  fenêtre  ouverte,  le  jeune  Athé- 
nien était  tout  illuminé  des  chauds  reflets  que  projetait  sur  lui  la 
lampe  posée  sur  une  table  à  trois  pieds.  Elle,  d'une  beauté  dia- 
phane, d'une  forme  légère  et  vaporeuse,  à  moitié  perdue  dans  les 
rayons  argentés  de  la  lune,  semblait  un  de  ces  gracieux  fantômes 
créés  par  l'imagination  mystique  du  moyen  âge.  Lui,  au  contraire, 
semblable  à  l'Apollon  Pythien,  offrait  l'image  de  la  vie  antique  dans 
sa  force  sereine  et  dans  sa  noble  harmonie.  L'exécution  de  ce  ta- 
bleau était  certes  loin  d'être  parfaite;  mais  le  sujet  était  si  bien 
compris  et  l'idée  si  bien  rendue,  que  j'exprimai  très  vivement  à 
notre  ami  l'admiration  sincère  que  m'inspirait  son  œuvre.  Je  pro- 
fitai de  ce  moment  pour  jeter  enfin  un  regard  sur  le  modèle  que  nous 
avions  tant  désiré  voir.  La  jeune  Romaine  ne  semblait  nullement 
gênée  de  notre  présence;  elle  demeurait  là,  devant  nous,  immobile, 
enveloppée  dans  son  vêtement  blanc  à  longs  plis,  la  tète  ceinte  de 
la  torsade  noir  et  or,  en  signe  de  deuil.  C'était  bien  la  fiancée  de 
Corinthe  telle  que  les  vers  de  Goethe  la  font  deviner. 

—  Je  vois,  monsieur,  que  vous  ne  travaillerez  plus  aujourd'hui, 
dit-elle  à  Walther.  Il  se  fait  déjà  tard;  je  reviendrai  demain. 

Et,  soulevant  une  portière  qui  séparait  l'atelier  d'une  pièce  voi- 
sine, elle  disparut. 

J'avais  compris  le  charme  puissant  qu'elle  exerçait  sur  notre  ami. 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS  DB   LA   VIE   d' ARTISTE.  677 

Elle  était  réellement  belle,  sans  avoir  cependant  ce  teint  mat,  mais 
chaud,  ordinaire  aux  carnations  méridionales.  Elle  était  extrême- 
ment blanche  de  peau,  et  plutôt  trop  pâle.  C'était  peut-être  cette 
particularité  qui  l'avait  désignée  au  choix  du  jeune  artiste.  Au  reste, 
ce  n'est  pas  la  beauté  de  ses  traits  qui  me  frappa  le  plus,  mais 
l'harmonie  de  ses  gestes,  de  sa  démarche,  de  toute  sa  personne. 
Elle  n'avait  montré  ni  les  grâces  provoquantes  de  la  coquetterie,  ni 
les  gaucheries  maladroites  de  la  timidité;  elle  était  partie  lentement, 
avec  une  aisance  que  rien  ne  troublait.  Elle  semblait  se  mouvoir 
comme  un  cygne  sur  les  eaux.  Elle  rappelait  le  mot  de  Virgile  :  m- 
C€$m  patuit  dea. 

Je  l'ai  revue  plusieurs  fois  depuis,  et  toujours  la  simplicité  et  la 
grâce  de  ses  mouvemens  m'étonnèrent.  Soit  que  l'étude  chez  elle 
atteignit  au  naturel,  soit  que  la  vue  habituelle  des  chefs-d'œuvre  de 
Tart  grec,  qu'elle  aimait  à  contempler,  eût  agi  sur  elle  à  son  insu, 
il  est  certain  qu'à  chaque  instant  eue  reproduisait  les  lignes  les  plus 
pures  des  marbres  antiques. 

Quand  nous  partîmes,  Walther  nous  accompagna.  —  J'ai  deviné 
sans  peine,  nous  dit-il,  le  but  de  votre  visite  :  vous  avez  voulu  la 
voir.  On  vous  aura  parlé  de  mon  stupide  amour...  On  vous  aura  dit 
que  j'étais  fou...  Oh!  ne  niez  pas!  Mes  amis  me  le  répètent  assez, 
car  entre  artistes  on  ne  se  ménage  pas  la  vérit^,  et  mon  secret  n'en 
est  plus  un  pour  personne.  Et  cependant  il  m'en  coûte  toujours  d'en 
parler.  Aimer  d'un  amour  sérieux  et  jaloux,  oui,  jaloux,  entendez^ 
vous,  un  modèle  à  qui  un  caprice  de  quelques  jours  ferait  trop 
d'honneur,  je  sais  que  cela  est  ridicule.  Je  me  le  dis  à  moi-même, 
mais  je  n'y  puis  rien.  Je  suis  dominé  par  un  attrait  plus  fort  que  ma 
volonté.  Au  reste,  c'est  une  étrange  personne,  ce  modèle,  que  le  pre* 
mier  venu  peut  faire  poser  dans  son  atelier  pour  quelques  écus.  Si 
elle  savait  dessiner,  ce  serait  un  grand  peintre,  ou  plutôt  un  grand 
sculpteur,  car  elle  préfère  les  statues  aux  tableaux.  Elle  a  un  goût 
exquis  et  sûr.  En  deux  mots,  elle  apprécie  le  mérite  d'une  œuvre 
d'art.  Je  ne  connais  pas  de  critique  qui  la  vaille.  Elle  se  platt  aussi 
à  entendre  parler  des  hauts  faits  des  anciens  Romains  et  de  la  gloire 
de  la  Rome  antique,  comme  si  elle  était  la  fille  des  Scipions.  Quant 
à  moi,  je  la  crois  vertueuse.  C'est  là,  je  ne  l'ignore  pas,  aux  yeux 
de  mes  amis,  le  comble  de  l'absurde  et  la  preuve  évidente  de  ma 
folie.  Eh  bien!  je  puis  du  moins  affirmer  que  son  amour  n'est  pas 
banal. 

—  Oui,  lui  dis-je,  j'ai  entendu  parler  de  ce  Français... 

—  Non,  reprit-il  vivement,  il  y  avait  à  Rome  au  printemps  der- 
nier un  Anglais  très  riche,  qui  l'aimait  autant  que  je  l'aimais  moi- 
même,  mais  autrement,  comme  il  faut,  parait-il,  aimer  ces  femmes- 


Digitized  by 


Google 


678  REVUB  DES  PBUX  MONDES. 

là.  Il  lui  a  fait  les  offres  les  plus  magnifiques  :  elle  a  refusé.  Il  lui 
a  fait  parvenir  les  plus  splendides  parures  ;  elle  les  lui  a  renvoyées 
avec  dédain. 

Walther  vit  quelque  incrédulité  se  mêler  à  nos  marques  d'éton- 
nement.  —  Vous  avez  peine  à  croire,  je  le  vois,  reprit-il,  qu'un 
pauvre  modèle  ait  pu  résister  aux  séductions  de  tout  genre  aux- 
quelles ont  dû  l'exposer  sa  beauté,  son  triste  métier,  sa  pauvreté; 
moi,  je  me  l'explique.  On  ne  s'est  jamais  adressé  chez  elle  qu'aux 
sentimens  les  plus  grossiers;  on  lui  a  offert  de  l'or,  des  bijoux  ;  on 
a  parlé  à  sa  vanité,  à  ses  sens,  qu'on  a  voulu  exciter,  surprendre. 
Nul  ne  s'est  approché  d'elle  comme  d'une  femme  qui  eût  encore 
quelque  honnêteté.  Au  fond  des  hommages  dont  on  voulait  l'eni- 
vrer, elle  n'aura  pas  eu  de  peine -à  distinguer  le  mépris  qui  les  in- 
spirait. Comment  s'étonner  qu'elle  ait  repoussé  ces  outrages  cachés 
sous  des  présens  ou  de  belles  paroles?  Voici  ce  qu'elle  m'a  dit  après 
qu'elle  eut  dédaigné  les  offres  de  l'Anglais  :  u  Je  ne  lui  en  veux  pas, 
La  grande  valeur  de  ses  cadeaux  est  une  marque  de  politesse;  c'est 
une  preuve  qu'il  m'estime  autant  qu'un  cheval  de  race  ou  qu'un 
tableau  de  prix.  Il  a  suivi  l'usage  :  avec  ou  sans  la  bénédiction  de 
l'église,  n'est-ce  pas  avec  des  diamans  qu'on  achète  encore  les  jeunes 
filles?  Mais  un  bouton  de  rose  posé  dans  mes  cheveux  est  mille  fois 
plus  beau  que  toutes  ces  fleurs  en  pierreries,  et  pourtant  ce  bouton 
n'a  coûté  à  la  nature  qu'un  rayon  de  soleil,  il  ne  m'a  coûté  à  moi- 
même  que  la  peine  de  le  cueillir.  Tous  les  trésors  de  la  terre  ne 
peuvent  rien  ajouter  à  la  beauté.  Mettez  à  une  statue  un  anneau  de 
rubis  dans  les  oreilles  ou  dans  le  nez  :  la  rendrez-vous  plus  belle?  » 
Ce  qu'elle  m'a  dit  était  bien  le  fond  de  sa  pensée,  puisqu'elle  a  su 
agir  comme  elle  avait  parlé... 

—  Et  pourtant,  repris-je,  rappelez-vous  la  cassette  de  Margue- 
rite. Il  est  vrai  que  la  pudique  ignorance  est  un  danger  qui  ici 
n'existe  pas.  Au  reste,  il  se  peut  qu'une  âme  naturellement  fière  et 
élevée  par  le  sentiment  du  beau  soit  au-dessus  de  certaines  séduc- 
tions. Votre  Romaine  d'ailleurs  voit  les  hommes  et  les  choses  de 
près;  puis,  étant  sans  illusions,  elle  doit  être  à  l'abri  de  bien  des 
faiblesses.  Toutefois  il  m'est  difficile  de  comprendre  comment  cette 
personne,  sortie  du  peuple,  nourrie  par  une  famille  pauvre  et  vivant 
sans  doute  avec  des  gens  assez  vulgaires,  a  pu  acquérir  ces  instincts 
nobles,  ces  sentimens  purs  que  vous  avez  cru  rencontrer  en  elle. 

—  Vous  pensez  donc  que,  comme  tous  ceux  qui  aiment  véritable- 
ment, je  me  suis  créé  une  idole  pour  mieux  pouvoir  l'adorer,  et 
que  je  l'ai  dotée  de  perfections  qui  n'existent  que  dans  mon  imagi- 
Dation  exaltée?  Soit;  vous  pourrez  peut-être  en  juger  par  vous- 
même.  Remarquez  cependant  que  ce  qui  serait  extraordinaire  et 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DE   LA   TIE   D*ARTISTE.  679 

même  impossible  en  Allemagne  et  dans  votre  pays  ne  Test  pas  en 
Italie.  Les  hommes  du  nord  ont  peut-être  plus  de  force  dans  la  pen- 
sée, et  en  tout  cas  plus  de  suite,  mais  il  faut  une  constante  culture 
pour  développer  ces  facultés;  sinon,  elles  restent  étouffées  sous  la 
grossièreté  de  l'écorce.  Les  peuples  du  midi  ont  une  ouverture  d'es- 
prit qui  leur  rend  tout  facile  ;  leurs  sens,  plus  vifs,  portent  à  l'âme 
des  impressions  plus  rapides,  plus  nettes;  ils  comprennent,  ils  de- 
vinent, ils  concluent  à  l'instant.  Croyez-vous  d'ailleurs  qu'il  ne 
serve  de  rien  aux  habitans  de  cette  belle  contrée  d'être  les  héritiers 
de  tant  de  civilisations?  Ici,  par  exemple,  les  souvenirs  des  grands 
artistes  de  la  renaissance  et  ceux  de  la  Rome  antique  sont  familiers 
à  tous  les  gens  du  peuple.  Ils  marchent  parmi  les  monumens  des 
maîtres  du  monde,  leurs  aïeux,  disent-ils,  et  ils  vivent  en  commerce 
habituel  avec  les  ombres  des  héros.  Voyez  ce  Colisée  que  nous  par- 
courons en  ce  moment.  Est-ce  donc  en  vain  qu'un  peuple  peut  se 
dire  :  Voilà  ce  que  nous  faisions  quand  l'univers  était  à  nous?  Prenez 
le  premier  mendiant  venu,  vivant  dans  la  vermine  et  dans  la  pous- 
sière à  la  porte  d'un  couvent,  et  il  vous  parlera  de  ses  ancêtres,  les 
Scipions,  les  Titus,  les  Brutus,  sans  trop  distinguer  ni  les  temps, 
ni  les  hommes,  mais  très  pénétré  de  l'idée  qu'il  y  a  derrière  lui 
quelque  chose  de  grand,  qui  inspire  encore  du  respect  aux  géné- 
rations actuelles.  Demandez  au  dernier  de  ces  facchinî  qui  il  est, 
et  remarquez  avec  quel  orgueil  il  vous  répondra  :  lo  son  Romanol 
Le  contraste  entre  la  condition  actuelle  et  les  prétentions  des  mo- 
dernes Romains  vous  paraîtra  au  premier  abord  très  ridicule,  et 
pourtant  n'est-ce  rien  que  ce  souffle  de  grandeur  auquel  n'échap- 
pent pas  même  les  âmes  abaissées?  Il  ne  fait  que  les  gonfler  aujour- 
d'hui, demain  il  les  soulèvera.  Vous  ignorez  encore  à  quel  point  la 
servitude  dégrade  les  plus  grands  cœurs  et  les  plus  nobles  races. 
Qui  sait  les  destinées  réservées  à  ce  peuple,  si  jamais  le  ciel  lui  ac- 
corde un  bon  gouvernement  et  la  liberté?  J'avoue  qu'au-delà  des 
.\lpes,  Marina,  avec  ses  instincts  d'artiste  et  ses  fiertés  de  Romaine, 
ne  pourrait  exister  que  dans  l'imagination  exaltée  d'un  amoureux 
de  vingt  ans;  mais  ici  c'est  différent,  et  vous  verrez  si  je  me  trompe. 

Que  répondre,  sinon  que  nous  ne  demandions  pas  mieux  que  de 
juger  par  nous-mêmes?  Une  autre  objection  sur  un  point  plus  dé- 
licat nous  venait  encore  à  l'esprit,  mais  nous  n'étions  pas  assez  liés 
avec  notre  nouvel  ami  pour  lui  faire  entendre  des  vérités  trop  im- 
portunes. Nous  lui  fîmes  seulement  remarquer  qu'il  était  bien  étrange 
qu'une  personne  ayant  des  goûts  aussi  délicats  et  des  sentimens  aussi 
élevés  voulût  continuer  à  exercer  un  si  triste  métier. 

—  Cela  parait  singulier  en  effet,  nous  répondit-il;  mais  que  peut* 
elle  faire  maintenant  qu'elle  est  entrée  dans  cette  voie?  Le  travail 


Digitized  by 


Google 


680  REVUE  DES   DEUX  liONDES. 

lui  offrirait  peu  de  ressources,  et  d'ailleurs  les  habitudes  oiâves  et 
délicates  qu'elle  a  contractées  lui  rendraient  intolérables  les  occu- 
pations manuelles  auxquelles  elle  devrait  se  condamner.  Après  avoir 
vécu  de  la  vie  de  l'artiste,  la  voyez-vous,  la  belle  fiancée  de  Co- 
rinthe,  coudre  des  chemises  ou  vendre  des  chandelles  ! 

A  cette  époque,  le  type  de  la  femme  perdue  régénérée  par  l'a- 
mour était  très  en  vogue.  Goethe  dans  le  Dieu  et  la  Bayadèrey  Vic- 
tor Hugo  dans  Marion  Delorme^  avaient  rajeuni  le  sujet  déjà  traité 
par  La  Fontaine,  et  l'on  se  souvient  avec  quelle  faveur  il  fut  long- 
temps accueilli  par  le  public.  Walther  avait  plus  d'une  raison  pour 
s'éprendre  de  cette  idée  dangereuse  et  séduisante.  Il  s'élevait  avec 
force  contre  les  préjugés  cruels  de  la  société. 

—  Gomment!  disait-il,  on  s'incline  avec  respect  devant  les  œu- 
vres d'art,  on  leur  bâtit  des  palais  où  la  foule  va  les  adorer  comme 
des  manifestions  d'en  haut,  et  on  repousse  avec  mépris  le  modèle 
sans  lequel  ces  chefs-d'œuvre  n'eussent  point  été  créés  1  G'est  ainsi 
qu'on  voue  toute  son  admiration  à  un  drame,  à  une  tragédie,  et 
qu'on  n'a  que  du  dédain  pour  le  comédien  qui  rend  ce  drame  intel- 
ligible à  la  foule.  Voilà  donc  la  justice  du  monde! 

A  ces  déclamations  d'un  cœur  blessé  dans  l'objet  de  son  affec- 
tion, nous  ne  répondions  rien.  Gomment  répondre  en  effet  sans  lui 
dire  qu'il  est  certaines  situations  équivoques  qui  tendent  à  per- 
veilir  le  cœur,  et  que  par  suite  le  préjugé  qui  les  frappe  n'est  pas 
sans  fondement?  Nos  observations  eussent  été  plus  qu'une  condam- 
nation de  ses  théories  générales  :  elles  l'eussent  atteint  à  l'endroit 
le  plus  sensible  de  son  âme.  Nous  ne  laissâmes  rien  voir  de  nos  dé- 
fiances persistantes. 

Depuis  que  Walther  avait  été  amené  malgré  lui  à  nous  faire  la 
conGdence  de  son  fol  amour,  c'était  le  sujet  intarissable  de  ses  con- 
versations. Il  nous  engagea  même  à  le  visiter  dans  son  atelier,  et 
nous  eûmes  ainsi  l'occasion  de  rencontrer  plusieurs  fois  son  modèle 
adoré.  Nous  pûmes  nous  apercevoir  que,  s'il  nous  en  avait  fait  un 
portrait  un  peu  flatté,  c'était  cependant  une  femme  assez  remar- 
quable. Un  esprit  net,  un  caractère  décidé,  beaucoup  de  franchise 
et  d'abandon,  et  cependant  une  fierté  réservée  et  pudique,  un  cer- 
tain mélange  de  fermeté  virile  et  de  grâce  virgbiale,  par  momens 
de  la  gaité,  mais  toujours  tempérée  par  une  teinte  de  mélancolie 
grave,  une  profondeur  de  vues  et  souvent  une  élévation  de  langage 
qu'on  ne  s'attendait  pas  à  rencontrer  dans  une  femme  du  peuple, 
voilà  ce  qui  frappait  au  premier  abord.  Elle  avait  puisé  dans  ses 
entretiens  avec  les  artistes  une  culture  superficielle,  mais  qui  avait 
suffi  pour  développer  en  elle  un  goût  très  délicat  et  qui  semblait 
inné.  Elle  se  vantait  avec  un  orgueil  enfantin  de  la  froideur  dont  on 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DE    LA   VIE   d'aRTISTB.  681 

l'accusait,  et  qui,  elle  le  sentait,  devait  l'élever  au-dessus  de  ses 
pareilles.  —  On  prétend  que  je  suis  blanche  comme  la  neige,  nous 
disait-elle  en  riant.  C'est  possible;  mais  ce  qui  est  sûr,  c'est  que  ]• 
suis  aussi  froide  qu'elle. 

—  C'est  bien;  mais  gare  au  soleil,  gare  à  l'amour! 

—  Oh!  ce  soleil  n'est  pas  encore  levé  pour  moi  et  ne  se  lèvera 
pas  de  si  tôt. 

—  Tant  mieux,  car,  ne  l'oubliez  pas,  sous  son  ardeur  la  neige  se 
fond,  et  que  reste-t-il?... 

Elle  répondit  par  un  petit  geste  de  défi.  Quant  à  Walther,  il  com- 
prenait bien  que  nous  voulions  éloigner  le  danger  qui  menaçait  son 
repos,  son  avenir,  sa  dignité  ;  mais  il  nous  savait  peu  de  gré  de  nos 
bons  avis  et  de  nos  sages  propos. 

Une  autre  fois  elle  nous  dit  qu'un  sculpteur,  pour  lui  prouver 
la  puissance  de  l'amour,  lui  avait  raconté  l'histoire  de  Pygmalion, 
—  Quant  à  moi,  ajouta-t-elle,  je  vous  réponds  que,  si  j'avais  été  la 
statue,  je  serais  restée  de  marbre. 

Hélas!  pauvre  créature,  que  n'a-t-elle  fait  comme  elle  disait  !  et 
pourquoi  est-elle  descendue  de  son  piédestal? 

Elle  ne  parMt  pas  ainsi  par  coquetterie.  Elle  se  croyait  réelle- 
ment invulnérable.  Elle  s'imaginait  connaître  toutes  les  séductions, 
tous  les  périls,  et  elle  se  sentait  de  force  à  y  résister.  Et  cepen- 
dant ses  paroles,  qui  désolaient  notre  ami,  étaient  loin  de  nous  ras- 
surer. 

Dans  les  premiers  jours  d'octobre,  les  artistes  revinrent  à  Rome 
les  uns  après  les  autres.  Je  vis  ceux  à  qui  j'étais  recommandé  et  qui 
étaient  aussi  liés  avec  Walther.  On  voulut  nous  mener  à  Tivoli  en 
joyeuse  compagnie,  et  Marina  fut  de  la  partie.  On  passa  tout  le  jour 
à  visiter  les  environs  de  la  petite  ville.  Malgré  le  proverbe  italien  de 
mauvais  augure  : 

A  Tivoli  di  mal  conforto 
Tira  il  vento,  piove  o  suon  'a  morto, 

le  temps  fut  splendide,  et  on  en  profita  pour  faire  la  tournée  clas- 
sique à  la  villa  d'Adrien,  aux  cascatelles  et  aux  grottes.  Vers  le  soir, 
on  fit  dresser  la  table  du  souper  sur  la  terrasse  de  Y  Hôtel  de  la  Si- 
byllcy  près  de  ces  ruines  du  temple  de  Vesta  qui  font  de  ce  lieu 
l'un  des  plus  charmans  du  monde.  Là  tous  les  souvenirs  de  l'anti- 
quité se  réveillent  aussitôt  dans  l'esprit,  et  l'on  se  sent  transporté 
au  temps  où  Mécène  et  Horace  aimaient  à  visiter  ce  délicieux  sé- 
jour. Se  rappelant  les  festins  chantés  par  le  poète  romain,  nos  amis 
s'amusèrent  à  tresser  les  fleurs  cueillies  dans  la  montagne  pour  en 
couronner  les  fronts  et  les  verres.  Les  Lydies  et  les  Chloés  de  nos 


Digitized  by 


Google 


682  R£yUE   DES  DEUX  MONraS. 

jeunes  artistes  riaient  aux  éclats  de  ces  omemens,  qui  ne  déparaient 
pas  leur  noire  chevelure,  mais  qui  s'accordaient  très  mal  avec  le 
costume  des  hommes.  Marina  seule,  qui  avait  d* abord  semblé  pren- 
dre grand  plaisir  aux  courses  de  l'après-midi,  devenait  de  plus  en 
plus  pensive  et  triste  à  mesure  que  la  nuit  tombait.  Enfin  elle  se 
leva  de  table.  Je  la  suivis  et  la  trouvai  accoudée  sur  la  balustrade 
de  la  terrasse  qui  domine  à  pic  les  grottes  mystérieuses  où  s'abtme 
en  bondissant  un  des  bras  de  la  rivière.  En  m' approchant,  je  fus 
frappé  de  la  grâce  inimitable  de  sa  pose.  Elle  s'était  enveloppée  tout 
entière  de  son  long  châle  blanc  pour  se  préserver  de  l'humidité  que 
la  brise  apportait  de  la  cascade  voisine ,  et,  la  tête  appuyée  sur  sa 
main ,  elle  me  rappelait  la  statue  de  Polymnie  que  j'avais  admirée 
récemment  au  musée  du  Louvre.  Sa  beauté  sévère,  la  chaste  har- 
monie des  plis  retombans  de  ses  vétemens  m'inspiraient  une  sorte  de 
respect  involontaire.  On  aurait  dit  la  sibylle  Tiburtine  sortie  de  son 
temple,  à  l'ombre  duquel  elle  se  tenait  immobile  pour  consulter  les 
signes  du  ciel  étoile.  Je  demeurai  aussi  immobile  qu'elle-même.  Elle 
semblait  plongée  dans  une  méditation  profonde.  En  ce  moment,  la 
lune,  se  levant  au-dessus  des  hauteurs  qui  encaissent  le  Teverone, 
éclaira  en  plein  son  visage,  et  je  vis  une  larme  tomber  de  ses  yeux. 

—  Vous  pleurez,  lui  dis-je,  qu'avez-vous? 

—  Voyez  cette  nuit,  répondit- elle,  que  c'est  beau!  Mais  pour 
moi  il  n'est  pas  de  bonheur  complet;  jamais  je  ne  serai  aimée,  car 
jamais  plus  on  ne  me  respectera.  Que  ne  puis-je  vivre  et  mourir  ici 
seule,  oubliée  de  tous  ! 

En  même  temps  elle  me  montrait  le  magnifique  spectacle  qui  se 
déroulait  devant  nous.  Le  sombre  entonnoir  où  s'engouffre  le  Teve- 
rone semblait  ouvrir  sous  nos  pieds  d'insondables  abîmes  d'où  mon- 
taient comme  des  nuages  d'encens  les  humides  vapeurs  de  la  chute, 
irisées  par  les  clartés  bleuâtres  de  la  nuit.  De  l'autre  côté  du  ravin, 
en  face  de  nous,  sur  la  colline  où  s'élevait  jadis  la  maison  d'Horace, 
les  oliviers  agitaient  leur  pâle  et  léger  feuillage,  tandis  que  le  bruit 
lointain  des  cascatelles,  grandissant  et  s'abaissant  tour  à  tour,  ac- 
compagnait doucement  la  voix  plus  retentissante  de  la  grande  cas- 
cade. Les  colonnes  de  marbre  du  petit  temple,  les  contours  des 
montagnes,  la  lumière  tempérée  qui  éclairait  le  paysage,  les  fines 
senteurs  des  fleurs  d'automne,  le  faible  bruissement  des  feuillages 
et  le  murmure  grave  des  eaux,  tout  dans  l'œuvre  de  l'homme  et  dans 
la  nature  sereine  était  d'une  harmonie  exquise  et  d'une  proportion 
parfaite. 

—  Oui,  m'écriai-j^,  cette  nuit  est  splendide.  Devant  ce  spectacle, 
le  poète  qui  jadis  habitait  ce  charmant  coin  de  terre  aurait  dit  : 
«  Cueillez  la  vie  tandis  qu'elle  est  en  fleur.  »  Aujourd'hui  l'aspect  de 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DE    LA   VIE   D* ARTISTE.  683 

la  nature  dans  sa  grandeur  et  le  sentiment  du  temps  qui  fuit  et  nous 
emporte  nous  inspirent  des  idées  plus  hautes  et  plus  mélancoliques. 

—  C'est  vrai,  reprit-elle  après  un  moment  de  silence  et  avec  cette 
emphase  qui  est  un  caractère  traditionnel  de  la  race  romaine,  et 
pourquoi  cependant?  La  sagesse  d'autrefois  ne  valait-elle  pas  la 
nôtre?  Au  lieu  d'exhaler  ma  plainte  vers  ces  astres  insensibles  qui 
poursuivent  leur  course  muette  sans  m'entendre,  ne  ferais-je  pas 
mieux  de  joindre  ma  voix  à  celle  de  nos  amis?  Je  ne  puis.  Leur 
gatté  me  fait  mal,  et  si  je  devais  chanter  avec  eux,  j'éclaterais  en 
sanglots. 

—  Mais  n'y  a-t-il  donc  là  personne  à  côté  de  qui  vous  désiriez 
vous  asseoir  et  qui  puisse  vous  tendre  la  main? 

—  Non.  Je  les  connais  trop  bien;  je  sais  ce  que  leur  âme  ren- 
ferme de  dévouement  et  ce  que  pèse  pour  eux  la  destinée  d'une 
femme  comme  moi.  J'ai  vu  ces  joyeux  amans  de  la  beauté  et  du 
plaisir  jurer  à  leurs  amies  une  tendresse  éternelle  et  oublier  un  an 
après  jusqu'au  nom  de  celles  qu'ils  devaient  chérir  toujours.  Je  les  ai 
vus  changer  d'amour  comme  dans  un  festin  on  change  de  vin  quand 
le  palais  se  fatigue  de  la  même  saveur.  J'aurais  pu  me  laisser  aller, 
moi  aussi,  à  l'une  de  ces  liaisons  faciles  que  le  caprice  du  jour  lègue 
à  l'oubli  du  lendemain;  mais  je  sais  trop  ce  qu'elles  apportent  d'hu- 
miliations et  ce  qu'elles  contiennent  d'amertume.  Y  en  a-t-il  un 
seul  qui  eût  confiance  en  moi?  Walther  m'aime,  je  crois,  d'une  affec- 
tion plus  sérieuse;  mais  que  lui  apporterais -je?  Ma  misère  et  ma 
honte!  Et  lui,  qu'a-t-il  à  m'offrir?  Sa  bonté,  sa  faiblesse  et  ses  in- 
sultantes jalousies!  Jalousies  du  passé,  du  présent  et  de  l'avenir! 
Sans  confiance  réciproque  point  d'affection  durable,  et  quelle  con- 
fiance avoir  en  un  modèle?  A  cela  point  de  remède.  Poursuivre  seule 
mon  chemin,  c'est  encore  ce  qui  me  fera  le  moins  souffrir. 

—  Si  jamais  l'on  vous  avait  fait  poser  pour  le  personnage  d'Ophé- 
lia,  je  voudrais  vous  dire,  comme  lui  disait  Hamlet  :  «  Au  couvent, 
au  couvent!  »  car  vous  n'êtes  pas  faite  pour  être  à  la  merci  du  pre- 
mier venu.  Maintenant  l'orgueil,  l'estime  de  vous-même,  vous  aident 
à  supporter  le  manque  de  respect  de  la  part  des  autres;  mais,  je  le 
crains,  vous  ne  résisterez  pas  toujours,  et  si  vous  tombez,  vous  se- 
rez bien  à  plaindre. 

—  Comment!  vous  envoyez  la  fiancée  de  Corinthe  dans  un  cloître! 
Rappelez-vous  donc  la  légende;  j'y  mourrais  bien  vite.  Ainsi  je  ché- 
ris ma  liberté,  et  je  devrais  obéir  toujours!  je  veux  vivre,  et  je  de- 
vrais apprendre  à  mourir!  j'aime  mon  pays,^  et  je  ne  devrais  plus 
aimer  que  mon  couvent  ou  le  pape  !  Non,  jamais  ! 

—  Alors  que  la  destinée  s'accomplisse! 

Pour  un  étudiant  en  vacances,  j'avais  montré  déjà,  pensais- je. 


Digitized  by 


Google 


68&  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

beaucoup  de  raison.  L'influence  de  cette  nuit  paisible  et  de  cette 
femme  étrange  m'avait  rendu  sérieux.  Walther  s'approchait;  je  les 
quittai  pour  aller  rejoindre  mes  compagnons,  qui  buvaient  le  coup 
de  l'étrier. 

Le  retour  fut  bruyant  et  gai.  Les  voitures  descendirent  au  grand 
trot  la  côte  de  Tivoli  :  l'air  vif,  la  rapidité  de  la  course,  nous  ani- 
mèrent davantage  encore;  mais,  arrivés  au  bas  de  la  montagne,  les 
chevaux  ralentirent  leur  allure,  et  peu  à  peu  nos  éclats  de  joie  allè- 
rent en  diminuant.  Gomme  il  arrive  d'ordinaire,  une  sorte  de  mé- 
lancolie suivit  la  trop  ^ive  excitation  du  plaisir.  Pour  dissiper  cette 
impression  qui  nous  envahissait  tous,  on  pria  Marina  de  chanter.  Sa 
voix  était  pleine  et  mâle  comme  celle  de  beaucoup  d'Italiennes.  Elle 
nous  chanta  une  complainte  triste  et  douce  dont  je  ne  me  rappelle 
plus  que  les  deux  premiers  vers  : 

Tamo  d'intanto 
T  amo  col  pianto. 

Ce  chant  n'était  pas  fait  pour  ranimer  notre  galté.  Quand  elle  eut 
fini,  on  essaya  en  vain  de  causer  :  la  conversation  languissait  et  le 
silence  se  fit  malgré  nos  efforts.  Au  fond,  il  nous  allait  mieux  à  tous. 
Les  anges  passaient,  comme  on  dit  en  Pologne  :  c'était  l'aspect 
solennel  de  la  campagne  romaine  qui  pesait  sur  nos  âmes.  Le  ma- 
jestueux abandon  de  ce  désert,  infini  en  apparence  dans  la  vague 
clarté  de  la  lune  qui  effaçait  tous  les  plans  ;  la  nudité  des  espaces 
vides  dont  aucun  arbre,  aucune  chaumière,  rien  qui  indiquât  la  vie, 
ne  rompait  les  lignes  monotones;  au  lieu  du  parfum  des  plantes, 
les  acres  vapeurs  de  la  Solfatare ,  dont  l'odeur  sulfureuse  semblait 
annoncer  l'approche  de  l'Aveme  ou  de  l'Érèbe,  le  repos  complet  que 
ne  troublait  nul  bruit  d'être  animé,  sauf  le  mugissement  lugubre  et 
sourd  d'un  buffle  au  loin  couché  dans  les  marais,  tout  contribuait  à 
éveiller  en  nous  de  vagues  idées  de  mort  et  de  néant.  Le  vent  de 
la  nuit  passant  sur  la  cendre  de  tant  de  tombeaux  avait  éteint  notre 
gaîté,  comme  l'air  froid  sorti  d'un  sépulcre  éteindrait  une  lampe. 

Ces  détails,  tous  très  présens  à  ma  mémoire,  me  frappèrent  d'au- 
tant plus  qu'avec  son  pâle  visage  et  son  vêtement  blanc  Marina  m'ap- 
parut  ce  soir-là ,  dans  ce  paysage  désolé ,  comme  le  spectre  de  la 
Rome  païenne  parcourant  son  empire  désert. 

À  mesure  que  nous  arrivions  à  connaître  davantage  cette  singu- 
lière personne,  nous  comprenions  mieux  l'entraînement  que  subis- 
sait Walther  et  aussi  le  danger  dont  une  passion  aussi  vive  menaçait 
son  avenir.  Dès  le  lendemain  soir,  quand  nous  nous  rencontrâmes 
au  café,  nous  voulûmes  essayer  de  combattre  un  amour  qui  devait 
faire  leur  malheur  à  tous  deux.  Nous  savions  qu'il  analysait  tous 


Digitized  by 


Google 


SOUTENIRS   DE   LA   YIE   d' ARTISTE.  685 

ses  sentimens,  et  qu'il  s'efforçait  de  les  rattacher  à  une  idée  gêné* 
raie,  de  manière  à  s'en  faire  à  lui-même  la  théorie  :  c'était  donc 
jusque  dans  les  replis  de  sa  pensée  qu'il  fallait  poursuivre  sa  passion. 
Nous  lui  demandâmes  comment  cette  affection  avait  ainsi  envahi 
son  âme. 

—  Gomment  vous  l'expliquer?  nous  dit-il.  L'amour  se  sent  et  ne 
se  raconte  pas.  Gomment  vous  faire  comprendre  mes  impressions 
successives  et  le  charme  qui  m'a  vaincu?  Elle  est  belle,  c'est  tout  ce 
que  je  puis  vous  dire. 

—  Mais,  repris-je,  qu'aimez-vous  donc  en  elle?  Est-ce  uniquement 
l'harmonie  des  lignes?  Alors  adorez  une  statue  grecque,  la  forme 
en  est  plus  parfaite.  Gette  beauté  que  vous  voulez  posséder  échap- 
pera toujours  à  vos  sens  grossiers,  car  on  n'en  peut  jouir  qu'en  la 
contemplant.  Supposez  qu'il  fasse  nuit  ou  que  vous  deveniez  aveugle, 
que  restèra-t-il  pour  vous  de  ces  lignes  qui  vous  fascinent?  Rien. 
Celui  qui  veut  étreindre  la  beauté  ressemble  à  l'enfant  qui  veut  sai- 
sir la  lune.  Là  est  la  source  de  l'insatiable  folie  de  ceux  qui  ont  cru 
par  la  passion  assouvir  la  soif  du  beau  qui  avait  enflammé  leur  cœur. 
Si  dans  ce  modèle  vous  aimez  la  forme  extérieure,  le  corps,  que 
voulez-vous  de  plus ,  puisque  chaque  jour  vous  pouvez  admirer  ses 
traits  et  les  reproduire  par  le  pinceau?  Jamais,  quoi  que  vous  fas- 
siez, vous  ne  jouirez  du  beau  que  par  la  vue  qui  en  apporte  l'image 
à  votre  âme. 

—  Ce  que  vous  dites  est  vrai,  reprit  Walther.  Et  pourtant  d'où 
vient  que  l'étincelle  d'un  regard  allume  notre  sang,  et  que  cer- 
taines lignes  du  visage  font  palpiter  notre  cœur?  D'où  vient  que  le 
moindre  défaut  physique  suffise  parfois  pour  empêcher  l'amour  d'é- 
clore?  L'Indien  des  savanes  sait-il  ce  que  c'est  que  la  beauté  du  visage 
et  exige-t-il  que  sa  sauvage  compagne  la  possède?  Non,  sans  doute. 
Voilà  l'homme  de  la  nature.  Nous  avons,  nous  autres,  un  sens  de 
plus,  et  peintres  et  sculpteurs  nous  travaillons  à  le  faire  naître  ou  à 
le  rendre  plus  délicat.  Sans  doute  cela  est  bon  dans  les  arts,  mais  il 
ne  faudrait  pas  obéir  à  ce  goût  du  beau  quand  il  s'agit  de  choisir 
celle  qui  ne  doit  avoir  de  valeur  à  nos  yeux  que  par  les  qualités  de 
l'esprit  ou  du  cœur.  Tous  ces  raisonnemens,  je  me  les  suis  faits  bien 
souvent.  Hélas  I  toutes  ces  belles  théories  et  d'autres  encore  dont  je 
vous  fais  grâce,  un  regard  de  ses  yeux  a  suffi  pour  les  emporter,  et 
j'ai  dû  reconnaître  le  mystérieux  empire  que  la  beauté  exerce  sur 
l'homme  en  sentant  que  je  cédais  à  sa  puissance. 

Nous  discutâmes  longtemps  sans  pouvoir  nous  entendre;  mais  il 
était  facile  de  voir  que  l'amour  était  trop  enraciné  dans  l'âme  de 
Tartiste  pour  que  nos  paroles  pussent  contribuer  à  le  guérir,  puis- 
que lui-même  voyait  mieux  que  nous  les  motifs  qui  auraient  dû 
l'en  détourner. 


Digitized  by 


Google 


686  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Quelques  jours  après,  je  revis  encore  Marina,  et  ce  fut  la  der- 
nière fois.  Voici  dans  quelles  circonstances  nous  la  rencontrâmes,  et 
nous  eûmes  alors  l'occasion  de  causer  assez  longtemps  avec  elle.  Une 
après-midi,  nous  étions  allés  visiter  de  nouveau  les  musées  du  Vati- 
can. Nous  traversions  la  première  galerie,  qui  sert  de  vestibule  aux 
autres,  et  où  Ton  a  placé  les  débris  des  tombeaux  chrétiens  et  païens 
et  de  nombreuses  inscriptions ,  quand  dans  la  profonde  embrasure 
d'une  des  fenêtres  nous  aperçûmes  Marina  tout  occupée  à  déchiffrer 
quelques  lignes  tracées  au  crayon  sur  le  mur. 

—  Voyez,  nous  dit-elle,  pouvez-vous  lire  ces  vers?  Il  y  a  d'abord 
du  latin  que  je  ne  comprends  pas,  puis  dans  l'italien  même  plu- 
sieurs mots  qui  m'échappent. 

Avec  quelque  attention,  nous  parvînmes  à  lire  huit  vers  précédés 
d'une  épigraphe  empruntée  à  Horace.  Je  les  ai  copiés  dans  mon  car- 
net de  voyage;  les  voici  : 

Debemur  morti  nos  noMtraqut, 
U  passato  non  è,  ma  se  lo  pinge 

La  pure  rimembranza. 
n  futuro  non  é,  ma  se  lo  finge 

La  credula  speranza. 
Il  présente  solo  è,  ma  fuge  sempre 

Nullo  nel  senno. 
Gosi  la  vita  è  memoria,  speranza 

E  un  punto  (1). 

Sans  doute  ces  huit  lignes  rimées,  crayonnées  sur  le  mur,  n'a- 
vaient rien  de  très  remarquable  :  elles  ne  faisaient  que  répéter,  à 
propos  du  néant  de  la  vie,  une  pensée  mille  fois  redite  sous  mille 
formes  diverses;  mais,  épelés  là,  sur  les  parois  du  Vatican,  au  mi- 
lieu des  débris  de  toutes  ces  tombes,  depuis  les  âges  inconnus  de 
rÉtrurie  jusqu'au  temps  des  catacombes,  parmi  ces  reliques  de  tant 
de  siècles  et  ces  inscriptions  consacrées  à  la  mort  de  tant  d* êtres  si 
vivement  regrettés  un  jour  et  perdus  ensuite  pour  jamais  dans  l'é- 
ternité, ces  vers,  assez  médiocres,  prirent  une  force  qui  nous  péné- 
tra. Nul  n'échappe  à  l'influence  des  lieux,  et  quelques  mots  déchif- 
frés sur  les  ruines  du  Capitole  ou  sur  les  pierres  des  pyramides 
agiront  quelquefois  plus  sur  l'imagination  qu'une  strophe  magni- 
fique lue  dans  l'œuvre  imprimée  d'un  grand  poète. 

—  Celui  qui  a  écrit  ces  vers  a  raison,  dit  Marina.  Je  ne  suis  qu'une 
pauvre  ignorante,  et  pourtant  j*ai  eu  souvent  la  même  pensée. 

(1)  «  Le  passé  n*est  pas,  mais  la  mémoire  s*en  retrace  une  vague  image.  L*ayeDir  n*est 
pas,  mais  la  crédule  espérance  se  le  figure.  Le  présent  seul  existe,  mais  il  fuit  toujours, 
insaisissable  pour  Tesprit.  Ainsi  entre  le  souvenir  et  l'espérance  la  vie  n*est  qu^un 
point.  » 

Retourné  depuis  à  Rome,  Je  n'ai  plus  retrouvé  ces  vers  italiens.  Les  murs  de  U  gale- 
rie du  Vatican  avaient  été  blanchis. 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DB  LA   VIE   d' ARTISTE.  687 

Qu'est-ce  que  vivre?  Passer.  Et  même  ce  court  passage,  ce  «  point  » 
est  souvent  douloureux  :  une  soufirance,  une  agonie,  quoi  de  plus? 
Hais,  ajouta-t-elle,  ne  nous  arrêtons  pas  ici.  Voulez-vous  me  per- 
mettre de  vous  montrer  les  statues  que  je  préfère?  Ne  craignez  pas 
d'être  vus  avec  moi.  Je  suis  habillée  comme  une  coniadine,  et  l'on 
croira  que  je  suis  votre  fermière,  à  qui  vous  voulez  bien  montrer  les 
belles  choses  de  la  ville. 

Elle  nous  fit  arrêter  successivement  devant  les  figures  qu'elle 
aimait  le  plus,  et  nous  ne  pûmes  que  nous  incliner  devant  la  sûreté 
de  son  goût.  Quand  nous  sortîmes  du  Vatican,  elle  nous  proposa  de 
nous  montrer  une  vue  de  Rome  plus  complète  que  toutes  celles  que 
nous  avions  pu  admirer  jusque-là. 

Elle  nous  conduisit  par  les  rues  désertes  et  pauvres  qui  s'ouvrent 
immédiatement  derrière  la  colonnade  de  Saint-Pierre.  Nous  gra- 
vîmes une  ruelle  étroite,  qui  se  terminait  en  un  sentier  encaissé 
entre  des  pierres  et  des  broussailles,  jusque  près  du  couvent  de 
Sant'  Onofrio,  où  est  mort  le  Tasse.  Nous  étions  sur  le  Janicule,  l'une 
des  sept  collines,  et  Rome  se  déployait  à  nos  pieds  sur  les  deux  rives 
du  Tibre,  roulant  ses  eaux  toujours  blondes  sous  les  ponts  des  em- 
pereurs et  des  papes.  La  vue  était  en  effet  imposante.  À  notre  droite, 
le  soleil ,  qui  se  penchait  déjà  vers  les  flots  voisins  de  la  Méditer- 
ranée, éclairait  de  ses  rayons  dorés  les  maisons,  les  monumens  et 
les  montagnes.  Dans  cette  chaude  lumière  apparaissaient,  dominant 
la  plèbe  des  habitations  modernes,  les  restes  puissans  des  construc- 
tions antiques,  le  dôme  aplati  du  Panthéon,  semblable  à  la  carapace 
d'une  tortue  gigantesque,  les  voûtes  béantes  de  la  grande  basilique 
qu'on  eût  prises  de  loin  pour  d'immenses  cavernes,  les  grands  pans 
de  mur  du  Colisée  arrachés  comme  des  roches  brisées  par  un  sou- 
lèvement géologique,  et  les  colonnes  du  temple  de  Jupiter  Stator 
dans  leur  fier  isolement,  puis  en  face  de  nous  les  jardins  du  Pincio 
et  les  lignes  élégantes  de  la  villa  Médicis  au  milieu  de  ses  bosquets 
de  chênes  verts.  D'un  c^té  le  Soracte,  de  l'autre  les  hauteurs  plus 
rapprochées  de  Tusculum  et  de  Rocca  di  Papa,  détachaient  en  violet 
tendre  leurs  plans  accentués  sur  un  ciel  d'un  vert  de  plus  en  plus 
pâle,  à  mesure  qu'il  s'abaissait  vers  l'horizon,  comme  dans  les  ta- 
bleaux de  Francia  et  du  Pérugin. 

—  Cela  est  beau»  n'est-ce  pas?  nous  dit  Marina;  mais  avez-vous 
vuNaples? 

—  Non,  pas  encore;  nous  y  passerons  peut-être  en  quittant  Rome. 

—  C'est  à  Naples  qu'il  fait  bon  vivre,  reprit-elle.  Là,  les  monumens 
de  l'homme  disparaissent;  c'est  la  terre  et  la  mer  qui  vous  font  fête, 
la  mer  surtout.  C'est  parce  que  j'aime  tant  la  mer,  et  que  j'en  parle 
si  souvent,  qu'on  m'a  surnommée  Marina. 


Digitized  by 


Google 


68S  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Vous  avez  donc  été  élevée  à  Naples?  lui  dis-je,  dans  l'espoir 
d'avoir  quelques  détails  sur  sa  vie  passée. 

—  Oui,  répondit-elle,  mon  enfance  et  ma  première  jeunesse  se 
sont  écoulées  au  bord  du  golfe,  au-delà  du  Pausilippe,  daîis  une  villa 
appartenant  à  un  riche  seigneur  qu'on  m'a  dit  depuis  être  mon  père, 
mais  qui  ne  m'avouait  pas  pour  sa  fiUe.  A  sa  mort,  survenue  subi- 
tement, ses  parens  se  mirent  en  possession  de  ses  biens,  et  je  me 
trouvai  dénuée  de  toute  ressource.  Cne  des  domestiques  de  la  mai- 
son qui  m'avait  soignée  eut  pitié  de  ma  situation,  et  m'envoya  à 
Rome,  chez  sa  sœur,  qui  offrait  de  m'occuper  dans  son  atelier  de  cou- 
ture; mais  je  n'étais  bonne  à  rien  :  on  se  lassa  de  moi,  je  le  com- 
pris, et  comme  j'aimais  avec  passion  les  beaux  tableaux  et  surtout 
les  belles  statues,  je  fus  entraînée  à  faire  de  l'art,...  à  ma  manière, 
ajouta-t-elle  en  souriant  tristement. 

Mais  comment  ce  goût  si  prononcé  pour  les  œuvres  d'art  s'était-il 
développé  chez  elle  à  ce  point,  voilà  ce  que  nous  désirions  savoir. 
Elle  ne  refusa  pas  de  nous  répondre,  et  elle  le  fit  en  quelques  mots 
colorés  et  pleins  d'une  sorte  de  poésie  à  la  fois  populaire  et  empha- 
tique dont  je  ne  puis  rendre  que  le  sens,  non  la  forme  originale. 

—  Mon  père,  dit-elle,  ne  s'occupait  guère  de  moi.  J'ai  vécu  seule. 
On  ne  m'a  fait  apprendre  que  peu  de  chose,  et  même  ce  peu  ne  m'a- 
gréait pas.  De  bonne  heure  j'ai  aimé  à  contempler  les  bois,  les  cam- 
pagnes et  la  mer.  Quand  je  parlai  plus  tard  de  mes  impressions, 
je  n'étais  point  comprise.  Autour  de  moi,  par  exemple,  on  ne  re- 
gardait les  orangers  et  les  figuiers  que  pour  voir  si  leurs  fruits 
étaient  mûrs  et  bons  à  manger.  Moi,  j'aimais  les  orangers  pour 
leurs  pommes  d'or  et  leur  beau  feuillage  métallique,  et  les  figuiers, 
parce  que  j'admirais  leurs  fruits  de  pourpre  ombragés  par  leurs 
feuilles  élégamment  découpées.  Mes  plus  vifs,  mes  meilleurs  sou- 
venirs, me  reportent  vers  certaines  journées  passées  à  contempler 
les  teintes  éclatantes  des  eaux  dans  le  golfe^  les  splendeurs  du  soleil 
à  son  coucher,  embrasant  de  ses  feux  les  pentes  du  Vésuve  et  du 
Sant' Angelo,  tout  Naples  en  amphithéâtre,  et  les  chênes  verts  de 
Chiaia  avec  leurs  grandes  ombres  bleuâtres.  Ces  aspects  me  char- 
maient sans  me  lasser  jamais,  et  l'examen  paisible  d'une  fleur  ou 
d'un  insecte  me  remplissait  d'admiration  et  de  joie.  Je  me  rappelle 
ainsi,  entre  autres,  une  matinée  passée  tout  entière  aux  bords  de  la 
mer,  sous  les  yeuses  qui  formaient  d'épais  bosquets  depuis  la  villa 
jusqu'au  rivage.  Je -m'amusais,  avec  mes  pieds  nus  trempant  dans 
l'eau,  à  remuer  les  petits  cailloux  et  les  coquillages  aux  miUes  cou- 
leurs qui  formaient  le  fond,  et  à  faire  et  refaire  ainsi  de  bizarres  mo- 
saïques que  le  flot  limpide  et  peu  profond  argentait  d'un  vif  rayon 
toujours  mobile.  On  entendait  dans  les  châtaigniers  les  rauques  gé- 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS   DS   LA   YIE   d'âBTISTB.  .  689 

missemens  des  ramiers.  C'était  vers  la  fm  d'avril.  La  chaleur  était 
déjà  forte,  mais  elle  était  tempérée  par  la  fraîcheur  des  ombrages 
et  de  la  mer,  et  on  n'en  sentait  pas  moins  la  puissance  du  soleil  qui 
illuminait  et  réchauffait  tout.  11  me  semble  que  cette  matinée  est 
d'hier,  et  pourtant  je  n'en  connaîtrai  plus  de  pareille!... 

Il  y  avait  dans  la  villa  de  mon  père  une  galerie  s' ouvrant  sur  le 
golfe,  et  dans  chacune  des  arcades  de  marbre  qui  la  soutenaient 
une  statue.  J'aimais  une  de  ces  statues  comme  une  amie  :  c'était, 
je  l'ai  su  depuis,  une  reproduction  de  cette  Diane  que  je  vous  ai 
fait  remarquer  tantôt.  Je  passais  souvent  des  heures  à  considérer 
ses  formes  si  nobles,  si  pures,  qui  changeaient  de  ton  et  d'aspect 
suivant  l'heure  du  jour  et  la  hauteur  du  soleil.  Le  matin,  elle  était 
rose  et  fraîche  comme  une  fleur  au  printemps;  vers  midi,  elle  se 
détachait,  puissante  et  radieuse,  sur  le  plan  vertical  de  la  mer 
comme  sur  un  fond  de  moire  bleue,  et  je  vois  encore  la  chaude  blan- 
cheur du  marbre,  ses  ombres  blondes  et  transparentes,  et  les  tièdes 
reflets  dans  les  plis  profonds  des  draperies.  Plus  tard,  les  rayons 
dorés  de  la  fin  du  jour  semblaient  l'animer  et  lui  communiquer  la 
vie.  L'azur  des  flots  assombris  faisait  saillir  la  merveilleuse  silhouette 
de  la  déesse,  et,  transportée  d'admiration,  je  m'écriais  :  Oh!  que  tu 
es  belle!...  Elle  était  pour  moi  comme  une  sœur  aînée,  et  j'aurais 
Toulu  lui  ressembler;  mais,  quand  venait  le  crépuscule,  tout  s'effa- 
çait dans  l'ombre.  La  clarté,  remontant  peu  à  peu,  n'éclairait  plus 
que  quelques  nuages  perdus  au  haut  du  ciel.  Ma  statue  devenait 
blanche  comme  la  neige  avec  des  reflets  gris  et  ternes;  elle  prenait 
la  pâleur  de  la  mort,  et  dans  la  nuit  ce  n'était  plus  qu'un  fantôme 
livide.  La  vie  était  partie  avec  la^lumière.  Alors  j'avais  peur,  et  je 
m'enfuyais. 

Marina  s'arrêta  un  moment;  quand  elle  reprit  la  parole,  son  regaid 
fixe  et  brillant  semblait  animé  d'un  feu  sibyllin,  comme  si  ces  grandes 
figures  dont  elle  parlait  eussent  défilé  devant  elle,  et  que  cette  vue, 
en  pénétrant  son  âme  du  sentiment  de  la  beauté  antique,  eût  ennobli 
ses  idées  et  son  langage. 

—  Depuis  cette  époque,  j'ai  toujours  aimé  les  statues,  non  pas 
rangées  à  la  suite  sous  les  voûtes  froides  d'un  musée  comme  des 
soldats  qu'on  passe  en  revue,  mais  dans  les  jardins,  à  l'ombre  des 
platanes,  aux  abords  des  temples,  près  des  eaux  surtout  et  toujours 
sous  le  ciel.  Leur  blancheur  virginale  me  représente  la  pureté  des 
déesses,  et  leur  noble  sérénité  me  fait  penser  à  l'existence  heureuse 
des  êtres  immatériels.  Quand  je  contemple  leur  beauté  inaltérée  aux 
rayons  de  ce  même  soleil  qui  les  vit  sortir  splendides  de  leur  bloc 
de  Paros  il  y  a  deux  mille  ans,  je  songe  à  l'éternelle  jeunesse  des 
01ymp]fens.  L'idée  d'une  vie  indestructible  s'empare  de  moi,  et  je 

TOME  XLT.  44 


Digitized  by 


Google 


690  RETUE   DES   DEUX   tfONDES. 

me  dis  que  moi  non  plus  je  ne  mourrai  pas.  La  peinture  séduit  un 
moment  par  la  grossière  magie  des  couleurs;  le  marbre  seul  peut 
rendre  Fidée  dans  sa  fière  nudité.  Un  tableau  représente  les  hommes 
d'un  temps  ou  d'un  pays,  leurs  costumes,  leurs  demeures,  leurs 
traits  caractéristiques,  tout  ce  qui  marque  leurs  relations  avec  la 
^  terre  et  ce  qui  passe;  là  statue  est  l'image  de  l'homme  idéal  que  rien 
n'attache  à  une  race ,  à  une  époque  :  c'est  le  type  de  l'humanité 
affranchie  de  l'accident;  c'est  la  pure  beauté,  la  perfection  même 
incarnée  dans  la  pierre...  Mais  je  suis  folle,  n'est-Kîe  pas?  nous  dit- 
eUe  en  s' interrompant  tout  à  coup. 

La  langue  italienne,  plus  naïve,  moins  classique  que  le  français, 
prêtait  à  sa  parole,  vibrante  d'enthousiasme,  une  force  que  je  ne 
puis  même  faire  comprendre,  mais  qui  nous  émut  malgré  nous. 

EUe  laissa  tomber  sa  tête  sur  sa  main.  Le  soir  était  v€nu,  et  je 
vis  la  première  étoile  se  réfléchir  dans  ses  yeux  humides.  Comme  à 
Tivoli,  de  la  contemplation  du  beau  qui  l'élevaît  au-dessus  de  sa 
destinée,  elle  retombait  en  présence  de  sa  condition  si  triste  et  si 
précaire. 

—  Je  vous  quitte,  nous  dit-elle,  et  vous  ne  devez  pas  m'accom- 
pagner. 

Elle  descendit  rapidement  la  colline.  Je  quittai  Rome  le  lende- 
main. En  pensant  depuis  à  cette  femme  singulière,  il  m'a  toujours 
semblé  avoir  rencontré  quelque  fille  de  la  Grèce  simplement  éprise 
du  beau  dans  la  nature,  et  dans  l'art  douée  de  ce  sentiment  exquis 
de  la  forme  qu'on  retrouvait  chez  les  plus  humbles  enfans  de  l'At- 
tique.  Je  compris  alors  comment  un  goût  épuré  peut  être  une  demi- 
vertu. 

Ce  que  j'ai  su  depuis  du  sort  du  modèle,  je  l'ai  su  par  les  lettres 
que  m'adressa  mon  compagnon  de  voyage,  demeuré  plusieurs  mois 
encore  à  Rome.  Voici  quelques  extraits  de  ces  lettres. 

Oleyano,  8  novembre  1S45. 

Il  faut  que  je  te  raconte  maintenant  comment  j'ai  revu  Wal- 

ther.  Je  t'ai  déjà  dit  qu'il  était  devenu  plus  sauvage  que  jamais;  on 
ne  le  voyait  plus  au  Ca/fè  Greco,  Il  vivait  retiré  et  évitait  tous  ses 
amis.  Je  comptais  aller  à  sa  recherche  dans  Rome  même,  quand 
j'appris,  il  y  a  peu  de  jours,  qu'il  était  parti  pour  Tivoli  avec  Marina, 
et  qu'on  les  croyait  mariés.  Il  avait  vendu  son  tableau  de  la  Fiancée 
de  Corinlhej  dont  il  ne  voulait  jamais  se  séparer,  m'avait-il  dit. 
Qu'en  fallait-il  conclure?  Qu'il  avait  eu  un  grand  besoin  d'argent,  ou 
qu'étant  désormais  heureux  avec  l'original,  il  avait  moins  tenu  à  la 
copie?  Je  désirais  le  revoir;  j'allai  à  Tivoli  le  demander  à  YHôtd 
de  la  Sibylle.  Il  y  avait  été  en  effet;  mais  l'arrivée  de  quelques 
voyageurs  l'avait  effarouché,  et  il  était  parti  pour  Subiaco,  toujours 


Digitized  by 


Google 


S0U7ENIRS   DE   LA   TIE   D* ARTISTE.  691 

accompagné  de  Marina.  Subiaco  est  à  neuf  lieues  plus  avant  dans 
les  montagnes,  vers  le  sud-est,  près  de  la  frontière  du  royaume  de 
Naples.  J'ai  fait  la  course  à  pied  par  une  journée  admirable.  La  route 
suit  le  Teverone.  Elle  est  assez  déserte;  mais  les  rares  habitans  du 
pays  qu'on  rencontre  ont  un  caractère  très  particulier.  Rien  de  plus 
gracieux  que  ces  jeunes  filles  du  village  de  la  Cervara,  qui  descen- 
dent du  nid  d'aigle  qu'elles  habitent  au  haut  des  rochers  pour  venir 
chercher  l'eau  des  fontaines  dans  leurs  vases  de  cuivre  aux  formes 
étrusques.  Leurs  ancêtres  se  sont  jadis  réfugiés,  dit-on,  sur  ces  cimes 
nues  pour  échapper  aux  Sarrasins;  mais  on  ajoute  d'autre  part  que 
quelques  Maures  s'y  sont  fixés.  Quoique  cela  paraisse  peu  probable, 
on  serait  disposé  à  le  croire  en  voyant  le  type  oriental  de  ces  jeunes 
fiUes.  Leurs  allures  font  penser  aux  femmes  de  Judée  puisant  de 
l'eau  à  la  citerne  de  Rébecca.  L'une  d'elles  m'a  donné  à  boire  et  a 
refusé  toute  gratification  malgré  son  extrême  misère  :  rare  désinté- 
ressement en  terre  d'église  I  II  est  vrai  qu'il  n'y  a  dans  ces  rochers 
arides  ni  étrangers  ni  couvens.  Même  en  cette  saison,  les  pentes  des 
montagnes  sont  toutes  vertes  à  cause  des  broussailles  de  buis  qui 
les  garnissent.  A  Subiaco,  je  ne  trouvai  pas  encore  mes  fugitifs; 
as  étaient  partis  pour  Olevano  le  jour  mêipe  où  arrivait  un  peintre 
de  leurs  amis  qui  venait  copier  la  chapelle  du  clottre  de  Saint- 
Benoit.  Je  ne  me  décourage  pas;  en  route  donc  pour  Olevano  I  Je  fais 
six  ou  sept  lieues  à  travers  les  croupes  arrondies  de  TApennin,  dont 
les  châtaigniers  et  les  chênes  conservent  encore  toutes  leurs  feuilles 
brunies  par  les  premiers  froids.  Le  sol  est  partout  couleur  d'ocre 
et  de  terre  de  Sienne.  Je  marche  dans  un  vrai  désert.  Le  paysage 
est  admirable  de  lignes  et  de  couleur.  C'est  un  tableau  du  Poussin. 
Je  traverse  un  de  ces  villages  de  montagnes  dans  le  genre  de  la  Cer- 
Tara.  Ce  sont  des  maisons  en  ruine  qui  s'écroulent,  assises  sur  des 
rochers  qui  s'effritent  et  s'éboulent.  Tout  tombe  et  s'en  va.  Rien 
n'égale  le  dénûment  de  ces  lieux  désolés.  Je  veux  me  rafraîchir,  je 
ne  trouve  rien  :  pas  de  pain,  on  ne  mange  que  de  la  polenta;  pas  de 
vin,  la  vigne  n'est  pas  cultivée;  pas  même  d'eau,  ce  n'est  pas 
l'heure  où  l'on  va  en  chercher  dans  la  vallée,  et  la  provision  est 
épuisée;  sur  le  roc  pelé,  pas  un  arbre,  pas  un  épi,  pas  un  brin 
d'herbe.  C'était  Rocca-San-Stefano.  Comment  les  habitans  de  ces 
masures  en  ruine  ne  les  abandonnent -ils  pas  peu  à  peu  pour  se 
construire  d'autres  demeures  là-bas,  dans  les  fonds  fertiles,  aux 
bords  des  ruisseaux,  près  des  ombrages,  maintenant  qu'ils  n'ont 
plus  à  craindre  les  pillages  des  nobles  romains  ou  des  Sarrasins? 
C'est  que  leur  résignation  est  grande  et  leur  inertie  extrême.  On 
dirait  qu'une  malédiction  d'en  haut  pèse  sur  ce  beau  pays.  Enfin  à 
Olevano  je  trouvai  Walther  et  Marina;  elle  très  heureuse  de  me  re- 
voir, lui  sombre  et  presque  farouche  d'abord,  puis  adouci  et  tou- 


Digitized  by 


Google 


692  RETUE   DES   DEUX   tfONDES. 

jours  bon  comme  tu  Tas  connu.  Il  m*a  parlé  de  sa  situation  ;  il  est 
décidé  à  l'épouser;  mais  maintenant  qu'il  est  trop  tard,  toutes  nos 
objections,  toutes  nos  défiances  lui  reviennent  en  mémoire.  N'a-t-il 
pas  été  trompé?  Cette  existence  antérieure  de  son  amie  qu'il  défen- 
dait contre  nous,  aujourd'hui  il  se  la  figure  par  momens  pleine  de 
fautes  et  de  désordres.  Il  n'ose  pas  retourner  à  Rome;  il  craint  le 
ridicule  attaché  à  sa  passion,  il  craint  plus  encore  les  infidélités  de 
celle  dont  il  veut  pourtant  faire  sa  compagne.  Il  est  donc  très  mal- 
heureux; il  réussit  néanmoins  encore  à  cacher  ses  inquiétudes,  ses 
soupçons,  ses  jalousies  sans  objet.  Leur  union  est  triste,  imparfaite; 
elle  n'est  pas  orageuse,  mais  elle  le  deviendra,  et  alors  le  pauvre 
modèle  regrettera  d'avoir,  comme  la  statue  de  Pygmalion ,  quitté 
son  piédestal. 

Palestrina,  14  novembre. 

Us  viennent  de  me  quitter.  Que  vont-ils  devenir?  Walther 

paraît  avoir  perdu  tout  goût  pour  son  art.  Il  n'a  presque  pas  tra- 
vaillé depuis  ton  départ.  En  paroles,  il  compose,  U  dessine  encore 
des  oeuvres  qui,  exécutées,  rendraient  son  nom  célèbre;  mais  l'exé- 
cution?... Il  n'a  pu  me  montrer  que  l'esquisse  d'un  tableau  qui  m'a 
firappé,  et  qui  cependant,  je  m'en  suis  aperçu,  fait  sur  Marina  la 
plus  pénible  impression.  C'est  une  Madeleine,  mais  qui  ne  rappelle 
eh  rien  celle  du  Corrége,  cette  jeune  femme  à  la  tunique  bleue,  c[ui, 
étendue  sous  dé  charmans  ombrages,  lit  heureuse  et  nonchalante, 
éclairée  par  les  reflets  d'un  joyeux  soleil.  Il  a  compris  plus  profondé- 
ment le  sujet,  et  il  a  choisi  le  moment  où  le  premier  remords  s'em- 
pare de  la  belle  pécheresse.  Elle  vient  de  rentrer  d'une  fôte  qui  s'est 
prolongée  jusqu'au  matin;  elle  est  tombée  épuisée  sur  de  riches 
coussins,  dans  un  appartement  orné  avec  tout  le  luxe  de  l'époque. 
L'aube  pâle  éclaire  sur  ses  joues  plombées  les  traces  des  fatigues  de 
la  nuit,  et  l'on  voit  que  les  folles  danses  ont  froissé  ses  vétemens. 
Une  des  paroles  du  prophète  qui  va  par  la  Judée,  prêchant  la  bonne 
nouvelle  et  la  repentance  des  péchés,  lui  a  traversé  l'esprit;  elle 
songe  à  ses  égaremens,  elle  s'en  épouvante,  elle  les  pleure  amère- 
ment. La  bouche  frémissante,  le  regard  fixe,  de  ses  mains  crispées 
elle  met  en  pièces  ses  colliers  et  ses  bracelets,  dont  les  perles  s'é- 
grènent sur  le  tapis.  Une  esclave  d'un  type  sensuel,  qui  s'étonne 
de  cette  vive  douleur,  vient  de  déposer  aux  pieds  de  sa  mattresse 
une  tête  de  mort,  symbole  du  renoncement  aux  joies  du  monde  et 
du  néant  de  la  vie  terrestre.  Cette  manière  d'entendre  le  sujet  m'a 
paru  neuve  et  d'une  haute  signification  morale.  Je  ne  crois  pas 
qu'aucun  peintre  ancien  ou  moderne  l'ait  compris  ainsi.  Seulement, 
comme  Walther  s'est  inspiré  des  traits  de  son  amie,  elle  croit  qu'il 
a  voulu  faire  quelque'^lusion  à  sa  vie  passée,  et  elle  en  souffre  sans 


Digitized  by 


Google 


SOUVENIRS    DE    LA    YIE   D  ARTISTE. 

rien  dire.  Est-ce  en  effet  là  sa  pensée?  Je  l'ignore.  En  tout  cas,  voilà 
déjà  un  nuage  noir  qui  traverse  leur  beau  ciel,  et  à  mes  yeux  il  as- 
sombrit tout  leur  avenir. 

Quand  j'ai  pris  congé  d'eux,  j'ai  dit  à  Marina  :  Au  revoir!  mais 
elle  m'a  interrompu.  —  Ce  n'est  pas  le  mot  qu'il  faudrait  employer, 
reprit-elle  d'une  voix  grave  et  triste.  Je  sens  que  les  anciens  dieux 
m'appellent  :  il  me  faut  retourner  vers  eux.  —  Walther  au  contraire 
me  regrettait  peu.  Il  semblait  soulagé  à  l'idée  de  notre  prochaine 
séparation.  Quoique  son  affection  pour  moi  soit  sincère,  son  humeur 
est  devenue  si  ombrageuse,  que  ma  présence  lui  était  à  charge. 
L'œil  d'un  ami  le  gêne.  Il  cherche  la  solitude,  et  n'y  trouve  même 
pas  le  repos... 

Les  lettres  que  je  reçus  alors  s'arrêtent  là.  Le  peu  que  j'ai  pu  sa- 
voir depuis  touchant  le  sort  de  notre  ami  et  de  Marina,  je  l'appris 
d'un  artiste  revenu  de  Rome. 

Ainsi  que  nous  l'avions  craint,  ils  ne  furent  pas  heureux  :  ils  eu^ 
rent  à  traverser  toutes  les  tristes  crises  des  unions  mal  assorties. 
Pour  relever  définitivement  la  pauvre  Marina,  il  aurait  fallu  lui 
montrer  une  confiance  absolue,  la  soutenir  d'une  main  ferme,  cul- 
tiver et  éclairer  encore  davantage  ses  nobles  instincts.  Walther  faillit 
à  cette  tâche,  et  tout  en  l'aimant  beaucoup  il  la  fit  cruellement 
soufMr.  Le  paganisme  faisait  des  cœurs  fiers,  mais  durs  et  peu 
sensibles;  le  christianisme,  religion  d'amour,  a  rendu  les  âmes  plus 
tendres  et  plus  ouvertes  à  la  douleur;  mais  si,  par  l'infini  qu'il  leur 
fait  entrevoir  et  par  les  sublimes  espérances  dont  il  les  entretient, 
il  leur  a  préparé  de  plus  grandes  épreuves,  il  leur  offre,  pour  les 
traverser,  de  plus  pures  lumières  et  de  plus  efficaces  secours.  Mal- 
heureusement Marina  n'était  de  son  temps  que  par  le  cœur;  au  fond, 
l'art  avait  été  son  seul  culte,  et  ce  culte,  qui  pouvait  suffire- à  l'épo- 
que des  Sapho  et  des  Corinne,  la  laissa  désarmée  contre  ces  tris- 
tesses et  ces  défaillances  inconnues  aux  anciens,  mais  familières 
aujourd'hui  à  ceux  dont  la  destinée  a  trompé  l'attente.  Son  goût 
pur,  ses  fiertés  de  Romaine,  son  naïf  orgueil,  toutes  les  qualités  qui 
la  distinguaient  de  ses  pareilles,  devaient  être  pour  elle  des  causes 
de  froissemens  et  de  souffrances.  Afin  de  les  supporter,  elle  aurait 
dû  puiser  de  la  force  à  une  source  plus  haute;  fille  de  la  nature,  la 
belle  païenne  ne  s'était  pas  élevée  si  haut,  et  personne  ne  se  trouva 
près  d'elle  pour  la  faire  monter  jusque-là...  Elle  devait  succomber 
dans  la  lutte,  car  il  n'y  avait  plus  parmi  nous  de  place  pour  elle. 
Comme  elle  l'avait  dit  dans  son  mélancolique  adieu,  elle  alla  re- 
joindre le  chœur  éclatant  des  divinités  antiques. 

Emile  de  Laveleye. 


Digitized  by 


Google 


LA 


r r 


SOCIETE  FRANÇAISE 

AU  XVIir  SIÈCLE 


I. 

LES    MŒURS   ET    LES   HOMMES    SOUS   LOUIS   XT. 


I.  Journal  et  Mémoires  du  marquis  d'Argenson,  publiés  pour  la  prexniteo  fois  d*api4s  \m 
manuscrits  autographes  do  la  Bibliothèque  du  Louvre,  etc.,  par  M.  E.-J.-B.  Rathaiy,  4  toI.» 
1859-1802.  —  II.  Mémoires  et  Journal  inédit  du  marquis  d'Argenson,  ministre  des  a&ira» 
étrangères  sous  Louis  XY,  publiés  et  annotés  par  M.  le  marquis  d'Argenson,  5  toL  Paris, 
1857-1858.  ~  m.  Chronique  de  la  régence  et  du  règne  de  Louis  XY  (1718-1768),  Jounud 
de  Barbier,  avocat  au  parlement  de  Paris,  8  vol.  Paris,  1858.  —  lY.  Mémoires  du  dut  de 
Laynes  sur  la  covr  de  Louis  XV  (  1735-1758),  publiés  sous  le  patronage  de  M.  le  duc  de 
Lujnes  par  MM.  Dussieux  et  B.  Soulié.  Paris,  1860-1862. 


Certains  hommes  pensent,  quelques-uns  vont  même  jusqu'à  dire 
que  nous  sommes  indignes  de  la  liberté,  que  la  liberté  est  un  pri- 
vilège de  la  race  anglo-saxonne,  et  que  le  césarisme  est  le  régime 
que  nous  méritons.  A  les  entendre,  l'histoire  est  là  pour  le  prouver, 
les  Anglais  ont  toujours  été  ce  qu'ils  sont;  les  Français  sont  tou- 
jours ce  qu'étaient  leurs  pères  ;  bien  mieux,  ils  sont  dégénérés.  Le 
mot  a  été  dit.  Ceux  qui  traitent  avec  si  peu  d'indulgence  leurs  mo- 
destes contemporains  n'ont  sans  doute  pas  eu  le  loisir  de  regarder 
le  portrait  que  Montesquieu  nous  a  laissé  des  Français  de  son  temps 
dans  les  Lettres  persanes  et  des  Anglais  de  son  temps  dans  les 
Notes  sur  V Angleterre.  Ils  y  auraient  peut-être  vu  que,  malgré  tout 
ce  que  nous  avons  perdu  et  désappris  en  ces  dernières  années,  nous 


Digitized  by 


Google 


Ul  société  française  au  xviii*  siècle.  695 

restons  cependant  en  progrès  sur  les  sujets  de  Louis  XV,  et  que, 
bien  que  nous  en  soyons  à  envier  la  dose  d'indépendance  dont  jouis- 
saient nos  ({  rivaux  de  gloire  et  de  puissance  sous  le  pouvoir  dis- 
crétionnaire des  juges  hanovriens,  »  nous  sommes  plus  dignes  de 
la  liberté  qu'ils  ne  Tétaient  à  l'avènement  de  la  maison  de  Bruns- 
wick. Si  Montesquieu  dit  vrai,  il  y  a  autant  d'ignorance  que  d'im- 
pertinence à  méconnaître  que  nous  valons  et  méritons  mieux  que 
les  Français  et  les  Anglais  d'il  y  a  cent  quarante  ans. 

Mais  Montesquieu  peut  paraître  suspect;  c'est  presque  un  homme 
des  anciens  partis.  Veut-on  contrôler  son  dire?  On  n'a  qu'à  jeter  les 
yeux  sur  V Histoire  d'Angleterre  au  dix-huitième  siècle  de  lord 
Stanbope  et  sur  les  Essais  de  lord  Macaulay  ;  on  trouvera  là  quels 
étaient  les  vices  de  nos  voisins  à  la  suite  des  agitations  révolution- 
naires qui  ont  précédé  chez  eux  l'établissement  d'un  gouvernement 
régulier  et  libre,  et  comment  le  jeu  naturel  de  leurs  institutions  a 
lentement  amélioré  leurs  mœurs.  Quant  à  la  société  française,  et  à  ce 
qu'en  avait  fait  la  «  tyrannie  doucereuse  »  de  Louis  XV,  succédant 
à  la  dure  compression  exercée  par  Louis  XIV,  qu'on  interroge  les 
trois  spectateurs  si  divers  dont  le  concordant  témoignage  a  été  ré- 
cemment publié,  qu'on  lise  les  sincères  journaux  laissés  par  le  duc 
de  Luynes,  par  l'avocat  Barbier  et  par  le  marquis  d'Argenson;  on 
verra  là  un  homme  de  cour,  un  bourgeois  de  Paris  et  un  homme 
d'état,  tous  trois  nés  sous  le  grand  roi,  tous  trois  morts  avant  le  dé- 
chaînement du  souffle  révolutionnaire  (1),  tous  trois  imbus  de  l'es- 
prit monarchique,  venant,  bon  gré,  mal  gré,  déposer  tour  à  tour 
contre  la  tutelle  morale  d'un  prince  actif,  impérieux  et  ambitieux, 
et  contre  celle  d'un  prince  épicurien  et  indifférent.  On  apprendra  là 
que,  si  la  France  a  raison  de  vouloir  des  rois,  elle  a  toujours  tort  de 
supporter  des  maîtres;  on  pourra  mesurer  là  tout  le  chemin  que 
nous  avions  à  parcourir  au  xviii®  siècle  pour  arriver  au  peu  que 
nous  valons  aujourd'hui,  tout  ce  que  les  douloureuses  leçons  de  la 
révolution  et  de  l'empire  avaient  à  nous  apprendre,  tout  ce  que  le 
bienfaisant  régime  de  la  liberté  régulière  nous  a  donné,  tout  ce  que 
l'abus  du  dangereux  remède  auquel  nous  avons  eu  recours  dans  un 
moment  de  défaillance  pourrait  nous  faire  perdre.  L'homme  est 
perfectible,  mais  il  est  non  moins  corruptible  que  perfectible  ;  nous 
avons,  je  crois,  un  égal  besoin  de  nous  rappeler  aujourd'hui  ces 
deux  vieilles  vérités;  nous  avons  un  égal  besoin  d'être  encouragés 
et  avertis.  Pour  qui  sait  lire,  les  encouragemens  et  les  avertisse- 

(1)  Le  duc  de  Luynes  avait  vingt  ans  à  la  mort  de  Louis  XIV.  II  mourut  en  1758, 
trente  et  un  ans  avant  la  révolution.  —  Le  marquis  d'Argenson  avait  vingt  et  un  ans  à 
la  mort  de  Louis  XIV.  Il  mourut  en  1757,  trente-deux  ans  avant  la  révolution.  •— 
L'avocat  Barbier  avait  vingt-six  ans  &  la  mort  de  Louis  XIV.  Il  vécut  jusqu'en  177U 
mAis  ses  mémoires  s'arrêtent  en  1763,  vingt-six  ans  avant  la  révolution. 


Digitized  by 


Google 


696  BE7UE   DES   DEUX   MONDES. 

mens  abondent  dans  les  curieux  mémoires  dont  nous  invoquons 
Tautorité  à  l'appui  de  celle  de  Montesquieu;  mais,  afin  qu'on  puisse 
peser  en  pleine  connaissance  de  cause  la  valeur  des  témoignages, 
parlons  d'abord  de  la  personne  des  témoins.  Montrons  de  quel  point 
de  vue  ils  ont  regardé  les  faits,  avec  quel  degré  de  sagacité  ils  les 
ont  jugés  et  dans  quelle  disposition  d'esprit  ils  les  ont  racontés.  Les 
étudier,  n'est-ce  pas  d'ailleurs  une  façon  d'étudier  leur  temps? 

I. 

De  nos  trois  auteurs,  le  plus  spirituel,  le  plus  original,  le  mieux 
placé  pour  bien  voir,  mais  en  même  temps  le  plus  passionné  et  le 
plus  médisant,  c'est  le  marquis  d'Ai-genson.  Lui-même  l'a  dit  :  «  Je 
ne  puis  vaquer  à  aucune  besogne  qu'au  bout  de  quelque  temps  le 
cœur  ne  se  mette  de  la  partie,  soit  pour,  soit  contre,  soit  pour  les 

affaires,  soit  pour  les  hommes;  je  m'affectionne  ou  je  m'indigne 

On  ne  peut  dans  ma  famille  nous  définir  autrement  que  ceci  :  le  cœur 
excellent,  l'esprit  moins  bon  que  le  cœur,  et  la  langue  plus  mau- 
vaise que  tout  cela.  »  D'ailleurs  très  véridique  et  plein  de  probité. 
«  11  n'y  eut  jamais,  dit  Voltaire,  plus  honnête  homme,  aimant  mieux 
son  roi  et  sa  patrie.  »  Son  faible  était  même  de  vouloir  à  tout  prit 
«  faire  du  bien  à  sa  patrie  »  en  qualité  de  premier  ministre,  et  de 
se  croire  trop  souvent  sur  le  point  de  le  devenir  :  «  Je  vaux  peu, 
mais  je  brûle  d'amour  pour  mes  citoyens,  et  si  cela  était  bien  connu, 

certainement  on  me  voudrait  en  place Si  j'étais  en  place,  ma 

bonne  foi  me  préserverait  de  chutes J'ai  assez  d'idées  pour  aller 

au  grand  bien  pour  unique  objet,  sans  déférer  nullement  à  l'intri- 
gue. »  C'est  ainsi  que  s'exprime  d'Argenson  avant  le  temps  de  sa 
faveur;  voici  ce  qu'il  dira  quatre  ans  après  sa  disgrâce  :  «  Matthieu 
Laensberg,  auteur  de  YAlmanach  de  Liège,  prédit  ce  qui  suit  pour 
le  courant  du  mois  prochain  (février  1751  )  :  «  Un  ministre  fort  élevé 
sera  reconnu  pour  très  ignorant  et  pour  auteur  de  grands  maux;  il 
sera  renvoyé  pour  reprendre  un  ministre  trop  longtemps  négligé. 
11  y  a  des  gens  qui  m'en  ont  complimenté  et  dit  que  cela  me  regar- 
dait. ))  Il  jouissait  presque  de  la  teinte  de  ridicule  que  ses  généreuses 
illusions  lui  donnaient  dans  le  monde  :  «  On  m'a  fait  l'honneur  de 
dire  de  moi  que,  comme  don  Quichotte  avait  eu  la  tête  tournée  par 
la  lecture  des  romans,  il  m'était  arrivé  la  même  chose  par  celle  de 
Plutarque.  »  Sincèrement  convaincu  qu'en  travaillant  à  «  l'achemi- 
nement de  sa  fortune,  »  il  le  faisait  avec  autant  «  d'indifférence  » 
pour  ses  propres  intérêts  que  de  «  passion  pour  servir  le  roi,  »  il 
était  naturellement  porté  à  regarder  comme  des  amis  du  bien  pu- 
blic ceux  qui  flattaient  ses  pensées  ambitieuses,  à  s'indigner  patrio- 
liquement  contre  les  égoïstes  qui  songeaient  à  leur  élévation  plus 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ   FRANÇAISE   AU   XVin*   SEÈGLE.  697 

qu'à  la  sienne,  et  à  rechercher  la  faveur  des  puissans,  ministres  ou 
valets  de  chambre  du  roi,  par  des  manèges  peu  honorables  et  aux- 
quels il  était  peu  propre  :  «  J'avoue  que  je  suis  capable  de  bassesse 
auprès  de  ceux  qui  sont  utiles  à  ma  barque.  »  Et  en  effet,  quoiqu'en 
1723  il  fût  déjà  conseiller  d'état  et  intendant  du  Hainaut  à  Tâge  de 
vingt-neuf  ans,  grâce  au  crédit  de  son  père,  Tintrépide  dompteur 
du  parlement  sous  la  régence,  nous  le  voyons  s'agiter  dès  lors 
comme  le  plus  plat  fonctionnaire  pour  attirer  Tattention  sur  sa  per- 
sonne :  «  Pendant  que  j'étais  intendant  du  Hainaut,  il  arriva  qu'un 
homme  d'Avesnes,  qui  avait  été  au  sacre  à  Reims  se  faire  toucher 
par  le  roi  pour  les  écrouelles  qu'il  avait  bel  et  bien,  cet  homme, 
dis-je,  se  trouva  absolument  guéri  trois  mois  après.  Dès  que  j'ap- 
pris cela,  je  saisis  cette  occasion  de  faire  ma  cour,  je  fis  bien  vite 
informer  par  enquête,  certificat,  etc.,  je  n'épargnai  pas  les  cour- 
riers et  les  lettres  au  subdélégué  pour  être  promptement  servi,  et 
j'envoyai  cela  tout  musqué  au  petit  bonhomme  La  Vrillière  (1),  qui 
me  répondit  sèchement  que  voilà  qui  était  bien,  et  que  personne  ne 
révoquait  en  doute  le  don  qu'avaient  nos  rois  d'opérer  ces  pro- 
diges. » 

Sept  ans  plus  tard,  nous  retrouvons  d'Argenson  à  Paris,  ayant 
quitté  l'intendance  du  Hainaut  et  faisant  de  vains  efforts  pour  ob- 
tenir celle  de  Flandre,  partant  de  mauvaise  humeur,  et  convaincu 
que  le  garde  des  sceaux  et  ministre  des  affaires  étrangères  Chauve- 
lin,  l'homme  de  confiance  du  cardinal  de  Fleury,  n'a  nul  souci  des 
intérêts  publics.  Dans  sa  misanthropie ,  il  voit  le  garde  des  sceaux 
tout  en  noir,  et  pour  exprimer  ce  qu'il  voit  il  a  besoin  d'inventer 
les  plus  grotesques  injures.  A  l'entendre,  Chauvelin  n'est  qu'un  am- 
bitieux subalterne,  «  qui  ne  se  fera  jamais  grand  qu'à  la  financière, 
n'ayant  l'état,  l'esprit  et  les  manières  que  d'un  poilou;  »  c'est  un 
intrigant  dur  et  sournois  qui  «  affecte  des  airs  de  bon  et  ancien 
magistrat  de  race,  »  et  se  donne  le  genre  d'aimer  sa  femme  et  de 
n'avoir  point  de  maîtresses;  c'est  un  adroit  agioteur  chez  lequel 
«  la  petitesse  de  génie  »  égale  «  l'étendue  d'avidité.  »  Ministre  des 
affaires  étrangères,  il  a  engagé  la  France  «  dans  des  embarque- 
mens  violens,  pour  ne  faire  que  cacades,  paroles  de  pistolet  et  ac- 
tions de  neige;  »  garde  des  sceaux,  «  il  n'a  fait  de  bien  que  de  s'en- 
richir magnifiquement.  »  Bref,  tout  vrai  patriote  doit  s'écrier  : 
«  Pauvre  royaume,  qu'as -tu  fait  à  Dieu  pour  être  ainsi  foulé  aux 
pieds?  »  Peu  après,  le  jeune  conseiller  d'état  «  commence  à  être 
plus  connu  de  M.  le  cardinal  de  Fleury  et  de  M.  le  garde  des  sceaux,» 
et  dès  lors  il  plaint  moins  la  France.  Il  fait  pour  le  gouvernement 

(1)  Phelipeaux  de  La  Vrillière,  le  secrétaire  d*état  qui  ayait  la  proyince  du  Hainaut 
dans  SCS  attributions. 


Digitized  by 


Google 


698  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  longs  mémoires,  assez  bien  accueillis,  où  il  recommande  «  de 
grands  coups  d'autorité  contre  les  parlemens;  »  il  se  soumet  de 
bonne  grâce  à  la  dissolution,  de  la  conférence  de  Fenire-soly  sorte 
d'académie  politique  dont  il  était  l'un  des  membres  les  plus  actifs, 
et  où  «  Ton  se  mêlait  de  trop  de  choses,  »  au  dire  du  vieux  cardinal. 
On  lui  sait  gré  de  ses  vigoureux  conseils  et  de  sa  sage  obéissance, 
on  lui  demande  de  nouveaux  mémoires  contre  le  parlement;  son 
esprit  s'échauffe,  il  les  fait  suivre  de  communications  sans  nombre 
sur  les  tailles,  sur  les  magasins  de  blé,  sur  les  ponts  et  chaussées, 
sur  la  cavalerie  française,  sur  les  affaires  étrangères.  Sans  adopter 
toutes  ses  idées,  Ghauvelin  reconnaît  que  l'imagination  de  ce  fécond 
faiseur  de  projets  est  une  mine  à  exploiter;  il  l'encourage  donc,  il 
caresse  sa  vanité,  il  fait  miroiter  devant  lui  les  plus  hautes  charges 
de  l'état.  Le  garde  des  sceaux  prend  aussitôt  aux  yeux  de  d'Argen- 
son  les  proportions  d'un  grand  politique  :  ce  n'est  plus  un  fourbe, 
ce  n'est  plus  un  cafard,  ce  n'est  plus  un  égoïste;  c'est  un  galant 
homme  qui  a  des  maîtresses,  c'est  «  son  meilleur  ami  !  » 

Cependant  l'avancement  ne  vient  pas,  et  cinq  années  se  passent 
ainsi  dans  une  vaine  attente.  Arrivent  la  disgrâce  et  l'exil  de  Ghau- 
velin (1737);  d'Argenson  alors  songe  un  instant,  non  sans  quelque 
embarras  de  conscience,  à  remplacer  son  ami  comme  ministre  des 
affaires  étrangères;  mais  le  cardinal  ne  lui  laisse  pas  le  temps  de 
nourrir  ces  mauvaises  pensées,  la  place  est  immédiatement  donnée 
à  M.  Amelot,  et  d'Argenson  n'obtient  que  l'ambassade  de  Portugal. 
C'était  déjà  beaucoup  aux  yeux  de  Fleury,  qui  soupçonnait  le  mar- 
quis d'être  resté  trop  fidèle  à  Chauvelin.  Et  en  effet  d'Argenson 
avait  beau  s'imposer  comme  règle  de  conduite  de  renoncer  à  toutes 
«  liaisons  »  avec  le  remuant  exilé  et  de  ménager  le  tout-puissant  oc- 
togénaire; il  ne  pouvait  s'ôter  de  l'esprit  que  la  succession  du  pre- 
mier ministre  était  près  de  s'ouvrir,  et  que  Chauvelin  reviendrait 
au  pouvoir  après  la  mort  du  a  vieux  tyran,  »  peut-être  même  plus 
tôt.  Il  croyait  savoir  que  Bachelier,  le  premier  valet  de  chambre  du 
roi,  était  secrètement  chauveliniste,  que  «  les  domestiques  particu- 
liers de  sa  majesté  s'attendaient  à  voir  leur  faveur  succéder  bientôt 
à  celle  des  domestiques  du  cardinal,  »  et  il  partageait  leur  attente. 
En  effet,  «  Louis  XV  approchait  de  trente  ans,  »  se  disait-il;  après 
une  bien  longue  assiduité  auprès  de  la  reine,  le  jeune  roi  avait 
«  pris  une  maîtresse  avec  laquelle  il  vivait  joliment;  »  il  commen- 
çait enfin  à  secouer  le  joug  moral  du  ministre  pédagogue,  «  à  se 
montrer  homme  de  tous  points,  à  devenir  les  délices  de  ses  sujets.  » 
Le  parti  du  valet  devait  être  le  parti  de  l'avenir,  parti  patriote, 
Dieu  merci,  qui  lui  «faisait  grand  accueil,  »  à  lui  d'Argenson,  et 
dont  le  chef,  Bachelier,  lui  paraissait  «  un  homme  solide,  un  esprit 
ferme  et  porté  à  la  vertu.  »  Bachelier  passait,  il  est  vrai,  pour  le 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   AU  XYUV  SIÈCXE.  099 

honteux  agent  des  plaisirs  du  roi;  mais  après  tout  uson  office  le 
comportait,  comme  à  un  guerrier  d'être  tueur.  » 

Se  croyant  bien  appuyé  par  l'antichambre  de  Louis  XV  et  con- 
vaincu que  le  roi  a  le  gardait  pour  de  meilleures  choses  que  l'am- 
bassade de  Portugal,  »  d'Argenson  lâcha  bientôt  la  bride  à  sa  mau- 
vaise langue  et  à  sa  mauvaise  tête;  il  eut  des  difficultés  avec  le 
cardinal  sur  ses  appointemens  ;  il  se  plaignit  d'être  indignement 
traité  ;  il  fit  pour  le  roi  des  mémoires  secrets  contre  la  politique  du 
premier  ministre,  et  enfin,  après  avoir  refusé  pendant  deux  ans 
d'aller  en  ambassade,  si  l'on  n'en  passait  par  ses  conditions,  il  ap- 
prit un  beau  matin,  non  sans  colère,  qu'il  était  révoqué.  Son  cadet, 
le  comte  d'Argenson,  courtisan  délié,  spirituel,  «  enragé  de  parve- 
nu*, »  grand  cabaleur,  mais  bon  frère  après  tout,  avait  fait  de  vains 
efforts  pour  le  convaincre  qu'il  se  fourvoyait  et  pour  le  tirer  du 
mauvais  pas  où  il  s'était  étourdiment  engagé.  Cadety  comme  on  ap- 
pelait familièrement  le  comte  à  Versailles,  ne  se  croyait  pourtant 
pas  obligé  d'épouser  les  «  sentimens  et  ressentimens  »  de  son  aîné 
au  point  de  se  brouiller  avec  Fleury.  D'Argenson  trouvait  cela  ré- 
voltant; il  s'indignait  de  la  faveur  dont  jouissait  le  comte,  et,  le 
voyant  moliniste  et  comtitutionnairej  il  était  presque  tenté  de  se 
faire  parlementaire  et  janséniste.  Cependant  il  ne  pouvait  se  dissi- 
muler que  le  roi,  démentant  toutes  les  espérances  que  les  partisans 
de  Chauvelin  avaient  pu  concevoir,  se  montrait  de  jour  en  jour  plus 
disposé  à  laisser  le  cardinal  mourir  aux  affaires,  et  que  l'éminence 
avait  le  mauvais  goût  de  se  (c  porter  à  miracle  ;  »  elle  «  mangeait  et 
digérait  comme  un  crocheteur,  elle  se  tenait  des  quatre  heures  de- 
bout sans  fatigue.  »  C'était  à  inquiéter  les  plus  patiens.  Las  de  pas- 
ser son  temps  à  écrire  de  belles  tirades,  «  dans  le  goût  de  Sénèque,  » 
^ur  le  résultat  de  ses  «  études  pour  être  premier  ministre,  »  d'Ar- 
genson se  promit  de  ne  plus  l'ien  dire  d'offensant  pour  l'éternel  dis- 
tributeur des  grâces  royales.  11  n'en  essuya  pas  moins  l'humiliation 
(c'est  lui  qui  nous  l'apprend)  de  voir  son  frère  cadet  obtenir  à  son 
préjudice  l'intendance  de  Paris,  qu'il  avait  fait  demander  pour  lui- 
même.  Par  bonheur,  le  comte  d'Argenson  n'avait  pu  obtenir  cette 
charge  sans  se  brouiller  avec  le  duc  d'Orléans,  dont  il  était  le  chan- 
celier. Assez  lestement  remercié  par  le  prince,  il  en  obtint  cepen- 
dant que,  Cl  pour  adoucir  cette  quitterie,  »  le  marquis  serait  nommé 
chancelier  à  sa  place.  D'Argenson,  devenu  ainsi  l'obligé  de  son  heu- 
reux rival,  n'en  continua  pas  moins  à  le  bouder  et  à  le  dénigrer, 
tout  en  l'aimant  à  sa  manière,  jusqu'au  moment  où  le  comte  fut 
nommé  ministre  (1742).  Ici  laissons  encore  notre  intrigant  et  naïf 
homme  de  bien  parler  sur  lui-même  avec  cette  sincérité  sans  pu- 
deur qui  fait  le  prix  de  ses  mémoires,  et  qui  les  rend  trop  souvent 
impossibles  à  citer,  u  La  Bruyère  dit  que  le  jour  où  un  homme  est 


Digitized  by 


Google 


700  REFUE   DES   DEUX   MONDES. 

nommé  ministre,  il  se  trouve  tant  de  gens  de  ses  parens  qui  ne  l'é- 
taient pas  auparavant!  Je  me  suis  trouvé  comme  cela  avec  mon  frère  : 
nous  étions  brouillés,  il  m'a  fait  quelque  avance,  et  je  m'y  suis 
rendu  facile,  sa  place  de  ministre  de  la  guerre  lui  donnant  beau- 
coup plus  d'éclat  et  de  raison  que  ci-devant.  » 

Fleury  mourut  enfin  (30  janvier  1743).  Chauvelin  ne  fut  pas  rap- 
pelé de  son  exil,  et  d'Argenson,  toujours  trompé  dans  ses  propres 
calculs  et  toujours  servi  par  son  frère,  parvint  l'année  suivante  au 
ministère  des  affaires  étrangères  (novembre  1744).  II  y  apportait 
un  esprit  abondant  en  vues  générales,  une  passion  courageuse  du 
bien  public,  des  habitudes  laborieuses,  et  toute  l'instruction  diplo- 
matique qu  on  peut  trouver  dans  les  livres;  mais  il  était  entièrement 
dépourvu  de  dextérité  et  d'expérience  comme  négociateur,  et,  de 
son  propre  aveu,  il  n'entendait  rien  aux  affaires  militaires,  grave 
inconvénient  au  milieu  d'une  guerre  comme  celle  de  la  succession 
d'Autriche,  où  l'action  des  diplomates  devait,  pour  être  efficace,  se 
combiner  avec  celle  des  généraux,  et  où  la  politique  ne  pouvait 
éviter  d'être  subordonnée  aux  armes  qu'en  se  montrant  capable  de 
les  diriger.  Rien  en  lui  ne  l'aidait  à  dissimuler  sa  réelle  insuffisance. 
Très  hardi  et  très  fécond  dans  ses  méditations  solitaires,  il  manquât 
dans  l'action  et  dans  la  discussion  d'assurance ,  de  sang-froid  et  de 
ressources.  Quand  il  ne  se  sentait  pas  encouragé  par  la  bienveillance 
des  hommes  avec  lesquels  il  traitait,  il  devenait  embarrassé,  bourru 
et  sournois.  A  moins  qu'il  ne  fût  en  verve,  il  n'avait  dans  le  ton  et 
les  manières  ni  autorité  ni  agrément.  Son  langage,  habituellement 
bizarre,  pittoresque  et  grossier,  faisait  l'amusement  de  Paris  et  de 
Versailles,  et  malgré  tout  son  esprit  il  passait  pour  un  balourd 
entiché  des  rêveries  pacifiques  de  l'abbé  de  Saint-Pierre,  si  bien 
qu'on  l'appelait  d'Argenson  de  la  paix,  quand  on  ne  l'appelait  pas 
d'Argenson  la  bête.  Ainsi,  sans  crédit  auprès  du  public,  sans  pres- 
tige en  Europe,  sans  grande  force  en  lui-même,  sans  autre  appui  à 
la  cour  que  la  bienveillance  d'un  roi  inconstant  et  l'amitié  d'un 
frère  ambitieux,  seul  de  son  espèce  au  milieu  d'un  conseil  composé 
de  courtisans  frivoles,  railleurs  et  jaloux,  et  aussi  impropre  à  les 
séduire  qu'à  les  dominer,  il  se  lança  courageusement  dans  des  en- 
treprises auxquelles  aurait  à  peine  suffi  un  grand  politique  maître 
incontesté  de  la  France.  Il  prétendit  amener  l'Europe  à  la  paix,  dont 
le  roi  ne  voulait  au  fond  qu'à  des  conditions  impossibles,  par  un 
système  de  guerre  défensive  antipathique  au  roi,  condamné  par 
l'armée  et  combattu  par  son  propre  frère;  puis  il  voulut,  malgré  la 
haine  invétérée  qui  éloignait  l'Espagne,  alors  notre  intime  alliée, 
de  la  Sardaigne,  alors  l'alliée  de  l'Autriche,  chasser  l'Autriche 
d'Italie  par  un  accord  entre  la  France,  l'Espagne  et  la  Sardaigne; 
enfin  il  rêva  de  soustraire  la  Pologne  à  l'influence  russe  en  rendant 


Digitized  by 


Google 


Li   SOCIETE   FRANÇAISE   AU   XYIII^   SIECLE.  701 

la  couronne  de  Pologne  héréditaire  dans  la  maison  de  Saxe»  combi- 
naison qui  déplaisait  presque  autant  à  nos  amis  qu'à  nos  ennemis 
en  Allemagne  9  et  à  Louis  XV  lui-même  autant  qu'au  prince  de 
Gonti,  le  candidat  de  la  cour  au  trône  de  Pologne.  D'Argenson  réus- 
sit cependant  à  marier  le  dauphin  avec  une  fille  de  l'électeur  de 
Saxe  roi  de  Pologne,  Auguste  III,  en  dépit  de  l'Espagne,  qui  dési- 
rait le  mariage  du  prince  avec  l'infante  Antonia,  sœur  de  sa  première 
femme,  et  au  grand  émoi  du  conseil,  qui  n'avait  pas  été  mis  dans 
la  confidence  de  cette  négociation.  «  Tout  passa /?tfr  moi  seul  y  s'écrie 
glorieusement  d'Argenson,  et  tout  se  passa  sans  la  moindre  mé- 
prise. Qui  eût  dit  que  les  mesures  de  mes  ennemis  étaient  si  bien 
prises  que  je  devais  recevoir  mon  congé  précisément  le  soir  de  la 
célébration  du  mariage  à  Dresde?  J'avais  joué  dans  cette  affaire 
plutôt  le  rôle  de  premier  ministre  que  celui  de  simple  secrétaire  d'é- 
tai.  C'est  ce  qui  animait  contre  moi  l'envie  et  la  Jalousie...  On  dit 
au  roi  que  je  n'avais  pas  l'air  de  cour;  il  le  crut  et  me  congédia.  » 

L'excellent  homme  s'exagérait  beaucoup  sa  propre  importance  et 
la  futilité  des  argumens  dirigés  contre  lui.  Sans  doute  il  avait  donné 
à  ses  collègues  et  à  l'Espagne  de  sérieux  motifs  d'humeur,  et  au  roi 
de  frivoles  sujets  de  plainte;  mais  il  succomba  surtout  sous  son  renom 
d'incapacité.  «Tout  le  monde  convient,  dit  le  duc  de  Luynes  à  pro- 
pos de  la  disgrâce  du  marquis  d'Argenson,  qu'il  a  de  très  bonnes  in- 
tentions et  qu'il  veut  le  bien;  mais  malheureusement  il  manque  des 
talens  nécessaires  pour  y  parvenir.  »  Barbier,  dont  la  famille  appar- 
tenait à  la  clientèle  des  d'Argenson,  est  bien  plus  dur  encore  :  «  on 
dit  généralement  que  les  affaires  dont  était  chargé  M.  le  marquis 
d'Argenson  lui  étaient  véritablement  étrangères,  et  qu'il  n'y  enten- 
dait rien.  »  Un  de  nos  estimables  contemporains  dont  Y  Histoire  de 
France  fait  aujourd'hui  autorité  auprès  du  public  radical,  M.  Henri 
Martin ,  nous  affirme  hardiment  le  contraire.  Il  voit  en  d'Argenson 
un  sage  vertueux  à  la  façon  de  Vauban,  un  novateur  presque  répu- 
blicain, un  précurseur  de  Rousseau,  un  ami  de  l'Italie  selon  son 
propre  cœur,  et  il  ne  veut  pas  qu'un  si  excellent  type  des  opinions 
et  des  vertus  démocratiques  ait  manqué  comme  ministre  des  qualités 
nécessaires j  il  ne  lui  refuse  donc  que  les  qualités  accessoires^  indis- 
pensables dans  un  pareil  temps.  En  aucun  temps,  il  ne  suffit,  pour 
être  un  bon  ministre,  d'avoir  le  pressentiment  de  ce  qui  serait  pos- 
sible ou  désirable  dans  l'avenir;  il  faut  encore  avoir  l'instinct  juste 
de  ce  qui  est  à  faire  dans  le  présent.  D'Argenson  avait  peut-être  à 
ses  heures  la  seconde  vue;  mais  il  n'avait  pas  tous  les  jours  la  simple 
clairvoyance  d'un  homme  de  bon  sens.  A  aucune  époque,  il  n'aurait 
eu  l'esprit  assez  pratique  pour  être  vraiment  propre  à  gouverner 
l'état,  ce  qui  n'empêche  pas  qu'il  avait  trop  pratiqué  les  hommes 
et  les  affaires  poux*  s'être  arrêté  aux  opinions  qu'admire  en  lui  l'é- 


Digitized  by 


Google 


702  RfifUE   DES   DEUX   MONDES. 

cole  radicale.  Ses  chimères  habituelles  n'étaient  pas  celles  il'iai 
philosophe  logicien  et  plébéien;  c'étaient  celles  d'un  fonctionnairt 
rêveur  et  gentilhomme. 

Je  sais  qu'on  peut  trouver  dans  les  notes  intimes  où  d'Argenson 
consignait  sans  choix  ses  plus  fugitives  pensées  certaines  boutades 
républicaines.  En  cherchant  bien,  on  peut  trouver  un  peu  de  toutes 
choses  dans  ces  notes  de  d'Argenson,  depuis  l'idée  du  «  laisser-faire  » 
le  plus  anarchique  jusqu'à  celle  d'organiser  la  France  comme  un 
couvent  et  de  faire  régler  par  le  prince  la  distribution  de  la  journée 
de  ses  sujets,  depuis  le  projet  de  détruire  les  grandes  aggloméra- 
tions d'hommes  et  de  répandre  la  population  des  villes  dans  les 
campagnes  jusqu'à  celui  d'établir  dans  le  parc  de  Meudon  ce  qu'il 
appelle  «  une  ménagerie  d'hommes  heureux  »  et  ce  que  nous  appel- 
lerions un  phalanstère.  Néanmoins,  au-dessous  de  cette  écume  pro- 
duite par  le  bouillonnement  de  son  esprit,  il  y  a  chez  d'Argenson 
un  certain  fonds  d'opinions  qui  n'est  pas  plus  républicain  que  pba- 
lanstérien  ou  anarchique.  En  un  jour  de  verve,  où  le  souvenir  de 
quelque  boutade  de  Swift  lui  monte  à  la  tète,  il  peut  «  se  demander 
s'il  ne  serait  pas  bientôt  temps  d'abolir  toute  puissance  politique  dans 
le  monde;  »  mais  il  s'arrête  au  bout  de  quelques  lignes  en  s' écriant, 
non  sans  quelque  admiration  pour  les  effrayans  écarts  de  sa  pensée  : 
((  Voilà  bien  un  paradoxe  digne  des  Anglais.  Laissons-leur  plutôt 
cette  manière  de  raisonner;  respectons  l'autorité  sous  laquelle  nous 
sommes  nés,  mais  gémissons  de  la  voir  avilie  par  des  agens  indi-* 
gnes  d'elle.  »  Ces  gémissemens  étaient  ceux  d'un  vieux  et  passionné 
ser\4teur  du  pouvoir  royal.  Homme  de  condition,  conseiller  d'état, 
intendant,  ministre,  fils  de  ministre,  frère  de  ministre,  d'Argenson 
était  monarchique  par  tradition  et  pai-  état ,  par  sentiment  et  par 
raison.  Même  en  pure  théorie,  il  n'admettait  pas  la  supériorité  des 
institutions  républicaines,  ainsi  que  le  prouve  sa  Réfutation  du 
livre  de  Sidney  contre  le  gouvernement  monarchique-y  U  les  croyait 
essentiellement  précaires  et  très  antipathiques  à  notre  génie  na- 
tional, u  Qui  oserait,  s' écriait -il,  parler  aux  Français  de  se  laisser 
conduire  par  une  autre  puissance  que  celle  dévolue  à  un  monarque?  » 
Pour  lui  comme  pour  la  plupart  de  ses  contemporains ,  «  l'autorité 
royale  est  un  point  de  religion.  »  Voilà  ce  qu'il  répète  encore,  moitié 
par  conviction,  moitié  par  habitude,  sept  ans  après  son  renvoi  du 
ministère ,  en  plein  règne  de  M'"*  de  Pompadour,  malgré  les  rudes 
assauts  que  ses  antiques  croyances  ont  déjà  essuyés.  Je  ne  sais  rien 
de  plus  triste  que  de  suivre,  dans  les  Mémoires  de  d'Argenson,  les 
vicissitudes  de  sa  robuste  foi  monarchique,  ses  premiers  élans  de 
passion  pour  son  jeune  roï,  sa  longue  indulgence  pour  la  mollesse 
de  Louis  XV,  sa  bienveillance  d'homme  de  plaisir  et  de  vieux  servi- 
teur pour  les  désordres  du  souverain  tant  qu'ils  ne  deviennent  pas 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   AU   XYIII*  SIÈCLE.  70S 

un  scandale  même  selon  les  mœurs  du  xyiii*^  siècle,  sa  résistance 
inutile  à  la  pensée  qu'il  a  «  un  maître  vicieux,  »  son  obstination  à 
espérer  contre  toute  espérance,  puis  ses  anxiétés,  ses  doutes,  ses 
retours  d'amour  et  de  foi,  moins  ardens  à  chaque  crise,  mais  encore 
possibles,  même  lorsqu'il  en  vient  à  dire  plus  de  trente  ans  avant  89  : 
(c  Le  temps  de  l'adoration  est  passé;  ce  nom  de  mattre  si  doux  à 
nos  aïeux  sonne  mal  à  nos  oreilles...  J'ai  vu  de  nos  jours  diminuer 
le  respect  et  l'amour  des  peuples  pour  la  royauté...  Aujourd'hui 
tous  les  ordres  sont  à  la  fois  mécontens...  Partout  des  matières 
combustibles.  D'une  émeute  on  peut  passer  à  la  révolte,  de  la  ré- 
volte à  une  totale  révolution^  élire  de  vrais  tribuns  du  peuple,  des 
consuls,  des  comices,  priver  le  roi  et  ses  ministres  de  leur  excessif 
pouvoir  de  nuire.  Et  dans  le  fait  n'a-t-on  pas  raison  de  dire  que, 
si  le  pouvoir  monarchique  absolu  est  excellent  sous  un  bon  roi, 
rien  ne  nous  garantit  que  nous  aurons  toujours  des  Henri  IV  ?  L'ex- 
périence et  la  nature  ne  nous  présentent-elles  pas  dix  méchans  rois 
pour  un  bon?  » 

D' Argenson  reconnaît  donc  la  nécessité  de  mettre  un  frein  au  pou- 
voir royal;  cette  nécessité  pourtant  est  loin  de  lui  plaire.  Il  se  rend 
très  bien  compte  que  le  gouvernement  de  la  France  est  devenu  «  plus 
despotique  que  monarchique;  »  il  sent  qu'un  tel  régime,  «le  pire 
de  tous  »  à  ses  yeux,  ne  peut  durer  sans  conduire  à  la  corruption 
des  mœurs,  à  l'appauvrissement  de  l'état  et  à  la  ruine  du  gouver- 
nement lui-même  ;  les  progrès  que  font  «  les  puissances  mixtes, 
telles  que  l'Angleterre  et  la  Hollande,  »  le  frappent  autant  que  la 
déchéance  politique  de  la  France.  Mais  demandez-lui  un  remède 
aux  maux  qu'il  signale,  et  vous  verrez  combien  il  lui  en  coûte  de 
renoncer  à  ses  vieilles  habitudes  d'esprit,  combien  il  hésite  lorsqu'il 
s'agit  de  porter  la  main  sur  les  prérogatives  de  la  couronne,  com- 
bien il  lui  répugne  de  gêner  par  des  entraves  permanentes  l'action 
de  l'autorité  royale.  Longtemps  il  avait  combattu  la  prétention  du 
parlement  de  Paris  à  exercer  un  contrôle  en  matière  politique,  et 
s'il  en  était  venu  vers  la  fin  de  sa  carrière  à  défendre  passionnément 
cette  prétention,  ce  n'était  pas  seulement  parce  que,  l'expérience 
et  la  disgrâce  aidant,  il  comprenait  mieux  l'utilité  de  conserver  une 
barrière  contre  la  puissance  absolue  du  monarque  ;  c'était  encore 
parce  qu'il  ne  voulait  pas  de  barrières  tout  à  fait  insurmontables,  et 
qu'il  ne  croyait  guère  possible  de  renverser  celles  qui  existaient  sans 
provoquer  le  pays  à  en  élever  de  plus  difficiles  à  franchir.  L'idée  de 
faire  à  la  nation  sa  part  dans  la  direction  des  affaires  générales  du 
royaume  ne  lui  apparaissait  guère  que  comme  une  extrémité  fâ- 
cheuse à  laquelle  on  risquait  d'être  conduit  par  l'ambition  démesu- 
rée du  pouvoir  royal.  Les  exemples  de  l'Angleterre  ne  le  séduisaient 
au  fond  que  très  peu.  11  avait  beau  admettre  les  avantages  de  la 


Digitized  by 


Google 


70&  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

responsabilité  ministérielle  et  confesser  «  qu'à  force  de  liberté  en 
tout  »  l'Angleterre  était  allée  grandissant  et  s'améliorant  depuis  le 
commencement  du  siècle;  il  ne  pouvait  en  définitive  prendre  son 
parti  ni  des  agitations  de  la  liberté  ni  du  contrôle  d'une  aristocra- 
tie. Il  se  refusait  à  comprendre  comment  le  bruit  des  luttes  poli- 
tiques et  religieuses  pouvait  se  concilier  avec  le  bonheur  des  ci- 
toyens, avec  la  stabilité  du  gouvernement  et  avec  le  bon  emploi  des 
forces  nationales,  comment  une  aristocratie  pouvait  n'être  pas  fac- 
tieuse et  oppressive,  comment  les  institutions  anglaises  pouvaient 
ne  pas  renfermer  autant  de  germes  de  révolutions  que  les  nôtres. 
Que  voulait-il  donc?  Où  prétendait-il  en  venir  lorsqu'il  répétait  son 
axiome  favori,  qu'on  «  gâtait  tout  en  s'en  mêlant  trop,  et  que  pour 
gouverner  mieux  il  faudrait  gouverner  moins?  »  La  liberté  munici- 
pale et  la  liberté  commerciale  suffisaient  amplement,  je  crois,  à  son 
libéralisme,  et  quant  au  a  rempart  »  à  leur  donner,  il  ne  savait 
rien  trouver  de  mieux  que  le  progrès  des  mœurs  et  de  la  raison. 
«  Notre  espoir  sera  dans  le  progrès  de  la  raison  universelle,  »  s'é- 
criait-il d'une  façon  naïve  qui  contrastait  singulièrement  avec  les 
faits  et  avec  ses  propres  inquiétudes  sur  l'avenir.  «  Cette  loi  naturelle 
s'est  assujetti  jusqu'aux  souverains.  Qui  donc  les  enchaîne?  Sont-ce 
des  ordres?  Non,  c'est  l'exemple  seul,  le  respect  humain,  le  bien  qui 
leur  en  revient  à  eux-mêmes.  »  Et,  qu'on  y  prenne  garde,  ceci  n'est 
pas  une  de  ces  paroles  hasardées  et  sans  conséquence  qui  abondent 
dans  les  écrits  de  d'Argenson,  c'est  le  fondement  même  de  son  uto- 
pie dernière,  telle  qu'on  arrive  à  la  reconstituer  au  moyen  de  ses  di- 
vers fragmens  sur  la  ré  formation  de  l'état.  Cette  utopie,  la  voici,  je 
crois,  dans  toute  sa  simplicité.  Au  centre  du  pays,  l'autorité  royale 
«  libre  dans  sa  force,  mais  tempérée  par  la  raison  et  les  mœurs,  » 
et  assistée  de  «  Tordre  des  magistrats,  servant  de  conseil  au  mo- 
narque pour  demander  des  finances  au  peuple,  et  pour  se  prémunir 
d'étourderie  et  de  passion  à  l'étranger,  »  autrement  dit,  le  roi  maîU*e 
de  tout  faire,  le  parlement  de  Paris  entendu.  «  Sous  le  roi,  la  démo- 
cratie ou  des  républiques  en  chaque  ville  et  bourgade  pour  le  gou- 
vernement du  dedans,  républiques  petites  et  morcelées,  »  qui  ne 
devaient  avoir  qu'un  suffrage  consultatif,  et  où  tout  pouvoir  de- 
vait être  électif,  momentané,  subordonné  à  celui  d'un  officier  royal 
placé  dans  le  voisinage;  plus  de  grandes  provinces,  plus  d' ordres 
privilégiés;  la  France  découpée  en  cinq  cents  départemens  ou  inten- 
dances; entre  le  roi  et  le  citoyen,  rien  que  l'intendant  et  le  conseil 
municipal.  «La  démocratie  dans  la  monarchie,  c'est  ainsi,  disait 
d'Argenson,  que  je  conçois  le  seul  bon  gouvernement...  Ces  petites 
démocraties  subordonnées  et  précaires  trouveront  seules  l'équation 
du  bonheur  des  peuples  et  de  la  gloire  des  princes,  de  la  liberté  et 
du  pouvoir.  » 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  FKANÇâlSE   AU   XYIII*   SIÈCLE.  705 

Kn  lisant  les  rêvés  libéraux  de  d'Argenson,  on  s'aperçoit  qu'il  avait 
été  intendant,  et  l'on  pourrait  oublier  qu'il  était  fier  de  «  tenir  le 
premier  rang  dans  la  noblesse  de  sa  province.  »  Le  vieil  esprit  ad- 
ministratif qui  le  défendait  si  bien  contre  la  passion  immodérée  de 
la  liberté  le  défendait  moins  bien  contre  la  passion  immodérée  du 
nivellement,  a  Dans  mon  système  de  démocratie  poussée  jusqu'où 
elle  peut  s'étendre  dans  une  monarchie,  la  fonction  véritable  et  es- 
sentielle du  monarque  serait  de  conserver  l'égalité  et  d'empêcher 
la  formation  d'une  aristocratie  héréditaire.  Tel  est  en  effet  le  vice 
de  toute  démocratie  :  le  mérite  personnel  d'un  citoyen  illustre  et 
enrichit  sa  race  et  procure  à  ses  descendans  indignes  de  lui  un 
pouvoir  dangereux  à  la  liberté  commune.  Voilà  comment  s'établit 
le  gouvernement  aristocratique,  que  l'on  ose  pourtant  soutenir  phi- 
losophiquement. C'est  un  abus  grossier  et  visible  qu'on  a  voulu  ré- 
duire en  système;  l'égalité  complète  est  la  perfection.  L'aristocratie 
est  à  la  démocratie  ce  que  la  pourriture  est  au  fruit.  » 

D'Argenson  dirait-il  encore  cela  de  nos  jours  après  l'expérience 
que  l'Amérique  a  faite  de  la  complète  égalité?  En  face  de  cette  na- 
tion désorganisée,  où  l'on  semble  avoir  également  désappris  à  com- 
mander et  à  obéir,  persisterait-il  à  méconnaître  la  dangereuse  lacune 
que  produit  la  suppression  des  classes  supérieures?  Je  ne  le  pense 
pas;  mais  il  parlait  en  face  de  cette  France  du  xviii'  siècle  où  tout 
semblait  concourir  à  donner  à  l'inégalité  des  conditions  le  caractère 
d'une  haïssable  inutilité,  où  la  noblesse,  encore  en  possession  de 
grands  privilège»,  quoique  déjà  dépouillée  de  toute  fonction  politi- 
que dans  l'état,  n'avait  guère  conservé  des  temps  féodaux  que  ce  qui 
pouvait  la  rendre  impopulaire,  où  elle  ne  gouvernait  plus,  où  elle 
n'administrait  plus,  où  elle  ne  semblait  avoir  d'autre  emploi  que  de 
se  faire  tuer  à  la  guerre  et  de  se  ruiner  à  la  cour,  où  elle  n'avait 
plus  le  prestige  que  donne  la  supériorité  de  la  puissance  et  des  lu- 
mières, mais  où  elle  était  encore  exempte  de  la  taille,  où  elle  levait 
encore  le  droit  des  lods  et  ventes^  et  où  elle  chassait  encore  sur  les 
terres  de  ses  voisins.  «  La  noblesse  a  bien  l'air,  disait  brutalement 
d'Argenson,  de  n'être  que  les  frelons  de  la  ruche  qui  mangent  le 
miel  sans  travailler.  »  Et  pourtant  il  l'aimait  tout  en  détestant  ses 
privilèges.  Malgré  ses  exagérations  démocratiques,  il  se  sentait  des 
entrailles  pour  le  «  joli  ordre  »  dont  il  était;  il  parlait  de  le  relever 
en  le  privant  des  immunités  qui  le  rendaient  odieux,  et  en  l'em- 
ployant au  service  du  pays  ;  il  entrevoyait  que,  sous  le  régime  du 
droit  commun,  les  membres  de  la  classe  supérieure  avaient  un  rôle 
naturel  à  jouer,  celui  de  chefs  du  peuple^  mais  que  pour  le  jouer 
Us  devaient  quitter  la  vie  de  cour  et  de  coterie,  regagner  la  pro- 
vince, s'occuper  à  gouverner  leur  bien  et  à  l'augmenter,  se  montrer 

Tout  ILT.  45 


Digitized  by 


Google 


706  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

capables,  bienveillans  et  bienfaisans,  se  conquérir  une  clientèle  par 
un  usage  intelligent  de  leurs  richesses,  de  leurs  lumières  et  de  leur 
crédit,  regarder  leur  supériorité  sociale,  non  comme  un  titre,  mais 
comme  un  moyen  d'action,  se  donner  la  peine  d'être  influens  et 
puissans,  et  apprendre  à  leurs  enfans  à  les  imiter.  Lui  qui  ne  veut 
à  aucun  prix  d'une  aristocratie  héréditaire  de  droit,  il  comprend  et 
il  accepte,  en  ses  jours  de  bon  sens,  «  une  espèce  d'aristocratie  bien 
plus  noble  et  bien  plus  élevée,  dit-il  ;  c'est  que  chacun  soit  fils  de 
ses  œuvres^  et  parvienne  s'il  a  du  mérite.  Qui  peut  prétendre  à  ce 
que  la  multitude  du  peuple  gouverne?  Mais  que  le  peuple  choisisse 
ses  députés,  que  ceux-ci  forment  un  comité,  que  ce  comité  soit  re- 
nouvelé périodiquement.. .  Que  la  noblesse  soit  à  vie  et  qu'un  homme 
ainsi  anobli  revienne  souvent  aux  emplois  s'il  les  mérite,  que  ses 
enfans  n'aient  qu'une  légère  distinction  native,  qui  dispose  à  les 
élire  de  préférence  lorsque  du  reste  ils  en  sont  dignes...  Que  ce 
qu'on  appelle  naissance  et  noblesse  ne  soit  qu'une  disposition  à 
mieux  faire,  comme  à  un  chien  d'être  de  bonne  race  et  de  bon 
ordre,  mais  non  une  raison  pour  être  promu  nécessairement.  »  D'Ar- 
genson  avait  un  pressentiment  très  vrai  des  conditions  auxquelles 
il  faut  satisfaire  pour  conserver  dans  les  sociétés  nouvelles  un  rang 
supérieur.  Les  grands  ne  sont  plus  acceptés  que  s'ils  sont  utiles  aux 
petits.  Les  aristocraties  comme  les  dynasties  ne  peuvent  plus  se 
maintenir  que  si  elles  se  sentent  faites  pour  le  service  du  public. 
Ceux  qui  veulent  être  les  premiers  aujourd'hui  doivent  se  résigner 
à  être,  selon  la  parole  de  l'Évangile,  les  serviteurs  de  tous. 

D'Argenson  avait  sur  les  conditions  de  la  grandeur  nationale  dans 
l'Europe  moderne  des  idées  aussi  avancées  et  aussi  choquantes  pour 
ses  contemporains  que  sur  les  conditions  de  la  grandeur  person- 
nelle. La  violence  qui  avait  caractérisé  la  politique  extérieure  de 
Louis  XIV  et  le  manque  de  bonne  foi  qui  caractérisait  celle  de 
Louis  XV  étaient  également  condamnés  par  lui  comme  contraires  à 
la  vraie  gloire  et  aux  intérêts  bien  entendus  de  la  France.  «  Les 
conquérans,  disait-il,  sont  les  querelleurs  de  la  société  civile;  cha- 
cun les  fuit  et  les  chasse;  les  puissances  se  liguent  contre  les  princes 
ambitieux  ;  on  s'arme  puissamment  contre  les  voisins  inquiétans  et 
dangereux,  ou,  s'ils  reculent  leurs  frontières  de  quelques  cantons, 
ils  se  ruinent  au  dedans  et  laissent  leurs  successeurs  en  proie  à  leur 
faiblesse...  Louis  XIV  nous  a  rendus  redoutés  en  nous  rendant  moins 
redoutables.  »  Et  ailleurs  il  nous  apprend  que  la  première  chose 
qu'il  se  proposa  en  devenant  ministre  des  affaires  étrangères  «  fut 
de  rétablir  cette  réputation  de  bonne  foi  et  de  candeur  qui  ne  de- 
vrait jamais  abandonner  notre  nation.  La  couronne  de  France  est 
aujourd'hui  trop  grande ,  trop  arrondie  et  trop  bien  située  pour  le 
commerce ,  pour  préférer  encore  les  acquisitions  à  la  bonne  répu- 


Digitized  by 


Google 


JA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   AU   XTIU*  SIÈCLE»  707 

tation  :  elle  ne  doit  plus  viser  qu'à  une  noble  prépondérance  en 
Europe,  qui  lui  procure  repos  et  dignité...  J'ai  bien  étudié  la  poli- 
tique, et  j'ai  trouvé  que  toute  cette  science  se  réduisait  aux  simples 
règles  de  la  morale,  même  la  plus  étroite  :  a  Ne  faites  à  autrui  que 
ce  que  vous  voudriez  qui  fût  fait  à  vous-même;  faites  à  autrui  tout 
ce  que  vous  voudriez  être  fait  pour  vous,  rien  de  plus.  Cette  poli- 
tique est  excellente  ;  cela  me  semble  démontré  pour  les  grands  états 
comme  la  France...  Par  là  elle  parviendrait  à  une  grandeur  et  à 
ime  abondance  dont  il  y  a  peu  d'exemples  dans  le  monde.  » 

Ce  même  homme  qui,  en  parlant  des  devoirs  internationaux, 
semblait  animé  du  plus  pur  esprit  du  christianisme  regardait  la  fer- 
veur religieuse  comme  un  fléau,  le  mariage  comme  un  abus  dont 
la  mode  devait  passer,  et  le  libertinage  comme  la  plus  aimable  et 
la  plus  vénielle  des  fautes.  Il  trouvait  bon  qu'on  eût  une  religion, 
mais  à  la  condition  d'y  penser  fort  peu  et  d'en  parler  encore  moins. 
Dans  tout  mouvement  des  esprits  sur  les  questions  de  cet  ordre,  il 
ne  voyait  qu'une  occasion  de  trouble  pour  lestâmes  et  pour  la  so- 
ciété. Convaincu  que  les  querelles  théologiques  «  s'apaisaient  mieux 
par  le  silence  que  par  la  (persécution,  »  et  que  ce  qu'il  fallait  à  la 
France  c'était  «  un  tolérantisme  destructeur  de  toute  faction,  w  il  se 
disait  partisan  de  la  liberté  de  conscience  ;  mais  ce  qu'il  entendait 
par  là,  ce  n'était  pas  autre  chose  que  le  droit  de  se  taire  sur  ce  que 
l'on  croyait,  et  d'être  puni  si  l'on  ne  se  taisait  pas.  Ne  nous  hâtons 
pas  trop  de  sourire.  11  y  a  encore  aujourd'hui  beaucoup  de  partisans 
de  la  liberté  de  conscience  à  la  façon  de  d'Argenson.  Il  y  en  a  parmi 
les  indifiérens  et  parmi  les  croyans.  Que  ceux-ci  ne  se  fassent  pas 
illusion  sur  la  portée  du  système  de  la  pacification  religieuse  par  le 
silence.  Il  ne  supprime  la  lutte  qu'en  supprimant  la  vie.  11  ne  mène 
à  rien  moins  qu'à  éteindre  la  foi  et  à  relâcher  les  freins  qu'elle  met  à 
la  licence  des  mœurs,  et  c'était  ainsi  que  l'entendait  d'Argenson.  11 
aimait  à  vivre  sans  gêne  et  sans  souci,  et  il  ne  pouvait  souffrir  qu'on 
lui  parlât  de  la  mort  et  du  péché.  «  Les  dévots  nous  exhortent  à  la 
pensée  de  la  mort;  rien  n'est  plus  horrible.  Rien  n'est  plus  triste 
au  monde  que  de  penser  qu'on  finira.  Rien  ne  mérite  davantage 
que  nous  nous  en  distrayions...  Que  de  péchés  ne  sont  que  pecca- 
dilles!... Faire  un  choix  par  tendresse,  rester  en  d'aimables  nœuds, 
si  cela  ne  nuit  à  personne,  si  cela  ne  trompe  pas,  si  même  on  aide 
ce  qu'on  aime,  loin  d'être  un  mal,  est  peut-être  au-dessus  d'une 
action  indifférente...  Les  dévots  ont  toujours  chez  eux  du  taquin  et 
de  l'antihumanité,  le  triste  joug  des  prêtres,  de  l'intrigue,  de  l'atra- 
bilaire, du  triste,  et  leur  secte  suppose  nécessairement  aujourd'hui 
de  la  petitesse  d'esprit...  Moi  qui  ai  servi  le  roi  avec  passion,  je  dis 
que  je  préférerais  vivre  sous  Néron  plutôt  que  sous  un  prince  dé- 
vot, »  Il  attachait  cependant  du  prix  à  ce  que  le  roi  conservât  de  la 


Digitized  by 


Google 


708  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

piété,  mais  nous  allons  voir  de  quelle  sorte.  «Quelques  petits  favo- 
ris, écrivait-il  en  1740,  travaillent  à  faire  perdre  la  religion  au  roi 
et  à  le  rendre  ce  qu'on  appelle  un  esprit  fort;  ils  sont  bien  coupa- 
bles. Le  roi  n'y  mord  pas,  mais  va  son  train  avec  sa  maltresse,  et  ne 
fait  point  ses  pâques  de  peur  de  se  brouiller  tout  à  fait  avec  Dieu. 
11  marmotte  à  l'église  ses  patenôtres  et  prières  avec  une  décence 
d'habitude,  et  en  bon  esprit  il  ménage  pour  d'autres  temps  la  pra- 
tique complète  du  salut,  mais  sans  superstition  ni  tristesse.  » 

L'état  d'âme  du  roi  ne  donnait  pas  toujours  à  d'Argenson  une 
aussi  pleine  satisfaction.  Louis  XV  lui-même,  en  ses  premières  an- 
nées de  désordre ,  lui  paraissait  parfois  trop  accessible  aux  petits 
scrupules.  Un  jour  que  le  marquis  n'était  pas  en  veine  d'être  bon 
prophète,  vers  le  commencement  de  1740,  il  écrivait  gravement  au 
sujet  d'un  refroidissement  entre  le  roi  et  M™^  de  Mailly  :  «  On  re- 
marque que  le  roi  ne  sera  jamais  adonné  à  l'empire  des  femmes. 
Avec  ça  il  craint  le  diable.  Le  père  de  Linières,  soutenu  du  cardi- 
nal, tient  toujours  bon  pour  lui  refuser  l'absolution;  il  en  revient 
souvent  des  inquiétudes  au  roi;  au  moindre  bobo,  il  craint  l'éter- 
nité et  ses  horreurs.  Il  ne  prend  pas  absolument  la  religion  en  pe- 
tit; mais,  en  ayant  une  véritable  persuasion,  il  ne  la  prend  pas  as- 
sez en  grand  pour  reconnaître  qu'il  n'y  a  de  grandes  fautes  que 
celles  qui  font  tort  au  prochain.  » 

Et  la  reine?  Et  M.  de  Mailly?  Mais  pourquoi  s'étonner?  D'Argen- 
son vient  de  nous  donner  sa  règle  de  conduite  en  quelques  mots  :  ne 
pas  faire  tort  au  prochain.  Une  morale  qui  supprime  les  devoirs  en- 
vers Dieu  et  envers  soi-même  ne  saurait  protéger  autrui  d'une  façon 
bien  efficace.  Pour  les  adeptes  d'une  telle  morale,  le  prochain  n'est 
presque  jamais  celui  qu'on  trouve  sur  son  chemin.  Le  prochain  de 
d'Argenson,  c'est  tout  le  monde,  sauf  le  mari  qu'il  trompe,  la  femme 
qu'il  néglige  et  celle  qu'il  compromet.  Tel  est  du  moins  le  commen- 
taire que  sa  vie  donne  de  son  principe.  M"*'  d'Argenson  eut  beaucoup 
à  se  plaindre  de  lui;  aussi  se  plaint-il  beaucoup  d'elle.  A  l'entendre, 
c'était  la  plus  maussade  des  honnêtes  femmes  et  la  plus  méticuleuse 
des  femmes  d'esprit,  froide,  aigre,  exigeante,  avare,  jalouse,  pas- 
sant sa  vie  à  le  quereller  sur  le  désordre  de  sa  conduite  et  de  ses 
affaires.  «  Et  je  ne  souperais  pas  hors  de  chez  moi!  »  s'écriait  le 
malheureux  coupable  en  racontant  les  petites  misères  de  son  inté- 
rieur. De  son  côté.  M"*  d'Argenson  souhaitait  la  fin  de  la  vie  com- 
mune «  avec  une  ardeur  persévérante  comme  on  souhaiterait  le  pa- 
radis. »  Ils  se  séparèrent,  et  d'Argenson,  redevenu  libre,  continua 
la  vie  de  garçon  qu'il  n'avait  pas  cessé  de  mener,  s'occupant  fort 
peu  de  ses  enfans,  en  médisant  à  l'occasion,  comme  il  le  faisait  de 
tous  les  siens,  et  ne  songeant  guère  qu'au  bien  public  et  à  ses  plai- 
sh's.  Mauvais  mari  et  père  distrait,  d'Argenson  se  targue  d'avoir  été 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   AU   XYIII®   SIECLE.  709 

un  amant  modèle,  discret,  reconnaissant,  plein  d'égards  et  de  «  vé- 
nération »  même  pour  ses  plus  passagères  conquêtes.  Laissons-lui 
cet  honneur,  auquel  il  paraît  tenir  beaucoup.  Sans  entrer  dans  les 
scabreux  détails  qui  abondent  dans  ses  mémoires,  constatons  ce- 
pendant que  sa  galanterie  n'était  pas  des  plus  rafTmées.  Peu  délicat 
et  peu  romanesque  dans  ses  goûts,  grand  amateur  de  libres  propos 
et  en  même  temps  timide  jusqu'à  la  gaucherie,  il  n'avait  guère 
d'inclination  et  d'aptitude  qu'aux  faciles  bonnes  fortunes.  Nous  re- 
trouvons dans  sa  vie  privée  ce  même  manque  de  dignité  et  de  tenue 
qui  nous  a  déjà  choqué  dans  sa  vie  publique.  Ses  vices  comme  ses 
vertus  avaient  un  certain  caractère  de  grossièreté,  très  commun 
d'ailleurs  au  xviii®  siècle ,  ce  qui  ne  l'a  pas  empêché  d'être  regardé 
par  la  plupart  de  ses  contemporains  comme  un  personnage  d'une 
moralité  presque  irréprochable. 

II. 

D'Argenson  est  l'honnête  homme  libéral  et  patriote  de  son  temps. 
Barbier  est  l'homme  comme  tout  le  monde.  Rapetissez  les  idées  et 
les  sentimens  de  d'Argenson,  et  vous  aurez  à  peu  près  ceux  de  Bar- 
bier. L'avocat  est  plus  près  de  terre  que  le  marquis,  mais  sur  la  même 
pente.  Sa  morale  privée  rappelle  en  laid  celle  dont  nous  connais- 
sons déjà  le  langage.  En  1737,  parlant  de  M'"°  de  Mailly,  la  première 
maîtresse  du  roi,  il  dit  avec  flegme  :  «  Elle  pourrait  bien  faire  son 
mari  duc  sans  que  personne  y  trouvât  à  redire.  C'est  un  nom  re- 
connu pour  un  de  la  première  noblesse  de  ce  pays-ci.  »  Plus  tard, 
à  l'occasion  de  fort  méchans  vers  où  l'on  reprochait  à  M"""  de  Pom- 
padour  d* étaler  la  honte  du  roi,  il  s'écrie  avec  indignation  :  «  A 
l'égard  de  honte,  que  veut  dire  le  public,  qui  en  général  doit  être 
toujours  regardé  comme  un  sot  par  les  gens  sensés?  Si  c'est  parce 
que  le  roi  a  une  maîtresse,  mais  qui  n'en  a  pas?  Hors  M.  le  duc  d'Or- 
léans, qui  est  retiré  à  Sainte-Geneviève,  et  qui  est  très  méprisé 
avec  raison...  Sur  vingt  seigneurs  de  la  cour,  il  y  en  a  quinze  qui 
ne  vivent  point  avec  leurs  femmes  et  qui  ont  des  maîtresses;  rien 
n*est  même  si  commun  à  Paris  et  entre  particuliers.  Il  est  donc  ri- 
dicule de  vouloir  que  le  roi,  qui  est  bien  le  maître,  soit  de  pire 
condition  que  ses  sujets  et  que  tous  les  rois  ses  prédécesseurs.  » 
Cette  idée  que  le  public  est  un  sot  et  que  le  roi  est  le  maître  revient 
à  chaque  instant  sous  la  plume  de  Barbier.  Aussi  est-il  habituel- 
lement contraire  aux  prétentions  du  parlement  de  Paris,  qui,  «  par 
ses  principes  de  constitution  de  l'état  et  de  loi  fondamentale  du 
royaume,  veut,  dit-il,  s'emparer  de  l'autorité  souveraine  et  boule- 
verser l'état.  »  Il  applaudit  de  toutes  ses  forces  à  la  fermeté  du  pou- 
voir, lorsque  le  roi,  dans  une  réponse  à  des  remontrances  du  par- 


Digitized  by 


Google 


710  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

lement  de  Paris,  s'attaque  hardiment  au  «  système  du  droit  de  la 
nation,  supérieur  à  celui  de  la  royauté.  » 

Grand  coureur  de  nouvelles,  amateur  passionné  de  renseignemens 
politiques.  Barbier  veut  d'ailleurs  tout  voir,  tout  savoir,  ce  qui  se 
passe  dans  la  coulisse  comme  ce  qui  se  passe  sur  la  scène,  et  il  parle 
cependant  des  affaires  publiques  comme  si  elles  ne  le  regardaient 
pas.  Très  différent  en  cela  de  d'Argenson,  c'est  un  curieux,  ce  n'est 
pas  un  citoyen  ;  c'est  un  honnête  badaud,  bien  égoïste  et  bien  pru- 
dent, qui,  tout  en  réunissant  d'un  air  goguenard  sa  collection  de  do- 
cumens  «  pour  servir  de  pièces  justificatives  des  sottises  de  ce  pays- 
ci,  »  estime  que,  lorsqu'on  est  simple  avocat  comme  lui,  «  il  faut  faire 
son  emploi  avec  honneur,  sans  se  mêler  d'affaires  d'état  sur  lesquelles 
on  n'a  ni  pouvoir  ni  mission,  »  éviter  «  les  démarches  qui  peuvent 
être  reprochées,  »  et  fuir  la  société  «  des  esprits  caustiques  et  tur- 
bulens;  »  ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'ailleurs  de  passer  sa  vie  à  mé- 
dire du  gouvernement,  à  colporter  des  bruits  scandaleux  et  à  enta- 
mer de  son  mieux  la  considération  du  régime  qu'il  voudrait  conserver 
comme  utile  à  son  repos.  Sauf  les  cas  où  la  personne  royale  est  en 
cause.  Barbier  ne  sait  pas  ce  que  c'est  que  le  respect.  Il  parle  des 
puissans  avec  malveillance  et  mépris.  «  Qui  pourrait-on  choisir  de 
mieux  dans  ce  pays-ci  pour  ministres  que  des  fripons?  —  C'est  à 
toutes  ces  histoires-là  que  notre  argent  est  employé.  —  Nous  n'au- 
rons jamais  le  plaisir  de  voir  pendre  les  fripons  de  conséquence!  — 
Quoi  de  plus  flatteur  que  de  voir  abaisser  les  gens  en  place!  »  Voilà 
ce  qui  lui  vient  couramment  à  Tesprit.  11  ne  veut  pas  qu'on  puisse 
imprimer  de  semblables  propos,  mais  il  veut  pouvoir  les  tenir  au 
café,  ou  tout  au  moins  dans  sa  maison.  Il  a  autant  de  colère  contre 
la  police,  lorsqu'elle  prétend  empêcher  le  bon  bourgeois  de  crier, 
que  contre  les  libellistes  qui  combattent  la  politique  ou  les  abus 
auxquels  il  s'attaque.  Pendant  la  guerre  de  la  succession  d'Au- 
triche, il  se  plaint  amèrement  de  ce  «  qu'on  fait  mettre  nombre  de 
nouvellistes  à  la  Bastille.  Cela  est  d'une  administration  puérile.  Il 
est  vrai  qu'il  y  a  dans  Paris  beaucoup  de  gens  malintentionnés  qu'on 
appelle  Autrichiens^  mais,  ma  foi!  quandjles  nouvelles  sont  généra- 
lement mauvaises,  et  qu'elles  sont  l'effet  de  la  mauvaise  conduite, 
il  n'est  pas  possible  que  le  bon  Français  ne  se  plaigne  et  qu'il  crie 
victoire.  » 

Ce  que  Barbier  pardonne  encore  bien  moins  à  la  police  que  ses 
rigueurs,  ce  sont  ses  négligences.  A  son  gré,  «  on  ne  peut  trop 
acheter  la  tranquillité  publique,  »  et  Ton  est  toujours  trop  scrupu- 
leux en  fait  de  moyens,  lorsqu'il  s'agit  de  défendre  la  sûreté  du 
bon  particulier.  «  On  a  bien  peu  de  soin  dans  ce  pays-ci!  s'écrie-t-il 
avec  aigreur  en  racontant  l'évasion  d'un  dangereux  scélérat  à  qui  on 
avait  promis  la  vie  sauve,  parce  qu'il  avait  fait  prendre  Cartouche.  On 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   AU   XTIH^   SIÈCLE.  711 

devait  bien  empoisonner  un  pareil  homme  dans  la  prison,  et  ne  tenir 
la  parole  que  pour  le  public.  »  Voulez-vous  savoir  encore  avec  quelle 
cruauté  tranquille  ce  paisible  jurisconsulte  savoure  le  supplice  d'un 
ennemi  de  la  société?  Voulez-vous  comprendre  comment  la  Franco 
a  été  préparée  à  supporter  les  horribles  spectacles  de  la  place  de  la 
Révolution?  Écoutez  œ  récit  :  il  s'agit  de  l'exécution  d'un  de  ces 
assommeurs  qui  en  1742  avaient  répandu  la  terreur  dans  Paris.  Le 
coupable,  nommé  Desmoulins ,  âgé  de  dix-sept  ans,  avait  été  con- 
damné à  être  rompu  vif.  En  conséquence,  il  avait  été  mené  en  place 
de  Grève,  le  mardi  18  décembre,  à  midi,  et  le  bourreau,  après  lui 
avoir  brisé  à  coups  de  barre  de  fer  les  bras,  les  avant-bras,  les 
cuisses,  les  jambes  et  la  poitrine,  l'avait  attaché  sur  une  petite  roue 
de  carrosse,  les  membres  rompus  ramenés  derrière  le  dos  et  la  face 
tournée  vers  le  ciel,  a  C'était,  nous  dit  Barbier,  un  garçon  si  ro- 
buste, et  même  si  résolu,  qu'il  est  resté  vingt-deux  heures  vif  sur 
la  roue.  On  a  relayé  des  confesseurs  pendant  la  nuit,  d'autant  que 
la  place  sur  un  échafaud  est  un  peu  froide.  Et  ledit  sieur  Desmou- 
lins a  bu  plusieurs  fois  de  l'eau  et  a  beaucoup  souffert.  Enfin, 
voyant  qu'il  ne  voulait  pas  mourir  et  que  le  service  était  long, 
M.  le  lieutenant-criminel  a  envoyé  demander  à  messieurs  de  la 
Tournelle  la  permission  de  le  faire  étrangler  :  ce  qui  a  été  ce  matin, 
mercredi  19,  à  dix  heures,  sans  quoi  il  y  serait  peut-être  encore. 
Messieurs  ses  compagnons,  ou  autres  de  même  volonté,  doivent  voir 
qu'on  ne  badine  pas.  » 

Ne  nous  y  trompons  point.  Ce  Français  né  sous  Louis  XIV,  et  si 
mal  défendu  par  ses  principes  contre  l'abaissement  du  caractère,  est 
déjà  un  produit  de  l'éducation  qui  formera  une  majorité  d'honnêtes 
gens  prête  au  joug  des  jacobins.  Représentons-nous  cet  inerte  et 
insensible  conservateur  à  la  convention.  Il  sera  de  la  plaine,  et  il 
laissera  faire  des  hommes  plus  passionnés  ou  plus  hardiment  lâches 
que  lui;  il  se  couchera  à  plat  ventre  pour  laisser  passer  le  flot  révo- 
lutionnaire, et,  le  flot  passé,  il  se  relèvera  bien  fier  d'avoir  eu  l'ha- 
bileté de  vivre.  En  1750,  c'est  encore  un  homme  du  tiers-état  favo- 
rable au  pouvoir  royal  et  attendant  de  la  couronne  la  destruction  des 
privilèges  dé  la  noblesse  et  du  clergé.  11  n'aime  pas  ceux  qui  sont 
au-dessus  de  lui,  mais  il  n'aspire  pas  à  s'élever  à  leur  niveau.  D'a- 
près lui,  on  doit  rester  dans  la  condition  où  l'on  est  né.  Pour  son 
compte,  il  est  satisfait  de  la  sienne;  il  est  très  flatté  d'être  au  nombre 
des  notables  bourgeois  de  Paris  «  mandés  »  pour  prendre  part  à  l'élec- 
tion fictive  du  prévôt  des  marchands  et  des  échevins,  et  il  trouve 
excellent  que  cette  «  élection  ne  soit  que  de  forme  et  que  de  nom, 
car,  si  elle  se  faisait  sérieusement,  cela  causerait  bien  de  l'abus.  » 
Que  des  bourgeois  prennent  la  carrière  militaire,  qu'ils  épousent  des 
filles  nobles»  qu'ils  vivent  à  la  manière  des  nobles,  cela  paraît  à  Bar- 


Digitized  by 


Google 


712  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

hier  messéant.  Le  fils  d'un  fermier-général  se  marie-t-il  avec  une 
«  fille  sans  bien  et  de  grande  qualité,  »  il  déclare  que  c'est  folie  : 
«  elle  pourra  fort  bien  le  mépriser,  et  il  aura  à  sa  charge  nombre  de 
beaux-frères  indigens  qui  croiront  l'honorer  beaucoup  en  lui  deman- 
dant de  l'argent.  »  Et  à  propos  de  «  gens  riches  et  de  fortune  »  qui, 
pour  imiter  les  gens  de  condition,  vont,  le  premier  vendredi  après 
leur  mariage,  à  l'Opéra  dans  la  première  loge  du  côté  de  la  reine  : 
«  Tel  est  aujourd'hui  le  luxe  et  l'impertinence,  dit -il,  il  suffit 
d'être  riche  pour  jouer  à  la  grande.  »  Lorsque  la  simple  fille  du 
sieur  Poisson,  M™*  d'Étiolles,  depuis  marquise  de  Pompadour,  de- 
vient la  maîtresse  du  roi.  Barbier  a  d'abord  quelque  peine  à  la 
trouver  à  sa  place,  et  après  avoir  décrit  l'opulence  modérée  au 
milieu  de  laquelle  elle  avait  vécu  avant  d'obtenir  des  faveurs  au- 
dessus  de  sa  naissance ,  il  se  pose  gravement  la  «  question  de  sa- 
voir si  cet  état  n'était  pas  préférable  pour  une  bourgeoise  de  cette 
espèce  à  la  qualité  de  maîtresse  du  roi.  »  11  éprouve  cependant  une 
joie  maligne  à  la  pensée  que  «  ce  sera  dans  peu,  des  princesses 
et  dames  de  la  cour,  à  qui  y  soupera.  »  Et  lorsqu'au  bout  de  quel- 
ques mois  il  constate  que  la  bourgeoise-marquise  a  tient  toujours 
son  même  rang,  au  grand  regret  des  femmes  de  cour,  »  il  épouse 
définitivement  une  cause  qu'il  regarde  presque  comme  celle  de  son 
ordre.  Malgré  son  humeur  stationnaire ,  l'humiliation  des  grands 
lui  est  douce  et  la  guerre  aux  privilèges  lui  semble  juste.  L'antique 
prérogative  en  vertu  de  laquelle  le  clergé  «  prétendait  ne  contribuer 
aux  charges  de  l'état  que  volontairement  et  par  don  gratuit  »  est 
sans  le  moindre  prestige  à  ses  yeux.  «  Dans  le  fond,  dit-il,  ce  pri- 
vilège prétendu  ainsi  que  tous  les  autres  ne  sont  que  de  pures  vi- 
sions. La  taxe  des  impositions  doit  être  proportionnelle.  En  Angle- 
terre, les  terres  du  clergé,  de  la  noblesse  et  du  tiers-état  paient 
également,  sans  distinction.  Rien  n'est  plus  juste.  »  Aussi  notre 
avocat  souffre-t-il  impatiemment  que  la  «  gent  ecclésiastique  ait  les 
bras  longs  »  et  qu'elle  soit  assez  «  à  craindre  »  pour  empêcher  une 
réforme  désirée  par  le  pays  et  par  le  pouvoir. 

Barbier  parle  généralement  des  prêtres  avec  malveillance,  des 
querelles  théologiques  avec  mépris,  et  de  l'irréligion  avec  inquié- 
tude. En  même  temps  qu'il  se  moque  des  chrétiens  qui  prennent 
leur  foi  au  sérieux,  il  a  peur  des  philosophes  qui  ébranlent  les 
croyances  populaires;  peut-être  même  n'est-il  pas  fâché  de  con- 
server pour  son  propre  compte  un  petit  «  fonds  de  religion  »  qui 
puisse  «  reprendre  le  dessus  dans  les  calamités.  »  Il  est  d'ailleurs 
aussi  superstitieux  que  peu  dévot,  aussi  amateur  de  présages  mer- 
veilleux, de  songes  prophétiques,  de  «  faits  bien  surprenans  w  et  de 
«  miracles  embarrassans  pour  les  gens  d'esprit  »  que  d'anecdotes 
scandaleuses  et  de  lestes  chansons;  ce  qui  ne  l'empêche  pas  de  dé- 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ   FRANÇAISE   AU   XYIII*   SIECLE.  713 

clarer  à  T occasion  qu'une  bien  grande  «  incertitude  »  plane  sur  les 
«  anciens  miracles  reçus  par  Téglise,  »  et  qu'il  est  fort  heureux  que 
tout  le  monde  ne  soit  pas  capable  d'aussi  profondes  réflexions  que 
lui.  Tant  que  la  querelle  du  jansénisme  et  du  molinisme  reste  «  une 
querelle  de  religion  dont  la  plupart  des  honnêtes  gens  de  la  cour  et 
de  la  ville  ne  s'embarrassent  guère,  »  Barbier  trouve  «  quelque 
chose  de  plaisant  à  ces  disputes  de  prêtres  sur  des  choses  qu'ils 
n'entendent  et  n'entendront  de  leur  vie,  »  et  il  s'amuse  au  spectacle 
de  la  lutte,  tout  en  pensant  que  «  la  vérité  d'une  religion  est  mal  à 
son  aise  entre  des  partis  qui  cherchent  à  se  détruire  l'un  l'autre.  » 
Cependant,  lorsque  les  miracles  du  diacre  Paris,  les  assemblées  de 
convulsionnaires  et  les  refus  de  sacremens  en  viennent  à  a  déranger 
le  bon  ordre,  »  lorsque  le  parti  janséniste,  grossi  de  tous  ceux  qui 
ne  combattent  la  bulle  Vnigeniius  qu'en  haine  du  pape,  des  jésuites 
et  de  l'autorité  royale,  arrive  à  «  composer  les  deux  tiers  de  Paris,  » 
Barbier  se  fâche  et  reproche  au  gouvernement  de  ne  pas  imposer 
un  silence  assez  absolu  à  d'aussi  dangereuses  passions.  Tracasser  les 
fanatiques,  il  ne  connaît  pas  d'autre  moyen  de  les  pacifier.  En  vain 
ce  prétendu  remède,  capricieusement  appliqué  par  le  gouvernement 
de  Louis  XV,  aura  pour  seul  résultat  d'aigrir,  de  rétrécir  et  d'exalter 
l'esprit  janséniste  :  Barbier  pourra  bien  reconnaître  en  passant  qu*  «  il 
.  aurait  été  peut-être  plus  sage,  par  politique  pour  l'état,  de  fermer 
les  yeux  sur  toutes  ces  questions  de  pure  théologie,  d'être  tran- 
quille et  de  ne  gêner  personne,  »  mais  il  en  reviendra  toujours  à 
son  idée  première,  «  qu'il  est  d'une  conséquence  infinie  de  punir 
ces  zélés  outrés  en  fait  de  religion,  capables  de  faire  de  grands  dés- 
ordres. »  Plus  la  secte  janséniste  regimbe  contre  les  irritantes  ta- 
quineries du  pouvoir,  plus  il  la  rend  responsable  de  l'agitation  des 
esprits,  et  il  finit  par  la  regarder  comme  un  odieux  ferment  de  ré- 
bellion qui  gâte  tous  les  sentimens  auxquels  il  se  mêle ,  et  qui  est 
mêlé  dans  toutes  les  tentatives  de  bouleversement.  L'animosité  du 
public  contre  les  jésuites  prend-elle  une  forme  violente  :  «  S'il  n'en- 
trait pas  là  dedans  du  jansénisme,  écrit  Barbier,  il  n'y  aurait  que 
demi-mal.  »  Damiens  cherche-t-il  à  tuer  Louis  XV  :  «  On  est  obligé, 
dit  notre  chroniqueur,  de  convenir  que  Damiens  est  un  fanatique , 
et  que  ce  malheureux  coup  est  une  suite  du  système  janséniste  et 
des  impressions  dont  ce  parti  a  affecté  le  public  et  troublé  les  cer- 
velles. » 

La  colère  de  Barbier  s'allume  moins  facilement  contre  le  parti 
philosophe  que  contre  le  parti  janséniste.  Bien  qu'il  applique  sans 
cesse  aux  livres  philosophiques  l'épithète  de  «  très  dangereux,  »  il 
se  rassure  habituellement  à  la  pensée  que  «  cela  n'est  lu  que  par 
peu  de  personnes,  »  et  qu'à  la  condition  de  ne  pas  attirer  l'attention 
de  la  foule  sur  de  tels  écrits  par  des  mandemens,  des  réquisitoires 


Digitized  by 


Google 


71&  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

et  des  arrêts,  le  poison  qu'ils  renferment  n'atteindra  pas  les  classes 
inférieures.  Convaincu  de  la  fragilité  de  la  religion,  il  trouve  tou- 
jours ses  ministres  imprudens  de  faire  appel  au  grand  public  et  de 
tirer  les  esprits  de  leur  léthargie.  L'archevêque  de  Paris  est  impar- 
donnable à  ses  yeux  d'avoir  cherché  à  mettre  son  troupeau  en  garde 
contre  V Encyclopédie.  «  Ce  mandement  de  M^'^  l'archevêque  paraît 
être  très  indécent  et  très  déplacé,  quoique  bien  écrit,  parce  qu'en 
fait  de  matières  délicates  sur  la  religion  il  ne  faut  pas  se  mettre  si 
fort  à  découvert...  Ce  livre  d! Encyclopédie  est  encore  un  livre  rare, 
cher,  abstrait,  qui  ne  pourra  être  lu  que  des  gens  d'esprit,  amateurs 
de  science;  le  nombre  en  est  petit.  Pourquoi  donner  un  mandement 
d'un  archevêque,  qui  court,  qui  donne  de  la  curiosité  à  tous  les 
fidèles,  et  qui  les  instruit  des  raisonnemens  que  peuvent  faire  des 
philosophes  sur  la  religion,  tandis  qu'il  ne  faut  à  ce  nombre  de 
fidèles  que  leur  catéchisme,  et  qu'ils  n'ont  ni  le  temps  ni  l'esprit  de 
lire  autre  chose?  Cela  est  imprudent.  »  Sans  doute  Barbier  n'est  pas 
toujours  d'avis  de  n'employer  contre  les  ennemis  de  la  foi  que  la 
force  d'inertie  :  en  un  moment  de  souci  pour  l'avenir  de  la  société, 
il  peut  parler  assez  lestement  de  brûler  en  place  de  Grève  l'auteur 
d'une  «  critique  affreuse  de  l'Ancien  Testament;  »  mais,  en  dépit 
d'aussi  cruels  propos  et  malgré  qu'il  en  ait,  il  a  une  secrète  faiblesse 
pour  les  libres  penseurs.  «  Il  est  vrai,  écrit-il  en  1752,  qu'on  com- 
mence à  tourner  un  peu  en  dérision  les  choses  spirituelles  et  les 
plus  sérieuses  de  la  religion  ;  mais  elles  le  méritent  un  peu.  »  Voilà 
le  fond  de  son  âme,  voilà  ce  qu'il  sentait  même  avant  d'avoir  ouvert 
Y  Encyclopédie  y  et  ce  qu'il  sentira  de  plus  en  plus  en  lisant  ce 
«beau  dictionnaire,  »  comme  il  l'appelle  avec  l'amoureuse  com- 
plaisance d'un  souscripteur  frustré,  lorsqu'un  arrêt  du  conseil  en 
interdit  la  continuation.  «Tout  son  plus  grand  péché,  ajoute-t-il 
avec  humeur,  est  quelque  trait  piquant  contre  les  jésuites  et  la 
moinaille.  » 

Barbier  gagné  par  Y  Encyclopédie  ^  c'est  un  signe  des  temps.  Bar- 
bier appartient  en  effet  à  cette  portion  inerte  et  flottante  du  public 
qui  n'aime  pas  le  mouvement,  qui  ne  s'embarque  dans  aucun  parti, 
mais  qui  subit  l'influence  des  grands  courans  et  qui  marque  où  va 
la  marée.  Il  est  entraîné  par  l'esprit  nouveau,  bien  qu'il  s'en  méfie. 
Il  parle  plus  que  jamais,  d'un  ton  alarmé,  de  «  l'indépendance  qui 
gagne  tout  le  monde  dans  ce  pays-ci ,  »  même  l'armée,  des  fron- 
deurs de  carrefour  que  n'arrête  plus  le  prestige  de  la  personne 
royale,  des  discours  séditieux  qu'on  tient  jusqu'en  chaire,  et  par 
lesquels  on  annonce  que  «  tôt  ou  tard  une  révolution  éclatera  dans 
le  royaume,  »  des  orages  qu'il  entrevoit  à  l'horizon;  mais  il  est  lui- 
même  mécontent.  Sa  passion  pour  le  roi  n'est  plus  aveugle;  il  n'ap- 
pellerait plus  le  règne  de  Louis  XV,  comme  il  le  faisait  vingt  ans 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCEÉTÉ  FBANÇAISB   AU  XVIII*   SliCLE.  71& 

stuparavant,  «  le  plus  beau  et  le  plus  grand  de  l'histoire  de  France;  » 
il  n*est  plus  défavorable  à  l'opposition  des  parlemens;  il  commence 
à  sentir  la  nécessité  de  mettre  un^  frein  au  pouvoir  absolu.  Écoutez- 
le  parlant  en  1763  de  «  la  position  critique  et  fort  compliquée  où  se 
trouve  l'état  en  général.  »  C'est  une  des  dernières  pages  de  ses  mé- 
moires, et  ce  n'est  pas  la  moins  instructive.  «  Si  on  parvient,  dit-il, 
à  diminuer  l'autorité  des  parlemens  et  leurs  prétendus  droits,  il  n'y 
aura  plus  d'obstacle  à  un  despotisme  assuré  ;  si  au  contraire  les  par- 
lemens s'unissent  pour  s'y  opposer  par  de  fortes  démarches,  cela 
ne  peut  être  suivi  que  d'une  révolution  générale  dans  l'état.  »  Voilà 
la  périlleuse  situation  à  laquelle  aboutissent  les  peuples  qui  perdent 
l'habitude  de  surveiller  et  de  contenir  régulièrement  le  pouvoir; 
lorsqu'ils  sentent  le  besoin  de  «  mettre  obstacle  au  despotisme,  »  la 
résistance  n'est  plus  possible  sans  révolution. 

Catholique  fervent  et  grand  seigneur,  le  duc  de  Luynes  était 
mieux  défendu  que  Barbier  contre  la  contagion  de  l'esprit  nouveau. 
Son  cœur  se  détacha  cependant  du  roi  bien  avant  celui  de  Barbier. 
Disciple  et  petit-fils  de  cet  austère  duc  de  Chevreuse  qui ,  dans  la 
société  du  duc  de  Bourgogne,  avait  longtemps  rêvé  la  régénération 
du  pays  et  la  purification  de  la  cour  par  un  successeur  de  Louis  XIV, 
élevé  dans  le  culte  de  la  vertu  et  de  l'étiquette,  fort  assidu  à  Ver- 
sailles, mari  de  la  dame  d'hoimeur  de  la  reine  et  fidèle  courtisan 
de  cette  malheureuse  princesse,  le  duc  de  Luynes  était  presque  tous 
les  jours  choqué  par  la  conduite  et  la  tenue  de  Louis  XV.  Bien  qu'il 
fit  assez  pénétré  du  respect  dû  à  la  personne  royale  pour  regretter 
l'ancien  usage  de  faire  une  révérence  au  lit  du  roi  en  passant  dans 
sa  chambre  à  coucher  et  à  la  serviette  du  roi  en  passant  dans  sa 
salle  à  manger,  il  ne  pouvait  s'empêcher  de  juger  un  prince  qu'il 
aurait  voulu  adorer,  de  le  trouver  débauché,  gauche,  timide,  fa- 
milier, capricieux,  désagréable,  dur,  indifférent  aux  affaires  du 
royaume.  Très  réservé  dans  la  conversation  et  convaincu  que  les 
pfaintes  «  n'étaient  utiles  qu'à  déplaire,  et  d'ailleurs  ne  pouvaient 
servir  à  rien,  »  il  n'exprimait  que  rarement  son  blâme,  et  même  dans 
son  journal  intime  il  se  bornait  habituellement  à  l'indiquer.  Lors- 
qu'au bal  de  l'Opéra  «  sa  majesté  donne  en  différentes  fois  deux  coups 
de  poing  à  Mademoiselle,  qui  est  étonnée  de  se  voir  ainsi  traitée 
par  un  masque,  »  lorsqu'à  Marly  le  roi,  entrant  chez  la  reine,  ne  fait 
aucune  attention  à  elle  et  la  laisse  longtemps  debout  sans  l'inviter 
i  s'asseoir  pendant  qu'il  parle  à  sa  maltresse  M"*  de  Mailly,  le  duc 
de  Luynes  enregistre  le  fait  sans  se  pennettre  la  moindre  observa- 
tion. Il  n'est  pas  moins  sobre  de  paroles  en  racontant  une  «  réponse 
de  M.  le  maréchal  de  Villars  au  roi,  qui  mérite  d'être  remarquée,  » 
écrit-il.  u  H.  de  Villars  faisant  sa  cour  au  roi,  sa  majesté  lui  dit  : 


Digitized  by 


Google 


716  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

«  Monsieur  le  maréchal,  combien  gagnerai-je  à  votre  mort?  »  M.  le 
maréchal  lui  répondit  :  «  Sire,  je  ne  sais  pas  ce  que  votre  majesté  y 
gagnera,  mais  le  feu  roi  aurait  cru  y  perdre.  »  C'est  tout;  mais  il 
est  évident  que  le  duc  de  Luynes  est  aussi  content  de  Villars  que 
mécontent  de  Louis  XV.  Plus  tard,  il  se  contiendra  moins.  En  1742, 
un  jour  que  le  roi  avait  passé  devant  de  braves  officiers  revenus  de 
l'armée,  «  les  uns  avec  des  béquilles,  les  autres  avec  un  bras  de 
moins,  »  et  qu'il  n'avait  pas  trouvé  un  mot  à  leur  dire  :  «  Le  roi  ne 
paraît  pas,  écrit-il,  aussi  sensible  qu'on  le  désirerait  aux  aventures 
malheureuses  arrivées  en  le  servant.  »  Louis  XIV,  à  qui  il  avait  eu 
«  l'honneur  de  faire  sa  cour  pendant  cinq  ans  »  dans  sa  jeunesse, 
était  le  point  de  comparaison  qui  lui  venait  naturellement  à  l'esprit 
pour  apprécier  Louis  XV.  «  Le  feu  roi,  en  pareil  cas,  se  conduisait 
différemment,  »  telle  est  une  des  formes  les  plus  acerbes  de  sa  cri- 
tique. Et  cependant  l'appareil  théâtral  de  l'ancienne  cour  ne'  lui 
faisait  pas  illusion.  Il  aimait  le  vrai,  et  le  recherchait  auprès  de 
ceux  qui  avaient  assez  approché  Louis  XIV  pour  l'avoir  vu  sans 
auréole.  C'est  lui  qui  nous  a  conservé  dans  ses  mémoires  les  plus 
curieux  exemples  de  ces  étranges  infractions  aux  bienséances  que 
l'on  découvre  parfois  lorsqu'on  pénètre  derrière  la  scène  où  les 
grands  acteurs  de  Versailles  fascinaient  le  public  par  la  divine  ma- 
jesté de  leur  attitude.  «  M"*'  la  duchesse  mère  (la  duchesse  douai- 
rière de  Bourbon,  fille  naturelle  de  Louis  XIV)  me  contait  à  Marly, 
il  y  a  quelques  jours,  que,  dans  les  soupers  du  feu  roi  avec  les 
princesses  et  les  dames  à  Marly,  il  arrivait  quelquefois  qae  le  roi, 
qui  était  fort  adroit,  se  divertissait  à  jeter  des  boules  de  pain  aux 
dames  et  permettait  qu'elles  lui  en  jetassent  toutes.  M.  de  Lassay, 
qui  était  fort  jeune  et  n'avait  encore  jamais  vu  ces  soupers,  m'a  dit 
qu'il  fut  d'un  étonnement  extrême  de  voir  jeter  des  boules  de  pain 
au  roi;  non-seulement  des  boules,  mais  on  se  jetait  des  pommes, 
des  oranges.  On  prétend  que  M"**  de  Viantais,  fille  d'honneur  de 
M"»  la  princesse  de  Conti,  fille  du  roi,  à  qui  le  roi  avait  fait  im  peu 
de  mal  en  lui  jetant  une  boule,  lui  jeta  une  salade  tout  assai- 
sonnée. )> 

Cela  est  déjà  de  la  grosse  joie  bien  bourgeoise;  mais  voici,  qui 
est  pis,  le  ton  de  galanterie  du  demi-monde.  «  En  écrivant  les  cir- 
constances de  ce  qui  se  passe  chaque  jour  dans  ce  pays-ci,  je  n'ai 
pas  cru  devoir  négliger  de  rapporter  quelques  faits  de  la  cour  de 
Louis  XIV  lorsque  je  les  ai  appris.  On  m'en  contait  un  il  y  a  quel- 
ques jours  sur  M"*  la  duchesse  de  Bourgogne...  Étant  dans  la  gale- 
rie de  Versailles,  et  passant  pour  aller  à  la  chapelle,  elle  aperçut 
dans  le  nombre  des  courtisans  M.  de  La  Fare,  père  de  M.  le  mar- 
quis de  La  Fare  d'aujourd'hui,  qui  la  regardait  avec  grande  atten- 
tion et  parlait  tout  bas  à  un  de  ses  amis.  Elle  appela  aussitôt  celui 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE   AU   XVIIl'  SIECLE.  717 

à  qui  La  Fare  venait  de  parler,  et  lui  dit  qu'absolument  elle  vou- 
lait savoir  ce  que  La  Fare  lui  avait  dit.  L'un  et  l'autre  furent  très 
embarrassés  de  la  question.  La  Fare  supplia  M"**  la  duchesse  de 
Bourgogne  de  vouloir  bien  lui  permettre  de  ne  pas  satisfaire  sa  cu- 
riosité; enfin  elle  lui  dit  si  absolument  qu'elle  le  voulait,  qu'il  fallut 
obéir.  La  Fare  était  un  homme  de  plaisirs.  <(  Je  disais  donc,  ma- 
dame, lui  dit-il,  que  si  vous  étiez  une  fille  de  l'Opéra,  j'y  mettrais 
jusqu'à  mon  dernier  sol.  »  Quelque  temps  après.  M"**  la  duchesse 
de  Bourgogne  retrouva  La  Fare  ;  elle  l'appela,  et  lui  dit  :  «  La  Fare, 
j'entre  à  l'Opéra  la  semaine  prochaine.  » 

Ce  ne  sont  pas  là  les  récits  d'un  chroniqueur  inventif  ou  niais. 
Le  duc  de  Luynes  était  scrupuleusement  exact,  et  bien  qu'il  n'eût 
pas  beaucoup  d'esprit,  il  ne  manquait  en  aucune  façon  de  ce  genre 
de  sagacité  et  d'aptitude  à  démêler  le  vrai  du  faux  que  les  hommes 
sensés  et  médiocres  acquièrent  à  la  cour.  11  avait  l'habitude  et  le 
goût  de  voir  et  de  raconter  les  choses  telles  qu'elles  étaient,  sans 
illusion  comme  sans  exagération.  C'était  un  méticuleux  amateur  de 
renseignemens  précis,  de  chronologie,  de  généalogie,  de  précédens. 
Passionnément  épris  des  anciens  usages  et  profondément  affligé  de 
les  voir  disparaître,  il  recueillait  avec  un  soin  religieux  toutes  les 
traditions  de  la  vieille  étiquette  pour  les  empêcher  de  se  perdre  et 
pouvoir  au  besoin  faire  autorité  en  matière  de  cérémonial.  Les 
marques  de  respect  que  l'on  devait  au  roi  et  à  la  reine,  les  droits  et 
le  rang  de  chaque  courtisan ,  et  jusqu'aux  attributions  des  divers 
domestiques  du  château,  tel  était  le  sujet  favori  de  ses  préoccupa- 
tions. Être  le  continuateur  de  son  grand-père,  le  marquis  de  Dan- 
geau,  il  n'avait  pas  de  plus  haute  ambition.  De  là  le  caractère  de 
son  journal,  où  les  plus  futiles  incidens  de  la  vie  de  cour  tiennent 
parfois  plus  de  place  que  les  grands  événemens  qui  se  passent  en 
dehors  de  la  petite  coterie  de  Versailles.  Point  de  talent,  point 
d'animation,  point  de  saillies,  point  de  vues  originales,  mais  beau- 
coup de  faits  précieux  pour  l'histoire  des  mœurs  au  xriV  et  au 
xviii*  siècle,  enfouis  sous  une  masse  de  détails  ennuyeux  et  inutiles. 
Naturellement  tempéré  et  systématiquement  réservé,  le  duc  de 
Luynes  s'exprimait  avec  une  modération  sans  saveur.  Le  déplaisir 
que  lui  causait  le  laisser-aller  corrompu  dont  il  était  témoin  ne 
prenait  jamais  la  forme  de  la  colère  ou  du  mépris.  Tout  en  lui  était 
réglé,  mesuré,  convenable.  Vertueux  avec  sagesse,  digne  avec  pru- 
dence, toujours  correct  dans  sa  conduite  comme  dans  son  langage, 
cet  honnête  et  fade  grand  seigneur  méritait  vraiment  d'être  appelé 
par  le  président  Hénault  a  l'homme  du  monde  le  plus  estimable.  » 
C'était  là  son  originalité  au  milieu  de  la  cour  où  il  vivait.  Il  était  le 
contemporain  de  ce  duc  de  Bourbon  qui  trouvait  plaisant  de  mettre 
le  feu  à  une  de  ses  maîtresses,  de  ce  comte  de  Charolais  qui  essayait 


Digitized  by 


Google 


718  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

sa  carabine  sur  un  passant,  de  ce  duc  de  La  Meilleraye  qui  crava- 
chait un  prêtre  dans  la  rue ,  de  ce  prince  de  Carignan  et  de  ce  duc 
de  Gèvres  qui  avaient  chacun  une  maison  de  jeu  dans  son  hôtel;  de 
cette  M™*  de  La  Toumelle  qui  chantait  les  chansons  de  Paris  sur  deé 
bonnes  fortunes  auprès  du  roi  et  sur  celles  de  ses  sœurs;  de  ce  roi 
qui  dansait  les  rondeaux  qu'on  faisait  sur  ses  ministres;  de  ce  mi- 
nistre enfin,  M.  de  Maurepas,  qui,  nous  dit  d'Argenson,  «  méprisait 
non-seulement  Dieu,  mais  la  divinité,  non-seulement  le  roi,  mais  la. 
royauté.  )>  Il  vivait  à  côté  d'eux,  et  en  dépit  des  princes  et  des  puis- 
sans  il  respectait  les  principautés  et  les  puissances;  il  croyait  non- 
seulement' aux  bienséances,  mais  à  la  morale;  il  suivait  non-seule- 
ment les  prescriptions  de  l'étiquette,  mais  celles  de  l'église;  il  jeûnait 
jusqu'à  se  rendre  malade;  il  était  pieux,  grave,  humain,  délicat;  il 
enseignait  à  son  fils  qu'il  faut  «  céder  à  ses  supérieurs  sans  bassesse, 
commander  avec  justice  et  douceur  à  ses  inférieurs,  estimer  les  gens 
Tortueux,  de  quelque  état  qu'ils  soient.  »  A  une  époque  où  chacune 
des  maltresses  du  roi  avait  trouvé  une  princesse  du  sang  pour  lui 
servir  de  complaisante.  M"*'  de  Luynes  osait  refuser  ce  poste  auprès 
de  M'"*  de  La  Toumelle.  «  Le  roi  me  dit  hier  (8  novembre  17A2)  au 
grand  couvert  qu'il  avait  une  commission  à  me  donner,  qui  était  de 
proposer  à  M""  de  Luynes  et  de  Ghevreuse  d'aller  à  Ghoisy.  M"*  de 
Luynes  a  été,  comme  on  peut  le  croire,  justement  peinée  de  cet 
arrangement,  sentant  toute  l'indécence  qu'il  y  aurait  que  la  dame 
d'honneur  de  la  reine  servit' en  quelque  manière  à  installer  M"*  de 
La  Toumelle  à  Ghoisy;  elle  a  fait  part  ce  matin  de  sa  peine  à  M.  de 
Meuse,  qui  dîne  tête  à  tête  avec  le  roi  toutes  les  fois  qu'il  n'y  a 
point  de  chasse,  comme  je  l'ai  marqué  ci-dessus.  M.  de  Meuse  a 
pris  le  temps  qu'il  a  cru  le  plus  favorable  pour  en  parler  au  roi,  et 
s'est  servi  des  termes  les  plus  propres  à  adoucir  cette  représenta- 
tion; le  roi  a  répondu  d'abord  avec  humeur  :  «  Eh  bien!  elle  n'a 
qu'à  n'y  point  venir.  »  M.  de  Meuse  a  été  ensuite  une  heure  sans  lui 
en  reparler,  après  quoi,  le  roi  lui  ayant  fait  des  questions  sur  ce  qu'il 
arait  fait  ce  matin,  M.  de  Meuse  lui  a  dit  qu'il  avait  été  voir  M"*  de 
Luynes;  il  a  ajouté  qu'il  ne  lui  rendrait  pas  la  réponse  que  le  roi 
avait  faite,  parce  qu'elle  serait  sûrement  très  affligée,  dans  la  crainte 
de  lui  avoir  déplu;  que  comme  c'était  de  sa  majesté  qu'elle  tenait  sa 
place,  c'était  à  lui  aussi  à  juger  si  la  représentation  qu'il  avait  pris 
la  liberté  de  lui  faire  de  sa  part  était  fondée;  que  comme  l'objet 
principal  de  M"**  de  Luynes  était  de  faire  ce  qui  lui  serait  agréable, 
elle  exécuterait  ce  que  sa  majesté  jugerait  à  propos  par  rapport  à 
ce  voyage.  Le  roi  a  été  un  moment  sans  répondre;  après  quoi  il  a 
pris  un  visage  riant,  et  a  dit  à  M.  de  Meuse  qu'il  allât  trouver 
M"*  de  Luynes  et  lui  dire  qu'elle  ne  serait  point  de  ce  voyage-ci, 
que  ce  serait  pour  un  autre,  et  qu'il  ne  lui  savait  pas  mauvais  gré 


n: 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ   FRANÇAISE   AU   XVIII*   SIÈCLE.  719 

(le  ses  représentations.  Ce  n'est  qu'à  six  heures  que  M'"'  de  Luynes 
a  su  cette  réponse  ;  elle  avait  été  auparavant  chez  M.  le  cardinal 
(le  cardinal  de  Fleury)  lui 'rendre  compte  de  l'embarras  où  elle  se 
trouvait.  M.  le  cardinal  a  paru  entrer  assez  dans  sa  peine;  mais  il 
lui  a  dit  qu'il  ne  pouvait  s'en  mêler  en  aucune  manière.  » 

Le  duc  de  Luynes  eut  à  attendre  jusqu'en  1748  Tordre  du  Saint- 
Esprit,  qui  lui  était  promis  depuis  longtemps.  Ce  fut  ainsi  qu'il  expia 
la  fermeté  de  la  duchesse.  Il  fut  très  sensible  à  cette  petite  ven- 
geance du  roi.  Lors  de  la  promotion  de  17A6,  dans  laquelle  il  ne 
fut  pas  compris,  il  ne  put  cacher  son  profond  chagrin  et  parla  de 
quitter  la  cour  lui  et  M™**  de  Luynes.  Ils  y  tenaient  un  grand  état; 
le  roi  leur  donna  de  bonnes  paroles,  et  la  reine,  qui  les  appelait  ses 
«  honnêtes  gens,  »  les  pria  affectueusement  de  ne  la  point  aban- 
donner. Ils  cédèrent  à  ses  instances  et  devinrent  de  plus  en  plus 
ses  consolateurs  et  ses  conseillers  ;  conseillers  rendus  parfois  trop 
sages  par  le  souvenir  de  la  défaveur  que  leur  avait  value  le  peu  de 
complaisance  de  la  duchessse  pour  M'"®  de  La  Tournelle,  Ils  furent 
moins  sévères  pour  M"*  de  Pompadonr.  D'abord  étonnés  de  voir  le 
roi  prendre  une  maîtresse  d'aussi  mince  condition,  et  un  peu  scan- 
dalisés d'entendre  la  nouvelle  venue  se  servir  de  «  termes  et  d'ex- 
pressions »  qui,  nous  dit  le  duc  de  Luynes,  «  paraissent  extraor- 
dinaires dans  ce  pays-ci,  »  ils  se  laissèrent  toucher  par  les  égards 
de  M"*®  de  Pompadour  pour  la  reine,  et  ils  en  vinrent  à  rendre  à  la 
favorite  des  services  qui  leur  auraient  sans  doute  paru  indignes 
d'eux  quelques  années  plus  tôt  :  «  M"^**  de  Pompadour  vint  trouver 
ici  avant  hier  (l*'  octobre  17A6)  M"*®  de  Luynes  pour  lui  dire  qu'elle 
serait  bien  flattée  que  la  reine,  partant  de  Ghoisy  pour  Fontaine- 
bleau, voulût  bien  lui  donner  une  place  dans  un  de  ses  carrossses. 
M"*  de  Luynes  en  rendit  compte  à  la  reine.  Cette  proposition  n'a 
pas  été  trop  bien  reçue  ;  M"**  de  Luynes  a  cherché  à  adoucir  autant 
qu*il  lui  a  été  possible  la  peine  qu'elle  faisait  à  la  reine,  et  a  pris 
la  liberté  de  lui  représenter  que  lorsque  M'"®  de  Pompadoui*  lui  de- 
mandait une  grâce,  on  pouvait  être  sûr  que  c'était  de  l'agrément 
du  roi,  qu'ainsi  ce  n'était  point  la  personne  de  M"»*  de  Pompadour 
dont  il  s'agissait,  mais  la  personne  même  du  roi,  et  que  par  con- 
séquent ce  serait  une  occasion  de  plaire  au  roi  dont  la  reine  profi- 
terait. A  ces  réflexions  on  aurait  pu  en  ajouter  une  dernière,  si  la 
reine  avait  été  disposée  à  l'entendre  :  c'est  que  M"^  de  Pompadour 
cherche  en  toute  occasion  non-seulement  à  donner  des  marques  de 
son  respect  à  la  reine,  mais  même  tout  ce  qui  peut  lui  être  agréa- 
ble. M"*  de  Luynes  a  diminué  autant  qu'il  lui  a  été  possible  le  dés- 
agrément du  refus,  en  lui  disant  que  la  reine  ne  mène  que  deux 
carrosses,  que  par  conséquent  il  n'y  a  que  douze  places,  parce  que 
Mesdames  vont  avec  la  reine;  que  si  cependant  quelqu'une  des 


Digitized  by 


Google 


720  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

dames  qui  doivent  suivre  la  reine  manquait,  comme  par  exemple 
j|ine  ^Q  Villars,  M"*"  de  Pompadour  aurait  une  place.  La  reine  a  con- 
senti à  cet  adoucissement.  »  Un  an  pluâ  tard,  en  17A7 ,  cette  même 
dame  d'honneur  de  la  reine  qui  en  1742  n'avait  pas  voulu  suivre 
M™^  de  La  Tournelle  à  Choisy  recevait  chez  elle,  à  Dampierre,  M"*  de 
Pompadour.  Il  est  des  milieux  dans  lesquels  les  natures  les  plus 
élevées  ne  peuvent  séjourner  longtemps  sans  s'affaisser. 

Que  serait  devenu  le  duc  de  Luynes  si,  au  lieu  d'avoir  été  con- 
damné par  le  système  politique  de  Louis  XIV  à  se  rétrécir,  à  s'as- 
souplir, à  s'annuler  dans  les  antichambres  de  Versailles,  il  avait 
vécu  dans  un  de  ces  pays  libres  où  les  classes  supérieures  ont  con- 
servé leur  rôle  naturel  dans  la  société?  Avec  son  grand  nom  et  sa 
grande  fortune,  avec  son  esprit  naturellement  exact  et  juste,  avec 
son  humeur  grave,  équitable  et  modérée,  avec  sa  piété  et  son  sen- 
timent du  devoir,  il  aurait  été  un  personnage  puissant  et  utile,  il 
aurait  exercé  dans  sa  province  une  influence  bienfaisante  par  ses 
exemples  et  son  patronage,  il  aurait  acquis  dans  les  conseils  de  la 
nation  ce  genre  d'autorité,  si  avantageux  au  pays,  que  donnent  le 
désintéressement  et  la  sagesse  relevés  par  le  prestige  d'une  grande 
clientèle.  Il  ne  fut  sous  Louis  XV  que  le  mari  d'une  dame  d'honneur, 
et  grâce  à  ce  qu'en  avait  fait  la  vie  de  cour,  s'il  avait  été  mis  à  l'é- 
preuve de  la  révolution,  il  n'aurait  su  jouer  d'autre  rôle  que  celui 
de  victime  ou  d'émigré. 

Les  institutions  politiques  ne  font  pas  à  elles  seules  les  destinées 
des  peuples,  mais  elles  contribuent  pour  une  large  part  à  former 
leurs  habitudes.  Nous  verrons  l'un  des  plus  frappans  exemples  de 
cette  action  des  lois  sur  les  caractères  lorsque  nous  mettrons  en 
regard  les  vicissitudes  si  diverses  des  mœurs  françaises  et  des 
mœurs  anglaises  pendant  la  première  moitié  du  xviii®  siècle.  Nous 
n'avons  encore  fait  connaissance  qu'avec  le  ministre,  l'avocat  et  le 
grand  seigneur  dont  les  mémoires  nous  introduisent  au  sein  de  la 
société  gouvernée  par  Louis  XV,  et  déjà  nous  savons  que  l'une  des 
variétés  les  plus  dangereuses  du  pouvoir  arbitraire,  c'est  ce  despo- 
tisme velouté  qui  abaisse  d'autant  mieux  les  âmes  qu'il  ne  les  ré- 
volte pas.  «  J'en  reviens,  dit  d'Argenson  dans  son  Essai  de  réfutation 
du  livre  de  Sidney  contre  le  gouvernement  monarchique j  à  l'exposi- 
tion naturelle  de  notre  gouvernement  présent;  le  voici,  si  je  ne  me 
trompe  :  une  tyrannie  douce  et  honnête  quant  à  l'extérieur,  mab 
allant  en  réalité  à  l'injustice  la  plus  violente,  à  la  corruption  la  plus 
pernicieuse  dans  les  mœurs  des  particuliers,  ainsi  qu'à  l'appauvris- 
sement de  l'état.  » 

GORNEUS  DE   WlTT. 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS 


MORALE  ET  DE  LITTÉRATURE 


I. 

LA  FIANCÉE  DU  ROI  DE  GARBE  ET  LE  DÉCAMÊRON. 


Il  y  a  quelques  mois,  comme  je  parcourais  le  Décaméron  de  Boc- 
cace,  en  quête  de  renseignemens  sur  la  filiation  et  les  métamor- 
phoses de  certains  sujets  romanesques,  je  me  trouvai  subitement 
pris  et  comme  fasciné  par  la  singulière  beauté  de  Fhistoire  d'Alaciel, 
la  fiancée  du  roi  de  Garbe.  Les  nouvelles  que  je  venais  de  lire  for- 
maient sans  doute  de  bien  jolis  groupes  et  de  bien  aimables  con- 
trastes. Les  unes  n'étaient  que  grâce,  les  autres  n'étaient  que  ten- 
dresse ;  celles-ci  brillaient  par  une  verve  spirituelle,  une  mutinerie 
de  sentiment,  une  pétulance  erotique,  franches  de  tout  péché  de 
mièvrerie  et  de  toute  hypocrisie  langoureuse;  celles-là,  animées  par 
une  passion  et  une  véhémence  italiennes,  étaient  chaudement  sen- 
suelles, libres  de  toute  vanité,  voluptueuses  avec  sérieux,  avec  gra- 
vité et  presque  avec  austérité;  d'autres  enfin  se  recommandaient 
par  un  charme  romanesque  d'un  caractère  touchant  qui  aurait  pres- 
que réconcilié  l'imagination  avec  le  faux  et  l'artificiel,  tant  le  génie 
du  conteur  avait  sauvé  avec  habileté  les  invraisemblances  des  si- 
tuations et  les  mensonges  des  sentimens.  L'histoire  d'Alaciel  cepen- 
dant les  effaçait  toutes  par  l'éclat  de  son  coloris,  la  vigueur  de  sa 

TOI»  XLV.  40 


Digitized  by 


Google 


722  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

narration,  la  variété  de  ses  tons,  l'éloquence  de  son  langage,  la  vi- 
vacité de  ses  allures,  la  portée  sombre  et  tragique  de  son  sujet. 
Toutes  les  autres  nouvelles  étaient  humbles  et  petites  devant  celle- 
là,  et  s'abaissaient  aux  proportions  modestes  de  suivantes  égril- 
lardes ou  de  dames  de  compagnie  romanesques.  L'histoire  d'Ala- 
ciel,  comme  Théroïne  même,  tenait  rang  de  princesse  et  de  reine 
dans  le  monde  du  Décaméron,  Que  vous  diiui-je?  c'était  comme 
une  rose  énorme  qui  s'élèverait  triomphante  au-dessus  d'un  par- 
terre de  fleurs  plus  gaies  et  plus  touchantes  peut-être  (la  rose  est 
semblable  à  la  grande  beauté,  elle  a  l'empire  plus  que  le  charme), 
mais  moins  parfaitement  belles,  et  qui  noierait  sous  ses  parfums  ri- 
ches jOt  abondons  leurs  arômes  plus  fins,  plus  suaves,  plus  péné- 
trans,  mais  plus  énervans  et  plus  pauvres. 

Je  fus  étonné  et  même  un  peu  humilié  de  n'avoir  pas  mieux  re- 
marqué pendant  mes  lectures  antérieures  du  Décaméron  l'énergie, 
la  profondeur  et  la  perfection  de  ce  beau  récit.  Naguère,  si  l'on 
m'eût  demandé  quel  était  le  chef-d'œuvre  de  Boccace,  j'aurais  peut- 
être  répondu  comme  tout  le  monde,  par  habitude,  Y  Histoire  de 
GriselidiSy  ou  plutôt  j'aurais  désigné,  à  cause  de  la  passion  tout 
particulièrement  italienne  qui  l'anime,  et  aussi  à  cause  d'une  de  ces 
préférences  auxquelles  il  est  si  doux  d'obéir,  l'histoire  de  cette  Syl- 
vestra  qui  eut  le  malheur  d'inspirer  un  si  fatal  et  si  singulier  amour, 
et  près  de  laquelle  son  jeune  amant,  étiolé  par  le  désir  et  l'absence, 
revint  s'éteindre  d'une  mort  si  tranquille.  Maintenant  au  contraire 
j'aurais  nommé  la  Fiancée  du  roi  de  Garbe.  Voilà  le  vrai  chef- 
d/œuvre  de  Boccaee,  la  preuve  la  plus  incontestable  de  son  génie. 
Aucune  de  ses  nouvelles  n'exprime  aussi  complètement  sa  forte  et 
assez  complexe  nature.  Dans  aucune,  on  ne  rencontre  mieux  fondu 
ce  mélange  de  vivacité  française,  ou  pour  mieux  dire  parisienne,  et 
de  passion  italienne,  d'enjouement  mondain  et  de  gravité  philoso- 
phique qui  le  distingue  ;  dan^  aucune  n'éclatent  et  ne  se  déploient 
avec  une  telle  ampleur  la  mâle  sensualité,  la  grâce  bien  portante, 
la  hardiesse  de  langage,  la.gaité  forte  et  parfois  un  peu  sombre,  le 
cynisme  solide  comme  l'expérience  et  sérieux  comme  la  vie  de  ce 
libre,  viril  et  élégant  esprit. 

C'est  un  vrai  chef-d'œuvre  de  la  première  ligne  à  la  dernière.  Il 
en  faut  tout  admirer,  depuis  le  discours  où  Pamphile,  le  décaméro- 
niste  narrateur  de  l'histoire,  expose  en  forme  d'exorde,  avec  cette 
sunplicité  toute  classique  des  Italiens  qui  ne  s'effraie  pas  d'une  vieille 
vérité,  combien  nos  vœux  sont  la  plupart  du  temps  contraires  à 
notre  bonheur,  et  combien  il  est  vain  de  désirer  des  dons  qui  ne 
sont  accordés  à  leurs  possesseurs  que  pour  leur  ruine,  jusqu'à  la 
conclusion ,  qui  est  exprimée  avec  une  concision  si  charmante  sous 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS   DE   MORALE    ET  DE    LITTÉRATURE.  723 

la  forme  de  cet  aphorisme  qui  mérite  d'arrêter  un  instant  la  pen- 
sée des  voluptueux  enclins  à  la  réflexion  :  Per  cib  si  disse  :  bocca 
basciata  non  perde  ventura,  ami  rinnuova  corne  fa  la  luna.  Cet 
aphorisme  ne  résume-t-il  pas  avec  une  spirituelle  exactitude  le  ca- 
ractère de  l'Italie  amoureuse  :  absence  de  candeur  et  d'innocence, 
science  pratique  consommée  du  prix  des  choses  qui  concernent  la 
volupté  et  la  beauté?  Certes  il  y  a  beaux  jours  que  le  peuple  qui  a 
formulé  un  pareil  aphorisme  a  perdu  ses  illusions  d'adolescence; 
mais  il  sait  quel  est  le  prix  de  la  beauté,  et  il  l'apprécie  comme 
une  valeur  solide  et  qui  ne  trompe  pas,  indépendamment  de  l'âme, 
sur  laquelle  son  peu  de  candeur  l'empêche  de  compter. 

L'histoire  d'Alaciel,  qui  nous  présente  le  génie  de  Boccace  sous  sa 
forme  la  plus  achevée,  nous  permet  mieux  peut-être  qu'aucun  autre 
de  ses  contes  de  saisir  et  d'expliquer  le  contraste  qui  fait  le  fond  de 
son  génie,  et  qui  constitue  une  des  originalités  littéraires  des  grands 
Italiens.  En  quoi  consiste  donc  ce  contraste?  Simplement  en  ceci  : 
qu'il  n'y  a  pas  de  corrélation  étroite  entre  les  matériaux  et  la  forme 
de  leurs  œuvres.  Ils  appliquent  à  des  élémens  nés  d'un  ordre  de 
choses  nouveau  des  formes  qui  furent  employées  à  revêtir  des  idées 
et  des  sentimens  dès  longtemps  disparus  et  souvent  fort  contraires 
à  ceux  qu'ils  veulent  exprimer.  La  forme  est  antique,  les  élémens 
sont  du  moyen  âge  et  des  temps  modernes.  Dante  est  celui  de  tous 
les  Italiens  chez  qui  ce  contraste  est  le  moins  accusé;  l'invincible 
originalité  de  sa  pensée  le  fait  échapper  en  partie  à  cette  tyrannie 
de  la  forme  antique,  et  lui  fait  découvrir  une  forme  toute  person- 
nelle, singulièrement  variée  de  tons  et  d'expressions,  où  tous  les 
styles  se  rencontrent  sans  se  heurter  et  se  succèdent  sans  se  nuire, 
depuis  le  style  de  la  poésie  lyrique  la  plus  élevée  et  la  plus  idéale 
jusqu'au  style  de  la  satire  la  plus  violente  et  la  plus  triviale.  Pé- 
trarque est  celui  chez  lequel  ce  contraste  est  le  mieux  voilé  et  le 
mieux  fondu;  mais  là  où  il  se  laisse  apercevoir  tout  à  fait  distincte- 
ment, c'est  dans  Arioste  et  surtout  dans  Boccace.  Sous  ce  rapport, 
l'auteur  du  Décaméron  peut  être  donné  comme  le  type  le  plus 
exact,  sinon  le  plus  glorieux,  de  l'esprit  littéraire  italien,  comme 
le  représentant  le  plus  vrai  de  la  situation  un  peu  bizarre  que  le 
cours  du  temps  a  faite  à  l'Italie.  Cette  situation,  c'est  celle  d'un 
homme  qui  conserve  les  habitudes  et  les  passions  d'esprit  d'une 
condition  qui  n'est  plus  la  sienne  dans  une  condition  nouvelle  où  il 
a  glissé  lentement,  et  qui  lui  crée  forcément  de  nouvelles  amours, 
de  nouvelles  relations  et  de  nouveaux  devoirs.  Cet  homme  est  autre 
par  l'esprit  qu'il  n'est  par  la  fortune,  autre  par  le  caractère  qu'il 
n'est  par  les  mœurs  :  telle  fut  la  situation  de  l'Italie  au  moyen 
âge,  même  à  l'époque  la  plus  brillante  de  sa  liberté  et  de  sa  gloire* 


Digitized  by 


Google 


72&  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

C'est  la  situation  si  merveilleusement  mise  en  relief,  sous  sa  forme 
la  plus  âpre,  par  le  récit  que  fait  Machiavel  de  son  séjour  parmi  les 
campagnaids  et  les  rustres  italiens.  11  se  délecte  à  lire  son  Tîte- 
Live  et  son  Salluste,  tout  en  prenant  une  sorte  de  plaisir  pervers 
à  voir  la  canaille  qui  l'entoure  s'enivrer,  s'injurier,  se  porter  aux 
dernières  violences  dans  ses  querelles  de  cabaret.  Boccace,  lui, 
n'exprime  de  cette  situation  que  ce  qu'elle  a  d'aimable,  de  galant, 
de  sociable  et  de  tout  à  fait  poétique.  11  accepte  les  conditions  nou- 
velles que  le  temps,  toujours  en  marche,  a  forcément  imposées  à 
l'Italie,  restée  antique  d'esprit  et  devenue  moderne  de  mœurs,  ou, 
pour  mieux  dire,  il  n'y  songe  même  pas,  et  c'est  là  un  de  ses  plus 
grands  charmes.  11  n'est  pas  récalcitrant  comme  Machiavel,  il  est 
naïvement,  joyeusement,  un  Italien  du  moyen  âge,  tout  en  étant 
un  ancien  par  la  culture  intellectuelle  ;  il  se  sent  heureux  dans  la 
société  de  ces  patriciens  et  de  ces  bourgeois  d'Italie,  il  emploie  avec 
bonheur  tout  son  savoir  et  tout  son  talent  à  la  peinture  de  leurs 
mœurs  et  de  leurs  habitudes,  à  la  transcription  des  conversations 
qu'il  a  eues  avec  eux,  des  anecdotes  et  des  bons  mots  dont  ils  se 
gaudissent,  des  récits  d'aventures  qu'ils  ont  rapportées  de  leurs 
voyages  lointains,  des  petits  drames  domestiques  qui  ont  fait  couler 
leurs  larmes.  Nulle  part,  dis-je,  les  contrastes  de  cette  situation  ne 
sont  mieux  marqués  que  dans  le  génie  et  les  œuvres  de  Boccace.  La 
culture  et  la  forme  de  ce  génie  sont  antiques,  les  élémens  qu'il  met 
en  œuvre  sont  du  moyen  âge. 

Ce  contraste  un  peu  bizaiTe,  assez  marqué  pour  se  laisser  faci- 
lement découvrir,  ne  l'est  jamais  assez  pour  choquer  et  causer  une 
impression  désagréable,  car  il  ne  dégénère  jamais  en  opposition  et 
en  antithèse.  On  est  d'abord  quelque  peu  surpris  de  voir  employer 
au  récit  d'historiettes  féodales  sentimentales,  de  farces  de  commères 
italiennes,  de  fourberies  de  moines,  de  légendes  amoureuses,  voire 
de  simples  charges  d'atelier,  les  formes  de  langage  dont  se  sert  Ci- 
céron  pour  exposer  les  devoirs  de  l'homme  et  les  procédés  de  compo- 
sition que  Tite-Live  emploie  pour  raconter  les  guerres  samnites;  mais 
cette  surprise  ne  dure  qu'un  instant,  ou,  pour  mieux  dire,  change 
très  vite  de  caractère.  On  admire  l'habileté  avec  laquelle  ces  formes 
antiques  ont  été  appliquées  à  des  sujets  qui  semblaient  les  exclure,  à 
un  genre  qui  semblait  ne  pouvoir  les  supporter  sans  en  être  écrasé. 
On  a  là  sous  des  formes  réduites  le  miracle  que  les  Italiens  seuls  ont 
su  réaliser  complètement  :  l'harmonie  des  deux  ordres  de  sentimens 
et  de  pensées  les  plus  opposés  qui  se  puissent  concevoir,  l'union 
difficile,  presque  contre  nature  et  cependant  presque  toujours  heu- 
reuse, de  ce  que  l'antiquité  et  le  moyen  âge  eurent  respectivement 
de  plus  original  et  de  plus  particulièrement  caractéristique.  Si  la 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS   DE   HOIIALE   ET  DE   LITTÉRITURE.  726 

forme  est  classique,  la  matière,  la  substance  première  sont  roman- 
tiques, de  sorte  qu'au  moment  même  où  il  rappelle  Tite-Live,  Sal- 
luste  ou  Cicéron,  Boccace  emporte  l'imagination  vers  Shakspeare, 
Spenser  et  Chaucer,  et  que  l'admiration  du  lecteur,  doublement 
sollicitée,  est  pour  ainsi  dire  contrainte  de  s'écrier  en  une  même 
émission  de  pensée  et  de  voix  :  u  C'est  ainsi  que  parlent  les  an- 
ciens, c'est  ainsi  qu'agissent  les  héros  de  la  poésie  et  du  drame 
modernes!  » 

L'art  du  narrateur  est  donc  d'autant  plus  admirable  que  ce  con- 
traste est  plus  profond  et  plus  radical.  Qu'est-ce  en  effet  qui  ca- 
ractérise avant  tout  le  goût  classique?  C'est  l'amour  de  ce  qu'il  y  a 
ÛL  essentiel  et  d'immuable  dans  la  nature,  et  le  dédain  de  ce  qu'elle 
a  d'accessoire  et  de  contingent.  Et  qu'est-ce  qui  caractérise  au  con- 
traire le  moyen  âge?  quelles  sont  les  nouveautés  qu'il  a  introduites 
dans  la  littérature?  C'est  la  vie  dans  toute  sa  turbulence  et  dans 
tout  son  luxe  de  détails,  le  mouvement,  la  variété,  la  couleur,  ou, 
pour  nous  exprimer  d'une  manière  plus  précise  et  qui  marque  mieux 
l'antithèse,  l'accident  dans  ce  qu'il  a  de  plus  passager  et  de  plus  con- 
tingent, l'individuel  dans  ce  qu'il  a  de  plus  mobile.  Voilà  les  deux 
mondes  opposés  qui  se  présentent  dans  Boccace,  et  qui  sont  repré- 
sentés l'un  par  sa  narration  à  la  fois  ample  et  sobre,  l'autre  par  le 
genre  même  adopté  par  le  narrateur,  c'est-à-dire  le  conte,  l'anec- 
dote. 

Je  dis  qu'il  n'y  a  qu'un  Italien  pour  réaliser  un  pareil  tour  de 
force  avec  cette  bonhomie,  cette  aisance,  ce  sans-façon,  cette  com- 
plète absence  d'effort.  Toutes  proportions  gardées,  c'est  le  môme 
miracle  que  les  Italiens  ont  réalisé  dans  la  peinture,  dont  ils  ont 
deviné,  compris,  accepté  toutes  les  conditions  de  mouvement,  de 
▼ariété,  de  couleur,  sans  cesser  d'obéir  aux  règles  du  grand  goût 
classique.  N'est-il  pas  vrai  en  effet  que  ce  qu'il  y  a  d'accidentel,  de 
mobile  et  d'individuel  dans  la  nature  compose  la  matière  même  de 
la  peinture,  et  n'est-il  pas  remarquable  que  les  Italiens  soient  les 
seuls  artistes  qui  aient  su  faire  régner  la  stabilité  dans  ce  monde  de 
la  mobilité,  et  donner  un  caractère  de  permanence  à  ce  monde  de 
l'accident?  Avec  un  tact,  une  adresse  et  une  sagesse  d'autant  plus 
admirables  que  ces  qualités  sont  chez  eux  naturelles,  d'autant  plus 
infaillibles  qu'elles  agissent  avec  la  sûreté  de  Tinstinct,  les  Italiens 
ont  su  trouver  précisément  la  mesure  de  ralentissement  qu'on  peut 
imposer  à  la  mobilité,  le  point  délicat  d'équilibre  sur  lequel  on  peut 
appuyer  l'éphémère,  le  centre  de  gravité  dans  lequel  on  peut  arrê- 
ter ce  qui  est  fugitif.  Eux  seuls  ont  su  découvrir  cette  mesure  pro- 
portionnelle entre  l'immobilité,  qui  est  le  caractère  de  l'essentiel,  et 
la  vivacité  fugace,  qui  est  le  caractère  de  l'accidentel.  Leurs  figures 


Digitized  by 


Google 


736  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

0Qt  une  fermeté,  un  aplomb^  une  solidité  d'attitude,  qui  ne  se  ren- 
-jcofitrent  pas  chez  les  peintres  des  autres  écoles,  sans  que  pourtant 
la  vie  soit  en  aucune  façon  figée  et  immobilisée,  ^n  im  mot,  les  Ita- 
iliens  sont  les  seuls  artistes  qui  aient  su  être  pittoresques  sans  ces- 
flor  d'être  classiques.  C'est  par  cette  même  raison  que  Boccace  a  su 
être  libertin  à  outrance,  et,  pour  nous  exprimer  avec  plus  d' éner- 
gie,, trivial  à  cœur-joie,  sans  cesser  d'être  noble.  Un  voluptueux 
sans  frivolité,  un  gausseur  sans  commérage,  un  cynique  sans  obs- 
cénité, c'est  là  une  singularité  qui  s'est  rarement  rencontrée. 

Cependant  ce  contraste  entre  la  forme  de  Boccace  et  les  sujets 
qu  elle  traduit  a  choqué  d' excellons  esprits;  l'un  d'eux,  s'il  m'en 
fiouyient  bien,  a  parlé  un  peu  dédaigneusement  de  la  narration  cicé- 
Bonienne  beaucoup  trop  vantée,  dirait- il,  du  Décaméron^  et  lui  a 
préféré  hardiment  la  narration  naïve  de  Froissard  et  les  récits  de 
ihos  vieux  conteurs  français.  Il  y  aurait  beaucoup  à  dire  sur  ce  sujet, 
Bôus  nous  contenterons  de  quelqpies  mots.  On  peut,  si  l'on  veut, 
^préférer  la  manière  de  narrer  de  Froissard  à  celle  de  Boccace,  pourvu 
qu'on  avoue  que  cette  préférence  est  une  préférence  du  goût  indi- 
viduel, et  non  une  préférence  du  jugement  critique,  qui  doit  tou- 
jours être  assez  fort  pour  vaincre  les  sympathies  ou  les  répugnances 
de  l'âme  et  de  la  nature,. et  nous  faire  prononcer  contre  nos  propres 
iitcUnations.  Il  est  certain  que  Froissard  a  plus  de  naïveté  et  de  gen- 
tillesse, mais  il  n'a  pas  plus  de  bonhomie.  On  peut  très  justement 
reprocher  à  Boccace  de  manquer  de  naïveté,  et  cependant  ce  re- 
pr^dcbe  n'a  aucune  portée  sérieuse,  car  il  ne  peut  s'adresser  spé- 
cialement au  conteur,  et  il  tombe,  en  même  temps  que  sur  lui,  sur 
-tous  les  grands  écrivains  et  tous  les  grands  artistes  de  son  pays. 
JBoccace  manque  nécessairement  de  naïveté,  parce  qu'il  est  Italien, 
et  que  la  naïveté,  pas  plus  que  ses  qualités  sœurs,  l'innocence  et  la 
candeur,  n'entre  dans  la  composition  du  génie  italien.  Cela  ne  veut 
pas  tdire  que  les  Italiens  n'ont  rien  conservé  de  ces  facultés  incon- 
sciestes  comme  l'instinct  et  charmantes  comme  la  nature  qui  sont 
inhérentes  à  l'essence  primitive  de  l'âme;  non  certes,  ils  ont  con- 
sente toutes  celles  qui  sont  compatibles  avec  une  grande  expérience 
mocale  et  une  longue  existence,  mais  Us  n'ont  conservé  que  celles- 
là.  La  simplicité,  l'abandon,  la  bonhomie,  leur  tiennent  lieu  de 
luûveté.  Quant  à  cette  pudeur  de  l'esprit,  à  cette  rougeur  de  rin- 
noeence  alarmée,  à  cette  timidité  farouche  et  à  cette  hardiesse  au- 
dacieuse de  l'ignorance  première,  qui  craint  tout  et  ose  tout  parce 
qu'elle  ne  sait  pas,  quant  à  toutes  ces  choses  adorables  qui  compo- 
sent œ  que  nous  appelons  naïveté,  il  ne  faut  pas  les  demander  aux 
Italiens,  même  aux  plus  purs,  aux  plus  élevés  et  aux  plus  saints.  La 
t  culture  intellectuelle,  l'antiquité  de  la  civilisation,  l'excès 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS   DB   MORALE   ET   DE   LITTERATURE.  727 

des  voluptés  morales  et  physiques,  l'habitude  de  la  dominaAMor^. 
rexpérience  du  malheur,  ont  dès  longtemps  tari  cette  fralcheuff  pm- 
miëre  de  Tinnocence  et  de  la  candeur.  L'histoire  de  Tâme  italkniie 
ressemble  à  celle  de  ces  années  où  Thiver  rejoint  directemwit  Ifétév 
et  qui  ne  connaissent  pas  cette  douce  transition  que  nous  nommaa» 
le  printemps.  L'âme  italienne  n'a  pas  connu  le  printemps,  ou^  m 
elle  l'a  connu,  il  fut  bien  court,  car  elle  semble  n'en  avoir  méoie  pas 
conservé  le  souvenir.  Riche,  opidente,  féconde,  rayonnante  d!iMifi 
lumière  sans  égale,  belle  d'une  beauté  robuste,  et  qui  n'&poA  be«* 
soin  du  secours  des  ombres  et  des  clartés  indécises  et  tremblsuntea, 
cette  âme  participe  de  la  nature  physique  des  lieux  qu'elle  habile^ 
de  l'âpreté  de  ses  montagnes  et  de  la  sécheresse  majestueuse  d«r 
ses  pdaines;  mais  la  verdure  y  fut  toujours  rare,  et  l'éclat  de  la  lu- 
mière y  fit  de  tout  temps  tort  à  la  fraîcheur. 

D'autre  part,  il  est  certain  qu'il  y  a  une  plus  complète  unité  eùtpec 
la  forme  et  le  fond  chez  nos  vieux  conteurs  français  et  spéciale- 
ment chez  le  plus  célèbre,  le  conteur  du  recueil  des  Cent  nouvdleê 
nouvelles.  Ils  obéissent  mieux  peut-être  à  cette  loi  de  l'art  qui  veut, 
que  la  forme  d'un  ouvrage  naisse  naturellement  de  la  substance  de  cet. 
ouvrage,  comme  un  enfant  naît  d'une  mère.  Leur  style  est  en  rap- 
port plus  exact  avec  leur  sujet,  et  l'on  pourrait  dire  que  leur  talent 
porte  un  costume  plus  conforme  à  sa  condition  et  à  ses  inclinatiofifi. 
Ils  racontent  cyniquement  des  anecdotes  cyniques,  ils  expnmesbt. 
trivialement  des  trivialités.  Cependant  cette  trop  grande  unité  enlue 
leur  langage  et  leurs  pensées  a  quelque  peine  à  nous  plaire;.  Nous 
ne  leur  savons  presque  aucun  gré  d'être  bas  et  vulgaires  :  nous» 
trouvons  bien  naturel  qu'ils  le  soient,  puisque  leurs  thèmes  te  sont^ 
mais  il  nous  faut  un  certain  effort  pour  leur  en  faire  un  mérite.  Le» 
choses  sont  souvent  d' autant *plus  repoussantes  qu'elles  sont  plus 
franches  et  qu'elles  répondent  mieux  à  l'idée  que  nous  en  avons..  Un 
débauché  qui  parle  le  langage  propre  à  la  débauche  est  certaine- 
ment plus  fidèle  à  lui-même  qu'un  libertin  qui  s'exprime  avec  élé- 
gance et  noblesse,  et  cependant  le  premier  nous  laisse  une  impries- 
sion  désagréable,  tandis  que  le  second  nous  laisse  une  impreasioa 
gracieuse.  Il  y  a  entre  Boccace  et  nos  vieux  conteurs  la  diOërence* 
qui  sépare  un  grossier  plébéien  gaulois  d'un  patricien  diasohi^  de* 
Florence. 

Dirai-je  toute  ma  pensée  ?  cette  mâle  éloquence  et  cette  sévérité 
antique  de  style  me  semblent  répandre  sur  les  sujets  de  Bocoaûe,. 
sinon  de  l'innocence  et  de  la  pureté,  au  moins  de  la  décence  et  de 
la  pudeur,  car  elles  écartent  ce  qui  constitue  essentiellement  le  libeiv- 
tinage,  c'est-à-dire  le  ton  grivois,  l'équivoque  obscène,  le  penûr 
flage  frivole,  en  un  mot  ce  scepticisme  que  les  écrivains  gauloia 


Digitized  by 


Google 


728  REYUE   DES    DEUX   MONDES. 

aiment  tant  à  introduire  dans  les  descriptions  du  plaisir,  et  qui, 
comme  un  ver  rongeur,  pique  la  fleur  de  la  volupté  et  en  altère  le 
parfum.  Le  scepticisme,  en  effet,  n'est  pas  moins  dangereux  dans 
les  choses  du  plaisir  que  dans  celles  de  la  pensée,  il  y  exerce  les 
mêmes  ravages  et  de  la  même  manière.  La  beauté  de  la  forme  dans 
Boccace  conserve  à  la  sensualité  tout  ce  qu'elle  a  de  sérieux  en  la 
protégeant  contre  les  atteintes  de  la  frivolité.  Sans  dénaturer  le  carac- 
tère de  ces  passions  de  la  chair  et  du  sang,  Boccace  leur  fait  expri- 
mer tout  ce  qu'elles  contiennent  d'âme,  car  les  passions  de  la  sensua- 
lité ne  sont  pas  purement  physiques,  elles  ont  une  âme,  et  quiconque 
essaie  de  les  peindre  sans  tâicher  de  surprendre  cette  âme  les  ignore 
ou  les  calomnie.  La  sensualité  a  ses  affections,  ses  tendresses,  ses 
délicatesses  propres,  si  bien  que  les  épicuriens  s'arrêtent  quelquefois 
interdits  devant  certains  mouvemens  de  l'être  amoureux  et  se  de- 
mandent si  tel  sentiment  appartient  à  la  chair  ou  appartient  au  cœur, 
avec  autant  d'embarras  que  les  graves  théologiens  en  éprouvent  par- 
fois à  décider  si  telle  pensée  appartient  à  la  nature  ou  appartient  à 
la  grâce.  Boccace  connaît  ces  affinités  entre  les  sensations  et  les  af- 
fections morales,  et  il  les  rend  à  merveille.  Voyez  par  exemple  avec 
quelle  éloquence  il  a  exprimé  ce  qu'on  peut  appeler  la  reconnais- 
sance de  la  chair  dans  l'épisode  d'Antioche  de  la  Fiancée  du  roi  de 
Garbe.  Vous  vous  rappelez  sans  doute  en  quoi  consiste  cet  épisode? 
Lorsque  le  sultan  Osbeck  dut  partir  pour  aller  combattre  le  roi  de 
Cappadoce,  il  confia  le  soin  de  cette  belle  Alaciel,  qu'il  avait  conquise 
sur  le  prince  Constantin,  à  un  de  ses  familiers  nommé  Antioche«  Cet 
Antiocbe  était  un  homme  déjà  avancé  en  âge,  qui  touchait  au  seuil 
de  la  vieillesse,  et  qui  ne  pouvait  plus  espérer  une  aussi  brillante 
conquête  que  celle  de  cette  princesse  dont  la  beauté  enflammait 
tous  les  cœurs.  Cependant  Alaciel  fut  louchée  de  sa  bonté,  et,  l'es- 
time agissant  cette  fois  à  l'égal  de  l'amour,  elle  voulut  couronner  par 
un  bonheur  inespéré  la  vie  de  son  protecteur  et  de  son  ami.  Lorsque 
cette  bonne  fortune  lui  fut  advenue,  Antioche,  sentant  qu'il  n'avait 
plus  rien  à  faire  dans  la  vie,  et  qu'il  ne  fallait  pas  manquer  cette 
occasion  de  sortir  poétiquement  de  ce  monde,  se  décida  à  mourir. 
A  son  lit  de  mort,  il  recommanda  Alaciel  à  un  marchand  chypriote 
de  ses  amis.  Relisez  l'admirable  discours  qu'il  adresse  à  son  ami  et 
à  sa  maîtresse  :  en  dix  lignes,  Boccace  a  trouvé  moyen  d'exprimer 
avec  une  simplicité  et  une  concision  sans  égales  toutes  les  nuances 
d'un  sentiment  singulièrement  délicat  et  compliqué.  Ces  adieux  sont 
à  la  fois  les  adieux  d'un  amant  et  d'un  vieillard.  Antioche  n'éprouve 
aucun  de  ces  regrets  désespérés  qu'un  amant  plus  jeune  aurait  res- 
sentis. La  mort  n'a  pas  besoin  de  lui  faire  violence  ;  il  meurt  heu- 
reux, en  remerciant  d'un  bonheur  qu'il  ne  devait  pas  croire  fait 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS   DE   MORALE   ET  DE   LITTERATURE.  729 

pour  lui,  et  dont  le  souvenir  continuera  chez  les  ombres  à  être  l'a^ 
liment  de  son  âme.  Pas  d'autre  tristesse  que  la  mélancolie  insépa- 
rable de  tout  adieu  et  cette  autre  mélancolie  inquiète  inséparable 
d'un  désir  dont  l'accomplissement  ne  tient  pas  à  notre  volonté.  C'est 
un  discours  vraiment  antique  par  la  forme  et  le  sentiment.  Ainsi  de- 
vaient mourir  les  sages,  pour  qui  la  volupté  ne  s'était  pas  montrée 
menteuse,  et  qui  avaient  rencontré  le  bonheur  dans  la  pratique  des 
doctrines  d'Aristippe  ou  d'Épicure.  Priez  donc  le  scepticisme  liber- 
tin de  comprendre  le  sérieux  et  l'élévation  de  tels  sentimens  mélan- 
gés, et  essayez  d'introduire  de  telles  beautés  dans  un  récit  d'amour 
sensuel  au  moyen  d'un  style  grivois  et  léger  I 

Il  y  a  aussi  tout  un  ordre  de  scènes  et  de  tableaux  que  la  narra- 
tion de  Boccace  rend  admirablement  :  je  veux  parler  de  ces  scènes 
et  de  ces  tableaux  auxquels  se  complut  le  génie  antique,  et  qui  sont 
à  l'art  de  la  description  ce  que  les  paysages  historiques  sont  à  l'art 
de  la  peinture.  Chez  Boccace  comme  chez  les  anciens,  l'humanité 
fait  encore  les  frais  des  fonds  de  tableaux,  des  encadremens,  des 
décors.  Il  ne  décrit  que  les  scènes  où  l'humanité  se  trouve  mêlée  à 
la  nature  et  en  lutte  contre  ses  fatalités  :  la  peste,  la  guerre,  l'in- 
cendie, la  tempête.  Sa  narration  lui  peimet  de  rendre  ces  sombres 
tableaux,  qui  ne  supportent  pas  le  détail,  avec  plus  de  vigueur  et 
de  vérité  que  ne  lé  pourraient  faire  une  description  plus  analytique 
et  un  sentiment  plus  moderne  de  la  nature  extérieure.  La  descrip- 
tion classique  reste  maîtresse  dans  tous  les  sujets  qui  demandent  à 
être  saisis  et  rendus  â!  ensemble  y  et  Boccace  ne  peint  jamais  que 
ceux-là.  Rappelez-vous  la  peste  de  Florence  dans  l'introduction  du 
livre,  le  combat  naval  et  la  tempête  du  conte  de  Chimon  et  Éphi-^ 
gène^  et  spécialement  le  naufrage  des  premières  pages  de  la  Fiancée 
du  roi  de  Garbe  :  quelle  énergie  et  surtout  quel  art  dans  ce  dernier 
tableau!  En  quelques  traits  sobres  et  nets,  Boccace  a  su  rendre  vi- 
sible aux  yeux  du  lecteur  le  tableau  le  plus  varié  et  le  plus  rempli 
de  péripéties.  Que  de  scènes  dans  cette  unique  scène!  Les  phases 
dilTérentes  de  la  progression  de  la  tempête,  chacune  décrite  avec  son 
caractère  propre,  les  divers  sentimens  par  lesquels  passent  les  ma- 
telots, l'empressement  égoïste  avec  lequel  ils  se  précipitent  dans  la 
chaloupe  en  présentant  la  pointe  de  leur  sabre  à  leurs  camarades 
qui  sont  encore  sur  le  vaisseau  pour  les  empêcher  de  descendre, 
l'anarchie  cruelle  qui  natt  du  péril  suprême  et  dé  la  terreur  pa- 
nique, le  lever  du  soleil  sur  le  vaisseau  naufragé,  l'agitation  dés- 
espérée d'Alaciel  qui  court  çà  et  là  sur  le  pont  secouant  ses  femmes 
évaDOuies,  on  voit  distinctement  tout  cela,  et  le  tableau  n'a  pas 
plus  d'une  page.  Ce  naufrage  de  la  Fiancée  du  roi  de  Garbe  est  un 
modèle  de  description  à  la  manière  classique,  et  malgré  sa  concision 


Digitized  by 


Google 


7.Î0  RE7UE   DES   DEUX   MONDES. 

riune  des  plus  remarquables  tempêtes  que  nous  ayons  lues  dans  au- 
HUtt-écrinrain. 

^'^!i-<e  cependant  que  cette  histoire  d'Âlaciel,  fiancée  du  roi 
•detGarbe,  qui  m'a  permis  de  rechercher  et  d'exposer  les  caraatères 
-^  méiite  littéraire  de  Boccace?  Ce  n'est  pas  seulement  le  miroij)  le 
jplus  lonikieux  et  le  plus  net  du  génie  de  l'auteur  du  Décaméron-, 
rc'est «a  chef-d'œuvre  qui,  détaché  du Décaméronei  isolé»  conser- 
'Aperait^Dcore  sa  valeur  propre.  Il  serait  assez  difficile» en  effet  d'iscH 
4Br  les  autres  récits,  car  ils  se  font  valoir  les  uns  les  autres  par  Top- 
poshion  de  leurs  couleurs  et  les  différences  légères  de  leurs  formes. 
Détachés,  ils  n'ont  pour  la  plupart  qu'une  valeur >anecdotique;  mais 
^shacon,  ki  à  sa  place  et  comparé  à  ceux,  qui  le  précèdent  et  le  sui- 
^eist,  apparaît  comme  ime  partie  intégrante  d'une  grande  concep- 
rtioB  épiaorienne.  Cette  conception,  c'est  l'amour  présenté  non-^u- 
ilomentoomme  la  passion  dominante  du  coeur  humain,  mais  comme 
le  JUCÉenr  principal  de  la  vie  sociale  et  le  véritable  souverain  du 
«onde.  C'est  lui  qui  remplace  à  la  fois  la  fatalité  antique  et  le  libre 
Arbôbre  chrétien.  Ce  que  nous  nommons i jeux  du  hasard  n'est,  à 
«nous  savons  bien  regarder,  que  les  jeux  de  l'amour.  Dana  ce  que 
naona  appelons  nos  décisions  volontaires  et  librea,  il  ne  faut  voir  que 
îles  imp^ilfiions  Irrésistibles  de  cette  force,  habile  à  se  dissimuler. 
•Nous  sfimmès  dans  ses  mains  comme  l'argile  dans  les  mains  du  po- 
tier, oanune  le  grain  dans  le  van  du  vanneur..  Ses  vengeances  ou  ses 
ta^v^eurs  viennent  jusqu'à  nous  par  ricochets,  par  succession  innom- 
brable de  causes  eit  d'effets;  nous  ne  savons  d'où  nous  arrive  tel 
bonheur  linespéré  ou,tel  malheur  imprévu  :  c'est  l'amour  qui,  à  des 
distances  souvent  immenses,  se  pjalt  à  lancer  des  orages  dont  nous 
ressentons  le  contre-coup.  Tout  le  Décaméron  n'est  pas  autre  chose 
que  la  démonstration,  par  cent  exemples  de  nature  et  de  forme  di- 
:^erse8,  «de  cette  pensée  générale.  Les  nouvelles  ne  sont  pas  mises 
iadiffiâremment  à  la  suite  les  unes  des  autres,  elles  sont  rangées 
ttvecdme  liberté  méthodique,  selon  leur  donnée  et  leur  morale,  dans 
l'une  «ou  l'autre  des  dix  journées  qui  composent  le  Décaménmy  et 
qm  forment  comme  autant  de  catégories  des  transformations  du 
sentinent  de  l'amour.  Nous  avons  successivement  les  jeux  de  Ta- 
mour\etdu  hasard^  les  ruses  et  les  diplomaties  de  F  amour  ^  les  crimes 
de  l'ammiTy  etc.  L'ordonnance  du  livre  est  aussi  classique  que  le 
style  et  la  forme.  Les  diverses  anecdotes  qui  le  composent  n'ont 
donc  pas  une  valeur  absolument  indépendante  :  chacune  d'elles, 
isolée,  neserait  qu'une  gentille  historiette;  rapprochée  des  autres, 
eUe  acquiert  une  signification  morale,  parce  qu'elle  participe  à  la 
pensée  gtoérale  de  l'auteur,  dont  elle  devient  un  exemple  particu- 
lier et  une  application.  Elle  marque  soit  un  des  points  de  départ. 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS   DE  MORALE   ET  DE   UTTERATURE.  731 

soit  une  progression,  soit  une  conclusion  de  cette  pensée  qu'on  voit 
naître,  croître  et  arriver  enfin  à  son  point  culminant  et  tout  à  £Mt 
lumineux  dans  chacune  de  ces  dix  journées. 

Mais  quoique  l'histoire  d' Alaciel  rentre  dans  une  de  ces  catégories 
méthodiquement  classées  et  enchaînées  (celle  des  fatalités  de  Tamour 
et  des  jeux  de  la  fortune),  elle  se  tient  debout  en  quelque  sorte  pair 
la  seule  force  de  sa  donnée  et  Tévidence  de  la  vérité  qu'eUe  veut 
démontrer.  Elle  peut  être  isolée,  car  nous  n'avons  pas  besoin  des 
nouvelles  qui  la  précèdent  et  qui  la  suivent  pour  comprendre  les 
caprices  de  la  fortune  et  la  fatalité  implacable  de  l'amour;  elle  dit 
si  complètement  ce  qu'elle  veut  dire,  avec  une  telle  éloquence,  un 
tel  luxe  de  preuves,  une  telle  ironie  et  une  telle  tristesse,  que  nous 
n'avons  que  faire  d'un  autre  exemple. 

Voyez  un  peu  cependant  combien  il  y  a  de  manières  de  com- 
prendre une  môme  chose.  L'histoire  d'Alaciel  est-elle  triste,  est-elle 
gaie?  Cela  dépend  beaucoup  du  caractère  et  de  l'humeur  du  lec- 
teur. <c  Le  monde,  dit  l'humoriste  Thackeray,  est  comme  nous  vou- 
lons le  voir.  11  est  gai  et  comique,  si  vous  voulez  qu'il  soit  gai  et  co- 
mique; il  est  sombre  et  tragique,  si  vous  voulez  qu'il  soit  sombre  et 
tragique.  Gela  dépend  de  la  lorgnette  dont  vous  vous  servez  pour  le 
regarder.  »  L'histoire  de  la  fiancée  du  roi  de  Garbe  est  généralement 
prise  par  le  côté  plaisant,  et  elle  a  acquis  une  réputation  comique  et 
gaie,  parce  que  la  plupart  des  lecteurs,  appliquant  à  leur  manière 
la  maxime  de  Thackeray,  ont  voulu  qu'elle  soit  comique  et  gaie.  On 
pourrait  dire  que  le  plus  grand  dés  malheurs  de  la  belle  Alacid, 
c'est  d'avoir  pour  toute  consolation  servi  de  sujet  d'amusement  à 
tous  les  cœurs  vulgaires  et  de  comparaison  grivoise  à  toutes  les 
conversations  libertines.  On  dit  d'une  femme  qui  compte  un  trop 
grand  nombre  d'aventures  qu'elle  a' changé  d'amoureux  aussi  sou- 
vent que  la  fiancée  du  roi  de  Garbe.  On  dit  d'un  homme  versatite 
ou  battu  par  les  vents  contraires  de  la  fortune  qu'il  est  plus  chan- 
geant que  les  destinées  de  la  fiancée  du  roi  de  Garbe,  ou  plus  ballotté 
qu'elle  par  les  hasards  de  la  vie.  Ce  nom  de  fiancée  du  roi  de  Garbe 
est  devenu  synonyme  de  toute  sorte  d'fiventures  malencontreuses  etr 
burlesques.  Notre  bon  La  Fontaine,  pour  comble  de  malheur,  a  pris 
cette  histoire  dans  Boccace  et  en  a  fait  un  de  ces  contes  lestes,  gri^ 
vois,  qu'U  fait  si  bien,  en  sorte  que  la  seule  fiancée  du  roi  de  Gari^e 
que  l'on  connaisse  est  celle  de  La  Fontaine  et  non  pas  celle  de  Boc- 
cace. Le  conte  gai  et  grivois  a  fait  oublier  le  conte  sérieux  et  dra- 
matique. La  plupart  des  lecteurs  ont  cru  que  la  traduction  de  notre 
poète  pouvait  les  dispenser  de  l'original ,  et  ils  ne  savent  pas  que 
cette  traduction  est  infidèle. 

L'histoire  est- elle  donc  aussi  gaie  que  la  fait  la  tradition?  €e 


Digitized  by 


Google 


732'  BEYDE   DES  DEUX   MONDES. 

n'était  pas  précisément  Favis  d'Alaciel.  Lorsqu'au  terme  de  son 
long  pèlerinage  amoureux  et  sanglant  elle  eut  rencontré  dans  l'Ue 
de  Ctiypre  le  vieux  courtisan  Antigone  qu'elle  avait'  connu  à  la  cour 
de  son  père,  le  sultan  de  Babylone,  et  qu'elle  lui  eut  raconté  son 
histoire,  elle  soumit  à  son  jugement  ses  embarras  de  conscience  et 
sollicita  l'appui  de  ses  conseils.  Avec  quelle  délicatesse  de  fille  bien 
née  elle  lui  expose  les  raisons  qui  la  font  hésiter  à  retourner  à  sa 
première  condition  !  avec  quel  noble  sentiment  de  sa  propre  dignité 
et  de  celle  des  autres  elle  lui  demande  si  elle  ne  ferait  pas  mieux 
de  cacher  sa  vie  désormais  et  ne  pas  démentir  le  bruit  de  sa  mort! 
Alaciel  jugeait  bien  à  notre  avis,  car  son  histoire  nous  apparaît 
sinistre,  et  elle  apparut  telle  à  Boccace.  Avec  l'œil  du  génie,  il  a 
percé  l'extérieur  bariolé,  les  apparences  comiques  de  cette  anec- 
dote ,  et  y  a  vu  la  donnée  tragique  qui  y  est  contenue  réellement, 
c'est-à-dire  la  fatalité  de  la  beauté.  Ce  récit  n'est  gai  que  pour  les 
esprits  superficiels  et  incapables  de  méditation. 
.  Ne  trouvez-vous  pas  en  effet  qu'elle  prête  à  rire,  cette  destinée 
d'Alaciel,  qui,  toujours  innocente  et  par  la  seule  puissance  d'un  don 
fatal,  sème  la  mort  sur  ses  pas?  Comme  elle  est  gaie,  cette  histoire 
toute  pleine  de  coups  de  poignard,  de  guets-apens,  de  guerres  san- 
glantes, qui  commence  par  un  naufrage  et  qui  finit  par  un  men- 
songe! Le  premier  amant  d'Alaciel  meurt  assassine  par  son  jeune 
frère,  et  celui-ci  succombe  sous  les  coups  de  deux  meurtriers  qui 
se  disputent  dans  un  duel  au  couteau,  à  la  manière  génoise,  la  pos- 
session de  la  belle,  et  qui  la  perdent  tous  deux  avec  la  vie.  Le 
prince  de  Morée,  qui  en  hérite,  est  assassiné  par  le  duc  d'Athènes, 
et,  pour  la  ravir  à  ce  dernier,  le  prince  Constantin  n'hésite  pas  à 
engager  une  guerre  dont  il  ne  connaît  pas  les  résultats,  à  jouer  le 
sort  de  son  empire  et  à  sacrifier  des  milliers  d'hommes.  Son  auda- 
cieuse entreprise  est  récompensée  comme  elle  le  mérite,  car  la  fa- 
talité lui  enlève  Alaciel,  pour  la  jeter  en  proie  au  sultan  Osbeck. 
Cette  Alaciel  tant  convoitée  ne  fait  aucun  heureux,  si  ce  n'est  le 
vieux  Antioche,  et  c'est  là  encore  une  des  dérisions  du  sort.  Il  n'y 
aura  qu'un  seul  homme  qui  sera  heureux  par  elle,  et  celui-là,  ce 
ne  sera  aucun  de  ces  princes  et  de  ces  brillans  gentilshommes  qui 
se  disputent  sa  conquête  :  ce  sera  un  pauvre  barbon  qu'elle  consen- 
tira à  aimer  un  peu  par  estime,  beaucoup  par  reconnsdssance  de 
pouvoir  parler  enfin  sa  langue  natale  et  d'être  délivrée  du  rôle  de 
muette  qu'elle  joue  depuis  si  longtemps,  beaucoup  plus  encore  par 
lassitude  du  cœur.  Ainsi  elle  ne  peut  même  jouir  de  ce  qu'il  y  a 
de  brillant  dans  son  équivoque  destinée  :  tant  d'orages  aboutissent 
simplement,  comme  dans  la  vie  réelle,  à  une  demi-platitude,  ou, 
pour  parler  d'une  manière  moins  méprisante,  à  une  affection  sen- 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS  DE  MORALE   ET  DE  LITTÉRATURE.  733 

sée  ou  estimable,  mais  qui  n'a  rien  de  bien  éblouissant  ni  de  bien 
poétique.  En  faisant  le  malheur  des  autres,  Alaciel  ne  réussit  pas  à 
être  heureuse.  Quel  plus  cruel  exemple  des  cruautés  de  la  fortune 
que  celui  de  cette  femme  née  princesse  et  fiancée  de  roi,  passée  de 
main  en  main  comme  une  esclave  antique,  et  forcée  de  subir  des 
admirations  qui  sont  des  outrages  et  des  passions  qui  sont  des  at- 
tentats! 

On  pourrait  appeler  cette  histoire  la  tragédie  de  la  beauté.  Oh! 
oui,  Pamphile  parle  justement  lorsqu' avant  de  commencer  son  récit 
il  expose  la  vaniié  des  vœux  et  des  désirs  humains.  La  suprême  sa- 
gesse serait  de  ne  former  aucun  désir,  car  les  biens  que  nous  sou- 
haitons sont  presque  infailliblement  ceux  qui  doivent  nous  conduire 
à  notre  perte,  et  nous  ne  nous  apercevons  de  l'extravagance  de  nos 
vœux  que  lorsque  notre  ruine  est  consommée.  Bien  plus,  il  faudrait 
autant  redouter  par  prudence  les  dons  de  la  nature  que  ceux  de  la 
fortune;  malheureusement  ceux-là  nous  sont  imposés  fatalement, 
et  nous  ne  sommes  pas  libres  de  les  refuser.  Toutes  les  fois  que  la 
nature  fait  un  don  à  une  créature  humaine,  elle  la  voue  au  malheur. 
Tout  se  paie,  disait  l'empereur  Napoléon;  tout  se  solde  et  se  com- 
pense dans  l'ordre  de  la  nature  aussi  bien  que  dans  Tordre  social 
et  politique,  ajouterons-nous.  Heureux  encore  sommes-nous  lorsque 
la  balance  se  tient  à  peu  près  en  équilibre,  et  lorsque  le  don  que  nous 
avons  reçu  n'entraîne  pas  cette  banqueroute  de  la  vie  qui  s'appelle 
le  malheur.  Une  loi  fatale  et  implacable  veut  que  l'homme  expie 
ses  dons.  C'est  une  loi  étrange  et  d'une  injustice  si  criante  qu'elle 
semble  paradoxale  et  que  nous  avons  peine  à  y  croire,  mais  l'ap- 
plication en  est  tellement  constante  que  le  doute  nous  est  défendu. 
Nous  ne  connaissons  pas  bien  les  raisons  de  cette  loi  cruelle,  et  les 
explications  qu'on  peut  donner  de  sa  légitimité  ne  sont  point  faites 
pour  consoler  de  ses  rigueurs.  Ce  qu'on  peut  dire  de  mieux,  c'est 
que  lorsqu'un  homme  a  reçu  un  don  de  la  nature,  il  ne  s'appartient 
plus  et  n'est  plus  maître  de  sa  destinée.  Il  doit  subir  cette  destinée, 
quelle  qu'elle  soit,  avec  obéissance  et  résignation,  car  il  n'est  plus 
qu'une  des  forces  de  la  nature,  qui  s'est  incarnée  en  lui  pour  ac- 
complir ses  fonctions  dans  l'œuvre  universelle  du  monde.  Les  plaintes 
mômes  et  les  reproches  lui  sont  interdits;  autant  vaudrait  que  la 
foudre  se  plaignît  d'être  obligée  de  gronder  et  la  mer  de  gémir.  Les 
dons,  quels  qu'ils  soient,  un  grand  génie,  une  grande  beauté,  un 
grand  caractère,  ne  nous  ont  pas  été  accordés  pour  notre  bonheur, 
non  plus  que  pour  notre  malheur,  et  il  importe  que  l'homme  et  la 
femme  qui  les  possèdent  sachent  qu'ils  ont  été  choisis  simplement 
pour  être  des  instrumens  d'activité  et  des  stimulans  de  passion.  Ils 
ont  été  doués  afin  d'être  désirés  ou  enviés,  et,  en  étant  désirés  et 


Digitized  by 


Google 


73&  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

enviés,  afin  de  réveiller  dans  les  autres  hommes  le  sentiment  de  la 
TÎe  et  de  leur  en  faire  comprendre  le  prix.  Certes  c'est  là  ime  expli- 
cation raisonnable;  est-elle  plus  consolante  pour  cela?  Ce  n'est  pas 
une  consolation  que  de  se  dire  qu'on  ne  s'appartient  pas  afin  que 
les  autres  puissent  s'appartenir,  et  qu'il  est  juste  qu'on  soit  malheu- 
reux pour  que  les  autres  acquièrent  la  conscience  du  bonheur. 

Ce  qu'il  y  a  de  particulièrement  blessant  et  cruel  dans  cette  loi, 
c'est  l'hypocrisie  avec  laquelle  la  nature  l'applique ,  la  trompeuse 
sollicitude  maternelle  avec  laquelle  elle  nous  cache  les  vraies  consé- 
quences de  ses  dons,  afin  de  ne  pas  nous  effrayer  et  de  nous  enlever 
jusqu'à  l'idée  de  fuir  ses  faveurs.  Elle  nous  présente  ses  dons  avec 
un  sourire  amical,  comme  les  instrumens  mêmes  de  notre  bonheur, 
et  en  nous  donnant  l'assurance  qu'ils  n'éveilleront  chez  nos  sem- 
blables que  les  meilleures  pensées  et  les  meilleurs  instincts.  C'est  la 
partie  angélique  de  l'humanité  que  nous  allons  soulever  hors  d'elle- 
même,  l'amour,  la  sympathie,  la  bonté,  la  charité,  le  dévouement. 
Est-il  un  don  plus  charmant  par  exemple  que  celui  qui  fut  octroyé 
à  Alaciel?  Sans  doute,  partout  où  elle  passera,  les  cœurs  se  sentiront 
émus  d'un  saint  enthousiasme  pour  cette  beauté  suprême  dont  elle 
atteste  l'existence  et  dont  elle  est  sur  la  terre  comme  l'incarnation. 
Elle  sera  aimée  de  tous,  ce  qui  dans  l'opinion  des  hommes  constitue 
le  plus  grand  des  biens,  c'est-à-dire  qu'elle  sera  protégée  par  un« 
armée  de  dévouemens  et  de  respects  suscitée  par  la  lumière  féconde 
qui  s'échappe  de  ses  yeux  et  évoquée  par  la  musique  qui  rayonne  de 
l'harmonie  de  ses  traits.  L'approcher  sera  un  privilège,  la  voir  sera 
une  consolation  capable  de  faire  oublier  à  ceux  qui  souffrent  les 
ennuis  maussades  et  les  fatigues  de  leur  vie.  On  lui  sera  reconnais- 
sant comme  d'un  bienfait  de  se  laisser  admirer  et  de  ne  pas  détour- 
ner son  visage  lorsque  les  yeux  s'arrêteront  sur  lui,  et  le  souvenir 
de  cette  vision  restera  dans  l'esprit  de  ceux  qui  l'auront  eue  comme 
une  date  mémorable  dans  l'existence.  0  fausses  promesses  de  la 
menteuse  naturel  ce  n'est  pas  la  partie  angélique  de  l'homme 
qu' Alaciel  va  soulever,  c'est  sa  partie  infernale  :  ces  yeux  n'éveille- 
ront que  des  instincts  de  meurtre,  ces  traits  n'inspireront  gue  des 
pensées  de  trahison  et  de  déloyauté,  cette  beauté  souveraine  ne  fera 
surgir  que  des  désirs  de  profanation.  Posséder  un  don  qui  semble 
devoir  s'accorder  avec  ce  qu'il  y  a  de  meilleur  en  nous  et  être  forcé 
de  reconnaître  que  ce  don  ne  met  en  activité  que  les  forces  juste- 
ment contraires  à  celles  qu'on  croyait  soulever,  certes  c'est  là  une 
souffrance  qui,  pour  un  cœur  bien  placé,  doit  être  particulièrement 
amère. 

L'histoire  d' Alaciel  est  donc  une  histoire  dramatique  par  excel- 
lence :  aussi,  pendant  que  je  la  lisais,  je  me  plaisais  à  imaginer  les 


Digitized  by 


Google 


ESSAIS   DE   MORALE    ET   DE    LITTERATUBE.  735 

rêveries  dans  lesquelles  cette  lecture  aurait  pu  jeter  Shakspeare.  Ce 
n'est  pas  lui  qui  se  serait  trompé  sur  la  beauté  et  la  vraie  donnée 
de  cette  histoire.  Et  quel  drame  tragique  il  en  eût  tiré  !  comme  cette 
histoire  se  serait  prêtée  merveilleusement  à  une  de  ces  vastes  con- 
ceptions riches  en  épisodes  et  en  digressions  auxquelles  sa  grande 
imagination  se  complaisait  I  Avec  quelle  facilité  celui  qui  a  su  extraire 
l'admirable  Hamlet  de  l'argile  aride  de  Saxo  Grammaticus  aurait  su 
faire  jaillir  de  cette  riche  matière  italienne  les  sources  qui  y  sont 
contenues  et  qui  s'en  échappent  de  tous  côtés!  Jamais  sources  de  sen- 
timens  n'ont  été  plus  visibles,  jamais  germes  de  caractères  n'ont  été 
plus  abondans,  mieux  indiqués  et  plus  faciles  à  développer.  L'unité 
générale  du  drame  eût  été  donnée  par  cette  signification  morale  de 
l'histoire  d' Alaciel  que  nous  avons  essayé  de  mettre  en  lumière ,  la 
femme  belle  victime  de  sa  beauté ,  l'expiation  fatale  des  dons  de  la 
nature.  Chacun  des  amans  d' Alaciel  aurait  fourni  un  épisode  de  ce 
drame  aux  aspects  multiples  et  changeans.  Quelle  galerie  abondante 
en  contrastes  de  caractères  que  celle  de  ces  adorateurs  de  condi- 
tion, d'âge,  de  mœurs. diverses,  aimant  chacun  à  sa  manière,  ce- 
lui-ci avec  enthousiasme,  celui-là  avec  reconnaissance,  cet  autre 
avec  frénésie,  ce  dernier  avec  lâcheté  et  remords,  et  permettant 
au  poète  de  parcourir  la  gamme  entière  du  sentiment  de  l'amour, 
depuis  les  notes  les  plus  sourdes  jusqu'aux  notes  les  plus  aiguës  !■ 
Mais  rien  ne  saurait  égaler  en  richesse  poétique  et  en  grandeur 
dramatique  le  personnage  principal  lui-même,  celui  d' Alaciel.  On 
peut  le  concevoir  et  l'exprimer  de  dix  manières  différentes  sans 
courir  le  risque  de  se  contredire  ou  de  se  tromper.  Pensez  donc  eiï 
effet  combien  de  sentimens  habitent  à  la  fois  le  coeur  de  la  malheu- 
reuse princesse!  Toutes  ces  mélodies  isolées  et  successives  de  l'a- 
mour que  chantent  à  tour  de  rôle  ses  amans  se  trouveront,  â  le 
poète  le  veut,  réunies  dans  Alaciel  en  une  symphonie  colossale  et 
monstrueuse.  A  cette  symphonie  voluptueuse  répondra  une  seconde 
symphonie,  celle-là  diabolique,  discordante,  anarchique,  formée' 
par  les  clameurs  des  sentimens  de  colère,  de  désespoir  et  de  haine 
que  le  malheur  a  soulevées  en  elle.  Cette  gamme  de  sentimens  que 
le  poète  faisait  parcourir  à  son  génie  au  nàoyen  des  dix  personnages 
de  son  drame,  Alaciel  peut  la  parcourir  tout  entière  à  elle  seule,  en 
même  temps  qu'elle  en  parcourt  une  autre  tout  opposée.  De  même 
en  effet  que  l'amour  qu'elle  inspire  est  de  caractère  très  <livers, 
l'amour  qu'elle  ressent  se  transforme  nécessairement  avec  chacun 
de  ses  amans;  mais  parmi  ces  sentimens  il  en  est  un  dramatique 
par  excellence,  et  qui,  je  crois,  n'a  jamais  été  exprimé  par  aucun 
poète  :  c'est  la  contrainte  que  la  fatalité  exerce  sur  le  cœur  d' Alaciel. 
Alaciel  est  entraînée  dans  le  tourbillon  des  passions  qu'elle  inspire» 


Digitized  by 


Google 


736  RBTUB   DES   DEUX   UOIfDES. 

et,  bon  gré,  mal  gré,  elle  est  amenée  à  les  partager.  Il  faut  qu'elle 
aime  en  dépit  de  sa  résistance,  en  dépit  de  la  honte  qu  elle  en  res- 
sent, en  dépit  du  désespoir  dans  lequel  cet  amour  la  plonge.  La  na- 
ture lui  force  le  cœur  en  quelque  sorte,  et  double  son  malheur,  pour 
qui  sait  comprendre,  en  la  contraignant  à  ressentir  des  passions 
qu'elle  maudit  et  qu'elle  aurait  voulu  fuir.  Son  devoir  cependant 
serait  de  ne  pas  aimer,  car,  par  l'amour,  elle  détruira  la  tyranoie 
qu'elle  subit,  elle  effacera  son  malheur  et  amnistiera  la  fatalité. 
Certes  c'est  là  une  situation  dramatique  et  violente  s'il  en  fut.  N'est- 
ce  pas  que  l'histoire  d'Alaciel  est  encore  plus  sombre  qu'elle  n'est 
gaie,  et  que  si  elle  a  pu  faire  un  beau  conte,  elle  aurait  pu  beau- 
coup mieux  encore  fournir  la  matière  d'un  beau  drame  tragique? 

Mais  quoi!  direz-vous  peut-être,  y-a-t-il  tant  de  choses  renfer- 
mées dans  ce  petit  conte  de  réputation  équivoque,  dont  nous  nous 
sommes  habitués  à  parler  légèrement,  comme  d'une  babiole  futile 
et  grivoise?  Eh!  mon  Dieu,  oui!  toutes  ces  choses  y  sont  contenues 
d'une  manière  apparente,  ou  d'une  manière  latente  et  cachée,  et 
peuvent  s'en  tirer  rien  qu'en  complétant,  en  développant  la  pensée 
de  l'auteur,  sans  qu'il  soit  besoin  d'en  forcer  le  sens  ou  de  recourir 
aux  commentaires  arbitraires.  Il  n'y  a  jamais  rien  de  frivole  ni  de 
léger  dans  les  œuvres  d'un  réel  génie,  et  lorsqu'on  s'approche  de  la 
plus  petite  d'entre  elles,  on  est  toujours  étonné  du  nombre  de  beau- 
tés qu'elle  contient  et  de  la  diversité  des  significations,  toutes  égale- 
ment vraies,  qu'on  peut  lui  donner.  Il  m'est  souvent  arrivé,  comme 
à  beaucoup  de  nos  lecteurs  sans  doute,  de  trouver  une  certaine  ir- 
révérence et  un  certain  mauvais  goût  dans  la  comparaison  que  nos 
écrivains  modernes  ont  trop  souvent  aimé  à  établir  entre  les  œu- 
vres du  génie  humain  et  les  œuvres  de  Dieu ,  et  cependant  cette 
comparaison  n'est  pas  sans  quelque  vérité.  Qui  n'a  fait  une  fois  au 
moms  quelque  expérience  microscopique,  et  qui  n'a  été  étonné  de 
découvrir  l'infini  dans  l'atome  ?  C'est  une  de  ces  expériences  micros- 
copiques que  je  viens  de  faire  en  littérature.  Je  me  suis  approché 
d'un  atome  littéraire,  mais  d'un  atome  animé  d'une  vie  véritable, 
et  j'y  ai  découvert  sans  peine  non-seulement  la  forme  abrégée  d'un 
grand  talent,  mais  un  petit  monde  très  complet,  et  comme  un  mi- 
crocosme de  l'existence  humaine  et  de  ses  destinées. 

Emile  Hontégit. 


Digitized  by 


Google 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


31  mai  1863. 


La  tyrannie  d^une  échéance  périodique  nous  joue  cette  fois  un  mauTals 
tour  :  elle  nous  oblige  à  parler  des  élections  générales  au  moment  môme 
où  Févénement  se  consomme  et  dans  Tignorance  du  résultat  qui  va  s'ac- 
complir. Nous  nous  présentons  devant  le  public  en  n'ayant  à  lui  donner  ni 
Informations  ni  conseils.  Les  prophéties  seraient  de  notre  part  une  témé- 
rité ridicule,  contredite  et  peut-être  châtiée  à  Tinstant  môme  par  les  faits. 
Nos  exhortations,  arrivées  après  coup,  ne  seraient  qu'une  superfluité  re- 
dondante. Nous  avons  à  dire  notre  avis  sur  la  pièce  avant  d'en  connaître 
le  dénoûinent.  A  l'heure  où  tous  descendent  sur  le  champ  émouvant  de 
Taction,  nous  sommes  contraints  de  remonter  les  degrés  de  notre  observa- 
toire solitaire.  La  tâche  est  assez  ingrate,  ce  nous  semble,  pour  nous  don- 
ner des  titres  à  l'Indulgence  de  nos  lecteurs  de  toute  sorte. 

Le  mouvement  électoral  de  1863,  on  peut  le  dire  avec  assurance  avant 
môme  de  connaître  le  résultat  des  scrutins,  marquera  dans  la  politique  in- 
térieure de  la  France  le  commencement  d'une  phase  nouvelle.  Peu  importe, 
à  l'heure  qu'il  est,  le  nombre  des  candidats  libéraux  qui  pourront  ôtre 
élus;  l'opposition  libérale  n'a  jamais  conçu  à  cet  égard  de  présomptueuses 
espérances  :  elle  connaissait  trop  les  obstacles  que  devait  lui  susciter  l'ac- 
tion administrative  pour  se  bercar  d'illusions  ambitieuses.  Mais  une  chose 
certaine,  un  résultat  obtenu,  un  fait  acquis,  bien  autrement  intéressant 
que  le  succès  électoral  de  telle  ou  telle  candidature,  c'est  le  réveil  de  l'es- 
prit public.  U  est  impossible  de  donner  un  autre  nom  au  mouvement  au- 
quel nous  assistons  depuis  quinze  jours.  Ceux  qui  ont  connu  la  France  libé- 
rale dans  un  de  ses  rares  beaux  jours  ont  retrouvé  la  fibre  de  leur  pays 
dans  ce  premier  et  généreux  élan  de  vie  politique.  Pour  nous,  à  qui  les 
dures  épreuves  de  la  cause  libérale  ont  depuis  longtemps  enseigné  les  dé- 
sirs modérés  et  les  espérances  timides,  nous  avons  rencontré  là  une  de  ces 

TOMB  XLT.  47 


Digitized  by 


Google 


738  REVOR  DES    DEUX   MONDES. 

heureuses  déceptions  qui  réjouissent  et  encouragent.  Nous  ayons  obtenu 
plus  et  mieux  que  nous  n'avions  osé  nous  promettre. 

Il  est  dès  à  présent  utile  pour  tous  d'étudier  avec  bonne  foi  et  sans 
parti-pris  les  caractères  principaux  du  mouvement  libéral  dont  nous  ve- 
nons de  voir  les  débuts.  Ces  caractères  sont  très  simples,  très  naturels,  très 
faciles  à  définir.  Le  mouvement  a  été  en  quelque  sorte  instinctif  et  spon- 
tané ;  il  s'est  produit  dans  les  grandes  villes,  c'est-à-dire  dans  la  région  où 
se  concentrent  les  lumières,  la  richesse,  l'activité  industrielle  et  commer- 
ciale, où  les  populations  sont  agglomérées,  et,  même  en  l'absence  de  la 
liberté  de  la  presse  et  des  droits  d'association  et  de  réunion ,  conservent 
encore  les  élémens  primitifs  de  la  vie  publique  que  rien  ne  peut  abolir. 
Les  aspirations  manifestées  par  le  mouvement  électoral  ont  été  remarqua- 
bles par  leur  modération  :  elles  se  sont  réduites  d'elles-mêmes,  sans  con- 
cert préalable,  avec  un  curieux  instinct  pratique,  à  ce  qu'on  pourrait  ap- 
peler le  minimum  ou  le  strict  nécessaire  des  revendications  populaires  et 
libérales.  Enfin  l'esprit  public  a  fait  preuve  d'une  rare  intelligence  dans  le 
choix  des  noms  qu'il  a  pris  pour  représenter  ses  tendances  :  il  a  choisi  les 
noms  les  plus  connus,  sans  s'inquiéter  de  leur  ancien  sens,  sans  se  préoc- 
cuper des  vieilles  récriminations  auxquelles  ils  pouvaient  prêter,  en  dé- 
pouillant en  quelque  sorte  ces  noms  des  couleurs  que  le  passé  leur  avait 
attachées,  pour  ne  plus  leur  laisser  que  la  signification  toute  neuve  des 
tendances  qu'il  s'agit  aujourd'hui  de  faire  prévaloir  dans  la  politique  inté- 
rieure de  la  France. 

Un  des  premiers  caractères  du  mouvement  a  été,  avons-nous  dit,  la  spon- 
tanéité. Ce  caractère  recommande  particulièrement  le  mouvement  actuel  à 
l'attention  impartiale  et  réfléchie  du  gouvernement.  La  spontanéité,  c'est 
en  ces  matières  la  sincérité  et  la  franchise,  et  les  gôuvernemens  habiles, 
les  gôuvernemens  inspirés  de  l'esprit  moderne  doivent  tenir  grand  compte 
des  impressions  publiques  quand  elles  leur  sont  ainsi  révélées.  H  nous 
semble  qu'il  est  moins  possible  encore  au  gouvernement  qu^à  nous  de  com- 
mettre une  méprise  sur  la  spontanéité  et  la  sincérité  du  mouvement  élec- 
toral. La  vigilance  de  son  administration  n'a  pu  être  mise  en  défaut  sur  ce 
point.  L'administration  sait  mieux  que  personne  que  si  les  vieux  partis 
peuvent  encore  figurer  parmi  les  omemens  fripés  de  la  déclamation  poli- 
tique, ces  vieux  partis  sont  privés,  à  l'heure  qu'il  est,  de  toiït  moyen  d'or- 
ganisation, de  propagande  et  d'action.  Ceux  qui  étaient  considérés  autre- 
fois comme  les  meneurs  de  ces  partis,  ce  que  Von  connaît  de  leurs  pensées 
et  de  leurs  actes  le  démontre,  ne  s'étaient  attendus  d'abord  à  rien  de  ce 
qui  s'est  passé  depuis.  Personne  et  aucune  combinaison  dé  partis  n'ont 
conduit  le  mouvement  :  c'est  le  mouvement  au  contraire  qui  a  entraîné 
ceux  qu'il  charge  de  le  représenter,  et  qui  a  rompu  les  combinaisons  de 
partis,  si  l'on  peut  donner  ce  nom  à  certains  projets  négatifs  et  découragé» 
d'abstention  et  d'isolement. 


Digitized  by 


Google 


R£YU£.   —  CHBONIQUE.  739 

Dn  autre  caractère  du  réTeil  d'esprit  public  excité  par  les  élections  gé- 
nérales, c'est  qu'il  a  eu  pour  théâtre  les  grandes  villes.  Ce  fait  nous  paraît 
deToir  être  un  objet  d'étude  et  de  réflexion  pour  le  gouTernement  aussi 
bien  que  pour  les  politiques  amateurs  tels  que  nous.  Dans  tous  les  pays  où 
le  pouToir  a  intérêt  à  découvrir  et  à  pressentir  les  courans  de  l'opinion 
publique»  on  attache  une  importance  particulière  aux  élections  des  grandes 
Tilles.  Aux  États-Unis,  les  élections  de  l'état  de  New-York  décident  presque 
to^jours  la  question  de  l'avènement  au  pouvoir  du  parti  victorieux.  En  An- 
gleterre, quand  les  grandes  questions  de  réforme  sont  engagées,  les  nomi* 
nations  faites  par  la  Cité  de  Londres,  par  Liverpool,  par  Manchester,  par  le 
West-Riding  du  Yorkshire,  influent  presque  toujours  sur  la  politique  des 
ministres  ou  sur  le  sort  des  cabinets.  Si  nos  voisins  accordent  une  si  haute 
importance  pratique  aux  manifestations  électorales  de  ce  qu'ils  appellent 
les  grandes  constituencieSj  il  semble  que  nous  devons  avoir  encore  de  meil- 
leures raisons  de  comprendre  la  portée  du  mouvement  électoral  des  grandes 
Tilles.  C'est  un  fait  commun  à  tous  les  pays  que  les  populations  rurales, 
disséminées  dans  les  champs  ou  réunies  par  petits  groupes,  sont  moins  fa- 
vorablement placées  que  les  populations  des  villes  pour  vivre  de  la  vie  col- 
lective et  pour  indiquer  les  tendances  progressives  de  l'esprit  public.  Les 
restrictions  qui  ont  été  mises  aux  conditions  de  la  vie  publique  rendent 
parmi  nous  ce  fait  plus  sensible.  Nous  ne  rencontrerons  pas  de  contradic- 
teurs, si  nous  disons  que  la  vie  publique,  qui  est  devenue  si  difficile  en 
France,  l'est  pourtant  beaucoup  moins  dans  nos  villes  que  dans  nos  cam- 
pagnes. Nos  grandes  cités,  manquant  de  la  liberté  de  la  presse,  du  droit  de 
réunion,  du  droit  d'association,  même  privées  de  Félection  de  leurs  con- 
seils municipaux  et  de  leurs  maires,  n'en  demeurent  pas  moins  de  petites 
républiques.  Le  rapprochement  des  citoyens  y  entretient  la  solidarité  des 
intérêts  et  réchange  constant  des  informations  et  des  idées.  Les  opinions 
y  saisissent  plus  facilement  les  questions  collectives  ;  les  sentimens  y  de- 
Tiennent  plus  rapidement  des  impressions  générales.  La  vie  intellectuelle  y 
est  plus  active,  l'esprit  public  plus  facile  à  former  et  à  entretenir.  Les. 
manifestations  régulières  de  l'opinion  des  grandes  villes  ont  donc  en  France 
aussi  une  signification  politique  à  laquelle  les  hommes  d'état  pratiques,  les 
bons  pilotes,  doivent  prêter  une  attention  toute  particulière. 

Ce  qui  frappe  également  dans  les  aspirations  qui  se  sont  fait  jour  à  tra- 
Ters  la  lutte  électorale,  c'est  leur  parfaite  et  unanime  modération.  Nulle 
part  elles  ne  sont  allées  au-delà  de  ce  que  nous  appelons  le  strict  néces- 
saire de  la  liberté.  En  fait  de  liberté,  elles  demandent,  à  proprement  parler, 
non  des  nouveautés  inconnues,  mais  de  simples  restitutions.  Elles  ne  sont 
inspirées  après  tout  que  de  ce  sentiment  de  dignité  politique  qui  vit  et 
souffre  au  cœur  de  tous  ceux  qui  ont  compris  et  aimé  la  révolution  fran- 
çaise. Les  sophistes  auront  beau  dire,  l'œuvre  positive  que  la  révolution 
française  s'est  proposée  a  été  la  fondation  de  la  liberté.  L'ég<ilité,  si  on  ne 


Digitized  by 


Google 


7&0  EETUE  DES   DEUX   MONDES. 

la  voit  que  dans  Tabolition  des  privilèges  de  classes,  n'a  été  que  rœane 
négative  de  la  révolution;  mais  la  véritable  égalité  politique,  que  la  révo- 
lution a  poursuivie  et  poursuit  encore,  ne  peut  exister  sans  la  liberté.  La 
plus  juste  et  la  plus  haute  ambition  de  la  révolution  française  a  été  de 
faire  admettre  également  tous  les  citoyens  à  participer  au  gouvernement 
et  à  Tadministration  du  pays.  Or,  sans  la  liberté,  cette  égalité  des  citoyens 
dans  la  participation  aux  aflTaires  publiques  est  mise  à  néant.  La  révolution, 
en  brisant  le  despotisme  de  Tancien  régime,  a  entendu  bannir  du  domaine 
de  la  politique  le  vieux  dogme  de  rinfaillibilité  du  pouvoir  absolu  inhérent 
au  droit  divin,  dogme  d'où  découlent  le  favoritisme,  le  privilège  et  par 
conséquent  Tinégalité;  mais  comment  la  grande  égalité,  celle  qui  donne 
aux  citoyens  le  même  droit  à  participer  aux  alTaires  publiques,  peut-elle 
exister  tant  que  les  citoyens  ne  possèdent  point  les  libertés  qui  sont  les 
garanties,  les  organes  et  la  consécration  de  ce  droit,  tant  que  Tinitiatlve 
administrative  intervient  avec  toute  sa  force  dans  la  direction  de  la  presse, 
dont  elle  tient  la  vie  dans  ses  mains,  et  dans  la  conduite  des  élections? 
Jusqu'à  ce  que  tous  les  citoyens  puissent  exprimer  leurs  opinions  par  la 
presse,  soumis  uniquement  à  la  loi,  qui  ne  connaît  que  des  égaux,  et  non 
à  la  juridiction  administrative,  qui  ne  peut  procéder  que  par  exceptions, 
actes  discrétionnaires  et  privilèges,  qui  oserait  dire  que  la  grande  égalité 
politique  soit  réalisée  parmi  nous?  De  même,  tant  que,  toute  Tlnfluence  et 
tous  les  agens  de  l'administration  étant  mis  au  service  des  candidats  patron- 
nés par  elle,  les  candidats  indépendans  se  verront  privés  des  moyens  natu- 
rels de  communiquer  avec  les  électeurs,  pourra-t-on  dire  que  la  vériuble 
égalité  politique  existe  chez  nous  dans  l'application  du  droit  électoral?  Ce 
grand  desideratum  du  régime  actuel  que  l'on  appelle  le  couronnement  de 
l'édifice  comprend  la  question  d'égalité,  qui  tient  tant  au  cœur  de  la  France, 
aussi  bien  que  la  question  de  liberté.  Ce  qui  nous  manque  à  ce  double  point 
de  vue  est  même  devenu,  à  vrai  dire,  pour  tous  les  Français  qui  se  mêlent 
aux  aflTaires  publiques,  une  question  de  dignité  personnelle  et  d'honneur 
civique.  Le  mouvement  électoral  auquel  nous  assistons  a  démontré  que 
c'est  ainsi  que  la  revendication  de  la  liberté  est  généralement  comprise. 
C'est  cette  revendication  du  strict  nécessaire  et  de  l'essentiel  en  matière  de 
liberté  qui  a  fait  l'union  de  toutes  les  nuances  libérales  de  l'opinion.  Ge 
qui  leur  manque  de  liberté  leur  a  fait  oublier  ce  qui  sur  d'autres  points 
peut  les  diviser.  Les  partisans  des  mesures  discrétionnaires  et  exception- 
nelles seraient  dupes  d'une  étrange  illusion,  s'ils  croyaient  réellement, 
comme  ils  aflTectent  de  le  dire,  que  c'est  une  coalition  qui  a  produit  l'en- 
tente des  partis.  Ge  sont  eux  qui  font  l'union  libérale;  ce  sont  eux  qui  la 
maintiendront  et  qui  la  fortifieront  par  les  résistances  et  les  ajoumemens 
qu'ils  voudront  opposer  au  couronnement  de  l'édifice. 

Ainsi  déterminée  par  un  instinct  général,  la  question  électorale  a  été 
bien  simplifiée  pour  Topposition.  Le  grand  cri  de  ralliement  n'a  plus  ét4 


Digitized  by 


Google 


BEVUE.   —  CHRONIQUE.  7  Al 

^^an  seul  et  même  mot  dans  toutes  les  bouches  :  la  liberté.  Telle  est  la 
légitimité  et  la  vertu  de  TaspiratiOD  purement  libérale,  qu'elle  a  commu- 
niqué une  modération  imposants  aux  manifestations  de  toutes  les  nuances 
de  Topposition.  Cette  modération  unanime  des  libéraux  de  toute  nuance 
est  un  des  signes  du  mouvement  actuel  qui  méritent  le  plus  d*étre  pris  en 
considération  par  les  hommes  d'état.  On  ne  saurait,  à  ce  point  de  vue,  con- 
stater avec  trop  de  satisfaction  le  ton  élevé  et  généreux  qui  a  distingué  les 
écrits  du  parti  dont  on  a  si  souvent  redouté  les  exagérations,  le  parti  dé- 
mocratique. Il  faut  citer,  entre  autres,  les  circulaires  publiées  par  MM.  Gar- 
not,  Gharton  et  leurs  amis,  comme  présentant  ce  mélange  réconfortant 
dMdées  nobles  et  de  sentimens  modérés.  La  profession  de  foi  d'un  ouvrier 
typographe,  M.  Blanc,  qui  se  présente  dans  la  première  circonscription  de 
Paris,  a  révélé  au  sein  des  travailleurs  une  grande  justesse  d'appréciations, 
une  remarquable  netteté  de  vues  unie  au  plus  sage  esprit  de  conciliation. 
Ce  sont  les  bons  jours  de  la  vie  politique  que  ceux  où  des  opinions  qui  en 
d*autres  circonstances,  s'étaient  combattues  avec  une  folle  violence  recon- 
naissent que  leur  hostilité  n'avait  été  qu'une  méprise,  et  qu'elles  ont  le 
droit  de  s'allier  dans  un  même  sentiment  d'estime  et  de  confiance.  Une 
autre  publication  émanée  d'un  groupe  bien  diflTérent  a  produit  une  sensa- 
tion profonde  :  nous  voulons  parler  des  instructions  que  plusieurs  arche- 
vêques et  évéques  ont  adressées  aux  électeurs  catholiques.  On  n'a  pu  se 
méprendre  sur  la  signification  libérale  de  ce  document  dans  les  circon- 
stances présentes.  L'acte  des  prélats  qui  ont  pris  ainsi  la  parole  ne  peut 
que  servir  dans  leur  sphère  légitime  les  intérêts  du  catholicisme.  C'est 
en  tout  cas  une  rupture  honorable  avec  l'absolutisme  grossier  auquel  l'Uni- 
vers avait  associé  la  politique  du  clergé  en  1852.  Enfin  il  se  dégage  des  di- 
verses circulaires  un  ensemble  de  critiques  sur  la  politique  courante  que 
des  esprits  sensés  et  positifs  ne  sauraient  dédaigner.  Partout  on  a  de- 
mandé le  respect  et  l'extension  des  franchises  municipales,  notamment  la 
nomination  des  maires  par  les  électeurs;  partout  les  candidats  ont  signalé 
la  charge  qu'impose  aux  populations  une  levée  annuelle  de  cent  mille 
hommes;  partout  on  s'est  plaint,  en  ayant  le  Mexique  à  la  pensée,  des 
expéditions  lointaines;  partout  enfin  on  a  signalé  l'écueil  des  finances  em- 
barrassées par  les  budgets  dispendieux.  Ce  ne  serait  pas  donner  une  expli- 
cation satisfaisante  de  l'unanimité  de  ces  critiques  que  d'y  voir  la  répéti- 
tion d'un  mot  d'ordre.  Les  circulaires  des  candidats  ne  sont  point  des 
documens  qui  prétendent  imposer  au  public  des  opinions  individuelles  pré- 
conçues. Le  but  et  l'art,  dans  ces  écrits,  sont  au  contraire  d'y  réfléchir, 
comme  en  un  miroir,  les  idées,  les  plaintes,  les  vœux  qui  flottent  dans  la 
conscience  publique.  Les  hommes  politiques  y  doivent  donc  voir  un  reflet 
approximatif  des  opinions  générales;  ce  sont  pour  eux  autant  de  pièces 
d^une  enquête  librement  entreprise  sur  les  dispositions  de  l'esprit  public 
par  des  personnes  qui  ont  un  intérêt  particulier  à  bien  démêler  et  à  expri- 
'  avec  exactitude  ces  dispositions. 


Digitized  by 


Google 


7A2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  nous  reste  à  parler  d'un  trait  caractéristique  des  élections  de  1863  : 
le  choix  des  candidatures  éclatantes.  Quand  les  circuhiires  ministérielles, 
les  proclamations  des  préfets  et  les  journaux  officieux  dénoncent  dans  le 
mouvement  actuel  une  manœuvre  des  anciens  partis,  on  cherche  surtout 
un  prétexte  à  cette  accusation  dans  les  noms  des  anciens  hommes  d'état 
et  des  anciens  orateurs  autour  desquels  les  électeurs  de  nos  grandes  villes 
ont  voulu  se  rallier.  Ce  prétexte  peut  servir  à  la  polémique  électorale;  mais 
ceux  qui  en  font  usage  auraient  grand  tort,  si,  une  fois  sortis  du  feu  de  la 
lutte,  ils  persistaient  à  le  prendre  au  sérieux.  Nous  ne  sommes  point,  quant 
à  nous ,  suspects  de  tendresse  pour  la  gérontocratie.  Convaincus  que  la 
presse  ne  peut  remplir  sa  mission  et  être  utile  qu'à  la  condition  de  con- 
server envers  tous  l'indépendance  de  ses  jugemens,  nous  n'avons  Jamais 
fait  dégénérer  l'amitié  politique  en  molle  complaisance  et  en  puérile  adu- 
lation. Pleins  d'estime  et  de  déf^ence  pour  les  grands  talens  et  les  vieax 
services,  nous  n'oublions  point  que  les  organes  de  la  presse  ne  doivent  pas 
être  attachés  aux  hommes  éminens  qu'on  appelle  des  chefs  politiques  par 
des  liens  de  discipline;  mais  nous  savons  que  notre  premier  devoir  est  de 
représenter  vis-à-vis  de  ces  hommes  les  vœux  et  les  exigences  de  l'opinion 
publique,  de  laquelle  la  presse  doit  uniquement  relever,  si  elle  veut  conser- 
ver sa  dignité  et  sa  valeur.  Professant  de  tels  principes  et  ayant  l'habitude 
de  les  appliquer,  nous  nous  sentons  à  l'aise  pour  rectifier  l'interprétation 
erronée  que  la  presse  gouvernementale  s'eflTorce  de  donner  aux  candidatures 
des  anciennes  illustrations  parlementaires.  Cette  interprétation  n^eût  été 
juste  que  si  les  hommes  éminens  auxquels  on  fait  allusion,  BIM.  Thiers,  Ré- 
mùsat,  Berryer,  Dufaure,  Odilon  Barrot,  Marie,  eussent  devancé  par  leur  im- 
patience les  vœux  des  électeurs;  nous  eussions,  pour  notre  compte,  regardé 
une  telle  impatience  comme  une  faute,  et,  pour  la  prévenir,  nous  n'avons 
pas  craint  de  faire  un  effort  qui  nous  était  pénible  parce  qu'il  pouvait  être 
désagréable  à  des  hommes  que  nous  respectons.  A  nos  yeux,  pour  que  le 
mouvement  électoral  eût  une  véritable  signification  et  une  force  réelle,  il 
fallait  lui  laisser  sa  spontanéité  naturelle.  C'est  aux  électeurs,  disions-nous, 
d'aller  chercher  les  candidats,  et  non  aux  candidats  considérables  de  briguer 
longtemps  d'avance  le  choix  populaire.  Les  choses  se  sont  passées  comme 
nous  l'avions  désiré.  11  n'est  ignoré  aujourd'hui  de  personne  qu'il  a  fallu 
remporter  une  véritable  victoire  sur  M.  Thiers  pour  lui  faire  accepter  la 
candidature.  Tout  le  monde  sait  que  le  parti  de  M.  Berryer  avait  la  plus  vive 
répugnance  à  prendre  part  aux  élections.  M.  Marie  n'a  jamais  passé  pour 
être  très  avide  de  la  députation.  Quant  à  M.  Dufaure,  qui  a  montré  dans 
cette  occasion  une  hauteur  et  une  dignité  de  caractère  qu'on  ne  saurait 
trop  louer,  il  n'a  cédé  qu'à  la  dernière  heure  aux  instances  dont  il  était 
l'objet.  Les  grands  candidats  ont  donc  été  demandés,  ils  ne  se  sont  pas  of- 
ferts. Il  importait  à  leur  honneur  comme  hommes  publics  qu'il  en  fût  ainsi; 
mais  cela  importait  aussi  au  sens  des  élections  et  à  l'efficacité  du  mandat 
qui  pourra  leur  être  donné.  La  façon  dont  les  électeurs  les  poussent  veft*s 


Digitized  by 


Google 


RETUE.    —   CHRONIQUE.  743 

ia  chambre  efface  en  quelque  sorte  les  vieilles  couleurs  de  partis  attachées 
A  la  réputation  de  ces  hommes  politiques  :  elle  leur  doune  une  significa- 
tion nouvelle,  elle  définit  leur  mandat,  elle  le  concentre  pour  ainsi  dire 
sur  une  question  d'avenir,  sur  la  liberté.  Maintenant  pourquoi  les  élec- 
teurs ont-ils  recherché  ces  noms  de  préférence,  et  pourquoi  les  offres  de 
candidatures  se  sont -elles  multipliées  pour  plusieurs?  La  raison  en  est 
simple  :  elle  se  trouve  et  dans  la  nature  du  suffrage  universel  et  dans  ia 
politique  restrictive  pratiquée  parmi  nous  depuis  douze  ans.  Pour  être  élu, 
il  faut  être  connu,  et  le  suffrage  universel,  en  donnant  le  vote  à  tous,  ré- 
clame ces  grandes  notoriétés  qui  ne  peuvent  être  ignorées  de  personne.  Le 
gouvernement  doit  bien  connaître  à  la  pratique  cette  exigence  du  suffrage 
universel,  car  à  rinconvénient  que  t)eavent  avoir  nombre  de  ses  candidats 
d^être  inconnus  aux  populations  il  supplée  en  les  plaçant  sous  la  recom- 
mandation de  la  plus  grande  notoriété  du  pays,  celle  de  Tempereur,  et 
par  Tactif  patronage  des  administrations  locales.  La  liberté  de  la  presse, 
l*usage  des  droits  nécessaires  à  la  vie  publique  foumijraient  aux  candida- 
tures libres  des  moyens  de  propsigande,  de  communication  et  de  concert 
qui  pourraient  satisfaire  à  ce  besoin  du  suffrage  universel;  mais,  nous  le 
demanderons  au  gouvernement  et  à  ses  organes,  est-ce  la  faute  de  Topinion 
libérale ,  qui  imprime  en  ce  moment  une  première  impulsion  à  notre  vie 
politique,  si  ces  moyens  d*organisation  élémentaire  lui  manquent  encore? 
Est-ce  sa  faute  si  aucune  notabilité  politique  nouvelle  n'a  pu  se  produire 
en  France  depuis  douze  ans?  Force  était  donc  aux  électeurs,  pour  s'assurer 
des  seules  chances  quils  eussent  d'obtenir  la  représentation  de  Topinion 
libérale  au  sein  du  corps  législatif,  d'adopter  comme  moyen  de  ralliement 
les  seules  grandes  notoriétés  existantes,  et  de  les  aller  chercher  où  elles 
se  trouvaient,  parmi  ces  hommes  des  anciens  partis  dont  le  retour  semble 
tant  offusquer  le  pouvoir.  Il  n'y  a  eu  là  nui  mot  d'ordre,  nulle  prémédita- 
tion, nulle  de  ces  combinaisons  où  les  adversaires,  s'abusant  eux-mêmes, 
veulent  voir  des  intrigues.  11  n'y  a  eu  que  la  conséquence  naturelle  et  né- 
cessaire d'une  situation  que  nous  consentirons  à  qualifier  d'étrange,  pourvu 
que  l'on  nous  accorde  qu'elle  est  en  grande  partie  Fouvrage  môme  des  lois 
restrictives  contre  lesquelles  l'opinion  libérale  s'efforce  aujourd'hui  de 
réagir  par  les  voies  constitutionnelles* 

Nous  pourrions  sans  doute  aller  jplus  loin  dans  l'analyse  des  questions  que 
soulève  le  présent  mouvement  électoral;  nous  pourrions  par  exemple  exa- 
miner les  conséquences  de  la  politique  que  le  gouvernement  a  cru  devoir 
suivre  dans  les  élections.  Il  y  aurait  là^  en  se  plaçant  au  point  de  vue  le 
plus  impartial,  le  plus  positif,  le  plus  dégagé  de  préventions  hostiles,  de 
curieuses  observations  et  de  précieux  enseignemens  à  recueillir;  mais,  pour 
aborder  cet  intéressant  sujet  d'études,  nous  préférons  attendre  que  le  ré- 
sultat des  élections  soit  connu.  Cependant,  dès  à  présent,  nous  nous  refu- 
sons à  voir  dans  les  circulaires  ministérielles  lancées  pendant  la  lutte  lea 


Digitized  by 


Google 


744  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

indices  du  jugement  définitif  que  le  gouvernement  portera  sur  le  mouf  e- 
ment  électoral,  lorsque,  la  lutte  terminée,  il  en  considérera  de  sang-froid 
le  sens  et  la  portée.  Une  certaine  véhémence  est  reçue  dans  les  polémiques 
électorales;  les  journaux  officieux  se  sont  donné  à  cet  égard  libre  carrière^ 
et  c*est  dans  leurs  colonnes  seules,  tandis  que  les  journaux  de  Topposition 
se  renfermaient  dans  les  limites  de  la  discussion  la  plus  modérée,  que  nous 
avons  retrouvé  ces  excès  de  personnalités  qui  ont  tant  nui  en  France  au 
crédit  de  la  presse.  Ces  vivacités,  que  la  chaleur  du  combat  explique  quel- 
quefois et  ne  justifie  jamais,  n'ont  pas  pénétré,  nous  en  sommes  sûrs,  dans 
Tesprlt  méditatif  et  expérimenté  de  Tempereur.  Si  le  mouvement  électoral 
révèle  certains  besoins  de  Topinion  et  certaines  difficultés  dans  la  pra- 
tique actuelle  du  gouvernement,  il  n'y  a  rien  dans  la  constitution  et  dans 
les  déclarations  réitérées  de  Tempsreur  qui  le  puisse  empêcher  d*aviser 
par  d'opportunes  concessions  et  de  sages  réformes  aux  mobiles  exigences 
de  l'esprit  public  et  des  affaires.  L'empereur  sait  mieux  que  personne  que 
la  vitalité  des  institutions  tient  à  leur  flexibilité,  et  que  le  succès  des 
hommes  d'état  dépend  de  l'attention  qu'ils  prêtent  aux  signes  du  temps  et 
de  la  dextérité  avec  laquelle  ils  modifient  leurs  procédés  à  mesure  que  les 
situations  varient.  L'histoire  de  l'Europe  depuis  un  siècle  nous  apprend 
que  l'existence  des  gouvernemens  qui  ont  cru  trouver  à  un  certain  mo- 
ment leur  sécurité  dans  une  politique  restrictive  n'a  été  qu'une  série  de 
capitulations,  et  l'histoire  de  l'Angleterre  a  prouvé  que  le  pouvoir  gagne 
toujours  beaucoup  plus  à  ces  capitulations  qu'il  ne  semble  y  perdre,  quand 
elles  sont  faites  à  propos  et  de  bonne  grâce.  Aussi,  quelle  que  soit  Tissue 
des  élections,  nous  sommes  d'avance  persuadés  qu'elles  laisseront  la  France 
sur  la  voie  des  progrès  constitutionnels  et  libéraux. 

S'il  était  besoin  d'invoquer  d'autres  exemples  en  faveur  de  Tesprit  de 
conciliation  et  de  concession,  nous  en  trouverions  un  sous  nos  yeux  mêmes 
dans  le  triste  état  où  un  maladroit  et  hargneux  esprit  de  résistance  et  de 
chicane  place  la  Prusse.  Quel  fâcheux  spectacle  donne  à  cette  heure  on 
pays  que  le  libéralisme  européen  s'était  habitué  à  considérer  comme  de- 
vant présider  au  développement  progressif  de  l'Allemagne!  M.  de  Bismark 
n'avait- il  point  un  meilleur  emploi  à  faire  de  son  intelligence  et  de  son 
caractère  remuant  et  hardi?  Au  temps  où  nous  vivons,  il  est  difficile  de 
comprendre  qu'il  puisse  exister  un  conflit  entre  un  gouvernement  national 
et  une  chambre  nationale  qui  vient  à  peine  de  recevoir  son  mandat  du 
pays;  mais,  quand  un  tel  conflit  se  produit,  il  n'est  guère  possible  de  ne  pas 

un  gouvernement  qui  a 
['action  et  tous  les  moyens  de 
prestige  et  d'influence,  peut-il  laisser  naître  et  s'envenimer  à  ce  point  l'an- 
tagonisme parlementaire?  Il  y  a  là  un  défaut  palpable  de  bon  sens  et  d'a- 
dresse. L'absurdité  de  la  crise  prussienne  paraît  plus  choquante  encore 
quand  on  voit  le  ministère  en  placer  dans  une  question  d'étiquette  le  point 


donner  tort  au  gouvernement  Gomment  en  effet 
pour  lui  l'unité  des  délibérations,  l'unité  de  l'actioi 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  746 

décisif.  Ce  sont  en  effet  les  membres  da  cabinet  prussien  qui  ont  pris  la 
responsabilité  d'une  rupture  définitive  avec  la  seconde  chambre,  et  cela 
sur  le  plus  futf le  prétexte,  en  émettant  la  prétention ,  en  Isur  qualité  de 
représentans  de  la  couronne,  de  se  soustraire  au  sein  môme  de  la  chambre 
à  rautorité  du  président  chargé  de  la  direction  des  débats.  La  pratique  de 
tous  les  états  où  le  régime  représentatif  est  en  vigueur  condamne  la  théo- 
rie du  cabinet  prussien.  Le  bon  ssns,  justifié  par  Texpérience,  indiquait 
assez  quMl  ne  peut  point  y  avoir  deux  autorités  indépendantes  au  sein  d'une 
assemblée  représentative,  et  que  tout  ministre  y  doit,  ne  fût-ce  que  par 
courtoisie,  respecter  Tautorlté  du  président  dans  la  conduite  de  la  dis- 
cussion ;  mais  il  fallait  un  prétexte  au  cabinet  pour  se  débarrasser  de  la 
chambre,  et  SI.  de  Bismark  n'a  pas  hésité  à  chercher  celui  qu'il  eût  dû ,  ce 
nous  semble,  éviter  avec  le  plus  de  soin,  puisqu'il  compromet  également 
la  dignité  de  la  couronne  et  l'honneur  de  la  chambre  populaire.  Et  quel 
moment  choisit  le  cabinet  de  Berlin  pour  suspendre  en  fait  la  constitution 
prussienne  et  mettre  devant  l'Europe  la  Prusse  dans  un  état  de  désorga- 
nisation politique  qui  est  pour  lui  une  cause  d'affaiblissement  moral?  C'est 
justement  le  moment  le  plus  critique  que  la  politique  extérieure  de  la 
Prusse  ait  traversé  depuis  longtemps,  le  moment  où  le  cabinet  de  B3rlin  a 
pris  et  conserve  dans  la  question  polonaise  une  attitude  qui  a  mérité  le 
bl&me  de  l'Europe  libérale,  et  qui  met  les  intérêts  prussiens  en  péril.  La 
politique  de  la  cour  de  Berlin  dans  la  question  polonaise  fait  revivre  en  effet 
cet  assujettissement  de  la  Prusse  à  la  Russie  qui  autrefois  a  si  souvent 
blessé  l'amour-propre  des  Allemands,  et  a  entraîné  les  Prussiens  dans  les 
difficultés  les  plus  graves.  C'est  avec  un  sincère  chagrin  que  nous  voyons  le 
gouvernement  du  roi  Guillaume  se  jeter  ainsi  en  môme  temps  dans  les 
complications  intérieures  et  dans  les  obscures  complications  extérieures 
que  peuvent  lui  susciter  les  accidens  des  affaires  de  Pologne. 

La  question  polonaise  à  notre  avis  s'aggrave  par  sa  durée  môme.  L'état 
de  ce  malheureux  pays  est  une  obsession  douloureuse  pour  la  conscience 
de  l'Europe.  Il  se  passe  là  des  faits  monstrueux  qui  laissent  des  remords 
aux  peuples  et  aux  gouvernemens  qui  en  demeurent  les  paisibles  specta- 
teurs. La  publicité  russe  elle-môme  ne  craint  pas  de  nous  apprendre  que 
des  troupes  moscovites,  dans  leur  sauvage  emportement,  ne  veulent  pas 
faire  de  prisonniers  et  passent  par  les  armes  des  vaincus  dont  le  seul  crime 
est  de  combattre  pour  la  liberté  de  leur  religion  et  l'affranchissement  de 
leur  pays.  Une  autre  fois  l'Europe  apprend  par  la  publication  du  rapport 
récent  d'un  conseiller  d'état  russe  que  l'on  prépare  à  Saint-Pétersbourg 
un  vaste  projet  de  dépossession  des  Polonais  de  la  Lithuanie  et  des  autres 
provinces  unies  à  la  Russie.  Il  s'agit  d'imposer  aux  propriétaires  polonais, 
nobles  et  bourgeois,  la  vente  forcée  et  immédiate  de  leurs  biens,  c'est-à- 
dire  en  réalité  que  l'on  veut  opérer  la  confiscation  en  masse  des  biens  des 
propriétoîres  lithuaniens.  De  tels  actes,  de  tels  projets,  véritables  inspira- 


Digitized  by 


Google 


7Â6  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tioDs  d'une  barbarie  qu'on  ne  supposait  pas  si  rapprochée  de  nous,  peurent- 
ils  être  tolérés  plus  longtemps?  Le  moins  que  l'on  puisse  demander  à  la 
Russie,  c'est  l'armistice  dont  le  cabinet  anglais  a  en  l'idée,  et  l'ourerture 
de  conférences  où  l'Europe  pourrait  exercer  le  droit,  que  le  cabinet  russe 
ne  lui  a  point  dénié,  d'intervenir  dans  le  règlement  des  affaires  polonaises. 
D'ailleurs  combien  de  temps  perdu,  et  combien  ces  pertes  de  temps  sont 
cruelles  pour  l'humanité!  U  y  a  un  mois  qu'ont  été  reçues  les  réponses  du 
prince  Gortchakof  aux  premières  communications  des  puissances,  et  c'est 
à  peine  si  l'on  annonce  que  la  France ,  l'Angleterre  et  l'Autriche  se  sont 
mises  d'accord  pour  faire  à  la  Russie  de  nouvelles  ouvertures.  Sans  doute 
les  propositions  concertées  des  trois  puissances  feront  faire  un  pas  décisif 
à  la  question  diplomatique;  mais  la  cour  de  Pétersbourg  cherchera  encore 
à  gagner  du  temps,  et  le  temps  qu'elle  gagnera  ne  fera  malheureusement 
que  prolonger  le  carnage  et  la  dévastation  qui  épuisent  la  Pologne.  Quoi 
qu'il  en  soit,  il  importe  que  le  débat  entre  la  Russie  et  l'Europe  civilisée 
soit  serré,  précisé  et  conduit  à  une  prompte  conclusion.  La  France  surtout 
doit  avoir  hâte  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir  :  il  faut  qu'elle  sache  si  la  Russie 
veut  accorder  d'abord  un  armistice,  puis  les  satisfactions  nécessaires  à  la 
nation  polonaise;  à  défaut  de  toute  réponse  satisfaisante  de  la  part  delà 
Russie,  il  faut  qu'elle  sache  si  elle  doit  prendre  efficacement  en  main  la 
cause  de  la  Pologne,  ou  si  «lie  doit  abandonner  ce  pays  à  une  impuissante 
et  malfaisante  domination.  Un  sentiment  d'humanité  nous  commanderait  de 
ne  plus  laisser  aux  Polonais  l'espoir  du  secours  de  la  France,  si  nous  n'a- 
vons pas  pas  pris  bientôt  notre  parti  des  extrémités  auxquelles  peut  nous 
conduire  notre  diplomatie,  incapable  de  ramener  seule  la  cour  de  Russie 
au  sentiment  de  la  justice  et  de  la  véritable  politique. 

La  lutte  qui  se  poursuit  aux  États-Unis  est  plus  sanglante  encore,  et  n'est 
pas  moins  douloureuse  pour  les  sentimens  et  les  intérêts  de  l'Europe;  mais 
là  du  moins,  entre  les  deux  partis  qui  combattent,  il  n'en  est  point  dont 
on  puisse  dire  qu'il  est  l'opprimé,  et  il  n'existe  pas  ces  odieuses  dispro- 
portions de  forces  qui  révoltent  les  témoins  impartiaux.  Là,  le  parti  qui  est 
au  fond  et  qui  se  montrera  en  définitive  le  plus  faible  soutient  la  mauvaise 
cause  a  été  l'agresseur,  s'est  révolté  contre  la  constitution  nationale,  et 
d'ailleurs  soutient  la  lutte  avec  une  énergie  trop  souvent  victorieuse.  La 
malheureuse  armée  du  Potomac  vient  d'éprouver  un  nouvel  échec  et  d'être 
repoussée  encore  une  fois  au-delà  du  Rappahanock.  Le  plan  du  chef  fédé- 
ral, le  général  Hooker,  était  d'une  conception  hardie,  et  tendait  à  couper 
les  confédérés  de  Lee  de  leur  base  de  Richmond  et  à  les  envelopper;  mais 
dans  la  pratique  les  diverses  attaques  exécutées  par  les  fédéraux  n'ont  point 
coïncidé  et  ont  abouti  à  des  échecs  et  à  des  retraites  successives.  Cepen- 
dant ce  succès ,  purement  défensif ,  demeure  sans  résultat  pour  les  con- 
fédérés :  leur  armée  victorieuse  n'a  pas  pu  poursuivre  l'armée  fédérale, 
et  celle-ci  a  reçu  des  renforts  qui  ont  immédiatement  réparé  ses  pertes. 


Digitized  by 


Google 


RE7UE.   —   CHRONIQUE.  747 

Tandis  qu'entre  Washington  et  Rîchmond  les  deux  partis  accumulent  leurs 
plus  nombreuses  armées  et  se  livrent  sans  résultat  des  batailles  gigan- 
tesques, c'est  ailleurs,  sur  le  cours  du  Mississipi,  que  se  fait  la  véritable 
guerre  politique,  celle  qui  peut  assurer  Tincontestable  suprématie  du  nord 
et  rabaissement  définitif  du  sud.  Or,  de  ce  côté,  la  fortune  semble  depuis 
quelque  temps  sourire  aux  troupes  et  aux  escadres  de  l'Union.  Les  confé- 
dérés ont  abandonné  ou  sont  menacés  de  perdre  bientôt  leurs  plus  fortes 
positions  sur  le  Mississipi.  Le  jour  où  l'Union  sera  maîtresse  du  grand» 
fleuve,  la  séparation  des  états  de  l'ouest  ne  sera  plus  à  redouter;  les  états 
confédérés  perdront  tout  espoir  de  s'étendre  et  tout  moyen  de  s'appuyer 
sur  la  rive  droite  du  Mississipi.  Emprisonnés  entre  le  fleuve  et  la  mer, 
privés  de  toute  expansion,  réduits  à  vivre  sur  eux-mêmes,  on  pourra  leur 
laisser  l'indépendance,  s'ils  y  tiennent;  mais  cette  indépendance  ne  sera 
plus  un  danger  pour  la  grande  république  du  travail  libre,  ni,  au  point  de 
vue  politique  comme  au  point  de  vue  des  intérêts  matériels,  une  conquête 
bien  précieuse  et  bien  glorieuse  pour  la  république  du  travail  esclave. 

Les  chambres  belges  viennent  de  terminer  leur  session  législative,  et  la 
Belgique  a,  elle  aussi,  sa  fièvre  électorale.  C'est  une  occasion  naturelle 
pour  nous  de  mentionner  rapidement  quelques-unes  des  mesures  qui  ont 
signalé  cette  dernière  session.  Parmi  ces  mesures,  nous  citerons  le  rachat 
du  péage  de  l'Escaut.  Le  gouvernement  belge  s'est  toujours  fait  remarquer 
par  son  intelligence  économique  et  sa  sollicitude  éclairée  pour  les  intérêts 
commerciaux.  Il  devait  avoir  à  cœur  de  faire  disparaître  ce  péage,  relique 
des  temps  de  barbarie  économique,  d'affranchir  d'une  façon  complète  et 
définitive  la  navigation  d'un  fleuve  aussi  Important  que  l'Escaut,  et  de  faire 
disparaître  les  derniers  vestiges  des  traités  de  Munster  et  de  la  Barrière. 
M.  le  comte  Vilain  XÏIII  avait  entamé  des  négociations  à  ce  sujet,  M.  le 
baron  de  Vrière  les  avait  continuées;  c'est  le  ministre  actuel  des  affaires 
étrangères,  M.  Gh.  Bogier,  qui  a  eu  l'honneur  de  les  mener  à  bonne  fin. 
Dès  le  5  juin  1839,  le  gouvernement  et  les  chambres ,  ne  voulant  pas  que 
le  commerce  maritime  eût  à  souffrir  de  la  disposition  du  traité  de  paix 
du  19  avril  qui  établissait  au  profit  de  la  Hollande  un  péage  à  percevoir 
sur  tout  pavillon  naviguant  dans  l'Escaut,  avaient  décrété  le  rembour- 
sement de  ce  péage  par  l'état  aux  navires  de  toutes  les  nations.  C'était 
pour  celles-ci  une  faveur  spontanément  accordée  par  la  Belgique,  qui 
aurait  rempli  toutes  ses  obligations  en  se  bornant  à  payer  le  péage  pour 
ses  propres  navires  sans  s'inquiéter  des  autres  nations.  La  charge  toujours 
croissante  qu'elle  s'était  imposée  pour  attirer  dans  l'Escaut  le  commerce 
du  monde  entier  ne  pouvait  peser  éternellement  sur  elle.  Les  autres  gou- 
vernemens  ont  compris  qu'il  y  avait  là  une  injustice;  ils  savaient  d'ail- 
leurs que  le  remboursement  du  péage  de  l'Escaut  était  le  résultat  non 
pas  d'un  traité  International,  mais  d'une  loi  librement  votée,  et  qui  aurait 
pu  être  un  jour  librement  abrogée  par  le  parlement  belge.  Ils  ont  donc  ad- 


Digitized  by 


Google 


7A8  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

héré  successivement  aux  propositions  du  gouvernement  belge;  ils  ont  ad- 
mis le  principe  de  la  capitalisation  du  péage  et  promis  un  concours  pécu- 
niaire proportionnel  à  leur  navigation  dans  TEscaut.  Le  gouvernement  des 
Pays-Bas  de  son  côté,  faisant  preuve  d'un  esprit  vraiment  libéral  «  n^avalt 
pas  hésité  à  consentir  au  rachat  du  péage  dès  les  premières  ouvertures 
de  la  Belgique.  Les  bases  du  traité  sont  celles-ci  ?  le  péage  perçu  sur  la 
navigation  de  TEscaut  et  de  ses  embouchures  est  à  jamais  aboli  moyennant 
une  somme  de  36,278,566  francs,  dont  un  tiers  sera  payé  après  réchange 
des  ratifications,  et  les  deux  autres  tiers  en  trois  termes  égaux,  échéant  le 
i"  mai  186/i,  le  1'"  mai  1865  et  le  1"  mai  1866.  A  dater  du  paiement  du 
premier  tiers,  le  péage  cessera  d'être  perçu  par  le  gouvernement  hollan- 
dais. Les  droits  de  pilotage  sont  notablement  réduits;  le  droit  de  tonnage 
est  aboli.  Les  quotes-parts  réunies  des  puissances  tierces  se  montent  à 
22,950,560  francs.  L'Angleterre  contribue  au  paiement  de  cette  somme  pour 
8,782,  320  francs,  la  France  pour  1,542,720  francs;  la  part  contributive  de 
la  Belgique  est  de  13,328,006  francs.  «  L'état  du  trésor,  dit  l'exposé  des 
motifs  du  projet  de  loi  qui  soumettait  le  traité  à  l'approbation  des  cham- 
bres, permettra  de  faire  face  à  cette  dépense  sans  recourir  à  aucun  moyen 
extraordinaire.  » 

La  Belgique  a  également  conclu  avec  les  Pays-Bas  un  traité  de  commerce 
et  de  navigation,  et  une  ccnvention  qui  met  fin  à  un  conflit  f&cheux,  en 
réglant,  à  la  satisfaction  commune,  le  régime  des  prises  d'eau  à  la  Meuse. 
Les  chambres  ont  voté  à  l'unanimité  les  projets  de  loi  approbatifs  de  ces  di- 
vers traités,  en  félicitant  le  gouvernement  d'avoir  resserré  plus  intimement 
les  liens  qui  unissent  la  Belgique  à  la  Hollande;  elles  ont  aussi  donné  leur 
approbation  à  une  grande  loi  de  concessions  de  chemins  de  fer,  remar- 
quable par  l'esprit  d'ensemble  que  l'intelligent  ministre  des  travaux  pu- 
blics, M.  Van  der  Stichelen,  a  l'habitude  de  porter  dans  les  projets  de  ce 
genre. 

Le  vote  de  la  loi  des  chemins  de  fer  avait  été  précédé  à  la  chambre  des 
représentans  par  la  discussion  longue  et  animée  d'une  loi  qui  intéresse 
renseignement  et  les  rapports  de  l'église  et  de  l'état.  Il  s'agissait  de  mettre 
en  harmonie  avec  la  constitution  et  les  principes  généraux  du  droit  la  lé- 
gislation sur  les  bourses  d'étude  et  les  fondations  faites  en  faveur  de  ren- 
seignement. Cette  question  mettait  naturellement  aux  prises  les  deux  partis 
qui  divisent  la  Belgique,  le  parti  catholique  et  le  parti  libéral,  qui  est  au 
pouvoir.  C'est  en  Belgique  qu'il  faut  maintenant  chercher  le  modèle  des 
belles  discussions  de  cet  ordre,  si  utiles  à  l'éducation  publique  et  à  l'élu- 
cidation  des  droits  de  la  société  laïque  et  de  l'état  moderne  en  face  des 
prétentions  anciennes  de  l'église,  trop  souvent  appuyées  par  un  faux  es- 
prit de  conservation.  M.  Frère-Orban  a  déployé  dans  ce  débat  la  netteté 
d*esprit  et  la  fermeté  de  principes  qui  le  distinguent.  Le  ministre  de  la 
Justice,  M.  Tesch,  a  soutenu  avec  une  vigueur  supérieure  le  choc  des  plus 


Digitized  by 


Google 


REYUE.   —  ÇHEOPaQUE.  749 

fougueux  orateurs  catbollques;  mais  riacident  le  plus  intéressant  peut- 
être  de  cette  discussion,  c'est  le  début  tout  à  fait  remarquable  d'un  nou- 
?eau  député,  d'un  jeune  homme  qui  a  vingt<sept  ans  à  peine,  M.  Bara.  Rap- 
porteur de  la  loi,  M.  Bara  en  a  suivi  toute  la  discussion  en  montrant,  dès 
son  coup  d'essai,  les  qualités  les  plus  distinguées  d'un  orateur  politique.  Le 
succès  de  M.  Bara,  relevé  par  sa  jeunesse,  a  fait  sensation  en  Belgique,  et» 
quoique  chez  nous  la  politique  soit  peu  éprise  des  jeunes  gens,  nous  en- 
voyons volontiers  de  France  au  jeune  député  belge  notre  tribut  d'applau- 
dissemens  et  d'encouragemens. 

Les  élections  qui  vont  commencer  en  Belgique  sont  un  autre  spectacle, 
qui  est  par  comparaison  peu  flatteur  pour  la  France.  Certes  la  démarca- 
tion des  partis  est  fortement  accentuée  en  Belgique  :  catholiques  et  libé- 
raux vont  aux  élections  avec  la  volonté  sérieuse  d'assurer  le  triomphe  de 
leurs  principes;  mais  le  long  usage  du  vote,  la  jouissance  demi-séculaire 
de  toutes  les  libertés  ont  habitué  les  Belges  à  exercer  avec  le  plus  grand 
calme  le  droit  électoral.  Un  mandement  très  vif  de  l'évéque  de  Bruges  n'a 
pas  réussi  à  envenimer  la  lutte.  Les  élections  du  9  juin  se  passeront  donc 
sans  le  moindre  trouble.  A  Bruxelles,  où  la  supériorité  du  parti  libéral 
est  Incontestée,  les  élections  n'inspirent  plus  même  d'intérêt  depuis  que 
les  deux  fractions  de  Topinlon  libérale  se  sont  mises  d'accord  pour  réélire 
les  onze  députés  sortans.  Il  n'y  a  qu'une  tache  à  ce  tableau  :  la  ville  d'An- 
vers, grâce  à  son  agitation  exagérée  contre  les  fortifications,  perd  son  an- 
cien représentant,  le  vétéran  du  libéralisme  belge,  M.  Gh.  Rogier,  qui,  dans 
une  lettre  très  digne,  vient  d'annoncer  qu'il  ne  solliciterait  plus  les  suf- 
frages de  ses  anciens  commettans.  ■•  iobcaob. 


ESSAIS  ET  NOTICES. 


Dans  un  précédent  numéro  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  (!*' janvier 
i863),  nous  avons  appelé  l'attention  du  monde  savant  et  du  monde  instruit 
sur  un  ouvrage,  intéressant  à  tous  les  points  de  vue  (1),  science,  industrie, 
mœurs,  agriculture,  histoire  naturelle,  etc.  Il  manquait  à  cette  publication 
une  annexe  importante  dont  nous  n'avons  pas  nommé  l'auteur,  et  dont 
nous  n'avions  pas  encore  pu  prendre  connaissance.  Ce  travail  nous  est 
communiqué  aujourd'hui ,  et  nous  voulons  réparer  une  omission  qui  lais- 
serait incomplète  l'utilité  des  notes  si  précieuses  de  M.  Maillard,  d'autant 

.  (1)  Nous  sur  Vile  d$  U  Réunion,  par  M.  L.  Blaillard. 


Digitized  by 


Google 


750  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

plus  qu'ici  il  ne  s'agit  plus  seulement  de  compléter  la  description  de  notre 
belle  colonie ,  mais  bien  d'apporter  des  matériaux  au  grand  édifice  de  la 
science  naturelle  en  général.  (Test  le  savant  M.  Deshayes,  illustré  par  dMm- 
menses  travaux  sur  cette  matière,  qui  s'est  chargé  de  la  conchyliologie, 
ou  pour  mieux  dire  de  la  malacologie  relative  aux  trouvailles  et  décou- 
vertes de  M.  Maillard.  Cette  annexe  forme  donc  un  travail  du  plus  grand 
intérêt,  et  l'on  peut  dire  qu'elle  est  un  monument  acquis  à  la  science  dans 
une  de  ses  branches  les  plus  ardues. 

Beaucoup  de  personnes  dans  le  monde  se  doutent  peu  du  rôle  immense  que 
jouent  les  mollusques  dans  l'économie  de  notre  planète.  On  s'en  pénètre 
en  lisant  les  pages  par  lesquelles  M.  Deshayes  ouvre  l'étude  spéciale  dont 
nous  nous  occupons  ici.  La  conscience  et  la  modestie,  conditions  essen- 
tielles du  vrai  savoir,  obligent  ce  grand  explorateur  à  nous  dire  que  la 
connaissance  de  vingt  mille  espèces  provenant  de  toutes  les  régions  du 
monde  n'est  rien  encore,  et  que  de  trop  grands  espaces  sont  encore  trop 
peu  connus  pour  qu'il  soit  possible  d'entreprendre  un  travail  d'ensemble 
satisfaisant.  Si  un  pareil  chiffre  et  celui  qu'on  nous  fait  entrevoir  nous 
étonnent,  reportons-nous  au  noble  et  poétique  livre  de  M.  Michelet,  la 
Mer,  et  notre  imagination  au  moins  se  représentera  la  puissante  fécondité 
qui  se  produit  au  sein  des  eaux,  et  qui  n'a  aucun  point  de  comparaison 
avec  ce  qui  se  passe  sur  la  terre.  C'est  là  que  la  nature,  échappant  à  la  des- 
truction dont  rhomme  est  l'agent  fatal,  et  se  dérobant  à  plusieurs  égards 
à  son  investigation,  enfante  sans  se  lasser  des  êtres  innombrables  dont 
l'existence  éphéiftère  se  révèle'  plus  tard  par  l'apparition  de  continens  nou- 
veaux, ou  par  l'extension  des  continens  anciens.  Cette  incessante  et  univer- 
selle formation  de  la  terre  par  les  mollusques  commence  aux  premiers  â^es 
du  monde.  C'est  sous  cette  forme  élémentaire  d'abord  et  de  plus  en  plus 
compliquée  que  la  vie  apparaît,  mais  avec  quelle  profusion  étonnante l 
Notre  monde,  nos  montagnes,  nos  bassins,  les  immenses  bancs  calcaires  qui 
portent  nos  moissons  ou  qui  servent  à  la  construction  de  nos  villes  ne  eont 
en  grande  partie  qu'un  amoncellement,  une  pâte  de  coquillages,  les  uns 
d'espèce  si  menue  qu'il  faut  les  reconnaître  au  microscope,  les  autres 
doués  de  proportions  colossales  relativement  aux  espèces  actuellement  vi- 
vantes. Ainsi  les  grands  et  les  petits  habitans  des  mers  primitives  ont  bftti 
la  terre  et  ont  constitué  ses  premiers  élémens  de  fécondité.  Ils  ont  dispara 
pour  la  plupart,  ces  travailleurs  du  passé  à  qui  Dieu  avait  confié  le  soin 
d'établir  le  sol  où  nous  marchons;  mais,  leur  œuvre  accomplie  sur  une  par- 
tie du  globe ,  n'oublions  pas  que  la  plus  grande  portion  de  ce  globe  est 
encore  à  la  mer  et  que  la  mer  travaille  toujours,  que  ses  vastes  bassibs  tean^ 
dront  toujours  à  se  combler  par  l'entassement  des  dépouilles  animales  q^ 
s'y  accumulent  et  par  le  travail  ininterrompu  des  coraux  et  des  polypiers, 
enfin  qu'on  peut  admettre  l'idée  de  leur  déplacement  partiel  sans  secousse, 
sans  cataclysme,  et  sans  que  les  générations  qui  peuplent  la  terre  s*en 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  751 

aperçoivent  autrement  qu'en  se  transmettant  les  unes  aux  autres  les  consta- 
tations succesisives  de  cette  insensible  révolution. 

Le  rôle  des  habîtans  de  la  mer  et  celui  des  mollusques  en  particulier,  à 
cause  de  leur  abondance  inouïe,  est  donc  immense  dans  Tordonnance  de  la 
création.  Tout  en  constatant  les  importans  et  vastes  travaux  de  ses  devan- 
ciers et  de  ses  contemporains  adonnés,  à  ce  genre  de  recherches ,  M.  Des- 
hayes  ne  pense  pas  que  le  moment  soit  venu  d'entreprendre  la  grande  sta- 
tistique de  la  mer.  Des  documens  que  nous  possédons,  on  pourrait,  selon 
lui,  tirer  des  notions  d'une  assez  grande  valeur;  a  mais  dans  l'état  actuel  de 
la  science  ce  travail,  dit-il,  ne  satisferait  pas  les  plus  impérieux  besoins 
de  la  géologie  et  de  la  paléontologie,  car  il  ne  s'agit  pas  de  savoir  quelle 
est  la  population  riveraine  de  certains  points  de  la  terre  :  il  est  bien  plus 
important  de  connaître  la  distribution  des  mollusques  dans  les  profondeurs 
de. la  mer,  de  déterminer  l'étendue  des  surfaces  qu'ils  habitent,  la  nature* 
du  fond  qu'ils  préfèrent,  et  ce  sont  ces  recherches,  ce  sont  ces  documens 
qui  manquent  à  la  science.  » 

Il  résulte  de  ceci  que  dans  la  mer  la  vie  a  son  ordonnance  logique  comme 
partout  ailleurs,  et  que  ce  vaste  abtme  ne  renferme  pas  l'horreur  du  chaos, 
ainsi  qu'au  premier  aperçu  l'imagination  épouvantée  se  la  représente. 
Tous  ces  grands  tumultes,  ces  ouragans,  ces  fureurs  qui  agitent  sa  surface 
passent  sans  rien  déranger  au  calme  mystérieux  de  ses  profondeurs  et  aux 
lois  de  la  vie,  qui  s'y  renouvelle  dans  des  conditions  voulues,  a  Pour  entre- 
prendre des  investigations  complètes,  dit  encore  M.  Deshayes,  il  faut  me- 
surer les  profondeurs,  reconnaître  la  nature  des  fonds,  suivre  les  zones 
d'égale  profondeur,  établir  séparément  la  liste  des  espèces  habitées  par 
chacune  d'elles  :  bientôt  on  reconnaît  des  populations  dilTérentes  attachées 
à  des  profondeurs  déterminées.  » 

Donc,  si  c'est  avec  raison  qu«  les  géologues  considèrent  les  coquilles, 
selon  la  belle  expression  de  M.  Léon  Brothier,  comme  «  les  médailles  com- 
mémoratives  des  grandes  révolutions  du  globe,»  il  est  de  la  plus  haute 
imj^rtance  d'étudier  leur  existence  actuelle,  destinée  probablement  à 
marquer  un  jour  les  phases  du  monde  terrestre  futur,  enfoui  encore  dans 
un  milieu  inaccessible  h  la  vie  humaine.  C'est  une  grande  étude  à  faire  et 
qui  n'eflfraie  pas  la  persévérance  de  ces  hommes  paisibles  et  respectables 
dont  la  mission  volontaire  est  d'interroger  la  nature  dans  ses  plus  minu- 
tieux secrets.  Notre  siècle,  positif  et  avide  de  jouissances  immédiates,  sourit 
à  la  pensée  d'une  vie  consacrée  à  un  travail  qui  lui  semble  puéril  ;  mais  les 
esprits  sérieux  savent  qu'à  la  suite  de  ces  vaillantes  investigations  la 
lumière  se  fait,  l'hypothèse  devient  certitude,  et  que  d'un  ensemble  d'ob- 
servations de  détail  jaillissent  tout  à  coup  des  vérités  qui  ébranlent  de 
fond  en  comble  les  plus  importantes  notions  de  notre  existence.  C'est  la 
grande  entreprise  que  la  science  accomplit  de  nos  jours,  et  c'est  par  elle 
que  les  préjugés  font  nécessairement  place  à  de  saines  croyances. 


Digitized  by 


Google 


752  REVUE   DES   DEUX  IIOHDES. 

Nous  avons  donné  de  sincères  éloges  aux  notes  de  M.  Maillard  sur  ses 
travaux  de  recherche  à  File  de  La  Réunion;  nous  ne  pouvons  mieux  les 
compléter  qu'en  citant  encore  M.  Deshayes.  «  Pour  ce  qui  a  rapport  aux 
mollusques  (de  cette  région),  nous  pouvons  Taffirmer,  et  le  catalogue  le 
constate,  personne  avant  M.  Maillard  n'en  avait  réuni  une  collection  aussi 
complète...  Parmi  tant  d'espèces  contenues  dans  cette  collection,  il  eût 
été  bien  étrange  de  n'en  rencontrer  aucune  qui  fût  nouvelle.  Loin  de  ce 
résultat  négatif,  nous  avons  eu  le  plaisir  d'en  reconnaître  un  grand  nombre 
qui  jusqu'alors  avaient  échappé  aux  recherches  d'autres  naturalistes.  On 
remarquera  surtout  une  addition  notable  à  ces  mollusques  aborigènes  et 
fluviatiles  sur  lesquels  notre  savant  ami  M.  Morelet  avait  entrepris  des  re- 
cherches. Nous  ne  pouvions  confier  à  de  meilleures  mains  le  soin  de  déter- 
miner les  espèces  contenues  dans  ce  catalogue.  »  Suit  la  description  de 
trois  genres  nouveaux  et  de  plus  de  cent  espèces  avec  treize  planches  d'an 
travail  exquis  dues  à  l'habile  dessinateur  M.  Levasseur.  Cet  ouvrage  se  re- 
commande donc  à  tous  les  explorateurs  de  la  faune  malacologique  comme 
un  document  d'une  valeur  incontestable.  cborgb  s4rd. 


Nous  avons  publié  dans  notre  livraison  du  15  décembre  1862  une  non- 
velle  de  M.  Edgar  Saveney,  Pop<mlza,  dont  les  scènes  principales  se  pas- 
sent à  Routchouk,  sur  les  bords  du  Danube,  et  dont  un  personnage  porte 
le  nom  de  Glician.  Nous  avons  reçu  à  ce  sujet,  il  y  a  quelques  mois,  une 
réclamation  de  M.  Luca  Clician,  négociant  à  Routchouk,  qui  Insistait  pour 
décliner  toute  solidarité  avec  le  personnage  du  roman,  et  qui  nous  prie  de 
nouveau  d'en  avertir  nos  lecteurs.  Nous  ne  faisons  aucune  difficulté  dHic- 
cueillir  sa  demande.  Le  nom  de  Glician,  assez  commun  parmi  les  Grecs  qai 
habitent  les  bords  du  Danube,  a  été  choisi  arbitrairement  par  l'auteur  de 
Popovilza,  H.  Luca  Glician  ne  saurait  en  aucune  manière  être  rendu  res- 
ponsable des  actions  ou  des  opinions  d'un  personnage  de  roman  qui  porte 
par  hasard  le  même  nom  que  lui  (sans  porter  d'ailleurs  le  même  prénom). 
Cette  déclaration  était  sans  doute  inutile  pour  des  lecteurs  français;  mais 
If.  Luca  Glician  paraît  attacher  un  grand  prix  à  ce  qu'elle  lui  parvienne, 
dans  les  pages  mêmes  de  la  Revue^  sur  les  bords  du  Danube.  Nous  n'hési- 
tons plus  à  lui  donner  cette  satisfaction. 


V.  DB  Mars. 


Digitized  by 


Google 


LE   BRESIL 

ET  LA  SOCIÉTÉ  BRÉSILIENNE 

MŒURS  ET  FAYSAaES 


IL 

LA    FAZENDA. 


Passer  du  rancho  à  la  fazenda  (1),  c'est  entrer  en  pleine  vie  créole 
après  avoir  traversé  les  misères  de  la  vie  sauvage.  Que  le  voyageur 
qui  veut  connaître  à  fond  les  mœurs  brésiliennes  ne  redoute  donc 
pas  quelques  fatigues;  qu'il  renonce  à  observer  à  Bahia  ou  à  Rio- 
Janeiro  une  civilisation  peu  différente  de  celle  de  Lisbonne.  S'il  veut 
se  sentir  vraiment  au  Brésil,  qu'il  enfourche  bravement  une  mule, 
affronte  les  picadas  (sentiers)  des  forêts  vierges,  et  cherche  les 
créoles  là  où  se  sont  conservées  intactes  les  vieilles  coutumes,  dans 
une  fazenda. 

I. 

Qu'est-ce  que  la  fazenda?  C'est  une  vaste  étendue  de  terrains 
plantés  de  cannes  à  sucre  ou  de  cafiers,  et  dont  le  centre  est  occupé 
par  un  grand  rectangle  de  bâtisses  blanches.  Le  côté  réservé  au 
maître,  au  seiikor^  s'annonce  par  une  architecture  régulière  et  un 
perron.  Les  poutres  qui  soutiennent  la  toiture,  s' avançant  .de  quel- 
ques pieds  au-delà  du  mur  extérieur,  forment  du  côté  du  nord  une 
varanda  qui  permet  au  fazendeiro  de  voir,  à  l'abri  du  soleil  et  de  la 

(i)  Voyez  la  Rwus  du  1"  Juin. 
Tcwa  XLV.  —  15  jow.  48 


Digitized  by 


Google 


75A  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pluie,  tout  ce  qui  se  passe  dans  la  vaste  enceinte.  C'est  là  qu'on  vient 
respirer  les  fraîches  senteurs  matinales  ou  les  tièdes  brises  du  soir. 
Deux  ou  trois  négrillons  jouant  avec  un  macaco  apprivoisé  et  quel- 
ques perruches  bavardes  aux  pennes  bleues  égaient  ce  péristyle  de 
leurs  cabrioles  et  de  leurs  cris.  En  face  s'étend  une  suite  de  grandes 
salles  destinées  à  emmagasiner  la  récolte.  A  l'un  des  angles  se  trou- 
vent les  cylindres  qui  broient  la  canne  ou  les  pilons  qui  écossent  les 
grains.  Toutes  ces  machines  sont  mues  par  une  grande  roue  de  bois 
que  fait  tourner  une  chute  d'eau.  Les  deux  autres  côtés  du  quadri- 
latère, bâtis  en  terre  glaise,  contiennent  les  cases  des  nègres  et  des 
feitors.  L'immense  cour  qui  occupe  le  centre  sert  de  séchoir  pour  le 
café,  le  mil,  le  coton,  etc.  On  y  entre  par  deux  portes  de  bois  qui 
séparent  Fhabitation  du  maître  de  celle  des  esclaves.  Les  magasins 
et  le  pavillon  du  senhor  possèdent  seuls  un  plancher,  qu'on  élève 
de  quelques  pieds  au-dessus  du  sol ,  en  prévision  des  inondations 
du  solstice.  Tous  ces  bâtimens  n'ont  qu'un  rez-de-chaussée  :  la 
chaude  température  propre  au  pays  explique  facilement  l'aversion 
des  créoles  pour  les  étages  supérieurs. 

Derrière  la  fazenda  et  à  quelque  distance,  on  rencontre,  suivant 
la  disposition  des  lieux,  le  ranchoy  le  jardin,  Tinfirmerie,  et  les  di- 
vers parcs  affectés  aux  bœufs,  aux  brebis  et  aux  cochons.  À  chacune 
de  ces  sections  est  attaché  un  homme  de  couleur  ou  un  nègre  de 
confiance;  puis  çà  et  là,  au  milieu  des  taillis,  des  pastos  (pacages) 
ou  au  bord  des  chemins,  on  voit,  adossées  à  un  arbre,  les  huttes 
des  agregados  (1). 

(i)  On  appelle  ainsi  les  esclaves  que  les  riches  fazendeiros  affranchissent  dans  leur 
testament,  soit  par  tradition,  soit  pour  récompenser  de  longs  services,  soit  enfin  par 
réminiscence  des  bulles  pontificales.  Le  plus  souvent  ces  gens,  énervés  par  la  servitude, 
surtout  lorsque  la  liberté  leur  vient  tard,  ont  h&te  de  se  livrer  au  plus  complet  far 
niente,  sous  prétexte  de  se  reposer  de  leurs  longs  labeurs.  Us  se  retirent  alors  dans  un 
coin  de  forôt,  toujours  sur  les  possessions  de  leur  ancien  mattre,  s'y  construisent  une 
cabane  avec  quelques  pieux  et  de  la  terre  glaise,  sèment  quelques  grains  de  feijio  et 
de  mil  autour  de  leur  demeure,  et  passent  le  reste  de  Tannée  dans  ce  repos  absolu 
qu'ils  ont  rêvé  toute  leur  vie  comme  Tidéal  de  la  félicité  humaine.  Leurs  enûms, 
élevés  dans  la  liberté  la  plus  complète,  se  considèrent  naturellement  comme  les  pro- 
priétaires du  sol ,  et  lorsque  le  fazendeiro  veut  défricher  ses  bois ,  il  est  d'ordinaire 
obligé  de  recourir  à  la  force  pour  faire  déloger  ses  locataires.  Cette  vie  purement  végé- 
tative est  la  seule  que  semble  pouvoir  mener  un  ancien  esclave.  Le  nègre  et  l'Indien 
ne  voient  rien  au-delà;  le  mulâtre  lui-même,  abruti  depuis  son  enfance,  suit  leur 
exemple.  Les  plus  intrépides  se  contentent  d'élever  de  la  volaille  ou  des  cochons;  mais 
il  est  rare  que  leurs  élèves  arrivent  à  bien  à  cause  des  gatos  do  m<Uto  (chats  sauvages) 
du  voisinage.  Quelquefois  cependant  on  voit  se  réveiller  en  eux  quelques  germes  de 
l'activité  européenne  perdue  dans  leur  sang;  mais  les  industries  auxquelles  ils  se  livrent 
ont  naturellement  un  caractère  tout  primitif  et  enfantin.  î\  en  est  deux  surtout  qui 
m'ont  frappé,  et  sur  lesquelles  je  reviendrai  plus  loin,  celles  du  feticeiro  (sorcier)  et 
du  formigueiro  (destructeur  de  fourmis). 


Digitized  by 


Google 


JA   SOCIÉTÉ   BRÉ8IUBNNE.  7&6- 

Autoor  de  la  fazenda  s'étendent,  sur  un  espace  de  plusieurs  lieues 
carrées,  les  plants  de  cafiers,  les  pacages,  les  champs  de  cannes  ou 
de  cotonniera,  et  enfin,  à  la  périphérie,  de  larges  zones  non  encore 
exploitées  de  forêts  vierges.  Tout  cela  est  traversé  de  picadas  qui 
le  plus  souvent,  surtout  dans  la  saison  des  orages,  ne  présentent 
qu'un  pêle-mêle  sans  nom  d'ornières  profondes,  de  ruisseaux  fan- 
geux, de  troncs  déracinés  et  d'épaisse  poussière;  mais  quelle  splen- 
deur dans  le  paysage!  que  d'harmonie  dans  le  ciell  Tantôt  ce  sont 
des  troupeaux  de  mules  ou  de  bœufs  à  demi  sauvages  que  vous  ren- 
contrez dans  les  plantations  abandonnées  et  transformées  en  pastos 
(pacages),  tantôt  des  oasis  de  verdure  dont  les  arbres,  faisant  voûte, 
arrêtent  les  rayons  du  soleil  et  vous  pénètrent  des  plus  suaves  sen- 
teurs. Au-dessus  de  vos  têtes,  de  petits  ouistitis,  suspendus  aux 
lianes,  cabriolent  avec  de  charmantes  grimaces,  tandis  que,  sous  le 
vert  sombre  des  feuilles,  des  milliers  d'oiseaux  au  plumage  écla- 
tant chantent  leurs  joies,  leur  butin  ou  leurs  amours.  Par  inter- 
Talles,  un  araponga^  perché  sur  un  vieux  tronc  dénudé  par  les  siè- 
cles ou  par  la  foudre,  domine  tout  ce  caquetage  de  ses  notes  sonore^^ 
Cette  vierge  et  sauvage  nature,  qu'on  pouvait  contempler  encore,  il 
y  a  quelques  années,  aux  portes  de  Bahîa  et  de  Rio-Janeiro,  s'éloigne 
de  jour  en  jour;  le  café  épuise  le  sol,  et,  comme  l'Indien  et  le  ja- 
guar, la  forêt  recule  devant  le  colon  et  la  civilisation. 

Le  mode  de  préparation  des  terres  est  le  même  pour  toute  sorte 
de  culture.  On  met  le  feu  au  bois  ou  au  taillis  qui  recouvre  le  champ 
qu'on  veut  ensemencer.  Si  l'on  s'attaque  à  une  forêt  vierge,  l'opéra- 
tion dure  quelquefois  des  semaines  entières.  Souvent  survient  un 
orage  qui  arrête  tout.  On  recommence  alors  le  lendemain  et  les 
jours  suivans,  jusqu'à  ce  que  les  arbres  soient  tombés,  et  que  la 
plupart  aient  été  réduits  en  cendres.  Lorsqu'on  opère  sur  un  terrain 
en  pente,  on  réserve  de  distance  en  distance  des  troncs  qu'on  place 
en  travers  pour  empêcher  les  pluies  de  raviner  le  sol.  Cette  méthode 
de  défrichement,  qui  s'éloigne  si  fort  de  nos  habitudes,  et  que  les 
Européens  ont  tant  blâmée,  est  la  seule  praticable  au  Brésil.  La 
bâche  n'a  aucune  prise  sur  cette  vigoureuse  végétation.  Le  bois, 
d'une  dureté  excessive  par  suite  de  l'énorme  quantité  de  ligneux 
que  dans  ce  climat  la  sève  condense  sans  cesse  dans  les  cellules  de 
la  plante,  résiste  aux  outils  les  mieux  trempés,  et  épuiserait  inutile- 
ment les  forces  du  nègre.  D'un  autre  côté,  point  de  routes,  point  de 
débouchés  à  un  utile  emploi  de  ces  richesses.  Le  feu  est  donc  le  seul 
agent  qui  puisse  en  débarrasser  le  sol.  Ajoutons  que  les  cendres  ainsi 
obtenues  forment  le  plu*  énergique  engrais  qu'on  puisse  imaginer. 
C'est  pour  ainsi  dire  la  quintessence  du  terrain  préparée  par  la  lente 
élaboration  des  siècles  et  rendue  au  réservoir  commun.  Cette  cou- 


Digitized  by  VjOOQIC 


756  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

tume  entraîne  néanmoins  quelques  inconvéniens.  Maintefois,  sur- 
tout quand  le  vent  s'élève,  le  feu  gagne  la  plantation  voisine.  Le 
moyen  usité  en  pareil  cas  pour  arrêter  l'incendie  mérite  d'être  noté. 
Une  escouade  de  nègres  va  déposer  des  fagots  secs  à  quelques  mè- 
tres du  brasier  sur  une  ligne  parallèle  aux  champs  qu'on  veut  pré- 
server, et  y  promène  la  torche.  L'air  placé  entre  les  deux  foyers  de 
combustion,  s'échauffant  rapidement,  devient  plus  léger,  s'élève  et 
forme  un  vide  qui,  attirant  aussitôt  la  flamme,  l'empêche  de  se  por- 
ter du  côté  opposé  et  de  gagner  plus  loin. 

.Des  effets  d'un  autre  ordre  atteignent  l'homme  lui-même,  et  le 
voisinage  des  forêts  incendiées  n'est  pas  sans  exercer  une  action 
fâcheuse  sur  les  constitutions  délicates.  Les  torrens  de  gaz  que  le 
feu  dégage  pendant  des  semaines  entières  sur  une  immense  étendue 
de  terrains,  finissent  par  oppresser  gravement  la  poitrine  et  embar- 
rasser les  poumons.  La  première  fois  que  je  chevauchai  dans  la  serra 
(chaîne  de  montagnes)  qui  entoure  Rio-Janeiro,  l'air,  vers  le  milieu 
de  la  journée,  me  sembla  plus  lourd  que  sur  le  bord  de  la  baie,  bien 
que  le  contraire  dût  arriver,  puisque  je  me  trouvais  déjà  au  milieu 
des  montagnes.  En  même  temps  le  ciel  me  paraissait  moins  limpide, 
et  des  horizons  fauves  avaient  remplacé  les  teintes  d'azur.  J'attribuai 
d'abord  cet  effet  à  la  fatigue  de  mes  organes.  Cependant  une  certaine 
oppression  qui  rendait  la  respiration  laborieuse  m'annonçait  qu'il 
se  passait  dans  l'atmosphère  quelque  chose  d'anormal.  Enfin,  à  un 
coude  de  la  route,  me  trouvant  en  face  du  soleil,  je  le  regardai  fixe- 
ment; ce  n'était  plus  l'astre  éblouissant  des  tropiques  nageant  dans 
des  vapeurs  de  pourpre  et  d'or,  mais  un'disque  d'un  rouge  sombre 
perdu  dans  un  brouillard  d'hiver.  Mon  étonnement  redoubla.  Profi- 
tant d'une  halte  que  le  guide  faisait  pour  équilibrer  les  bagages,  je 
lui  indiquai  du  doigt  l'objet  de  mes  préoccupations.  —  He  queimada 
(c'est  un  incendie),  me  répondit-il  aussitôt  avec  ce  laconisme  qui  ca- 
ractérise la  race  portugaise.  Je  ne  m'expliquais  pas  trop  comment  un 
incendie  que  je  ne  voyais  pas  pouvait  à  ce  point  obscurcir  le  soleil  et 
rendre  l'air  irrespirable.  Quelques  instans  après,  comme  nous  attei- 
gnions le  sommet  d'une  colline  dont  les  plantations  encore  peu  éle- 
vées permettaient  à  la  vue  de  s'étendre  au  loin,  j'eus  le  mot  de 
l'énigme.  Ce  n'était  pas  un  incendie,  mais  bien  des  centaines  d'in- 
cendies qui  s'élevaient  de  tous  les  points  de  l'horizon.  Nous  touchions 
alors  au  printemps  austral,  et  les  fazendeiros  se  hâtaient  de  brûler 
les  forêts  et  les  champs  en  friche  qui  devaient  servir  aux  semailles. 
La  plus  petite  ondée  suffit  pour  dissoudre  ou  entraîner  les  gaz  que 
la  combustion  a  répandus  dans  les  airs;  mais  j'ai  vu  quelquefois 
s'écouler  des  semaines  entières  sans  pluie  au  plus  fort  des  queima- 
dos  y  et  bien  que  la  chaleur  ne  fût  pas  encore  excessive,  je  dois 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  BRÉSILIENNE.  757 

avouer  que  c'est  dans  ces  momens  que  j'ai  le  plus  souffert  au  BrésU. 
Ces  incendies  durent  ordinairement  six  semaines  ou  deux  mois. 
Commencés  en  juillet  ou  en  août  suivant  la  latitude,  ils  doivent 
êfre  terminés  dans  le  courant  de  septembre  ou  d'octobre,  afin  qu'on 
ait  le  temps  de  planter  et  d'ensemencer  avant  la  saison  des  pluies. 

Avant  d'arriver  à  une  fazenda^  le  voyageur,  en  observant  les 
terres  cultivées  qu'il  traverse,  peut  déjà  se  rendre  compte  des  di- 
verses formes  que  revêt  l'exploitation  du  sol  au  Brésil.  Les  cafiers, 
les  cannes  à  sucre,  les  cotonniers  appellent  successivement  son  at- 
tention. 

La  culture  la  plus  importante  du  Brésil  est  sans  contredit  celle  du 
cafier.  Cet  arbre  ne  s'élève  pîtô  très  haut.  Les  feuilles  rappellent 
assez  celle  du  laurier,  tout  en  étant  plus  petites  et  plus  écartées. 
Les  plants  sont  rangés  en  ligne  le  long  des  mornes,  comme  les  vignes 
des  coteaux  bordelais,  seulement  plus  espacés.  Le  cafier  ne  com- 
mence guère  à  entrer  en  rapport  qu'au  bout  de  quatre  ou  cinq  ans. 
Après  une  vingtaine  d'années,  la  sève  s'épuise;  mais  si  Ton  coupe 
les  branches,  opération  qui  donne  une  nouvelle  énergie  au  tronc, 
on  obtient  encore  dix  années  de  récolte.  Les  fleurs  du  cafier  sont 
blanches,  à  cinq  pétales,  et  disposées  en  grappes;  le  fruit,  quand 
il  commence  à  mûrir,  ressemble  à  uiie  petite  cerise  rouge.  Le  goût 
de  l'enveloppe  n'est  pas  désagréable;  dès  qu'elle  noircit,  les  graines 
sont  mûres,  et  l'on  fait  la  récolte.  A  mesure  qu'ils  sont  détachés 
de  l'arbre,  les  fruits  sont  portés  sur  une  aire  placée  d'ordinaire 
devant  l'habitation;  là  le  soleil  sèche  les  graines  et  achève  de  noir- 
cir l'enveloppe.  Après  quelques  jours  d'exposition  en  plein  air,  on 
les  porte  sous  des  pilons  de  bois  mus  par  une  roue  hydraulique. 
Chaque  fruit  contient  deux  graines  juxtaposées  par  leurs  surfaces 
planes  et  retenues  par  l'enveloppe.  Le  mouvement  de  va-et-vient 
des  pilons  sépare  facilement  la  graine  du  péricarpe.  Il  ne  reste  plus 
qu'à  passer  au  crible.  Les  grains  les  plus  gros  et  les  plus  mûrs  sont 
mis  de  côté  et  réservés  pour  l'usage  du  fazendeiro.  Trois  ou  quatre 
années  d'emmagasinage  leur  donnent  une  force  et  un  arôme  dont 
les  Européens  n'ont  aucune  idée.  La  grande  occupation  des  nègres 
entre  l'époque  des  semailles  et  celle  de  la  récolte  est  le  sarclage  des 
plantations.  Il  faut  avoir  vécu  sous  les  tropiques  pour  se  rendre 
compte  de  la  rapidité  et  de  la  puissance  qu'acquiert  la  végétation 
dans  la  saison  des  orages,  lorsque  l'eau,  le  soleil  et  l'électricité 
ruissellent  de  toutes  parts.  Sucre,  café,  coton,  seraient  rapidement 
étouffés  par  le  capim  (mauvaises  herbes),  si  on  ne  se  hâtait  de  l'ar- 
racher. 

Le  café  épuise  le  sol.  Un  terrain  qui  a  alimenté  une  plantation 
de  cafiers  pendant  vingt  ou  trente  ans  est  une  terre  complètement 


Digitized  by 


Google 


758  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

perdue  pour  Tagriculture.  Il  faut  attendre  qu'une  autre  forêt  vierge 
tire  des  entrailles  du  sol  les  élémens  d'une  végétation  nouvelle.  J'ai 
vu  d'anciennes  plantations  de  café  abandonnées ,  au  dire  des  gens 
du  pays,  depuis  bien  des  années.  L'œil  n'apercevait  que  des  mornes 
dénudés  à  leur  sommet,  et  presque  sans  trace  de  végétation,  chose 
étrange  dans  une  terre  où  la  sève  semble  même  jaillir  de  la  pierre. 
Les  pluies,  n'étant  arrêtées  par  aucun  obstacle,  avaient  emporté  le 
sol  arable,  et  laissaient  la  roche  à  découvert.  La  vallée,  il  est  vrai, 
profitait  de  ces  détritus.  Là,  les  plantes,  trouvant  un  point  d'appui 
pour  retenir  l'humidité,  s'élèvent  en  toute  hâte,  gagnent  peu  à  peu 
le  pied  de  la  celline,  et  indiquent  qu'elles  la  reconquerront  un  jour. 
C'est  ainsi  que,  dans  une  longue  succession  de  siècles,  se  sont  for- 
mées et  se  forment  journellement  les  forêts  qui  recouvrent  les  mon- 
tagnes de  granit. 

Les  plantations  de  cannes  à  sucre  sont  plus  aisément  reconnaîs- 
sables  que  celles  de  cafiers;i  elles  ressemblent,  à  s'y  méprendre,  à 
des  champs  de  roseaux.  La  grosseur  des  cannes  varie  suivant  l'alti- 
tude ou  plutôt  suivant  la  quantité  d'eau  et  de  soleil  qu'elles  reçoi- 
vent. J'ai  vu  plusieurs  fois  sur  les  plateaux  de  l'intérieur  la  canne 
indigène,  que  les  noirs  appellent  canne  de  tnacaco  (canne  de  singe); 
elle  m'a  généralement  paru  de  la  grosseur  d'un  roseau  ordinaire, 
tandis  que  certaines  espèces  atteignent,  dans  les  régions  basses  et 
humides,  des  proportions  gigantesques.  Le  mode  de  culture  varie 
aussi  suivant  la  localité.  En  certains  endroits,  on  pratique  des  coupes 
annuelles  dans  la  même  plantation  pendant  plusieurs  années  de 
suite,  tandis  que  dans  d'autres  on  se  contente  d'une  ou  de  deux. 

La  fabrication  du  sucre  est  trop  connue  pour  que  j'entre  dans  de 
longs  détails  à  ce  sujet.  La  tige  coupée  est  immédiatement  portée 
sous  un  cylindre  qui  la  broie.  Le  jus,  de  couleur  verdâtre,  est  con- 
duit par  une  rigole  dans  une  série  de  chaudières  qui  le  concentrent 
graduellement.  Les  gens  du  pays  attribuent  à  cette  liqueur  une  foule 
de  propriétés  curalives,  et  ne  manquent  pas  de  s'en  régaler.  Les 
noirs  surtout  en  font  grand  usage,  mais  ils  trouvent  plus  commode 
de  mordre  à  pleines  dents  dans  la  canne.  La  liqueur  ainsi  obtenue  a 
une  saveur  frdche  et  sucrée,  tandis  que  le  jus  venu  des  cylindres, 
contenant  tous  les  sucs  qui  se  trouvent  dans  la  tige,  laisse  à  la 
bouche  un  arrière-goût  d'herbage.  Quelques  pintes  de  lessive  tirée 
des  cendres  de  certaines  plantes  riches  en  potasse  entraînent  la 
plus  grande  partie  de  ces  matières;  le  reste  est  éliminé  plus  tard 
par  la  clarification. 

Quand  l'action  du  feu  commence  à  se  faire  sentir,  un  esclave 
posté  devant  la  dernière  chaudière  observe  attentivement  la  colora- 
tion de  la  liqueur  et  les  divers  degrés  de  consistance  :  une  longue 


Digitized  by 


Google 


JA  SOGIETÉ  BRÉSILIENNE.  759 

habitude  lui  tient  lieu  d'aréomètre.  Dès  que  le  jus  tourne  au  sirop, 
il  le  retire  et  le  verse  dans  des  baquets,  où  il  refroidit.  Le  sucre  est 
fait  :  il  se  présente  d'abord  sous  la  forme  de  petits  grains  roussâtres. 
Il  ne  reste  plus  qu'à  clarifier  et  à  sécher.  Le  résidu  de  la  liqueur, 
appelé  mélasse,  donne  par  la  distillation  la  cachaça^  ce  nectar  du 
nègre,  de  l'Indien  et  de  beaucoup  de  blancs.  Cette  cachacdy  après 
un  séjour  de  quelques  mois  dans  des  tonneaux  fabriqués  avec  de 
certaines  espèces  d'arbres,  perd  son  goût  sauvage,  et  devient  une 
eauHle-vie  que  les  connaisseurs  mettent  au  rang  du  fameux  rhum 
de  la  Jamaïque. 

La  culture  du  sucre  exige  plus  de  bras  et  plus  de  fatigues  que 
celle  du  café,  mais  elle  est  plus  productive,  surtout  depuis  que  les 
eaux-de-vie  ont  atteint  un  prix  si  élevé.  Elle  a  cependant  aussi  ses 
inconvéniens.  Quand  l'année  est  trop  pluvieuse,  la  sève,  étant  sur- 
chargée d'eau,  ne  se  concentre  pas  facilement,  et  exige  une  cuisson 
très  prolongée.  Dans  les  années  de  sécheresse,  la  canne  rend  peu; 
elle  donne  néanmoins  toujours  un  produit,  même  dans  les  années 
les  plus  calamiteuses,  tandis  que  le  café  peut  manquer  complète- 
ment. Malgré  cette  chance  redoutable,  c'est  le  café  que  les  petits 
propriétaires  cultivent  de  préférence.  La  récolte  n'offre  aucune  dif- 
flculté.  S'ils  n'ont  pas  de  machine  pour  la  décortication  du  grain, 
ils  vont  chez  le  voisin.  La  construction  et  l'entretien  d'une  sucrerie 
exigent  au  contraire  des  avances  considérables  que  peuvent  faire 
seuls  les  riches  planteurs. 

La  culture  du  coton  ne  date  pas  de  loin  au  Brésil,  et,  sauf  quel- 
ques localités,  on  peut  dire  qu'elle  n'y  est  encore  qu'exceptionnel- 
lement répandue.  Peut-être  la  guerre  civile  qui  désole  les  États- 
Unis  lui  donnera-t-elle  une  impulsion  décisive.  Cette  culture,  aussi 
simple  que  celle  du  café,  exige  encore  moins  de  soins.  Rien  de  plus 
pittoresque  qu'un  champ  de  cotonniers  en  fleur.  L'arbre  n'est  pas 
d'ordinaire  très  haut,  certaines  espèces  même  ne  sont  que  des  ar- 
bustes traînant  jusqu'à  terre  leurs  nombreux  rameaux;  mais,  dès 
que  le  bouton  s'ouvre  aux  chaudes  haleines  du  printemps,  on  voit 
la  campagne  parsemée  de  grands  pétales  jaunes  qui  semblent  autant 
de  papillons  butinant  dans  la  rosée  du  calice.  Au  bout  de  quelques 
semaines,  ces  fleurs  se  referment,  pendant  que  d'autres  éclosent.  Le 
fruit  mûrit  aux  rayons  du  soleil,  le  précieux  duvet  se  forme.  Bientôt 
le  calice  s'ouvre  une  seconde  fois,  étalant  ces  houppes  soyeuses  qui 
font  l'admiration  des  étrangers  et  la  joie  de  la  plantation.  Le  sob:, 
quand,  après  une  journée  brûlante,  la  coque,  largement  ouverte, 
laisse  tomber  ses  touffes  blanches  en  longues  grappes  et  que  la  brise 
de  l'océan  vient  agiter  le  feuUlage  des  arbres,  le  spectacle  devient 
indescriptible.  A  voir  ces  grappes  folâtres  frissonnant  au  moindre 


Digitized  by 


Google 


760  RSYUE   DES   DEUX  MONDES. 

souffle,  tantôt  se  dérobant  à  demi,  tantôt  étalant  avec  orgueil  leur 
incomparable  blancheur,  on  dirait  un  immense  bouquet  agité  par 
des  mains  invisibles. 

C'est  à  ces  trois  termes,  —  sucre,  café,  coton,  —  que  se  réduit 
Fagriculture  brésilienne.  Le  blé  ne  paraît  sous  forme  de  pain  que 
sur  la  table  des  riches  et  des  Européens;  la  classe  pauvre  et  les  ba- 
bitans  de  1* intérieur  ne  le  connaissent  que  de  nom.  On  y  supplée  par 
le  manioc,  le  riz,  le  maïs  et  le  feijào  (haricots).  Quant  aux  autres 
denrées  des  tropiques,  vanille,  cannelle,  cacao,  caoutchouc,  salse- 
pareille, etc.,  ce  sont  les  Indiens  qui  cueillent  ces  produits  dans  les 
forêts  où  le  hasard  les  a  jetés,  et  qui,  à  des  époques  fixes,  viennent 
les  troquer  contre  des  vêtemens,  des  armes  ou  de  la  cachaça  dans 
les  comptoirs  portugais. 

Les  ressources  agricoles  du  Brésil  nous  étant  ainsi  connues,  pé- 
nétrons dans  la  fazenda^  et  d'abord  observons  la  vie  du  planteur. 
Cette  vie  est  assez  active  pour  le  propriétaire  sérieusement  décidé 
à  s'occuper  de  ses  affaires.  Dès  la  pointe  du  jour,  il  se  lève,  monte 
achevai,  et,  accompagné  d'un  écuyer,  profite  de  la  fraîcheur  du 
matin  pour  inspecter  le  travail  des  nègres  et  visiter  ses  domaines  : 
parfois  il  a  à  réparer  un  pont  emporté  par  un  orage,  à  percer  un 
nouveau  chemin  au  milieu  d'une  forêt,  à  changer  ixn  pasto  ou  à  faire 
monter  une  mach'me.  De  retour  vers  neuf  heures,  il  fait  rapidement 
sa  toilette,  et,  traversant  la  varanda  en  allant  déjeuner,  emmène 
avec  lui  tous  les  convives  que  les  hasards  des  chemins  ont  réunis 
dans  la  matinée  :  chasseurs,  mascaies  (colporteurs),  muletiers,  etc. 
Les  voyageurs  qui  arrivent  de  la  cidade  apportent  les  nouvelles  du 
jour,  et  chasse,  ministère,  constitution,  mules,  nègres,  tout  est 
objet  de  discussion.  Le  repas  achevé,  chacun  prend  un  palhito 
(cure-dent  de  bois),  et  revient  sous  la  varanda^  où  les  noirs  ap- 
portent le  café.  Peu  à  peu  le  silence  se  fait  dans  l'habitation  ;  les 
étrangers  ont  repris  leurs  mules  et  continuent  leur  chemin.  Le  fa- 
zendeiro  profite  alors  de  ce  répit  pour  continuer  son  inspection,  si 
quelque  affaire  urgente  l'appelle  au  dehors.  Dans  le  cas  contrsdre,  il 
rentre  dans  son  appartement,  fait  sa  sieste,  lit  les  journaux,  écoute 
les  rapports  des  feitors^  et  met  en  ordre  sa  correspondance. 

A  trois  heures,  on  se  remet  à  table.  Le  personnel  des  convives  a 
subi  quelques  changemens.  Au  lieu  d'un  mascate^  on  voit  figurer 
quelque  gentleman  de  la  cidade  qui,  par  ordre  des  médecins,  vient 
attendre  à  la  campagne  que  les  fortes  chaleurs  soient  passées.  Une 
famille  d'émigrans  est  venue  demander  l'hospitalité  de  la  pasada 
pour  la  nuit.  Avec  des  hôtes  d'origine  si  diverse,  la  conversation  ne 
saurait  languir.  On  atteint  ainsi  le  moment  où  les  feux  du  soleil 
commencent  à  diminuer.  Vers  quatre  ou  cinq  heures,  chacun  va 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  BRÉSIUENNE.  76{ 

respirer  la  brise  du  soir;  la  journée  est  finie,  elle  ne  se  prolonge 
que  pour  les  nègres.  La  nuit  venue,  on  sert  le  thé.  Tous  les  voya- 
geurs que  le  crépuscule  a  surpris  dans  les  environs  de  la  fazenda 
sont  invités  à  y  prendre  part.  C'est  l'heure  des  causeries  intimes. 
Souvent  on  taille  une  partie  de  lansquenet,  et  le  sommeil  est  alors 
complètement  oublié;  mais  dans  la  vie  normale  le  créole  se  couche 
de  bonne  heure  et  se  lève  de  même.  Cette  règle  est  d'une  bonne 
hygiène  sous  les  tropiques. 

Certains  jours  sont  donnés  à  la  chasse.  Un  intendant  est  alors 
chargé  de  veiller  sur  les  nègres.  Les  bois  regorgent  de  fauves  et 
de  gibier  de  toute  sorte,  et  le  planteur  n'a  point  à  redouter  les 
gardes  champêtres  ni  la  morte-saison.  Aussi  le  voit-on  courir  sans 
relâche  le  sanglier,  le  tapir,  le  bœuf  sauvage,  dans  ses  immenses 
forêts.  Les  courses  durant  quelquefois  plusieurs  jours,  il  s'arrête 
pour  déjeuner  dans  la  première  fazenda  qu'il  rencontre  sur  son 
chemin,  remonte  à  cheval  le  repas  achevé,  court  les  bois  tout  le 
reste  de  la  journée,  et  va  coucher,  plusieurs  lieues  plus  loin,  dans 
une  nouvelle  plantation.  S'il  s'est  trop  enfoncé  dans  la  forêt  loin  des 
habitations,  ses  nègres  lui  font  rôtir  un  agouti,  espèce  de  lièvre  très 
commun  en  Amérique,  ou  lui  préparent  un  chou-palmiste  dans  une 
casserole  de  bambou  ;  puis  ils  construisent  un  rancho  avec  des  bran- 
ches d'arbres,  font  un  lit  de  feuilles  sèches,  l'entourent  des  selles 
des  mules,  qui  servent  de  rempart,  et  se  placent  en  dehors,  autour 
d'un  grand  feu,  afin  de  protéger  le  sommeil  du  senhor^  qui  dort  en- 
veloppé de  son  manteau.  S'ils  entendent  un  animal  venir  à  eux,  ils 
tirent  un  coup  de  fusil  dans  la  direction  du  bruit,  croyant  avoir  af- 
faire à  une  onça  (jaguar,  tigre  d'Amérique),  et  tuent  quelquefois  les 
mules  qui  poussent  à  côté  d'eux.  D'autres  fois  aussi,  pendant  les 
nuits  froides,  il  arrive  aux  dormeurs  de  s'éveiller  tout  à  coup  et  de 
secouer  vivement  leurs  manteaux ,  afin  de  chasser  une  cobra  (ser- 
pent) qui  cherchait  à  se  glisser  sous  les  couvertures  pour  se  ré- 
chaufler. 

Ces  chasses  ne  sont  pas  toujours  sans  danger.  Je  me  rappelle 
avoir  vu  un  énorme  jaracotinga^  trigonocéphale  des  plus  venimeux, 
s'abattre  sur  les  chiens  pour  se  venger  sans  doute  d'avoir  été  trou- 
blé dans  son  repos.  Quatre  de  ces  animaux  furent  successivement 
mordus  :  le  premier  expira  aussitôt  comme  foudroyé  ;  le  second  vé- 
cut une  heure  dans  d'atroces  souffrances,  et  le  troisième  arriva  au 
lendemain  ;  seul  le  quatrième  échappa  aux  suites  de  la  morsure  ;  le 
hideux  reptile  avait  épuisé  son  venin  sur  les  trois  premiers.  D'autres 
fois,  c'est  une  onça  blessée  qui  se  rue  sur  l'imprudent  chasseur.  Les 
armes  de  précision  sont  encore  peu  connues  au  Brésil,  surtout  dans 
l'intérieur.  Cet  animal  devient  heureusement  de  plus  en  plus  rare 


Digitized  by 


Google 


762  RETUE   DES   DEUX   MONDES, 

dans  les  grandes  plantations;  il  fuit  le  voisinage  de  rhomme,  cet 
implacable  destructeur  des  forêts  qui  lui  servaient  de  retraite.  Viwttt- 
il  cependant  à  se  révéler  dans  une  fazenda  par  la  disparition  suc- 
cessive de  quelques  têtes  de  bétail,  vite  on  organise  une  battue,  qui 
d'ordinaire  produit  plus  de  bruit  que  d'effet,  car  pour  trouver  un 
véritable  tueur  de  tigres,  il  faut  aller  dans  les  campas  du  sud,  chex 
le  gaucho. 

Le  gaucho  n*a  pas  besoin  de  carabine.  Son  cheval  et  ses  bolas  lui 
suffisent.  Dès  qu'il  entend  ou  qu'il  aperçoit  un  jaguar,  il  s'élance 
vers  lui  au  galop.  Le  tigre  s'arrête  étonné  de  tant  d'audace.  Arrivé 
à  la  distance  de  quelques  pas,  le  cavalier  lance  son  redoutable  laçOy 
et,  faisant  aussitôt  volte-face,  il  reprend  sa  course  de  toute  la  vi- 
tesse de  son  cheval.  Des  rugissemens  épouvantables  et  les  soubre- 
sauts du  laço  l'avertissent  que  le  coup  a  porté  juste  et  que  l'animal 
étranglé  se  débat  dans  les  étreintes  de  l'agonie.  Quand  les  cris  ont 
cessé,  le  chasseur  met  pied  à  terre,  et,  tirant  son  coutelas  de  sa 
ceinture,  achève  sa  victime. 

Quand  le  planteur  n'est  pas  en  chasse,  c'est  qu'il  voyage  pour  se 
distraire  ou  rendre  des  visites  chez  ses  voisins.  Le  luxe  qu'il  d^>]oie 
dans  ces  occasions  n'est  pas  sans  offrir  un  certain  cachet  d'élégance 
et  d'originalité.  Ne  pouvant  faire  passer  d'équipage  à  travers  les 
picadas  de  la  forêt,  il  va  toujours  à  cheval  ou  sur  une  mule  riche- 
ment caparaçonnée;  les  senhoras  elles-mêmes  n'ont  pas  d'autres 
montures.  Une  troupe  de  cavaliers  de  toute  nuance  suivent  pour 
faire  honneur  au  senhor.  Les  deux  premiers,  remplissant  plus  spé- 
cialement les  fonctions  d'écuyer,  portent  la  livrée  de  la  m^ûson. 
Plus  l'escorte  est  nombreuse  et  soulève  de  poussière,  plus  on  se  fiût 
une  haute  idée  de  l'importance  du  visiteur.  Parfois  cependant  la 
caravane  se  réduit  à  des  proportions  beaucoup  plus  simples.  Je  ren- 
contrai un  jour,  dans  une  de  mes  excursions,  une  famille  qui  se 
rendait  de  la  province  de  Minas  à  celle  de  Saint-Paul.  Une  forte  et 
robuste  négresse  ouvrait  la  marche,  portant  dans  un  berceau  posé 
sur  sa  tête  un  nourrisson  de  quelques  mois  qu'elle  allaitait,  et 
qu'une  légère  toile  abritait  seule  contre  les  ardeurs  dévorantes  d'une 
chaleur  sénégalienne.  Venait  ensuite  un  vieux  nègre  pliant  sous  le 
poids  d'une  immense  corbeille  où  l'on  voyait  pêle-mêle  tous  les 
ustensiles  du  ménage.  D'une  main  il  retenait  son  fardeau,  de  l'autre 
il  menait  par  le  licou  une  mule  dont  les  flancs  étaient  battus  par 
des  espèces  de  volières  à  deux  compartimens.  A  travers  les  bar- 
reaux de  la  première  j'aperçus  une  figure  d'enfant  faisant  face  à  un 
petit  singe.  Dans  la  seconde  se  trouvait  un  autre  enfant,  et  devant 
lui  Un  magnifique  ara  au  bec  énorme,  au  plumage  rouge,  aux 
pennes  bleues.  Le  fond  de  ces  deux  cages  servait  de  malle  et  con- 


Digitized  by 


Google 


£A  SOGtÉTÉ  BRÉSIUENME*  768 

tenait  le  lîDge  des  voyageurs.  Le  chef  de  la  maison ,  avec  sa  femme 
en  croupe,  suivait  de  l'œil  tous  les  mouvemens  de  la  turbulente 
ménagerie.  Un  énorme  parasol  garantissait  le  couple  des  fureurs 
ardentes  du  soleil.  Un  chien  qui  suivait  à  pied  faisait  escorte. 

Je  m'arrêtai  pour  laisser  défiler  la  caravane,  car  il  n'est  guère 
possible  de  chojiiner  deux  de  front  dans  les  sentiers  des  forêts  amé* 
ricaines.  Comme  le  macaco  passait  à  côté  de  moi,  il  avisa  quelques 
bâtons  de  ro%ca  (biscuit)  dans  mes  larges  bottes,  où,  comme  tous 
les  voyageurs  du  désert,  je  tenais  mes  provisions,  et,  allongeant  ses 
bras  à  travers  les  barreaux  de  sa  cage,  il  enleva  prestement  deux 
biscuits.  Son  compagnon,  pensant  qu'un  seul  devait  lui  suffire,  es- 
saya de  lui  tirer  le  second  des  mains  et  d'en  faire  son  profit;  le  qua- 
drumane, peu  initié  aux  doctrines  évangéliques,  défendait  son  bien 
en  montrant  les  incisives.  Le  papagaio  (perroquet),  voyant  de  son 
gros  œil  inquiet  qu'on  festinait  chez  ses  voisins,  voulut  aussi  sa 
part,  et  se  mit  à  crier  et  à  battre  des  ailes  pour  qu'on  s'occupât  de 
lui;  soit  frayeitr,  soit  tentation,  l'autre  petit  garçon  se  mit  aussi  à 
pleurer,  et  le  désordre  fut  au  comble.  Je  fus  obligé,  pour  mettre 
fin  à  ce  vacarme,  de  descendre  et  de  distribuer  tout  mon  biscuit. 

—  He  gente  pequena  (ce  sont  de  petites  gens),  me  dit  le  guide 
dès  que  nous  fûmes  éloignés. 

—  Et  à  quoi  reconnaissez-vous  cela? 

—  Ohl  senhorl  il  n'y  a  pas  à  s'y  tromper.  Si  c'étaient  des  gens 
riches,  ils  emmèneraient  avec  eux  beaucoup  d'esclaves  et  de  mules 
pour  leur  faire  escorte;  ils  ne  laisseraient  pas  leurs  enfans  mourir 
de  faim,  ainsi  que  ces  pauvres  bétes,  qu'ils  auraient  mieux  fait  de 
laisser  dans  la  forêt  à  la  grâce  de  Dieu,  et  vous  n'auriez  pas  été  dé- 
valisé par  ce  damné  macaco. 

Quand  une  stenhora  ne  peut  pas  supporter  une  monture,  on  cher- 
-che  alors  d'autres  expédiens.  Tantôt  on  a  recours  à  une  charrette 
traînée  par  six  paires  de  bœufs,  tantôt  on  se  sert  d'une  litière  sou- 
tenue par  deux  mules.  La  première,  attelée  comme  à  l'ordinaire, 
«onduit  la  marche,  tandis  que  la  seconde,  placée  à  l'arrière,  touche 
presque  de  sa  tête  le  siège  de  la  senhora.  Toutefois,  comme  les  fon- 
drières des  chemins  rendent  les  soubresauts  inévitables,  on  préfère, 
quand  on  veut  transporter  une  malade,  se  servir  d'un  hamac  sus- 
pendu à  une  forte  traverse,  que  deux  nègres  robustes  portent  sur 
leurs  épaules.  Si  la  route  est  longue,  la  litièi*e  est  suivie  d'une  es- 
couade d'esclaves  qui  se  relaient. 

Souvent,  sous  prétexte  de  rendre  visite,  le  créole  va  monter  une 
partie  de  cartes  chez  un  voisin.  Le  jeu  est  la  passion  dominante 
de  l'Américain.  C'est  le  jeu  qui  absorbe  souvent  ses  revenus,  au 
grand  détriment  des  routes,  des  canaux,  des  chemins  de  fer,  en  un 


Digitized  by 


Google 


76&  R&YUE  DES  DEUX  MONDES. 

mot  de  la  prospérité  du  pays.  Une  des  variantes  du  jeu  est  la  loter 
rie,  cette  lèpre  léguée  au  Nouveau-Monde  par  les  anciens  conquisr 
tadoresy  et  qui  a  pour  représentant  le  bilheteiro. 

Le  bilheteiro  (marchand  de  billets)  est  un  jeune  homme;  il  n'y  a 
qu'un  homme  jeune  en  effet  qui  puisse  suiQre  aux  exigences  d'une  vie 
aussi  pénible.  Dès  qu'une  loterie  est  organisée»  le  bilheteiro  monte 
à  cheval,  voyage  de  nuit  comme  de  jour  été  et  hiver,  supporte  dans 
la  même  journée  le  feu  d'un  soleil  de  plomb  et  le  froid  glacial  d'une 
pluie  torrentielle,  et  ne  s'arrête  guère  pendant  plusieurs  semaines 
consécutives  que  quelques  minutes  pour  offrir  ses  billets  et  réparer 
ses  forces  avec  un  peu  de  riz  ou  de  feijâo.  On  peut  dire  que  c'est 
dans  son  portefeuille  que  vient  s'engouffrer  une  bonne  partie  des 
valeurs  du  pays.  Dès  qu'il  apparaît  à  la  porte  de  l'habitation,  tout 
le  monde  s'empresse  autour  de  lui  comme  autour  du  dispensateur 
de  la  fortune.  On  s'enquiert  du  nom  de  l'heureux  vainqueur  de  la 
dernière  loterie,  et  l'on  se  hâte  de  prendre  de  nouveaux  billets; 
ceux-ci  épuisés,  il  reprend  le  chemin  de  la  ville,  tire  la  loterie,  et 
repart  aussitôt  pour  une  nouvelle  expédition.  Une  telle  existence 
l'use  rapidement.  Il  meurt  avant  Tâge,  criblé  de  douleurs  rhuma- 
tismales et  les  jambes  dévorées  par  Féléphantiasis,  suite  trop  fré- 
quente de  ses  fatigues  et  du  manque  de  tous  soins  hygiéniques.  Les 
partisans  des  causes  finales  pourraient  trouver  dans  cette  mort  pré- 
maturée une  juste  punition  des  méfaits  du  bilheleiroy  qui  entretient 
dans  le  pays  une  véritable  plaie  morale;  mais  sa  carrière,  à  vrai 
dire,  ne  se  termine  pas  toujoui-s  aussi  tristement.  Parcourant  toutes 
les  fermes  à  cinquante  lieues  à  la  ronde,  il  note  en  passant  les  mur 
làtresses*  riches  et  les  veuves  d'un  certain  âge  qui  ne  peuvent  pré- 
tendre aux  nobles  héritiers  des  fazénd^iros.  Il  choisit  celle  qui  lui 
semble  le  mieux  à  sa  convenance,  tâche  de  la  séduire  par  ses  belles 
manières,  renonce  à  son  métier  dès  qu'il  est  marié,  et  se  fait  plan- 
teur. Malheureusement  pour  lui,  son  mariage  est  aussi  une  loterie 
dont  les  billets  sont  très  disputés. 

Malgré  la  vigilance  du  maître,  une  plantation,  quelle  que  soit 
d'ailleurs  son  importance,  ne  saurait  subsister  si  elle  ne  possédait 
un  personnage  dont  nous  avons  déjà  souvent  prononcé  le  nom  :  le 
feitor.  Le  feilor  est  l'homme  de  confiance  du  fazendeiro  et  la  ter- 
reur de  l'esclave.  Être  hybride,  il  rappelle  à  la  fois  l'jidjudant  d'une 
caserne  et  le  garde -chiourme  des  forçats.  Tenant  en  même  temps 
du  conquistador  et  du  nègre,  il  a  hérité  de  la  férocité  de  l'un  et  de 
la  bestialité  du  second.  Aussi  s'acquitte-t-il  de  ses  fonctions  la  con- 
science calme  et  sans  nul  remords.  Dès  le  petit  jour,  il  sonne  la 
diane,  fait  l'appel  de  ses  hommes  et  les  conduit  au  chantier.  Il  a 
pour  lieutenant  un  autre  mulâtre  plus  foncé  que  lui,  qui  surveille 


Digitized  by 


Google 


U  SOCIÉTÉ  BRESIUENNE.  765 

les  esclaves  en  son  absence  et  joue  le  rôle  d'exécuteur,  lorsqu'un 
noir  s'est  rendu  passible  d'une  peine  disciplinaire.  Un  long  fouet  à 
la  main  et  une  énorme  palette  en  bois  passés  à  sa  ceinture  sont  les 
insignes  de  ses  attributions.  Pendant  qu'il  préside  au  travail,  le  fei- 
tor  monte  à  cheval,  va  visiter  les  autres  plantations,  vient  faire  son 
rapport  du  matin  au  fazendeirOy  repart  après  son  déjeuner  pour 
les  champs,  vérifie  si  tout  est  en  ordre,  et  se  repose  sous  un  ran^ 
ckOy  lorsque  le  soleil  est  trop  chaud  et  que  son  service  ne  l'appelle 
pas  ailleurs.  Si  la  journée  lui  semble  trop  longue,  il  retourne  au 
chantier,  jette  un  coup  d'œil  de  béte  fauve  sur  le  noir  troupeau  dont 
le  travail  et  la  sueur  font  ressortir  les  formes,  appelle  d'un  signe  la 
femme  qui  a  fixé  son  attention,  et  rentre  sous  bois.  L'entrevue  est 
courte  :  l'esclave  est  avant  tout  un  instrument  de  travail,  et  il  ne 
faut  pas  que  les  fantaisies  de  satrape  du  feitor  tournent  au  détri- 
ment de  son  maître.  A  la  nuit  close,  il  donne  le  signal  du  retour, 
fait  un  second  appel,  reconduit  les  nègres  à  la  demeure,  et  va  pré- 
senter son  rapport  du  soir.  Cette  besogne  ingrate  est  peu  payée; 
mais  beaucoup  d'entre  les  feitors  préfèrent  leur  position  à  celle  de 
juge  de  la  comarca  (canton,  district),  tant  ils  savent  arrondir  leur 
budget  à  l'aide  de  petites  industries  aussi  simples  que  lucratives. 

La  première  et  la  plus  sûre  de  toutes  consiste  en  une  venda^  où 
Ton  tient  le  tabac,  les  pipes,  la  cachaça^  la  carne  sera^  le  bacalhào 
(morue),  en  un  mot  tout  le  menu  qui  peut  flatter  un  gosier  afri- 
cain. On  y  trouve  en  outre  du  maïs  pour  les  voyageurs  et  des  étoffes 
bariolées  pour  les  négresses.  C'est  là  qu! esclaves  et  affranchis  vont 
à  leurs  momens  perdus  refaire  leur  courage  et  se  racontent  les  nou- 
velles du  jour.  Les  affaires  se  font  au  comptant,  ce  qui  éloigne  toute 
chance  de  perte.  Lorsque  le  noir  n'a  pas  de  dinheiro  (argent),  le 
feitor  prend  en  échange  du  café  ou  du  maïs,  qui  sont  censés  pro- 
venir de  la  récolte  que  chaque  dimanche  l'esclave  fait  pour  son 
compte  dans  son  petit  champ;  mais,  ce  maigre  travail  hebdomadaire 
ne  pouvant  suffire  pour  alimenter  de  cachaça  une  soif  journalière, 
il  arrive  souvent  que  le  café  apporté  au  comptoir  provient  des  ma- 
gasins du  fazendeiro.  Le  feitor  y  en  homme  qui  connaît  le  métier  et 
qui  sait  se  rendre  digne  de  la  confiance  de  son  maître,  rembruàit 
son  visage  en  voyant  arriver  le  grain  suspect,  et  menace  l'esclave 
du  chicot e  (fouet)  et  de  la  colère  du  serUior^  s'il  n'avoue  pas  la  vé- 
rité. A  ce  regard  inquisiteur,  à  ces  questions  inattendues,  à  la  vue 
de  ces  lanières  qui  menacent  ses  reins,  le  pauvre  diable  perd  con- 
tenance, se  jette  à  genoux,  confesse  son  larcin,  et  les  mains  jointes 
supplie  son  bourreau,  avec  des  géraissemens  inimitables,  de  ne  pas 
le  perdre  auprès  du  scnhor^  et  de  garder  le  café  pour  prix  de  sa  dis- 
crétion. Pendant  qu'il  improvise  dans  cette  posture  les  supplications 


Digitized  by 


Google 


766  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

les  plus  pathétiques,  le  feitor  va  droit  à  la  sacoche,  tout  en  conti- 
nuant son  réquisitoire,  la  soulève  à  deux  ou  trois  reprises  comme 
pour  la  porter  au  fazendeiro^  et,  s' étant  assuré  qu'elle  est  conscien- 
cieusement remplie,  il  se  rappelle  tout  à  coup  qu'il  a  besoin  de 
tous  ses  hommes  valides  pour  percer  sous  peu  une  picada  à  travers 
la  forêt,  et  que  ce  n'est  pas  le  moment  de  faire  appliquer  une  bas- 
tonnade, dont  le  résultat  le  plus  certain  est  d'envoyer  pendant  quel- 
ques jours  le  patient  à  l'infirmerie  refaire  ses  épaules.  II  promet 
donc  le  silence  au  noir  en  lui  faisant  peser  ces  considérations,  lui 
rend  la  sacoche  vide,  et  lui  donne  avant  de  partir  un  verre  de  tafia, 
ne  voulant  pas  être  en  reste  de  générosité  avec  lui. 

Non  content  du  profit  qu'il  tire  de  la  venda,  le  feitor  élève  encore 
des  cochons,  de  la  volaille,  et  surtout  de  jeunes  mules  qu'il  fait 
dresser  par  ses  aides,  et  qu'il  vend  ensuite  aux  fazendeiros  des  en- 
virons ou  aux  voyageurs  de  passage  qui  ont  laissé  les  leurs  dans 
les  précipices  des  chemins.  Avec  des  journées  si  bien  remplies  et  la 
sobriété  inhérente  aux  oréoles,  il  se  fait  rapidement  un  pécule  assez 
rond,  et  un  beau  jour  il  vient  apporter  à  son  senhor  sa  démission 
de  feitor.  Le  lendemain,  il  part  à  la  recherche  d'esclaves  et  de  teiTCs 
à  vendre,  achète  dès  qu'il  trouve  à  sa  convenance,  et  devient  fazen- 
deiro  à  son  tour.  Parfois  il  arrive  à  la  dignité  de  commendador^ 
point  de  mire  de  l'ambition  de  tout  bon  Portugais. 

J'ai  dit  que  dans  les  grandes  fazendas  on  trouvait  à  quelque  dis- 
tance de  l'habitation  divers /?fl«/05  affectés  à  des  troupeaux  de  bœufs, 
de  porcs  et  de  brebis.  A  chacune  de  ces  sections  est  attaché  un 
homme  de  couleur  ou  un  nègre  de  confiance  ;  mais  si  la  vigilance 
du  maître  se  ralentit,  la  plupart  de  ces  gardiens,  plus  préoccupés 
de  vendre  aux  voyageurs  et  aux  petits  propriétaires  des  environs  les 
mules  qu'ils  élèvent  pour  leur  compte  que  de  bien  remplir  leur  tâche, 
confient  le  troupeau  à  des  enfans,  afin  de  mieux  vaquer  à  leurs  spé- 
culations. Ceux-ci,  plus  soucieux  de  se  baigner  ou  de  faire  la  sieste 
que  de  veiller  à  leurs  bêtes,  les  abandonnent  à  la  garde  des  chiens, 
qui  de  leur  côté  jugent  plus  à  propos  de  dormir  à  l'ombre  des  arbres. 
Pendant  ce  temps,  bœufs,  porcs,  brebis,  vont  .au  hasard  de  leur  ca- 
price dans  ces  pâturages  sans  fin,  tombent  dans  les  précipices,  s'é- 
garent dans  les  bois,  sont  volés  par  les  voisins  sans  que  personne 
s'en  aperçoive,  et  un  jour  le  fazendeiroy  passant  en  revue  son  bétail, 
est  tout  étonné  de  le  trouver  diminué  de  moitié.  Il  interpelle  alors 
le  garde  sur  cette  disparition,  et  en  reçoit  invariablement  cette  ré- 
ponse :  hepestey  he  onçoy  he  cobra;  c'est  une  épidémie,  c'est  le  ja- 
guar, ce  sont  les  serpens,  suivant  la  saison,  l'altitude,  la  nature  des 
pâturisiges,  etc. 

On  peut  dire  cependant  que  le  vol  est  rare  chez  les  hommes  libres, 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  BRÉSIUENNE.  767 

soit  par  un  reste  de  fierté  portugaise,  soit  par  suite  de  la  richesse  du 
sol,  qui  semble  fournir  de  lui-même  à  tous  les  besoins;  mais  il  n'en 
saurait  être  de  môme  de  l'esclave  :  dénué  de  tout,  n'ayant  parfois 
qu'une  nourriture  insuffisante,  il  fait  main  basse  sur  tout  ce  qui  se 
trouve  à  sa.portée.  C'est  ordinairement  la  nuit  qu'il  choisit  pour  ses 
excursions.  Aussi  tout  propriétaire  voit-il  dans  son  nègre  un  pillard 
dont  il  doit  se  méfier.  Sachant  que  sa  surveillance,  jointe  à  celle  de 
ses  feitorsy  est  souvent  insuffisante,  il  charge,  moyennant  quelques 
cierges,  son  patron  de  lui  tenir  lieu  de  garde  champêtre.  C'est  ordi- 
nairement à  saint  Antoine,  le  saint  le  plus  vénéré  du  Brésil,  que  re- 
vient cet  honneur.  C'est  encore  saint  Antoine  qui  dans  la  saison  des 
orages  est  tenu  de  servir  de  paratonnerre  à  toutes  les  plantations 
d^  la  péninsule  australe.  Les  porchers,  si  nombreux  dans  certaines 
provinces,  et  dont  il  est,  comme  chacun  sait,  le  patron  spécial,  le 
surchargent  de  besogne.  Quoi  de  plus  naturel  qu'un  nègre  fripon 
réussisse  quelquefois  à  tromper  la  surveillance  d'un  saint  si  occupé? 
Le  planteur  n'en  continue  pas  moins  à  lui  brûler  des  cierges  malgré 
ces  petits  oublis,  persuadé  que  le  mal  qui  lui  échappe  n'est  pas  la 
centième  partie  de  celui  qu'il  prévient. 

Pourtant,  si  les  vols  deviennent  trop  hardis  ou  se  renouvellent, 
on  imagine  d'autres  expédiens.  On  tente  d'abord  de  découvrir  le  cou^ 
pable,  afin  de  le  surveiller  de  plus  près  et  de  lui  infliger  la  baston- 
nade; mais  si  l'esclave  suspecté  est  un  vieux  nègre  malin,  il  faut 
revenir  aux  moyens  surnaturels.  On  s'adresse  alors  au  sorcier  des 
environs  {feiticeiro).  C'est  ordinairement  un  ancien  esclave  devenu 
libre,  ou  un  Indien  mi-sauvage,  mi-civilîsé,  qui  exerce  cette  lu- 
crative profession.  Pendant  mon  séjour  au  Brésil,  un  fazendeiro  de 
la  province  de  Minas  s'aperçut  un  matin  que  son  parc  de  cochons 
diminuait  sensiblement.  Soupçonnant  ses  nègres,  il  organisa  des 
rondes  pendant  la  nuit,  mais  sans  succès.  Ne  sachant  plus  que  faire, 
il  appela  à  son  secours  un  vieux  noir,  jadis  son  esclave,  et  qui  avait 
un  grand  renom  de  sorcellerie  dans  le  voisinage.  Son  aspect  étrange 
était  en  parfaite  harmonie  avec  sa  profession.  A  la  suite  d'une  ma- 
ladie qui  avait  dévoré  son  épiderme  en  plusieurs  endroits,  la  sur-' 
face  de  son  corps  ne  présentait  qu'une  suite  de  plaques  alternées  de 
blanc  et  de  noir;  on  eût  dit  un  singe  déguisé  en  jaguar,  ce  qui  ex- 
pliquait probablement  le  surnom  d'Onça  (panthère)  qu'il  portait 
dans  le  pays. 

—  Écoute,  Once,  lui  dit  son  ancien  maître,  si  tu  es  réellement 
feiticeirOy  comme  on  le  dit,  trouve-moi  le  voleur  de  mes  cochons.  Je 
sais  que  tu  aimes  la  cachaça^  je  t'en  approvisionnerai  pour  l'année. 
Si  tu  ne  peux  pas  le  découvrir,  dispose-toi  à  quitter  sur-le-champ 
mes  terres  et  à  aller  exercer  ton  industrie  ailleurs. 


Digitized  by 


Google 


768  REVUE  DES  BBUX  MiOin>ES. 

—  Sa  seigneurie  peut  se  rassurer,  reprit  tranquillement  ie  sot*- 
cier,  l'Once  n'a  jamais  cherché  en  yain;  seulement,  afin  de  miev^ 
reconnaître  le  voleur,  il  est  bon  que  je  voie  d*aIxM*d  les  esclaves  de- 
la  plantation,  et  je  prie  sa  seigneurie  de  me  &ire  appeler  quand  iis: 
seront  revenus  du  travail. 

Cette  réponse  fit  bon  effet  et  rassura  le  fazendeiro^  quelque  peu 
sceptique  à  l'endroit  des  sortilèges.  Une  heure  après,  le  feitor  averti 
amenait  les  esclaves  dans  la  cour.  Dès  qu'ils  forent  réunis,  le  tenhar 
fit  appeler  le  sorcier.  Me  trouvant  de  passage  dans  la  fazenia^  je 
me  glissai  à  côté  de  mon  hôte  pour  ne  rien  perdre  du  spectacle. 

A  la  vue  de  F  Once,  les  nègres,  qui  connaissaient  sa  terrible  répit* 
tatiofi,  comprirent  qu'il  s'agissait  de  quelque  acte  de  haute  justice, 
et  se  mirent  à  trembler  de  tous  leurs  membres.  Le  devin  parcourut 
silencieusement  les  rangs,  s' arrêtant  devant  chaque  esclave  et  le 
contemplant  pendant  quelques  secondes  de  son  gros  œil  £siuve  et  vi- 
treux ;  on  eût  dit  un  python  fascinant  sa  victime.  Son  inspeGtkm 
achevée,  il  se  retourne  vers  le  fazendeiro^  qui  le  suivait  pas  à  pas. 
'  —  Senhovy  il  n'est  pas  facile  de  deviner  au  premier  coup  d'œil 
le  ladrâo  que  vous  cherchez,  car  tous  vos  nègres  me  paraîBsmt 
aussi  voleurs  les  uns  que  les  autres,  et  je  crois  bien  qu'ils  étaient 
plusieurs  è  dérober  vos  cochons;  mais  je  vais  indiquer  à  sa  seigneu- 
rie un  moyen  infaillible  pour  les  découvrir... 

Ici  le  feiticeiro  s'interrompit;  l'entretien  se  continua  à  voix  basse, 
et  personne  ne  sut  d'abord  quel  moyen  il  lui  proposa.  Je  ne  devais 
pas  tarder  à  découvrir  cependant  par  quel  étrange  procédé  de  tor- 
ture le  sorcier  saurait  amener  les  nègres  à  des  aveux  plus  ou  moins 
sincères.  Des  purgatifs  violens  devaient  produire  l'effet  qu'on  obte- 
nait autrefois  grâce  à  la  question  ordinaire  ou  extraordinaire.  Mal- 
heureusement le  feitor  avait  mal  compris  les  instructions  du  sorcier, 
il  outre-passa  les  doses.  Se  débattant  au  milieu  des  convulsions,  les 
nègres,  pour  obtenir  les  potions  qui  devaient  calmer  leurs  souf- 
frances, avaient  beau  promettre  les  révélations  les  plus  complètes  : 
ils  n'en  étaient  pas  moins  exposés  à  périr,  et  le  feitor  effrayé  fit  3^ 
pel  aux  connaissances  médicales  qu'il  me  supposait  en  ma  qualité 
de  voyageur  pour  arrêter  les  progrès  trop  rapides  d'un  véritable 
empoisonnement.  Je  ne  voyais  pas  bien  de  quelle  manière  je  pour- 
rais improviser  un  remède  pour  tout  ce  monde,  loin  de  tout  secours. 
Je  ne  connaissais  que  le  blanc  d'œuf  comme  contre-poison,  et  com- 
ment trouver  des  œufs  au  milieu  d'une  plantation  de  café?  Je  fis 
part  de  mes  embarras  au  feitor, 

—  Ah!  s'il  ne  faut  que  des  œufs,  nous  sommes  sauvés,  s'écri^ 
t-il  aussitôt,  les  jacarés^  les  lagartosy  les  tartarugas  et  les  passarin- 
hos  ne  manquent  pas  ici. 


Digitized  by 


Google 


Bit  se  précipitant  avec  son  escorte  vers  le  sable  et  les  buissons  du 
rivage^  il  ramassa  en  peu  d'instans  une  quantité  prodigieuse  d'œufe 
dercaimaas»  de  lézards,  de  tortues  et  d'oiseaux  de  toute  espèce,  et 
quelques  momens  après  nous  commencions  à  administrer  aux  mori- 
bonds des  blancs  battus  que  je  fis  alterner  avec  de  l'eau  tiède.  Dès 
les  premiers  vomissemens,  les  douleurs  devinrent  moins  aiguës,  les 
symptômes  moins  alarmans.  Rassuré  sur  le  sort  de  son  troupeau,  le 
feiier  se  rappela  sa  consigne,  et  voulut  profiter  du  trouble  de  ses 
malades  pour  leur  arracher  leur  secret.  Se  tournant  vers  les  né- 
gresses qui  remplissaient  les  fonctions  d'infirmières,  il  leur  enjoi- 
gnit de  n'administrer  le  breuvage  qu'à  ceux  qui  aursûent  fait  leur 
confession.  Le  spectacle  tourna  alors  du  tragique  au  burlesque. 

I —  Senhor^  encore  un  peu  de  remède,  ou  je  meurs I  hurlait  un 
nègre  hideusement  barbouillé  de  bave  et  d'écume. 

—  C'est  toi,  ladrâOy  reprit  le  feitor  d'une  voix  tonnante;  raconte- 
mai  tout  ce  que  tu  as  volé,  ou  je  te  laisse  crever  comme  un  chien. 

—  Je  n'ai  volé  que  les  pitangas  (petit  fruit  rouge  légèrement 
acide)  du  jardin,  et  encore  je  n'étais  pas  seul  :  mon  frère  en  a  volé 
^s- que  moi...  Un  peu  de  remède,  s'il  vous  plaît I 

—  Tu  ne  dis  pas  tout... 

—  J'ai  aussi  volé,  avec  mon  compadre  Antonio,  une  demi-arrobe 
de  came  sera  la  dernière  fois  que  j'allai  avec  les  tropeiros  (conduc- 
teurs de  caravanes);  mais  il  y  a  longtemps  de  cela...  Un  peu  de 
remède,  senhory  ou  je  me  meurs  I 

—  Et  les  leilôes  (1),  tu  n'en  parles  pas,  infemo? 

—  Les  leitôesy  senJior^  ce  n'est  pas  moi,  c'est  mon  voisin  Goelho 
qui  m'en  a  donné  un  morceau. 

—  Ah!  c'est  toi,  qui  as  volé  les  leitôes  du  senhor?  hurla  aussitôt 
le  feitor  en  se  tournant  vers  un  autre  moribond.  Et  combien  en  as- 
tu  pris?  Dis-le-moi  sans  mentir  d'un  seul,  si  tu  ne  veux  pas  rece- 
voir cent  coups  de  chicote  au  lieu  de  remède. 

—  Senhor  y  je  n'en  ai  pris  qu'une  fois  :  c'est  mon  compadre  Ja- 
nuario  et  son  frère  qui  ont  volé  tous  les  autres. 

L'Once  avait  dit  vrai.  Les  larrons  étaient  plusieurs,  et  il  avait  eu 
le  talent  de  les  forcer  à  avouer  leur  crime.  Aussi  vint-il  le  lende- 
main, la  tête  haute,  réclamer  sa  provision  de  cachaça. 

II. 

Malgré  les  soucis  de  la  plantation,  les  divertissemens  de  la  chasse 
et  le  flot  d'étrangers  qui  traverse  toujours  la  fazetiday  la  vie  y  est 

(1)  Cochons  de  lait. 

TOMB  XLV.  *• 


Digitized  by 


Google 


770  RfiTUB  DES  DEUX   MONDES* 

assez  monotone.  Aussi  saisit-on  avec  empressement  l'occasion  d'un 
mariage,  d'une  naissance,  ou  de  toute  autre  fête  de  famille,  pour  a^ 
livrer  aux  réjouissances.  Me  trouvant  un  jour  de  passage  dans  une 
riche  fazeruda  de  la  province  des  Minas,  je  fus  invité  par  le  chef  de 
la  maison  à  assister  à  son  anniversaire,  qu'on  célébrait  le  lende- 
main. C'était  un  grand  vieillard  encore  alerte,  dur  à  la  fatigue. 
Après  m'avoir  fait  visiter  les  divers  corps  de  logis  qui  composaient 
sa  ferme,  il  me  conduisit  vers  le  jardin,  situé  derrière  rbabitation» 
et  nous  nous  assîmes  sur  un  banc,  à  l'ombre  d'une  épaisse  char- 
mUle.  Sa  conversation  ne  tarda  pas  à  m'intéresser. 

—  Vous  voyez,  senhor,  me  dit-il,  toutes  ces  bâtisses  et  toutes  ces 
plantations  :  il  y  a  quarante  ans  qu'il  n'y  avait  encore  ici  que  des 
forêts  aussi  anciennes  que  le  monde.  C'est  moi  qui  ai  coupé  le  pre- 
mier arbre  et  planté  le  premier  pied  de  café.  J'étais  arrivé  seul.  Les 
premières  années  furent  rudes.  Je  transportais  moi-même  mes  ré- 
coltes à  la  ville  comme  un  simple  iropeirOy  et  je  prenais  des  esclaves 
en  échange.  C'était  alors  le  bon  temps  !  On  me  donnait  un  nègre 
fort  et  robuste  pour  deux  cents  milreis  (500  francs),  tandis  qu'au- 
jourd'hui il  faut  y  mettre  de  deux  à  trois  corUos  de  rei$  (1).  Le 
nombre  de  bras  s' augmentant  chaque  année,  mes  récoltes  s'accru- 
rent aussi,  et  aujourd'hui  je  me  fais  bon  an  mal  an  deux  cents  conioi 
de  reis  (500,000  francs).  Du  reste  mes  esclaves  sont  bien  nourris 
et  bien  traités;  mais  ils  savent  qu'ils  doivent  travailler,  et  que  je  ne 
plaisante  pas  là-dessus.  Aussi  m'obéissent-ils  au  premier  signal. 
Tenez,  voulez-vous  voir?  Antonio!  Antonio,  acd  (ici)!  cria-t-il  en 
même  temps  d'une  voix  de  stentor  h,  un  nègre  qui  sarclait  un  champ 
de  maïs  à  l'extrémité  du  jardin. 

Aux  premiers  éclats  de  cette  voix  si  redoutée,  le  pauvre  diable 
jeta  sa  bêche  afin  d'être  plus  leste,  et  accourut  vers  nous;  mais 
à  chaque  instant  les  plantes  embarrassaient  ses  jambes,  auxquelles 
d'ailleurs  le  travail  et  les  années  avaient  déjà  ôté  toute  élasti- 
cité. 

—  Acd  ladrào  (voleur) I...  ajouta  presque  aussitôt  son  maître 
d'upe  voix  encore  plus  brève  et  avec  des  gestes  plus  impératifs,  et» 
continuant  sur  ce  ton,  il  épuisa  contre  son  pauvre  esclave  toutes  les 
imprécations  du  dictionnaire  portugais,  si  riche  d'injures  à  l'adresse 
des  noirs.  11  y  avait  de  quoi  pétrifier  le  nègre  le  mieux  doué  de 
résignation  chrétienne. 

Croyant  sa  dernière  heure  venue,  Antonio  vint  se  réfugier  der^ 
rière  moi  en  poussant  des  exclamations  à  fendre  le  cœur. 

—  Senhor  (maître)...  bençâo  (bénédiction)...  Jew»-ChriUo,,. 

(1)  Le  conto  de  réis  vaut  2,500  francs. 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCIÉTÉ  BRÉSiUENNE.  771 

nhanhor  (mon  petit  monsieur)...  perdido  (je  suis  perdu)..;  nossa 
Senhora  (sainte  Vierge)!  etc. 

Ses  cris,  à  peine  articulés,  étaient  accompagnés  de  contorsions 
non  moins  navrantes.  Bien  que  ses  paroles  fussent  inintelligibles,  je 
compris  à  ses  gestes  qu'il  me  suppliait  de  Yapadrinhar  (demander 
son  pardon). 

—  Apadrinhar  un  larron  comme  toi  !  interrompit  le  fazendeiro^ 
qa  as-tu  donc  fait  de  tes  jambes,  vieil  ivrogne?  Faut-il  que  je  te 
fasse  rouer  de  coups  pour  t' apprendre  à  marcher?  Sors  d'ici,  ou  je 
te  fais  écorcher  vif!...  Et  rappelle- toi  que  si  ce  senhor  n'avait  pas 
demandé  ta  grâce,  avant  une  heure  d'ici  les  urubus  (vautours)  dé- 
chireraient tes  entrailles  ! 

—  Si  senhor^  articula  le  patient  à  demi  mort,  et,  reprenant  aus- 
sitôt ses  jambes,  son  haleine  et  sa  course,  il  s'éloigna  de  toute  la 
vitesse  que  lui  donnait  la  crainte  de  devenir  la  pâture  vivante  des 
vautours. 

—  Vous  voyez,  senhor ^  ajouta  mon  nabab  d'un  air  triomphant, 
comme  mes  esclaves  me  craignent!  Je  ne  suis  pas  plus  méchant 
pour  cela,  mais  je  veux  qu'ils  obéissent. 

Le  lendemain  eut  lieu  la  fête  du  senhor.  Il  serait  peut-être  plus 
exact  de  dire  la  fête  des  nègres.  Dès  le  matin,  les  punitions  furent 
levées  et  les  cachots  ouverts.  Un  padre  des  environs  vint  célébrer 
la  messe  dans  un  vaste  magasin  transformé  en  chapelle.  Une  table 
recouverte  d'une  nappe  servait  d'autel.  Au  dehors  se  tenaient  ac- 
croupis plusieurs  centaines  d'esclaves  de  tout  sexe,  de  tout  âge  et 
de  toute  nuance.  Je  contemplais  les  négrillons  demi-nus  miaulant 
comme  de  jeunes  chats  sauvages  sur  les  genoux  de  leurs  mères,  les 
steges  de  la  maison  fourrageant  gravement  sur  les  têtes  des  jeunes 
négresses,  les  perroquets  criant  à  tue-tête  :  Quer  café  (voulez-vous 
du  café)?  les  chiens  courant  çà  et  là  au  milieu  des  groupes,  lorsqu'à 
un  signal  donné  par  le  muletier-sacristain  le  chœur  des  négresses 
entonna  un  hymne  religieux.  C'était  un  mélange  d'exclamations 
sauvages,  de  gloussemens  intraduisibles,  d'articulations  étranges 
qui  n'avaient  rien  de  l'homme,  et  qui  auraient  échappé  à  l'analyse 
de  l'oreille  la  mieux  exercée.  Les  noirs  reprenaient  le  refrain  à  la 
fin  de  chaque  strophe  et  complétaient  le  vacarme.  Les  choses  furent 
poussées  si  loin  que  le  chien  de  mon  guide ,  qui  jusque-là  s'était 
contenté  de  jouer  avec  les  singes,  se  fâcha  tout  de  bon  en  entendant 
ce  vacarme,  et  se  mit  à  japper  contre  les  nègres.  Son  exemple  fut 
bientôt  suivi  par  tous  ses  confrères  de  la  ferme,  et  bientôt  ce  fut  un 
tapage  infernal.  Heureusement  le  padre  allait  vite  en  besogne,  et 
la  messe  fut  bientôt  dite.  Quand  tout  ce  monde  se  fut  retiré,  je 
m'approchai  du  prêtre  et  lui  demandai  à  quelle  langue  apparte- 


Digitized  by 


Google 


77S  EBYUB  DES   DEUX  MONDES. 

raient  ces  miaulemens  étranges.  Il  m'avoua  qu'il  n'eu  savait  rtdn 
lui-même,  et  qu'il  n'avait  jamais  songé  à  s'en  infoimer.  —  E  im* 
twne  (c'efet  Thabitude),  ajoutar-t^il  comme  conclusion .. 

Après  la  messe,  tous  les  esclaves  vinrent  s'aligner  dans  la  coisr 
pour  être  passés  en  revue.  Ils  se  placèrent  sur  deux  lignes  pai^ 
lëles  à  l'habitation.  La  première,  composée  exclusivement  d'honvi^, 
offrait  une  assez  belle  apparence.  La  seconde,  qui  comprenait  les 
femmes,  les  petits  négrillons  et  les  enfans  à  la  mamelle,  laissaîià 
désirer  quelque  peu  sous  le  rapport  de  la  régularité  qu'exige  pareilte 
cérémonie.  Un  feiior  fit  d'abord  l'appel,  puis  l'inspection  comnaença* 
Le  fazendeiro  parcourait  silencieusement  les  lignes  et  s'arrêtait  de- 
vant chaque  esclave  avec  l'œil  sérieux  et  scrutateur  d'un  vieux  ser- 
gent inspectant  sa  compagnie.  Le  nègre,  la  tête  nue,  le  regard 
baissé,  les  bras  croisés  sur  la  poitrine,  allongeait  la  main  droite 
pour  demander  la  bençâo  (bénédiction)  dès  que  son  maître  arrivait 
devant  lui,  la  replaçait  aussitôt  dans  sa  première  position,  et  atten- 
dait dans  la  plus  grande  anxiété  que  le  regard  inquisiteur  qiii  k 
fixait  se  reportât  sur  le  voisin.  Les  seules  réprimandes  que  j'obser- 
vai furent  adressées  à  des  négresses  qui  négligeaient  d'extraire  les 
bichùs  [pulex  peneiram)  des  pieds  de  leurs  négrillons. 

Après  la  revue,  mon  cicérone  me  reconduisit  dans  la  salle  où  l'on 
avait  dit  la  messe.  Une  nouvelle  métamorphose  s'y  était  opérée.  La 
chapelle  était  devenue  un  comptoir,  l'autel  servait  de  bureau.  — 
Toutes  ces  marchandises  que  vous  voyez,  me  dit-il  en  me  rncm- 
trant  des  étoffes,  des  bonnets  de  laine,  des  chemises,  des  pipe», 
des  foulards,  des  indiennes  de  toute  sorte,  etc.,  sont  destinées  à 
mes  esclaves.  Je  leur  laisse,  comme  la  plupart  des  planteurs  du 
Brésil,  les  dimanches  libres,  afin  qu'ils  travaillent  à  leur  petit  champ 
•  et  qu'ils  affectent  le  produit  de  leur  récolte  à  leur  vestiaire;  mais  fe 
nègre  abandonné  à  lui-même  n'achète  que  de  la  cachaça^  et  va  tou- 
jours déguenillé.  J'ai  pris  alors  le  parti  de  leur  acheter  moi-même 
toute  leur  récolte  et  delà  solder  par  les  objets  dont  ils  ont  bescnn. 
C'est  pour  cela  que  chaque  dimanche  me  fait  marchand.  J'ai  auisi 
le  double  avantage  de  m'assurer  de  leur  moralité  et  de  veiller  à  leur 
propreté.  Du  reste  je  leur  livre  tout  au  prix  de  revient,  comme  vous 
pouvez  vous  en  convaincre  en  consultant  les  factures.  Un  feiior  tient 
le  registre,  pendant  que  je  distribue  moi-même  les  objets  qu'on  me 
demande.  Les  marchandises  les  plus  en  vogue  sont  les  pipes  et  les 
foulards  rouges.  Malgré  toute  mon  attention  et  celle  de  mon  secré- 
taire, il  est  rare  qu'il  se  passe  un  dimanche  sans  que  je  m'aperçoive 
de  la  disparition  de  quelques  objets,  tant  le  vol  semble  être  T^é- 
ment  de  ces  coquins-là. 

Vint  enfin  l'heure  du  déjeuner.  Autour  d'une  longue  table  dressée 


Digitized  by 


Google 


I.A.  SOCIÉTÉ  BBBSIUBNNE.  773 

éwô  une  salle  immense,  on  avait  eu  peine  à  placer  les  nombreux 
convives  venus  pour  fêter  le  senkor.  Le  service,  qui  offrait  à  la  fois 
le  comfort  le  plus  spleudide  et  la  simplicité  la  plus  grande,  me  per- 
BBktt  d'étudier  à  Taise  les  ressources  culinaires  du  pays  et  le  goût  des 
hobitaos. 

.  Comme  tons  ses  congénères  de  la  zone  torride,  T  Américain  du  sud 
est  sobre.  Du  riz  cuit  à  Teau,  des  haricots  au  lard  et  de  la  farine  de 
mâittioc,  voilà  sa  nourriture  de  toute  Tannée.  Les  jours  dé  fête,  il 
Uie  un  cochon,  qu'il  farcit  et  qu'il  sert  tout  entier.  Son  mets  dé  pré- 
dilection et  le  plus  habituel  consiste  en  un  gâteau  qu'il  confectionne 
àms  son  assiette  en  recouvrant  ses  haricots  d'une  épaisse  couche 
de  farine  de  manioc  et  en  mélangeant  le  tout.  Le  pain  et  le  vin  lui 
^opt  paiement  inconnus.  Son  couteau  lui  tient  lieu  de  fourchette, 
H  un  grand  verre  circulant  à  la  ronde  désaltère  tous  les  convives, 
comme  du  temps  des  héros  d'Homère. 

C'est  ainsi  que  les  choses  se  pratiquent  encore  dans  Tintérieur  du 
Brésil  ;  mais  chez  les  riches  planteurs  qui  ont  été  reçus  à  la  cour  de 
Tempereur  dom  Pedro  II  ou  qui  ont  voyagé  en  Europe,  Targenterie 
couvre  les  tables,  et  Ton  voit  circuler  les  meilleurs  vins  de  France, 
d'Espagne  et  de  Portugal.  Le  riz,  le  feijdo  et  le  manioc  sont  relégués 
au  bout  de  la  table,  comme  pour  satisfaire  à  la  coutume  nationale, 
et  vous  voyez  apparaître  des  côtelettes  de  porc  frais,  des  gigots  de 
mouton,  de  magnifiques  poissons,  de  belles  volailles,  d'excellent  pain 
de  froment  et  tous  les  légumes  d'Europe.  Deux  cuisiniers  nègres 
qui  ont  fait  leur  apprentissage  dans  les  hôtels  français  des  grandes 
villes  de  la  côte  se  succèdent  de  semaine  en  semaine  afin  de  mieux 
résister  à  la  température  des  fourneaux,  qui  devient  insupportable 
^^ys  ce  soleil  de  feu.  Une  nuée  de  négrillons,  remarquables  surtout 
fpL€  leur  malpropreté,  s'agitent  comme  des  diablotins  autour  des 
ff^irneaux,  écurant  les  marmites,  attisant  le  feu,  étranglant  les  vo- 
lves, épluchant  les  légumes,  s' interrompant  de  temps  à  autre  pour 
extraire  de  leurs  pieds  nus  un  birho  ou  un  varrapato  {acarm  ame- 
rifanu$\  puis  reprenant  leurs  viandes  sans  laver  ni  mains  ni  cou- 
teaux, car  le  temps  presse,  et  le  chef  ne  veut  pas  être  en  retard. 
Je  n'en  dois  pas  moins  avouer  que  les  cuisiniers  noirs  m'ont  paru 
au  moins  aussi  habiles  que  les  cuisiniers  blancs,  et  pourtant  sous 
ce  ciel  de  feu,  dans  ces  régions  chaudes  et  humides,  les  viandes  et 
les  végétaux  sont  de  beaucoup  inférieurs  aux  viandes  et  aux  légumes 
d'Europe.  Le  développement  trop  rapide  des  plantes  les  rend  bien* 
tôt  ligneuses  et  par  conséquent  trop  dures.  Si  on  les  mange  bâti- 
vwient,  on  les  trouve  aqueuses  et  sans  saveur.  11  en  est  de  même 
des  animaux,  qui,  nourris  d'herbages  pour  ainsi  dire  sans  sucs,  ne 
donnent  qu'une  viande  fade  et  insipide.  Il  ne  faut  excepter  que  celle 


Digitized  by 


Google 


77i  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

du  jeune  porc  et  du  jeune  mouton.  On  peut  en  dire  autant  des  fruits. 
Ce  qui  fait  la  délicatesse  des  pêches,  prunes,  figues,  raisins,  etc., 
de  la  Provence  et  des  deux  péninsules  voisines,  c'est  la  légère  pré- 
dominance d'une  saveur  aigrelette  dans  une  pulpe  sucrée.  Or  il  faut 
un  climat  sec  pour  que  cet  arôme  se  développe  et  que  la  proportion 
de  sucre  ne  le  masque  pas.  Malheureusement  il  ne  saurait  en  être 
ainsi  sous  les  tropiques.  L'énorme  quantité  d'eau  que  charrie  la  sève, 
et  que  le  végétal  absorbe  par  tous  ses  pores  dans  une  atmosphère 
continuellement  chargée  de  vapeurs,  gonfle  le  fruit,  en  neutralise 
l'acidité  et  change  la  pulpe  en  mélasse.  Cependant,  pour  être  juste, 
il  faut  remarquer  que  les  créoles  apprécient  plus  que  nous  les  li- 
queurs sucrées  de  la  pulpe,  et,  sous  ce  rapport,  l'avantage  reste  à 
leurs  fruits.  Les  doces  (confitures)  qu'ils  en  retirent  constituent  le 
principal  mérite  de  la  table  brésilienne. 

La  description  d'une  fazenda  serait  incomplète,  si  on  n'esquissait 
point  ici  quelques-unes  des  physionomies  originales  que  l'on  ren- 
contre dans  toutes  les  grandes  plantations.  En  première  ligne  vien- 
nent le  padre  et  le  doutor^  puis  le  mascaie^  le  muletier,  le  formi- 
gueiro  (chasseur  de  fourmis),  dont  nous  n'avons  fedt  encore  que 
prononcer  le  nom. 

Le  padre  est  l'aumônier  du  pays.  Qu'on  ne  se  représente  pas  une 
sombre  figure  d'inquisiteur  enveloppé  d'une  soutane  noire  et  coiffé 
d'un  tricorne.  Non,  le  padre  américain  est  bon  apôtre.  Vêtu  de  tofle 
comme  un  simple  mortel,  il  porte  ses  cheveux  aussi  courts  qu'un 
laïque,  danse,  fume,  joue  et  cause  comme  tout  le  monde.  Dne  messe 
basse  le  dimanche,  voilà  pour  toute  la  semaine.  Un  muletier  lui 
tient  lieu  ordinairement  de  sacristain,  et  il  a  pour  orgues  un  chœur 
de  nègres.  Après  la  messe,  il  baptise  les  négrillons  qu'on  lui  apporte 
des  divers  points  de  la  forêt.  Il  en  prend  possession  au  nom  du  ciel 
et  de  la  religion  catholique,  et  à  cet  effet  les  inscrit  sur  un  registre 
ad  hoc  y  sous  une  rubrique  tirée  du  martyrologe  romain.  Cette  be- 
sogne achevée,  le  nouveau  chrétien  rentre  dans  sa  hutte,  va  aux 
champs  dès  qu'il  marche,  travaille  tant  que  ses  forces  ïe  lui  per- 
mettent, tombe  un  jour  d'épuisement,  et  quelques  heures  après 
s'achemine  vers  le  cimetière  sur  les  épaules  de  quatre  de  ses  cama- 
rades qui  forment  tout  son  cortège.  Le  padre  ne  se  dérange  pour 
venir  assister  le  moribond  que  lorsque  le  noir  est  libre  et  qu'il  peut 
payer  les  frais  :  quant  aux  autres,  il  compte  que  les  douleurs  de  la 
servitude*suffiront  à  racheter  leurs  fautes  et  à  leur  ouvrir  les  portes 
du  ciel.  Qu'est- il  alors  besoin  de  catéchisme,  d'instruction,  de 
messes,  de  çacremens?  L'ablution  baptismale,  c'est  assez;  l'escla- 
vage fera  le  reste. 

Le  chômage  n'est  pas  inconnu  au  padrcy  mais  il  sait  y.remédier 


Digitized  by 


Google 


hk  SOCIBTE  BBESILIENNK.  776 

à  l'aide  de  quelques  petites  industries  inconnues  de  ses  confrères 
traxisatlantiques.  Si  un  fazendeiro  ne  se  croit  pas  assez  riche  ou  as- 
sez dévot  pour  se  payer  une  messe  par  semaine,  il  s'entend  avec 
aes  voisins.  Le  padre  alterne  alors  de  semaine  en  semaine,  de  ferme 
.en  ferme,  jusqu'à  ce  qu'il  revienne  au  point  de  départ.  Si  sa  cure 
.est  trop  ingrate,  il  se  fait  un  supplément  en  élevant  des  bestiaux 
ou  en  tenant  une  vendu  (auberge).  Je  rencontrai  un  jour  dans  la 
province  de  Minas  un  de  ces  révérends  qui  courait  les  fermes  et 
les  messes  à  la  tête  d'un  troupeau  de  bœufs.  Surpris  tous  deux  par 
la  pluie,  nous  étions  venus  demander  asile  au  même  rancho.  Assis 
sur  un  banc,  nous  liâmes  bientôt  conversation. 

—  Vous  voyez,  sénhory  me  dit -il  en  poussant  un  profond  soupir, 
le  métier  auquel  un  homme  de  ma  condition  est  maintenant  réduit. 
Du  temps  du  roi  dom  Joào  VI,  nous  avions  plus  de  messes  que  nous 
n'en  voulions;  depuis  l'indépendance,  tout  est  changé.  Ilyabien 
encore  quelques  senharas  qui  en  font  dire  de  temps  à  autre,  mais 
leurs  maris  préfèrent  employer  leur  argent  en  bœufs  ou  en  mules. 
Voilà  pourquoi  vous  me  voyez  comme  un  tropeiro.  Vous  n'auriez 
pas  par  hasard  rencontré  sur  votre  route  quelque  fazendeiro  qui  eût 
besoin  de  renouveler  ses  bêtes  à  cornes,  ou  qui  désirât  un  chapelain? 

J'avais  entendu  parler  d'une  dame  des  environs,  récemment  dé- 
cédée» et  qui,  voulant  se  mettre  en  règle  avec  sa  conscience  ou 
obéir  à  un  usage,  avait  porté  AOO  milreis  (1,000  francs)  de  messes 
sur  son  testament.  Je  ne  me  rappelais  pas  le  nom  de  la  dame,  mais 
j'indiquai  au  padre  le  village  qu'elle  habitait,  et  qui  n'était  qu'à 
quelques  lieues  de  là.  J'ajoutai,  afin  de  prévenir  toute  déception, 
que  le  décès  remontait  déjà  à  plusieurs  jours,  et  que  probablement 
cette  somme  était  destinée  au  padre  de  la  freguezia  (paroisse)  voi- 
sine. 

—  Soyez  tranquille,  senhor;  s'il  en  est  temps  encore,  je  me  charge 
d'enlever  l'afiaire...  Moleque,  cria-t-il  aussitôt  à  son  chef  de  cara- 
vane, va  me  chercher  ma  mule,  et  vivement! 

Quelques  mmutes  après,  notre  révérend  partait  au  grand  trot  de 
sa  monture  malgré  la  pluie,  qui  continuait  de  plus  belle.  Laissant 
au  nègre  la  gai'de  du  troupeau,  il  alla  droit  à  l'exécuteur  testamen- 
taire, et  lui  proposa  sans  détour  un  reçu  de  400  milreis  contre  paie- 
ment de  moitié  de  la  somme.  La  proposition  était  trop  séduisante 
pour  être  refusée  :  celui-ci  ne  montra  donc  que  juste  les  rigueurs 
nécessaires  en  pareUle  circonstance,  et  finit  par  compter  les  200  mil- 
reis. 

Ordinairement  père  de  famille,  le  padre  puise  dans. ses  sentimens 
de  paternité  une  bonté  de  cœur  qui  trop  souvent  n'existe  que  sur 
ies  lèvres  chez  ses  austères  collègues  de  l'ancien  monde.  Ses  pa- 


Digitized  by 


Google 


776  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

roissiens  semblent  lui  savoir  gré  de  son  laisser-aller,  et  excusent 
volontiers  ses  petits  travers.  Il  y  a  quelques  années,  le  desservant, 
de  Santa-Anna,  bourg  situé  à  une  douzaine  de  lieues  de  Rio-Janeiro^ 
sur  la  route  de  Novo-Friburgo,  avoua  en  pleine  chaire',  dans  un  mo- 
ment de  belle  humeur,  qu'on  pouvait  hardiment  refuser  de  croire  à 
l'enfer.  Chez  nous,  les  bonnes  àmeis  se  seraient  voilé  la  face  en  en- 
tendant de  si  épouvantables  blasphèmes.  Le  Brésilien  est  plus  calme; 
il  réserve  ses  rigueurs  pour  l'ilote  d'Afrique,  et  montre  à  l'égard  de 
ses  semblables  l'indulgence  la  plus  évangélique.  Les  assistans  se 
mirent  à  sourire  à  cette  confession  si  étrange,  et  se  contentèrent 
d'échanger  un  regard  qui  voulait  dire  :  Esld  bebado  (il  est  gris!). 

Le  doutor  est  aux  yeux  du  fazendeiro  un  personnage  plus  im- 
portant encore  que  le  padre.  Depuis  que  la  traite  a  été  interdite 
sur  les  côtes  d'Afrique,  le  prix  des  noirs  s'est  élevé  dans  des  pro- 
portions ruineuses.  Un  esclave  adulte  représente  aujourJbui  un 
capital  de  deux  contos  de  rets  (5,000  fr.)  et  quelquefois  davantage. 
La  mort  d'un  noir  est  donc  une  véritable  perte  pour  le  planteur. 
Aussi  ne  néglige-t-il  rien  pour  lui  prodiguer  des  soins  dès  qu'il 
tombe  malade.  One  infirmerie  propre,  vaste  et  bien  aérée,  une 
pharmacie  venue  de  Paris  ou  de  Londres,  un  infirmier  qui  ne  quitte 
jamais  les  malades  et  qui  prépare  les  médicamens,  témoignent 
assez  de  sa  sollicitude.  Cependant,  malgré  tout  ce  luxe  de  précau- 
tions, malgré  la  science  réelle  des  docteurs  brésiliens,  j'ai  cru  m'a- 
percevoir  qu'un  nègre  n'entrait  guère  à  l'infirmerie  que  pour  y 
mourir.  Du  reste  rien  de  plus  facile  à  expliquer  :  le  nègre  ne  s'avoue 
malade  et  n'est  cru  malade  que  lorsqu'il  est  à  bout  dé  sa  carrière  et 
que  ses  forces  l'ont  abandonné. 

Outre  sa  plantation,  le  docteur,  comme  lepadre^  a  encore  à  des- 
servir les  petits  propriétaires  des  environs  qui  ne  sont  pas  assez 
riches  pour  avoir  un  médecin  à  poste  fixe.  Jadis  les  médecins  étaient 
assez  rares,  car  il  n'y  avait  pas  de  faculté  dans  le  pays,  et  les  jeunes 
gens  étaient  obligés  de  venir  étudier  dans  les  amphithéâtres  de 
France  ou  de  Portugal.  Depuis  l'émancipation,  les  choses  ont  com- 
plètement changé.  Des  écoles  de  médecine  ont  été  créées  dans  les 
grandes  métropoles,  et  l'on  y  trouve  des  professeurs  qui  ne  seraient 
pas' déplacés  dans  nos  premières  chaires  d'Europe.  La  plupart  de 
leurs  ouvrages  de  médecine  sont  écrits  en  français.  Tous  connais- 
sent notre  langue,  et  beaucoup  la  parlent.  Quelques-uns  savent 
aussi  l'allemand  et  ont  une  bibliothèque  mi-française,  mi-germa- 
nique. Avec  de  tels  élémens,  on  doit  peu  s'étonner  de  trouver  une 
valeur  réelle  chez  la  plupart  des  médecins  de  la  côte.  Nous  n'ose- 
rions en  dire  autant  de  ceux  de  l'intérieur.  11  n'est  pas  rare  de  ren- 
contrer parmi  eux  un  mulâtre  qui,  ayant  appris  dans  une  infirmerie 


Digitized  by 


Google 


LK  SOCIÉTÉ  BRÉSILIENNE.  777 

de  nègres  à  çr^parer  des  pommades  mercurielles ,  à  administrer 
dés  purgatifs  et  à  panser  des  morsures  de  serpens,  s'intitule  doc- 
teur. D'autres  fois  c'est  un  Parisien  venu  comme  cuisinier  à  bord 
d'un  navire,  qui  a  débarqué  et  s'est  établi  médecin-dentiste.  En 
revanche  il  faut  ajouter  qu'on  trouve  quelquefois  à  Bahia  et  à  Rio 
d'excellens  médecins  nègres. 

ï)ans  les  grandes  fazendasy  l'infirmerie  est  ouverte  à  tous  les 
malades  des  environs.  À  côté  des  nègres  de  la  plantation  traités 
pour  un  commencement  d'éléphantiasis  ou  une  blessure,  vous  ren- 
contrez un  tropeiro  arrêté  en  chemin  par  suite  d'insolations  impru- 
dentes, des  agregados  de  la  forêt  voisine  pris  par  les  fièvres,  ou  de 
pauvres  colons  des  alentours  qui  ont  quitté  leurs  huttes  de  terre 
pour  venir  chercher  un  asile  plus  salubre  et  des  médicamens  plus 
efficaces.  Des  appartemens  séparés  sont  affectés  aux  deux  sexes. 
Parfois  une  négresse  qui  fuit  l'esclavage,  étant  devenue  mère  et  ne 
pouvant,  au  milieu  des  transes  et  des  privations,  allaiter  son  nou- 
veau-né, vient  le  déposer  avant  le  jour  derrière  la  porte  des  ma- 
lades. On  sait  ce  que  cela  veut  dire.  Le  padre  baptise  le  négrillon 
et  le  rend  aussitôt  au  directeur  de  l'hospice,  qui  est  chargé  de  l'éle- 
ver. Dans  les  années  d'épidémie,  lorsque  des  souffles  empestés 
courent  les  campagnes  et  que  la  mort  promène  ses  terreurs  à  tra- 
vers les  ranchos  et  les  plantations,  l'infirmerie  de  la  fazenda  de- 
vient la  providence  du  peuple.  On  voit  les  créoles  secouer  tout  à 
coup  leur  nonchalance  et  rivaliser  entre  eux  de  zèle  et  de  sacri- 
fices. Tout  ce  personnel  de  médecins,  d'infirmiers,  de  gardes-ma- 
lades, est  doublé.  Un  docteur  de  la  cidade  est  appelé  à  grands  frais, 
tandis  qu'une  caravane  va  chercher  au  loin  une  cargaison  de  tous 
les  ingrédiens  pharmaceutiques  qui  doivent  conjurer  le  fléau.  Les 
pauvres  gens  qui  ne  veulent  pas  quitter  leur  famille  viennent  à 
toute  heure  du  jour  et  de  la  nuit  demander  des  consultations  ou 
des  avis.  Quelquefois  un  homme  libre,  retenu  par  crainte  ou  par 
fierté  mal  entendue,  se  laisse  dévorer  par  la  fièvre  sur  son  grabat 
plutôt  que  de  s'adresser  à  la  fazenda  voisine.  Dès  que  le  planteur, 
est  averti,  il  informe  un  médecin  qui,  montant  aussitôt  à  cheval,  va 
décider  le  moribond  à  se  laisser  traiter.  Ces  élans  de  philanthropie 
spontanée,  qui  engendrent  de  si  nobles  dévouemens,  ne  sont  pas 
rares  dans  la  vie  créole. 

L'hospitalité,  qui  s'exerce  si  généreusement  envers  les  malades, 
s'étend  d'ailleurs  à  tout  et  à  tous.  On  peut  dire  que  la  fazenda  est 
le  caravansérail  des  étrangers  qui  parcourent  le  Brésil.  Sans  elle, 
pas  de  voyage  possible.  On  rencontre  bien,  il  est  vrai,  près  de  la 
côte  quelques  vendus  sentant  le  rance,  la  caehaça  et  le  poisson 
pourri  ;  mais  elles  deviennent  de  plus  en  plus  rares  à  mesure  qu'on 


Digitized  by 


Google 


778  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

s'enfonce  dans  rintérieur  des  terres.  La  plantation  au  contndre 
fait  rarement  défaut.  Dès  qu'un  inconnu  arrive  devant  l'habitation, 
un  nègre  lui  indique  le  ranrho  pour  sa  monture,  et  le  conduit  en- 
suite dans  le  corps  de  logis  où  sont  disposées  les  chambres  des 
voyageurs.  A  l'heure  du  dîner,  il  vient  s'asseoir  à  la  table  du 
senhory  prend  part  à  la  conversation,  si  elle  l'intéresse,  et  se  retire 
quand  bon  lui  semble.  Le  lendemain,  il  part  immédiatement  après 
le  déjeuner,  afin  d'arriver  à  la  fazenda  voisine  avant  la  nuit.  S'il  se 
sent  fatigué,  il  peut  rester  plusieurs  jours  de  suite.  Personne  ne 
songera  même  à  lui  demander  son  nom.  C'est  l'hospitalité  antique 
dans  toute  sa  simplicité  et  sa  grandeur.  Plusieurs  fazeiidas  sont 
renommées  pour  la  magnificence  de  leur  accueil.  Entre  toutes,  on 
cite  celle  du  baron  d'Uba,  connue  dans  toute  l'Europe  depuis  le 
séjour  qu'y  fit  le  voyageur  français  Auguste  de  Saint-Hilaîre  il  y  a 
un  demi-siècle,  et  qui  n'a  pas  cessé  d'être  le  lieu  de  halte  privilégié 
des  savans  et  des  artistes  qui  visitent  les  provinces  de  Minas  ou  de 
Rio-Janeiro. 

Gomme  il  n'est  pas  de  bien  en  ce  monde  qui,  par  son  excès  même, 
n'engendre  un  abus,  l'hospitalité  de  la  fazenda  a  fait  naître  le  mas- 
cate.  Le  mascate  n'est  autre  chose  que  le  colporteur,  et  c'est  de  France 
qu'il  vient  d'ordinaire  au  Brésil;  mais  il  n'a  rien  de  commun  avec  ces 
pauvres  diables  qu'on  rencontre  encore  sur  les  sommets  inaccessi- 
bles des  Alpes  et  des  Pyrénées  portant  leur  ballot  sur  les  épaules  et 
vendant  aux  paysannes  un  mouchoir  rouge  en  échange  de  quelques 
livres  de  chiffon.  Le  mascate  comprend  mieux  les  choses,  se  donne 
moins  de  peine,  et  prend  des  billets  de  banque  en  échange  de  ses 
marchandises.  Il  part  du  Havre  avec  une  centaine  de  pièces  d*or 
dans  sa  ceinture,  débarque  chez  un  compatriote  qui  lui  fait  la  le- 
çon, achète  une  mule  pour  lui  et  une  autre  pour  sa  pacotille,  prend 
un  guide  à  qui  il  donne  un  milreis  par  jour  (2  fr.  50  cent.),  et  va 
courir  les  fazendas^  offrant  des  bijoux,  des  indiennes,  des  parfume- 
ries, etc.,  suivant  sa  spécialité.  Ce  métier,  qui  assurait  il  y  a  quel- 
ques années  une  fortune  rapide,  est  tombé  à  la  suite  des  abus  mons- 
trueux qui  se  sont  produits.  J'ai  vu  des  mascàtes  réaliser  100  cordos 
de  réis  (250,000  fr.)  dans  une  campagne,  et  rentrer  en  France  la 
même  année  avec  12,000  francs  de  rente.  C'était  l'âge  d'or  de  la 
mascalerie;  mais  on  en  a  trop  abusé,  et  le  Brésilien  a  enfin  ouvert 
les  yeux.  Un  de  ces  colporteurs  émérites  me  faisait  un  jour  ce  cal- 
cul :  une  bague  montée  en  brillans  coûte  à  Paris  100  francs  prise 
en  fabrique;  l'expéditeur  qui  l'envoie  la  porte  à  200;  les  frais  de 
commission,  d'emballage  et  de  transport  la  font  arriver  à  100  mi7- 
ret's  (250  fr.);  la  douane,  prélevant  80  pour  100,  la  fait  monter  à 
près  de  200  milreis;  le  magasin  qui  nous  livre  la  bague  y  gagne  à 


Digitized  by 


Google 


UL, SOCIÉTÉ  BBl^IUENNE*  770 

spn  tour  100  pour  100  et  nous  la  compte  400  milreis.  Nous  ne  pou- 
voas  pas  h,  plus  forte  raison,  nous  gui  avona  toute  la  peine ,  gagner 
moi^s  de  100  pour  100,  et  nous  sommes  obligés  de  vendre  ce  bijou 
auf  s^nlwrfis  de  Tintérleur  800  milreis.  Or,  comme  elles  prennent 
ondinairement  à  crédit,  leurs  maris  nous  font  une  lettre  de  change 
d'Mn  conlo  de  réis  (2,600  fr.)  pour  que  nous  ne  perdions  pas  les 
imbérêts. 

Les  Brésiliens  se  sont  cependant  aperçus  à  la  longue  qu'ils  payaient 
les  bijoux  de  leurs  femmes  vingt-cinq  fois  leur  valeur,  et  ils  ont  fini 
par  renopcer  aux  bons  offices  des  mascates.  Ce  sont  surtout  les  Juife 
d'Alsace  et  des  provinces  rhénanes  qui  excellent  dans  ce  commerce. 
Le  Parisien  vend  plus  volontiers  de  la  parfumerie  et  autres  menus 
objets.  Les  Italiens  apportent  de  petits  saints  en  plâtre  pour  orner 
les  chapelles  ou  des  orgues  de  Barbarie.  Parfois  il  arrive  aux  mas^ 
cotes  de  faire  faillite  en  laissant  en  chemin  leur  mule  de  charge, 
entraînée  par  le  torrent  au  passage  d'une  rivière  ou  perdue  dans  les 
précipices  de  la  route.  Il  y  en  a  qui  font  des  cTievauchées  de  huit 
cents  lieues  jusqu'aux  extrêmes  limites  des  peuplades  civilisées.  Bien 
peu  d'entre  ceux-là  échappent  aux  fatigues  de  la  route,  aux  flèches 
des  Botocudos,  à  la  dent  du  tigre  ou  aux  tortures  de  la  faim.  î'ai  ren- 
contré plusieurs  fois  dans  mes  voyages  de  ces  malheureux  n'ayant 
plus  ni  mules,  ni  chaussures,  ni  vêteroens,  et  se  consolant  de  leur 
misère  en  contemplant  une  boîte  de  petits  grains  de  quartz  que  les 
indigènes  de  prétendus  terrains  diamantifères  leur  avaient  donnés 
comme  diamans  en  échange  de  leurs  marchandises.  Ceux  qui  re- 
viennent à  la  vie  n'ayant  plus  de  capital  cherchent  un  métier  moins 
rude;  ils  se  font  comédiens,  jardiniers,  professeurs,  dentistes,  pho- 
tographes, etc.  Passant  un  jour  à  Rio,  je  fus  arrêté  par  im  individu 
que  je  ne  recoimaissais  pas  :  c'était  un  de  ces  pauvres  diables  que 
j'avais  trouvé  demi-mort  de  faim ,  de  fatigue  et  de  misère  sur  le 
Hau^-Parahyba.  Je  lui  avais  laissé  une  chemise  croyant  lui  jeter  son 
suaire.  H  ressuscita  par  miracle,  se  traîna  d'étape  en  étape,  et  vint 
s'établir  dentiste  à  Rio- Janeiro. 

On  conçoit  d'après  ces  détails  que  le  Français  ne  jouisse  pas  d'une 
réputation  excellente  dans  le  pays;  aussi  lui  attribue-t-on  volon- 
tiers tout  méfait  commis  par  un  étranger.  Il  faut  remarquer,  à  l'ex- 
cuse des  Brésiliens,  que  la  plupart  des  étrangers  parlant  U  l^^ngue 
française  se  disent  Français.  Que  de  fois,  demandant  à  un  de  ce» 
Ifrançais  improvisés  le  nom  de  son  département,  je  l'ai  entendu  me 
répondre  Fribourg,  Namur,  etc.,  indications  suffisantes  pour  le  Bré- 
siÛ^p^p^u  versé  d'ordinaire  dans  la  science  géographique.  Du  reste 
le  planteur  a  encore  à  redouter  quelque  chose  de  pire  que  les  malé- 
fices du  Juif  rhénan;  celui-ci  ne  vise  qu'à  sa  bourse,  mais  le  Pa- 
risien, dès  la  seconde  rasade  de  porto,  entame  le  chapitre  de  la 


Digitized  by 


Google 


780  REruE  ras  deux  mondes. 

politique  et  discute  constitution  avec  son  hôte;  de  la  constitulion 
à  rabolition  de  l'esclavage  et  à  Témancipation  des  noirs,  îlrf^  a 
que  la  distance  d'un  troisième  verre,  et  notre  homme  est  eai  trop 
bon  chemin  pour  s'arrêter.  Un  de  ces  enfans  de  la  place  Maubér^, 
venu  au  Brésil  pour  faire  vl  importe  quoi^  prenait  congé  d'un  rtchfe 
nabab  qui  l'avait  hébergé  pendant  six  mois.  ^ 

—  Eh  bien!  avez-vous  été  content  de  mes  gens,  vous  ont-ils  bie* 
traité?  lui  demanda  le  fazendeiro  en  lui  serrant  la  main. 

—  Senhor^  votre  maison  est  un  palais,  et  vous  êtes  un  vrai  gen-^ 
tleman;  seulement... 

—  Seulement?  demanda  le  planteur  étonné. 

—  Seulement,  reprit  le  Parisien,  ma  reconnaissance  et  mes  re- 
mercîmens  seraient  mieux  appliqués  à  vos  nègres,  car,  à  vrai  dire, 
ce  sont  eux  qui  m'ont  nourri. 

Une  physionomie  indigène  assez  originale  qu'on  rencontre  quel-^ 
quefois  dans  les  grandes  fazendas  du  centre  et  du  nord  est  celle  -du 
muletier.  C'est  un  homme  de  haute  taille,  au  teint  brûlé  par  le  so- 
leil :  de  longs  cheveux  lisses  et  certains  reflets  épidermiques  annon^ 
cent  chez  lui  une  forte  prédominance  de  sang  indien.  Son  origine 
est  inconnue.  Les  gens  de  la  plantation  l'ont  vu  arriver  un  jour  à  la 
tête  de  deux  ou  trois  cents  mules;  il  venait  des  extrémités  les  plus 
reculées  de  l'empire,  avait  fait  cinq  ou  six  cents  lieues  à  travers  des 
forêts  inexplorées,  couchant  à  la  belle  étoile  et  n'ayant  guère  pour  sa 
nourriture  de  chaque  jour  qu'une  poignée  de  manioc.  Il  s'est  arrêté 
pour  demander  la  posada  au  maître  de  la  fazenda  et  se  refaire  de 
ses  trois  mois  de  voyage;  puis,  séduit  par  cette  hospitalité  large 
qu'on  ne  retrouve  que  chez  les  nababs  du  Nouveau-Monde  et  par 
les  immenses  pâturages  inoccupés  qui  entourent  la  ferme,  il  a  prié 
le  planteur  de  livrer  à  ses  bêtes  ces  richesses  perdues.  Depuis  cette 
époque,  il  a  établi  son  quartier-général  dans  la  plantation,  où  il  élève 
ses  mules.  De  temps  en  temps  il  fait  une  tournée  dans  les  environs 
et  vend  celles  qui  sont  dressées.  A  ses  momens  perdus,  il  se  rend 
utile  dans  la  fazenda  :  il  enseigne  à  lancer  le  laço  et  à  dompter  les 
bêtes  rebelles  ;  il  sert  d'écuyer  dans  les  voyages  et  de  sacristain  an 
padre.  Quand  toutes  ses  mules  sont  vendues,  il  repart  en  suivant 
les  mêmes  chemins,  fait  de  nouveaux  achats  et  reparaît  l'annèfî 
d'après  avec  un  nouveau  troupeau.  Ce  commerce  est  très  lucratif* 
N'ayant  aucune  dépense  à  payer  chez  les  planteurs  qui  le  défraient^ 
lui,  ses  nègres  et  ses  bêtes,  achetant  de  jeunes  mules  dans  un  pays 
où  l'argent  est  rare  et  les  revendant  toutes  dressées  dans  les  pro- 
vinces riches,  il  réalise  d'énormes  bénéfices.  Aussi  se  laisse-t-îl  sé- 
duire quelquefois  par  l'orgueil  et  fait-il  de  son  fils  un  docteur  (1).^ 

(i)  Un  de  ces  muletiers  enrichis,  que  j'ayaîs  rencontré  nudntes  fois  cher  un  naMb  de 


Digitized  by 


Google 


Ui  SOaETÉ  BRÉSILIENNE.  781 

Aprëe  ïe  mascate  et  le  muletier,  le  formigueiro  a  aussi,  nous  Ta- 
vops  dit,  sa  place  marquée  parmi  les  hôtes  utiles  d'une  fazenda.  La, 
formig(i  ^t  pour  beaucoup  de  ces  habitations  un  fléau.  La  fourmi 
des.  tropiques  ne  rappelle  pas  les  timides  insectes  de  nos  centrées 
froides^,  qui  fuient  l'homme,  se  contentant  d'un  tronc  d'arbre  ou 
d'une  pierre  pour  y  bâtir  leurs  demeures,  et  frustrant  tout  au  plus 
de  quelques  grains  les  poules  de  la  ferme.  C'est  un  peuple  hardi, 
confiant  dans  sa  force,  son  intelligence,  et  qui  sait  se  creuser  des 
retraites  inaccessibles.  Avant  l'arrivée  du  blanc,  la  formiga  était  la 
véritable  reine  de  la  forêt.  Les  êtres  sauvages  qui  représentaient 
alors  l'humanité  dans  cette  région  avaient  plutôt  un  vague  instinct 
d'attroupement  que  le  véritable  esprit  d'association.  L'idée  de  soli- 
darité et  de  travail  leur  faisait  par  exemple  entièrement  défaut. 
Dn  prisonnier  n'était  pour  eux  qu'une  victime  condamnée  à  servir 
de  festin.  La  fourmi  avait  su  s'élever  de  bonne  heure  à  des  notions 
plus  hautes.  Aujourd'hui  encore  elle  est  restée  au  Brésil  une  des 
expressions  les  plus  parfaites  de  ces  lois  étranges  qui  introduisent 
dans  le  monde  de  la  nature,  sous  la  forme  d'instinct,  certaines 
forces  du  monde  moral.  L'habitation  de  la  formiga  du  Brésil  est 
une  citadelle  fermée  de  toutes  parts,  et  ne  communiquant  avec  le 
dehors  que  par  des  issues  secrètes.  S'il  se  trouve  des  pucerons  dans 
le  voisinage,  elle  leur  donne  la  chasse,  les  amène  près  de  sa  de- 
meure, et  se  forme  ainsi  une  sorte  de  basse-cour.  Une  distribution 
régulière  de  feuilles  fraîches  suffit  pour  rendre  aux  prisonniers  la 
captivité  supportable,  et  aucune  tentative  de  fuite  n'est  dès  lors  à 
craindre.  Certaines  espèces  de  fourmis  portées  au  far  nîerde  se  per- 
mettent des  razzias  sur  des  races  plus  faibles  et  s'emparent  de  leurs 
œufis.  Les  larves  qui  en  éclosent  deviennent  autant  d'esclaves.  Ces 
ilotes  à  mandibules  acceptent  leur  sort  et  font  le  service  de  la  four- 
milière aristocratique.  C'est  une  véritable  fazenda  souterraine,  fon- 
dée également  sur  la  servitude,  mais  sans  chicote  et  sans  feitor. 

Quand  les  ouvrières  vont  fourrager  aux  champs  et  que  la  tâche 

la  prmDce  de  Rio-Janeiro,  vint  un  Jour  me  commaniqner  une  lettre  de  son  fils,  étu- 
diant à  Tuniversité  brésilienne  de  Saint-Paul,  et  qui  lui  demandait  renvoi  de  quelques 
livres.  J'ai  gardé,  comme  un  indice  du  goût  littéraire  des  Jeunes  Brésiliens,  la  liste  des 
ouvrages  que  le  fils  du  muletier  signalait  à  son  père  :  u  Brantôme,  Alexandre  Dumas, 
La  Fontaine,  Paul  de  Kock,  Pamy,  Eugène  Sue,  Piron,  Boccace,  Parent-Duchâtelet,  etc.» 
A  eMëde  ces  noms  si  singulièrement  rapprochés,  on  cherchait  vainement  quelques 
iHHqs  de  Jurisconsultes.  L'étudiant  remettait  sans  doute  les  lectures  sérieuses  à  la 
seconde  aimée.  Quoi  qa*il  en  soit,  pour  lui  procurer  les  ouvrages  de  son  choix,  le  père 
avait  à  débourser  comme  frais  de  commission,  d'exportation,  de  douane,  etc.,  deux 
conlos  de  réis  (5,000  fr.).  Cétait  vingt-cinq  mules  quMl  fallait  vendre  pour  couvrir  cette 
somme,  et  le  brave  muletier  pensait  que  son  fils  aurait  bien  pu  $*instrvire  à  moins  de 
frais,  n  eût  voulu,  me  disait-il,  arranger  Taffaire  avec  deux  ou  trois  mules,  et  Je  fus 
paHaitement  de  son  wi&. 


Digitized  by 


Google 


782  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  considérable  ou  pressante,  la  colonne  se  divise  en  deux  sedicais. 
Les  plus  lestes  escaladent  le  tronc  de  l'arbre  qu'il  s'agit  de  dé-- 
pouiller,  grimpent  aux  branches,  courent  à  la  base  des  feuilles  et 
scient  les  pétioles  de  leurs  dents  acérées.  Au  bout  d'une  heure,  le 
feuillage  a  disparu.  On  dirait  un  arbre  visité  par  la  foudre.  Pendant 
ce  temps,  celles  qui  sont  restées  sur  le  sol  s'emparent  des  fbuîltes 
à  mesure  qu'elles  tombent  et  en  opèrent  le  transport.  Si  le  fardeaa 
est  trop  lourd,  cette  colonne  se  subdivise  en  deux  groupes,  dont 
l'un  sépare  le  limbe  en  plusieurs  segmens,  tandis  que  l'autre  char- 
rie et  emmagasine.  Ce  sont  surtout  les  jardiniers  qui  ont  à  redouter 
leurs  dégâts.  Négligent-ils  d'entourer  leurs  plantations  d'un  fossé 
rempli  d'eau  ou  la  source  vient-elle  à  tarir,  adieu  fleurs,  fruits  et 
légumes  :  tout  cela  disparaît  en  une  nuit.  Une  rigole  bien  ali- 
mentée ne  suffit  pas  toujours  pour  tenir  à  distance  des  maraudeurs 
aussi  avisés  et  aussi  entreprenans.  Il  faut  constamment  veiller  à  ce 
que  le  courant  n'entraîne  pas  quelque  branche  morte  qui  puisse 
faire  communiquer  les  deux  rives.  Un  jardinier  me  racontait  qu'un 
matin  il  avait  trouvé  une  de  ses  plates-bandes  entièrement  dévastée 
par  une  visite  nocturne  de  fourmis,  bien  que  son  fossé,  d'aiUeuES 
très  large  et  très  profond,  regorgeât  d'eau.  Curieux  de  savoir  com- 
ment l'ennemi  avait  pu  s'introduire  dans  une  place  qu'il  croyait  si 
bien  défendue,  il  se  mit  en  devoir  de  surveiller  ses  démarches  et 
d'examiner  la  route  qu'il  suivrait  au  retour.  Les  travailleuses  ayant 
fait  leur  besogne  de  nuit,  bientôt  la  colonne  se  forma,  se  dirigeant 
vers  un  arbre  qui  se  trouvait  au  bord  du  fossé.  Elle  escalada  le 
tronc,  arriva  aux  branches  extérieures,  et  passa  sur  un  oranger 
voisin. dont  le  pied  était  situé  de  l'autre  côté  du  fossé.  Le  pauvre 
jardinier  ne  s'était  pas  aperçu  que  les  branches  des  deux  arbres  se 
touchaient  et  formaient  un  pont  aérien.  Quelques  semaines  aupara- 
vant, il  avait  été  obligé  de  creuser  à  nouveau  sa  rigole  et  de  lui 
donner  deux  fois  plus  de  profondeur,  afin  de  couper  les  galeries  sou- 
terraines que  ses  infatigables  ennemies  avaient  percées  sous  l'eau. 
Dans  les  maisons,  les  choses  se  passent  d'une  manière  bien  dif- 
férente. Ordinairement  on  ne  fait  aucune  attention  à  ces  voisins  in- 
commodes, qui  courent  dans  les  chambres,  sur  les  tables  et  jusque 
dans  les  assiettes.  Si  une  tribu  trop  nombreuse  vient  à  percer  une 
boiserie  et  à  faille  irruption  dans  un  appartement,  on  se  contente  de 
lui  administrer  une  aspersion  d'eau  bouillante.  La  colonne  rentre 
alors  à  la  hâte,  afin  de  prendre  conseil  sur  un  événement  si  inat- 
tendu, de  nommer  des  chefs  de  file  plus  avisés,  et  de  choisir  une 
route  moins  dangereuse;  mais  si  les  pluies  du  dehors  empêchent  les 
fourmis  de  sortir  par  leurs  galeries  souterraines,  ou  si  leurs  con- 
structions ont  rempli  entièrement  le  sous-sol,  force  leur  est  de  cher- 
cher des  issues  par  toutes  les  fissures  des  portes  et  des  plancheis. 


Digitized  by 


Google 


LA  SOCIÉTÉ  BBÉSILIBim».  783 

^elle  que  soit  l'abondance  des  aspersions  à  haute  température. 
A  la  vue  de  ces  essaims  se  renouvelant  sans  cesse,  les  babitans  com- 
prennent qu'il  ne  s'agit  plus  d'une  tribu  isolée,  mais  bien  d'une 
longue  série  de  générations  accumulées  dans  un  espace  trop  étroit 
et  cherchant  à  déborder  au  dehors.  Il  faut  alors  appliquer  le  grand 
reknëde,  et  l'on  députe  un  nègre  vers  le  formigueiro  (l'homme  aux 
ftkutuis); 

Le  formigueiro  est  un  personnage  de  haute  importance  dans  un 
pays  où  la  fourmi  a  la  dent,  ou,  si  l'on  aime  mieux,  la  mandibule 
si  malfaisante.  Gomme  en  toute  chose  l'Américain  du  sud  ne  se 
presse  guère,  et  que  d'ailleurs  une  invasion  de  fourmis  est  chose 
trop  ordinaire  pour  qu'on  y  fasse  grande  attention ,  notre  homme 
n'arrive  d'ordinaire  qu'un  jour  ou  deux  après  avoir  reçu  l'invi- 
talion.  Un  énorme  soufflet  de  forge  qu'il  porte  avec  lui  constitue 
tout  son  attirail.  Après  une  rapide  inspection  des  lieux,  il  fait  bou- 
cher toutes  les  ouvertures  qui  communiquent  avec  le  sous -sol, 
excepté  celle  du  centre,  qu'il  agrandit  pour  y  façonner  un  fourneau 
et  laisser  libre  passage  au  combustible  et  au  tuyau  du  soufflet.  Pen- 
dant cette  opération,  des  nègres  vont  dans  la  forêt  voisine  couper 
certaines  espèces  de  bois  qu'il  leur  a  indiquées.  Le  bois  coupé  et  le 
fourneau  construit,  il  allume  le  feu  et,  à  l'aide  de  son  énorme  souf- 
flet, refoule  la  fumée  dans  le  souterrain  à  travers  les  cellules  des 
fourmis.  Cette  fumée,  après  avoir  traversé  ces  constructions  po- 
reuses, s'échappe  de  tous  côtés  par  les  fissures  des  pierres,  de  la 
maçonnerie  et  des  planchers.  Laissant  alors  le  soin  du  feu  et  du 
soufflet  aux  nègres  avec  recommandation  expresse  de  ne  pas  en  ra- 
lentir l'action,  il  parcourt  la  maison  pour  boucher  avec  de  la  terre 
glaise  toutes  les  fissures  qui  pourraient  livrer  un  passage. 

Il  faut  maintenant  descendre  'dans  le  souterrain  et  examiner  ce 
qui  se  passe  chez  les  fourmis.  Au  bruit  inaccoutumé  qui  a  suivi  l'ar- 
rivée des  maçons  chargés  de  fermer  les  ouvertures,  les  tribus  tra- 
vailleuses sont  vite  rentrées  dans  leurs  demeures,  afin  de  protéger 
les  oeufs,  de  veiller  aux  provisions.  Voyant  arriver  les  premières 
bouffées  suffocantes  de  la  fumée,  elles  comprennent  qu'un  danger 
extrême  les  menace,  et  qu'il  n'y  a  pour  elles  de  salut  que  dans  la 
fuite.  Au  môme  instant,  comme  à  un  signal  donné,  chacune  s'empare 
d'un  œuf  et  se  précipite  dans  les  galeries  souterraines  qui  donnent 
issue  dans  les  jardins  ou  sur  la  campagne,  n'abandonnant  que  les 
provisions  que  le  laborieux  iosecte  sait  bien  pouvoir  remplacer 
fitôlement  dans  un  pays  sans  hiver.  Là  toutefois  ime  cruelle  dé- 
œptbn  attend  les  pauvres  fourmis  :  les  vapeurs  bleuâtres  de  la 
fumée  les  ont  devancées;  il  n'y  a  plus  d'espoir.  En  tacticien  con- 
sommé, le  formigueiro^  après  avoir  bouché  toutes  les  fissures  de 
ristérîettr;  rôde  autour  de  la  maison  afin  de  saisir  ces  indices,  et  se 


Digitized  by 


Google 


76A  1JSJ\y&  DES  DEUX  MONDES. 

hâte  d'accourir  pour  fermer  chaque  nouvelle  i^ue.  N'y  a-t-il  pas 
cependant  un  dernier  effort  à  tenter?  Si  l'on  déblayait  les  vieilles 
galeries  abandonnées,  ou  si  l'on  en  creusait  de  nouvelles?  Les  four- 
mis déposent  aussitôt  leurs  fardeaux  et  se  mettent  bravement  k 
l'oeuvre.  De  nouvelles  ouvertures  sont  pratiquées,  et  elles  reprennent 
leurs  œufs.  Déjà  elles  se  croient  sauvées;  mais  la  fumée  les  a  encore 
trahies,,  et,  au  moment  où  elles  paraissent  sur  les  bords,  un  coup  de 
bêche  vient  les  avertir  qu'elles  sont  poursuivies  par  un  ennemi  im- 
pitoyable. Cependant  les  nègres  postés  près  du  fourneau  envoient 
toujours  de  grands  renforts  de  vapeurs  brûlantes  qui  dessèchent  et 
carbonisent  les  corps  frêles  de  ces  courageux  insectes.  En  même 
temps  l'air  devient  de  plus  en  plus  rare,  les  efforts  se  ralentissent. 
Bientôt  on  ne  voit  plus  de  nouvelles  colonnes  sortir  du  sol.  L'opéra- 
tion touche  à  son  terme.  Les  forces  leur  ont  manqué  en  pratiquant 
une  dernière  Issue,  et  elles  sont  tombées  sans  vie.  Le  lendemain, 
quand  tout  est  suffisamment  refroidi,  on  les  retrouve  dans  leurs 
galeries,  gisant  à  côté  de  leurs  œufs  calcinés,  mais  encore  recon- 
naissables.  Le  terreau  qu'on  retire  de  leurs  demeures  et  de  leurs 
cadavres  forme  un  engrais  des  plus  puissans. 

Les  orages  diluviens  qui  pendant  six  mois  inondent  le  sol  appor- 
tent heureusement  une  certaine  limite  à  l'accroissement  immodéré 
de  ce  peuple  maraudeur.  Cependant  on  a  souvent  besoin  du  formi- 
gueiro  dans  les  champs,  surtout  quand  on  défriche.  On  voit  alors 
les  nègres  souffler  à  force  dans  la  terre,  tandis  que  des  colonnes  de 
fumée  bleuâtre,  qui  quelquefois  s'élèvent  à  plus  de  cent  pas  du 
foyer,  indiquent  assez  l'étendue  de  la  fazenda  souterraine  qu'il  s'agit 
de  détruire,  et  font  pressentir  les  ravages  qu'elle  devait  caiiser  au 
dehors.  Ajoutons,  pour  être  juste,  que  la  fourmi  n'est  pas  sans  quel- 
que utilité.  Les  grosses  espèces  ailées  servent  d'alimens  aux  noirs, 
surtout  à  ceux  qui  se  rappellent  leurs  coutumes  d'Afrique.  C'est 
surtout  le  soir,  dans  la  saison  des  amours,  lorsque  les  mâles  épuisés 
tombent  par  milliers  sur  le  sol,  que  les  gourmets  se  régalent  à  leur 
aise.  Il  va  sans  dire  qu'ils  ne  sont  pas  seuls  à  courir  ce  menu  gibier, 
et  que  les  macacos  ou  singes  leur  font  une  redoutable  concurrence. 

Les  lecteurs  doivent  avoir  remarqué  que,  dans  cette  esquissede 
la  fazenday  c'est  à  peine  s'il  a  été  question  de  la  senhora.  J'ai  pour 
habitude  de  ne  parler  que  de  visuj  et  je  ferais  une  peinture  de  fan- 
taisie, si  je  cherchais  à  tracer  le  portrait  d'une  créole  de  l'intérieur. 
De  toutes  les  habitudes  léguées  par  les  anciens  conquistadores  k\eat& 
descendans,  la  séquestration  des  femmes  est  la  plus  tenace.  Les  ap- 
partemens  des  Brésiliennes  sont  aussi  impénétrables  à  l'étranger 
que  le  harem  musulman.  Cette  coutume,  inspirée  par  la  jalousie  la 
plus  ridicule,  se  retrouve  dans  toutes  les  provinces  d'alluvion  por- 
tugaise. Les  conséquences  en  sont  faciles  à  déduire.  Condamnée  à 


Digitized  by 


Google 


til  SOCIETE  BRÉSIUENNE*  786. 

croupir,  dès  son  enfance,  dans.  Fisolement,  Fignorance  et  la  iai- 
néaiitise,  la  jeune  fille  subit  comme  un  arrêt  de  développement  qui 
afltecte  tout  son  être.  Son  intelligence  s'étiole,  ses  facultés  s'atro- 
phient. N'ayant  jamais  eu  d  autres  institutrices  que  les  esclaves 
chargées  de  son  service  personnel,  elle  ignore  souvent  jusqu'à  l'art 
de  compter.  Les  négresses  ne  connaissent  d'ordinaire  que  les  trois 
premiers  nombres;  arrivées  à  quatre,  elles  disent  deux  paires;  à  cinq, 
deux  paires  plus  un,  etc.  Les  blanches  vont  jusqu'à  la  douzaine,  mais 
rarement  au-delà.  Une  Brésilienne  chez  qui  j'étais  logé  à  Pétropolis 
m'a  avoué  que  lorsque  ses  dépenses  journalières  montaient  à  plus 
de  12  vintens  (sous),  elle  était  obligée  de  mettre  dans  un  verre  au- 
tant de  grains  de  haricots  que  de  pièces  de  monnaie ,  afin  que  le 
mari  pût  se  faire,  à  son  retour,  une  idée  exacte  de  la  somme  dé- 
pensée, et  vérifier  les  erreurs.  Les  femmes  de  couleur  font  varier 
leur  arithmétique  de  3  à  12,  suivant  la  nuance  de  leur  teint.  Que 
de  fois,  dans  mes  excursions,  forcé  de  m' arrêter  dans  une  hutte,  j'ai 
engagé  avec  la  maîtresse  du  logis  le  dialogue  suivant  :  —  Quel  âge 
avez-vous? 

—  Nâo  seiy  senhor  (je  ne  sais  pas,  monsieur). 

—  Depuis  quand  êtes-vous  ici? 

—  Nào  sei,  senhor. 

—  Quel  âge  v  cet  enfant? 

—  IS^âo  sei^  senhor. 

—  Combien  d'enfans  avez-vous? 

Ici  embarras  visible,  si  le  nombre  atteignait  le  chiffre  de  quatre 
ou  cinq. 

—  Meia  pataca  (demi-pataque)  (1),  me  répondit  après  une  Ion-' 
gue  pause  une  mère  de  famille  chez  qui  j'avais  compté  huit  enfans.' 
ff était  dans  les  premiers  temps  de  mon  arrivée,  et  j'avoue  que  je 
dus  recourir  à  mon  guide  pour  saisir  le  sens  de  cette  étrange  et 
hardie  métaphore. 

Telles  sont  les  occupations,  les  mœurs  et  les  distractions  de  la 
fazenda.  Ce  que  je  viens  de  dire  se  rapporte  surtout  aux  grandes 
propriétés  du  nord  et  du  centre  qui  longent  l'Atlantique.  Vers  le  sud, 
la  configuration  du  sol  et  la  latitude  modifient  les  productions  de  la 
terre  et  les  habitudes  des  planteurs.  D'immenses  pâturages  rem- 
placent le  sucre  et  le  café,  et  le  colon  se  voue  exclusivement  à  l'é- 
lève du  bétail.  C'est  lui  qui  expédie  ces  cuirs  et  cette  carne  seca  qui* 
alimentent  nos  deux  hémisphères.  Dans  les  provinces  de  l'intérieur, 
quelques  descendans  des  anciens  mineiros  exploitent  encore  les 

(t)  la  palaqua  est  une  pièce  de  monnaie  qui  vaut  16  i)inUns  (sous). 

TOUS  XLV.  50 


Digitized  by 


Google 


786  RBYUE  DBS  DEUX   UOKDES. 

veines  de  quartz  pailletées  d'or  ou  les  alluvions  diamantifères.  Cette 
industrie,  qui  a  été  jadis  la  fortune  du  pays,  n'est  plus  aujourd'hui 
qu'un  souvenir.  Les  compagnies  ellesr-mêmes  n'y  font  plus  leurs 
frais;  mais,  quelle  que  soit  la  contrée  qu'il  traverse,  le  voyageur  ren^ 
contre  toujours  dans  la  fazenda  brésilienne  oet  accueil  empressé  et 
cette  courtoisie  qui  <Mit  rendu  si  célèbre  la  hacienda  espagnole.  Il 
arrive  pourtant  de  loûi  en  loin  qu'un  inconnu  qui  s'arrête  devant 
une  habitation  vers  trois  ou  quatre  heures  du  soir  et  demande  Thos- 
pîtalité  s'entende  répondre  par  le  maître  du  logis  :  «  Vous  avez  en- 
core deux  heures  de  soleil;  c'est  assez  pour  gagner  la  plantation  du 
senhor  ^ï. ..  ou  le  rancho  qui  se  trouve  de  l'autre  côté  de  la  rivière.  » 
Ces  paroles,  assez  dures  à  entendre  pour  celui  qui  est  perdu  dans 
les  ornières  des  chemins,  s'expliquent  facilement.  Il  n'est  pas  donné 
à  tout  le  monde  d'être  à  la  tête  d'esclaves  et  de  fermes.  Beaucoup 
de  colons  n'ont  pour  tout  patrimoine  qu'une  cabane  d'argile  et  quel- 
ques champs  de  maïs  ou  de  manioc  qu'ils  cultivent  à  grand'peine. 
Que  pourraient-ils  offrir?  L'hospitalité  leur  serait  onéreuse,  sincm 
impossible.  D'autres  fois  c'est  la  fierté  portugaise  qui  rend  le  seuil 
de  la  casa  inaccessible.  Tout  homme  de  condition  inférieure  se  sent 
mal  à  l'aise  quand  il  est  obligé  d'introduire  un  étranger  dans  la 
lourde  atmosphère  d'un  intérieur  sale  et  dénudé.  Heureusement  ces 
cas  sont  rares.  De  caractère  foncièrement  chevaleresque,  le  créole, 
quelle  que  soit  sa  fortune,  rappelle  sous  tous  ses  aspects  l'inépui- 
sable largesse  de  la  nature  vierge  qui  l'entoure,  et  qui  depuis  son 
enfance  ne  cesse  de  lui  prodiguer  ses  caresses  et  ses  trésors. 

Veut-on  maintenant  jeter  un  coup  d'oeil  sur  l'avenir,  veut-on  re- 
chercher quel  sort  sera  réservé  à  la  fazenda  :  il  faut  bien  le  dire, 
cette  vie  agricole  et  patriarcale  tend  à  se  modifier  profondément.  Bien 
que  l'immobilité  semble  le  propre  des  races  indo-latines,  elles  ne  sau- 
raient pourtant  échapper  à  l'action  lente,  mais  inévitable,  des  trans- 
formations morales.  Le  souffle  qui  depuis  trois  siècles  court  l'Europe, 
et  que  les  alizés  et  la  vapeur  portent  chaque  jour  sur  les  rives  atlan- 
tiques, atteindra  bientôt  la  forêt  vierge,  et  fécondera  enfin  ce  que  la 
hache  portugaise  ne  savait  qu'abattre.  La  plantation  telle  qu'on  la 
trouve  constituée  aujourd'hui,  c'est-à-dire  avec  l' esclavage  pour 
base,  s'éteint  peu  à  peu.  Depuis  que  la  traite  est  sérieusement  in- 
terdite, et  que  les  escadres  de  France  et  d'Angleterre  surveillent  les 
côtes  d'Afrique,  le  prix  de  l'esclave  dépasse  les  ressources  de  la  plu- 
part des  colons.  D'un  autre  côté,  le  nègre  des  champs,  à  qui  incom- 
bent tous  les  durs  services,  disparait  rapideinent.  Bien  que  proli- 
fique de  sa  nature  comme  toutes  les  fortes  races,  l'excès  de  travail 
l'use  avant  le  temps  et  arrête  ou  restreint  sa  reproduction.  Telles 
fazenda»  qui.  comptaient  un  millier  d'esclaves  il  y  a  une  vingtaine 


Digitized  by 


Google 


LA   SOCIÉTÉ  BRÉSIUENNE.  787 

d'années  n'en  possèdent  plus  aujourd'hui  que  quelques  centaines. 
Dans  les  années  d'abondance,  les  planteurs  voient  quelquefois  une 
partie  de  leur  café  pourrir  sur  place  faute  de  bras  suffisans  pour  le 
cueillir.  En  outre  les  petits  propriétaires,  trouvant  plus  d'avantage 
à  louer  les  esclaves  dans  les  grandes  villes  populeuses  et  commer- 
çantes, désertent  leuts  fermes  et  emni^neot  Iq)ir  trqppeau  humain 
à  la  cidade.  Cette  émigration»  (fui  Regarnit  jes«, tomes,  est  remplacée 
par  un  autre  courant  en  sens  inverse  du  colon  européen  vers  l'inté- 
rieur. Comme  au  temps  de  Jomandès,  la  vaste  et  sombre  Germanie 
est  toujours  le  grand  laboratoire  des  nations,  magna  offiana  gen- 
tium.  Ce  trop-plein,  qui  jadis  se  ruait  sur  les  Gaules,  la  Grèce  ou 
ritalie,  prend  aujourd'hui  le  chemin  de  l'Atlantique,  qui  vient  le 
déposer  sur  les  deux  péninsules  de  l'ouest.  Jusqu'à  ces  derniers 
temps,  l'immense  caravane  cinglait  vers  New-York,  et  allait  de  là 
gagner  les  prairies  du  far-west.  Aujourd'hui  une  partie  des  émi- 
grans  allemands  préfère  se  diriger  du  côté  du  tropique  austral. 
Malheureusement  de  graves  diflBcultés  s'élèvent  dès  le  début.  Le 
manque  de  routes,  le  défaut  d'avances,  les  rigueurs  du  climat,  les 
tâtonnemens  incertains  de  toute  colonisation  nouvelle  ont  arrêt^ 
bien  des  élans,  refroidi  de  vaillantes  ardeurs;  mais  les  prémisses 
sont  posées,  la  conclusion  est  fatale  et  ne  saurait  plus  être  qu'une 
question  de  temps.  La  fazenda  doit  disparaître  ou  tout  au  moins 
prendre  une  autre  physionomie. 

Que  verra-t-on  à  sa  place?  Nul  n'oserait  le  dire  encore  avec  cer- 
titude ;  cependant,  si  l'on  pèse  le  passé  et  l'avenir  à  l'aide  d'une 
étude  attentive  des  diverses  colonies  européennes  pendant  les  trois 
derniers  siècles,  on  peut  indiquer  deux  solutions  :  ou  bien,  chan- 
geant de  personnel  et  remplaçant  le  noir  par  le  coolie,  la  plantation 
conservera  ses  anciennt;s  traditions,  moins  l'esclavage;  ou  bien, 
abandonnant  ses  terres  au  colon  moyennant  une  redevance  an- 
ûuçUe,  le  fazendeiro  renoncera  à  ses  immenses  domaines,  et  le 
morcellement  succédera  à  la  grande  propriété.  Je  crois  que  Brési- 
liens et  étrangers  gagneront  au  change.  L'air  et  la  lumière  péné- 
treront dans  la  case  du  travailleur;  les  chemins  de  £er  feront  oublier 
les  picadas  de  la  forêt,  les  vendas  et  le  rancho  du  iropeiro  dispa^ 
rattront  devant  le  comfort  des  hôtels  européens.  Du  reste  personne 
ne  se  fait  illusion  au  Brésil  sur  cet  avenir  plus  ou  moins  éloigné. 
Les  grands  propriétaires  connaissent  enfin  leur  époque  :  ils  cher- 
chent à  deviner  la  véritable  direction  du  courant  qui  nous  entraîne, 
et  plusieurs  sont  dès  ce  moment  à  Tc&uvre,  ne  voulant  pas  se  trou- 
ver surpris  par  le  jour  d'une  liquidation  imprévue* 

Adolphe  d'Assibr. 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ 


DBUXIj^MB    FARTIB. 


RÉCIT   DE   CADAIIBT. 

Marc  Valéry  vint  me  retrouver  à  Constantine  datps  les  pruniers 
jours  de  juillet  (1).  Il  avait  déjà  pris  son  engagement  de  service  à 
Paris,  afin,  me  disait-il,  de  n'avoir  pas  à  revenir  sur  sa  déterQÛ- 
nation.  Je  n'eus  donc  qu'à  l'incorporer  dans  mon  escadron;  mais  je 
ne  lui  fis  pas  faire  grand' chose  les  premiers  jours.  Le  pauvre  garçon 
était  dans  une  situation  d'esprit  déplorable,  et  j'eus  beaucoup  de 
peine  à  lui  remonter  un  peu  le  moral.  —  Rien,  disait-U  sans  cesse, 
ne  pourra  me  consoler;  je  n'oublierai  jamais  Marguerite.  Je  n'au- 
rais pas  cru  mon  oncle  si  cruel!  Je  pensais  qu'elle  m'écrirait  ipi! 
Me  regrette-t-elle  seulement?  Mais  cette  jeune  fille  qui  sort  de  pen- 
sion sait-elle  ce  que  c'est  que  d'aimer?  Elle  s'est  prise  d'affection 
pour  moi  parce  que  je  me  suis  trouvé  sur  son  chemin.  Un  chat  ou 
un  oiseau  qui  m'aurait  devancé  aurait  probablement  joué  le  même 
rôle  dans  sa  vie  d'enfant.  Enfin  il  vaut  peut-être  mieux  qu'elle  m'ou- 
blie ;  je  souffrirai  seul,  je  ne  serai  plus  rien  pour  elle...  Non,  c'est 
impossible,  elle  est  mon  unique  pensée.  Ahl  cette  niaudite  fortune 
sera  donc  toujours  un  obstacle  infranchissable?  Mais...  si  elle  allait 
en  aimer  un  autre!  Après  tout,  ai-je  bien  le  droit  de  me  plaindre? 
J'étais  fou  de  croire  à  tant  de  bonheur...  —  Enfin  la  kyrielle  voulue 
des  plaintes  d'un  amomeux  sans  espoir  et  jaloux  de  son  ombre. 

Gomme  il  parlait  un  jour  de  se  tuer,  je  me  fâchai  sérieusement; 

(1)  Voyez  la  liyraison  da  1*'  juin. 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  789 

je  lui  reprochai  de  n'avoir  qu'une  idée  fixe  et  non  un  amour  véri- 
table. —  Puisque  tu  veux  mourir,  lui  disais-je,  sans  t'inquiéter  de 
la  peine  que  cela  peut  me  faire,  que  ta  mort  serve  au  moins  à  ton 
pays!  Souviens-toi  que  tu  m'avais  promis  de  ne  pas  finir  lâchement. 
Apprends  ton  métier,  afin  de  ne  pas  faire  payer  tes  maladresses  aux 
autres,  et  je  te  jure  de  te  foui-nîr  bientôt  l'occasion  que  tu  cherches. 

Je  le  traitai  mal,  je  l'avoue;  je  l'envoyai  à  la  caserne,  en  recom- 
mandant à  un  vieux  sous-oflicier  d'avoir  l'œil  sur  lui.  Deux  mois 
après,  il  savait  monter  à  cheval,  manier  le  sabre  et  manœuvrer 
comme  s'il  n'eût  fait  que  cela  toute  sa  vie.  Il  était  né  soldat,  lui 
•qui  s'était  cru  appelé  à  épousseter  des  livres  et  à  dresser  des  cata- 
logues! J'en  fis  un  bon  spahi,  puis  un  brigadier  et  un  maréchal 
des  logis.  Je  le  voyais  avec  plaisir  reprendre  peu  à  peu  le  dessus, 
et  quand,  trois  mois  après  son  entrée  au  corps,  il  reçut  enfin  des 
nouvelles  de  M"®  Désormes,  il  eut  dès  lors  l'humeur  plus  égale;  son 
caractère  redevint  gai  et  ouvert,  et  sa  figure  contracta  cette  expression 
de  fermeté  qui  semble  dire  :  Je  serai  quelque  chose,  ou  je  succom- 
berai en  route.  Il  m'assura  un  jour  qu'il  ne  voulait  plus  nous  fausser 
compagnie  comme  un  sot,  mais  gagner  ses  épaulettes.  Il  me  montra 
la  lettre  de  sa  fiancée,  qui,  datée  du  mois  de  septembre,  avait 
couru  après  lui.  Elle  était  pleine  de  cœur  et  de  sincérité,  et  mettait 
à  néant  toutes  ses  craintes.  Je  vouai  une  estime  instinctive  à  cette 
jeune  personne  pour  le  bien  qu'elle  faisait  à  mon  ami.  Elle  parais- 
sait, elle  aussi,  avoir  beaucoup  souffert  après  leur  séparation;  le 
chagrin  l'avait  rendue  très  malade,  mais  elle  avait  eu  la  délicatesse 
de  n'en  rien  écrire  à  Marc  avant  d'être  guérie.  Elle  avait  môme  eu 
assez  de  volonté  pour  cacher  à  son  père  la  force  et  la  cause  de  son 
mal. 

«  J'ai  été,  écrivait-elle,  dans  une  inquiétude  affreuse  après  ton 
départ;  je  ne  recevais  pas  de  tes  nouvelles.  Je  ne  pouvais  croire  à 
ton  oubli ,  et  je  me  figurais  tous  les  malheurs  imaginables.  Je  ne 
dormais  plus,  et  quand,  vers  le  matin,  je  tombais  épuisée  de  fa- 
tigue, c'était  pour  te  voir  blessé,  mort!  Ce  sommeil  était  pire 
que  l'insomnie.  Le  jour,  je  me  cachais  pour  pleurer,  car  je  ne 
voulais  pas  que  mon  père  s'aperçût  de  mon  chagrin.  Je  me  suis 
sentie  plus  d'une  fois  entrer  en  révolte  contre  son  indécision,  mais 
Dieu  me  pardonnera  ces  momens-là,  je  les  ai  bien  expiés  par  la 
douleur.  Fanny  m'avait  avertie,  dès  les  premiers  jours  où  je  lui 
avouais  mon  amour  pour  toi,  que  mon  père  ne  consentirait  jamais 
à  notre  union.  Je  ne  voulais  pas  la  croire.  Ah!  le  bel  avantage  que 
d'être  riche,  pour  être  plus  malheureuse  que  les  pauvres  bergères 
de  nos  brandes  I  Je  changerais  bien  volontiers  de  condition  avec 
l'une  d'elles,  je  pourrais  aimer  qui  je  voudrais,  et  je  suis  bien  sûre 


Digitized  by 


Google 


790  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

que  je  ne  te  plairais  pas  moins  sous  ma  cape  de  bure  qu'avec  tous 
mes  fâlbalash) 

Une  autre  lettre,  après  la  réponse  de  Mare,  lui  disait  : 

((  Quelle  joie,  quel  bonheur  après  avoir  lu  votre  lettre I  0  Marc! 
Marc  I  je  ne  vous  ai  pas  oublié  ;  votre  absence  n'a  fait  que  m'affenmr 
dans  mon  amour,  et  si  ce  que  j'éprouvais  d'abord  pour  vous  n'était 
qu'un  doux  entraînement,  c'est  aujourd'hui  un  attachement  profond 
et  indestructible.  Enfin  je  vous  aime,  je  ne  sais  pas  de  quelle  façon, 
mais  je  vous  aime.  Gela  dit  tout,  n'est-ce  pas?...  Vous  avez  biw 
fait  d'embrasser  la  carrière  des  armes;  je  vous  engage  à  persévérer; 
je  vous  attendrai  avec  courage  et  résignation.  Distinguez-vous,  mé- 
nagez votre  vie,  elle  m'appartient,  et  revenez-moi  avec  un  beau 
grade  et  une  belle  décoration.  » 

.  Le  7  mai  1851,  la  colonne  d'expédition  dont  je  faisais  partie 
était  en  marche  pour  Milah.  Nous  allions  tenter  la  conquête  de  la 
Petite-Kabylie,  contrée  montagneuse  qui  ressemble  à  la  Suisse*  Le 
peuple  qui  nous  attendait  bien  armé  sur  les  crêtes  de  ses  montai 
gnes  n'avait  jamais  été  soumis  ni  par  les  Romains,  ni  par  les  Van- 
.dales,  ni  par  les  Turcs.  Il  n'est  pas  très  aisé  de  promener  dix  mille 
hommes  sur  des  pentes  escarpées,  sous  le  feu  d'un  ennenû  adroit 
et  agressif,  sans  laisser  un  peu  de  son  sang  aux  ronces  du  chemin. 

Le  11,  à  quatre  heures  du  matin,  nous  sommes  en  face  des  Ka- 
byles. Il  s'agit  de  les  déloger  des  hauteurs  et  de  s'emparer  du  col 
Menagel.  Je  vais  laisser  parler  Marc,  qui  écrivait  ses  impressions  à 
.sa  cousine  quelques  jours  après. 

«  Un  coup  de  canon  part,  c'est  le  signal  de  l'attaque.  Le  cœur  me 
bat,  non  de  peur,  mais  de  je  ne  sais  quelle  sensation  de  plaisir  ;  la 
détonation,  qui  se  répercute  d'écho  en  écho  dans  la  montagne,  me 
rappelle  les  trois  coups  que  l'on  frappe  au  théâtre  avant  le  lever  du 
rideau.  C'est  pour  avertir  que  le  drame  va  commencer.  Chacun  est 
à  son  poste.  Un  vieux  maréchal  des  logis  de  spahis ,  à  la  moustache 
jaune,  au  teint  bistré,  le  nez  fendu  en  deux  par  un  coup  de  sabre, 
me  regarde  de  travers  et  m'interpelle  avec  un  accent  alsacien  trop 
prononcé  :  «  Camarade  I  il  s'agit  de  marcher  droit  ;  si  tu  t'écartes, 
tu  vois  ça  :  je  pique.  »  Et  il  me  montrait  la  pointe  de  son  sabre.  Je 
lui  réponds  :  u  Ça  suffit;  si  vous  voulez  faire  couper  le  reste  de 
votre  nez,  venez  avec  moi. 

«  —  Nous  allons  voir  ça,  petit  :  en  a  font  l  » 

«  Les  clairons  retentissent,  la  fusillade  commence;  nous  partons 
au  galop,  j'entends  siffler  les  balles  autour  de  mes  oreilles,  et  je 
baisse  involontairement  la  tête. 

«  —  N'aie  pas  peur!  me  dit  le  maréchal  des  logis;  les  mauvaises 
balles  ne  font  point  de  bruit;  t'as  pas  besoin  d'être  si  poli  !  » 


Digitized  by 


Google 


CALU&HOÉ.  791 

a  Les  coups  de  feu  partaient  de  tous  côtés  ;  mes  compagnons 
tombaient  autour  de  moi.  Perdu  dans  la  fumée  et  la  poussière,  je 
ne  voyais  plus,  j'étais  emporté  par  mon  cheval  et  ne  cherchais  même 
pas  à  le  retenir.  J'entendis  des  cris  sauvages,  et  je  vis-  alors,  à 
quinze  pas  devant  moi,  cinq  ou  six  cents  Kabyles  qui»  armés  de  fu- 
êàs  et  de  longues  épées,  se  reformaient  en  bataillon.  Les  fusils  s*a-- 
baissent,  je  ferme  les  yeux,  et  j'entends  crépiter  les  baUes  tout  au- 
tour de  moi.  Le  désordre  est  dans  nos  rangs  :  ici  des  chevaux  qui 
se  sauvent  sans  cavaliers,  là  des  morts,  des  blessés;  les  uns  pleu- 
rent en  mourant,  les  autres  meurent  en  jurant.  A  nos  cris  de  dé- 
tresse, de  rage  et  de  douleur,  les  Arabes  répondent  par  des  coups 
de  fitsil ,  et  chaque  décharge  est  suivie  de  leurs  tfou  y&u  de  fête. 
CTétait  sauvage  et  grandiose. 

«  —  En  afantl  et  donnons  de  la  pointe  !  crie  le  vieux  soldat. 

a  Nous  partons  à  fond  de  train,  et  nous  entrons  dans  la  masse 
ennemie  comme  deux  coins  de  fer  dans  un  arbre. 

«  Au  milieu  des  coups  d'estoc  et  de  taille,  je  n'aperçois  plus  mon 
Alsacien  :  j'étais  seul.  J'entends  sonner  la  charge  et  crier  :  —  En 
avant  !  à  la  baïonnette!  —  Un  coup  de  feu  abat  mon  cheval,  je  me 
relève  pour  combattre  encore;  mais  l'ennemi  en  déroute  s'enfuyait 
dans  la  montagne. 

«  Mon  vieux  sous-officier,  comme  s'il  eût  voulu  vérifier  ma  pré- 
diction, n'avait  plus  de  nez  du  tout.  » 

Telle  fut  la  première  affaire  où  Marc  se  trouva.  C'était  un  véri- 
table sanglier,  donnant  tête  baissée  et  renversant  tout  ce  qui  se 
trouvait  sur  son  passage.  Ce  n'est  pas  une  exagération  de  dire  que 
les  coups  de  sabre  pleuvaient  de  son  bras. 

Je  ne  prétends  pas  raconter  la  campagne.  Je  supprimerai  donc 
les  journées  suivantes,  qui  se  passèrent  en  escarmouches  et  en 
pluies  diluviennes.  J'arrive  à  la  seconde  affaire,  où  Marc  se  distin- 
gua et  fut  blessé. 

Le  19  mai,  la  tribu  des  Beni-Amram  occupe  les  crêtes  des  mon- 
tagnes. Pendant  que  l'infanterie  grimpe  à  l'assaut,  la  cavalerie 
tourùe  la  position  à  gauche,  et,  commandés  par  le  colonel  Bousca- 
ren,  nous  exécutons  une  charge  brillante  et  culbutons  l'ennemi. 
Cette  journée  semblait  décisive  et  paraissait  devoir  terminer  la  cam- 
pagne; mais  le  lendemain,  à  six  heures  du  matin,  le  col  de  Mtà-el^ 
Missia^  par  où  nous  devions  passer,  était  littéralement  couvert  de 
burnous  blancs.  Les  Kabyles  avaient  juré  de  ne  pas  nous  laisser  pé- 
nétrer plus  avant,  et  nous  voulions  passer  outre.  Toute  la  cavale- 
rie, spahis  et  chasseurs  d'Afrique,  est  envoyée  par  des  chemins  im- 
possibles, des  sentiers  de  chèvre  au  revers  de  profonds  ravins; 
nous  rencontrons  les  Arabes  sur  le  haut  de  la  montagne,  et  pendant 


Digitized  by 


Google 


792  RËYUE   DBS'MSUX   MONDES. 

que  rînfanterie  les  charge  en  face,  neu»  les  preoons  en  flatfc  pour 
les  jeter  dans  un  précipice  de  trois  cents  mètres.  Le  cooibat  Ait  ter- 
rible^  acharné.  Poussé  par  une  ardeur,  une  soif  de  sang  qoèjene 
peux  «l'expliquer,  Marc  s'écarta  de  son  escadron  avec  quatre leava^ 
liers  à  la  poursuite  des  fuyards;  mais  ceux-ci,  voyant  qu'ils  avaiàiit 
affaire  à  un  si  petit  nombre,  les  entoarèrent.  Je  coums  à  leur  se- 
cours avec  mon  escadron,  pas  assez  tôt  cependant  pour  empêcher 
trois  de  mes  spahis  d'avoir  la  tête  tranchée,  et  Marc  de  recevoir  ub 
coup  de  flissa  (sabre  kabyle)  sur  la  tète;  mus  il  était  rayoïmant  de 
joie,  et  me  montrait  un  étendard  qu'il  avait  pris  à  reanemi: 

—  Les  coups  à  la  tête,  disait-Il,  on  en  meurt,  ou  ce  n'est  rien; 
puisque  je  ne  suis  pas  tué,  j'en  reviendrai  vite. 

En  attendant,  je  le  fis  porter  sous  ma  tente.  Le  chirargien  dé^ 
Clara  sa  blessure  grave,  et  quand  le  pansement  fut  fait,  il  me  re- 
commanda de  laisser  reposer  le  malade,  mais  de  l'éveîUer  au  cas  où 
il  serait  pris  d'hallucination  ou  de  cauchemar.  Ce  pbénomèiié  se 
produisit  bientôt,  et  si  je  rapporte  ici  les  paroles  qui,  dans  ie#- 
îire,  échappèrent  à  mon  ami,  c'e$t  afin  de  montrer  que  le  sentiment 
-de  la  préexistence  et  de  la  vie  future  était  passé  chez  lui  à  l'état' <k 
croyance  bien  arrêtée. 

—  Oui,  oui,  disait-il, //II'  exi$té  de  toute  ancienneté...  du  jour 
où  le  premier  cri  s'est  fait  entendre...  Je  suis  né  de  Dieu  lui- 
même...  J'ai  transmigré  dans  cent  existences...  Ses  yeux  fixes  et 
brillans,  le  timbre  de  sa  voix  m'inquiétèrent,  et  je  lui  demandai  s'il 
me  reconnaissait. 

—  Sans  doute  !  tu  es  le  fils  du  combat. 

—  Pourquoi  m'appelles-tu  ainsi? 

—  Kad-Aneith  ou  le  fils  du  combat^  n'est-ce  pas  la  même  chose? 
As-tu  donc  perdu  la  mémoire?  Regarde,  ajouta-t-il  en  me  montraût 
les  découpures  bleuâtres  de  l'Atlas  qui  se  montraient  par  l'ouver- 
ture de  la  tente  :  voici  les  Alpes  aux  blanches  cimes  I  II  faut  dcHaaer 
le  signal...  Les  guerriers  aux  longues  chevelures  ont  soif  de  com- 
bat... L'air  retentit  de  leurs  cris  sauvages,  et  la  terre  tremble  sous 
les  pieds  de  nos  chevaux...  Voici  l'ennemi!...  Des  pleurs  et  du 
.sang!...  Frappé,...  frappé  à  la  tête...  Pauvre  Kad^-Aneithi 

-    Je  cherchai  à  le  ramener  à  la  réalité.  —  Tu  rêves,  lui  dis-je,  ce 
n'est  pas  moi  qui  suis  blessé. 

—  Je  ne  rêve  pas,  reprit-il;  je  me  souviens  imparfaitement  peat- 
être,  mais  je  me  souviens!  Je  crois  que  j'ai  la  fièvre,  et  ma  tète 
me  fait  horriblement  mal.  Â  quoi  bon  tant  soufirir  pour  quitter  ce 
monde?...  Je  n'ai  pas  éprouvé  de  douleur  semblable  la  dernière  fois 
que  je  suis  mort!...  Dis-moi  donc,  est-ce  qu'il  y  a  réellement  un 
chien  noir  là-bas  dans  le  coin? 


Digitized  by 


Google 


CALLUBOB*  793' 

'^  Nod ,  c'est  BQoa  burnous. 

-^  Je  vois  bien  tou  burnous,  parbleu!...  et  la  cbien  aussi.  C'est 
«Dgutier  coBune  il  ressemble  à...  celui  du  père  Garnatl  Et  cette 
fesimeà'càlé  de  toi,  n'est-ce  pas  Marguerite?...  Mais  ce  n'est  pas 
die^^w  C'est...  attends  d(Micl... 
—H  M"?  Désormes  ne  peut  être  ici,  et  ce  n'est  personne. 

—  C'est  juste,  ce  n'est  plus  rien  aujourd'hui;  mais  c'était...  Ah! 
je  meurs  de  soif! . . .  C'est  comme  l'autre  fois  I . . . 

Un  de  mes  spahis  nommé  Kadour,  un  enfant  du  désert,  en  ce 
moment  de  planton  à  la  porte  de  ma  tente,  vint  se  mêler  à  notre 
oonversation  et  me  dit,  dans  son  baragouin  demi-arabe,  denri-fran- 
çais,  que  si  je  donnais  à  boire  au  blessé,  lui  homme  mor//  Il  ae 
permît  même  de  critiquer  le  pansement  du  chirurgien,  et  me  pro- 
posa de  guérir  Marc;  mais  je  n'avais  aucune  confiance  dans  la  science 
de  Kadour,  et  je  le  renvoyai  à  son  poste* 

Marc  souifrait  de  plus  en  plus;  il  n'avait  plus  le  délire,  mais  il 
gémissait  douloureusement  en  tenant  sa  tête  à  deux  mains. 

•**-  Cadanet,  me  dit-il,  je  sens  que  je  vais  mourir.  Tu  diras  à  Mar- 
guerite que  je  l'aimais  plus  que  ma  vie,  puisque  c'est  pour  elle  que 
je  me  suis  fait  tuer...  Oh!  je  souffre  trop!  s'écria-t-il  en  arrachant 
tout  d'un  coup  l'appareil  qui  lui  ceignait  la  tête. 
.  Le  diirurgien  que  j'avais  envoyé  chercher  entra  dans  ce  moment, 
lui  posa  la  main  sui*  le  front,  examina  l'œil,  et,  se  tournant  vers 
xook  :  —  C'est  un  homme  perdu,  dit-il  en  s'en  allant,  il  n'y  a  rien 
à  faire. 

Mon  pauwe  ami  me  rappela  d'une  voix  faible  et  me  dit  :  —  Tu 
vois  bien  que  c'est  fini  pour  moi  dans  ce  monde;  c'est  à  recom- 
meocer  ailleurs!  Coupe-moi  une  mèche  de  cheveux  que  tu  porteras 
à  Marguerite.  Embrassons-nous^  et  adieu,  ou  plutôt  à  revoir! 

Q  se  rejeta  en  arrière.  Je  le  crus  mort,  et  je  m'abandonnai  à  ma 
dookur.  Quand  je  relevai  la  tête,  je  vis  Kadour  qui  rasait  les  che- 
veux de  Maix,  étendu  sans  connaissance.  —  Que  fais-tu  là?  m'é- 
crkû-je. 

—  AUah  est  grandi  dit-il;  moi,  lebib  (médecin).  Ton  chirurgien 
pas  savoir!  Marc  pas  mort!  Laisse-moi  faire! 

Tout  espoii*  de  le  sauver  n'était  donc  pas  perdu.  Je  me  rattachai 
à  cette  idée  avec  énergie  et  poussai  Kadour  à  agir  promptement.  Il 
avait  apporté  une  gameUe  où  fumaient  je  ne  sais  quelles  plantes 
aromatiques.  Après  avoir  lavé  la  blessure  avec  la  décoction  de  ces 
herbes,  il  les  pétrit  et  en  fit  un  large  cataplasme  qu'il  appliqua; 
puis,  avec  mon  aide,  il  fit  avaler  à  Marc  ce  qui  restait  dans  la  ga- 
meUe,  et  attendit.  Quelques  instans  après,  il  me  dit  d'un  air  péné- 
tré :  —  Allah  nous  l'a  rendu!  —  Et  il  alla  se  prosterner  devant  la 
tente,  la  tête  tournée  vers  l'orient,  pour  prier  et  remercier  Dieu. 


Digitized  by 


Google 


79A  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Marc  fut  hors  d'affaire  en  quelques  jours ,  et  quand  il  sutqae 
c'était  à  Kadour  qu'il  devait  la  vie,  il  se  l'attacha.  personneUement 
et  en  fit  son  ami. 

C'était  comique  et  touchant  tout  à  la  fois  d'entendre  ce  gracd 
diable  à  peau  bistrée  parler  de  Marc  aux  autres  spahis.  —  Lui,  di- 
sait-il, chien  de  chrétien,  c'est  vrai,  mais  grand  esprit;  lui,  fik 
d'Allah,  savoir  plus  que  les  fils  de  Sidna-^Mohamed  (Mahomet]  et  de 
Sidna-Issa  (Jésus-Christ)  I  Lui  croit  jamais  mourir.  Moi  dire  comme 
lui,  et  moi  savant,  fils  de  savant!  Allah  est  avec  lui,  et  Allah  est 
grandi 

Il  avait  si  bien  endoctriné  ses  coreligionnaires  sur  le  compte  de 
son  grand  ami^  comme  il  l'appelait,  que  Marc  passait  presque  pour 
saint  parmi  les  musulmans  de  notre  escadron.  La  prise  de  FéteD- 
dard  ennemi  et  sa  blessure  lui  valurent  la  croix  de  la  Légion  d'hoo* 
neur.  La  mort  de  mon  capitaine  m'ayant  appelé  à  prendre  le  com- 
mandement de  l'escadron,  je  me  fis  remplacer  dans  le  mien  par 
Marc  lorsqu'il  fut  rétabli,  et  il  put  continuer  la  campagne  comme 
sous-lieut^iant.  Quand  elle  fut  terminée,  mon  avancement  sur  le 
champ  de  bataille  ainsi  que  celui  de  mon  ami  furent  ratifiés.  Àpn>- 
pos  de  la  blessure  de  Marc,  j'avais  cru  devoir  écrire  à  M,  Désormes, 
le  seul  parent  qui  dût  s'intéresser  à  lui.  Je  le  mettais  au  courant 
de  la  situation  de  son  neveu,  et  je  l'engageais  à  lui  adresser  un 
mot  d'amitié,  qui  serait  un  véritable  baume  à  ses  blessures.  Je  pris 
la  liberté  d'écrire  aussi  à  M"*  Marguerite  quand  Marc  fut  hors  de 
danger,  afin  de  la  tranquilliser,  et  peu  de  jours  après  je  reçus  d'elle 
quelques  lignes  de  remercîmens.  De  monsieur  son  père,  pas  un 
traître  mot.  Je  jugeai  le  vieux  assez  rancuneux,  mais  peu  poK. 

Je  citerai  ici  un  passage  d'une  lettre  de  Marguerite  à  Marc  qw 
nous  mit  un  peu  au  courant  de  ce  qui  se  passait  à  Saint-Jean. 

Juin  1851. 

u  Nous  étions  dans  le  salon,  Fanny  et  moi;  nous  faisions  de  la 
tapisserie.  M"**  d'Astafort  se  tirait  les  cartes,  papa  lisait  le  journal. 
Tout  à  coup  il  jette  un  cri  qiïi  nous  fait  toutes  sauter  de  peur,  et 
dit  :  —  Marc  est  décoré  !  —  Tu  me  l'avais  écrit;  mais,  comme  mon 
père  ne  me  parle  jamais  de  toi,  j'avais  gardé  ce  secret  pour  moi 
seule,  et  je  fis  celle  qui  ne  sait  rien  en  lui  demandant  niaisement: 
—  Qu'est-ce  qu'il  a  donc  fait  pour  ça? 

((  —  Mon  Dieu!  que  tu  es  sotte,  ma  pauvre  enfant!  il  est  militaire, 
tu  le  sais  bien  ! 

«  —  Mais  vous  ne  me  l'aviez  jamais  dit,  mon  père;  pouvais-je  le 
deviner?  —  Et  j'ai  lu  tout  haut  le  paragraphe  qui  concernait  ta  no- 
mination; je  l'ai  relu  ensuite  trois  fois  toute  seule.  J'y  voyais  la  vo- 
lonté de  me  plaire  et  l'espérance  d'obtenir  ma  main.  Je  me  rappelai 


Digitized  by 


Google 


GALURHOÉ*  795 

le  commencement  de  ta  dernière  lettre  :  «  Vous  m'avez  dit  d'être 
décoré,  et  j'ai  voulu  l'être...  »  Mon  père  m'a  arraché  le  journal  des 
mains  en  me  reprochant  de  l'apprendre  par  cœur. 

((M*"'  d'Âstafort,  qui,  en  parlant  tout  haut,  s'imagine  toujours 
qu'on  ne  l'entend  pas,  a  crié  dans  l'oreille  de  Fanny  :  —  Ah  !  si  Dé- 
sonnes avait  su  se  décider  à  quelque  chose  ou  se  montrer  un  peu 
moins  chiche  envers  son  neveu,  et  toi,  si  tu  avais  su  t'y  prendre,  il 
serait  ton  mari  maintenant. 

«  Fanny,  impatientée,  leva  les  épaules  et  répondit  en  me  regar- 
dant :  —  Je  n'ai  jamais  eu  de  goût  pour  le  mariage,  et  pour  ce 
mari-là  encore  moins  que  pour  un  autre,  un  homme  qui  m'aurait 
plantée  là  au  bout  de  quinze  jours  pour  courir  les  bibliothèques  et 
les  musées I  un  homme  qui  ne  pense  qu'à  la  science,  qui  se  serait 
moisi  dans  les  livres!  Et  puis,  si  je  l'avais  épousé,  il  n'aurait  pas 
été  se  faire  décorer  en  Afrique  I 

tt  —  C'est  juste,  dit  mon  père. 

«  Je  me  suis  penchée  vers  Fanny,  et  lui  ai  dit  tout  bas  à  l'oreille, 
en  faisant  allusion  à  la  fable  de  La  Fontaine  :  —  Ils  sont  trop  verts! 

«  Fanny,  pâle  de  colère,  a  cassé  son  aiguille  et  m'a  répondu  :  — 
Mais  bons  pour  Marguerite! 

«  —  Qu'est-ce  que  vous  chuchotez?  a  dit  mon  père.  Allons!  en 
voilà  assez  sur  le  compte  de  mon  neveu;  il  fait  son  devoir,  il  n'y  a 
rien  à  dire  de  lui. 

«  Fanny  n'a  pas  répliqué  im  mot,  et  quand  nous  avons  été  seules, 
j'ai  bien  vu  qu'elle  était  furieuse.  Elle  ne  t'aime  certainement  pas; 
mais  elle  est  jalouse  de  tout  bonheur  qui  m' arrive,  je  le  vois  bien  à 
présent. 

«  Le  père  Garnat  vit  toujours.  Il  ne  me  rencontre  jamais  sans  me 
demander  des  nouvelles  du  jeune  monsieur  avec  un  air  malin  qui 
me  fait  honte.  On  dirait  que  ce  vieux  est  véritablement  sorcier.  Il 
m'a  dit  t' avoir  vu  en  rêve  bien  loin,  de  l'autre  côté  d'un  grand 
étang  bleu,  au  milieu  de  brandes  sans  verdure,  dans  le  pays  du  so- 
leil et  de  la  soif.  » 

Le  vieux  bonhomme  avait  deviné  juste.  Nous  étions  partis  pour 
une  nouvelle  expédition  dans  le  sud,  nous  allions  renforcer  la  gar- 
nison de  Biskra,  afm  de  maintenir  dans  la  soumission  les  tribus  du 
Zab;  mais  nous  n'eûmes  guère  qu'à  nous  préserver  de  la  chaleur, 
qui,  en  cette  saison  ^  monte  à  quarante -six  degrés  centigrades  à 
l'ombre,  et  ne  descend  pas  au-dessous  de  trente-six  pendant  la 
nuit.  Au  lieu  de  jEadre  le  coup  de  feu ,  nous  nous  sommes  livrés  à 
l'horticulture,  et  nous  avons  créé  un  jardin  d'acclimatation. 

<t Notre  oasis,  écrivait  Marc  à  sa  cousine,  a  trois  lieues  de 

circonférence.  La  forêt  de  palmiers  qui  entoure  la  ville  nous  permet 


Digitized  by 


Google 


790  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  respirer  un  peu  moins  de  chaleur,  surtout  aux  bords  de  TOued- 
Kantara,  jolie  rivière  dont  les  eaux  sinueuses  descendent  des  pentes 
des  monts  Aurès.  En  face,  le  grand  désert  à  perte  de  vue,  tri^, 
sec  et  aride;  océan  de  cailloux  et  de  sable.  J'aime  à  parcourir  ces 
lieux  incultes;  je  me  figure  que  ma  volonté,  ne  rencontrant  aucun 
obstacle,  doit  arriver  plus  vite  vers  vous.  Je  voudrais  bien  la  suivre, 
en  chair  et  en  os,  cette  volonté  qui,  plus  rapide  que  la  foudre,  fran- 
chit des  espaces  incommensurables,  voit  dans  le  passé,  le  présent 
et  l'avenir  tout  à  la  fois.  Rien  ne  l'arrête,  ne  la  surprend,  ne  l'ef- 
fraie; la  volonté,  c'est  la  fille  de  Dieu!  Elle  est  plus  forte  que  sa 
sœur  la  réflexion,  vierge  calme  et  réservée  qui  pèse  toutes  nos  ac- 
tions, et  se  renferme  dans  sa  froide  justice.  Je  sais,  pour  ma  part, 
qu'il  est  inutile  de  chercher  un  frein  à  la  première,  et  je  sens  qu'elle 
mettra  tout  en  œuvre  pour  conduire  mon  pauvre  moi  vers  son  but 
unique  :  vous!  » 

Je  reçus  enfin  une  réponse  de  M.  Désormes.  Il  lui  avait  fallu  plus 
de  trois  mois  pour  réfléchir.  C'était  peu  pour  un  homme  aussi  indé- 
cis que  me  l'avait  dépeint  son  neveu.  Je  rapporte  textuellement  cette 
réponse,  parce  qu'elle  m'a  toujours  paru  fort  curieuse. 

Saint-Jean,  30  août  1851. 

«  Monsieur,  tout  ce  que  vous  me  dites  de  mon  neveu  me  touche 
vivement,  et,  bien  que  je  sois  peiné  de  le  savoir  blessé,  je  suis  très 
satisfait  de  le  voir  réussir  dans  la  carrière  des  armes  et  obtenir  des 
récompenses  glorieuses.  Je  regrette  que  nous  nous  soyons  quittés 
sur  une  querelle  qui  ne  méritait  pas  de  faire  tant  d'impression  sur 
lui.  Pour  moi,  je  vous  avoue  qu'au  bout  de  deux  jours  je  tfy  pen- 
sais plus.  C'était  à  la  suite  d'un  malentendu  qui  lui  a  profité,  grâce 
à  Dieu,  mais  qui  n  aurait  pas  dû  lui  venir  en  tête. 

((  Puisque  vous  êtes  son  ami,  je  dois  vous  faire  part,  monsieur,  des 
motifs  qui  ont  dicté  ma  conduite  vis-à-vis  de  lui.  Je  vous  paraîtrai 
léger,  incertain,  égoïste  peut-être;  mais  je  pensais  au  bonheur  et  à 
l'avenh"  de  mon  unique  enfant. 

«  Je  dois  vous  dire  que  M"«  Désormes  avait,  de  son  vivant,  pensé 
à  marier  Marguerite  avec  son  cousin  pour  des  raisons  de  sentiment 
de  famille  qui  sont  de  peu  d'importance.  Ce  projet  ne  m'était  pas 
antipathique  alors,  et  je  gardai  mon  neveu  près  de  ma  fille  pendant 
les  vacances,  afin  qu'ils  s'habituassent  l'un  à  l'autre.  Ma  fille  avait 
cinq  ou  six  ans,  mon  neveu  douze,  un  amour  entre  eux  u'était  donc 
guère  à  redouter,  et  je  permis  cette  intimité  jusqu'au  jour  où  le 
père  de  Marc  vint  à  dissiper  follement  toute  sa  fortune.  Je  vous 
avoue  que  la  conduite  du  père  me  fit  mal  augurer  de  celle  que  le  fils 
pourrait  tenir  un  jour,  et  je  coupai  court  aux  projets  d'union  que 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOE.  797 

ma  femme  encourageait.  Je  remis  mon  neveu  au  collège,  et  après 
la  mort  de  son  père  je  le  laissai  se  tirer  d'affaire  tout  seul.  Je  n'étais 
pas  fâché  de  le  voir  manger  un  peu  de  vache  enragée}  j'espérais  qu'il 
^  apprendrait,  pendant  ce  temps  d'épreuve,  à  comprendre  ce  que  c'est 
que  la  vie  et  la  société  ;  mais  on  ne  corrige  pas  les  instincts,  et  je 
vous  dirai  que  lorsque  je  lui  eus  remis  ses  comptes  de  tutelle  et  le 
vis  verser  entre  les  mains  de  mon  notaire  presque  tout  ce  qu'il  pos- 
ï)édait  pour  acquitter  les  dettes  de  son  père  sans  rien  vérifier  ni  con- 
trôler, je  fus  irrité  de  son  mépris  pour  l'argent. 

«  J'ai  pourtant  admiré  son  désintéressement,  mais  je  l'ai  trouvé 
déplacé.  J'avais  déjà  étudié  son  caractère  les  jours  précédens,  et 
j'avais  vu  qu'il  n'avait  rien  de  sérieux  dans  la  tête.  Il  s'amuse  d'une 
fleur  ou  d'une  antiquaille  et  reste  indifférent  à  tout  intérêt  matériel. 
Il  sait  beaucoup  de  choses  inutiles  et  ne  connaît  pas  les  premiers 
mots  de  la  vie  pratique.  Enfm  c'est  un  garçon  aimable,  je  l'avoue, 
mais  plus  enfant  que  ma  fille,  et  ce  n'était  pas  là  le  gendre  qu'il 
me  fallait. 

«  Je  me  suis  donc  mis  en  colère  lorsqu'à  me^  reproches  il  à  ré- 
pondu comme  s'il  avait  compté  épouser  ma  fille.  Il  était  chez  moi 
depuis  une  quinzaine  et  j'avais  en  effet  un  mariage  pour  lui  en 
tête,  mais  avec  une  autre  personne  qu'il  n'a  pas  eu  le  bon  esprit  de 
considérer  comme  elle  le  mérite. 

«  Je  ne  dis  pas  que  l'alliance  de  Marc  Valéry  eût  été  au-dessous 
de  Marguerite,  puisque  nous  sommes  tous  des  enrichis  sans  nais- 
irance.  Je  ne  reproche  point  à  un  jeune  homme  d'être  pauvre  quand 
il  n*y  a  pas  de  sa  faute,  et  même,  si  Marc  se  fût  montré  plus  sérieux 
dans  ses  idées  et  meilleur  appréciateur  de  la  fortune  gagnée  à-  la 
sueur  du  front  de  mes  pères,  je  ne  dis  pas  que  je  n'aurais  point  re- 
pris l'idée  de  ma  défunte  femme;  mais  il  en  a  pensé  autrement,  puis- 
qu'il m'a  froissé  dans  mes  principes  sur  la  politique  et  la  propriété, 
et  dès  lors  je  lui  ai  démontré  qu'il  s'était  ti'ompé  en  se  croyant  au- 
torisé à  me  demander  ma  fille. 

«  Bien  heureusement  ma  fille  ne  s'était  point  aperçue  de  ses  illu- 
si'>ns,  et  elle  n'était  encore  ni  d'âge  ni  d'humeur  à  les  partager.  J'ai 
agi  de  manière  qu'elle  ne  s'en  doute  jamais,  jusqu'au  jour  où,  bien 
rassis  et  mariés  l'un  et  l'autre,  ils  en  riront  comme  d'une  niaiserie 
de  jeunesse. 

te  II  se  .présente  une  très  belle  position  pour  Marguerite,  position 
qu'elle  aura  le  bon  sens  d'accepter,  j'espère.  Je  sais  qu'elle  a  tou- 
jours eu  de  la  répugnance  pour  le  mariage;  mais  j'avarroe  en  âge, 
et  je  voudrais  bien  voir,  avant  de  mourir,  mes  petits-enfans  en  état 
de  s'embarquer  sur  l'océan  de  la  vie.  Je  compte  bien  d'ici  à  trois 
mois  en  avoir  fini  avec  cette  grave  affaire,  et  si  Marc  veut  me  donner 


Digitized  by 


Google 


79S  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

plein  pouvoir,  je  me  charge  encore  de  lui  trouver  un  joli  parti  dans 
nos  environs,  auquel  cas  nous  pourrions  faire  un  double  mariage 
avant  Noël. 

<i  Veuillez  lui  faire  part  de  ma  proposition,  vous  pouvez  même  lui 
montrer  ma  lettre,  si  vous  le  jugez  convenable. 

«  J'espère  aussi,  monsieur,  que  dans  l'occasion  vous  voudriez  bien 
me  faire  l'honneur  d'accompagner  votre  ami,  je  serais  heureux  de 
faire  la  connaissance  d'un  officier  aussi  distingué  que  vous. 

«  Recevez,  monsieur,  etc.  » 

Je  ne  jugeai  pas  prudent  de  montrer  cette  lettre  à  Marc.  Je  le 
voyais  calme,  de  bonne  humeur,  plein  de  force  et  de  santé.  Il  s'in- 
quiétait bien  parfois  de  rester  longtemps  sans  nouvelles  de  sa  bien- 
aimée;  mais  il  n'avait  plus  de  ces  momens  d'exaltation  qui  me  fu- 
saient peur.  J'espérais  même  qu'à  la  longue  il  pourrait  combattre 
sa  passion  et  qu'elle  s'éteindrait  peu  à  peu.  Je  ne  voulus  donc  pas 
raviver  la  flamme  mourante;  j'agissais  ainsi  dans  son  intérêt,  pré- 
voyant bien  que  M.  Désormes  ne  lui  accorderait  jamais  la  main  de 
sa  fille.  Le  jour  où  Marc  apprendrait  qu'il  la.  donnait  à  un  autre,  il 
recevrait  certainement  un  coup  terrible,  mais  je  serais  là  pour  le 
soutenir  et  le  réconforter. 

Deux  mois  se  passèrent  sans  aucune  nouvelle  du  Berry  :  j'accusais 
déjà  M"*  Désormes  d'avoir  tout  oublié.  Je  l'en  blâmais,  et  cependant 
j'aurais  désiré  que  cela  fût  :  la  position  eût  été  nettement  tranchée; 
mais  le  caractère  expectatif  de  M.  Désormes  devait  la  prolonger  en- 
core pendant  une  année.  La  correspondance  entre  les  deux  amans 
reprit  et  se  soutint  sans  qu'il  s'en  doutât,  et  Marguerite  ne  montrait 
aucune  inquiétude  sérieuse  d'être  mariée  contre  son  gré.  «  Si  mon 
père  a  quelque  projet  dé  ce  genre,  disait-elle,  il  me  le  cache  si 
bien  que  je  me  sens  le  droit  de  lui  cacher  de  mon  côté  la  résolution 
que  j'ai  prise  de  n'être  jamais  à  un  autre  que  toi.  » 

J'aurais  mieux  aimé  qu'elle  fit  quelque  tentative  pour  ramener 
son  père  à  ses  premières  idées,  car,  grâce  aux  dénégations  mala- 
droites de  la  lettre  de  M.  Désormes,  il  était  évident  pour  moi  que  les 
avances  de  l'oncle  avaient  été  très  claires,  et  que  Marc  n'avait  pas 
rêvé.  Il  plaisait  à  M.  Désormes  de  regarder  ces  avances  comme  non 
avenues  et  de  pardonner  ses  propres  torts.  La  modeste  position  de 
Marc  ne  permettait  pas  à  celui-ci  d'insister,  mais  c'était  à  Margue- 
rite de  le  faire.  J'en  concluai  que  cette  enfant  manquait  de  courage 
et  d'initiative  :  la  suite  fera  voir  que  je  me  trompais... 

Nous  étions  revenus  à  Gonstantine  depuis  plusieurs  mois,  Marc 
venait  d'être  promu  au  grade  de  lieutenant  le  15  août  1852,  quand 
il  reçut  une  lettre  de  sa  cousine,  qui  le  rappelait  vers  elle  comme  un 
sauveur. 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOE.  799 

.  «  Mon  père  m'a  déclaré,  disait-elle,  qu'il  avait  engagé  sa 

parole  à  M.  Âdalbert  de  Mauvezin.  Il  parait  qu'il  y  songeait  depuis 
longtemps.  Le  vieux  marquis  étant  mort  il  y  a  un  an ,  on  voulait 
s'assurer  de  la  position  de  fortune.. Il  paraît  qu'il  laisse  quelques 
dettes,  assez  pour  que  monsieur  son  fils  ait  grand  besoin  d'une 
femme  riche,  pas  assez  pour  que  mon  père  refuse  d'acheter  à  ce 
prix  un  titre  pour  sa  fille. 

«  J'ai  résisté,  disant  que  ce  beau  monsieur  avait  fait  et  faisait 
peut-être  encore  la  cour  à  Fanny.  Mon  père  n'en  a  fait  que  rire,  et 
Fanny,  de  son  côté,  prétend  que  cela  n'a  jamais  été  sérieux.  Je  ne 
comprends  plus  mon  père  avec  sa  fantaisie  de  m'anoblir,  lui  qui 
était  si  rogue  avec  les  gentilshommes,  et  je  ne  comprends  jamais 
Fanny  avec  ses  airs  ironiques  et  dédaigneux  au  beau  milieu  de  ses 
caresses  et  de  ses  épanchemens. 

«  J'ai  eu  beau  faire  et  beau  dire  :  c'est  décidé!  Je  n'ai  pu  obtenir 
que  trois  mois  de  répit;  mais  si  d'ici  là  tu  n'es  pas  près  de  moi,  et 
ai  Ton  me  traîne  à  la  municipalité,  je  dkai  un  non  qui  fera  de  l'es- 
clandre dans  le  pays.  J'en  ai  menacé  mon  père,  mais  je  ne  le  recon- 
nais plus  :  il  a  une  volonté  à  présent.  Moi,  j'en  ai  une  aussi,  et  je 
lui  ai  déclaré  la  guerre ,  une  guerre  sourde  ;  j'ai  besoin  d'un  aide 
de  camp»  et  je  t'ai  choisi.  Tu  vas  commencer  par  m' obéir  aveuglé- 
ment» sans  réflexions,  sans  observations.  Notre  bonheur  en  dépend. 
D'abord  tu  vas  écrire  à  mon  père  pour  lui  demander  pardon  du 
passé,  et  tu  ne  diras  pas  un  mot  qui  ait  rapport  à  moi.  Nous  devons 
jouer  l'indifférence,  ou  tout  est  perdu.  J'ai  des  projets  que  je  te 
dirai.  Je  connais  mon  père  mieux  que  toi...  Mais  il  faut  que  tu  sois 
ici;  viens  vite.  » 

Cette  lettre  bouleversa  mon  pauvre  Marc.  A  coup  sûr,  ce  n'était  ni 
une  tête  faible,  ni  un  de  ces  caractères  malheureux  qui  n'acceptent 
pas  la  vie  avec  ses  épreuves.  Seulement  je  m'aperçus  de  l'obstination 
de  son  amour  à  l'intensité  de  sa  jalousie,  et  je  dois  ajouter  que  dans 
cet  amour  il  y  avait  comme  une  fatalité  de  parti-pris  devant  la- 
quelle échouaient  tous  les  raisonnemens.  J'eus  beau  lui  représenter 
qu'il  n'avait  pas  sujet  d'être  jaloux,  que  Marguerite  l'aimait  et  le  lui 
prouvait  :  —  Oui,  oui,  disait-il,  mais  la  seule  pensée  qu'un  autre 
homme  la  regarde  et  cherche  dans  ses  yeux  un  encouragement  m« 
rend  fou  de  colère  ;  je  ferai  payer  cher  à  ce  hobereau  ses  œUlades 
amoureuses  !  Vois-tu,  c'est  l'ennemi  de  ma  vie,  celui  qui  me  dispute 
Marguerite  I  Quel  qu'il  soit,  sa  destinée  est  de  périr,  s'il  ne  renonce 
à  elle! 

Je  cherchais  à  le  calmer  et  à  lui  faire  comprendre  qu'il  valait 
mieux  pour  son  honneur  renoncer  à  ce  malheureux  amour.  On  ne 
manquerait  pas  de  dire  qu'un  garçon  sans  le  sou  comme  lui  ne 
cherchait  à  épouser  M""^  Désormes  que  pour  ses  écus.  Je  le  suppliai 


Digitized  by 


Google 


800  RETUE   DBS  DEUX   HORDES.   . 

•de  bien  réfléchir  avant  de  faire  ce  voyage.  Il  lui  fallait  obtenir  un 
«congé  du  général,  et  il  avait  d* ailleurs  trois  mois  devant  lui;  donc 
le  feu  n'était  pas  encore  aux  poudres.  Je  lui  représentai  aussi  com- 
bien il- serait  humiliant  pour  lui  d'avoir  à  feindre  avec  son  oncle, 
quand  même  cette  ruse  eût  dû  sauver  Marguerite.  Celle-ci  eûtniillfe 
fois  mieux  fait  de  refuser  nettement  la  demande  de  MauvezÎB  que 
d'imposer  à  Marc  un  rôle  indigne  de  lui.  Ceci  avait  ébrajadé  sa.  rém», 
lution  ;  mais  la  vie  tendue  et  violente  des  camps,  le  climat,  certains 
accès  nerveux,  suites  de  sa  blessure  à  la  tête,  avaient  redonné  à  Marc 
une  surexcitation  qui  ne  lui  permettait  plus  d'être  bien  maître  de 
lui-môme.  Dans  certains  momens,  il  se  reprochait  de  s'être  fait  imex 
de  sa  cousine;  il  disait  qu'elle  eût  été  plus  heureuse  s'il  ne  TavaU 
pas  connue,  et  puis  la  jalousie  le  torturait.  —:  Non,  elle  ne  peut  en 
épouser  un  autre  que  moi,  car  elle  n'apporterait  plus  un  cœur  qui 
n'aurait  battu  pour  personne,  et  ce  serait  déjà  un  adultère  moral* 
Elle  m'appartient,  et  ne  peut  appartenir  qu'à  moi!  On  pewsi?ra  ce 
qu'on  voudra;  je  passerai,  s'il  le  faut,  aux  yeux  du  monde,  pour  up 
ambitieux  qui  a  voulu  spéculer,  mais  elle  sera  ma  femme,  ou.  je  jne 
tuei^ai.  Je  l'aime  plus  que  mon  sot  amour-propre  de  pauvre!  Je  ferai 
taire  mon  orgueil  et  ma  raison  :  je  lui  sacrifierai  tout,  même  nion 
honneur,  s'il  le  faut,  et  si  elle  le  demande. 

Il  n'y  avait  plus  moyen  de  raisonner;  il  était  monté  à  un  diapa- 
son trop  élevé  pour  moi,  et  je  le  laissai  agir  selon  son  inspiration, 
ou  plutôt  selon  le  désir  de  sa  cousine.  Je  me  décidai  alors  à  lui  £ûre 
part  de  la  lettre  de  M.  Désormes.  —  C'est  bien,  dit-41  :  il  m'invite 
à  la  noce,  j'irai;  mais  le  futur  dansera  sur  un  air  de  ma  façon!  Mon 
oncle  veut  me  marier  avec  la  fille  d'une  de  ses  amies?  Parbleu!  il 
n'est  pas  besoin  d'être  sorcier  pour  deviner  que  c'est  toujours  Fanny, 
Voilà  mon  prétexte  tout  trouvé.  J'irai;  mais  l'époux  de  Marguerite, 
ce  sera  moi  ou  personnel  En  attendant,  je  vais  écrire  au  cher  oncle 
pour  lui  dire  de  ne  pas  m'eagager  avec  la  jeune  fille  aux  grands  yeux 
avant  que  je  l'aie  revue.  Je  ferai  semblant  de  réfléchir  et  de  me 
gratter  l'oreille  comme  lui...  Oui,  oui,  je  vais  me  montrer  irrésolu, 
moi  aussi.  C'est  mon  idée,  c'est  mon  droit.  Chacun  son  touri 

Il  demanda  et  obtint  un  congé.  Il  était  aimé  et  estimé  de  ses 
chefs  comme  de  ses  camarades,  on  le  vit  partir  à  regret.  Dès  qu  il 
fut  certain  d'arriver  à  temps,  il  se  calma.  Je  lui  fis  promettre  de 
m'écrire  souvent,  de  me  mettre  au  courant  de  ce  qui  l'intéressait, 
et  surtout  de  reprendre  le  journal  de  tous  ses  sentimens  et  de  toutes 
ses  idées.  Je  pensais  que  ce  serait  pour  lui  le  moyen  de  tenir  un 
peu  rimagination  en  bride  et  de  faire  intervenir  dame  Raison  dans 
ses  aflaires.  Je  me  mis  à  sa  disposition  dans  le  cas  où  il  aurait  be- 
soin de  moi.  Je  l'accompagnai  jusqu'à  Philippeville,  où,  plein  d'es- 
pérance  et  d'audace,  il  s'embarqua  avec  son  spahi  et  ses  chevaux. 


Digitized  by 


Google 


CALUBHOi.         '  801 


MABC    VALERY    A    CADAFIBT. 

6  septembre  1SS2. 

ié  suis  à  Sâint-Jean  depuis  trois  jours,  mon  cher  camarade.  La 
tntversée  à  la  voile  a  été  un  peu  rude.  Nous  avons  perdu  un  jour  à 
Marâeilte,  mais  le  lendemain  j*ai  pris  le  chemin  de  fer  de  Lyon.  Tu 
aurais  bien  ri  de  voir  Kadour  en  wagon.  Le  bruit  de  la  vapeur,  les 
coups  de  sifflet  de  la  machine,  la  rapidité  de  la  course,  ont  fait  croire 
tout  d'abord  à  mon  pauvre  spahi  qu'il  était  perdu  ;  mais,  avec  la  ré- 
signation des  Arabes,  il  a  dît  gravement  :  «  Que  la  volonté  d'Allah 
soit  faite!  »  Et  il  en  a  pris  son  parti.  Il  a  fini  même  par  admirer 
sans  comprendre  les  wagons  qui  marchaient  tout  seuls.  A  Lyon,  où 
lious  prîmes  un  autre  train,  il  eut  le  loisir  d'examiner  la  locomotive 
d^  près. 

-*-  Sîdi,  disait-il,  quoi  donc  marcher  si  vite?  poudre  comme  dans 
caYion? 

le  lui  aurais  expliqué  en  vain  la  vapeur.  Je  lui  répondis  donc  : 
Tonnerre  enfermé  là  ! 

Voyant  mon  sérieux,  il  fut  convaincu  et  admira  la  puissance  hu- 
maine, qu'il  attribue  aux  Français  seulement. 

-^  Prmieis  bonoî  bono!  bezef  bonoî 

Je  lui  représentai  que  ces  exclamations  compromettaient  sa  di- 
gnité, car  on  le  regardait  beaucoup.  11  m'en  sut  gré  et  reprit  son 
grand  air  d'indifférence  en  murmurant  tout  bas  :  —  Sidi  bono! 

Le  fait  est  que  nous  fîmes  émeute  tout  le  long  du  voyage.  Nos 
vestes  rouges,  nos  burnous  blancs,  nos  deux  chevaux  arabes  à  tous 
crins  étaient  un  spectacle  nouveau  dans  les  départemens  du  centre, 
et  nous  ne  pouvions  faire  un  pas  sans  être  suivis  comme  des  bêtes 
curieuses  par  les  populations.  Kadour  trouvait  tout  naturel  qu'on 
l'admirât;  il  souriait  aux  jeunes  filles  d'un  air  gracieux  en  montrant 
des  dents  blanches  comme  celles  d'un  enfant,  et  leur  envoyait  des 
œillades  de  tigre  amoureux.  Ce  gaillard-là,  avec  ses  yeux  fendus 
en  amande,  son  nez  busqué,  sa  peau  olivâtre,  sa  barbe  soyeuse,  est 
vraiment  un  très  bçau  type  de  la  race  arabe. 

Après  avoir  fait  reposer  mes  chevaux  à  Issoudun,  je  partis  pour 
Saint-Jean  par  un  soleil  digne  de  l'Afrique,  et  lorsque  les  brandes 
se  déroulèrent  à  perte  de  vue  devant  nous,  Kadour,  se  voyant  bien 
seul  avec  moi,  poussa  un  cri  de  surprise  :  —  Ah  iuy  sidi!  ici  comme 
la  Mitidjal 

En  effet,  l'aspect  du  paysage,  sauf  F  encadrement  des  montagnes 
bleues  de  l'Atlas,  a  beaucoup  de  rapport,  au  premier  coup  d'œil, 
avec  les  plaines  herbues  de  la  province  d'Alger.  Le  botaniste  y 

TOUB  \LV.  51 


Digitized  by 


Google 


802  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

trouvera  certes  beaucoup  de  différence  ;  mais  Kàdour  ne  se  préoc- 
cupait guère  de  voir  les  palmiers  nains  et  les  lentisques  remplacés 
par  les  genêts  et  les  fougères. 

Je  n'avais  averti  personne  du  jour  de  mon  arrivée.  Le  cœur  me 
battait  bien  fort  en  traversant  le  bois  de  pins  où  je  me  suis  évanoui 
il  y  a  deux  ans.  J'arrivais  alors  avec  un  trou  à  la  tête,  j'en  apporte 
un  de  plus,  et  que  j'ai  failli  payer  plus  cher.  Le  vieux  chemin,  au- 
trefois défoncé  par  les  pluies  et  plein  d'ornières,  a  été  empierré 
nouvellement.  J'ai  retrouvé  la  vieille  grille  peinte  en  vert  et  les  pi- 
liers refaits  à  neuf.  Quel  changement  1 

Du  plus  loin  qu'ils  nous  voient,  Pyrame  et  Thisbé,  les  deux  gros 
chiens,  accourent  en  aboyant  de  fureur;  mais  tout  à  coup,  le  nez  en 
l'air,  ils  s'arrêtent,  et  la  menace  se  tourne  en  joie  insensée;  les  voilà 
de  sauter,  de  se  jeter  l'un  contre  l'autre,  de  se  mordiller  pour  me 
montrer  qu'ils  n'ont  pas  oublié  les  jeux  auxquels  je  les  excitais. 
J'aperçois  bientôt  maître  Dolin,  qui  d'un  pas  mesuré  approche  avec 
méfiance  ;  mais,  en  nous  voyant  gagner  l'écurie,  il  se  hâte  et  nous 
apostrophe  d'un  ton  magistral  : 

—  Holà!  hé!  les  amis!  c'est  pas  ici  une  auberge,  passez  votre 
chemin.  — Puis  à  ma  voix  :  — Dieu  me  punisse!  s'écrie-t-il,  c' est-il 
pas  vous,  monsieur  Marc?  Ah!  c'est  que  vous  êtes  bien  changé  touÈ 
de  même;  quelles  moustaches!  quelle  figure  noire!  et  puis  c'est 
et'  Orabe!...  que  le  diable  m'extermine  si  je  ne  vous  prenais  pas 
pour  des  comédiens!  Je  vas  avoir  soin  de  vos  bêtes.  Ah!  les  jolis 
bidets!  c' est-il  des  orabes  aussi? 

Kadour  avait  mis  pied  à  terre  et  attendait  gravement  que  Dolin 
lui  montrât  le  chemin.  Impatienté  de  le  voir  tourner  autour  de 
nous  sans  se  décider  à  rien  :  —  Dis  donc  toi,  monsieur,  lui  dit-il, 
fais  voir  l'écurie  ! 

Mes  chevaux  installés,  j'appris  de  Dolin  que  M.  Désormes  sur- 
veillait, comme  toujours,  ses  ouvriers ,  mais  que  Marguerite  était  à 
la  maison.  J'y  cours,  je  rencontre  dans  le  corridor  Nanniche,  qui  se 
sauve,  puis  revient  en  souriant  me  dire  bonjour.  J'embrassai  cette 
bonne  fille  de  grand  cœur;  elle  en  devint  pourpre  et  me  dit  :  —  Ah! 
que  mam'selle  va  être  contente!  elle  est  dans  le  parc,  je  vas  la 
quérir. 

—  Non,  non,  reste,  j'y  vais  moi-même. 

En  traversant  le  jardin,  je  remarquai  qu'il  était  plein  de  fleurs» 
et  que  les  allées  étaient  sablées.  Je  gagnai  la  pièce  d'eau,  et  je  vis 
Marguerite,  celle  qui  est  toute  ma  vie,  assise  et  immobile  à  la  même 
place  où,  il  y  a  deux  ans,  elle  me  donna  le  premier  baiser  d'amour. 
J'approchai  doucement.  Elle  dormait  sur  un  banc  de  gazon,  le  dos 
appuyé  contre  un  arbre  moussu.  Son  chapeau  de  paille,  son  om- 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  803 

brelle,  un  bouquet  de  fleurs,  un  livre  ouvert,  gisaient  épars  dans 
rherbe.  Un  rouge-gorge  voltigeait  dans  les  branches  et  me  regar- 
dait de  son  grand  œil  curieux  et  méfiant,  comme  s'il  eût  voulu  es- 
sayer de  garder  Marguerite.  Elle  ne  m'avait  pas  entendu  venir;  je 
me  mis  à  genoux  devant  elle  et  la  regardai  longtemps.  Qu'elle  était 
belle  et  gracieuse  la  tête  penchée  sur  son  épaule  et  les  bras  non- 
chalamment étendus  sur  sa  robe  blanche!  C'était  bien  ma  Margue- 
rite, avec  ses  cheveux  d'or  devenus  plus  beaux,  sa  jolie  taille  plus 
élancée,  ses  traits  d'un  dessin  plus  net  et  plus  pur.  En  la  contem- 
plant, mes  souvenirs  s'éveillèrent  en  foule,  même  ceux  des  jours 
qu'elle  a  vécu  loin  de  moi,  et  comme  si  j'eusse  assisté  à  toutes  ses 
pensées,  je  vis  ou  crus  voir  mon  image  dans  ses  rêves... 

Je  pris  ses  deux  mains  dans  les  miennes,  ses  grands  yeux  s'ou- 
vrirent lentement  et  se  fixèrent  sur  moi  sans  me  reconnaître  ;  puis 
un  sourire  indécis  flotta  sur  ses  lèvres,  un  éclair  passa  dans  son  re- 
gard, et  elle  jeta  un  cri  de  surprise  et  de  joie  que  je  n'oublierai  ni 
dans  cette  vie  ni  dans  l'autre.  Enlaçant  ses  bras  à  mon  cou,  elle 
attira  ma  tête  sur  sa  poitrine  et  couvrit  mon  front  de  baisers. 

—  Marc!  Marc!  disait-elle,  je  rêvais  que  tu  arrivais,  et  te  voilà! 
je  ne  rêve  plus,  n'est-ce  pas? 

Je  ne  trouvais  rien  à  lui  répondre.  Oui^  c'est  moi!  disait  tout.  Je 
la  tenais  contre  mon  cœur,  je  couvrais  ses  mains,  ses  bras,  son  cou 
et  ses  cheveux  de  baisers  ardens,  j'étais  fou  de  joie.  Ah  I  mon  ami, 
quels  momens  résument  dans  nos  fugitives  existences  des  siècles 
de  bonheur!  Enfin  elle  se  dégagea  doucement,  me  fit  relever  et  se 
mit  à  m'examiner  avec  la  surprise  d'un  enfant.  Ma  veste  rouge  à 
brandebourgs  noirs,  mes  grandes  bottes,  ma  peau  bistrée,  mes 
moustaches,  mes  cheveux  courts,  ma  cicatrice  au  front,  ont  été  tour 
à  tour  passées  en  revue.  Après  avoir  un  peu  regretté  mon  abondante 
chevelure  de  jadis,  elle  a  fini  par  dire  qu'elle  me  préférait  tel  que  je 
suis  maintenant,  et  mettant  la  main  sur  ma  croix  :  «  Quand  je  pense 
que  tu  aurais  pu  mourir  pour  me  faire  ce  plaisir-là!  »  Ah!  mon  cher 
Gadanet,  je  suis  bien  récompensé  du  sang  que  j'ai  perdu  pour  elle, 
va!... 

Mais  j'étais  impatient  de  connaître  notre  situation,  et  nous  avons 
profité  du  seul  moment  de  liberté  que  nous  aurons  peut-être  d'ici  à 
longtemps  pour  nous  entendre.  Le  mariage  avec  Mauvezin  parait 
avoir  été  un  des  rêves  les  plus  longtemps  couvés  et  ajournés  de 
H.  Désormes.  Il  y  songeait  déjà  quand  il  m'a  chassé  d'ici.  Enfin, 
comme  un  enfant  poltron  qui  veut  franchir  un  fossé  reste  longtemps 
à  mesurer  la  distance,  recule  pour  prendre  son  élan,  s'arrête  au 
bord,  retourne  en  arrière  et  saute  enfin  en  fermant  les  yeux,  de 
même  mon  oncle  a  franchi  son  indécision  pour  sauter  en  plein  Mau- 


Digitized  by 


Google 


80A  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

vezin.  La  mort  du  père,  fort  endetté,  n'a  fait  que  diminuer  les  res- 
sources du  nouveau  marquis;  mais  T accroissement  du  titre  a  pro- 
duit chez  M.  Désormes  un  éblouissement  auquel  îl  est  impossible 
d'opposer  aucune  critique,  aucun  raisonnement.  Marguerite  a  tout 
essayé,  et  elle  y  renonce. 

11  faut  donc  tourner  la  situation,  et  Marguerite,  qui  n*a  pas  vu 
jouer  beaucoup  la  comédie,  a  trouvé  d'elle-même  le  moyen  le  plus 
classique,  le  plus  ingénu  et  le  meilleur  peut-être  :  c'est  d'agir  comme 
la  railleuse  Isabelle,  de  laisser  venir  le  beau  Léandre,  et  de  se  rendre 
vsi  désagréable  qu'il  renonce  à  elle  de  son  propre  mouvement. 

—  Laisse-moi  faire,  dit-elle.  Ne  pas  me  laisser  marier  malgré 
moi  est  bien  facile;  mais  faire  consentir  mon  père  à  me  marier 
comme  je  veux,  c'est  autre  chose!  Seulement  je  sais  que  s'il  met  des 
années  à  mûrir  les  projets  qu'il  a,  il  n'a  besoin  que  d'un  jour  pour 
accomplir  ceux  qu'il  n'a  pas.  Que  d'une  manière  ou  de  l'autre  j'a- 
mène M.  Adalbert  à  froisser  son  amour-propre,  mon  père,  en  proie 
à  un  violent  dépit,  me  mariera  avec  la  personne  qui  se  trouvera 
sous  sa  main.  Il  faut  que  tu  sois  cette  personne,  et  voilà  pourquoi 
je  t'ai  dit  d'accourir  et  d'être  là. 

Je  trouvais  plus  court  et  plus  dans  mes  goûts  de  chercher  noise 
moi-même  au  nouveau  marquis.  —  Voilà  ce  que  je  ne  veux  pas,  dit 
Marguerite,  j'ai  prévu  que  cela  pouvait  arriver,  et  j'ai  fait  le  ser- 
ment que  je  te  renouvelle  ici  de  n'être  jamais  à  toi,  si  tu  te  mêles  de 
prendre  l'initiative.  D'ailleurs,  si  l'attaque  venait  de  toi,  mon  père 
ne  te  le  pardonnerait  jamais,  ce  qui  ne  serait  pas  le  moyen  de 
réussir. 

Marguerite  avait  raison.  Je  donnai  ma  parole  d'honneur  de  sur- 
monter toute  explosion  de  jalousie. 

—  Il  le  faut  d'autant  plus,  ajouta-t-elle,  qu'en  consentant  à  voir 
Mauvezin  et  à  me  laisser  un  peu  faire  la  cour,  je  risque  bien  de  don- 
ner matière  à  quelque  propos,  surtout  quand  on  verra  que  je  ne 
l'épouse  pas.  Il  faut  que  tu  sois  cuirassé  contre  tout  ce  que  Ton 
pourra  dire  de  mes  caprices,  et  ce  n'est  pas  en  Afrique  que  tu  aunus 
fait  provision  de  patience.  Ici,  voyant  mes  moindres  démarches,  en- 
tendant mes  moindres  paroles,  tu  ne  pourras  pas  en  être  jaloux.  Je 
serai  donc  plus  brave  que  je  ne  l'ai  été  jusqu'à  présent,  je  me  sen- 
tirai près  de  toi,  sous  ton  contrôle  et  sous  ta  protection. 

J'ai  juré  d'obéir,  et  nous  avons  parlé  de  M"^  d'Astafort,  dont  le 
caractère  m'avait  laissé  de  la  méfiance  et  de  l'inquiétude.  Margue- 
rite explique  ainsi  son  amie  :  —  Fanny  est  une  personne  mysté- 
rieuse, j'en  conviens;  mais  moi,  je  crois  la  connaître  :  elle  souffre 
d'être  pauvre,  et  le  grand  mépris  qu'elle  affecte  pour  les  richesses 
n'est  que  l'aveu  involontaire  d'un  secret  dépit.  Et  puis  sa  mère  lui 


Digitized  by 


Google 


CALURHOé.  805 

porte  sur  les  nerfs  :  avec  sa  bonhomie  réelle,  M"*  d' Astafort  est  bien 
faite  pour  rhumilier  et  Tirriter  par  son  manque  de  tact;  mais  Fanny 
a  d'autant  plus  de  mérite  et  de  vertu  qu'elle  souffre  davantage.  Elle 
a  la  volonté  d'être  franche,  et,  tout  en  s' échappant  quelquefois  en 
paroles  aigres  ou  railleuses,  elle  agit  toujours  avec  générosité.  Cer- 
tainement il  eût  mieux  valu,  et  pour  elle  et  pour  nous,  qu'elle  ne 
fut  pas  dans  notre  confidence;  mais  j'étais  une  enfant  quand  j'ai 
commencé  à  t' aimer.  J'ai  été  assez  romanesque  pour  vouloir  qu'elle 
Je  sût.  Depuis,  j'ai  eu  peur  d'elle  par  momens.  Pourtant  elle  ne  nous 
a  pas  trahis,  elle  ne  nous  trahira  pas.  Sois  aimable  et  sérieux  avec 
elle,  traite-la  comme  une  amie  bien  sûre  et  bien  dévouée;  elle  met- 
tra son  amour-propre  à  l'être.  Quant  à  la  tromper,  il  n'y  faut  pas 
son'ger,  elle  est  trop  fine  et  trop  clairvoyante... 

Nous  nous  sommes  séparés  pour  ne  pas  être  surpris  en  tête-à-tête 
par  M.  Désormes,  et  j'ai  été  m'installer  dans  mon  ancienne  chambre 
tapissée.  En  traversant  la  bibliothèque,  la  soirée  où  mon  oncle  me 
donna  des  espérances  si  enivrantes  et  si  vite  déçues  s'est  représen- 
tée à  ma  mémoire  avec  une  telle  lucidité  que  j'ai  cru  y  être  encore 
et  n'avoir  jamais  été  en  Afrique;  mais  la  présence  de  Kadour  m'a 
ramené  au  présent. 

Ma  toilette  fut  bientôt  faite,  mes  bagages  ne  devaient  arriver  que 
k  lendemain.  J'allai  rejoindre  Marguerite  au  salon.  Mon  oncle  entra 
un  instant  après. 

—  Ah!  te  voilà?  s'écria-t-il  en  me  voyant,  et  d'un  ton  qui  me 
parut  signifier  :  Le  diable  t'emporte!  Et  puis  il  reprit  :  —  Je  ne  t'at- 
tendais pas  si  tôt. 

Je  ne  fis  pas  semblant  de  m'apercevoir  de  cette  réception  flat- 
teuse, et  je  l'embrassai.  Il  fut  surpris  de  ma  franchise,  se  remit,  et 
après  avoir  regardé  ma  croix  et  mon  uniforme  : 

—  Je  te  félicite,  dit-il  en  me  tendant  la  main.  Te  voilà  un  homme 
à  présent  I  Quelle  belle  mine!  Tu  fais  un  beau  soldat,  ma  foi!  Allons, 
oublions  le  passé  et  ne  pensons  plus  qu'à  l'avenir.  Je  n'ai  pas  encore 
parlé  de  toi...  tu  sais... 

Je  lui  coupai  la  parole  en  lui  disant  :  —  Oui,  oui,  mon  oncle, 
nous  avons  le  temps.  Il  n'est  pas  besoin  d'ennuyer  ma  cousine  de 
mes  affaires.  —  Et  comine  Dolin  venait  nous  avertir  que  le  dîner  était 
servi,  j'offris,  en  affectant  un  air  dégagé,  mon  bras  à  Marguerite,  et 
nous  passâmes  dans  la  salle  à  manger.  J'avoue  que  je  ne  mangeai 
pas  comme  un  amoureux,  mais  comme  un  vrai  spahi  en  campagne. 
J'avalai  jusqu'à  deux  assiettées  de  fromentêe^  plat  du  pays  que  je 
ne  pouvais  pas  même  voir  autrefois,  et  qui  consiste  en  grains  de  blé 
crevés  dans  l'eau  et  cuits  dans  du  lait.  Ce  mets  gaulois  a  beaucoup 
d'analogie  avec  la  colle  de  pâte,  mais  un  proverbe  dit  :  «  Qui  n'aime 


Digitized  by 


Google 


806  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

pas  la  fromentée  n'est  pas  Berrichon.  M.  Désormes  était  évidemment 
flatté  de  toute  la  justice  que  je  rendais  à  son  plat  national  et  s'ex- 
tasiait sur  mon  appétit.  J'avais  tant  de  choses  à  dire  sur  l'Afrique, 
que  Dolin,  qui  sert  à  table  et  place  toujours  son  mot  dans  la  con* 
versation,  est  resté  là,  bouche  bée,  en  écoutant  le  récit  des  combats 
où  je  m'étais  trouvé.  S'il  ne  disait  mot,  en  revanche  il  se  livrait  à 
une  pantomime  exubérante  :  il  montait  à  l'assaut  avec  moi,  il  bais- 
sait la  tête  sous  les  balles,  et  quand  j'en  vins  à  mon  coup  de  sabre 
sur  la  tète,  il  poussa  une  exclamation  si  comique,  que. Marguerite, 
prête  à  pleurer,  ne  put  retenir  un  éclat  de  rire.  Ce  polichinelle  fôt 
en  résumé  le  bouffon  de  la  maison,  c'est  sur  lui  que  M.  Désormes 
fait  rejaillir  sa  bonne  ou  sa  mauvaise  humeur.  Aussi  le  drôle,  se 
sachant  nécessaire  au  trop-plein  de  la  vitalité  de  son  maître;  se 
donne-t-il  une  importance  qui  le  rend  encore  plus  ridicule. 

Ma  cousine  et  moi  avons  été  d'une  réserve  qui  me  surprend. 
Allons!  il  ne  sera  peut-être  pas  si  difficile  de  jouer  la  comédie  de 
l'indifférence.  Hier,  j'ai  montré  mes  chevaux  à  M.  Désormes  et  j'ai 
paradé  sur  la  pelouse  pour  Marguerite.  A  son  tour,  elle  m'a  montré 
de  nombreux  objets  d'antiquité  trouvés  depuis  mon  départ.  Ce  qu'il 
y  a  de  mieux,  ce  sont  deux  vases  étrusques,  découverte  fort  curieuse 
en  Berry. 

La  bibliothèque  est  devenue  un  véritable  musée.  J'aurai  bien  le 
temps  d'examiner  toutes  ces  richesses,  car  M.  Désormes  ne  laisse 
plus  sa  fille  seule  avec  moi;  il  la  surveille  de  près  et  s'arrange  de 
façon  que  ses  affaires  soient  terminées  dès  le  matin,  ou,  s'il  est  forcé 
de  s'absenter,  il  enjoint  à  Nanniche  de  ne  pas  quitter  sa  mattrease. 
Ma  présence  ici  le  charme  médiocrement,  mon  cher  camarade,  je  k 
sens  bien ,  quoiqu'il  me  fasse  assez  bonne  mine.  S'il  a  pardonné,  il 
est  devenu  défiant  en  diable. 

Aujourd'hui  M""*  d'Astafort  et  sa  iSlle  sont  venues  à  Sûnt-Jean.  La 
mère  est  bien  toujours  la  même  :  même  embonpoint,  même  caquet 
intarissable  et  même  brusquerie  dans  les  manières.  M"*  Fanny  a 
thangé  à  son  avantage,  sa  figure  est  plus  pleine,  son  regard  moins 
impertinent,  ses  formes  sont  plus  développées  ;  c'est  une  très  belle 
fille.  Elle  m'a  tendu  la  main  sans  affectati(Hi  et  sans  pruderie,  avec 
une  franchise  qui  m'a  touché.  Mon  oncle  lui  a-t-il  fait  part  de  ses 
nouveaux  projets  d'union  avec  moi?  Il  m'a  semblé  que  M"*  d'Asta- 
fort faisait  des  allusions  au  futur  bonheur  conjugal  de  sa  fille. 
M.  Désormes,  affectant  devant  elle  d'être  aussi  résolu  qu'elle  le  sou- 
haite, lui  a  dit  à  demi-voix  : 

—  Eh  bien!  j'ai  fait  ce  que  vous  désiriez,  le  reste  vous  regarde  à 
présent. 

Est-ce  de  moi  qu'il  s'agissait?  C'est  fort  possible*  M.  Désormes 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOé.  807 

doit  vouloir  me  compromettre  auprès  de  M"*  d'Astafort,  Quant  à 
elle,  sachant  de  Marguerite  tout  ce  qui  me  concerne,  elle  semble 
nous  aider  généreusement  à  entretenir  les  illusions  de  mon  oncle. 
Je  serais  un  fat  de  croire  qu'elle  a  beaucoup  de  mérite  à  agir  ainsi. 
Elle  n'a  jamais  eu  plus  de  goût  pour  moi  que  je  n'en  avais  pour 
elle.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  la  crois  disposée  à  se  bien  conduire  dans 
la  circonstance  et  à  garder  notre  secret. 

M.  Désormes  a  engagé  M"*®  d'Astafort  à  venir  passer  une  quin- 
zaine de  jours  ici.  Il  entoure  sa  fdle  de  gardiens  pour  la  défendre  de 
moi,  tout  en  espérant  mettre  Fanny  en  travers  de  mon  chemin.  Cet 
arrangement  a  contrarié  autant  Marguerite  que  moi;  mais  patience, 
nous  verrons  bieni  Nous  passons  le  temps  à  inventer  mille  ruses 
d'amoureux  pour  nous  serrer  la  main  et  pour  échanger  en  cachette 
quelques  mots.  Malgré  tous  les  obstacles  qui  se  dressent  devant 
nous,  j'espèriB,  j'ai  du  courage! 

Tu  trouveras  peut-être  cette  lettre  un  peu  longue,  mais  tu  n'en 
dois  accuser  que  toi  seul.  Tu  m'as  fait  promettre  de  te  tenir  au  cou- 
rsmt  de  ce  qui  m'intéressait,  je  t' obéis.  De  ton  côté,  mon  cher  cama- 
rade, donne-moi  de  tes  nouvelles  et  de  celles  de  nos  amis. 

Tout  à  toi,  Marc 

JODIINAL    DE    MARC    VALERY. 

8  septembre.  —  Pendant  le  déjeuner,  Dolin  a  dit  que  Fraudy 
(l'homme  qui  avait  eu  une  altercation  avec  mon  oncle)  avait  vu  hier 
soir,  en  passant  dans  le  Champ  de  la  morte^  une  excavation  au  bas 
du  grand  talus,  dont  toute  une  partie  s'est  éboulée  par  suite  des 
dernières  pluies. 

Bien  que  la  distance  fût  assez  rapprochée,  nous  avons  pris  la  voi- 
ture à  cause  de  la  chaleur.  J'étais  attiré  par  la  curiosité  et  aussi  par 
une  quasi-certitude  de  découvrir  quelque  mystère.  Ma  passion  ar- 
chéologique s'était  emparée  de  moi  comme  aux  anciens  jours.  Gela 
ne  doit  pas  t'étonner;  l'amour  de  l'étude,  les  curiosités  ardentes  de 
la  science  s'éteignent  dans  un  cœur  brisé  et  se  ravivent  dans  le  bon- 
heur. 

En  arrivant,  nous  vîmes  une  ouverture  de  trois  pieds  de  large  sur 
deux  de  haut  au  bas  de  la  pente  sablonneuse  fraîchement  détachée 
de  ce  qui  avait  été  la  base  d'un  tumulus.  Les  principales  curiosités 
qui  figurent  dans  la  bibliothèque  de  Saint-Jean  avaient  été  trouvées 
dans  les  alentours.  Quelques  ouvriers  ayant  été  appelés  dans  le  cas 
où  il  y  aurait  à  piocher  ou  à  déblayer,  M.  Désormes  leur  proposa 
d'entrer  dans  cette  excavation;  mais  aucun  ne  voulut  s'y  risquer. 

Le  père  Gamat,  qui  faisait  pacager  ses  moutons  sur  la  brande» 


Digitized  by 


Google 


808  BETUE   I>E8  BEtJX  MONDES. 

s'était  approché,  et  le  mentOD  en  avant,  les  deux  mains  appuyées 
sur  son  long  bâton,  il  regardait  sans  rien  dire  ce  trcni  entre^bâBié 
comme  une  grande  bouche. 

—  Mes  gars,  dit  l'un  des  ouvriers,  j'ai  entendu  cette  nuit  le  lupm 
crier  du  côté  des  vieilles  carrières. 

—  Si  les  mauvais  esprits  sont  en  campagne,  dit  un  autre,  c'est 
bien  sûr  de  là  qu'ils  sont  sortis.  On  ferait  mieux  de  boucher  ça... 

—  Voyons,  vieux,  dit  le  garde  champêtre  en  d'adressant  à  Camat» 
vous  qui  connaissez  toutes  les  histoires  et  autres  fariboles  du  pays, 
vous  pourriez  peut-être  nous  faire  assavoir  ce  que  signifie  cette  per* 
foration  qui  suscite  des  pourparlers  et  autres  réflexions  parmi  les 
Citoyens  ici  présens. 

—  J'ai  entendu  dire  daVis  les  temps,  lui  répondit  le  berger,  qu'ife 
avaient  enterré  dans  le  pays  d'ici  une  femme  tout  en  vie,  et  ça 
pourrait  bien  être  l'endroit... 

—  Il  se  pourrait  faire,  vénérable  berger,  reprit  le  garde.  Et  du 
moment  que  ce  n'est  pas  contrariant  à  la  loi  et  que  M.  Désormes  le 
désire,  il  est  de  toute  possibilité  d'entrer  dans  cette  perforatiim. 

—  Oh!  par  mon  chrême  et  mon  baptême,  dit  le  premier  tnterio- 
cuteur,  je  n'y  entrerais  pas  pour  cent  bons  francs. 

Je  ne  sais  s'ils  étaient  de  bonne  foi  ou  s'ils  voulaient  se  faire 
graisser  la  patte.  Je  perdis  patience.  —  Vous  n'êtes  tous  que  des 
câlins,  leur  dis-je  en  berrichon  :  j'irai,  moi;  mais  il  faut  déblayer 
cette  entrée-là  pour  que  je  puisse  y  passer.  Allons,  Fraudy,  venez 
ici  avec  votre  pioche  ;  il  y  a  vingt  francs  à  gagner.  . 

L'appât  du  gain  fit  taire  la  superstition.  Il  s'avança  résolument  : 
—  Diantre!  un  louis  d'or,  dit-il,  ça  me  va.  Je  vous  dois  bien  quel- 
que chose  aussi  pour  m'avoir  empêché  de  In  prison  dans  1^  temps. 

J'envoyai  Kadour  me  chercher  un  paquet  de  bougies  et  des  cordes 
pendant  que  Fraudy  écartait  les  terres  qui  obstruaient  l'entrée,  et 
je  proposai  à  mon  oncle  de  se  risquer  avec  moi. 

—  Merci  bien!  dit-il,  pour  attraper  des  rhumatismes! 

—  En  ce  cas,  repris-je  en  plaisantant,  j'irai  seul,  et  selon  la 
loi  je  partagerai  avec  vous,  propriétaire,  les  trésors  que  je  vais 
trouver. 

—  J'y  consens,  i-épondit-il  sur  le  môme  ton;  je  te  fais  même  ca- 
deau de  tout  ce  que  tu  trouveras. 

—  Et  si  c'était  la  fade,  monsieur  Julien?  dit  le  père  Carnat  en 
souriant  malicieusement. 

—  Je  la  lui  donnerais  pour  femme!  répondit  mon  oncle,  qui  aime 
à  faire  l'esprit  fort  devant  ses  ouvriers. 

Le  père  Carnat  m'attirant  à  lui  :  — Voilà  un  vilain  cadeau  f  N'y 
alleï  pas,  mon  fils,  ça  vaudra  peut-être  mieux.  Je  ne  dis  pas  que  la 


Digitized  by 


Google 


CAXURUOE.  809 

frend'fade  scôt  là  dedans^  oiaid  elle  peut  y  être.  Il  y  a  parfois  des 
histoires  qu'on  raconte  eu  riante  et  ça  se  trouve  vrai.  II  y  avait  dans 
les  temps  une  autre  manière  de  religion  dans  le  pays  d'ici,  et  il  se 
peut  qile  la/iid(^>  i^vec  ses  diables  à  cheveux  rouges,  se  voyant  mé- 
prisée des  chrétiens,  se  cache  là.  Si  mon  chien  voulait  parler,  il 
liOQS  diraÀI  bien  ce  qui  en  est,  parce  que>  voyez-vous,  quand  les 
croyances  deviennent  trop  vieilles  et  que  les  hommes  n'en  veulent 
plus,  les  botes  les  prennent  pour  elles,  et  c'est  pour  ça  qu'on  dit 
d'une  chose  qui  ne  vaut  plus  rien  :  C'est  bon  pour  les  chiens!  J'ai 
comme  souvenance  d'avoir  vu  une  butte  là,  et  il  y  avait  pourtant 
longtemps-quîOlle  était  défaite  quand  je  suis  venu  sur  terre. 

Les  paroles  mystérieuses  du  vieux  sorcier  ne  firent  qu'exciter  ma 
curiosité,  et  dès  que  Kadour  fut  arrivé  avec  les  engins  nécessaires, 
je  le  rais  de  faction  à  la  porte  de  la  caverne,  je  lui  confiai  la  corde 
dont  je  m'entourai  le  corps,  lui  recommandant  de  la  lâcher  à  me- 
sure que  j'avancerais,  et  de  la  retenir  au  cas  où  il  me  sentirait  tom- 
be*'.  Au  nKJmemt  d'entrer  dans  la  gueule  de  l'en  fer  ^  comme  disaient 
les  ouvriers  y  un  grand  serpent  verdâtre,  qui  me  glissa  dans  les 
jambes  et  se  perdit  dans  les  herbes,  fut  l'objet  de  nouveaux  com- 
mentaires de  la  part  de  l'assistance;  mais  je  n'y  fis  pas  attention, - 
^e  lieu  où  je  m'engageais  avait  un  bien  autre  intérêt  pour  moi. 

Ln  couloir  très  incliné,  large  de  deux  mètres  et  formé  par  deux 
murs  latéraux,  me  conduit  à  un  escalier  qui  descend  rapidement  à 
plusieurs  mètres  au-<iessous  du  sol,  et  à  l'entrée  d'un  petit  vesti- 
bule rond,  dont  le  plafond  est  décoré  de  caissons  ménagés  dans  le 
tuf.  Une  porte  qui  n'existe  plus,  mais  dont  les  poutres  sont  encore 
eugagées  debout  dans  la  maçonnerie,  donne  accès  dans  une  salle  de 
six  mètres  caiTés.  La  chaleur  y  est  étouffante,  mais  je  continue  mon 
exploration.  Les  murailles  sont  enduites  d'un  stuc  sur  lequel  des 
fresques  représentent  les  ornemens  d'une  corniche.  Les  lambris  et 
les  panneaux  sont  décorés  de  personnages  d'un  brun  rougeâtre  sm- 
fond  clair;  leur  dessin  grossier  et  leurs  formes  ramassées  me  rap- 
pellent ceux  des  vases  réputés  d'origine  phénicienne.  Cet  hypogée 
est  recouvert  de  larges  dalles  qui  forment  un  plafond  plat,  divisé 
en  quatre  caissons  sculptés.  Du  centre  pend  un  fragment  de  chaîne 
qui  soutenait  jadis  une  lampe;  elle  gît  au-dessous  dans  une  épaisse 
couche  de  poussière  grise.  Près  de  la  porte,  un  siège  en  pierre  et 
une  niche  contenant  un  vase  en  terre  rouge  dite  poterie  d'Arezzo,  à 
reliefs  fins  et  délicats,  ainsi  que  des  parcelles  de  métal,  vestiges 
d'étoffes  précieuses.  Le  terrain  forme  un  exhaussement  remarquable 
au  milieu  de  l'hypogée;  c'est  là  qu'avaient  dû  être  les  urnes  funé- 
raires ou  le  sarcophage.  Je  buttai  contre  un  trépied  qui  tonoba  avec 
un  bruit  sourd.  Ce  bruit  me  fit  tressaillir.  J'allais  peut-être  réveil- 
ler l'hôte  de  cette  demeure  âlencieuse. 


Digitized  by 


Google 


810  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

La  bougie  que  je  portais  ne  suffisant  pas,  j'en  allumai  pluâeurs, 
et  je  dénouai  la  corde  qui  me  ceignait  les  reins.  J'expierai  à  mon 
aise  ce  singulier  et  intéressant  réduit  :  j'y  trouvai  deux  statuettes 
en  terre  cuite,  une  chimère  et  un  sphinx  ailé;  deux  amphores  à  pieds 
en  pâte  noire,  ornées  de  sujets  en  relief;  une  épée  en  acier,  à  lame 
droite  et  à  poignée  de  corail;  un  coffre  elliptique  en  bronze,  appelé 
ciste,  aux  parois  ornementées  de  dessins  gravés  à  la  pointe.  Ayant 
soulevé  le  couvercle  de  cette  antique  corbeille  de  noces,  j'y  vis  un 
collier  d'or  et  d'émeraudes,  une  figurine  en  ambre  jaune,  un  mi* 
roir  et  une  strigille  d'argent,  une  coupe  en  malachite  richement 
montée,  des  bracelets,  un  pectoral  et  une  couronne  nuptiale  en  or, 
avec  bagues,  pendans  d'oreilles,  fibules  et  longues  épingles  pour  la 
coiffure.  À  côté  de  ces  richesses,  des  fragm^s  de  planches  vermou- 
lues, incrustées  d'ivoire  et  d'argent,  me  firent  penser  que  c'étaient 
là  les  débris  du  sarcophage,  dont  je  ne  voyais  aucune  autre  trace. 

Je  voulais  reparaître  chargé  de  mes  conquêtes,  et  je  bourrai  mes 
poches  de  bijoux  pour  les  offrir  bien  vite  à  Marguerite.  Je  ne  me 
sentais  pas  de  joie  en  puisant  dans  ce  véritable  trésor,  et  pourtant 
j'étais  honteux  de  mon  action  :  il  me  semblait  v(der  quelqu'un.  Et 
puis  c'était  comme  un  songe  de  pénétrer  le  premier  et  de  me  trou- 
ver seul  dans  ce  sanctuaire,  dont  la  poussière  n'avait  été  foulée  par 
aucun  pied  humain  depuis  plus  de  vingt  siècles.  Peu  à  peu  une 
tristesse  affreuse  et  de  véritables  remords  s'emparèrent  de  mol 
Violer  cet  asile  de  mort  et  fouler  peut-être  les  ossemens  de  ceux  qui 
dormaient  là  dans  l'éternité, . . .  cela  me  parut  si  mal  que  je  fus  tenté 
de  m'enfuir. 

Un  rêve  que  j'avais  fait  il  y  a  deux  ans,  et  qui  m'avait  frappé  par 
sa  coïncidence  avec  un  rêve  analogue  raconté  par  le  vieux  berger, 
se  représenta  à  mon  souvenir  dans  tous  ses  détails.  C'était  là  l'en- 
droit où  je  dormais  côte  à  côte  avec  un  cadavre;  seulement  le  cou- 
loir d'entrée  était  dans  mon  rêve  beaucoup  plus  large ,  et  donnait 
sur  un  bois.  C'est  par  là  que  Marguerite  et  Carnat  étaient  venus  me 
délivrer.  —  Et,  il  y  a  un  instant  encore,  que  voulait  donc  dire  le 
vieux  sorcier  en  me  défendant  de  pénétrer  ici?  Avait-il  connaissance 
de  cette  chambre  mortuaire?  La  fade  ou  la  morte  y  c'est  tout  un;  ce 
tombeau  explique  bien  le  nom  du  Champ  de  la  morte ^  et  encore  le 
mot  champ  n'est  peut-être  ici  que  la  corruption  du  mot  critique 
camy  chambre  voûtée.  J'en  étais  arrivé  à  penser  tout  haut  :  —  Mais 
où  est-elle,  cette  belle  morte,  la  grand' fade?  —  J'achevais  à  peine 
ma  question  que  le  terrain  s'affaissa  sous  mes  pieds;  une  longue 
planche  se  brisa  en  faisant  entendre  un  craquement  lugubre,  on  de 
ses  bouts  se  dressa  devant  moi  par  je  ne  sais  quel  mouvement  de 
bascule,  et  je  roulai  dans  la  poussière  qui  remplissait  un  trou  peu 
profond;  mais  en  me  relevant  je  vis  une  forme  blanche,  inmiobile. 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOé.  811 

devant  moi.  Je  ne  puis  me  rendre  compte  de  ce  que  j'éprouvai.  Ce 
fut  une  terreur  muette,  irréfléchie,  insensée.  Je  courais  vers  la  porte 
sans  pouvoir  la  trouver,  et  je  revenais  sans  cesse  vers  cette  appari- 
tion, qui  semblait  se  mouvoir  à  la  lueur  vacillante  des  bougies.  — 
La  morte!  me  disais-je  conmie  hébété,  c'est  la  morte!  la  voici!  — 
Je  fermai  les  yeux  pour  ne  plus  la  voir,  je  rappelai  ma  raison,  qui 
semblait  vouloir  me  quitter,  et  je  résolus  de  braver  l'apparition  en 
marchant  courageusement  à  elle.  0  puérilité  de  mon  imagination! 
l'objet  probablement  couché  dans  la  poussière,  et  que  le  mouve- 
ment de  bascule  de  la  planche  avait  redressé  au  moment  de  ma 
chute,  était  une  statue  de  grandeur  naturelle,  enveloppée  de  la  tête 
aux  pieds  dans  une  longue  draperie  de  marbre.  Sans  l'examiner  au- 
trement, je  résolus  de  l'emporter  comme  gage  de  ma  conquête  et 
comme  le  plus  curieux  objet  de  ma  découverte;  mais  tous  mes  ef- 
forts furent  inutiles,  je  pus  à  peine  la  soulever. 

J'appelai  Kadour,  qui,  en  sa  qualité  d'Arabe,  devait  avoir  au" 
moin3  autant  de  préjugés  et  d'idées  superstitieuses  que  les  paysans 
du  Berry,  mais  qui  ne  fit  pourtant  aucune  objection,  et  m'aida  à 
tirer  de  la  fosse  le  précieux  antique.  Quand  nous  reparûmes  au 
jour,  les  ouvriers  reculèrent,  des  femmes  et  des  enfans,  attirés  par 
la  curiosité,  s'enfuirent,  et  le  père  Camat,  voulant  conserver  aux 
yeux  des  paysans  son  prestige  de  sorcier  qu'aucun  être  surnaturel 
ne  doit  effrayer,  s'approcha,  quoique  en  hésitant,  de  la  statue;  mais, 
en  la  voyant ,  sa  figure  prit  une  singulière  expression  d'admiration 
craintive. 

—  Eh  bien!  père  Garnat,  lui  dis-je  en  riant,  vous  ne  la  recon- 
naissez donc  pas?  C'est  la  grand!  fade^  comme  vous  disiez. 

—  Ça  se  peut,  ça  se  peut!  me  répondit-il  d'un  ton  bourru;  mais 
déterrer  ce  qui  est  enterré,  ça  n'a  jamais  rien  valu,  monsieur  Marc, 
c'est  moi  qui  vous  le  dis! 

Et,  appelant  son  chien,  qui  tournait  autour  de  la  statue  et  la 
flairait  avec  méfiance,  il  s'éloigna  suivi  de  quelques  bonnes  femmes, 
qui  lui  demandaient  sans  doute  s'il  fallait  adorer  ou  craindre  cet 
être  surnaturel. 

Nous  avons  déposé  à  l'entrée  du  tombeau  cette  œuvre  d'art  de  la 
plus  belle  époque  grecque  et  d'une  conservation  parfaite.  Craignant 
quelque  méchanceté  de  la  part  des  poltrons  superstitieux,  je  l'ai 
mise  sous  la  garde  de  Kadour.  J'ai  décidé  M.  Désormes  et  Margue- 
rite à  pénétrer  dans  l'hypogée.  Quand  M.  Désormes  se  trouva  au 
beau  milieu  de  ces  richesses  :  —  C'est  qu'il  y  en  a  peut-être  bien 
pour  une  certaine  somme!  dit-il  d'un  ton  naïvement  désappointé. 

—  Vous  m'avez  tout  donné  d'avance,  n'est-ce  pas? 

—  Oui,  j'en  conviens.  J'ai  fait  là  un  mauvais  marché. 

—  J'ai  le  droit  d'en  disposer  à  ma  guise? 


Digitized  by 


Google 


81â  BE7UE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Dame!  sans  doute. 

—  En  ce  cas ,  ma  cousine ,  permettez-moi  de  vous  offrir  pour 
votre  musée  tous  ces  objets  d'art,  qui  sont  à  vous. 

Marguerite  avait  d'abord  l'intention  de  laisser  toutes  ces  curiosi- 
tés comme  nous  les  avions  trouvées;  mais  il  y  avait  là  de  quoi  ten- 
ter l'avidité  de  trop  de  gens.  Elle  appela  quelques  ouvriers,  qui, 
rassurés  par  sa  présence,  se  mirent  à  l'œuvre  tout  de  suite.  La  pous- 
sière de  l'hypogée  fut  passée  au  crible,  afin  qu'on  pût  récolter  tous 
les  menus  débris,  et  la  translation  des  objets  de  plus  forte  dimen- 
sion, comme  trépied,  coffre,  lampe,  vases  et  statue,  commença  de 
s'opérer. 

—  Savez-vous,  vous  autres?  dit  Fraudy  à  ses  camarades.  Tout  ce 
que  chante  le  vieux  Carnat,  c'est  des  bêtises  !  et  il  n*y  a  pas  plus 
de  grand' fade  dans  tout  ça  que  dans  mon  chapeau.  Nous  sommes 
bien  bêtes  de  n'avoir  pas  osé  entrer  là  dedans  :  on  aurait  partagé 
les  trésors  avec  M.  Désormes  ! 

—  Oh  I  moi,  j'y  ai  pas  regret,  disait  un  autre;  toutes  ces  affaires- 
là,  ça  ne  vaut  rien,  c'est  tout  cassé. 

Je  surveillai  de  près  le  transport  de  la  précieuse  statue,  couchée 
sur  un  matelas  et  portée  en  litière ,  comme  il  convient  à  une  dame 
de  l'antiquité. 

Le  temps  menaçait  depuis  une  heure,  et  à  moitié  chemin  nous 
avons  été  assaillis  par  une  bourrasque  épouvantable,  tonnerre,  vent^ 
grêle,  éclairs.  Dolin  ne  pouvait  maîtriser  ses  chevaux,  qui  s'em- 
portaient et  menaçaient  de  verser.  Hommes,  bêtes,  statue,  antiqui- 
tés se  sont  réfugiés  sous  bois  pour  attendre  la  fin  de  l'orage,  et 
nous  ne  sommes  rentrés  qu'à  la  nuit,  tous  bien  mouillés. 

Marguerite  a  tout  fait  placer  dans  la  bibliothèque.  Cette  chère 
Marguerite!  comme  elle  m'a  reproché  avec  douceur  mon  expédition 
dans  les  profondeurs  de  la  terre!,,.  Mais  elle  me  sait  gré  aussi 
d'avoir  montré  de  la  résolution  et  du  courage,,.  Du  courage!  Je  ne 
me  suis  pas  vanté  de  la  belle  peur  que  j'ai  eue  devant  cette  statue... 
A  propos,  pourquoi  n'a-t-elle  pas  de  socle? 

9  septembre.  —  Elle  est  d'un  type  remarquable,  le  front  est  bas 
et  droit  comme  dans  les  têtes  grecques;  mais  l'angle  facial  rappelle 
tant  soit  peu  les  profils  égyptiens.  Le  nez  est  petit,  fin,  légèrement 
relevé,  et  les  narines  un  peu  dilatées.  La  distance  entre  le  nez  et  la 
bouche  est  très  courte.  Lès  lèvres  sont  un  peu  fortes,  mais  la  bouche 
est  bien  dessinée.  Les  yeux  sont  grands,  bien  fendus,  et  d'un  émail 
imitant  la  nature  à  s'y  tromper.  L'arcade  sourcilière  est  allongée  et 
semble,  ainsi  que  l'épaisseur  de  la  paupière,  avoir  conservé  un  lé- 
ger ton  bistré,  ce  qui  indiquerait  que  cette  œuvre  d'art  a  été  peinte 
à  l'imitation  des  femmes  de  l'antiquité,  dont  la  coutume  était  de  se 
teindre  les  sourcils  et  le  tour  des  yeux.  La  chevelure  à  grandes 


Digitized  by 


Google 


CALUBUOi»  813 

ondulations,  à  la  mode  grecque,  porte  des  traces  de  dorure.  Le 
cou,  la  pqUriDe,  les  épaules  et  le  bras  qui  n*est  pas  caché  sous  la 
draperie  sont  d'une  adorable  exquisité  de  forme.  Cette  jeune  fille 
est  sans  doute  le  portrait  de  la  morte,  —  à  moins  que  ce  ne  soit 
rimage  de  quelque  déesse. 

La  tête  est  un  peu  inclinée  du  côté  droit;  la  main  droite  main- 
tient les  plis  du  pallium,  qui  recouvre  l'épaule  gauche  et  vient  se 
rassembler  en  plis,  à  la  mode  grecque,  sous  le  bras  droit,  dont  le 
travail  est  si  ftni  et  d'une  si  belle  conservation  qu'on  y  remarque, 
comme  dans  certaines  statues  de  Canova,  les  plis  et  les  pores  de  la 
peau.  La  tunique  descend  jusqu'aux  pieds  et  les  cache  en  partie  ; 
on  jurerait  d'une  véritable  étoffe  appliquée  sur  les  formes,  dont  on 
devine  toute  la  beauté.  L'artiste  de  génie  auteur  de  ce  chef--d'<»uvre 
a  su  allier  la  poésie  du  sentiment  à  la  réalité  des  détails.  L'effet  de 
ces  tissus  légers  que  les  poètes  anciens  appelaient  vent  et  nuage  est 
admirablement  rendu.  On  est  tenté  de  soulever  les  plis  du  pallium 
pour  s'assurer  que  cette  jeune  fille  svelte  et  gracieuse  n'est  pas  la 
nature  même. 

FemiDeam  lucet  sic  per  bombyclna  corpus. 

La  tunique  porte  encore  des  traces  de  peinture,  et  toutes  les  par- 
ties nues  sont  d'un  ton  mat  qui  rappelle  beaucoup  celui  des  femmes 
arabes. 

J"ai  d'abord  pensé  que  c'était  une  muse;  mais  le  manque  de  tout 
attribut  détruit  cette  supposition.  La  ressemblance  de  ce  morceau 
de  sculpture  avec  la  statue  d'une  des  quatre  Balba  trouvée  dans  les 
fouilles  du  théâtre  d'Herculanum  pourrait  la  faire  remonter  à  l'é- 
poque gréco-romaine;  mais  les  objets  et  les  vases  de  styles  bien 
antérieurs,  les  bijoux,  l'ornement  d'or  travaillé  en  filigrane  qui  for- 
mait probablement  une  coiffure  au  cadavre,  —  dont,  à  ma  grande 
surprise,  je  n'ai  retrouvé  aucun  ossement,  —  me  font  présumer  que 
cette  statue  doit  être  d'origine  étrusque;  mais  l'art  de  la  sculpture 
était-il  déjà  aussi  parfait  chez  les  Osques?  Voilà  ce  dont  je  doute. 

Elle  fait  un  très  joli  effet  au  milieu  de  la  bibliothèque,  debout 
sur  un  socle  recouvert  de  velours  rouge  et  garni  de  clous  argentés, 
qui  l'exhausse  de  deux  pieds  au-dessus  du  sol.  Elle  est  éclairée  de 
côté,  la  figure  tournée  vers  la  porte  du  salon,  et  semble  regarder 
d'un  air  curieux  et  moqueur  les  visiteurs  qui  viennent  l'admirer. 

Je  ne  sais  comment  expliquer  ce  tombeau  étrusque  ou  phénicien 
sur  le  sol  de  la  Gaule  centrale. 

La  légende  ou  plutôt  la  tradition  donne,  il  est  vrai,  pour  fonda- 
teur à  la  ville  d'Avarik  (Bourges)  l'Hercule  tyrien,  personnification 
du  génie  aventureux  et  commercial  des  Phéniciens.  Ceux-ci,  tour  à 
tour  appelés  Sidoniens,  Ghananéens,  Philistins,  avaient  établi  des 


Digitized  by 


Google 


dl&  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

colonies  en  Grèce,  en  Thessalie,  en  Espagne  et  en  Étrurie.  Naviga- 
teurs infatigables,  ils  allaient  vendre  en  Europe  les  produits  de  leur 
riche  industrie  :  étoffes  de  soie,  mosaïques,  statues,  objets  en  verre, 
en  or,  métaux  précieux.  Us  enseignaient  aussi  aux  peuples  de  l'an- 
tiquité leurs  doctrines  religieuses  et  leur  système  cosmogonique.  Au 
temps  d'Homère,  l'industrie  phénicienne  avait  atteint  déjà  un  haut 
degré  de  perfection;  mais  l'art  chez  ce  peuple  n'était  cependant  pas 
assez  avancé  pour  produire  une  œuvre  aussi  belle  que  la  statue  trou- 
vée dans  notre  hypogée.  Ce  serait,  en  fait  de  supposition,  aller  un 
peu  loin  peut-être  que  de  reporter  la  construction  de  ce  tombeau  à 
l'époque  où  les  Pélasges  vinrent  d'Asie  occuper  et  défricher  les  ma- 
rais de  l'Europe,  trois  ou  quatre  mille  ans  avant  notre  ère.  Cette  race 
industrieuse  et  entreprenante,  qui,  comme  la  moderne  race  juive, 
semblait  vouée  à  la  fatalité,  toujours  poursuivie,  traquée  ou  réduite 
en  esclavage  parles  nouveaux  conquérans,  Hellènes  ou  Latins,  n'a 
pas  laissé  d'autres  travaux  que  les  épaisses  murailles  dites  cyclo- 
péennes.  Ces  hommes  antédiluviens  sont  restés  dans  les  souvenirs 
des  peuples  comme  des  démons  et  des  génies  malfaisans,  et  cepen- 
dant ce  sont  eux  qui  élevèrent  les  premiers  autels  à  des  dieux  mys- 
térieux ou  terribles  (Gabires  et  Dioscures),  et  bâtirent  les  premières 
villes. 

Les  peuples  nouveaux  de  race  blanche,  de  souche  aryenne,  sem- 
blèrent prendre  à  tâche  d'anéantir  les  vieilles  races  rouges  filles  de 
Gus.  Cette  haine  s'est  perpétuée  jusqu'à  nos  jours  en  Amérique,  où 
nous  voyons  le  blond  et  pâle  Anglo- Saxon  détruire  par  tous  les 
moyens  l'Indien  peau-rouge,  très  proche  parent  du  Pélasge  primitif. 
Quelques  tribus  de  la  nation  pélasgique,  désignées  en  Italie  sous 
le  nom  de  Sicules,  d'Opiques  {d'ops^  la  terre),  se  fondirent  dans 
l'élément  tyrrhénien,  venu  de  Phénicie,  et  devinrent  le  peuple 
étrusque,  dont  la  langue  et  l'écriture  procèdent  des  Phéniciens,  la 
mythologie  des  Assyriens,  l'art  et  l'architecture  des  Égyptiens.  C'est 
de  lui  que  les  Romains  empruntèrent  une  grande  partie  de  leur  re- 
ligion, de  leurs  mœurs  et  de  leur  langue;  mais,  fille  de  l'Étrurie, 
Rome  prit  à  tâche  de  renverser  en  Europe  cette  civilisation  que  Ton 
peut  comparer  à  celle  de  l'Egypte  en  Orient.  L'Étrusque  avait  dé- 
truit le  Pélasge,  le  Romain  détruisit  l'Étrusque. 

Tout  cela  ne  m'explique  pourtant  pas  la  présence  de  ce  monu- 
ment osque  au  milieu  des  brandes  du  Berry.  Je  ne  suis  pas  moins 
surpris  d'avoir  trouvé  une  épée  gauloise  parmi  les  objets  les  plus 
précieux  ou  les  plus  chers  que  la  dame  étrusque  fit  enterrer  avec 
elle.  Notre  histoire  est  d'une  obscurité  si  profonde  que  je  renonce 
à  chercher  davantage... 

Pourquoi  nos  bardes  n'ont-ils  pas  écrit  au  lieu  de  chanter? 

10  septembre.  —  Marguerite  a  obtenu  de  son  père  la  permission 


Digitized  by 


Google 


CALLIBHOÉ.  815 

de  monter  mon  cheval,  qui  est  très  doux,  et  j'ai  commencé  à  lui 
donner  les  premiers  principes  d'équitation.  Ces  leçons  auront  pour 
théâtre  la  pelouse  devant  la  maison  ;  mais  j'espère  que  nous  irons 
bientôt  dans  la  campagne ,  où  nous  pourrons  causer  librement.  Il 
n*y  a  vtaiment  que  les  femmes  pour  avoir  des  idées!  Je  n'aurais 
jamais  trouvé  ce  prétexte. 

H  septembre.  —  M"*  d'Astafort  et  sa  fille  sont  venues  s'installer 
avec  des  malles  et  des  paquets,  comme  si  elles  débarquaient  des 
Indes.  J'ai  vu  dans  les  bagages  une  cage  de  serins  et  un  affreux  ro- 
quet si  pelé  et  si  déformé  qu'il  a  l'air  d'être  en  carton. 

M"*  Fanny  a  fait  son  entrée  à  cheval;  je  ne  lui  connaissais  pas  le 
talent  de  Téquitation,  et  j'aurais  souhaité  qu'elle  ne  l'eût  point.  Elle 
va  maintenant  se  trouver  en  tiers  dans  les  promenades  projetées 
avec  Marguerite. 

12  septembre.  —  M.  de  Mauvezin  est  venu  aujourd'hui,  et  s'il 
m'a  déplu  il  y  a  deux  ans,  alors  qu'il  n'avait  aucune  prétention  sur 
Marguerite,  à  plus  forte  raison  me  déplaît-il  aujourd'hui  qu'il  se  re- 
garde comme  son  futur  époux.  J'avais  mal  jugé  ou  mal  vu  le  mar- 
quis autrefois  chez  M"*  d'Astafort.  Il  m'avait  semblé  efféminé.  C'est 
un  garçon  de  vingt-cinq  à  trente  ans,  blond  ardent,  avec  des  yeux 
bleus  ou  plutôt  verts.  Je  ne  sais  s'il  a  pris  de  l'embonpoint,  mais  il 
m'a  semblé  plus  fort  et  plus  homme  qu'autrefois,  bien  qu'il  ait  tou- 
jours le  teint  frais  et  rose,  que  fait  ressortir  une  mise  puérilement 
recherchée,  et  je  crois  qu'il  fait  semblant  d'avoû*  la  vue  basse,  afin 
de  s'autoriser  d'un  lorgnon  pour  regarder  les  gens  d'une  manière 
impertinente.  Grand  chasseur,  il  passe  sa  vie  dans  les  bois.  Une 
certaine  affaire  d'honneur,  dans  laquelle  il  tua  son  adversaire  sur  le 
coup,  lui  a  fait  une  réputation  de  duelliste  redoutable  et  de  mau- 
vais coucheur  à  vingt  lieues  à  la  ronde.  Tant  mieux  !  J'ai  bien  pro- 
mis de  ne  pas  le  provoquer,  mais  non  de  me  laisser  marcher  sur  les 
pieds.  Puisse-t-il  partager  bientôt  l'antipathie  qu'il  m'inspire  ! 

îJous  avons  tous  été  au  jardin,  et,  pendant  qu'il  faisait  l'empressé 
auprès  de  ma  cousine,  M"*  d'Astafort  me  prit  le  bras  et  me  ques- 
tionna beaucoup  sur  ma  vie  en  Afrique,  sur  mes  sentimens,  mes 
pensées.  Elle  en  vint  à  parler  de  Marguerite,  et  prétendit  que  celle- 
ci  ne  lui  accordait  plus  toute  sa  confiance.  —  Nous  nous  sommes 
taquinées  de  temps  en  temps,  disait-elle,  mais  sur  des  sujets  de  si 
peu  d'importance  qu'ils  ne  valaient  pas  les  paroles  que  nous  di- 
sions. Je  suis  vivement  peinée  de  voir  son  père  s' entêter  à  la  marier 
à  M.  de  Mauvezin.  Elle  ne  sera  pas  heureuse  avec  lui. 

—  Mais  il  ne  faut  pas  que  cela  soit  !  m'écriai-je;  cela  ne  peut  pas 
étrel 

—  Ohl  je  souhaite  de  tout  mon  cœur  que  vous  disiez  vrai,  car 


Digitized  by 


Google 


816  REVUE   DES   DEUX  MONDES* 

j'aime  Margot  comme  si  elle  était  ma  sœur,  et  je  voudrais  qu'elle 
fût  votre  femme.  Vous  la  rendrez  heureuse,  n'est-ce  pas? 

—  Je  vous  assure  que  je  l'aime  au-delà  de  tout,  et  (jue  je  lui  sa^ 
crifierais  ma  vie  avec  joie. 

—  Si  on  pouvait  m'aimer,  je  voudrais  être  aimée  ainsi,  dit-elle . 
Mais  avez-vous  bien  réfléchi  au  scandale  qu'occasionnera  son  refus 
d'épouser  le  marquis?  Sous  son  extérieur  bonhomme,  Désormes  est 
une  barre  de  fer,  ne  vous  y  trompez  pas  ! 

—  Mais  je  suis  peut-être  une  barre  de  fer  aussi,  moi  ! 

—  A  la  bonne  heure,  dit-elle  à  voix  basse;  mais  moi,  que  dois-je 
faire  de  mon  côté  ?  Ma  mère  et  votre  oncle  ont  projeté  de  nous  ma- 
rier ensemble;  M.  Désormes  vous  en  a  écrit  eu  Afrique,  et  vous  êtes 
revenu  sous  le.  prétexte  de  me  mieux  connaître.  Vous  n'avez  dit  ni 
oui  ni  non  quant  à  l'avenir,  et  vous  recommandiez  de  n'en  point 
parler.  On  m'a  tout  dit  sous  le  sceau  du  secret.  Dois-je  laisser  croire 
que  vous  êtes  amoureux  de  moi?  Dois-je  être  assez  dévouée  à  Mar- 
guerite pour  l'aider  à  tromper  tout  le  monde?  C'est  fort  délicat,  et 
le  rôle  que  je  jouerais  pour  l'amour  de  vous  deux  n'est  pasagréable* 
Que  m'en  reviendra-t-U,  à  moi?  Le  semblant  d'amitié  de  Margue- 
rite, qui  ne  me  fait  plus  que  des  demi-confidences?... 

—  Mon  amitié  à  moi,  lui  dis -je,  une  amitié  franche  et  dévoaée, 
à  toute  épreuve. 

—  Oui,  l'amitié  d'un  homme  tel  que  vous  est  beaucoup,  et  j"en 
serai  fiëre.  Je  l'accepte...  Eh  bien!  mon  ami,  continua-t-elle  eo  m# 
serrant  la  main  d'une  manière  un  peu  convulsive,  vous  allez  tâcher 
de  rendre  mon  rôle  moins  pénible  :  vous  allez  montrer  un  peu  plu3 
d^empressement  auprès  de  moi.  Devant  le  monde,  vous  serez  moq 
amoureux;  dans  l'intimité,  vous  serez  mon  frère,  et  je  vous  parlerai 
de  notre  chère  Marguerite.  Le  voulez-vous? 

—  Cette  comédie  que  nous  allons  jouer  devant  votre  mère  estr^lle 
convenue  avec  Marguerite?  Je  ne  voudrais  pas  lui  donner  l'ombre 
d'un  soupçon. 

—  Elle  est  donc  encore  jalouse  de  moi?  C'est  bien  puéril  et  bien 
injuste  I  Elle  n'est  donc  pas  sure  de  vous? 

Elle  mettait  tant  de  feu  dans  ses  paroles  que  j'en  fus  alarmé.  Le 
moyen  qu'elle  voulait  employer  pour  seconder  Marguerite  me  pa- 
raissait outre-passer  les  besoins  de  la  cause,  et  j'allais  le  lui  démon- 
trer lorsque  nous  nous  trouvâmes  face  à  face  avec  M*"*  d'Astafort, 
qui  revenait  sur  ses  pas,  et  qui  me  cria  très  haut,  afin  que  personne 
n'en  ignorât  :  —  Eh  bien  !  mon  lieutenant,  je  vous  confierai  ma  fille 
une  autre  fois  pour  que  vous  me  la  rameniez  rouge  comme  une  guignel 

Tout  spahi  que  je  suis,  j'ai  rougi  de  cette  platitude  autant  que 
Fanny.  En  songeant  au  monde  trivial  qui  entoure  Marguerite,  à  ce 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  817 

milieu  grossier  où  elle  a  été  élevée,  je  m'émerveille  toujours  qu'elle 
ait  tant  de  distinction  dans  les  manières  et  d'élévation  dans  les  sen* 
thnens.  Je  ne  puis  m' empêcher  de  me  dire  quelquefois  :  Margari- 
tas  ante... 

M.  de  Mauvezin  me  lança  un  coup  d'œil  agréablement  ironique, 
comme  pour  me  féliciter  de  ma  nouvelle  conquête.  Je  ine  rappelai 
qu'il  passait  autrefois  pour  un  des  adorateurs  de  Fanny,  et  je  trou- 
vai son  attitude  impertinente  et  lâche;  mais  peut-être  aussi  n'a-t-il 
jamais  songé  à  elle,  et  d'ailleurs  il  faut  que  je  sois  patient.  11  se  re- 
mit à  parler  politique  avec  M"*  d'Astafort,  qui  est  légitimiste,  à  ce 
qu'elle  s'imagine.  Sans  m'adresser  à  Mauvezin,  qui  abondait  dans 
son  éens,  je  fis  quelques  réserves  très  nettes  pour  mon  compte,  et 
la  grosse  dame ,  qui  ne  voulait  ni  déroger  aux  principes  des  Tour- 
tiaux  ses  ancêtres,  ni  déplaire  à  son  futur  gendre  dans  ma  personne, 
se  trouva  dans  l'embarras  le  plus  comique.  Je  l'aurais  menée  plus 
loin,  la  crainte  de  faire  trop  souffrir  sa  fille  m'arrêta.  D'ailleurs  Boc 
le  poète,  que  j'ai  vu  jadis  chez  M""*  d'Astafort,  arriva  en  ce  moment. 
Il  tombait  en  pleine  discussion,  mais  il  ne  se  montra  pas  aussi  tran- 
chant que  je  l'aurais  cru.  11  paraissait  soucieux.  J'ai  refait  plus 
ample  connaissance  avec  lui.  C'est  un  garçon  d'une  vanité  si  sin- 
cère qu'elle  en  est  inoffensive.  On  est  presque  dispensé  de  l'admi- 
rer par  les  louanges  qu'il  se  donne  à  lui-même.  Il  se  croit  appelé 
à  de  hautes  destinées  littéraires  et  politiques  ;  mais  au  fond  il  n'est 
pas  méchant.  Sa  mère,  morte  l'année  dernière,  touchait,  en  récom- 
pense de  ses  services  chez  mon  arrière-grand-père,  une  rente  via- 
gère de  trois  mille  francs.  Tant  qu'elle  a  vécu,  Boc  s'est  trouvé  dans 
l'aisance;  resté  seul,  tout  en  disant  que  le  prêtre  saurait  vivre  de 
l'autel ,  le  poète  n'a  pu  vivre  de  sa  poésie.  Il  ne  possède  au  monde 
que  la  maisonnette  où  il  demeure  à  Saint-Août  et  le  maigre  champ 
qui  l'entoure.  On  n'a  pas  longtemps  crédit  en  province,  quand  on 
est  propriétaire  d'un  fief  si  mince  :  Boc,  imprévoyant  comme  un 
nourrisson  des  muses,  a  déjà  fait  des  dettes,  et  M.  Chassepain  le 
menace  aujourd'hui  de  le  faire  exproprier.  Le  pauvre  garçon  ne 
sait  où  donner  de  la  tête.  Comme  il  me  faisait  part  de  ses  peines  : 
—  Mais  mon  oncle  vous  tirerait  d'embarras,  lui  dis-je.  On  vous 
poursuit  pour  deux  mille  francs?  Cette  somme  n'est  rien  pour  lui, 
et  il  ne  voudra  pas  abandonner  le  frère  de  lait  de  sa  femme. 

—  Je  ne  veux  rien  demander  à  M.  Désormes  ;  il  me  refuserait 
probablement,  ou  me  ferait  l'aumône  comme  à  un  mendiant. 

—  En  ce  cas,  mon  cher  monsieur,  il  faut  vous  résigner  à  payer. 

—  J'y  suis  tout  résolu;  Chassepain  fera  vendre  mon  pauvre  nid, 
et  le  poète,  battu  des  tempêtes  de  l'adveraité ,  ira  terminer  sa  mal^ 
heureuse  existence  dans  quelque  étang  de  la  brande. 

TOMB  XLT.  52 


Digitized  by 


Google 


818  BEYUE  BES  DEUX  MONDES. 

-^  Allons,  allons  !  monsieur  Boc ,  trêve  de  poésie ,  nous  sommes 
en  pleine  prose.  Voulez-vous  accepter  mes  services  ? 

—  Non,  monsieur,  merci,  me  répondit-il  d'un  air  triste  qui  me 
fit  comprendre  que  je  l'avais  blessé. 

J'ai  parlé  de  lui  à  M.  Désormes  ;  mais  celui-ci  m'a  répondu  : 
—  Rosalie  a  fait  ses  orges  assez  amplement  chez  le  vieux  Valéry 
pour  que  son  fils  n'ait  pas  à  demander  des  secours. 

Cela  n'est  pas  vrai.  Cette  femme  avait  été  honnête,  et  je  ne  trou- 
vais pas  juste  que  le  fils  fût  victime  de  l'ingratitude  des  héritiers. 
J'ai  été  chez  le  notaire,  et  j'ai  acheté  toutes  ses  créances. 

Mon  court  entretien  avec  Fanny  m'a  laissé  des  doutes  sur  son 
compte,  et  j'ai  cherché  à  lui  parler  de  nouveau  pour  l'amener  à  me 
seconder  sans  tant  de  diplomatie;  mais  je  crois  qu'elle  eût  voulu  me 
voir  acquiescer  spontanément  à  l'idée  de  lui  faire  la  cour  en  public, 
et  qu'elle  me  boude  d'avoir  hésité,  car  elle  m'évite.  Singulière  idée 
que  la  sienne  !  singulière  fille  qui  risquerait  volontiers  de  se  com- 
promettre pour  moi,...  pour  moi  qu'elle  n'aime  pas!  Il  faut  qu'elle 
nous  cache  quelque  arrière-pensée. 

43  septembre.  —  Mon  oncle  a  reçu  ce  matin  la  visite  d'un  hété- 
roclite bonhomme  à  l'œil  vif,  au  nez  retroussé ,  à  la  bouche  si  pe- 
tite qu'elle  en  est  ridicule;  pas  un  poil  de  barbe  sur  le  visage  :  il 
ressemble  à  une  vieille  femme.  Il  parle  vite,  d'un  ton  bref,  gesti- 
cule beaucoup,  ne  tient  pas  en  place;  je  le  soupçonne  d'avoir  dans 
l'estomac  un  ressort  qui  se  détend  toujours.  En  habit  noir,  en  cra- 
vate blanche  dès  le  matin,  il  est  venu  à  pied  d'Issoudun  en  se  pro- 
menant. Professeur  de  chimie  au  collège  de  Bourges,  son  nom  n'est 
pas  moins  bizarre  que  toute  sa  petite  personne  :  il  s'appelle  M.  Pille- 
puce,  mais  il  signe  Pilpus,  c'est  plus  scientifique. 

—  Ma  visite  a  deux  buts,  disait-il  :  le  premier,  celui  de  vous  serrer 
la  main,  car  nous  sommes  de  vieilles  connaissances,  mon  cher  Dé- 
sormes; le  second,  celur  de  voir  cette  précieuse  statue  et  l'hypogée 
découverts,  par  vos  soins  et  sur  vos  indications,  près  de  Saint-Jean, 
au  dire  de  mon  journal...  Qu'est-ce  qu'il  y  a  de  vrai  dans  tout  cela? 
Avez-vous  réellement  trouvé  quelque  chose?  Je  ne  me  fie  guère  aux 
journaux,  je  veux  toucher  et  m'assurer  de  visu. 

Nous  le  conduisîmes  à  la  bibliothèque,  et  il  considéra  la  statue 
sous  toutes  ses  faces.  La  circonstance  du  manque  de  socle  le  frappa 
comme  elle  m'avait  frappé  moi-même.  Il  admira  la  vérité  des  yeux 
au  point  de  demander  la  permission  de  s'assurer  qu'ils  étaient  bien 
de  verre.  Singulier!  disait-il  de  temps  en  temps  comme  stupéfait. 
Très  beau!  très  beau!  Bien  curieux!  Vous  n'avez  pas  essayé  d'en 
briser  un  fragment  afin  de  vous  assurer  de  la  matière?  Qui  sait? 
Si  j'en  avais  un  petit  morceau... 


Digitized  by 


Google 


CAIXIRHOE.  819 

—  Vous  n'y  songez  pas,  lui  dis-je,  on  n'entame  pas  une  œuvre 
d'art  comme  un  fragment  de  roche. 

—  Une  œuvre  d'art!  répéta-t-il  en  sautillant  autour  de  la  statue, 
une  œuvre  d'art  !  Est-ce  bien  une  œuvre  d'art? 

—  Et  que  voulez-vous  que  ce  soit? 

—  Un  résultat  scientifique,  ouvrage  de  l'homme  ou  de  la  nature. 
Je  ne  le  comprenais  pas. 

—  Pouvez- vous  me  dire,  reprit-il  en  examinant  à  la  loupe  les 
mains  et  le  vêtement  de  la  statue,  quelle  en  est  la  substance  ? 

—  N'est-ce  point  du  marbre? 

—  Qui  sait?  Étes-vous  géologue,  monsieur?  êtes-vous  minéralo- 
giste? 

—  Fort  peu. 

—  Eh  bieni  moi,  je  suis  l'un  et  l'autre,  et  je  vous  dis  que  si  c'est 
là  du  marbre,  c'est  un  marbre  que  je  ne  connais  pas,...  jusqu'à  pré- 
sent du  moins...  Et  tenez!  vous  allez  me  comprendre,  car  vous  avez 
l'air  intelligent.  Peut-être  aussi  vais-je  vous  paraître  insensé...  N'im- 
porte I  Si  je  vous  avais  parlé  télégraphe  électrique  il  y  a  trente  ans, 
vous  m'auriez  ri  au  nez;  de  même  pour  la  photographie  et  mille 
autres  choses  !  Pour  en  revenir  à  mon  idée,  voici  :  je  m'occupe  spé- 
cialement de  métamorphisme.  On  appelle  loi  de  métamorphisme 
la  transformation  d'une  matière  quelconque  causée  par  le  contact 
ou  le  voisinage  d'une  autre  matière  agissante.  On  pourrait  pousser 
les  conséquences  du  métamorphisme  de  manière  à  faire  ressortir 
qu'une  substance  est  constamment  modifiée  par  une  autre,  car  les 
modifications  sont  infinies.  Pour  vous  donner  des  exemples  en  géo- 
logie, je  ne  vous  citerai  que  le  marbre,  la  dolomie  et  le  gypse^  qui 
sont  des  calcaires  métamorphosés  par  la  chaleur  et  sous  l'influence 
de  gaz»  d'acides  et  de  vapeurs  sulfureuses.  Vous  comprenez  bien, 
n'e$t*ce  pas? 

—  Pas  beaucoup,  dit  M.  Désormes. 

—  N'importe,  n'importe!  reprit  le  petit  homme,  qui  suait,  par- 
lait et  marchait  tout  à  la  fois  avec  une  vivacité  incroyable.  Pour  en 
revenir  à  mon  idée  fixe,  vous  savez  que  chaque  débris  organique  se 
métamorphose  suivant  la  composition  du  terrain  où  il  se  trouve. 
Ainsi  tel  bois,  dans  un  terrain  soumis  jadis  ou  récemment  à  des  in- 
filtrations siliciques,  sera  devenu  du  jaspe;  telle  ammonite  se  sera, 
dans  im  terrain  ferrugineux,  transformée  en  pyrite  de  fer;  tel  os-, 
sèment  sera  devenu  un  phosphate  de  chaux  par  la  combinaison  de 
l'acide  phosphorique  avec  des  bases  salicifi^les.  Parmi  toutes  les 
découvertes  modernes,  un  chimiste  italien,  im  Florentin,  un  grand 
génie,  il  signor  Segato,  mort  il  y  a  quelques  années,  a  trouvé  le 
moyen  de  convertir  en  jaspe  les  végétaux  et  les  animaux,  avec  leurs 
formes  et  leurs  couleurs.  J'ai  vu  des  plaques  polies,  destinées  à  faire 


Digitized  by 


Google 


820  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

des  tables  ou  des  cheminées,  qui  n'étaient  composées  que  de  ma- 
tières organiques.  Certaines  pièces  anatomiques  étaient  admirables. 
Je  suis  à  la  recherche  de  cette  découverte,  dont  l'inventeur  a  em- 
porté le  secret  dans  la  tombe,  et  je  me  demande,  si,  en  fouillant  le 
sol  de  notre  planète,  je  ne  retrouverais  pas  ce  secret,  peut-être 
connu  des  anciens,  ou  si  je  ne  mettrais  pas  la  main  sur  un  être  de 
notre  espèce  primitive,  conservé  par  cette  loi  naturelle  du  métamor- 
phisme, ce  qui  serait  une  découverte  bien  plus  intéressante  encore! 
Un  sourire  de  pitié  erra  sur  les  lèvres  de  M.  Désormes  :  —  Il  est 
complètement  fou!  me  dit-il  à  voix  basse. 

.  En  effet  M.  Pillepuce  poussait,  selon  moi,  sa  manie  un  peu  loin; 
pourtant  son  raisonnement  ne  m'offusquait  nuUement,  et  j'admettais 
jusqu'à  un  certain  point  l'éventualité  de  retrouver  un  jour  quelque 
échantillon  des  races  primitives  converti  dans  son  entier  en  silice 
ou  en  calcaire. 

—  Mais  quel  rapport  espérez-vous  trouver  entre  le  métamor- 
phisme et  cette  statue  grecque? 

—  Grecque,  grecque  ou  non...  Que  sais-je?  N'est-ce  point  là  une 
vraie. créature  humaine?  Tenez,  monsieur,  il  faut  absolument  savok! 
C'est  une  découverte  qui  intéresse  l'humanité  tout  entière... 

£t  il  s'élança  vers  la  statue  en  s'emparant  de  sa  petite  main, 
comme  s'il  eût  voulu  lui  casser  un  doigt.  Je  le  tirai  en  arrière  un 
peu  brusquement.  —  Gare  à  vous,  lui  dis-je,  si  vous  lui  cassez 
quoi  que  ce  soit!  —  J'étais  en  colère. 

Le  professeur  porta  sa  main  à  son  bras,  et,  plus  blanc  que  la  sta- 
tue elle-même,  alla  s'asseoir  à  l'autre  bout  de  la  bibliothèque, 
tout  près  de  se  trouver  mal. 

—  Oh!  monsieur,  me  dit-il,  vous  m'avez  tellen^ent  serré  le  bras 
que  je  ne  sens  plus  ma  main  droite.  Quel  engourdissement  I  Cette 
douleur  est  insupportable  ! 

Je  m'excusai  de  ma  vivacité,  et  comme  je  ne  lui  avais  pas  s^rré 
le  bras  du  tout,  il  faut  qu'une  crampe  l'ait  pris  subitement. 

15  septembre.  —  Il  vient  d'arriver  un  triste  événement,  que  les 
superstitieux  n'ont  pas  manqué  d'attribuer  à  la  statue.  Cette  mal- 
heureuse statue!  tous  lui  en  veulent,  les  uns  par  ignorance,  les  au- 
tres par  trop  de  savoir! 

Mon  oncle  avait  hier  quelques  personnes  à  dîner  en  sus  des  dames 
d'Astafort  :  M.  de  Mauvezin,  le  docteur  Thibaut,  M.  Chassepaia  et 
M.  Michel  l'ingénieur.  M.  Michel  n'est  pas  un  maniaque  de  meta*- 
morphisme  comme  M.  Pillepuce;  mais  la  minéralogie  lui  tourne 
aussi  la  tête,  et  il  a  la  prétention  de  déterminer  et  spécifier  toute 
matière  à  l'œil  nu  ou  au  moyen  d'un  simple  petit  flacon  d'acide 
qu'il  porte  toujours  sur  lui.  Pourtant  son  coup  d'œil,  si  exercé  qu'à 
soit,  a  échoué  à  l'inspection  de  la  statue. 


Digitized  by  VjOOQIC 


GALLIRHOé.  821 

Il  tournait  aatour,  voulait  gratter  et  frapper  du  manche  de  son 
couteau  sur  les  plis  du  pallium,  qui  résonnaient  comme  la  pierre  à 
fusil.  —  Serait-ce  du  marbre?...  disait-il;  un  calcaire  jurassique 
rosé?...  Non,  le  vêtement  est  bien  du  jaspe,  un  jaspe  jaune  pâle. 
C'est  singulier,  ce  n'est  rien  de  tout  cela  peut-être  I 

Il  me  faisait  frémir  :  je  craignais  qu'il  ne  l'écorchât;  mais  ce  fut 
bien  pis  quand  il  tira  son  maudit  flacon  pour  éprouver  si  les  parties 
nues  étaient  bien  du  calcaire.  Je  m'y  opposai  formellement,  bien 
qu'il  m'assurât  que  cela  ne  gâterait  rien.  La  présence  de  M.  de 
Mauvezin  m'avait  rendu  jaloux,  quinteux.  Je  n'osais  pas  laisser  le 
géologue  seul  auprès  de  la  statue,  et  j'étais  tourmenté  de  savoir  mon 
rival  près  de  Marguerite.  M.  Michel  a  profité  d'un  moment  où  j'étais 
absent  pour  faire  son  essai. 

—  Les  vétemens,  disait-il  quand  je  suis  rentré,  sont  bien  de  la 
silice,  une  sorte  de  jaspe  non  encore  déterminée;  mais  le  bras  et 
toutes  les  parties  nues  bouillonnent  sous  l'acide  comme  les  cal- 
caires. La  statue  est,  selon  moi,  de  deux  substances  différentes, 
calcaire  et  silex;  mais  le  raccord  est  si  admirablement  fait  qu'il  est 
impossible  de  voir  les  lignes  de  démarcation. 

Je  vis  deux  taches  rousses  sur  les  plis  du  pallium,  une  autre  sur 
la  tunique  et  une  quatrième  au  bras  rond  et  délicat  du  précieux  an- 
tique. Je  fis  sentir  au  géologue  un  peu  durement,  je  l'avoue,  le 
sans-façon  de  son  procédé.  Il  n'en  fit  que  rire,  et  comme  il  montait 
en  voiture,  il  m'assura,  d'un  air  de  taquinerie,  qu'il  y  reviendrait 
quand  je  n'y  serais  plus.  —  Vous  ne  pourrez  pas  l'emporter,  votre 
statue,  disait-il;  si  c'était  une  jolie  fille,  je  ne  dis  pas! 

Je  crus  qu'il  avait  surpris  quelque  chose  entre  Marguerite  et  moi, 
et  que  pour  se  venger  de  ma  mauvaise  humeur  il  y  faisait  allusion. 

—  Que  le  diable  vous  emporte,  lui  di&-je,  s'il  ne  vous  trouve  pas 
trop  bête  pourtant  ! 

Marguerite,  d'un  regard,  me  reprocha  ma  grossièreté.  Combien 
je  me  la  reproche  davantage  à  présent  !  Il  semble  que  ma  malédic- 
tion ait  porté  malheur  à  ce  pauvre  hère.  Il  était  venu  à  pied  avec  le 
notaire.  La  nuit  étant  sombre  et  pluvieuse,  M.  Désormes  avait  voulu 
les  retenir  à  coucher;  mais  M.  Ghassepain  avait  affaire  chez  lui,  & 
Ardentes ,  dès  le  lendemain  matin  ;  mon  oncle  fit  donc  atteler  le 
bidet  au  char  à  bancs,  et  le  malencontreux  Dolin  prit  les  rênes. 

Parti  à  onze  heures  du  soir,  Dolin  n'est  revenu  que  ce  matin  sans 
cheval  et  sans  voiture.  Il  avait  tout  laissé  dans  un  marais  à  trois  ou 
quatre  lieues  d'ici.  Voici  sa  déposition,  à  la  fois  triste  et  comique, 
écrite  par  M.  Désormes  sous  sa  dictée  pour  servir  à  l'enquête. 

<c  II  faisait  si  noir  qu'on  n'y  voyait  rien,  et  il  brouillasmiL  J'avais 
bien  allumé  la  lanterne,  mais  le  vent  l'a  eu  bientôt  soufflée,  et  je 
n'ai  jamais  pu  la  rallumer.  Plus  nous  allions,  plus  il  brouillassaity 


Digitized  by 


Google 


822  REVUE   DES  DEUX    MONDES. 

plus  il  ventait,  plus  il  faisait  brun»  J'avais  pris  au  plus  court  pour 
gagner  Ardentes  tout  droit.  Mais  voilà- t-il  pas  que  M.  Chassepain 
dit  que  je  me  suis  perdu,  qu'il  faut  tourner  sur  la  gauche?  Je  ne  sa- 
vais pas  où  j'étais,  et  je  lui  réponds  :  —  Ça  se  peut,  monsieur  Chas- 
sepain, ça  se  peut!  —  Et  moi  de  tourner  comme  il  disait;  mais,  à 
force  d'aller  sur  cette  gauche,  on  perd  le  chemin  et  nous  voilà  en 
pleine  brande  à  trimer  pendant  plus  de  deux  grandes  heures.  Tout 
d'un  coup  voilà  le  cheval  qui  butte  contre  un  mur;  c'était  une  ferme. 
JI.  Chassepain  voulait  me  faire  descendre  pour  demander  notre  che- 
min; mais  il  y  avait  tant  de  chiens  qui  jappaient  qu'ils  m'auraient 
bien  dévoré,  si  j'étais  entré  dans  cette  cour.  A  force  d'appeler,  de 
crier,  j'ai  vu  un  homme  qui  a  ouvert  une  petite  lucarne,  et  j'ai  en- 
tendu qu'il  amorçait  son  fusil.  Je  lui  dis  que  j'étais  Dolin,  qu'il  n'y 
avait  pas  de  quoi  avoir  peur,  et  que  j'étais  égaré  ;  il  ne  voulait  pas 
me  croire,  il  nous  appelait  du  mauvais  monde.  Enfin,  après  s'être 
rassuré,  il  nous  dit  que  nous  étions  aux  Petites-Landes...  C'est  à 
plus  de  deux  bonnes  lieues  d'ici,  et  tout  à  l'envers  d'Ardentes.  C'é- 
tait environ  deux  heures  du  matin.  M.  l'ingénieur  voulait  coudier 
là;  il  aurait  aussi  bien  fait;  mais  le  métayer  n'a  pas  voulu  lui  ouvrfar. 
Nous  voilà  repartis;  je  tranche  dans  la  brande  pour  gagner  la  route 
de  Châteauroux  au  plus  près;  mais  voilà-t-il  pas  que  mon  cheval 
s'abat  des  quatre  pieds,  la  voiture  s'enfonce  et  se  verse  de  côté  ! 
Nous  tombons  tous  dans  l'eau  et  la  vase  jusqu'au  ventre.  Elle  était 
froide  comme  un  glaçon.  J'ai  bien  vite  gagné  la  rive,  j'ai  appelé 
M.  Chassepain,  qui  se  fâchait,  qui  jurait  ;  je  n'ai  jamais  entendu  un 
notaire  donner  tant  de  jurons.  L'ingénieur  ne  disait  rien;  il  faisait 
si  noir  que  je  ne  le  voyais  pas,  et  il  n'y  avait  pas  moyen  de  faire 
prendre  les  allumettes,  qui  étaient  toutes  mouillées. 

«  J'ai  entendu  M.  Chassepain  qui  me  disait  :  —  Tire-toi  de  là 
comme  tu  pourras,  imbécile,  maladroit!  J'aime  mieux  m'en  aller  à 
pied.  Une  fois  tout  seul,  la  peur  me  prend,  et  me  voilà  de  courir 
et  de  m' embourber  toujours  dans  les  marécages.  Faut  que  je  soi$ 
dans  la  Brenne,  que  je  me  disais,  ou  il  y  a  là  du  sortilège  bien  sûr. 
Au  petit  jour,  j'avais  eu  beau  marcher  à  nuitée^  j'étais  à  peu  près  à 
cinq  cents  pas  du  marais.  Je  voyais  le  char  à  bancs  couché  de  côté 
et  le  ventre  du  pauvre  bidet  noyé;  mais  il  n'y  avait  plus  personne. 
J'avise  trois  ouvriers  qui  s'en  allaient  sur  la  brande,  je  les  appelle 
et  je  leiu-  conte  ma  peine.  On  coupe  les  harnais  du  cheval,  et  quand 
on  va  pour  relever  la  carriole,  voilà  que  j'amène  les  jambes  de 
M.  Michel  enméme  temps.  L'ingénieur  était  noyé;  il  avait  été  pris 
sous  la  voiture,  il  était  resté  là;  il  tenait  encore  sa  pipe  à  la  maîa» 
et  je  ne  m'étonne  plus  s'il  ne  disait  rien.  Cofmn^  ça,  voilà  ce  qui 
s'est  passé,  et  j'en  signe  déclaration.  » 

Nous  nous  sommes  rendus  tout  de  suite  sur  le  théâtre  de  l'évé** 


Digitized  by 


Google 


câllirhoe.  823 

neinent.  C'était  à  une  lieue  de  Saint-Jean,  en  plein  désert;  un  vent 
froid  courait  sur  ces  plaines  immenses,  le  ciel  était  gris,  et  il  brui- 
nait. Nous  vîmes,  en  arrivant,  deux  gendarmes,  le  garde  champêtre 
et  un  groupe  de  paysans  au  bord  du  marais.  Le  corps  de  M.  Michel, 
demi-nu,  la  face  souillée  de  vase,  était  étendu  sur  le  dos.  Ses  yeux 
ternes  et  ouverts  semblaient  chercher  dans  les  profondeurs  de  la 
mort  le  chemin  qu'avait  pris  son  âme. 

Le  docteur  Thibaut,  qu'on  avait  appelé  pour  constater  le  décès, 
Tavait  dépouillé  de  ses  vêtemens  pour  l'examiner. 

—  C'est  bien,  me  dit-il,  le  résultat  d'une  asphyxie,  car  je  ne 
vois  aucune  lésion...  Voici  une  tache  au  bras  qui  ressemble  à  une 
brûlure  récente;  mais  ces  brûlures,  qui  ont  entamé  son  habit  et  son 
pantalon  à  deux  endroits,  sont  produites  par  le  flacon  d'acide  azo- 
tique qu'il  portait  toujours  sur  lui,  et  qui  s'est  brisé  dans  la  chute, 
n  n'y  avait  là  rien  de  grave. 

-^  Pauvre  Michel!  dit  mon  oncle.  Le  voilà  marqué  juste  comme  il 
a  marqué  la  statue  ! 

Pendant  que  M.  Désormes,  comme  maire  de  la  commune,  dres- 
sait procès -verbal  et  recevait  les  diverses  déclarations,  les  paysans 
attrû)uaient  la  mort  de  M.  Michel  au  mauvais  œil,  à  la  jettatura 
d'un  être  imaginaire,  et,  bien  qu'ils  eussent  tous  plus  ou  moins 
connu  cet  homme,  aucun  d'eux  ne  prononça  un  mot  de  regret  ou  de 
compassion  en  face  de  son  cadavre. 

—  Heureusement  qu'il  était  célibataire  !  dit  gravement  un  des 
gendarmes.  Ce  fut  là  toute  l'oraison  funèbre  du  pauvre  ingénieur. 

Dolin  était  tellement  ahuri ,  il  avait  une  telle  peur  de  la  justice 
et  des  suites  de  cet  homicide  involontaire,  qu'il  faillit  nous  verser 
deux  fois  pour  nous  conduire  à  Ardentes,  chez  M.  Chassepain.  Sur 
l'injonction  de  mon  oncle,  Kadour  prit  les  guides,  et  il  s'acquitta 
très  bien  de  son  rôle  de  cocher. 

Nous  avons  trouvé  le  notaire  couché  et  grelottant  la  fièvre.  Quand 
il  a  su  la  mort  de  son  compagnon  de  route,  abandonné  par  lui  sous 
prétexte  qu'un  homme  de  cette  force  et  de  cette  taille  aurait  dû  se 
tirer  d'affaire  tout  seul  :  —  Ce  que  c'est  que  de  nousl  dit-il  en  sou- 
pirant. Je  sens  bien  que  je  vais  en  faire  une  grosse  maladie  ! 

Et  ce  fut  un  déluge  de  plaintes,  de  récriminations  contre  Dolin, 
qu'il  se  promettait  bien  de  faire  assigner  en  dommages  et  intérêts 
pour  le  temps  qu'il  allait  perdre.  Je  me  suis  réjoui  malgré  moi  de 
son  indisposition  en  l'entendant  dire  bas  à  M.  Désormes  :  —  Sans 
compter  notre  affaire  Mauvezin,  qui  va  être  retardée  par  ce  contre- 
temps. —  Égofeme  de  l'amour  I  je  fis  des  vœux  pour  que  la  maladie 
du  notaire  durât  très  longtemps  ! 

En  revenant  à  Saint-Jean,  M.  Désormes  était  de  fort  méchante 
humeur.  Il  a  apostrophé  un  peu  brutalement  Kadour,  qui  n'avait 


Digitized  by  VjOOQIC 


$2A  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pas  bien  coupé  une  ornière,  comme  s*il  eût  dû  savoir  déjà  conduire. 
Le  spahi  l'a  regardé  fixement,  sans  répondre  un  mot,  a  donné  les 
guides  et  le  fouet  à  Dolin  en  lui  disant  simplement  : —  Toi,  con-s 
duisl  —  Puis  il  a  allumé  une  cigarette,  s*est  croisé  les  jamhes  sur 
le  siège,  et  n'a  plus  desserré  les  dents.  M.  Désormes  a  pu  alor^  faire 
tomber  sa  colère  sur  Dolin,  qui  répétait  conune  un  somnambule  : 
—  C'est  la  faute  au  chien  noir  et  à  la  femme  de  pieiTe  !  —  Il  a  été 
se  coucher  en  arrivant,  et  Nanniche  a  servi  le  déjeuner.  Marguerite 
est  toute  troublée  de  la  mort  tragique  de  ce  pauvre  Michel»  et  tout 
ce  qu'on  dit  l'a  frappée  vivement.  N'est-elle  pas  sortie  du  cabinet 
d'antiquités  dans  le  salon  en  disant  que  la  statue  venait  de  la  re- 
garder avec  de  méchans  yeux  ?  Marguerite  était  pâle  et  tremblante. 
Le  fait  est  que  ces  yeux  d'émail  sont  surprenans  de  réalité. 

J'ai  pu  parler  à  Marguerite  pendant  dix  minutes  et  lui  apprendre 
le  retard  apporté  dans  les  projets  de  son  père  par  l'indisposition  de 
M.  Chassepain. 

16  septembre.  —  Grand  dîner  à  Saint-Jean.  Quelques  chasseurs 
du  pays,  entre  autres  mon  rival,  y  ont  parlé  de  leurs  exploits  de 
vénerie.  Ils  ont  si  bien  ftionté  la  tête  à  ces  demoiselles  qu'une  chasse 
à  courre  est  organisée  pour  la  semaine  prochaine,  c'est-à-dire  que 
Fanny,  qui  est  fière  de  savoir  manier  un  cheval,  est  bien  aise  de  se 
montrer,  et  que  Marguerite  espère  trouver  un  moment  pour  me 
parler  en  liberté  dans  le  désordre  inévitable  de  la  cavalcade.  Après 
dîner,  comme  j'avais  ^té  fumer  dans  ma  chambre  avec  Raoul  de 
Vinceux,  Boc  est  entré  avec  une  pose  théâtrale. 

—  Monsieur  Valéry,  dit-il,  j'ai  à  vous  remercier  de  ce  que  vous 
avez  fait  pour  moi,  et  je  le  ferai  sans  vergogne  devant  M.  de  Vin- 
ceux. Ne  me  voyant  plus  inquiété  par  mes  créanciers,  je  me  suis 
informé  auprès  de  M.  Chassepain;  il  m'a  dit  que  vous  étiez  mon 
créancier  et  que  je  n'aurais  désormais  affaire  qu'à  vous  seul.  Mon- 
sieur Valéry,  j'entrerais  en  grande  méfiance  de  me  sentir  dans  d'au- 
tres mains  que  les  vôtres;  mais  je  comprends  votre  intention  :  vous 
avez  voulu  me  rendre  service,  me  donner  du  temps  sans  que  j'eusse 
à  vous  en  savoir  gré;  eh  bien!  je  ne  suis  pas  de  ceux  à  qui  la  recon- 
naissance semble  un  fardeau,  et  je  voudrais  rencontrer  l'occasion 
de  vous  prouver  mon  dévouement. 

Je  coupai  court  à  ses  remercîmens;  mais  il  a  voulu  absolument 
m'avoir  à  déjeuner  avec  M.  de  Vinceux  dans  son  ermitage  :  c'est 
ainsi  qu'il  appelle  sa  maison.  Raoul,  qui  craint  les  vers  comme  la 
pestei  a  prétexté  une  affaire  urgente.  Quant  à  moi,  je  ne  pouvais 
refuser  Boc  sans  l'aflliger.  J'ai  accepté  pour  après-demaiu. 

Aujourd'hui  Marguerite  a  demandé  à  son  père  la  permission  de 
sortir  de  la  pelouse  pour  essayer  mon  cheval  sur  la  brande.  EUe  ne 
veut  pas,  dit-elle,  passer  pour  une  novice  en  fait  d'équitation  de- 


Digitized  by 


Google 


CALLIRMOÉ.  825 

vant  tout  le  monde.  M.  Désormes  ayant  permis  la  promenade,  j'ai 
escorté  mon  élève;  mais  nous  avions  à  peine  fait  cent  pas,  que 
HP'*'  d'Astafort  nous  rejoignait  au  galop.  Je  n'ai  pu  m'empêcher  do 
la  maudire  intérieurement. 

—  Est-ce  que  vous  croyez  que  c'est  aimable  de  partir  sans  moi? 
dit-elle  dès  qu'elle  eut  mis  son  cheval  à  l'allure  des  nôtres. 

—  Est-cp  que  tu  me  crois  trop  petite  Tille  pour  me  garder  toute 
seule,  que  tu  es  toujours  sur  mes  talons?  lui  répondit  Marguerite 
avec  humeur. 

—  Ah!  nous  avons  mal  aux  nerfs?  reprit  Fanny. 

—  J'ai  assez  de  la  prqmenade,  cousin,  dit  Marguerite  ;  rentrons. 

—  Quand  nous  aurons  reconduit  cette  belle  capricieuse,  me  dit 
M"*  d'Astafort,  venez  donc  m'accompagner  jusqu'à  Dressais.  J'ai 
quelques  ordres  à  y  donner,  et  nous  reviendrons  tout  de  suite. 

—  Si  tu  as  besoin  d'un  domestique,  prends  Dolin,  fit  sèchement^ 
Marguerite. 

M"*  d'Astafort  sourit  d'une  façon  ironique  et  ne  répondit  rien; 
mais,  en  passant  la  porte  du  mur  d'enceinte,  le  cheval  de  Margue- 
rite frôla  la  jupe  de  Fanny,  qui  lui  cingla  sur  la  croupe  un  coup  de 
cravache  bien  appliqué.  Le  cheval  lâcha  une  ruade  et  partit  au  ga- 
lop, emportant  Marguerite  encore  peu  aguerrie.  Je  le  rattrapai  vite 
et  l'arrêtai.  M"*  d'Astafort  nous  avait  suivis  et  disait  en  riant  :  —  C'est 
pour  te  donner  de  l'aplomb,  Margot  ! 

La  guerre  était  déclarée.  Ces  demoiselles  ne  se  sont  plus  dit  un 
seul  mot  de  la  journée.  Le  soir,  Marguerite,  qui  s'était  mise  à  bro- 
der, pi'a  appelé  près  d'elle  et  m'a  dit  de  lui  lire  un  traité  d'hippia- 
trique.  C'était  iftie  singulière  lecture  à  faire  en  famille,  mais  elle 
avait  envie  de  taquiner  Fanny. 

—  Cherchez  donc,  me  dit-elle,  s'il  y  a  un  passage  qui  enseigne 
ce  que  l'on  doit  faire  quand  votre  meilleure  amie  frappe  à  l'impro- 
viste  votre  monture  sans  se  soucier  de  vous  faire  casser  le  cou. 

Fanny  devint  pâle.  Je  serrai  vivement  le  bras  de  Marguerite. 
C'était  une  grande  imprudence  de  pousser  à  bout  M"*  d'Astafort; 
celle-ci  répliqua  aigrement.  Marguerite  essaya  de  tourner  la  chose 
en  plaisanterie. 

—  Avez-vous  bientôt  fini  de  vous  disputer?  cria  M"*'»  d'Astafort, 
qui  faisait  un  besigue  avec  mon  oncle;  on  ne  s'entend  pas  jouer! 
Cette  grande  Fanny,  qui  devrait  être  raisonnable,  est  plus  enfant 
que  la  petite  ! 

Marguerite  m'a  repris  le  livre  en  me  serrant  la  main  furtivement, 
et  s'est  mise  au  piano.  Elle  a  chanté  avec  beaucoup  d'entrain  pen- 
dant une  heure,  puis  elle  a  embrassé  franchement  Fanny,  qui  lui  a 
rendu  son  baiser  du  bout  des  lèvres.  Elle  m'inquiète,  cette  Fanny! 

En  passant  devant  la  statue,  j'ai  vu  sur  son  sein  de  marbre  une 


Digitized  by 


Google 


826  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

goutte  d'eau,  brillante  comme  une  larme.  Ce  diable  de  Dolin  as- 
perge partout  et  arrose  les  livres  sous  prétexte  de  les  épousseter. 

19  septembre.  —  Notons  la  journée  d'hier  à  la  craie  blanclie.  Je 
ne  suis  pas  encore  revenu  de  ma  surprise,  et  par  momens  je  croîs 
rêver...  Hier  donc,  il  m'a  fallu,  comme  je  l'avais  promis,  aller  à 
Saint-Août  pour  déjeuner  avec  Boc.  Je  l'ai  trouvé  qui  m'attendait 
sur  sa  porte,  décidé,  disait-il,  à  m'aller  chercher  jusque  dans  mon 
lit,  si  j'eusse  manqué  à  ma  promesse. 

Au  fond  d'une  petite  allée  bordée  de  haies  vives  et  fermée  par 
une  barrière,  la  maisonnette  à  un  seul  étage  montrait  son  pignon 
blanc  et  ses  contrevents  verts  au  milieu  des  pampres  et  des  vignes 
i^ougis  par  l'automne.  Le  déjeuner  était  prêt,  et  le  pain  noir,  trempé 
des  larmes  du  poète,  était  ce  jour-là  flanqué  de  côtelettes,  d'une 
poularde  grasse  et  d'une  truite  de  l'Indre,  le  tout  arrosé  de  vin 
vieux  d'Issoudun,  qu'une  servante  accorte  et  rondelette  nous  versait 
à  pleins  bords,  ce  qui  me  donna  à  penser  que,  si  Boc  se  desséchait 
d'amour  pour  Fanny  d'Astafort,  ce  n'était  que  dans  ses  odes. 

J'eus  le  malheur  de  le  mettre  sur  le  chapitre  de  la  poésie  en  fai- 
sant une  comparaison  entre  sa  chambrière  et  la  muse  de  Dressais. 
11  convint  sans  trop  de  fatuité  «  qu'il  se  vengeait  des  dédains  de  la 
farouche  Diane  avec  la  riante  Hébé.  »  Et  à  ce  propos  il  alla  chercher 
quelques  feuilles  de  papier  sur  lesquelles  dansaient  dans  tous  les 
sens  des  vers  raturés  ou  péniblement  éclos.  Il  débita  d'abord  plu- 
sieurs rondeaux  et  vaux-de-vire  en  guise  d'escarmouche,  car  il  me 
menaçait  d'une  élucubration  poétique  sur  laquelle  il  ne  pouvait 
mettre  la  main.  C'était  au  dessert,  et  je  pris  bravement  mon  parti 
d'avaler  sa  prose  rimée  en  même  temps  que  son  café.  Sa  servante 
lui  demanda  ce  qu'il  cherchait.  —  C'est,  lui  répondit-il,  cette  bal- 
lade que  je  t'ai  lue,...  tu  sais  bien,...  en  date  de  1838  ou  S9,  un 
de  mes  premiers  essais  dans  le  genre  romantique. 

—  Ah  !  ça  sera  peut-être  avec  toutes  ces  vieilles  paperasses  de 
votre  défunte  mère...  J'avais  fait  un  paquet  de  tout  ça  pour  allumer 
le  feu.  C'est  dans  le  coffre  au  bois,  si  ça  n'a  pas  été  brûlé.  —  Et  eDe 
se  mit  à  fouiller  et  à  répandre  au  milieu  de  la  chambre  une  char- 
retée de  papiers  griffonnés;  de  vieux  journaux,  de  notes,  de  reçus, 
de  parchemins  antédiluviens,  que  sais-je?  C'était  chercher  un  grain 
de  sable  dans  l'océan. 

—  Quel  malheur  si  c'est  perdu  !  disait  Boc  en  poussant  de  gros 
soupirs  et  en  faisant  voler  les  paperasses  au  vent. 

Un  papier  jauni,  écorné,  plié  en  quatre  et  entouré  d'un  bout  de  fil 
crasseux,  vint  à  s'abattre  sur  la  table.  Je  le  dépliai  machinalement, 
et,  reconnaissant  l'écriture  de  mon  aïeul,  Urbain  Valéry,  je  par- 
courus des  yeux  les  phrases  suivantes  : 

«  Ceci  est  mon  testament...  Aujourd'hui  7  septembre  1859,  moi, 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  827 

Urbain  Valéry,...  je  donne  et  lègue  à  Jean  Valéry,  mon  petit-fils, 
ma  maison,...  mes  domaines,  etc«  » 

Je  n'en  lus  pas  davantage  :  je  ne  suis  pas  fort  en  aiTaires;  cepen- 
dant je  compris  que  ce  papier  devait  être  très  important  pour  moi. 
Je  me  rappelai  que  le  vieux  Urbain  était  mort  le  9  septembre  1839  : 
donc,  si  c'était  là  sa  dernière  volonté,  mon  père  avait  été  frustré 
par  M.  Désormes.  Je  voyais  dans  ce  testament,  échappé  par  le  plus 
grand  des  hasards  au  feu  d!Hébéy  le  moyen  d'obtenir  la  main  de 
Marguerite,  rien  de  plus.  Je  ne  voulais  nullement  dépouiller  mon 
oncle,  mais  j'allais  le  mettre  au  pied  du  mur. 

—  Monsieur  Boc,  m'écriai-je,  d'où  vous  vient  ce  papier? 

—  Mais  je  ne  sais  pas,  disait-il  tout  effaré;  ma  servante  a  tout 
bouleversé,  et  je  ne  peux  pas  retrouver  ma  ballade...  Je  suis  dés- 
espéré! Ah!  les  femmes!  Êtres  charmans,  mais  sans  cervelle!...  Ce 
ne  seraient  pas  mes  vers  que  vous  tenez  là? 

—  Non,  c'est  un  testament  de  mon  aïeul. 

—  Tiens!  encore  un?  Ma  mère  m'a  dit  qu'il  s'amusait  à  faire  son 
testament  tous  les  ans,  puis  tous  les  mois,  et  enfin  tous  les  quinze 
jours. 

—  Mais  je  suis  surpris,  lui  dis-je,  que  M"*^  Boc  n'ait  pas  remis 
tous  ces  papiers  aux  héritiers. 

—  Oh!  mon  Dieu!  ma  mère  n'avait  guère  sa  tête  à  la  mort  de 
M.  Urbain,  car  à  peme  avait-il  rendu  le  dernier  soupir  qu'elle  tom- 
bait comme  foudroyée  par  une  attaque  de  paralysie.  Depuis  elle  a 
toujours  langui,  et  sa  mémoire  était  fort  troublée.  Beaucoup  de  pa- 
perasses qu'elle  jugeait  sans  valeur  sont  restées  entassées  dans  un 
vieux  bahut  dont  j'avoue  n'avoir  jamais  eu  l'idée  de  faire  l'inven- 
taire. Elles  y  seraient  encore,  si  ma  gouvernante  n'eût  débarrassé 
le  meuble  pour  y  mettre  du  linge...  Est-ce  que  ce  papier  vous  in- 
téresse? 

—  Certes,  et  je  prends  la  liberté  de  le  garder. 

—  Vous  le  pouvez,  et  même  je  trierai  tout  ça,  et  je  vous  mettrai 
de  côté  ce  qui  a  rapport  à  votre  famille.  Peut-être  retrouverai-je 
mes  vers!... 

—  Boc,  lui  dis-je  en  posant  sur  la  table  les  lettres  de  change  qui 
me  faisaient  son  unique  créancier,  un  cadeau  en  vaut  un  autre  : 
vous  voilà  forcé  d'accepter  ce  que  j'étais  venu  vous  offrir;  reprenez 
vos  billets. 

Le  poète  ne  voulut  pas  les  accepter,  je  les  déchirai.  Je  pris  congé 
de  lui  et  le  quittai  sans  lui  expliquer  l'immense  service  qu'il  m'a- 
vait rendu.  Brave  poète!  il  comptait  m'assassiner  avec  ses  vers,  et 
il  me  donne  la  vie  et  le  bonheur! 

Je  voulais  savoir  au  juste  la  valeur  de  cet  acte;  je  ne  puis  avoir 
grande  confiance  en  M.  Chassepain,  chargé  des  intérêts  de  M.  de 


Digitized  by 


Google 


82S  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Mauvezin,  et  d'ailleurs  malade  en  ce  moment.  J'ai  pris  mon  cReval, 
et,  suivi  de  Kadour,  je  suis  parti  à  fond  de  train  pour  Lignières.  J'ai 
couru  chez  M.  Lormond,  l'ancien  notaire  de  mon  aïeul.  II  a  eu  d'a- 
bord grand* peine  à  me  reconnaître. 

—  Gomment!  disait-il  en  croisant  les  mains  sur  son  vaste  abdo- 
men, c'est  là  le  petit  Marc!  Ma  foi,  mon  jeune  brave,  je  ne  vous 
aurais  pas  remis!  Comme  on  change  !  Savez-vous  qu'il  y  a  quatorze 
ans  que  je  vous  ai  perdu  de  vue?  Mais  petit  à  petit  je  retrouve  en 
vous  les  traits  et  la  taille  de  votre  père ,  un  excellent  cœur,  mais 
une  mauvaise  tête  !  Je  vois  que  vous  êtes  décoré ,  et  je  vous  en  fais 
mon  compliment.  Ah  çà!  qu'êtes-vous  devenu  depuis  si  longtemps? 
Mais  vous  me  conterez  cela  plus  tard,  en  dînant  avec  moi  en  famille, 
sans  façons.  En  attendant,  dites-moi  ce  qui  me  procure  le  plaisir 
de  vous  voir. 

Je  lui  montrai  le  testament  et  le  priai  de  me  dire  franchement  ce 
qu'il  en  pensait.  Avant  tout,  il  regarda  la  date.  —  Attendez  donc! 
s'écria-t-il.  Savez-vous  la  date  du  testament  fait  en  faveur  de  Dé- 
sorraes  ?. . .  tout  est  là  ! 

—  J'ai  cette  date  fort  présente,  répondis-je.  Mon  arrière-grand- 
père  a  testé  en  faveur  de  mon  oncle  le  15  août  1839,  jour  de  VAi- 
somption. 

^ —  Oh!  oh!  fort  bien  alors!  Lisons.  —  Et  il  lut  :  «  Ceci  est  mon 
testament  et  ma  dernière  volonté.  Aujourd'hui  7  septembre  1839, 
moi,  Urbain  Valéry,  libre  d'action,  sain  d'esprit  et  de  coi*ps,  je 
donne  et  lègue  à  mon  petit-fils  Jean  Valéry  ma  maison  de  Lignières, 
jardins  et  dépendances,  plus  mes  domaines  du  Montet,  de  la  Fe- 
louze,  des  Brandes,  da  la  Chatoule  et  de  Lassout,  avec  tout  ce  qui 
fait  partie  de  ces  cinq  domaines  en  cheptel,  bâtimens,  terres  labou- 
rables, bois,  prés,  vignes  et  étangs,  meubles  et  immeubles,  sans 
exception  ni  réserve.  Le  tout  estimé  douze  cent  mille  francs...  » 

—  Ça  vaut  davantage  aujourd'hui,  dit  le  notaire,  se  parlant  à 
lui-même.  Il  continua  :  «  Je  donne  et  lègue  à  ma  fille  Thérèse  Va- 
léry, femme  Désormes,  le  domaine  de  Boiscontent  et  celui  des 
Jouannets,  estimés  deux  cent  trente  mille  francs,  icelle  ayant  déjà 
reçu  en  dot  comme  avancement  d'hoirie  les  fermes  de  La  Font-Roy 
et  de  Civrenne,  estimées  cinq  cent  septante  mille  francs,  ce  qui, 
pour  sa  part,  se  monte  à  huit  cent  mille  francs.  Entendant  qu'elle 
se  contente  pour  sa  légitime  de  ces  huit  cent  mille  francs...  » 

—  M"*  Désormes  étant  morte,  dit  M.  Lormond,  sa  fille  hérite,  ce 
qui  fait  qu'elle  est  propriétaire  de  huit  cent  mille  francs.  Avec  une 
somme  comme  celle-là,  on  peut  se  marier  à  sa  guise.  Tout  ça  va 
bien.  Je  poursuis  :  «  Je  lègue  à  Rosalie  Boc,  ma  femme  de  charge, 
une  rente  viagère  de  trois  mille  francs...  » 

—  Rosalie  Boc  est-elle  encore  vivante? 


Digitized  by 


Google 


GALLIRHOB.  829 

—  Non. 

—  Eu  ce  cas,  c'est  soixante  raille  francs  qui  vous  rentrent.  Voyons 
un  |>eu.  «  Plus  à  Jacques  Leuillet,  mon  domestique,  une  rente  via- 
gère de  douze  cents  francs...  » 

Il  a  été  rejoindre  son  vieux  maître  :  bénéfice  net,  vingt-quatre 
mîUe  francs.  «  Ce  testament  olographe  est  fait  pour  être  déposé  aux 
mains  de  maître  Lormond,  notaire  à  Lignières,  que  je  prie  de  vou- 
loir bien  être  mon  exécuteur  testamentaire.  J'annule  et  je  révoque 
tous  testamens  ou  autres  dispositions  de  dernière  volonté  que  je 
puis  avoir  faits  avant  ce  jour,  entendant  m'en  tenir  aux  dispositions 
qui  précèdent. 

«  Le  présent  testament  a  été  écrit  de  ma  main  et  fait  à  Lignières 
le  sept  septembre  mil  huit  cent  trente-neuf. 

«  Jean-Urbain  Valert.  » 

—  Peste  !  voilà  un  acte  parfaitement  en  règle  !  s'écria  M.  Lormond. 
Il  n'y  mancpie  rien,  et  pour  un  homme  de  quatre-vingt-neuf  ans, 
l'écriture  est  franche  et  dénote  une  grande  lucidité  d'esprit.  Je  m'é- 
tonnais aussi  que  votre  aïeul  ne  vous  eût  rien  laissé.  Enfin  voilà  qui 
va  très  bien;  comment  avez-vous  trouvé  ça? 

Je  lui  racontai  le  déjeuner  chez  Boc,  sa  recherche  d'un  poème 
perdu  et  ma  surprenante  trouvaille. 

—  Ceci  me  prouve,  dit-il,  que  Rosalie  Boc  avait  la  tête  à  l'envers 
quand  elle  a  perdu  son  vieux  maître.  Au  reste,  elle  avait  toujours 
été  un  peu  folle,  et  il  paraît  que  son  fils  en  tient,  puisqu'il  rimaille. 
N'importe,  vous  voilà  propriétaire  de  près  de  treize  cent  mille  francs! 
Joli  denier  pour  un  lieutenant  de  spahis!  Ah  !  le  père  Désormes  va  faire 
une  vilaine  grimace;  mais  il  n'a  qu'à  s'exécuter  de  bonne  grâce,  et, 
bien  que  ça  ébrèche  un  peu  ses  trois  millions,  il  n'en  mourra  pas. 
Saint-Jean  vaut  bien  douze  cent  mille  francs,  et  c'est  sa  propriété 
personnelle.  Si  vous  vouliez  faire  une  affaire ,  vous  devriez  épouser 
sa  fille,  ça  irait  tout  seul. 

—  Croyez-vous? 

—  J'en  suis  persuadé.  Désormes  aime  beaucoup  l'argent. 

—  Mais  il  a  promis  la  main  de  Marguerite  au  marquis  de  Mau- 
vezin. 

—  A  ce  blondin  sans  fortune?  Vous  m* étonnez.  Ah!  bah!  si  vous 
me  donniez  plein  pouvoir,  j'arrangerais  cette  affaire-là  en  quinze 
jours. 

Je  lui  confiai  mes  intérêts  de  cœur  et  d'argent. 

—  J'irai  demain  à  Ardentes,  dit-il,  m'entendre  avec  maître  Chas- 
sepain,  le  notaire  de  M.  Désormes.  Je  dois  vous  prévenir  qu'il  n'a  pas 
à  nous  rendre  compte  des  revenus  touchés  par  lui  depuis  quatorze 


Digitized  by 


Google 


830  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ans;  n'ayant  pas  détourné  le  testament,  il  est  de  bonne  foi,  et  les 
intérêts  lui  appartiennent.  Ne  parlez  encore  de  rien.  Du  reste  je  me 
charge  de  tout;  je  vous  tiendrai  au  courant,  et  je  vous  verrai  pro- 
chainement. 

Nous  passâmes  à  table.  Il  me  présenta  à  sa  femme  et  me  montra 
ses  deux  filles,  deux  sœurs  jumelles  se  ressemblant  au  point  que  je 
ne  les  aurais  pas  distinguées  Tune  de  l'autre,  si  elles  eussent  été 
séparées.  Cela  m'a  fait  penser  à  ceux  qui  nient  les  réapparitions  des 
mêmes  âmes  sous  des  formes  identiques  à  celles  qu'elles  portaient 
dans  de  précédentes  existences.  Voici  pourtant  que  la  nature  crée 
spontanément  deux  types  qui  sont  la  répétition  l'un  de  l'autre. 

M.  Lormond  et  sa  femme  sont  des  gens  excellens  et  sans  façons. 
Je  suis  revenu  fort  tard  à  Saint-Jean.  Mon  pauvre  cheval  en  avait 
assez.  Tout  le  monde  dormait.  Cette  journée  de  mouvement  et  d'é- 
motions m'avait  tellement  agité  que  j'ai  passé  une  fort  mauvaise 
nuit.  Je  m'endormais  à  peine  quand  j'ai  entendu  soupirer  tout  près 
de  moi.  Je  me  suis  éveillé  tout  à  fait,  et  je  commençais  à  croire  que 
j*avais  rêvé,  lorsqu'un  second  soupir,  plus  distinct,  plus  plaintif  que 
le  premier,  m'ôta  toute  incertitude.  Il  semblait  venir  de  la  biblio- 
thèque. 

La  pendule  du  salon  sonna  lentement  trois  heures.  J'allsû  m'assu- 
rer  qu'aucun  chien  n'était  entré  par  hasard  dans  la  chambre  voisine. 
C'était  un  effet  acoustique  quelconque,  peut-être  une  fissure  dans 
la  muraille,  qui  m'apportait  un  bruit  du  dehors  ou  le  ronflement  de 
quelque  voisin. 

20  septembre.  —  Je  n'ai  pu  dire  un  mot  de  la  journée  à  Margue- 
rite, et  d'ailleurs  je  ne  veux  rien  lui  apprendre  avant  l'autorisation 
du  brave  Lormond.  Il  n'y  a  pas  de  certitude  qui  tienne,  j'ai  pro- 
mis! Et  puis  Marguerite  pourrait- elle  cacher  sa  joie  et  ses  espé- 
rances? J'ai  tant  de  peine  à  lui  cacher  les  miennes!  J'ai  été  aimable 
avec  Fanny.  J'y  allais  de  bon  cœur,  je  ne  la  crains  plus. 

Mon  oncle  voudra-t-il  reprendre  sa  parole  à  M.  de  Mauvezin? 
Oh!  il  le  faudra  bien!...  Mon  Dieu!  pourvu  que  je  ne  rêve  pas  tout 
éveillé! 

SDITB    DU   JOURNAL   DE    MARC. 

21  septembre.  —  Dolin  est  entré  chez  moi  d'un  air  singulier  :  — 
Vous  m'excuserez,  monsieur  Marc,  mais  il  faut  que  je  vous  parle  de 
quelque  chose  qui  me  tourmente.  Vous  qui  êtes  savant,  qui  avez 
voyagé,  vous  m'aiderez  peut-être  à  sortir  de  peine.  Monsieur  a-t-il 
jamais  regardé  dans  les  yeux  de  la  statue  ? 

—  Non,  qu'est-ce  qu'ils  ont? 

—  D'abord,  monsieur,  ils  ont,...  ils  ont,...  qu'ils  vous  regardent 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  S31 

et  VOUS  suivent  dans  tous  les  coins  de  la  chambre.  C'est  comme  le 
portrait  de  M.  Désormes  dans  le  salon,  il  ne  me  quitte  pas  de  l'œil 
tout  le  temps  que  je  balaie,  et  il  a  Tair  de  dire  :  Gare  à  toi,  si  tu 
laisses  de  la  poussière  sous  les  meubles.  Aussi,  quand  il  entre  en 
colère,  je  me  dis  :  Voilà  qu'il  aies  yeux  du  portrait  I  Mais  ceux  de  la 
statue  ont  un  charme^  et  vous  allez  le  voir.  Le  matin  du  jour  où  j'ai 
fait  périr  ce  pauvre  M.  Michel,  je  trouvais  cette  fille  de  pierre  si 
gentille  que  je  me  suis  mis  à  la  regarder  avec  plaisir.  Ses  yeux 
étaient  comme  vivans,  et  ils  m'attiraient,  quoi  I  Je  me  voyais  dedans 
tout  petit,  avec  la  chambre,  les  fenêtres,  les  livres,  les  pots,  enfin 
toutes  les  affaires!  Et  puis,  à  force  de  regarder,  je  me  vois  dans  la 
brande,  conduisant  la  carriole,  deux  messieurs  dedans,  un  grapd 
marais,  et  le  chien  noir  du  père  Garnat  qui  grattait  la  terre  et  me 
regardait.  Avez-vous  jamais  fait  attention  à  ce  chien? 

—  Non,  allez  toujours. 

—  Eh  bien  !  ce  chien-là  n'est  pas  un  chien. 

—  C'est  une  chienne? 

—  Non  pas,  iponsieur!  c'est  un  chien  sans  être  un  chien.  Vous 
savez  bien  que  les  bêtes  reviennent?  La  preuve,  c'est  qu'une  nuit 
la  mère  àFraudy  a  entendu  sa  chèvre,  morte  et  enterrée  dans  la 
matinée,  revenir  dans  la  nuit  bêler  à  la  porte  de  son  étable.  Cette 
bête  voulait  rentrer  avec  ses  anciennes  camarades  qui  l'entendaient 
et  bêlaient  aussi  pour  lui  répondre.  La  mère  Fraudy  s'est  levée  pour 
voir,  elle  n'a  rien  vu;  mais  elle  a  bien  reconnu  que  c'était  sa  chèvre 
morte  qui  revenait.  Il  ne  faut  pas  rire  de  ça,  monsieur  Marc,  il  y  a 
un  chien  noir  qui  apparaît  sur  la  butte  du  Champ  de  la  morte^  et 
ça  de  tout  temps.  Le  père  Bontemps  l'a  ramené  une  nuit  jusque 
chez  lui  et  l'a  mis  dans  son  écurie;  mais  au  petit  jour,  comme  il  se 
levait,  il  a  vu  que  c'était  le  chien  du*père  Garnat,  qui  était  sorti 
tout  seul  et  s'en  allait,  toujours  courant,  sur  la  brande.  Gomment 
avait-il  ouvert  la  porte,  s'il  n'a  pas  le  diable  dans  sa  peau? 

—  Mon  pauvre  Dolin,  vous  avez  rêvé  tout  celai  II  n'y  a  ni  sor- 
ciers, ni  revenans,  ni  diable  ! 

—  Ça  se  peut ,  monsieur  Marc ,  ça  se  peut;  pourtant  depuis  que 
la  statue  est  au  château,  il  s'y  passe  des  choses  qu'on  n'avait  jamais 
vues.  Allons,  je  vas  tout  vous  dure  !  J'avais  été,  comme  ça,  à  Issou- 
dun  pour  faire  les  commissions  et  acheter  les  provisions  de  la  se- 
maine. On  mène  ici  un  train  qu'on  n'avait  jamais  mené  I  Dame,  c'est 
que  M™^  et  M'*®  d'Astafort,  sa  servante,  vous  et  VOrabCy  ça  fait  cinq 
personnes  de  plus,  sans  compter  tous  ces  messieurs  qui.  vont  et 
viennent  et  qui  ne  vivent  pas  d'eau  claire.  Voilà  que  j'ai  rencontré 
M.  Pillepuce,  vous  savez,  celui  à  qui  la  statue  a  jeté  un  charme  qui 
lui  a  paralysé  la  main  I 


Digitized  by  LjOOQIC 


832  RBTUB  DES  BSUX  MONDES. 

—  Paralysé? 

—  Oui,  monsieur,  car  depuis  ce  jour-là  il  ne  peut  plus  s'en  ser- 
vir du  tout.  Eli  bien!  du  plus  loin  qu'il  m'avise,  il  m'appelle,  et 
bien  honnêtement  me  demande  des  nouvelles  de  tout  un  chacun  et . 
se  met  à  parler.  Ah!  qu'il  parle  bien!  Il  parle,  il  parle  qu'on  ne 
comprend  pas  ce  qu'il  dit  !  De  fil  en  aiguille,  il  me  demande  si  je  ne. 
pourrais  pas  lui  procurer  quelque  morceau  de  la  statue,  un  doigt 
par  exemple.  Oh  !  il  m'a  offert  dix  bons  francs  pour  un  doigt.  J'ai 
refusé,  disant  que  je  n'en  avais  jamais  trouvé  de  morceaux;  mais  il 
me  répond  que  je  ne  suis  qu'une  bête,  et  que  d'un  bon  coup  de 
plumeau,  en  époussetant  un  peu  du  manche,  on  peut  casser  le  bout 
du  nez  ou  un  doigt,  comme  sans  le  vouloir,  et  gagner  vingt  francs. 
— C'est  un  coup  de  maladroit  qui  peut  te  rapporter  quarante  francs» 
qu'il  me  dit  encore.  Moi,  j'avais  bien  envie  de  répondre  :  Ça  se  peut; 
mais  j'osais  pas,  et  voilà  qu'il  m'offre  cinquante  francs.  Ma  fol,  voilà 
que  je  consens  et  que  je  lui  promets,  pour  la  semaine  qui  vient,  de 
faire  comme  il  souhaite,  et  que  je  m'en  reviens,  ça  je  le  confesse, 
bien  décidé  à  gagner  son  argent;  mais  la  honte  me  prend,  et  je  n'ose 
plus.  J*ai  tourné  plus  de  huit  jours  autour  de  la  statue  sans  oser  la 
regarder.  Enfin  le  matin  où  vous  avez  été  déjeuner  chez  M.  Boc,  il 
n'y  avait  personne  dans  le  salon  ni  dans  la  bibliothèque,  je  prends 
mon  courage  à  deux  mains  et  je  vas  sur  la  statue;  mais  je  rencontre 
ses  yeux,  et  je  reste  en  place  comme  un  oiseau  charmé  par  un 
serpent.  Et  puis  voilà  que  tout  d'un  coup  son  estoraaa  se  soulève 
comme  pour  prendre  sa  respiration,  et  j'entends  un  gros  soupir; 
oui,  un  soupir  comme  quelqu'un  à  qui  on  apprendrait  une  mauvaise 
nouvelle  et  qui  respire  de  chagrin.  Ce  que  je  vous  dis  là,  mon- 
sieur, c'est  la  vraie  vérité,  je  ne  l'ai  pas  rêvé,  puisque  c'était  en 
plein  jour. 

Je  me  rappelai  le  soupir  que  j'avais  entendu  moi-même.  Que  ce 
fût  réalité  ou  songe,  je  voulus  inspirer  à  Dolin  une  terreur  salutaire, 
et  je  lui  déclarai  que  la  statue  avait  la  faculté  de  voir  et  d'entendre. 
—  Je  voulais  vous  le  cacher,  lui  dis-je  en  prenant  un  ton  solennel 
et  tragique;  mais  puisque  vous  l'avez  découvert,  sachez  tout...  Elle 
est  fée  !  Vous  êtes  bien  heureux  qu'elle  ne  vous  ait  pas  pétrifié  sur 
place.  Je  vous  conseille  non-seulement  de  n'y  jamais  toucher,  mais 
encore  d'empêcher  qui  que  ce  soit  d'en  approcher.  S'il  lui  arrivait 
un  accident,  voyez-vous,  ce  serait  la  mort  et  la  ruine  de  tout  le 
monde  ici,  à  commencer  par  vous. 

—  A  la  bonne  heure I  dit  Dolin,  voilà  que  vous  parlez  raisonna- 
blement, et  je  le  savais  bien,  moi,  qu'elle  était  féel 

Je  lui  donnai  les  cinquante  francs  promis  par  M.  Pillepuce^  ce 
qui  m'attira  de  grands  remerclmens  de  sa  part.  Ce  faquin  est  très 


Digitized  by 


Google 


GAIIIfiHOÉ.  83S 

cupide.  Je  lui  promis  de  bonnes  gratifications,  s'il  veillait  bien  sur 
la  statue. 

.  -^  Oh!  soyez  sans  crainte,  on  n'a  pas  envie  d'y  toucher!  J'aime 
bien  l'argent,  mais  vous  me  donneriez  cent  bons  francs  que  je  ne 
porterais  pas  la  main  même  sur  son  piêdestable.  Faut  que  vous 
ayez  un  empire  sur  elle  pour  l'avoir  tirée  de  son  trou  sans  en  être 
nxort.  Fraudy,  qui  l'a  portée  sur  sa  civière,  a  eu  les  sangs  glacis 
(fluxion  de  poitrine)  le  lendemain,  et  si  votre  Orabe  était  pas  de 
la  race  du  diable,  il  y  aurait  attrapé  quelque  estropiaison! 

Ce  M.  Pillepuce  est  décidément  un  monomane  fort  dangereux; 
mais  cet  imbécile  de  Dolin,  avec  ses  bétes  mortes  qui  reviennent ^ 
vient  de  toucher  sans  le  savoir  à  une  question  philosophique  long- 
temps niée  par  l'orgueil  humain,  à  savoir  si  les  animaux  ont  une  âme. 
L'homme  se  croit-il  donc  le  seul  être  jouissant  du  privilège  de  Tin* 
tdligence,  du  raisonnement  et  de  la  mémobre?  Ces  facultés,  quand 
il  est  forcé  de  les  reconnaître  chez  les  bêtes,  il  les  appelle  instinct. 
On  accorde  une  âme  au  crétin  du  Valais,  vivant  comme  une  brute, 
ne  se  souvenant  pas,  pouvant  à  peine  parler,  et  on  en  refuse  une  au 
chien  qui  a  des  amitiés,  des  haines,  qui  se  souvient,  qui  rêve  !  Le 
paysan  n'hésite  pas  à  reconnaître  aux  animaux  le  pouvoir  d'errer 
sitf  la  terre  à  l'état  d'esprits.  11  dira,  en  parlant  d'un  spectre  :  C'est 
une  âme  en  peine ,  et  en  parlant  d'un  animal  fantastique  :  C'est 
Vâme  dune  bêle  morlCy  bien  qu'il  lui  refuse  cette  âme  durant  la 
vie.  n  y  a  là,  sans  qu'il  s'en  doute,  une  subtilité  de  métaphysique 
très  étrange. 

22  septembre.  —  Cette  nuit  j'ai  été  réveillé  en  sursaut,  comme 
si  quelqu'un  était  dans  ma  chambre.  J'ai  prêté  l'oreille  attentive- 
ment :  il  me  semblait  entendre  retirer.  Le  cœur  me  battait  vio- 
lemment, j'étais  couvert  d'une  sueur  froide,  et  j'avais  peur  je  ne 
sais  de  quoi.  Il  n'y  avait  pourtant  personne.  C'était  une  sorte  de 
cauchemar.  J'ai  ouvert  la  fenêtre.  11  faisait  froid;  la  grosse  masse 
noire  des  arbres  du  parc  se  découpait  sur  un  ciel  brillant  d'étoiles. 
Sirius  étincelait  comme  un  diamant;  les  hibous  jetaient  leurs  notes 
plaintives,  et  les  girouettes  grinçaient  au  moindre  souffle  d'air  sur 
le  haut  du  donjon.  Cette  nuit  calme,  ce  silence  de  la  nature  qui 
sommeille,  me  portèrent  à  la  rêverie,  et  ma  rêverie  entraîne  toujours 
mes  idées  vers  Marguerite.  J'étais  accoudé  sur  la  fenêtre,  les  yeux 
plongés  dans  l'obscurité  et  ne  regardant  rien.  Tout  à  coup  j'ai  cru 
sentir  quelqu'un  derrière  moi...  J'avais  les  nerfs  très  irrités  en  ce 
moment,  et  cela  me  rend  stupide...  Je  n'ai  pas  osé  bouger;  mais  à 
un  frôlement  très  sensible  je  me  suis  retourné  brusquement  :  ce 
n'était  rien^...  quelques  feuilles  sèches  probablement,  que  le  vent 
agitait  sous  ma  fenêtre. 

TOMB  XI.V.  53 


Digitized  by 


Google 


83 &  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

J'ai  essayé  de  dormir;  mais  tout  ce  qui  m'avait  frappé  dans  le 
courant  de  la  journée  se  traduisit  en  rêves  fatigans.  C'était  Fanny 
qui,  drapée  à  Tantîque,  se  posait  comme  la  statue.  M.  Pillepuce  lui 
cassait,  avec  un  bruit  sec,  tous  les  doigts  les  uns  après  les  autres, 
et  Fanny  montrait  ses  mains  mutilées  à  Mauvezin,  qui  riait  comme 
un  sot.  Puis  ce  n'était  plus  Fanny,  mais  la  statue  elle-même,  dont 
la  figure  s'animait,  et  qui,  douée  de  mouvement,  venait  me  deman- 
der vengeance;  puis  le  chien  du  père  Garnat,  qui  cherchait  à  retirer 
quelque  chose  de  très  lourd  du  fond  d'un  marais  :  c'était  M.  Michel. 
Revenu  à  la  vie,  l'ingénieur  frappait  sur  la  statue  à  grands  coups  de 
son  marteau  de  géologue.  J'entendais  les  bras  et  la  tête  de  marbre 
de  ma  belle  nymphe  rouler  sur  le  plancher,  et  son  torse  mutilé  des- 
cendait de  son  piédestal  de  velours  et  venait  vers  mon  lit.  Je  me  suis 
éveillé,  mais  le  songe  a  continué.  J'avais  laissé  ma  porte  ouverte, 
et  on  marchait  dans  la  bibliothèque. 

Je  fus  assez  sot  pour  m'imaginer  un  instant  qu'une  femme,  Fanny 
peut-être,  était  là;  mais  cette  idée  me  passa  par  la  tête  comme  un 
éclair  et  s'éteignit  de  même.  Je  retenais  ma  respiration,  et  je  prêtais 
l'oreille  au  moindre  bruit,  quand  j'ai  entendu  craquer  le  parquet  de 
la  bibliothèque.  Plus  de  doute,  il  y  avait  là  quelqu'un.  Alors  une 
voix  douce  et  pleine  a  prononcé  mon  nom  assez  bas,  mais  bien  dis- 
tinctement et  par  deux  fois  :  Marc!  Marc! 

J'ai  frotté  une  douzaine  d'allumettes  avant  de  réussir  à  allumer 
ma  bougie.  J'ai  eu  beau  regarder  dans  ma  chambre,  puis  dans  le 
musée  :  il  n'y  avait  personne;  la  statue  était  immobile  à  sa  place,  et 
la  porte  qui  donue  dans  le  salon  fermée  en  dedans.  C'est  un  tour 
que  l'on  m'a  joué  ou  une  nouvelle  hallucination  de  l'ouïe.  Je  ne 
veux  pas  me  laisser  aller  à  ces  sortes  de  phénomènes  nerveux  ;  je 
me  suis  habillé,  j'ai  ouvert  les  fenêtres  de  la  bibliothèque.  Il  faisait 
jour.  La  statue  était  vraiment  ravissante  aux  premiers  rayons  du  so- 
leil. Elle  brillait  d'un  éclat  que  je  ne  lui  avais  pas  encore  vu;  on  eût 
dit  que,  semblable  à  Vénus,  elle  sortait  du  sein  des  ondes,  toute 
couverte  de  gouttes  nacrées  qui  brillaient  comme  des  perles  sur  sa 
poitrine  blanche.  Elle  était  en  effet  couverte  d'une  buée  qui  doit 
provenir  de  la  chaleur  de  l'appartement;  on  croirait  qu'elle  est  en 
moiteur...  Je  me  suis  approché  pour  l'essuyer,  et  j'ai  senti  le  marbre 
tiède  sous  ma  main.  J'avertirai  maître  Dolin  de  faire  moins  de  feu 
dans  cette  pièce,  dont  la  chaleur  porte  à  la  tête.  Voilà  probablement 
l'unique  cause  de  mes  rêveries. 

22  septembre.  —  J'ai  reçu  dans  la  journée  une  lettre  de  M.  Lor- 
mond,  qui  me  prie  de  garder  encore  le  silence  sur  la  découverte  du 
testament;  mais  il  me  confirme  que  cette  pièce  est  valable  et  inat- 
taquable. J'ai  donc  pris  sur  moi  de  confier  mon  secret  à  Marguerite. 


Digiti 


izedby  Google 


CAlLIRHOé.  835 

Je  ne  pouvais  plus  voir  ses  inquiétudes  sans  m' efforcer  de  les  cal- 
mer. Elle  a  d'abord  éprouvé  une  grande  joie;  mais  elle  m'a  dit  de 
ne  pas  parler  trop  vite  à  son  père,  dans  la  crainte  de  l'irriter  contre 
moi  et  de  lui  faire  précipiter  ses  engagemens  avec  Mauvezin.  —  Il 
tient  de  plus  en  plus  au  titre,  disait-elle,  et  Dieu  sait  si  à  présent 
il  ne  préfère  pas  la  noblesse  à  la  fortune.  M.  Lormond  a  raison  :  il 
faut  amener  peu  à  peu  la  révélation  de  ton  héritage  et  celle  de  notre 
amour. 

Je  me  soumets  à  tout,  puisque  j'ai  l'espérance.  Ce  n'est  pas  une  sé- 
rénité complète;  mais,  si  je  compare  ma  situation  à  ce  qu'elle  était 
quand  je  suis  arrivé  ici ,  j'ai  envie  de  devenir  fataliste  et  de  croire 
que  je  suis  prédestiné  à  de  grandes  joies  ou  à  de  grands  malheurs! . . . 

Chère  Marguerite  I  comme  elle  est  différente  de  ceux  qui  l'entou- 
rent! Titres,  richesses,  plaisirs,  ne  sont  rien  à  ses  yeux.  Elle  ne 
pense  qu'à  moi  et  ne  vit  que  pour  moi.  Fanny  est  tendue,  sèche  et 
brusque;  elle  semble  irritée  au  dernier  point  contre  moi.  Je  ne  veux 
pas  d'explication  avec  elle.  Je  ne  la  crains  plus  guère;  mais  à  qui 
en  a-t-elle?  Nous  verrons  bien. 

23  septembre.  —  Le  docteur  Thibaut,  de  Vinceux  et  Boc  étaient 
restés  à  dîner,  et  comme  M"*  d'Astafort  s'emparait  déjà  d'eux  pour 
faire  une  partie  de  bouillotte,  Marguerite  nous  a  proposé  de  laisser 
là  les  cartes  et  de  varier  un  peu  nos  plaisirs.  Elle  avait  la  fantaisie 
déjouer  des  charades,  et  l'on  s'est  empressé  de  la  satisfaire.  Nous 
nous  sommes  organisés  en  deux  bandes,  la  bibliothèque  a  été  dési- 
gnée comme  vestiaire  et  foyer  des  acteurs,  et  tous  les  vêtemens  de 
la  maison  ont  été  mis  en  réquisition.  La  garde-robe  de  M"®  d'Asta- 
fort n'a  pas  môme  été  respectée  par  le  docteur,  qui,.ayant  à  rem- 
plir un  rôle  de  sultane  bien  nourrie,  s'était  affublé  d'un  peignoir  à 
ramages  et  des  fausses  nattes  de  la  chère  dame.  En  le  voyant  ap- 
paraître, elle  lui  aurait  bien  arraché  ses  dépouilles,  si  elle  n'eût 
craint  de  les  déchirer;  mais  elle  ne  lui  a  pas  laissé  dire  un  mot.  Le 
docteur  s'est  vengé  en  lui  restituant  ses  atours  et  en  lui  cédant  son 
rôle,  qu'elle  a  rempli  de  la  façon  la  plus  ridicule.  Tout  cependant  n'a 
pas  été  mauvais  ni  burlesque  dans  notre  soirée.  Fanny,  voulant  re- 
présenter une  déesse  de  l'Olympe,  s'est  composé  un  costume  an- 
tique qui  n'était  d'aucune  époque  ni  d'aucun  pays,  mais  qui,  plein 
de  goût  et  d'originalité,  lui  donnait  une  beauté  sévère  et  frappante. 
Enveloppée  ainsi  de  draperies  blanches,  elle  m'a  rappelé  le  rêve  que 
j*ai  fait  dernièrement,  et  où,  dans  mon  imagination  troublée,  elle 
se  confondait  avec  la  statue.  Marguerite,  dans  un  autre  genre,  n'a 
pas  eu  un  moindre  succès  que  son  amie.  C'était  un  rôle  de  bergère 
des  brandes.  Elle  y  a  imité  le  langage,  l'allure,  et  jusqu'au  chant 
de  nos  paysannes,  avec  une  vérité  surprenante  et  un  rare  talent. 


Digitized  by 


Google 


830  REYDE   DES   DEUX   IfONDES. 

Ceci  lui  a  valu  une  épigramme  de  la  part  de  Fanny-Junon  :  -—  Tu 
joues  les  gardeuses  de  moutons  au  naturel,  lui  a-t-elle  dit.  On  voit 
que  tu  as  de  la  race. 

—  Eh  !  mais,  a  répondu  M.  Désormes  en  se  redressant  avec  or- 
gueil, ta  mère  n'est  pas  plus  sortie  de  la  cuisse  de  Jupiter  que  la 
mienne!  « 

M""*"  d'Astafort,  qui  a  Thabitude  de  dire  la  cuisse  du  jubilé,  a 
fait  répéter  le  nom  de  Jupiter,  et  s*est  écriée  que  M.  Désormes  avait 
toujours  des  grossièretés  dans  la  bouche. 

Dolin,  qui  met  son  nez  partout,  et  qui,  le  plateau  à  la  main,  était 
resté  sur  la  porte,  est  venu  familièrement  complimenter  à  sa  feçon 
sa  jeune  maîtresse  :  —  On  jurerait  voir  la  petite  à  Marlot!  Vous  avei 
toute  sa  ressemblance  et  vous  parlez  aussi  mal  qu'elle  ! 

—  Merci,  Dolin,  lui  a  répondu  Marguerite;  c'est  la  plus  jolie  fille 
du  pays,  et  je  voudrais  bien  lui  ressembler. 

—  Oh!  la  Nanniche  est  mieux,  et  bien  plus  grosse  que  la  Mar- 
iette. 

Nos  charades  ont  duré  jusqu'à  minuit,  après  quoi  Mai^erite  et 
Fanny  ont  été  piller  l'office,  et  nous  avons  improvisé  un  petit  sou- 
per dans  le  salon  ;  mais  mon  oncle  et  le  docteur  nous  ont  faussé 
compagnie. 

Marguerite,  que  j'avais  mise  au  courant  de  la  situation  précaire 
de  ce  pauvre  Boc,  a  trouvé  un  moyen  ingénieux  de  lui  venir  en  aide 
pour  le  moment,  sans  que  l'orgueil  du  poète  en  souffrit.  Tout  en 
soupant,  comme  nous  parlions  de  nos  fréquentes  trouvailles  de 
vieilles  monnaies  :  —  A  propos,  dit-elle  en  tirant  une  bourse  de  sa 
poche,  voilà  ce  qu'on  a  trouvé  aujourd'hui  dans  un  vieux  mur.  C'est 
une  cinquantaine  de  louis  du  siècle  dernier,  dont  mon  père  m'a  fait 
cadeau  pour  ma  collection  ;  mais  cela  n'est  d'aucun  intérêt. 

-^  Eh  !  mais  c'est  une  valeur,  s'écria  M'"*  d' Astafort.  Tu  change- 
ras cela  contre  de  l'or  nouveau,  et  c'est  de  quoi  t'acheter  de  belles 
robes  ou  un  beau  bracelet,  Margot. 

—  Je  n'en  ai  que  faire,  reprit  Marguerite,  et  je  veux  mettre  cela 
en  loterie,...  ou  bien... 

—  Ou  bien  jouons-le!  reprit  M"**  d' Astafort. 

—  Oh  !  nous  avons  assez  joué,  dit  Fanny,  qui  était  dans  la  confi- 
dence de  Marguerite.  Je  propose  d'en  faire  un  prix  Montyon! 

—  C'est  cela,  s'écria  Marguerite,  mais  pas  un  prix  de  vertu,  tout 
le  monde  ne  pourrait  peut-être  pas  concourir.  Un  prix  de  poésie  à 
l'instar  des  jeux  floraux;  mais  nous  voulons  que  l'assaut  ait  lieu 
tout  de  suite,  et  que  la  pièce  de  vers  soit  improvisée.  C'est  moi  qui 
présiderai,  et  voilà  mes  fleurs,  ajouta-t-elle  en  versant  dans  un  plat 
d'argent  les  vieux  louis  qu'elle  avait  déterrés  dans  je  ne  sais  quel 


Digiti 


izedby  Google         * 


CALLIRHO£«  837 

coin  du  coffre-fort  de  son  père^  en  mettant  ses  petites  économies  à 
la  place. 

La  lutte  fut  acceptée.  M™'*  d'Astafort,  certaine  que  Fanny  l'em- 
porterait, approuva  fort  \idie  de  Margot;  mais  Fanny  secondait  les 
vues  de  sa  compagne  :  elle  commença  une  tirade  assez  bien  faite 
pour  une  improvisation  et  s'arrêta  au  beau  milieu,  prétextant  le 
manque  d'idées  et  la  fatigue.  De  Vinceux  jura  n'avoir  jamais  fait  en 
sa  vie  que  deux  vers,  où  oignon  rimait  avec  opinion.  Alors  Boc  s'é- 
lança hardiment  dans  l'arène  comme  un  homme  qui  ne  doute  pas 
de  lui,  et  il  fournit  une  course  au  bout  de.  laquelle  son  Pégase 
s'abattit  des  quatre  pieds.  Sa  chute  poétique  n'en  fut  pas  moins 
couverte  d'applaudissemens,  et  notre  nouvelle  Clémence  Isaure  le 
déclara  vainqueur.  Elle  détacha  de  sa  chevelure  la  couronne  de 
feuillage  qu'elle  avait  tressée  pour  une  charade,  la  lui  posa  sur  la 
tête,  en  même  temps  qu'elle  lui  présentait  les  effigies  de  Louis  XV. 

Boc  ne  pouvait  refuser.  Il  accepta,  et,  bien  que  très  ému,  il  eut 
le  bon  esprit  de  ne  témoigner  sa  gratitude  que  par  son  silence. 
Nous  avons  continué  à  rire  et  à  bavarder  jusqu'à  deux  heures  du 
matin. 

Je  suis  resté  seul  au  salon;  comme  je  n'avais  pas  envie  de  dor- 
mir, j'ai  allumé  un  cigare,  puis,  étendu  sur  le  canapé,  je  me  suis 
laissé  aller  à  la  rêverie. 

Tout  était  en  désarroi  dans  cette  grande  pièce.  Les  fauteuils, 
avaient  l'air  de  tenir  un  grave  conciliabule  autour  des  restes  du 
souper.  Ici  un  costume  étalé  sur  un  meuble,  là  un  éventail  oublié, 
des  fleurs  éparses  sur  le  plancher,  un  ruban  perdu  ;  c'est  comme  un 
champ  de  bataille.  Une  bougie  jette  dans  l'air  attiédi  de  l'apparte- 
ment une.  grande  lueur  rouge  en  mettant  le  feu  à  sa  collerette  de 
papier.  Un  grillon,  rassuré  par  le  silence,  chante  dans  les  cendres 
chaudes.  Le  vent  siffle  à  travers  les  serrures  sur  une  modulation 
étrange.  Ce  sont  les  petits  esprits  de  la  nuit  qui  gémissent  et  pleu- 
rent à  la  porte.  Ils  voudraient  venir  folâtrer  dans  les  plis  épais  des 
rideaux,  errer  le  long  des  murailles,  se  regarder  et  se  rire  dans  les 
glaces,  ou  se  jouer  parmi  les  bribes  et  les  miettes  de  pain  du  souper. 
Les  chiens  se  prirent  à  hurler  avec  une  persistance  qui  me  fit  ouvrir 
la  fenêtre.  Ils  n'en  avaient  qu'à  la  lune,  qui  se  levait  rouge  et  large 
à  travers  un  rideau  de  peupliers,  dont  les  tiges  droites  et  nettes 
semblaient  la  couper  en  plusieurs  parts. 

—  Qu'est-ce  que  les  chiens  pensent  donc  de  la  lune  pour  lui 
chanter  ces  hymnes  plaintifs?  Pourquoi  ces  cris  de  désespoir  ou  de 
terreur?  est-ce  un  hommage  rendu  à  cet  astre  mystérieux?  Si  les 
chiens  voulaient  parler,  comme  dit  le  père  Carnat,  ils  nous  révéle- 
raient... Singulière  fantaisie  de  se  figurer  que  les  croyances  et  les 


Digitized  by 


Google 


858  BEVUE  DES  DEUX   MONDES. 

idées  abandonnées  par  les  hommes  deviennent  le  partage  des  ani- 
maux!... quelle  idée!  Qu'est-ce  qu'une  idée?  Une  réminiscence  di- 
vine... 

Un  bruit  aigre  et  sec,  parti  de  la  bibliothèque,  me  fit  tressaillir. 
J'y  courus;  c'était  une  bobèche  de  verre  que  la  flamme  d'une  bougie 
expirante  venait  de  casser. 

A  cette  clarté  vacillante,  je  vis  les  bras,  les  doigts  et  le  cou  de  la 
statue  ornés  de  bracelets,  de  bagues  et  de  colliers  antiques.  Bon  !  il 
ne  manquait  plus  que  de  s'amuser  d'elle  comme  d'une  poupée!  Qui 
diable  a  eu  la  fantaisie  d'aller  fouiller  les  vitrines  pour  la  parer 
ainsi?  Et  ce  diadème  d'or!  Rien  ne  manque  à  sa  toilette.  On  finira 
par  la  casser  avec  tous  ces  enfantillages.  Cela  ne  peut  venir  que  de 
Fanny  ou  de  Marguerite...  Cependant  celle-ci  m'a  dit  avoir  peur  de 
ses  yeux  d'émail.  Comme  ils  brillent  ce  soir  !  ces  bijoux  sont  fort 
bien  choisis  et  lui  vont  à  ravir!  On  la  dirait  vraiment  enchantée  de 
sa  splendeur;  elle  a  l'air  de  sourire  et  d'avoir  voulu  disputer  le 
prix  de  la  beauté... 

24  septembre.  —  Je  ne  me  sens  pas  malade,  et  pourtant  je  suis 
la  proie  de  phénomènes  inquiétans...  Pourquoi  inquiétans?  Cadanet! 
Cadanet!  si  tu  étais  là,  tu  me  dirais  encore  que  je  suis  fou  !  Je  ne  le 
suis  pas.  J'ai  l'esprit,  non  pas  calmé,  mais  moins  sombre  que  je  ne 
l'ai  eu  depuis  longtemps,  et  le  passé  s'ouvre  devant  moi  comme  un 
livre!  La  vie  de  l'esprit  n'est  pas  ce  qu'on  croit...  C'est  un  mystère 
profond,  sublime  peut-être  I ...  C'est  plus  vaste  et  plus  fort  dans  tous 
les  cas  que  ne  l'établissent  les  notions  vulgaires. 

Cette  nuit  a  été  pour  moi  autre  chose  qu'une  hallucination.  C'était 
une  révélation,  un  songe,  je  n'en  doute  pas,  mais  un  souvenu*  de 
l'âme  et  une  réapparition  des  images  du  passé.  —  Quelqu'un  ap- 
prochait de  mon  lit  :  une  haleine  effleura  mon  front,  une  voLx  douce 
et  caressante  me  parla  dans  un  idiome  étranger  que  je  reconnus 
pour  être  de  l'osque,  langue  antique  que  j'ai  cherchée  vainement  à 
déchiffrer  maintes  fois,  mais  que  dans  le  rêve  je  comprenais  très  bien. 

—  Markek  Waldrigh^  disait-elle,  pourquoi  ne  veux -tu  pas  me 
reconnaître?  Ne  suis-je  pas  toujours  ta  femme  et  ton  esclave  dé- 
vouée? As-tu  donc  oublié  ta  Callirhoé?  11  est  impossible  que  tu  ne 
m'aimes  plus;  je  t'ai  été  fidèle,  et  je  t'aime  toujours.  Je  t'ai  reconnu 
dès  que  tu  es  entré  dans  le  tombeau  ;  mais  où  étais-tu  donc  pour 
avoir  tant  tardé  à  me  rappeler  à  la  vie  ?  Tu  aurais  mieux  fait  de  me 
laisser  dormir  toujours  que  de  me  réveiller  pour  voir  ton  indiffé- 
rence. Souviens-toi  de  tes  sermens  et  des  miens  gravés  sur  la  table 
de  bronze  : 

Par  les  dieax  cabires, 
Markek  et  Callirhoé, 


Digitized  by 


Google 


CALURUOlè.  S39 

Vivans  ou  in(»tB, 
••  Se  sont  juré 
Un  amour  étemel. 

Souviens-toi  des  heures  délicieuses  que  nous  passions  ensemble  au 
fond  du  berceau  de  feuillage,  à  mi-côte  du  jardin  et  sous  les  grands 
arbres  de  la  forêt  où  le  gibier  abonde  !  Mais  pourquoi  tout  ce  chan- 
gement ici?  Au  lieu  de  villas  et  de  palais,  je  ne  trouve  que  landes 
désertes.  Pourquoi  tous  ces  ustensiles  vulgaires,  tous  ces  vases  de 
terre  cuite  entassés  dans  ma  chambre?  Pourquoi  les  haches  de  guerre 
de  tes  ancêtres  sont-elles  mêlées  à  mes  bijoux  ?  Pourquoi  ne  portes-tu 
plus  tes  armes  brillantes  et  tes  riches  vêtemens?  Moi-même  tu  me 
laisses  vêtue  d'une  mauvaise  tunique,  et  j'ai  froid,  bien  froid  dans 
ma  robe  de  pierre!  J'ai  dormi  de  longs  siècles,  je  le  comprends 
maintenant;  mais  je  reviens  vers  toi  pour  te  rappeler  le  passé,  car 
sans  ton  amour  je  ne  peux  revivre.  Tu  ne  me  crois  pas,  tu  n'as 
pas  l'air  de  me  comprendre,  et  pourtant  je  ne  te  dis  que  la  vérité. 
Regarde-moi!  Ahl  je  suis  bien  malheureuse!  Tu  ne  m'aimes  plus, 
Markek!  Souviens-toi,  souviens-toi  donc  ! 

Et  je  sentais  des  baisers  et  des  larmes  brûlantes  sur  mes  mains. 
Je  fis  des  efforts  inouis  pour  me  réveiller  ou  tout  au  moins  pour 
ouvrir  les  yeux;  mais  j'étais  cloué  sur  mon  lit  par  une  force  invin- 
cible. J'entendis  marcher  dans  ma  chambre  et  fermer  une  porte  avec 
un  bruit  sec;  puis  on  frappa  à  celle  du  corridor. 

—  Ah  çà!  que  se  passe-t-il?  criait  M.  Désormes. 

Je  sortis  enfin  de  mon  lourd  sommeil,  et  je  lui  ouvris.  Avais-je 
pleuré  en  rêvant  pour  avoir  les  mains  si  mouillées? 

—  Que  diable  fais-tu  chez  toi?  Est-ce  que  tu  récites  des  vers 
grecs?  Je  t'aî  entendu  en  passant,  et  ça  m'a  inquiété.* 

—  Quelle  heure  est-il  donc?  lui  demandai-je. 

—  Cinq  heures!  mais  quelle  drôle  de  figure  tu  as!  Es-tu  malade? 

—  Non,  je  ne  crois  pas.  Je  dormais,  j'avais  le  cauchemar. 

Je  me  suis  levé  et  j'ai  accompagné  mon  oncle,  qui  allait  surveil- 
ler ses  ouvriers  en  train  de  creuser  des  canaux  d'irrigation  auprès 
de  la  ferme  du  Corbilly.  Tout  en  marchant,  je  lui  ai  raconté  mon 
rêve  dont  j'avais  gardé  un  souvenir  aussi  net  que  le  rêve  lui-même 
l'avait  été. 

Mon  oncle  ne  s'émut  nullement.  —  Bah!  dit-il,  je  rêve  souvent 
aussi,  et  même  des  choses  étonnantes!  J'ai  souvent  rêvé  que  je 
voyais  la  luzerne  en  fleur  au  mois  de  janvier,  et  c'a  toujours  été 
signe  pour  moi  de  bonne  récolte.  Toi,  tu  auras  lu  dans  quelque 
bouquin  une  histoire  ayant  rapport  à  cette  partie  du  pays...  Et  puis 
tes  anciennes  études  sur  les  langues  mortes...  Tout  ça  s'est  mêlé 
comme  il  arrive  toujours  dans  les  rêves. 


Digitized  by 


Google 


8A0  ^      BBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Mais  ces  larmes  sur  mes  mains? 

—  Bah!  tu  avais  chaud,  voilà  tout.  Voudrais-tu  pas  croire  que 
tout  cela  soit  arrivé?  ' 

Pendant  que  nous  regardions  les  travaux,  un  ouvrier  jeta  de  côté 
un  morceau  de  métal  brisé  par  la  moitié.  Je  le  raniassai,  et  j'y  dé- 
couvris des  caractères. 

—  C'est  deTosque!  c'est  de  l'osque!  m'écriai-je ;  mais,  hélas! 
je  ne  savais  pas  assez  le  déchiffrer  pour  comprendre  quel  sens  of- 
fraient ces  caractères.  Tout  d'un  coup,  illuminé  de  je  ne  sais  quel 
souvenir,  je  lus  et  traduisis  : 

Par  les  dieux  cabires, 
Markek  et  Callirhoé, 
Vivans  ou  morts, 


Le  reste  manque,  mais  c'est  bien  là  le  commencement  du  ser- 
ment que  j'ai  entendu  cette  iiuit.  Je  fis  part  de  ma  stupéfaction  à 
mon  oncle. 

—  Bah  !  c'est  ça  ou  autre  chose,  fit  l'incrédule  vieillard;  mais  tu 
parlais  de  serment^  à' amour  étemel^  ça  n'a  pas  de  rapport.  C'est 
la  plaque  commémorative  d'un  tombeau  élevé  par  un  époux  à  sa 
femme. 

— Il  faut  chercher  l'autre  morceau,  qui  ne  peut  être  loin,  puisque 
vos  ouvriers  retournent  à  chaque  instant  des  briques  et  des  pierres, 
preuves  de  constructions  antiques  en  cet  endroit.  —  Msûs  on  ne 
trouva  plus  rien. 

J'avais  l'intuition  que  l'autre  fragment  devait  être  très  près  de 
celui  que  nous  possédions;  je  fis  fouiller  à  la  même  place,  et  la 
pioche  résonna  sur  du  métal: — Le  voici!  dis-je  à  mon  oncle.  C'était 
en  effet  le  reste  de  l'inscription  : 


Se  sont  juré 

Un  amour  éternel. 


—  Tu  savais  ça  d'avance  !  disait  M.  Désormes;  tu  as  trouvé  quel- 
que indication  dans  ma  bibliothèque ,  et  tu  t'amuses  à  faire  le  sor- 
cier! 

—  Tout  n'est  pas  dans  votre  bibliothèque,  mon  oncle. 

—  Eh  bien!  je  vais,  en  attendant,  y  faire  porter  cette  tablette. 

—  Ces  écritures-là,  dit  un  des  ouvriers,  c'est  quelque  contrat 
avec  le  diable. 

—  Imbécile!  lui  répondit  son  voisin,  tu  vois  bien  que  la  bronze^ 
c'était  le  papier  de  l'ancien  temps. 


Digitized  by 


Google 


CALLIRHOÉ.  8A1 

On  plaça  rinscription  sur  le  mur  de  la  bibliothèque.  M.  Désormes 
était  en  belle  humeur,  il  s'approcha  de  la  statue,  et  la  saluant  poli- 
ment :  —  Voilà,  belle  dame,  ce  qui  reste  de  vos  sermens  d'amour. 
Ça  vous  rappelle  votre  bon  temps,  n'est-ce  pas?  Ehl  vous  avez  une 
petite  mine  éveillée  et  une  paire  d'yeux  qui  ont  dû  faire  plus  d'une 
victime. 

Mon  oncle  raconta  en  riant  à  ces  demoiselles  que  j'étais  sorcier, 
et  que  j'en  remontrerais  au  père  Carnat.  Marguerite  ne  vit  dans  ma 
double  vue  que  le  résultat  de  recherches  scientifiques.  J'aime  autant 
qu'elle  ne  me  croie  pas  halluciné;  mais  plus  tard  Marguerite,  si 
intelligente  et  si  sincère  d'esprit,  me  comprendra  peut-être. 

25  septembre.  — 11  pleuvait  à  verse,  et  le  mauvais  temps,  qui 
menaçait  de  durer  toute  la  journée,  nous  avait  retenus  auprès  du 
feu  dans  la  bibliothèque.  La  conversation  roulait  sur  les  antiquités 
nouvellement  découvertes  à  Saint-Jean.  Chacun  faisait  ses  conjec- 
tures sur  l'inscription  de  bronze  et  la  réunion  du  nom  grec  de  Gal- 
lirhoé  avec  celui  de  Markek,  mot  celte  qui  signifie  chevalier.  Pour- 
quoi les  sermens  d'un  noble  Gaulois  et  d'une  jeune  Étrusque  étaient- 
ils  formulés  en  langue  osque,  et  comment  se  trouvaient-ils  dans  les 
brandes  du  Berry  ? 

Il  a  dû  nécessairement  exister  une  ville  phénicienne  ou  osque  à 
Saint-Jean.  Cette  localité  a  été  habitée,  cultivée,  exploitée  de  tout 
temps  historique;  les  tumuli  qui  sont  communs  dans  cette  partie  du 
Berry,  l'hypogée  du  Champ  de  la  morte^  les  mardellesy  les  prétendus 
camps  romains,  forteresses  gauloises,  de  Brives  et  de  Corny,  en  sont 
des  preuves  évidentes. 

—  Cela  ne  m'explique  pas,  dît  Marguerite,  ce  qu'étaient  Markek 
et  Callirhoé,  un  couple  heureux  de  l'antiquité,  mais  de  quelle 
époque? 

Je  lui  répondis  que  les  peintures  de  l'hypogée,  la  statue,  qui  doit 
être  le  portrait  de  cette  dame,  les  objets  trouvés  aux  environs,  me 
faisaient  reporter  l'existence  de  nos  deux  héros  à  quatre  siècles 
avant  Jésus-Christ. 

—  Les  Gaulois  étaient  des  sauvages  dans  ce  temps -là,  dit 
«"•  Fanny. 

—  Il  est  vrai,  lui  répondis-je,  que  les  mœurs  grecques  n'avaient 
pas  encore  pénétré  dans  les  grandes  forêts  de  la  Gaule;  mais  les 
Celtes  avaient  une  société,  des  lois,  des  villes,  des  routes  bien  avant 
la  conquête  de  Jules  César.  Croyez-vous  donc  que  leurs  fréquentes 
invasions  en  Italie  ne  les  eussent  enrichis  que  de  butin ,  et  qu'ils 
n'en  eussent  pas  rapporté  des  notions  de  progrès  véritable?  J'étais 
moi-même  bien  simple  de  me  creuser  la  tête  pour  savoir  par  quel 
prodige  nous  nous  trouvions  environnés  ici  des  vestiges  d'une  civi- 


Digitized  by 


Google 


842  REVUE   DES  DEUX  MONDES^.       -     -       

lisation  avancée.  Je  suivais  la  route  battue,  je  voulais  voir  dans  ces 
vestiges  les  monumens  de  la  domination  romaine  dans  la  Gaule, 
tandis  que  nous  avons  affaire  aux  trophées  des  conquêtes  des  Gau- 
lois en  Italie,  conquêtes  bien  antérieures  à  Jules  César,  et  vraiment 
glorieuses.  Oui,  oui,  quand  j'y  songe,  tout  s'éclaircit  pour  moi  :  je 
comprends  la  destinée  de  Markek,  et  je  vois  dans  Callirhoé  non 
plus  une  druidesse,  mais  une  prêtresse  étrangère,  une  captive  peut- 
être,  devenue  reine  en  ces  lieux,  qui  sait?  la  première  châtelaine  du 
domaine  que  nous  habitons! 

—  Oh  !  oh  !  s'écria  mon  oncle,  Saint- Jean  aurait  été  le  palais  tout 
en  or  des  légendes  du  vieux  Gamat? 

—  Pourquoi  non?  dit  Marguerite.  Voyons,  Marc,  cherchez  dans 
vos  livres... 

—  Mes  livres  ne  disent  rien,  hélas!  et  je  ne  pourrais  reconstruire 
cette  histoire  que  par  l'induction.  Je  n'osai  pas  ajouter  :  par  le  sou- 
venir. 

Marguerite  sembla  me  deviner.  —  Cherchez,  cherchez!  reprit- 
elle  avec  vivacité. 

—  Cherchez,  et  tu  trouveras!  ajouta  M™*  d'Astafort. 

—  Si  vous  ne  trouvez  pas,  vous  inventerez!  dit  Fanny,  et  cela 
vaudra  tout  autant. 

Pressé  par  ces  demandes,  je  me  sentis  pris  d'une  grande  pesan- 
teur de  tête,  et  je  craignis  un  instant  de  me  trouver  mal;  mais,  sous 
le  regard  pénétrant  et  limpide  de  Marguerite,  ce  malaise  subît  se 
dissipa  comme  par  enchantement,  et  il  me  sembla  que  j'entrais  dans 
une  donnée  très  vraisemblable  ou  très  sûre. 

—  Vous  le  voulez?  dis-je  à  mon  auditoire.  Je  vais  essayer;  msus, 
si  je  vous  ennuie,  interrompez-moi. 

—  Non,  non,  dit  mon  oncle;  il  s'agit  de  ma  propriété,  ça  m'in- 
téresse. J'ai  souvent  rêvé  que  je  découvrais  des  puits  remplis  d'or 
et  d'argent  dans  la  brande. 

—  Et  moi,  dit  Marguerite,  je  rêverai  de  Callirhoé  jusqu'à  ce  que 
je  sache  son  histoire. 

Maurice  Sand. 

(ia  troisièrM  partie  au  prochain  n\) 


Digitized  by 


Google 


UN 


MUSÉE  CHRÉTIEN 

A  ROME 


Le  talent  possède  une  puissance  de  transformation,  et,  depuis 
que  le  Génie  du  Christianisme  a  paru,  les  voyageurs  contemplent 
Rome  sous  un  nouvel  aspect.  Rome  chrétienne  dispute  leur  atten- 
tion à  Tantique  Rome.  La  réputation  du  peintre  habile  des  beautés 
terrestres  de  la  religion  peut  avoir  baissé  depuis  sa  mort;  mais, 
quoi  que  des  esprits  sévères  en  aient  pu  dire,  son  ouvrage,  il  le  faut 
bien,  répondait  à  quelque  besoin  jusqu'alors  négligé  de  Timagina- 
tioD  humaine,  car  il  a  ouvert  des  sources  de  curiosité,  d'admira- 
tion et  de  critique  qui  jusqu'alors  n'avaient  pas  été  captées,  et  qui 
coulaient  à  peine.  La  pensée  neuve  du  livre,  pensée  que  l'on  peut 
trouver  grande  ou  seulement  ingénieuse,  comme  on  le  voudra,  c'est 
de  prendre  le  christianisme  au  point  de  vue  de  l'art,  et  de  le  mon- 
trer puissant  et  maître  dans  le  royaume  de  l'imagination.  Il  en  a 
fait,  même  à  ce  titre,  le  premier  des  souvenirs  de  l'humanité.  Par 
un  reflet  subit,  Rome  en  a  été  éclairée  d'un  nouveau  jour. 

Les  voyages  en  Italie,  écrits  avant  ce  siècle,  ne  laisseraient  guère 
deviner  à  qui  l'ignorerait  que  l'auteur  vient  de  visiter  le  berceau  de 
son  église  et  la  métropole  de  sa  religion.  Il  y  est  bien  question  du 
saint-siége,  mais  comme  d'une  cour  ou  d'un  gouvernement.  11  y  est 
parlé  des  temples  et  des  autels ,  mais  pour  leur  mérite  comme  ob- 
jets d'art,  tout  au  plus  pour  leur  importance  comme  points  de  réu- 
nion des  fidèles,  comme  centres  ou  dépendances  de  tel  ou  tel  éta- 
blissement clérical  ou  monastique.  Le  côté  vraiment  chrétien  de 
toutes  choses  est  presque  toujours  omis.  Longtemps  le  rapport  qui 


Digitized  by 


Google 


Sih  REVUE  BBS  DEUX  uormES. 

unit  soit  les  institutions,  soit  les  monuraens  aux  souvenirs  et  aux 
croyances,  au  passé  et  au  présent  de  la  foi,  l'influence  exercée  par 
les  traditions,  que  représentent  des  débris  sacrés  ou  de  majes- 
tueuses constructions,  sur  les  sentimens  encore  vivans  dans  les  âmes, 
Semblent  n'avoir  pas  un  moment  occupé  l'esprit  des  explorateurs 
mondains  de  la  capitale  catholique,  et  le  christianisme  est  pour  eux 
comme  s'il  n'avait  ni  histoire  ni  poésie. 

Mais  Rome,  sans  avoir  changé,  n'apparaît  plus  la  même  depuis 
le  commencement  du  siècle,  et,  comme  il  arrive  toujours,  on  est 
tombé  en  la  jugeant  dans  un  excès  contraire  et  nouveau.  Des  senti- 
mens qui  n'ont  nul  rapport  avec  la  vérité  ou  la  beauté  des  choses  ont 
mis  à  la  mode  une  admiration  indistincte,  un  enthousiasme  de  com- 
mande, une  idolâtrie  minutieuse,  qui  feraient  de  Rome  au  besoin 
la  cité  de  Dieu  réalisée  sur  la  terre.  Gardons-nous  de  ces  préven- 
tions volontaires,  de  ces  émotions  de  parti-pris  que  dicte  la  mode 
ou  la  politique;  mais  que  le  désir  de  nous  préserver  des  effusions  do 
faux  zèle,  des  superstitions  de  l'esprit  de  parti,  ne  nous  rende  pas 
insensibles  à  ce  qu'il  y  a  de  noble  ou  de  touchant  dans  les  idées 
et  même  dans  les  passions  de  l'âme  religieuse ,  et  par  suite  dans 
les  créations  et  les  images  visibles  qui  attestent  la  puissance  de  ces 
idées  et  de  ces  passions  sur  toute  la  nature  humaine. 

Il  est  à  noter  que  ce  n'est  pas  la  papauté  qui  des  premières  a 
donné  T exemple  de  la  fidélité  ou  du  retour  aux  antiquités  du  chris- 
tianisme, c'est-à-dire  à  ce  qu'il  a  sur  la  terre  de  plus  auguste. 
Longtemps  cette  diplomatie  spirituelle,  absorbée  par  des  intérêts 
qu'elle  tâchait  de  croire  sacrés,  n'a  vécu  que  dans  le  siècle  en  par- 
lant d'éternité.  Elle  a  pris  son  autorité  pour  la  religion  même;  celle- 
ci,  on  eût  dit  qu'elle  l'ignorait  ou  la  négligeait  dans  son  essence, 
dans  ses  origines,  dans  tout  ce  qui  explique  et  honore  la  puissance 
de  l'école  la  plus  vaste  et  la  plus  populaire  qui  ait  été  ouverte  pour 
enseigner  au  monde  le  mépris  de  la  fortune,  du  plaisir  et  de  la  vie. 

Tel  est  le  caractère  que  le  christianisme  reprend  pour  nous  avec 
éminence,  dès  qu'au  lieu  d'en  voir  les  plus  nobles  produits  dans  le 
génie  dominateur  d'un  Grégoire  VII,  les  royales  qualités  d'un  Nico- 
las Y,  les  conquêtes  d'un  Jules  II,  les  élégantes  curiosités  d'un  Léon  X, 
l'énergique  administration  d'un  Sixte-Quint,  nous  remontons  h  des 
temps  bien  antérieurs  à  Constantin  même,  à  ces  temps  dont  Rome 
est  encore  le  lieu  de  la  terre  qui  conserve  le  plus  de  vestiges.  Il  est 
en  effet  remarquable,  encore  qu'assez  naturel,  que  les  trois  pre- 
miers siècles  du  christianisme,  cette  période  de  sa  plus  pure  et  de 
sa  plus  merveilleuse  propagation,  aient  laissé  si  peu  de  traces  ma- 
térielles dans  les  trois  parties  du  monde,  dont  il  envabii  alors 
presque  toutes  les  régions  civiUsées.  On  compterait  les  monumens 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE   CHUETIBN   a   ROME.  8&5 

QU  plutôt  les  ruines  qui,  des  confins  de  la  Perse  à  ceux  de  TEs- 
ps^oe,  qui  de  la  Mauritanie  à  TAngleterre,  portent  l'empreinte  vi- 
sible de  la  conquête  apostolique.  A  Rome  du  moins,  bien  qu'un  cri- 
tique éclairé  ne  doive  pas  admettre  Tauthenticité  de  tout  ce  qu'on 
lui  montre  ou  lui  raconte,  il  trouve  encore  çà  et  là  sur  le  sol  quel- 
ques marques  non  effacées  des  premiers  pas  de  ces  initiateurs  vail- 
lans  et  naïfs  qui  ont,  sans  s'en  douter,  répandu  dans  l'univers  les 
fécondes  semences  de  toutes  les  variétés  de  la  foi  universelle.  Les 
maîtres  ou  les  précurseurs  de  ceux  qui  devaient  fonder  ou  propager 
la  religion  de  l'Ecosse  comme  de  l'Espagne,  de  la  Russie  comme  des 
États-Unis,  de  ceux  à  qui  l'humanité  doit  les  leçons  d'Origène, 
d'Athanase  et  d'Augustin,  celles  de  saint  Bernard  et  de  saint  Tho- 
mas, celles  de  Luther  et  de  Calvin,  tout,  jusqu'aux  poèmes  de 
Dante  et  de  Wtilton,  jusqu'à  Saint-Pierre  de  Rome  et  à  Notre-Dame 
de  Paris,  Polyeucte  et  Aihalie,  les  Provinciales  et  Tartufe ^  l'ortho- 
doxie guerrière  de  Bossuet,  les  témérités  de  Fénelon,  les  libres 
croyances  du  Vicaire  savoyard^  le  rationalisme  austère  de  Kant,  le 
théisme  évangélique  de  Channing;  les  deux  apôtres  enfin  qui  sem- 
blent représenter  les  deux  esprits  du  christianisme,  Pierre  et  Paul, 
ces  missionnaires  presque  inconnus  de  l'antiquité  qu'ils  allaient 
transformer,  ont  sans  doute  foulé  cette  terre  de  Saturne,  salurnia 
iellus^  où  des  nonnes  habitent  un  palais  des  césars,  où  des  capu- 
cins traînent  leurs  sandales. sur  la  cendre  des  Fabius  et  des  Scipion. 
De  là  tant  de  pensées  pleines  d'enseignement  et  de  rêverie  qui  prê- 
tent aux  choses  de  Rome  un  accent  et  un  charme  solennel  que  ne 
peuvent  effacer  les  misères  et  les  puérilités  mêlées  à  tant  de  gran- 
deoi^  et  de  bienfaits. 

I. 

Et  cependant  il  n'y  pas  longtemps  que  ces  réflexions  se  produi- 
sent naturellement  à  la  vue  de  l'intérieur  des  palais  pontificaux.  Au 
Vatican,  la  Galleria  lapidaria  ou  le  musée  des  inscriptions  est  dû  à 
Gaetano  Marini,  qui  l'a  disposé  par  l'ordre  de  Pie  VII.  Encore  se  peut- 
il  que  le  côté  est  de  la  galerie,  contenant  la  série  des  inscriptions 
chrétiennes,  ait  été  depuis  lors  complété  et  remanié.  Dans  tout  le 
reste  du  palais,  on  ne  trouvera  guère  que  les  reliques  de  l'art  su- 
blime de  l'antiquité  païenne  ou  de  l'art  savant  de  la  semi-païenne 
reuaissance,  et  tout  y  porte  l'empreinte  de  la  mondaine  munificence 
de  la  papauté.  Rien  de  moins  religieux  d'aspect  que  les  résidences 
pooctificales.  Cependant,  en  faisant  un  musée  du  palais  de  Latran, 
Grégoire  XVI  Ta  ramené  à  une  destination  moins  royale  et  moins 
temporelle,  et  cette  succursale  du  Vatican  s'est  peu  à  peu  ouverte 


Digitized  by 


Google 


8Â6  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

de  préférence  aux  monumens  de  l'art  chrétien.  Elle  contient  bien 
encore  des  antiquités  d'un  autre  genre,  des  marbres,  des  mosaï- 
ques qui  viennent  de  la  Rome  impériale,  et  qui  sont  dignes  de  cu- 
riosité; mais  tout  ce  paganisme  semble  un  hors-d' œuvre  auprès  de 
ce  qui  nous  attire  à  Latran,  je  veux  dire  le  musée  chrétien,  création 
toute  nouvelle,  et  dont  avant  Pie  IX  aucun  pape  ne  s'était  avisé.. 

Il  était  difficile  d'en  concevoir  l'idée,  et  surtout  de  l'exécuter, 
tant  qu'on  n'avait  point  exploré  les  catacombes,  le  flambeau  de  la 
science  à  la  main.  Il  y  a  longtemps  cependant  que  des  pèlerins 
avaient  commencé  à  venir  de  toutes  parts  se  prosterner  à  l'entrée  du 
caveau  qui  s'ouvrait  dans  la  basilique  de  Saint-Sébastien,  et  qui  le 
premier  a  reçu  le  nom  de  catacombes  de  la  région  où  il  était  placé, 
celle  du  cirque  de  Maxence  et  du  mausolée  de  Cecilia  Metella  (1). 
La  dévotion  n'a  sans  doute  jamais  cessé  d'attirer  les  fidèles  dans  ce 
caveau,  qui  passait  pour  avoir  recelé  les  corps  de  saint  Pierre  et  de 
saint  Paul;  mais  pendant  bien  des  années  les  sépultures  des  preoiiers 
siècles  de  l'église  n'ont  pas  reçu  d'autre  hommage,  si  bien  que  la  to- 
pographie de  la  nécropole  souterraine  devint  à  la  longue  un  secret 
oublié.  Elle  est  même  encore  loin  d'avoir  été  retrouvée  tout  entière. 
Depuis  le  vu*  siècle,  ou  tout  au  moins  le  commencement  du  xii%  les 
Romains  ont  cessé  de  s'en  occuper.  On  a  dit  que  lorsque  Boniface  IV 
eut  dédié  le  Panthéon  à  tous  les  martyrs,  il  s'était  cru  quitte  en- 
vers eux,  pour  avoir  fait  porter  dans  le  temple  ainsi  purifié  quel- 
ques quintaux  d'ossemens  enlevés  des  catacombes.  Pascal  II,  qui 
voulait  que  toute  église  eût  ses  reliques,  fit  de  nouvelles  fouilles,  en 
distribua  les  produits,  puis  déclara  tout  consommé.  L'entrée  d'une 
partie  des  catacombes  fut  murée.  Toutes  eurent  le  sort  des  cime- 
tières abandonnés.  Au  xvii«  siècle  seulement,  la  curiosité  conduisit 
un  voyageur  maltais  à  faire  quelques  recherches,  et  ce  sont  les  pre- 
mières qui  aient  été  écrites  (1632).  Son  ouvrage  a  porté  le  premier 
le  titre  de  Rome  souterraine  (2).  Les  catacombes  n'en  restèrent  pas 
moins  mal  connues  et  assez  négligées.  En  archéologie  comme  en 
tout,  on  répète  longtemps  les  mêmes  choses  sans  les  avoir  vérifiées, 
et  de  nos  jours  seulement  un  examen  plus  attentif  a  fait  succéder 
une  connaissance  intelligente  de  l'emploi  et  de  l'origine  des  cata- 


(1)  Circum  in  catacumbas.  —  CœmeUria  CcUlixti  juxta  catacumbas.  Ce  damier 
mot,  qu'on  trouve  pour  la  première  fois  dans  une  lettre  de  Grégoire  !•',  ne  désigne 
jusqu'au  xin*  siècle  que  cette  petite  portion  du  cimetière  Saint-Sébastien,  qui  n'a  du 
saint  martyrisé  à  Rome  en  288  conservé  que  le  nom. 

(2)  La  Roma  sottaranea,  par  Bosio.  Ce  sont  les  Pitture  sagr9  de  Bottari,  les  li\Tes 
imprimés  de  notre  temps  par  le  père  Marchi,  MM.  Raoul-Rochette,  Louis  Perret, 
Northcote,  et  les  mémoires  publiés  par  M.  De  Rossi,  qui  nous  ont  guidé  dans  le  présent 
travail. 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE    CHRÉTIEN  A   ROME.  8&7 

combes  à  des  hypothèses  qui  n'avaient  pas  manqué  de  devenir  des 
préjugés  établis. 

Ainsi  Ton  croyait  généralement,  et  sans  doute  on  croit  encore, 
que,  semblables  aux  cavités  vulgaires  qu'on  a  décorées  du  même 
nom  et  qui  s'étendent  sous  le  sol  du  Paris  de  la  rive  gauche,  les 
catacombes  de  Rome  étaient  des  carrières  ou  des  puits  creusés  par 
les  anciens  Romains  pendant  sept  à  huit  cents  ans  pour  extraire  du 
tuf  volcanique  soit  les  blocs  de  péperin ,  soit  plutôt  la  pouzzolane 
nécessaire  aux  constructions  de  leur  ville.  Lorsque,  sous  les  pre- 
miers césars,  ajoutait-on,  les  néophytes  baptisés  par  saint  Pierre  et 
saint  Paul  se  sont  trouvés  trop  nombreux  ou  sentis  trop  menacés 
pour  se  réunir  avec  sûreté  dans  les  maisons  particulières,  ils  ont 
cherché  un  asile  dans  ces  vastes  et  obscures  retraites,  et  s'y  sont 
peu  à  peu  fait  une  église  clandestine  presque  aussi  grande  que 
Rome  même.  Là,  dans  ces  cryptes  ainsi  sanctifiées,  ils  entendaient 
la  parole  évangélique,  chantaient  les  louanges  de  Dieu,  recevaient 
les  sacremens,  et  rendaient  les  derniers  devoirs  à  ceux  de  leurs 
frères  que  la  nature  ou  la  persécution  arrachait  de  leurs  bras.  Les 
catacombes  étaient  donc  à  la  fois  les  refuges,  les  temples  et  les 
tombeaux  des  premiers  fidèles.  C'était  toute  ime  cité  chrétienne 
cachée  dans  les  entrailles  de  la  ville  éternelle. 

Cette  interprétation ,  pour  être  très  accréditée ,  ne  peut  plus  se 
soutenir,  et  à  la  simple  inspection  des  lieux  on  a  de  la  peine  à  com- 
prendre qu'une  telle  supposition  ait  pu  si  longtemps  prévaloir.  C'est 
l'opinion  des  derniers  et  meilleurs  antiquaires  que  les  catacombes 
ont  été  creusées  par  les  chrétiens.  S'il  s'y  trouve  quelques  sablon- 
nières  ou  quelques  puits  d'extraction  de  tuf  en  bloc  ou  en  poudre, 
c'est  que  les  allées,  percées  à  une  autre  fin,  ont  rencontré  dans  leur 
trajet  ces  lieux  d'exploitation  (1).  Elles  n'ont  pas  été  davantage  des- 
tinées à  la  célébration  habituelle  du  service  divin  en  présence  de 
l'assemblée  des  fidèles,  dès  qu'ils  formaient  plus  qu'une  seule  fa- 
mille. Encore  moins  étaient-elles  im  refuge  permanent  préparé  aux 
populations  chrétiennes  pour  un  danger  de  quelque  durée.  Je  n'ai 
visité  que  les  catacombes  de  Sainte-Agnès;  mais  elles  sont  citées 
comme  un  spécimen  excellent  qui  peut  servir  à  juger  du  reste,  et 
l'on  y  reconnaît  à  la  première  vue  que  les  catacombes  se  composent 
essentiellement  d'un  ou  plusieurs  étages  de  galeries  assez  sembla- 

(1)  Quoiqu*on  ne  regarde  plus  les  catacombes  comme  â*anciennes  arenariœ  em- 
ployées à  une  autre  fin  par  les  chrétiens,  il  n*est  pas  impossible  que  les  premières  aient 
eu  cette  origine,  et  surtout  qu'en  perçant  ces  longues  galeries  mortuaires  on  en  ait 
extrait  les  déblais  pour  les  débiter  aux  constructeurs  de  Rome.  Cette  supposition  répon- 
drait à  ceux  qiii  demandent  ce  qu^est  devenue  la  masse  considérable  de  sable  et  de 
matériaux  tirés  de  ces  excavations  souterraines. 


Digitized  by 


Google 


8i8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bles  à  celles  des  mines.  Ces  galeries  sont  creusées  dans  la  cooche 
de  tuf  granulaire  qui  couvre  une  si  grande  partie  de  la  campagne 
de  Rome,  particulièrement  sur  la  rive  gauche  du  Tibre.  Tantftt  lor- 
tueuses,  tantôt  se  coupant  à  angles  droits,  elles  sont  percées  dans 
un  terrain  facile  à  tailler,  mais  assez  compacte  pour  qu'elles  puis- 
sent généralement  se  passer  de  voûtes,  d'arceaux  bâtis  et  de  mure 
de  soutènement.  Le  temps  les  a  dégradées ,  leurs  parois  ne  sont 
point  lisses;  la  courbure  du  plafond  n'est  pas  régulière,  et  en  tout 
temps  le  travail  en  a  dû  être  assez  grossier.  De  droite  et  de  gauche, 
sur  les  faces  latérales,  il  a  été  pratiqué  des  excavations  ou  des  al* 
véoles  d'une  grandeur  inégale,  mais  pouvant  recevoir  dans  leur 
profondeur  un  ou  plusieurs  coi*ps  sans  cercueil.  Ces  tombes,  étagées 
les  unes  au-dessus  des  autres  en  nombre  variable,  étaient  fermées 
par  une  plaque  de  marbre,  de  pierre  ou  de  brique,  souvent  revêtue 
d'inscriptions  ou  d'emblèmes  chrétiens.  De  temps  à  autre,  une  niche 
cintrée  est  creusée  au-dessus  d'un  sarcophage  ou  d'une  sépulture 
placée  en  long  contre  la  paroi,  et  ces  enfoncemens  se  rencontrent 
ordinairement  dans  certaines  salles  rectangulaires,  chambres  sépul- 
crales réservées  sans  doute  à  une  famille,  et  qui  semblent  disposées 
pour  les  cérémonies  funèbres.  C'est  là  ordinairement  que  des  niches 
ou  des  voûtes  eii  stuc  et  des  tombeaux  plus  ornés  offrent  de  pré- 
cieux échantillons  de  l'art  des  premiers  fidèles  ;  mais  ces  sortes  de 
chapelles  ne  sont  ni  nombreuses  ni  spacieuses,  et  le  grand  déve- 
loppement des  catacombes  est  en  longueur.  Comme  elles  n'ont  pas 
été  toutes  visitées,  il  est  impossible  d'en  évaluer  l'étendue;  mais  des 
calculs  plausibles  donnent  à  supposer  qu'elles  ont  pu  contenir  plus 
de  six  millions  de  morts.  Ce  nombre  serait  loin  d'être  exagéré,  lors- 
qu'on songe  que  du  i*'  siècle  au  vi«  elles  ont  été  consacrées  à  la 
sépulture  des  chrétiens. 

Mais  cette  description  ne  permet  plus  d'admettre  que  des  couloirs 
assez  étroits,  interrompus  ou  flanqués  rarement  par  des  salles  dont 
les  plus  grandes  ne  contiendraient  pas  vingt  personnes  à  Taise, 
aient  été  des  asiles  préparés  pour  des  multitudes  persécutées.  Com- 
ment, pendant  trois  ou  quatre  cents  ans,  des  populations  se  seraient- 
elles  de  temps  en  temps  entassées,  sans  air  et  sans  jour,  dans  ces 
boyaux  inhabitables,  tant  que  durait  la  persécution,  lorsqu'il  leur 
était  facile  d'y  creuser  une  ville  souterraine,  puisque  par  la  suppo- 
sition leurs  ennemis  ne  les  poursuivaient  pas  rigoureusement  dans 
ces  secrets  asiles?  Il  se  peut  qu'en  des  momens  de  pressant  péril 
des  chrétiens  voisins  d'une  catacombe  y  aient  cherché  un  refuge 
passager  et  accidentel ,  de  même  qu'il  semble  probable  que  la  per- 
sécution a  dû  quelquefois  les  y  poursuivre.  Ils  ont  pu  aussi,  dans 
les  plus  mauvais  jours,  être  réduits  à  ne  célébrer  leur  culte  que 


Digitized  by 


Google 


UK  MUSBE   CHRETIEN  A   ROME.  8A9 

dans  œs crjrptes  lugubres;  mais,  même  avant  Constantin,  les  chré- 
tiens étaient  trop  nombreux  pour  n'avoir  pas  d'autres  lieux  de  réu- 
nion. Les  catacombes  étaient  donc  avant  tout  des  cimetières,  et 
dans  ces  cimetières  il  pouvait  y  avoir  des  chapelles  employées  aux 
offices  des  morts.  Telle  est  l'apparence  des  catacombes,  et,  suivant 
les  autorités  les  meilleures,  l'apparence  est  la  réalité. 

«  Quand  j'étais  enfant,  dit  saint  Jérôme,  et  que  je  m'instruisais 
aux  études  libérales,  j'avais  coutume,  avec  d'autres  du  même  âge 
et  de  même  occupation,  de  visiter  aux  jours  du  Seigneur  les  sépul- 
cres des  apôtres  et  des  martyrs,  et  de  pénétrer  souvent  jusque  dans 
les  cryptes  (1).  »  C'est  le  nom  que  portaient  ces  lieux  célèbres,  non 
celui  de  catacombes,  employé  pour  la  première  fois  en  ce  sens  vers 
l'an  600  par  Grégoire  le  Grand. 

La  destination  n'en  avait  pas  alors  changé.  L'église  continua  d'y 
déposer  les  morts  longtemps  après  Constantin  et  la  fin  des  persé- 
cutions; mais  cet  usage  était  de  beaucoup  antérieur.  Les  fidèles 
avaient  dû  de  bonne  heure  être  ensevelis  dans  un  lieu  réservé,  loin 
des  tombeaux  de  leurs  ennemis.  La  terre  des  gentils  ne  pouvait  re- 
cevoir leur  poussière.  Des  chrétiens  devaient  reposer  en  terre  sainte. 
Quoique  l'usage  de  brûler  les  morts  ne  fût  pas  universel,  il  était 
assez  commun  pour  être  regardé  comme  la  coutume  païenne.  Les 
Juife-ne  l'avaient  jamais  connu.  C'était  dans  la  pierre  qu'ils  creu- 
saient les  tombeaux.  «  Joseph,  ayant  pris  le  corps,  l'enveloppa  dans 
un  linceul  blanc,  le  mit  dans  son  sépulcre,  qui  n'avait  pas  encore 
servi  et  qu'il  avait  fait  tailler  dans  le  roc,  et,  après  avoir  roulé  une 
grande  pierre  à  l'entrée  du  sépulcre,  il  se  retira.  »  (Matth.,  xxviii, 
59,  60.)  Cette  description  précise  du  plus  saint  des  tombeaux  donne 
nne  exacte  idée  du  mode  d'ensevelissement  usité  à  Jérusalem  et 
pour  les  morts  qu'on  voulait  le  plus  honorer.  Il  est  assez  simple  que 
les  premiers  néophytes  l'aient  adopté,  et  que  la  sépulture  du  Christ 
soit  devenu  la  sépulture  chrétienne.  Quand  les  apôtres  venus  de 
rOrient  ne  le  leur  auraient  pas  prescrit,  les  premiers  Romains  con- 
vertis devaient  se  régler  naturellement  sur  les  exemples  du  Calvaire. 
Or  l'ensevelissement  dans  les  cavités  latérales  des  parois  des  cata- 
combes était  l'imitation  la  plus  exacte  de  l'inhumation  hébraïque, 
de  l'inhumation  du  Sauveur.  Aussi  a-t-il  été  continué,  môme  lors- 
que les  chrétiens  n'avaient  plus  nulle  raison  de  se  cacher  pour  au- 
cun devoir.  Ainsi  s'explique  l'usage  plus  tard  adopté  de  creuser  des 
niches  dans  le  mur  des  églises  ou  de  leurs  cryptes  pour  y  placer  les 

(t)  Ce  nom  de  cryptes  et  celui  de  cimœteria,  ou  mieux  cœmeteriaf  qui  signifiait 
d*abord  un  tombeau,  puis  une  st^pulture  commune  ou  areœ  sepxUturarum ,  sont  les 
noms  anciennement  employés.  Â  Home  même,  celui  de  cimetière  est  plus  usité  ({ue 
celui  de  catacombes. 

TOMl  XLV.  54 


Digitized  by  VjOOQIC 


850  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

tombeaux,  surtout  ceux  des  personnages  distingués.  Ce  ne  fut  que 
la  continuation  de  ce  qui  se  pratiquait  dans  les  catacombes,  dont 
certaines  dispositions  locales  sont  encore  imitées  dans  nos  temples. 
Puis  les  tombeaux  furent  seulement  appuyés  à  la  muraille;  d'autres, 
particulièrement  honorés,  furent  placés  sous  la  pierre  de  Tautel, 
lorsque  ce  ne  fut  pas  Tautel  qu'on  éleva  sur  la  sépulture.  Ëufin  on 
creusa  dans  Tépaisseur  des  fondations  de  Tautel,  sous  le  pavé  du 
chœur,  puis  de  la  nef  elle-même,  des  places  vides  où  des  cercueils 
furent  scellés  sous  les  dalles.  t)es  chapelles  votives,  autre  souvenir 
des  celles  attenantes  aux  galeries  des  catacombes,  furent  prati- 
quées dans  le  pourtour  de  l'église,  pour  devenir  la  dernière  de- 
meure du  saint  qu'on  y  invoquait,  du  bienfaiteur  qui  l'avait  fondée, 
du  pasteur  qui  l'avait  sanctifiée,  ou  de  quelque  famille  puissante 
dont  on  voulait  célébrer  la  mémoire  ou  reconnaître  le  patronage.  De 
tous  ces  usages,  qui  expliquent  comment  s'est  altérée  la  simplicité 
primitive  de  l'ancienne  basilique,  le  plus  fâcheux  fut  l'abus  de  ces 
chapelles  latérales  et  secondaires.  Il  enrichit  et  il  corrompit  l'archi- 
tecture catholique.  Le  culte,  rendu  par  là  plus  commode  pour  la 
foule  croissante  des  assistans,  perdit  de  son  caractère  apostolique. 
La  parole  joua  un  rôle  moins  important;  la  croyance  même  en  fut 
modifiée.  Moins  spirituelle  dans  son  essence,  elle  fut  moins  évan- 
gélique  dans  ses  formes.  La  présence  émouvante  du  tombeau  des 
martyrs  dans  les  souterrains  qui  portaient  leurs  noms  avait  pu  tou- 
cher les  cœurs  à  l'égal  des  traditions  de  l'Écriture,  et  peu  à  peu 
élever  la  dévotion  des  reliques  et  des  saints  au  même  rang  que  la 
commémoration  des  récits  sacrés.  La  liturgie  des  catacombes  s'était 
chargée  ainsi  de  souvenirs  et  de  rites  inconnus  aux  apôtres.  Elle  se 
reproduisit  à  ciel  ouvert,  lorsqu'on  put  célébrer  le  sacrifice  symbo- 
lique dans  ces  oratoires  élevés  en  mémoire  des  confesseurs  de  la  foi 
sur  le  lieu  môme  de  leur  mort  ou  à  l'entrée  de  leur  tombeau.  Ces 
oratoires  devinrent  des  églises,  et  s'agrandirent  avec  les  nécessités 
du  culte  enfin  public;  mais  les  cérémonies  gardèrent  l'empreinte 
funèbre  :  les  lampes  et  les  cierges  attestent  encore  qu'elles  avaient 
pris  naissance  dans  une  nuit  souterraine.  Les  cryptes  des  églises 
furent  des  catacombes  bâties,  et  lorsque  la  mort  les  eut  peuplées, 
elle  s'empara  du  chœur,  de  la  nef,  des  porches,  des  vestibules,  des 
cloîtres,  de  l'atrium  et  de  la  terre  même  qui  entourait  l'église 
[church-yard).  Les  sépultures  furent  partout,  et  nos  temples  sont 
ainsi  devenus  la  demeure  des  morts  en  même  temps  que  la  maison 
de  Dieu.  Et  voilà  aussi  comme  un  jour  les  catacombes  ont  été  aban- 
données et  fermées. 


Digitized  by 


Google 


UN   MUSÉE   CHRÉTIEN   A    ROME.  851 


H. 


Tel  est  non  pas  le  système ,  car  un  fait  historique  n'est  pas  un 
système,  mais  le  sens  évident  de  cette  première  des  antiquités 
chrétiennes.  On  renoncera  difficilement  à  l'image  de  ces  proscrits 
fuyant  dans  les  entrailles  de  la  terre  pour  y  adorer  le  Seigneur  en 
laissant  à  l'idolâtrie  ses  temples  et  ses  palais;  mais  il  faut  se  faire 
une  idée  plus  juste  du  sort  des  chrétiens,  et  surtout  à  Rome,  pen- 
dant les  quatre  premiers  siècles.  On  fait  les  persécutions  plus  sys- 
tématiques et  plus  continues  qu'elles  ne  le  furent  effectivement. 
Niées  ou  palliées  par  des  écrivains  prompts  à  supprimer  les  faits 
qui  les  gênent,  les  persécutions  n'ont  été  que  trop  réelles  :  elles  ont 
été  toujours  iniques,  et  souvent  la  cruauté  a  encore  dépassé  l'ini- 
quité; mais  si  une  tyrannie  aussi  énergique  et  aussi  savante  que 
celle  des  césars  eût  constamment  poursuivi  à  outrance  le  peuple 
chrétien,  il  aurait  péri  tout  entier,  ou  il  se  serait  soulevé  en  masse. 
La  propagation  de  la  foi  ne  se  fût  pas  soutenue  sans  interruption  de 
Tibère  à  Constantin.  L'histoire  prouve  au  contraire  que  la  société  de 
Téglise  souvent  menacée,  souvent  opprimée,  et  par  momens  persé- 
cutée à  mort,  a  par  inter\'alles  joui  d'une  liberté  et  d'une  sécurité 
comparatives.  Elle  a  presque  constamment,  toujours  peut-être, 
compté  des  protecteurs  parmi  les  grands,  et,  dit-on,  parmi  les 
femmes  de  la  maison  impériale.  Sa  situation  n'était  pas  uniforme 
en  tout  temps,  en  tout  lieu.  Il  suffisait,  pour  la  troubler,  non  pas 
seulement  du  caprice  d'un  empereur  ou  d'un  proconsul,  mais  du 
fanatisme  ou  de  la  méchanceté  d'un  magistrat,  surtout  de  la  colère 
ou  de  la  stupidité  d'une  population.  Suivant  les  époques,  les  con- 
trées, et  au  même  temps  dans  la  même  contrée  suivant  les  villes, 
dans  les  mêmes  villes  suivant  les  quartiers,  les  fidèles  pouvaient 
passer  d'une  condition  supportable  à  la  pire  des  conditions,  et  les 
mouvemens  de  l'opinion  ou  de  la  passion  populaire  ont  dû  être  la 
principale  cause  des  calamités  subites  qui  venaient  fondre  sur  eux. 
A  Rome  surtout,  certaines  classes  de  la  société  ont  eu  peu  à  redou- 
ter la  violence  des  lois  ou  des  pouvoirs,  et  avec  du  crédit  et  quel- 
ques ménagemens  des  familles  entières  et  toute  leur  clientèle  ont 
dû  fréquemment  y  échapper.  La  tyrannie  ne  peut  heureusement 
réussir  à  mettre  de  l'égalité  dans  ses  rigueurs,  car  l'égalité  ressenj- 
blerait  à  une  sorte  de  justice ,  et  même  dans  le  mal  la  tyrannie 
né  comporte  pas  de  règles. 

La  société  chrétienne,  à  travers  toutes  ses  inquiétudes  et  tous 
ses  maux,  a  donc  pu  toujours  se  concerter  poiu*  déterminer  ses 
rites,  fixer  ses  usages,  et  accomplir  une  grande  partie  de  ses  de- 


Digitized  by 


Google 


852  REYUE   DES   DEUX   H(WD£S. 

Yoirs  moraux  et  religieux,  moyennant  une  certaine  prudence  et  une 
circonspection  obligée.  De  tous  ces  devoirs,  celui  des  funérailles 
n'était  pas  le  plus  difficile  à  remplir.  Tel  était  le  respect  des  an- 
ciens pour  les  morts,  telle  était  leur  sainte  horreur  pour  la  privation 
de  sépulture,  qu'ils  auraient  rarement  osé  poursuivre  jusque  dans 
leurs  restes  inanimés  les  victimes  égorgées  par  leurs  mains.  Us  ne 
poussaient  point  la  vengeance  jusqu'à  laisser  abandonnés  aux  oi- 
seaux de  proie  les  cadavres  de  ceux  qu'ils  avaient  livrés  vivans  à  la 
dent  des  bêtes  féroces.  Us  souflraient  que  des  parens  et  des  amis 
allassent  pieusement  recueillir  les  membres  déchirés  des  confes- 
seurs et  des  martyrs.  Les  actes  et  même  les  légendes  nous  mon- 
trent, dès  que  ceux-ci  ont  expiré,  leurs  restes  transportés  avec 
respect  et  saintement  honorés.  Dans  la  peinture  du  martyre  de 
saint  Hippolyte  qu'on  voyait  au  iv'  siècle  sur  un  des  murs  de  la 
basilique  de  Saint-Laurent,  un  témoin  oculaire  nous  certifie  que 
l'artiste  avait  retracé  les  amis  du  saint  ou  ses  frères  en  Jésus-Christ 
ramassant  les  débris  de  son  corps  en  lambeaux  et  même  épongeant 
son  sang  sur  la  poussière,  afm  que  rien  ne  manquât  à  son  tom- 
beau (1).  La  légende  dit  même  qu'ils  communièrent  après  l'avoir 
enseveli  et  furent  mis  à  mort  pour  cela;  mais  le  tombeau  subsista 
longtemps  après  l'événement,  et  il  a  été  retrouvé.  C'est  sur  cette 
tolérance  inconséquente,  fantasque,  si  Ton  veut,  du  peuple  romain 
qu'est  fondée  toute  la  vérité  ou  toute  la  vraisemblance,  la  possibi- 
lité même  du  culte  des  reliques.  Comment  une  seule  de  celles  des 
martyrs  eût-elle  échappé,  si  les  païens  n'avaient  respecté  les  mortsT 

Il  paraît  donc  probable  qu'ordinairement  les  morts  chrétiens  ont 
pu  recevoir  la  sépulture  chrétienne.  La  cérémonie  n'avait  pas  sans 
doute  toute  la  publicité,  toute  la  solennité  dont  elle  fut  accompa- 
gnée plus  tard  :  en  fait  de  liberté,  tout  avait  ses  limites  et  ses  pé- 
rils; mais  précisément  parce  que  les  principaux  rites  funéraires  ne 
se  célébraient  pas  au  grand  jour,  les  entraves  et  les  dangers  étaient 
moindres.  Dès  qu'ils  avaient  commencé  à  descendre  les  degrés  des 
catacombes,  les  chrétiens,  grâce  aux  scrupules  mêmes  de  leurs  en- 
nemis, étaient  libres  de  rendre  à  leurs  frères  des  honneurs  ailleurs 
interdits,  de  prier  en  leur  nom  le  Dieu  qu'on  leur  défendait  d'invo- 
quer pour  eux-mêmes,  et  d'annoncer  du  moins  la  vie  nouvelle  sur 
le  tombeau  des  morts. 

Qu'ils  aient  été  parfois  troublés  dans  l'accomplissement  de  ces 
devoirs;  que,  poursuivis  sur  les  places  publiques,  chassés  de  leurs 
maisons,  traqués  dans  la  campagne,  quelques-uns  aient  cherché  un 
refuge  dans  ces  caveaux  où  leurs  ennemis  n'avaient  pas  coutume 

(i)  Prudence,  Hymnes,  u.  Cest,  Je  crois,  la  première  peinture  avérée  d*an  inart}*re. 


Digitized  by 


Google 


UN   MUSÉE    CHRÉTIEN   A   ROME.  853 

de  descendre,  rien  n'est  plus  vraisemblable,  et  peut-être  le  respect 
pour  la  demeure  des  morts  n'a-t-il  pas  toujours  protégé  les  vivans; 
mais  ces  extrémités  ne  devaient  pas  être  habituelles  ni  durables. 
Les  catacombes  ne  pouvaient  guère  recevoir,  encore  moins  contenir 
longtemps  une  multitude  fugitive.  Saint  Cyprien ,  qui  raconte  que 
le -pape  saint  Sixte  se  retira  dans  celle  de  Saint-Calixte ,  ne  lui 
donne  que  quatre  diacres  pour  compagnons;  la  mort  vint  l'y  cher- 
cher, mais  rien  dans  l'aspect  de  ces  antiques  asiles  n'indique  que 
la  fureur  oiTicielle  ou  populaire  y  ait  porté  une  dévastation  conti- 
nuelle et  systématique. 

Avec  quelque  respect  qu'un  chrétien  y  pénètre  aujourd'hui,  il  se 
tromperait  donc  s'il  croyait  n'y  marcher  que  sur  la  cendre  des  mar- 
tyrs. La  gloire  des  confesseurs  a  laissé  çà  et  là  quelques  vestiges  ; 
mais,  comme  dans  tous  les  cimetières,  une  multitude  anonyme  rem- 
plit presque  toutes  les  places.  Dans  quelques-unes,  on  peut  lire  des 
noms  qui  ont  été  depuis  insérés  au  martyrologe.  Ces  témoignages 
sont  d'un  saisissant  intérêt,  lors  même  qu'à  certaines  marques  ils 
sont  reconnus  d'une  date  très  postérieure  à  la  mort  de  ceux  dont  ils 
honorent  la  mémoire.  D'autres  signes,  par  exemple  des  objets  qui 
auraient  pu  servir  d'instrumens  de  torture,  des  ampoules  ou  des 
fioles  que  l'on  a  crues  jadis  remplies  d'un  sang  précieux,  ont  perdu  la 
signification  touchante  qu'on  leur  avait  attribuée.  Les  uns  sont  les 
outils  de  certains  métiers,  des  ustensiles  comme  on  en  trouve  dans 
les  tombeaux  profanes;  les  autres  portent  quelquefois  des  inscrip- 
tions indiquant  qu'elles  ont  pu  contenir  le  vin  eucharistique  ;  on 
cite  surtout  ces  mots  en  grec  :  bois^  tu  vivras.  Il  se  peut,  il  est  vrai, 
par  compensation,  que  plus  d'un  martyr  ait  été  inhumé  sans  dési- 
gnation, ou  que  les  indices  conservateurs  de  leurs  noms  aient  dis- 
paru. Rien  toutefois  n'autorise  à  ne  peupler  les  catacombes  que  des 
héros  de  la  religion,  et  même  on  a  pu  supposer  que  dans  quelques 
places  d'autres  que  des  chrétiens  avaient  trouvé  leur  dernier  asile. 
Des  emblèmes  païens  ont  du  moins  été  admis.  On  croit  à  l'exis- 
tence de  cimetières  d'hérétiques  :  il  y  en  avait  un  pour  les  Juifs; 
mais  en  dehors  de  ces  exceptions  on  sent  que  le  christianisme,  dès 
qu'il  eut  pris  de  la  consistance,  dut  avoir  des  cimetières  à  lui.  Telles 
sont  les  soixante  catacombes  que  l'on  croit  exister  autour  de  Rome, 
la  plupart  situées  sur  la  rive  gauche  du  Tibre,  bordant  les  quinze 
routes  consulaires,  et  toutes  hors  des  murs  de  la  cité,  comme  l'or- 
donnait la  loi  des  douze  tables  :  «  qu'un  homme  mort  ne  soit  ni  en- 
seveli ni  brûlé  dans  la  ville  (1).  »  Elles  sont  toutes  creusées  dans  le 
tuf  granulaire,  aucune  dans  le  tuf  lithoïde.  Elles  suivent  les  couches 

(1)  Cic,  De  Leg.,  n,  23. 


Digitized  by 


Google 


854  REVUE   DES    DEUX    MONDES. 

d'une  dureté  moyenne,  en  évitant  les  assises  inférieures  qui  dégé- 
nèrent en  une  cendre  friable,  en  une  pouzzolane  où  plongeaient  ces 
arenariœ  ou  carrières  de  sable  avec  lesquelles  on  a  voulu  les  con- 
fondre. Généralement  elles  ne  sont  point  maçonnées  ni  voûtées,  ex- 
cepté celle  de  Saint-Sébastien,  qui  est  construite  en  pierre  et  sort  à 
moitié  hors  de  terre,  mais  elles  sont  taillées  un  peu  irrégulièrement 
dans  la  masse  solide  en  longues  galeries  dont  la  plus  grande  hauteur 
est  de  2  à  3  mètres  et  la  plus  grande  largeur  de  90  centimètres  à 
1  mètre.  Le  développement  de  ces  catacombes  est  immense,  si  Ton 
en  juge  par  le  cimetière  de  Sainte-Agnès,  Via  Nomenlana.  La  carte 
qui  en  a  été  dressée  comprend  un  huitième  de  son  étendue  sur  une 
ligne  de  plus  de  trois  kilomètres,  et  Ton  en  induit  que  la  longueur 
totale  des  galeries  des  catacombes  dépasserait  1,400  kilomètres  ou 
380  lieues.  Sur  tout  ce  parcours,  les  rangées  latérales  de  sépultures 
rapprochent  des  tombes  de  toutes  les  grandeurs,  superposées  en 
nombre  inégal,  depuis  trois  ou  quatre  jusqu'à  treize  ou  quatorze,  les 
unes  au-dessus  des  autres.  On  calcule  que  par  chaque  21  déci- 
mètres de  chemin  il  y  en  a  cinq  de  chaque  côté.  C'est  ce  qui  don- 
nerait près  de  sept  millions  de  tombes.  Ces  soixante  cimetières  au- 
raient, suivant  quelques  auteurs,  servi  pendant  cinq  ou  six  siècles  à 
la  partie  chrétienne  de  la  population  de  Rome.  Celle-ci  est  estimée, 
dans  les  premiers  siècles  de  l'empire,  à  deux  millions  d'âmes  (1).  A 
supposer  que  les  générations  se  renouvellent  trois  fois  par  siècle,  la 
population  chrétienne  aurait  en  moyenne  approché  du  cinquième  de 
la  population  totale  de  Rome  ;  mais  ce  chiffre,  très  exagéré  avant 
Constantin  et  surtout  de  Tibère  à  Trajan,  est  infiniment  trop  faible 
pour  les  V*  et  vi«  siècles.  On  comprend  de  reste  combien  de  telles 
évaluations  sont  hypothétiques  (2). 

Les  catacombes  sont  donc  des  cimetières,  et  à  Rome  on  leur  en 
donne  le  nom.  Rien  en  effet  n'y  semble  avoir  été  creusé  et  disposé 
que  pour  recevoir  et  honorer  les  morts.  Chaque  tombe  paraît  faîte 
exprès  pour  le  mortel  qu'elle  devait  contenir.  Des  milliers  n'ont  que 
la  taille  d'un  enfant;  quelques-unes  sont  assez  grandes  pour  deux 
corps  et  même  davantage.  On  les  appelle  alors  du  nom  de  bisomwn 
ou  de  trisomwn  et  quadrisomum.  Elles  étaient  fermées  avec  une 
plaque,  une  tuile;  mais  la  plupart  ont  été  ouvertes,  au  moins  dans  la 
partie  des  catacombes  déblayée  jusqu'ici,  et  l'on  n'y  voit  plus  guère 
qu'un  enfoncement  presque  vide,  du  sable  et  des  débris  d'ossemens. 

(1)  Deux  millions  quarante-cinq  mille,  suivant  le  dictionnaire  de  Smith.  Quelques- 
uns  croient  que  Tinhumation  dans  les  catacombes  n*a  pas'duré  au-delà  de  Tannée  340. 

(2)  Elles  s*appuicraient  sur  ces  bases  conjecturales  :  retendue  totale  des  catac^mbos, 
le  nombre  des  sépultures,  la  durée  de  l'emploi  des  cimetières  souterrains,  le  chilTre  de 
la  population  de  Rome,  le  nombre  des  générations  par  siècle. 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE   CHRÉTIEN   A    ROME.  855 

Les  chambres  appelées  cubicula^  qui  donnent  sur  les  galeries  ou  qui 
les  interrompent,  sont  des  cryptes  ou  chapelles  de  forme  diverse; 
la  plupart  sont  des  quadrilatères  d'environ  trois  mètres  de  côté.  Au 
milieu,  une  sorte  de  rond-point  en  coupole;  au  fond,  une  tombe  en 
travers  sous  une  niche  en  aiceau  nommée  arcosoliwn  ou  opus  ar-- 
cuatum.  Dans  les  chambres  un  peu  grandes ,  il  y  a  plusieurs  sé- 
pulcres et  des  sièges  ou  cathedrccy  quelquefois  des  bancs  sont  taillés 
dans  le  tuf.  Les  tombeaux,  en  forme  de  caisse  quadrangulaire,  arca^ 
sont  recouverts  d'une  plaque  de  pierre  ou  de  marbre,  mema^  et 
affectent  plus  ou  moins  la  forme  des  sépulcres  antiques.  Dans  ces 
celles  y  près  de  ces  restes  révérés,  Toffice  divin  réunissait  souvent 
les  fidèles;  Tagape  ou  plutôt  la  cène,  au  lieu  d'être  célébrée  sur 
une  simple  table,  l'était  sur  celle  du  tombeau  même.  Les  protes- 
tans  expliquent  que  par  ce  seul  changement  la  commémoration  de 
la  dernière  pâque  est  devenue  le  sacrement  de  l'autel  ou  la  messe. 
La  forme  sépulcrale  de  nos  autels  attesterait  cette  origine.  S'il  fal- 
lait en  croire  Anastase,  écrivain  de  peu  d'autorité,  ce  qui  nous 
semble  s'être  établi  ainsi  par  l'usage  aurait  été  réglé  formellement, 
vers  la  fin  du  m*  siècle,  par  le  pape  saint  Félix. 

11  est  probable  que  la  disposition  générale  des  lieux  est  d'origine 
hébraïque.  Les  Juifs,  assez  nombreux  à  Rome,  auront  commencé  par 
suivre,  dans  l'inhumation  de  leurs  morts,  l'usage  de  Jérusalem,  dont 
la  montagne  est  toute  perforée,  le  sol  tout  miné  par  des  excavations 
funéraires.  On  a  comparé  l'église  romaine  primitive  à  une  confédé- 
ration de  républiques  grecques  avec  de  fortes  traces  de  judaïsme. 
\ux  premiers  temps  surtout,  l'esprit  de  l'Ancien  Testament  devait 
se  mêler  à  l'esprit  du  Nouveau  dans  les  rites  comme  dans  la  foi.  On 
montre  près  de  l'inscription  grecque  de  la  tombe  d'une  certaine 
Faustine,  nom  romain,  l'image  du  chandelier  à  sept  branches.  Une 
autre  épitaphe  est  celle  d'un  Juif  du  nom  de  Moïse.  Le  mot  hébreu 
$fuilom  remplace  quelquefois  celui  de  paxy  si  commun  sur  les  moin- 
dres tombeaux.  Quand  les  chrétiens  ont-ils  commencé  à  se  créer 
des  asiles  à  part?  On  l'ignore.  La  plus  ancienne  inscription  avérée 
est  de  l'an  102  ou  107,  trouvée  dans  le  cimetière  de  Lucine ,  celle 
de  71,  par  laquelle  commence  le  recueil  de  M.  De  Rossi,  n'offrant 
pas  un  caractère  certain  ni  une  origine  assurée  (1).  Les  dates  ne  sont 
pas  toujours  faciles  à  fixer.  En  général,  suivant  le  père  Marchi  lui- 

(1)  Les  inscriptioDS  chrétiennes  antérieures  à  Constantin,  et  dont  la  date  est  attestée 
par  des  signes  certains,  sont  an  nombre  de  trente  et  une,  comprises  entre  les  années  71 
et  310.  La  première,  qui  est  bien  de  71,  n*a  rien  de  décidément  chrétien.  W  est  dit 
vaguement  qu'elle  a  été  trouvée  dans  ces  cimetières  souterrains.  Voyez  le  bel  ouvrage 
intitulé  Inscriptiones  christianœ  urbis  Romœ  sept'who  sœculo  antiquiores,  edidit  J.-B.  De 
Rossi.  Rome  18G1. 


Digitized  by 


Google 


S56  REYUË    DES    DEUX   MOND£S« 

même ,  il  y  a  assez  peu  d'inscriptions  et  de  peintures  décidément 
antérieures  au  iv®  siècle.  Le  tombeau  de  saint  Alexandre,  pape  et 
martyr  en  117  ou  119,  a  été  découvert  il  y  a  dix  ou  douze  ans  à 
six  milles  de  Rome  sur  la  Via  Nomeniana;  mais  on  en  a  contesté, 
j'ignore  pour  quelles  raisons,  l'attribution  ou  la  date.  Des  cata- 
combes plus  anciennement  connues  on  a  cité  longtemps  deux  épi- 
taphes,  l'une  du  règne  d'Adrien ,  l'autre  de  celui  d'Antonin,  ou  de 
130  et  de  160.  La  seconde  exprime,  avec  un  trouble  pathétique  et 
des  paroles  sans  suite,  l'angoisse  des  familles  chrétiennes  dans  les 
temps  de  persécution;  mais  la  critique  moderne  trouve  ces  inscrip- 
tions trop  éloquentes  et  les  rejette  comme  apocryphes.  A  ces  épi- 
taphes  d'un  obscur  Marins,  d'un  inconnu  Alexandre,  elle  en  préfère 
de  plus  historiques,  celles  qui  consacrent  la  mémoire  des  papes 
Urbain,  Fabien,  Corneille  et  d'autres  du  même  temps,  c'est-à-dire 
du  iii^  siècle,  quoiqu'elles  puissent  à  la  rigueur  dater  du  pontificat 
de  saint  Damase,  monté  sur  le  trône  de  saint  Pierre  trente  ans 
après  Constantin  (366?).  A  cette  époque,  les  catacombes  changèrent 
d'aspect.  Les  emblèmes  chrétiens,  les  souvenirs  d'édification,  les 
croyances  populaires,  les  images  du  Christ  et  des  apôti'es,  tout  se 
produisit  avec  plus  de  liberté.  Des  restaurations  pieuses  ajoutèrent 
les  nouveaux  signes  symboliques  à  la  timide  expression  du  zèle  et  de 
la  foi  des  générations  précédentes.  Les  catacombes  purent  continuer 
à  servir  de  sépultures  jusqu'à  la  fin  du  vi^  siècle;  mais  eu  même 
temps  les  formes  du  culte,  qui  s'étaient  établies  dans  ces  obscurs 
refuges,  sont  transportées  en  plein  air.  Les  niches  en  arceaux,  les 
autels  en  tombeaux,  la  commémoration  des  morts,  peut-être  même 
les  rites  qui  rappellent  la  cène  et  la  croix,  remontent  sur  la  terre,  et 
l'architecture  même  des  basiliques  se  modifie  et  se  règle  au  grand 
jour  sur  les  usages  des  chapelles  souterraines.  Les  fêtes  du  culte 
conservent  un  souvenir  funèbre;  l'église  s'élève  sur  le  tombeau. 

Rappelons-nous  en  effet  que  les  premiers  monumens  du  christia- 
nisme ne  parlent  point  d'églises  (j'entends  ces  maisons  sacrées  que 
nous  appelons  ainsi).  Il  n'y  avait  de  lieu  saint  à  Jérusalem  que  le 
temple,  qui  n'était  pas  un  édifice  chrétien.  Les  apôtres  se  réunis- 
saient dans  une  maison.  C'est  dans  une  maison  que  se  célébraient 
les  repas,  commémoration  sacramentelle  de  la  cène.  Si  nous  sui- 
vons l'apôtre  dans  ses  voyages  missionnaires,  nous  le  verrons  prê- 
cher la  religion  dans  les  synagogues  et  dans  les  basiliques  qui 
étaient  des  bâtimens  civils,  souvent  dans  une  chambre  et  dans  sa 
propre  maison  (1).  Nous  n'avons  pas  de  sanctuaires  ni  n' autels,  dit 
au  lAi*  siècle  Minutius  Félix  :  delubra  et  aras  non  habemus.  On  ne 

(i)  Act.  u,  2;  XX,  7,  8;  xxvm,  40,  4i,  expoisim. 


Digitized  by 


Google 


UN   MUSÉE   CHRÉTIEN  A   ROME.  857 

cite  pas,  du  moins  à  Rome,  d'église  de  ce  temps  élevée  uniquement 
pour  réunir  les  fidèles  et  prier  Dieu,  excepté  peut-être  Santa-Maria 
in  Trastevere,  monument  singulier  de  la  tolérance  d'Alexandre  Sé- 
vère. Encore  en  dissimulait-on  la  principale  destination,  quoiqu'une 
église  ne  fût  guère  alors  qu'un  lieu  d'assemblée.  La  consécration 
proprement  dite  fut  donnée  primitivement  à  ces  humbles  oratoires, 
véritables  pierres  du  témoignage,  posées  en  souvenir  d'un  martyr 
dans  le  lieu  où  il  avait  souffert,  où  il  était  mort,  où  il  passait  pour 
enseveli.  Sainte-Praxède,Sainte-Pudentiane,  Saint- Sébastien,  Sainte- 
Agnès,  Saint-Paul  lui-même,  ne  furent  d'abord  que  des  édifices  in- 
dicateurs de  l'entrée  des  caveaux  où  les  élus  dont  ils  portaient  le 
nom  avaient  versé  leur  sang  ou  laissé  leurs  os.  Que  ces  édifices 
soient  devenus  bientôt  en  même  temps  des  oratoires,  des  lieux  de 
dévotion  où  les  fidèles  se  sont  de  préférence  réunis  pour  prier,  c'est 
ce  que  le  respect  des  morts  et  le  souvenir  des  martyrs  rendent  fort 
naturel,  et  ainsi  les  celles  ou  chapelles  sépulcrales  ont  été  des  lieux 
saints  par  excellence.  Les  rites  qu'on  y  célébrait  sont  devenus  les 
plus  essentiels  de  la  liturgie.  Sans  soumettre  celle  de  nos  temples  à 
une  critique  hétérodoxe,  on  conçoit  très  bien  que  la  communion, 
plus  semblable  alors  au  dernier  repas  du  Sauveur,  fût  donnée  pri- 
mitivement sur  une  table.  Ne  croit-on  pas  garder  à  Saint-Jcan-de- 
Latran  la  table  sur  laquelle  saint  Pierre  a  dû  rompre  aux  fidèles  le 
pain  consacré?  Dans  les  oratoires  des  catacombes,  ce  rite  a  pu  natu- 
rellement s'accomplir  sur  la  pierre  du  tombeau  le  plus  vénéré,  qui 
devint  ainsi  la  table  et  l'autel.  Puis,  lorsque  la  religion  put  étaler  son 
culte  à  la  face  du  ciel,  elle  garda,  elle  imita  les  formes  imposantes 
ou  touchantes  auxquelles  elle  s'était  accoutumée  dans  les  cata- 
combes. On  bâtit  sur  le  modèle  des  chapelles  placées  à  l'intérieur 
ou  à  l'entrée  de  ces  funèbres  galeries  les  temples  pour  le  culte  ex- 
térieur. Les  autels  en  forme  de  sépulcre  furent  dédiés,  ainsi  que 
tout  l'édifice,  au  nom  d'un  saint,  en  souvenir  de  la  consécration  des 
premiers  oratoires  construits  en  commémoration  des  martyrs.  Une 
église  fut  donc  une  sorte  de  cénotaphe  :  on  la  sanctifia,  on  l'anima 
pour  ainsi  dire  en  y  transportant  des  reliques  dont  le  culte  fut  une 
suite  ou  une  exagération  du  respect  pour  la  dépouille  des  martyrs. 
Pour  renouveler  et  perpétuer  les  émotions  attachées  à  la  religion 
des  catacombes,  on  enrichit,  on  rehaussa  le  culte,  désormais  public 
et  solennel,  par  tout  ce  qu'on  put  exhumer  de  ces  sombres  dépôts 
de  la  piété  d'un  temps  solennisé  par  de  tragiques  souvenirs.  On  es- 
saya, par  des  déplacemens,  des  emprunts,  des  imitations,  de  repro- 
duire artificiellement  l'effet  de  la  réalité  des  anciens  jours;  mais, 
hélas!  il  est  rare  qu'en  cherchant  l'illusion  les  hommes  ne  rencon- 
trent pas  la  fraude.  La  légende  vint  donc  s'unir  à  l'histoire,  et  la 


Digitized  by 


Google 


85S  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

fable  gagna  du  terrain  sur  TÉvangile.  Les  écrivains  de  Rome  eux- 
mêmes,  ces  orthodoxes  de  parti-pris,  ne  savent  comment,  dans  les 
traditions  de  toutes  leurs  églises,  faire  les  parts  entre  la  vérité,  l'uti- 
lité, la  crédulité  et  Timposture. 

Le  fait  certain,  c'est  que  les  catacombes  ont  été  par  suite  livrées 
à  un  pieux  pillage-  Une  dévotion  remuante  profana  le  plus  vénérable 
des  monumens  du  christianisme,  et  quoique  jusqu'au  viii*  siècle  les 
pèlerins  vinssent  à  Rome  surtout  pour  visiter  ces  cryptes  saintes, 
pour  en  baiser  la  terre  humide,  pour  y  demander,  le  front  sur  la 
pierre,  des  grâces  souvent  imprudentes,  pour  tracer  sur  les  parois 
leurs  noms  ignorés  qu'on  y  peut  lire  encore,  ce  palais  sépulcral  de 
la  foi,  vidé  par  les  pontifes  eux-mêmes,  puis  par  eux  fermé  et  ou- 
blié, est  resté  presque  jusqu'à  nos  jours  comme  s'il  n'étaut  plus. 

III. 

Si,  maintenant  qu'il  est  rouvert,  nous  voulons  y  descendre,  l'im- 
possibilité de  le  parcourir  tout  entier  doit  nous  faire  donner  la  pré- 
férence aux  catacombes  de  Saint- Sébastien  et  à  celles  de  Sainte- 
Agnès.  Les  premières  sont  les  plus  célèbres  et  les  plus  anciennement 
connues;  mais  les  secondes  sont  le  meilleur  exemplaire  de  la  dispo- 
sition générale  et  du  véritable  emploi  de  ces  asiles,  sanctifiés  par 
le  respect  universel. 

Ce  cimetière  en  effet,  qui  s'ouvre  dans  un  champ  non  loin  de 
Sainte-Agnès  hors  des  murs,  et  où  Ton  descend  par  des  degrés  sou- 
terrains comme  dans  un  caveau,  montre  dès  le  premier  coup  d'œîl 
que  ces  lieux  ont  été  pour  les  chrétiens  ce  qu'étaient  pour  les  païens 
les  colutnbaria.  Dans  ces  étroits  passages,  des  populations  fu^- 
tives  n'auraient  pu  s'abriter  que  pour  un  peu  de  temps.  Les  celles 
latérales  qu'on  rencontre  à  peu  de  distance  de  l'entrée  ressemblent 
plutôt  à  des  oratoires  domestiques  ou  à  des  caveaux  de  famille  qu'à 
des  églises.  La  plus  grande  de  ces  chapelles  se  compose  de  cinq 
chambres,  de  deux  mètres  de  côté.  Si,  comme  on  veut  le  supposer, 
deux  de  ces  chambres  ont  servi  à  l'instruction  des  catéchumènes, 
ceux-ci,  les  sexes  restant  séparés,  ne  pouvaient  être  dans  chacun 
qu'en  bien  petit  nombre,  et  des  locaux  aussi  resserrés  n'auraient  pu 
être  creusés  pour  l'usage  des  vivans  qu'à  une  époque  reculée,  où 
les  chrétiens,  encore  rares,  se  réunissaient  par  petits  groupes  et  ne 
formaient  que  des  cénacles.  C'est  dans  une  de  ces  chapelles,  dite 
celle  de  Jésus-Christ  au  milieu  de  ses  disciples,  qu'une  peinture  as- 
sez remarquable  recouvre  le  plafond  en  coupole  surbaissée.  C'est 
une  composition  à  huit  compartimens  séparés  par  des  feuillages. 
Adam  et  Eve,  Moïse,  Jonas,  etc.,  y  sont  représentés,  et  au  centre  le 


Digitized  by 


Google 


un  MUSÉE   CniŒTIEN    K   ROME.  859 

bon  pasteur.  Au  fond  de  Varcosolium^  un  Christ  jeune  est  assis 
entre  six  de  ses  disciples,  dont  un  seul  a  de  la  barbe,  peut-être  sair.t 
Pierre;  mais  d'autres  croient  reconnaître  Etienne  et  les  six  diacres. 
Un  zèle  qui  n'avait  rien  de  sacrilège  a  malheureusement  dépouillé 
les  souterrains  de  Sainte-Agnès  de  ce  qu'ils  renfermaient  de  plus 
précieux,  et  aucune  sépulture  n'est  demeurée  intacte;  mais  il  reste 
dans  les  cellules  vides  et  ouvertes  des  ossemens  humides  et  pulvc- 
rulens,  et  peut-être  ramasserait- on  encore  dans  le  sable  quelque 
débris  funèbre  dii  mobilier  de  cet  Ilerculanum  sacré. 

Moins  expressives  et  plus  célèbres,  les  catacombes  de  Saint-Sé- 
bastien, à  deux  milles  de  la  porte  du  même  nom,  près  de  la  Voie 
Appienne,  étaient  les  seules  renommées  au  commencement  du 
moyen  âge.  L'église  actuelle  de  Saint-Sébastien  n'a  pas  trois  siè- 
cles d'existence;  mais  elle  renferme  encore  une  inscription  du  pape 
saint  Daraase,  très  reconnaissable  à  la  versification  et  à  la  calligra- 
phie, et  cette  inscription,  qui  ne  peut  être  postérieure  à  la  fin  du 
IV*  siècle,  annonçait  la  place  où  reposait  le  pape  Eutychianus,  qui 
mourut  martyr  en  283.  Une  des  portes  de  l'église  conduit  à  fentrée 
voûtée  des  premières  galeries  souterraines  auxquelles  on  ait  donné 
le  nom  assez  obscur  de  catacombes.  Celle-ci,  désignée  non  moins 
obscurément  par  le  nom  de  Platonùty  fut  longtemps  la  plus  véné- 
rée, peut-être  la  seule  visitée,  parce  qu'elle  passait  pour  avoir  recelé 
les  restes  des  apôtres  Pierre  et  Paul,  jusqu'au  jour  où  ils  furent  dé-^ 
posés  séparément  dans  les  deux  basiliques  placées  sous  leur  invo- 
cation. Dans  le  même  confessionnal,  on  montrait  aussi  le  siège  épis- 
copal  sur  lequel  le  pape  saint  Etienne  avait  été  martyrisé.  On  disait 
que  dans  ces  galeries,  qui  s'étendaient  au  loin,  cent  soixante-dix 
mille  corps  avaient  été  ensevelis.  La  Platonia  ou  la  partie  des  ca- 
tacombes attenante  à  Saint -Sébastien  est  proprement  un  caveau 
voûté  en  pierre  qui  n'est  pas  enfoui  tout  entier,  qui  reçoit  le  jour 
par  une  ouverture.  Treize  arcosolia  entourent  une  sorte  de  puits  où 
l'on  dit  que  les  restes  de  Pierre  et  de  Paul  furent  déposés  quelque 
temps.  Cette  disposition  a  été  imitée  dans  le  confessionnal  de  plu- 
sieurs églises;  mais  cette  crypte,  en  tout  temps  ouverte  au  public, 
fréquentée  dans  tous  les  siècles,  ne  donne  pas  une  idée  exacte  des 
catacombes  proprement  dites.  Les  peintures  qu  elle  contient  sont, 
au  moins  pour  la  plupart,  d'une  époque  bien  postérieure  à  l'abandon 
de  ce  mode  de  sépulture  primitive.  C'est  à  peine  si  l'on  peut  accep- 
ter comme  du  iv*  siècle  un  Jésus-Christ  avec  le  nimbe,  placé  entre 
deux  personnages  (Pierre  et  Paul),  et  donnant  les  clés  à  l'un  d'eux. 
Ce  qui  recommande  d'ailleurs  le  plus  vivement  à  une  pieuse  curio- 
sité le  cimetière  de  Saint-Sébastien,  c'est  le  voisinage  de  celui  de 
Saint-Calixte.  D'abord  méconnu  sous  le  nom  de  cimetière  de  Saint- 


Digitized  by 


Google 


860  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

Prétextât,  longtemps  confondu  avec  les  dépendances  de  la  Plaiomay 
il  n*a  été  bien  étudié  que  dans  ces  derniers  temps  et  distingué  sous 
le  titre  de  crypte  des  papes,  parce  qu'il  contient  dans  un  espace 
resserré  les  tombes  d'un  assez  grand  nombre  de  pontifes  du  ii*et  du 
III®  siècle,  dont  la  liste  est  donnée  par  une  inscription  du  pape  saint 
Damase.  Des  peintures  dpnt  la  manière  est  plus  antique  que  by- 
zantine nous  montrent  comment  les  premiers  peintres  chrétiens  de 
Rome  concevaient  la  représentation  des  scènes  de  T  Écriture.  C'est 
là  qu'on  a  trouvé  le  portrait  d'un  fossoyeur  avec  ses  outils,  et  cette 
inscription  :  Diogenes  fossor  in  pace  dcpositus  octobri  kalendas  oc- 
tobris  {sir).  Une  double  chambre  ou  chapelle  est  datée  par  un  frag- 
ment en  vers  incorrects,  qui  nous  apprend  que  le  diacre  Sévère  y 
est  enseveli,  et  qu'il  l'avait  fait  exécuter  avec  des  arcosolia  et  un 
soupirail,  pour  obéir  à  l'ordre  du  pape  Marcellin  (entre  295  et  304), 
jussu  pnpœ  sui  Marcidlini.  C'est  peut-être  la  seule  fois  que  le  nom 
de  pape  se  lit  dans  les  catacombes;  mais  il  n'a  évidemment  que  ce 
sens  de  paternité  qui  le  rendait  commun  à  tous  les  évêques,  ou  du 
moins  à  d'autres  que  l'évêque  de  Rome, 

Mais  la  pins  intéressante  peut-être  des  découvertes  faites  dans  les 
catacombes  est  celle  dont  la  place  est  voisine,  et  qui  a  prouvé  par 
un  récent  exemple  tout  ce  que  ces  lieux  funèbres  peuvent  encore 
cacher  de  trésors  à  l'archéologie  chrétienne. 

Peu  de  saintes  sont  aussi  populaires  que  sainte  Cécile.  Elle  est 
devenue  toute  poétique  grâce  au  pinceau  de  Raphaël.  C'est  la  sainte 
des  artistes.  Sur  la  foi  d'un  récit  qui  ne  paraissait  nullement  histo- 
rique, elle  a  passé  de  tout  temps  pour  une  jeune  fille  qui  habitait 
une  riche  demeure  dans  le  Trastevere.  Mariée  à  un  noble  romain, 
Valérlen,  qui  mourut  pour  la  foi  comme  elle,  on  disait  qu'elle  avait 
donné  tout  son  bien  aux  pauvres  et  voulu  que  sa  maison  fût  une 
église.  La  basilique  qui  lui  est  dédiée  devait  en  occuper  l'emplace- 
ment, et  l'on  montre  près  de  l'entrée  une  chapelle  qui  serait  la 
chambre  des  bains  où  la  jeune  martyre  aurait  péri  au  commence- 
ment du  iii**  siècle.  Cette  basilique  très  ancienne,  puisqu'on  la  fait 
remonter  à  Tan  230,  a  été  rebâtie  au  xvi*  et  même  au  xvin*  siècle. 
Elle  dépend  d'un  couvent  de  bénédictines  qui  l'entoure,  et  dont  il 
faut  traverser  la  cour  pour  arriver  à  l'église.  En  y  entrant  le  jour 
de  Noël,  je  la  trouvai  vide;  les  religieuses,  cachées  par  des  grilles 
dans  un  iriforiuniy  chantaient  sans  se  laisser  apercevoir.  Dans  une 
crypte,  deux  urnes  couvertes,  qui  ressemblent  à  des  fonts  baptis- 
maux, passent  pour  avoir  servi  à  recevoir  le  sang  des  martyrs.  On 
en  montre  une  tachée  du  sang  de  Cécile.  Sa  statue  est  couchée  sous 
l'autel.  C'est  celle  d'une  très  jeune  fille  dans  ses  habits  de  mort,  la 
face  à  demi  retournée  vers  la  terre,  la  tête  étant  comme  remise  à  sa 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSEE   CHRETIEN  A   ROME.  861 

plaee  après  avoir  été  séparée  du  tronc.  On  dit,  c'est  une  tradition, 
qu'elle  garde  le  costume  et  l'attitude  où  la  sainte  a  été  trouvée  dans 
son  tombeau.  Cette  statue  est  un  ouvrage  du  dernier  siècle,  plein 
de  gr&oe  et  d'expression.  On  l'aime  beaucoup  à  Rome,  et  l'on  en 
trouve  partout  des  copies,  des  réductions,  des  dessins,  des  photo- 
graphies. 

J'ai  dit  que  cette  statue,  d'une  naïveté  un  peu  coquette,  repré- 
sentait au  naturel  la  sainte  ensevelie.  Telle  en  effet  Baronius  pré- 
tend l'avoir  voe,  lorsque  son  cercueil  de  cyprès  fut  ouvert  en  1599. 
Ses  restes  reposaient  dans  l'église  actuelle  depuis  que  Pascal  II,  le 
grand  déprédateur  des  catacombes,  les  y  avait  transportés;  mais 
quelle  était  l'authenticité  de  la  relique  et  du  tombeau?  Malgré  la 
célébrité  du  nom ,  rien  ne  paraissait  plus  hasardé  que  la  légende, 
au  point  que  l'honnête  Tillemont  refusait  d'y  croire,  et  prenait  la 
Romaine  Cécile  pour  une  martyre  de  Sicile  morte  en  178.  Cepen- 
dant il  existe  un  itinéraire  de  deux  pèlerins  de  Salzbourg  dont  on 
place  le  voyage  en  Italie  au  yiV  siècle,  sous  Honorius.  11  est  du 
moins  fort  antérieur  au  pontificat  de  Pascal  II.  Or  ce  document  sin- 
gulier a  ce  mérite  d'être  confirmé  sur  beaucoup  de  points  par  le 
premier  moderne  qui  ait  visité  les  catacombes.  Ses  auteurs  y  dé- 
crivent des  choses  qu'a  retrouvées  Bosio  au  xvii*  siècle.  De  plus  ils 
disent  que  de  leur  temps  le  tombeau  de  sainte  Cécile,  placé  près  de 
celui  du  pape  saint  Urbain,  était  l'objet  d'une  grande  vénération; 
mais  ce  tombeau,  où  l'avaiënt-ils  vu?  Dans  certaines  catacombes  de 
Saint*Calixte,  voisines,  mais  distinctes  de  celles  de  Saint-Sébastien. 
C'est  guidé  par  leur  itinéraire  que  l'habile  antiquaire  M.  De  Rossi  a 
retrouvé  en  185 A,  dans  une  vigne  à  droite  de  la  Voie  Appienne,  et 
plus  près  de  la  ville  que  l'église  de  Saint-Sébastien,  l'entrée  d'une 
galerie  en  couloir  où  des  pèlerins  ont  laissé  leurs  noms  écrits.  Par 
là  on  arrive  à  une  chambre  mortuaire  où  des  inscriptions  grecques 
en  lettres  grossières  indiquent  la  sépulture  d'Éleuthère,  d'Anthère, 
de  Fabien,  de  Lucius,  les  deux  derniers  suivis  de  cette  désignation  : 
épis,  tmir.y  évoque  martyr.  Ce  sont,  comme  on  sait,  quatre  papes 
canonisés  à  placer  entre  les  années  177  et  256.  D'après  une  inscrip- 
tion indubitablement  composée  par  Damase  au  iv**  siècle,  les  sépul- 
tures d'autres  papes,  Urbain,  Corneille,  Sixte  II,  Eutychianus,  ne 
devaient  pas  être  éloignées.  Il  serait  trop  long  de  raconter  par 
quelle  suite  de  bonnes  fortunes  et  d'adroites  recherches  les  preuves 
matérielles  de  tout  ce  qu'annonçaient  les  documens  écrits  ont  été 
retrouvées.  Qu'il  nous  suffise  de  dire  que  la  crypte  pontificale  com- 
muniquait obliquement  avec  une  chambre  plus  intérieure  et  ornée 
de  peintures  où,  sous  une  niche  en  arceau,  M.  De  Rossi  a  eu  la  joie 
de  tr.>uver  un  sépulcre  ta'dlé  dans  le  tuf  ouvert  et  vide,  et  sur  la 


Digitized  by 


Google 


802  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

muraille  voisine  la  figure  peinte  en  pied  de  saint  Urbain  avec  son 
nom,  et,  chose  fort  rare,  celle  d'une  dame  romaine  richement  vêtue, 
que  le  plus  sceptique  doit  consentir  à  nommer  sainte  Cécile.  Ainsi 
la  tradition  a  été  confirmée  dans  ses  points  essentiels;  la  légende  est 
remontée  au  rang  de  Thistoire,  et  Tarchéologie  moderne  ne  peut 
guère  se  glorifier  de  découvertes  plus  intéressantes  pour  les  apnales 
de  r église  et  de  Tart. 

Les  origines  de  la  peinture  chrétienne  sont  obscures.  On  ne  sau- 
rait affirmer  qu'au  i"  siècle  de  Téglise  l'usage  ou  même  l'idée  de 
retracer  les  personnages,  les  événemens  ou  les  symboles  de  la  reli- 
gion fut  en  grande  faveur.  Il  semble  que  la  haine  judaïque  pour  les 
images  taillées  et  le  spiritualisme  naturel  aux  adorateurs  de  Dieu 
en  esprit  et  en  vérité  dussent  éloigner  les  premiers  chrétiens  de 
toute  curiosité  pour  l'expression  visible  des  objets  miraculeux  de  la 
foi.  Ces  moyens  imitatifs  durent  même  inspirer  à  quelques-uns  une 
répugnance  scrupuleuse  dont  l'excès  a  plus  tard  donné  naissance 
au  fanatisme  des  iconoclastes.  Des  écrivains  sacrés  ont,  il  est  vrai, 
prétendu  que  Jésus-Christ,  ayant  imprimé  sa  face  sur  un  morceau 
d'étoffe,  l'envoya  à  Abgare,  roi  ou  satrape  d'Édesse,  ne  pouvant 
de  sa  personne  se  rendre  auprès  de  lui,  et  que  ce  portrait  authen- 
tique se  conservait  encore  dans  cette  ville  au  vu*,  d'autres  disent 
au  X'  siècle  (1).  On  a  aussi  raconté  qu'une  femme  pieuse  aurait  es- 
suyé le  front  du  Fils  de  l'homme  montant  au  Calvaire,  et  le  mou- 
choir dont  elle  s'était  servie,  marqué  d'une  empreinte  miraculeuse, 
serait  l'origine  de  toutes  ces  véroniques  (2)  ou  vraies  images  du 
Sauveur  conservées  dans  plus  d'un  sanctuaire.  La  crédulité  a  m- 
chéri  sur  cette  légende  et  montré  l'empreinte  de  toute  la  personne 
du  Christ  sur  ces  linceuls  qu'on  nomme  suaires,  et  qui  sont  plus 
multipliés  qu'il  ne  faudrait  pour  leur  authenticité.  C'est  encore  ainsi 
que  Nicodème  aurait,  au  dire  des  gens  de  Lucques,  sculpté  d'après 
nature  la  tète  du  Christ  au  tombeau,  et  son  ouvrage,  conservé 
au  moins  depuis  le  vui®  siècle,  serait  ce  saint  Voull  de  Lucques, 

(1)  La  correspondance  entre  le  Christ  et  Abgare  est  elle-même  tenue  maintenant 
pour  apocryphe,  et  d'ailleurs  elle  ne  parle  pas  du  portrait. 

(2)  Ce  mot,  mal  forgé  pour  exprimer  une  vraie  imago,  est  devenu  un  nom  propre,  un 
homonyme  de  Bérénice^  nom  de  rhémorroîsse  de  l'Évangile,  qui  serait  pour  les  uns  la 
femme  au  mouchoir,  et  qui  selon  les  autres  aurait  fait  couler  en  bronze  une  statue  de 
Jésus-Christ.  Cette  statue  invraisemblable  aurait  été  brisée  sous  Julien  TApostat.  0p 
tout  cela,  le  martyrologe  a  gardé  une  sainte  Véronique.  Quant  aux  véroafcqaes-images, 
en  France  aeulement,  quatre  villes  au  moins  prétendaient  posséder  une  de  ces  iaintu 
faces.  Quatorze  bulles  avaient,  dit-on,  certifié  véritable  celle  de  Toulouse,  tandis  que 
celle  de  Turin  n'avait  que  quatre  bulles  en  sa  faveur.  On  dit  que  le  Vatican  et  Sahit- 
Jean-de-Latran  gardent  aussi  de  ces  sortes  de  reliques,  sans  compt<ir  bien  d'autre» 
^iees.  Une  statue  de  sainte  Véronique  est  à  rentrée  du  confessionnal  <la  sftint  Piem. 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE   CHRÉTIEN   A   ROME.  86S 

Vullus  de  Lurûy  si  révéré  par  le  moyen  âge,  si  souvent  pris  à 
ténfK)in  de  sermens  trop  semblables  à  des  blasphèmes  par  le  roi 
^Guillaume  le  Roux.  Mais  le  moyen  âge,  trompé  par  l'homonymie, 
n'aurait-il  pas  pris  l'image  de  Lucques  pour  un  ouvrage  de  Luc  et 
sanctifié  la  première  au  nom  du  compagnon  de  saint  Paul,  dont 
saint  Jean  Damascène  avait  fait  le  patron  des  peintres,  et  qui  devrait 
être  tout  au  plus  celui  des  médecins  (1)?  On  prête  à  saint  Luc  jus^ 
qu'à  onze  portraits  connus  de  la  Vierge,  que  les  critiques  rendent  à 
un  certain  Luca  du  xii""  siècle;  mais  on  peut  les  reléguer  tous  avec 
cette  image  de  Marie  qui,  lors  de  la  prise  de  Nicée  par  les  Turcs, 
s'enfuit  de  cette  ville  et  passa  la  mer  à  la  nage  pour  s'aller  réfugier 
au  couvent  d'Ivirou  dans  l'Athos,  ou  avec  celle  qui,  traversant  les 
airs  en  129A,  vint  s'abattre,  ainsi  que  la  srinla  CasUy  sur  la  colline 
de  Lorette.  Toates  ces  traditions,  plus  que  hasardées,  prouvent  seu- 
lement que  le  judaïsme  n'avait  pas  laissé  dans  l'église  de  préjugé 
absolu  contre  la  représentation  des  saints  personnages  de  l'Évan* 
gile;  on  avait  même,  à  certaines  époques,  cherché  â  s'assurer  de 
leur  exacte  ressemblance.  La  parole  les  avait  dépeints  à  sa  manière. 
On  ne  peut  guère  s'arrêter  à  la  lettre  très  manifestement  apocryphe 
de  Publius  Lentulus,  proconsul  de  Judée  avant  Hérode,  lequel  au^ 
rait  adressé  au  sénat  romain  un  signalement  informe  de  la  personne 
du  Messie.  Cette  épître  prouve  du  moins  que  ceux  qui  l'ont  fabri- 
quée croyaient  répondre  à  la  curiosité  pliblique.  Saint  Jean  Damas- 
cène,  qui  défend  de  représenter  Dieu  le  père,  l'incorporel,  l'invi- 
sible, i'infiâi,  l'incompréhensible,  n'interdit  pas  de  peindre  son 
divin  fils,  le  Christ  fait  homme  étant  dans  son  langage  scolastique  un 
animal  rationalej  dont  il  ne  se  refuse  pas  à  indiquer  en  quelques 
traits  l'apparence  corporelle  et  la  figure,  qui  rappelait,  dit-il,  celle 
de  sa  mère  et  celle  d'Adam;  aussi  donne-t-il  les  règles  prescrites 
par  l'empereur  Constantin  à  quiconque  la  voudrait  retracer.  Saint 
Anschaire,  qui  vivait  cent  ans  après  Damascène,  vit  le  Seigneur 
lui  apparaître  sous  une  forme  peu  différente  de  l'image  officielle- 
ment approuvée  par  l'empereur,  et  un  annaliste  ecclésiastique,  pos- 
térieur de  près  de  six  siècles,  mais  qui  ne  sortait  pas  de  la  biblio- 
thèque de  Sainte-Sophie,  et  qui  y  puisa  tous  les  documens  d'une 
histoire  de  l'église  jusqu'à  l'an  1000,  Nicéphore,  fils  de  Calliste,  a 
résumé  jusqu'aux  moindres  traits  de  Jésus  et  de  Marie  tels  que  l'an- 
tiquité les  avait  conservés  jusqu'à  lui. 

Ainsi  c'est  surtout  l'église  d'Orient  qui  semble  s'être  occupée  de 
recueiUir  la  tradition  iconographique.  Jamais  les  Latins  n'ont  ac- 

(i)  Ceci  8oi^  dit  sauf  le  respect  dA  à  Pautear  (Serantoni)  de  TouTrage  intitulé  ApO' 
logia  del  Volto  santo  di  Lucca  difesa  ehêsiaun  vero  riUrato  di  Gesu  Criito  pMOAte  m 
Crw»,  etc.,  Lucca  1765. 


Digitized  by 


Google 


86&  BETUE   DES   DEUX  MONDES. 

cepté  avec  une  entière  confiance  le  témoignage  de  cette  Grèce  cré* 
dule  ou  menteuse.  11  nous  faut  donc  d'autres  données  pour  éclair- 
cir  les  commencemens  de  Tart  chrétien  dans  TOccident.  Ce  qui 
vient  d'être  dit  ne  touche  d'ailleurs  qu'à  deux  ou  trois  portraits 
traditionnels.  Rien  encore  sur  la  peinture  d'histoire,  dont  nous  ne 
séparons  pas  la  peinture  allégorique.  De  l'aveu  à  peu  près  unanime 
des  historiens,  l'introduction  ou  plutôt  la  renaissance  de  la  peinture 
en  Italie,  au  moins  dans  son  application  publique  aux  choses  sa- 
crées, devrait  être  attribuée  à  l'art  byzantin,  c'est-à-dire  à  l'art  pra- 
tiqué par  les  mosaïstes  de  Constantinople.  La  mosaïque  peut  avoir 
en  effet  dessiné  la  première  des  figures  sur  les  murs  des  églises 
telles  que  nous  les  connaissons,  et  elle  a  ainsi  pu  donner  plus  tard 
naissance  à  la  peinture  religieuse  du  moyen  âge;  mais  d'abord,  et 
sans  encore  contester  l'hypothèse,  est-il  nécessaire  de  faire  voyager 
la  mosaïque  d'Orient  en  Italie,  où  le  goût  et  le  talent  n'en  devaient 
pas  avoir  disparu?  On  montre  à  Ravenne  des  mosaïques  du  com- 
mencement du  VI'  siècle  au  plus  tard,  et  la  plus  ancienne  de  Sainte- 
Marie-Majeure  paraît  antérieure  à  la  mort  du  pape  Sixte  III,  c'est- 
à-dire  à  l'année  440.  Or  il  n'y  avait  pas  à  cette  époque  cinquante  ans 
que  l'empire  d'Orient  s'était  séparé  de  celui  d'Occident,  il  n'y  avait 
guère  qu'un  siècle  que  Constantin  avait  fondé  sa  ville,  et  l'on  doit 
faire  remonter  jusqu'à  lui,,  ou  du  moins  jusqu'à  une  époque  très 
voisine  de  son  règne  l'ornementation  de  deux  édifices  aussi  visible- 
ment remplis  de  son  souvenir  que  le  baptistère  de  Latran  et  celui 
de  Sainte-Constance.  L'art  de  la  mosaïque  n'a  donc  pas  dû  cesser 
d'être  pratiqué  à  Rome.  Seulement  il  se  peut  qu'il  ne  fût  exercé  que 
par  des  Grecs,  et  le  déclin  de  toutes  choses  en  Italie  fut  si  rapide 
que  bientôt  Constantinople  dut  attirer  les  meilleurs  artistes.  Le 
mouvement  et  le  luxe  d'un  empire  naissant  donnaient  à  leur  talent 
une  impulsion  nouvelle  et  un  caractère  local.  Un  style  visiblement 
oriental  prévalut  dans  la  représentation  des  êtres  et  des  faits  de 
l'histoire  sacrée.  Il  prit  des  formes  fixes,  s'assujettit  à  des  règles  et 
s'enferma  dans  un  cadre  hiératique  tout  à  fait  contraire  aux  libertés 
que  se  donnait  l'art  gréco-romain.  Ainsi  Byzance  a  pu  dans  la  suite, 
par  son  influence  et  son  exemple,  modifier  et  déterminer  jusqu'en 
Italie,  et  plus  loin  encore,  le  système  de  décoration  graphique  des 
voûtes  et  des  absides  de  nos  temples.  Une  étiquette  religieuse  très 
précise  et  très  détaillée  gouvernait  en  effet  dans  le  monde  gréco- 
asiatique  l'imagination  des  peintres  d'église.  La  foi  avait  son  dessin 
oificiel,  à  peu  près  comme  chez  les  modernes  le  blason.  Non-seu- 
lement on  retrouve  les  marques  de  ce  formalisme  en  Italie  jus- 
qu'au temps  de  Cimabué,  mais  il  se  montre  encore  intact  et  invio- 
lable dans  rOrient  chrétien.  Depuis  que  M.  Didron  a  rapporté  du 


Digitized  by 


Google 


UN  MU8EE    CHRÉTIEN  A   ROME.  866 

couveot  d'Esphigraenou  le  Guide  ou  la  Clé  de  la  peinture  (1),  il 
n'est  plus  permis  de  douter  qu'un  invariable  formulaire  soit  depuis 
un  temps  immémorial  imposé  en  Grèce  à  la  peinture  religieuse.  Ce 
manuel  des  peintres  de  rAthosremonte  jusqu'au  xii''  siècle,  et  nous 
fait  connaître  quelle  tradition  dominait  Tart  byzantin  sous  Andro- 
nic  r*".  Il  nous  apprend  jusqu'à  la  couleur  qu'il  faut  donner  au  man- 
teau de  tel  ou  tel  patriarche,  de  tel  ou  tel  apôtre.  C'est  la  preuve 
écrite  de  l'existence  d'une  orthodoxie  iconographique,  et  quoiqu'elle 
n'ait  peut-être  jamais  été  aussi  strictement  observée  de  ce  côté-ci 
de  l'Adriatique,  nos  cathédrales  gothiques  nous  offrent  des  preuves 
sans  nombre  de  l'existence  d'une  imagerie  réglementaire,  et  nous 
avons  de  la  fin  du  vin*  siècle  une  ordonnance  du  pape  Adrien  P' 
qui  détermine  les  trois  manières  de  représenter  Jésus-Christ  dans 
les  églises. 

Mais  toutes  ces  règles,  qui  peuvent  avoir  influé  à  travers  le  moyen 
âge  jusque  sur  l'art  de  nos  jouis,  datent-elles  donc  de  la  naissance 
du  christianisme  et  du  temps  même  où  l'on  ne  bâtissait  pas  d'églises 
en  plein  air?  N'ont-elles  pas  un  caractère  sacerdotal  qui  va  peu  aux 
époques  voisines  de  l'âge  apostolique?  A  ces  questions,  les  peintures 
des  catacombes  ont  répondu.  Les  voilà  les  premiers  rudimens  d'un 
art  chrétien,  du  moins  en  Occident.  Les  inconnus  qui  décoraient 
ces  parois  et  ces  voûtes  obscures  obéissaient  à  d'autres  inspirations 
et  satisfaisaient  à  d'autres  besoins  que  les  formalistes  de  Constanti- 
nople.  On  peut  reconnaître  plus  tard  l'influence  byzantine  dans  la 
marche  de  la  peinture  religieuse  en  Italie,  et  la  suivre  jusque  sur  le 
seuil  des  temps  modernes;  mais  il  n'en  résulte  pas  qu'avant  Con- 
stantin le  christianisme  n'eût  inventé  ou  adopté  aucun  moyen  de  re- 
présenter ses  souvenirs  et  ses  mystères.  Pourquoi  n'aurait-il  pas  su 
s'approprier  telles  ou  telles  des  formes,  tels  ou  tels  des  procédés  que 
conservait  l'art  antique  dans  la  décadence  impériale?  Les  lecteurs  de 
rÉpître  aux  Romains  n'avaient  pas  été  élevés  par  leur  maître  à  ne  rien 
prendre  aux  gentils.  Je  sais  que  Pline  nous  atteste  qu'à  Rome,  dès 
le  second  siècle  et  même  auparavant,  l'art  de  peindre  était  négligé. 
Les  tableaux  anciens  étaient  encore  recherchés,  comme  le  sont  au- 
jourd'hui ceux  des  maîtres  de  l'Italie  :  on  les  faisait  à  grands  frais 
venir  de  Grèce  et  d'Asie;  mais  on  n'en  peignait  plus  de  nouveaux. 
Quoique  le  métier  de  peintre  eût  été  assez  estimé  de  la  vieille  Rome 
pour  donner  un  surnom  à  une  branche  des  Fabius,  il  était  aban- 
donné, et  Pline  nous  parle  d'un  ton  d'oraison  funèbre  de  dignilale 

(1)  Le  titre  même,  Vlnterprétation^  ou,  si  Ton  veut,  V Herméneutique  de  la  peinture, 
■emble  déjà  indiquer  que  Tait  est  un  symbolisme  à  expliquer.  —  Manuel  d'iconogra- 
phie chrétienne,  traduit  par  M.  Paul  Durand,  1845.  —  Iconographie  chrétienne,  par 
M.  Didroo,  1843. 

TOME  XLV.  55 


Digitized  by 


Google 


866  BEVUE   DES   DEUX  MONDES. 

artis  morientis,  11  se  peut  encore  qu'une  religion  nouvelle,  fort  oc- 
cupée d'ailleurs  à  se  soutenir  et  à  se  propager,  hésitât  à  faire  ou- 
vertement usage  d'un  art  en  déclin.  Elle  cherchait  peu  les  regards  du 
public.  Son  esprit  même  ne  la  portait  pas  à  revêtir  ses  croyances 
du  prestige  du  dessin  et  de  la  couleur.  Pour  attirer  l'attention  en 
parlant  aux  yeux,  il  aurait  fallu  ne  pas  la  craindre.  Attendon&-noiis 
donc  à  voir  les  chrétiens  ne  manifester  que  par  de  rares  essais  le 
désir  de  prêter  un  corps  et  une  figure  à  leurs  dogmes  et  à  leurs 
traditions,  et  si,  malgré  tant  d'obstacles,  ce  goût  de  réalisation  sen- 
sible des  idées  spirituelles  s'est  fait  jour  parmi  eux,  ne  nous  éton- 
nons pas  qu'il  ait  d'abord  paru  timide  et  voilé,  qu'en  cherchant  à 
satisfaire  de  secrètes  sympathies  il  ait  taché  de  se  dissinmler  à  la 
malveillance,  qu'il  ait  enfin  réfléchi  les  scrupules  et  les  craintes 
d'une  société  naissante  et  menacée  qui  doutait  encore  de  ses  droits 
et  de  son  sort,  qui  même  ne  savait  pas  bien  ce  que  lui  permettaient 
la  foi  ni  la  prudence.  Les  idées  sur  ce  point  tardèrent  à  se  fixer. 
Peu  après  la  fin  du  m®  siècle,  un  concile  d'Eliberis  interdisait  de 
retracer  sur  les  murailles  des  églises  ce  qui  est  objet  de  culte  et 
d'adoration,  quod  colilur  et  adoratur.  Quoique  les  images  peintes 
suent  toujours  excité  moins  d'ombrages  que  les  images  taillées  qui 
rappelaient  les  idoles  primitives,  l'église  n'a  pas  admis  sans  hésita- 
tion la  représentation  de  la  Divinité;  il  est  douteux  qu'elle  l'ait  ja- 
mais formellement  encouragée;  jusque  dans  le  xvii*  siècle,  on  a 
cru  convenable  d'interdire  au  pinceau  ou  au  ciseau  toute  figure  de 
la  Trinité.  11  a  bien  fallu,  sur  l'autorité  de  Michel-Ange  et  de  Ra- 
phaël, tolérer  la  personnification  du  Dieu  créateur  dans  les  scènes 
de  la  Genèse  et  de  l'Exode  :  la  colombe  et  les  langues  de  feu  ont, 
conformément  au  Nouveau  Testament,  annoncé  la  présence  du  Saint* 
Esprit;  mais  l'essence  divine  dans  sa  triple  personne  n'a  guère  été 
rendue  sensible  aux  yeux  que  par  des  simulacres  qu'excusait  leur 
vétusté.  On  trouverait  difficilement,  en  France  du  moins,  des  théo- 
logiens éclairés  qui  autorisassent  formellement  la  représentation  de 
la  Trinité.  L'un  d'eux,  après  avoir  rappelé  que  le  concile  de  Trente 
ne  parle  que  des  figures  de  Jésus-Christ  et  des  saints,  raconte  que 
Bossuet,  dans  son  diocèse,  faisait  attacher  à  la  muraille  une  grande 
image  où  était  représenté  le  sujet  de  la  leçon;  «  mais,  lorsqu'on  ex- 
pliquait la  sainte  Trinité,  on  ne  montrait  aux  enfans  aucune  figure 
pour  leur  faire  entendre  que  ce  grand  mystère  ne  peut  être  aperçu 
par  les  sens,  mais  par  l'esprit  seul  que  la  foi  éclaire.  » 

On  conçoit  que  les  anciens  n'eussent  pas  tous  la  même  délica- 
tesse de  spiritualisme.  Les  imaginations  asiatiques  étaient  naturel- 
lement portées  à  aimer  les  images,  si  l'on  en  Juge  par  le  soin  qu*0Dt 
pris  le  judaïsme  et  le  mahométisme  de  les  leur  interdire.  Dans  le 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSEE   CHRETIEN   A   ROME.  867 

monde  gréco-latin,  la  liberté  de  Tart  était  consacrée  par  les  mœurs. 
En  aucun  temps  d'ailleurs,  aucune  interdiction  n'a  dû  s'appliquer 
à  l'humanité  du  Christ,  et  lorsqu'on  eut,  dans  le  second  et  môme 
dès  le  premier  siècle,  essayé  de  rappeler  par  des  portraits  ou  des 
emblèmes  le  souvenir  de  chrétiens  éminens,  de  martyrs  qui  de- 
vaient un  jour  être  honorés  comme  des  saints,  lorsqu'on  eut  com- 
mencé de  figurer  les  dogmes  de  la  foi  qu'ils  avaient  confessée  par 
quelques  images  bibliques,  il  était  difficile  qu'on  ne  fût  pas  presque 
aussitôt  conduit  à  représenter,  au  moins  symboliquement,  le  Sau- 
veur en  personne  dans  les  œuvres  de  sa  vie  terrestre.  Bientôt  on 
s'enhardit  à  le  peindre  directement,  quoiqu'on  écartât,  pendant 
longtemps  du  moins,  certains  traits  qui  auraient  rendu  trop  vive- 
ment les  plus  reconnaissables  et  les  plus  émouvantes  réalités  du  ré- 
cit évangélique.  Ainsi  s'expliquent  les  caractères  les  plus  frappans 
des  premières  peintures  des  catacombes.  La  pensée  en  est  chré- 
tienne, quoiqu'elle  ne  le  soit  pas  librement,  hardiment ,  et  qu'elle 
évite  avec  une  crainte  peut-être  systématique  de  rappeler  patem- 
ment  les  grandes  scènes  du  christianisme.  L'art  est  païen,  c'est- 
à-dire  qu'il  continue  l'art  de  l'antiquité;  il  suit,  pour  les  formes  et 
même  pour  la  composition,  les  procédés  et  les  conventions  du  mé- 
tier qui  avait,  au  dire  de  Pline,  remplacé  à  Rome  l'art  importé  de 
Corinthe  et  d'Athènes.  Par  quelques  détails  seulement,  ce  premier 
Style  chrétien  décèle  ce  qu'il  a  de  nouveau.  11  dissimule  quelquefois 
jusqu'aux  sujets  sacrés  qu'il  retrace.  Il  est  en  général  obscur,  mo- 
notone et  peu  original.  Tel  qu'il  est  cependant,  et  malgré  des  signes 
d'indécision,  de  routine  et  de  décadence,  il  se  ressent  de  son  origine; 
il  vient  de  l'ancienne  Grèce,  si  supérieure  à  la  nouvelle  ;  il  est  de 
plus  noble  extraction  que  l'art  de  Byzance.  S'il  n'eût  jamais  été  mo- 
difié ou  plutôt  remplacé  par  celui-ci,  s'il  avait  pu  se  maintenir 
dans  sa  tradition,  persister  dans  sa  voie,  en  s'identifiant  de  plus  en 
plus  avec  les  souvenirs  et  les  pensées  de  la  religion,  on  se  demande 
s'il  ne  serait  pas  arrivé  directement  à  cet  art  composite,  à  ce  savant 
mélange  d'imitation  et  d'inspiration,  de  science  et  de  nouveauté, 
dont  la  Transfiguration  de  Raphaël  est  le  type  accompli;  mais  puis- 
qu'une décadence  rapide  devait  conduire  à  une  interruption  inévi- 
table dans  la  tradition  du  goût,  puisque  la  peinture,  comme  toute 
chose,  devait  traverser  l'épreuve  du  moyen  âge,  il  est  heureux 
qu'elle  ait  ou  le  temps  d'être  un  moment  antique  et  chrétienne,  il 
est  heureux  qu'à  l'époque  où  l'on  ne  pouvait  avoir  d'art  public,  on 
ait  essayé  de  se  créer  un  art  clandestin  dans  les  ténèbres  des  cata- 
combes. Là  donc  il  faut  chercher  le  véritable  style  chrétien  primitif, 
là  uniquement  on  peut  découvrir  les  premières  traces  des  efforts  de 
l'insAgination  des  fidèles  pour  sanctifier  un  mode  d'expression  créé 
par  le  génie  de  l'antiquité  profane. 


Digitized  by 


Google 


8d8  RBYUE   DES   DEUX  MONDES. 


IV. 

On  voit  que  Tart  des  catacombes  doit  être  en  rapport  avec  un 
christianisme  hellénistique.  Il  convient  à  des  gentils  convertis.  Il  est 
loin  de  ce  formalisme  mystique  que  ne  tarda  pas  à  subir  Festbé- 
tique  de  Torthodoxie.  Tout  n'est  pas  cependant  de  fantaisie  daas 
ces  peintures.  Un  petit  nombre  de  pensées  et  de  faits  presque  tou- 
jours rendus  symboliquement  et  par  les  mômes  symboles  remplit 
les  cadres  de  ce  musée  funéraire;  mais  le  style  même  des  figures  et 
de  la  décoration  est  libre ,  en  ce  sens  qu'il  garde  presque  toujours 
les  allures  de  l'art  antérieur.  Tout  ou  presque  tout  est  romain  dans 
la  représentation  de  ces  scènes  du  monde  oriental.  Rarement  se 
montre  l'effort  d'inventer,  dans  le  fond  comme  dans  les  accessoires, 
un  geure  qui  ait  une  physionomie  propre,  d'assigner  aux  person- 
nages et  aux  emblèmes  un  caractère  neuf,  distinct,  incommuni- 
cable, qui  soit  chrétien  et  ne  soit  que  chrétien.  Ce  n'est  pas  la  pein- 
ture des  catacombes  qui  a  déterminé  la  direction  ultérieure  de  l'art 
religieux.  Cette  circonstance  serait  plus  particulièrement  intéres- 
sante à  étudier,  si  l'on  pouvait  avec  plus  de  précision  fixer  la  date 
des  ouvrages  et  distinguer  toujours  avec  certitude  ce  qui  a  précédé 
et  ce  qui  a  suivi  l'émancipation  politique  de  la  religion  chrétienne 
par  la  conversion  opportune  de  Constantin. 

Cependant  on  reconnaît  tout  d'abord  que  le  système  décoratif 
est,  dans  sa  généralité,  imité  des  anciens  caveaux  de  sépulture  ro- 
maine. 11  était  donné  par  la  disposition  locale.  Il  n'y  a  pas  beaucoup 
de  manières  de  peindre  les  parois  et  les  voûtes  d'un  souterrain.  L^ 
compartimens,  les  encadremens,  les  guirlandes,  enfin  la  partie  pu- 
rement ornementale  est  donc  tout  antique,  et,  aux  sujets  près,  le 
premier  aspect  rappelle,  avec  une  exécution  un  peu  plus  grossière 
et  moins  de  variété,  les  peintures  de  Pompéi  et  d'Herculanum;  mais 
la  pensée  est,  comme  on  le  sent,  fort  différente.  Cette  pensée  si  nou- 
velle alors,  et  qui  tendait  à  le  devenir  davantage,  n'innove  pour- 
tant que  le  moins  possible  dans  les  formes  qu'elle  affecte  pour  s'ex- 
primer. Ainsi  les  fleurs,  les  palmes,  le  phénix,  les  vendanges,  les 
repas,  tous  ces  emblèmes  funèbres  de  l'art  païen  se  reproduisent, 
interprétés  et  comme  consacrés  à  nouveau  par  une  foi  plus  ferme  et 
plus  distincte.  La  religion ,  voisine  de  son  berceau ,  ne  s'était  pas 
encore  assez  emparée  des  esprits  et  des  mœurs  pour  oser  aisément 
se  créer  des  signes  et  des  types  dont  elle  ne  trouvait  pas  les  ana- 
logues dans  les  traditions  de  l'art  figuratif.  Il  semble  même  qu'elle 
choisît  de  préférence  dans  TÉcriture  les  sujets  qui,  tels  que  le  dé- 
luge, l'aventure  de  Jonas,  le  bon  pasteux*,  etc.,  trouvaient  dans  cer- 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE   CHRÉTIEN   A    ROME.  8dd 

taines  fables  de  Deucalion,  d'Hercule,  de  Jason,  de  Mercure  Crio- 
phore,  des  motifs  déjà  connus  d'agencement  et  de  dessin. 

Pour  les  attitudes  et  les  accessoires,  elle  ne  s'écarte  pas  des  mo- 
dèles convenus  que  les  décorateurs  avaient  pour  ainsi  dire  dans  la 
main.  Lorsqu'il  faut  décidément  inventer,  et  que  l'image  doit  être 
exclusivement  chrétienne,  l'embarras  est  visible.  On  s'aperçoit  que 
le  temps  n'est  point  passé  où  une  religion  enseignée  par  des  pauvres 
et  des  ignorans,  au  nom  d'un  Dieu  frappé  de  toutes  les  misères 
humaines,  repoussait  avec  scrupule  ou  dédain  l'idée  de  parler  aux 
sens  et  d'éblouir  par  le  dehors.  Ainsi,  prenant  à  la  lettre  un  verset 
d'isaîe,  on  allait  jusqu'à  vouloir  que  le  Messie  fût  sans  bcaulé  et 
sans  écUUy  puisqu'//  n'avait  rim  qui  attirai  Vœil  (1).  Qu'importait 
d'ailleurs  son  image  ?  Il  se  peignait  dans  sa  parole. 

Cette  indifférence  aux  choses  extérieures  ne  pouvait  être  ni  po- 
pulaire ni  durable.  Des  générations  formées  par  la  Grèce  ne  pou- 
vaient longtemps  mépriser  l'expression  par  la  forme.  Le  goût,  l'ha- 
bitude, l'esprit  de  l'antiquité  reprit  le  dessus;  on  voulut  représenter 
ce  qu'on  croyait,  mais  une  représentation  directe,  une  imitation 
littérale  des  choses  sacrées  n'était  ni  sûre  ni  facile.  Les  chrétiens  de 
Borne  ne  se  retraçaient  pas  aisément  la  vérité  des  scènes  de  l'Évan- 
gile. Quelle  image  pouvait  se  faire  du  Christ  et  de  sa  mère,  de  saint 
Jean-Baptiste,  d'Abraham  ou  d'Élie,  un  Bomain,  un  gentil,  qui  ne 
connaissait  ni  Jérusalem  ni  le  désert?  Au  témoignage  de  saint  Au- 
gustin, la  figure  de  Jésus  et  de  Marie  était  demeurée  entièrement 
ignorée.  Les  formes  de  l'art,  étroitement  liées  aux  idées  du  paga- 
nisme, ne  pouvaient  être  employées  sans  profanation  qu'à  la  faveur 
du  symbolisme.  Depuis  longtemps,  les  sujets  mythologiques  n'étaient 
plus  heureusement  que  les  emblèmes  de  certaines  idées  morales. 
Les  fables  de  Psyché,  d'Adonis,  etc.,  les  scènes  du  culte  de  Bacchus 
ne  figuraient  par  exemple  sur  les  tombeaux  que  comme  expression 
des  mystères  de  la  mort  et  de  la  vie.  A  défaut  des  choses  mômes,  le 
procédé  pouvait  être  imité;  rien  n'était  davantage  dans  le  génie  an- 
tique, dont  sous  ce  rapport  l'esprit  judéo-chrétien  était  loin  de  s'é- 
carter. 11  était,  lui  aussi,  essentiellement  figuratif  et  parabolique. 
II  fut  donc  naturel  de  débuter  dans  l'iconographie  religieuse  par  le 
symbole.  L'agneau,  la  colombe,  le  poisson,  etc.,  furent  les  premiers 
signes  auxquels  s'arrêta  d'abord  un  art  timide;  mais  on  ne  tarda 
pas  à  vouloir  des  représentations  plus  animées  et  plus  humaines. 
C'est  alors  qu'on  chercha  dans  la  tradition  des  personnages  et  des 

(1)  un,  2.  Cf.  LU,  13-16.  Cette  tradition  semble  d'ailleurs  la  plus  ancienne.  Elle  a 
pour  elle  Justin,  Irénée,  Origène,  Cyrille,  Clément  d'Alexandrie,  et  elle  est  adoptée  et 
motivée  par  saint  Au;;ustin.  Ce  n'e^t  guère  qu'avec  saint  Jérôme  et  saint  Jean  Chrysoa- 
tome  que  les  idées  commencent  à  chanjger  sur  ce  point. 


Digitized  by 


Google 


870  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

scènes  qui  pussent  assez  exactement  se  rapporter  aux  dogmes  dont 
on  voulait  une  image  parlante.  On  en  prit  dans  TAncien  Testament, 
on  en  prit  dans  le  Nouveau,  on  en  prit  même  dans  la  mythologie  : 
Isaac  sacrifié  par  son  père  ou  Moïse  faisant  jaillir  la  source  du  ro- 
cher, puis  le  bon  pasteur  de  la  parabole  rapportant  sa  brebis,  puis 
Orphée  attirant  et  apprivoisant  à  sa  voix  les  animaux  sauvages,  pu- 
rent être  également  la  figure  de  Jésus-Christ.  Il  serait  précieux  de 
pouvoir  dire  par  laquelle  on  commença  de  ces  trois  classes  d'allé- 
gories. Ce  qui  se  peut  assurer,  c'est  qu'elles  précédèrent  toute  re- 
présentation dirette,  tout  portrait  des  personnes  et  des  choses  de 
rÉvangile;  mais  lors  même  qu'on  en  vint  là  et  qu'on  essaya  la  pein- 
ture historique  de  la  religion,  on  ne  s'attacha  pas  à  la  ressemblance, 
on  ne  chercha  pas  la  fidélité,  et  les  figures  du  Christ  par  exemple 
furent  pour  la  plupart  aussi  arbitraires  que  le  sont  les  personnages 
bibliques  des  peintres  hollandais.  Jésus-Christ  devint  souvent  un 
jeune  Romain,  désigné  par  certains  accessoires  ou  par  la  composi- 
tion du  tableau  à  ceux-là  seulement  qui  étaient  avertis.  Ce  n'est 
que  postérieurement  et  peut-être  assez  tard  qu'on  s'est  rapproché 
d'un  certain  type  nazaréen  dont  les  catacombes  nous  offrent  deux 
ou  trois  exemplaires  encore  assez  différens  entre  eux;  mais  pendant 
longtemps  aucune  pensée  de  réalisme,  comme  on  dit  aujourd'hui, 
ne  parut  se  mêler  à  la  peinture  religieuse.  La  majorité  des  plus  an- 
ciennes décorations  des  catacombes  permettrait  presque  de  suppo- 
ser que  pour  ceux  qui  les  ont  exécutées  le  symbolisme  chrétien  est 
resté  une  énigme.  On  dirait  que  des  hommes  de  métier  ont  été  ap- 
pelés à  reproduire  des  types  connus,  des  figures  usuelles,  dont  la 
disposition  seule  avait  un  sens  pour  les  initiés,  lia  peignaient  peut- 
être  ce  qu'on  leur  commandait  sans  en  deviner  la  pensée  secrète,  la 
valeur  emblématique.  C'est  ainsi  que  dans  la  catacombe  de  Saini- 
Calixte  un  Christ  enseignant  est  assis  au  milieu  d'auditeurs  de  tout 
âge,  comme  lui  en  costume  romain,  semblable  de  tout  point  à  un 
rhéteur  dans  son  école,  et  le  tableau  «st  entouré  en  demi-cercle 
d'une  vigne  dont  les  fruits  sont  recueillis  par  des  génies.  Le  premier 
artiste  venu  aurait  pu,  quelle  que  fût  sa  religion,  dessiner  cette 
grande  composition. 

C'était  encore  une  idée  païenne  que  la  jeunesse  fût  l'attribut  de 
la  Divinité,  et  la  personne  du  Christ  a  été  rajeunie  quelquefois, 
comme  dans  le  tombeau  de  G.  Bassus,  préfet  de  Rome,  mort  vers 
369  (1).  D'autres  fois  aussi  on  a  emprunté  les  détails  de  la  cheve- 
lure et  certains  accessoires  aux  images  classiques  de  Jupiter,  comme 

(i)  n  a  été  décoavert  en  1595  dans  la  partie  la  moins  ancienne  des  arcfte  vaUoan^^. 
aiége  du  confessionnal  de  saint  Piorro.  ,    . 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE   CHRÉTIEN   A    ROME.  871 

pour  justifier  d'avance  l'invocation  de  Dante  au  Jupiter  suprême 
que  nous  avons  crucifié  sur  la  terre. 

Nous  comprendrons  mieux  ces  premiers  tâtonnemens  de  l'art 
chrétien  en  regardant  de  plus  près  aux  peintures  des  catacombes. 
On  dit  que  celles  de  Naples  portent  des  marques  encore  plus  visi- 
bles de  l'antiquité  païenne.  Celles  de  Rome  nous  apprendront  déjà 
beaucoup  en  ce  sens,  et  elles  commencent  à  être  mieux  connues. 
On  doit  se  souvenir  qu'une  partie  seulement,  le  tiers  peut-être,  en 
a  été  explorée,  et  les  peintures  que  nous  cherchons  sont  rares.  Pres- 
que toutes  les  parois  de  ces  interminables  galeries  ont  conservé  la 
couleur  brun  grisâtre  du  péperin.  Seulement  dans  quelques  celles 
ou  chapelles  fort  espacées  entre  elles,  la  voûte  est  enduite  de  stuc 
ainsi  que  l'enfoncement  ou  demi-lune  des  niches  sépulcrales.  Ce 
sont  ces  surfaces  concaves  ou  planes  que  couvrent  souvent  des  des- 
sins légers  d'un  bon  goût  d'ornementation,  ou  même  des  sujets 
emblématiques  et  des  images  mystérieusement  religieuses.  On  s'ac- 
corde à  regarder  comme  postérieures  au  m"  siècle  celles  de  ces 
peintures  où  se  voient  des  lettres  grecques,  X  et  P,  qui  représentent 
les  deux  premières  du  nom  du  Christ  {Ch  et  R) ,  et  TX  figurait  en 
même  temps  la  croix  ;  ce  monogramme  est  réputé  celui  de  Con- 
stantin. Naturellement  l'expression  pittoresque  des  idées  chrétiennes 
doit  être  plus  explicite  et  plus  claire  à  partir  du  moment  où  elles 
sont  les  dogmes  de  la  religion  de  l'état.  Cependant,  à  toute  époque, 
le  symbolisme  remplace  presque  partout  la  représentation  directe. 
Les  sujets  sont  en  général  tirés  de  l'Ancien  Testament;  or  il  est  dif- 
ficile de  supposer  que  les  néo-chrétiens  prissent  pour  objet  habituel 
de  leur  pensée  et  de  leur  culte  Moïse  frappant  le  rocher,  Daniel  dans 
la  fosse  aux  lions,  Jonas  englouti  par  la  baleine  ou  se  reposant,  après 
être  sorti  de  Ninive,  sous  le  lierre  miraculeux  dont  certains  inter- 
prètes font  un  palma-christi.  De  ces  trois  images,  la  première  devait 
désigner  la  fondation  de  l'église,  la  seconde  la  passion  de  Jésus- 
Christ  ou  celle  des  premiers  martyrs,  la  troisième,  empruntée  à  une 
comparaison  évangélique  (Matt.,  xii,  39),  la  sainte  padx  qui  attend 
le  fidèle  jouissant  des  fruits  de  la  vigne  du  Seigneur.  La  figure  du 
bon  pasteur  se  rencontre,  comme  on  l'a  dit,  plus  d'une  fois;  mais, 
quoique  ce  soit  un  souvenir  du  Nouveau  Testament,  elle  représente 
paraboliquement  le  Sauveur  des  hommes  en  empruntant  une  dis- 
position de  l'art  antique,  celle  du  faune  à  la  chèvre  ou  de  certaines 
statues  de  Bacchus.  Le  goût  allégorique  est  poussé  si  loin  que  l'on 
rencontre  jusqu'à  des  personnages  mythologiques  comme  Orphée  et 
peut-être  Mercure  et  Pluton.  A  peine  voit-on  çà  et  là  quelque  chose 
comme  l'adoration  des  mages,  ou  telle  figure  de  femme  qui  pour- 
rfidt  être  la  Vierge.  On  a  même  pu  croire  qu'une  sorte  d'incertitude 


Digitized  by 


Google 


872  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

régnait  encore  dans  les  croyances  chrétienDes,  ou  tout  au  moins 
que  des  artistes  mal  instruits  de  la  religion  mélangeaient  sans  in- 
telligence et  sans  choix  les  seuls  sujets  qu'ils  eussent  appris  à  des- 
siner et  qui  leur  fussent  familiers.  Leur  travail,  sans  être  déimé 
de  mérite,  offre  en  effet  tantôt  une  gaucherie  novice,  tantôt  une 
routine  naïve,  qui  trahit  le  métier  d'un  artisan  plutôt  que  le  savoir 
d'un  peintre,  et  la  pureté  ou  l'élévation  de  certains  types  ne  prouve 
pas  qu'ils  fussent  autre  chose  que  des  figures  apprises  une  fois  et 
indéfiniment  copiées  les  unes  des  autres.  Je  crois  pourtant  que 
Tobscurité  et  l'indécision  avec  lesquelles  les  dogmes  ou  les  événe- 
mens  de  la  religion  sont  indiqués  tiennent  à  deux  causes,  la  pru- 
dence imposée  aux  fidèles  par  leur  situation  et  le  goût  décidé  de 
tous  les  anciens  pour  les  représentations  symboliques.  Il  n'était  pas 
sûr  d'exposer  aux  yeux  des  choses  trop  évidemment  évangéliques, 
et  l'habitude  avait  dû  être  prise  de  bonne  heure  de  dissimuler  sous 
des  formes  convenues  les  traits  du  christianisme  historique.  Riai 
d'ailleurs  n'était  plus  orthodoxe  que  de  prendre  les  faits  de  l'Ancien 
Testament  pour  figurer  ceux  du  Nouveau,  puisque  l'Évangile  lui- 
même  admet  cette  sorte  d'application,  et  qu'aujourd'hui  encore  il 
existe  une  liberté  presque  sans  limites  d'attribuer  un  sens  figuré  à 
tous  les  passages  de  la  Bible ,  pourvu  que  ce  sens  soit  orthodoxe. 
Ainsi  l'on  évitait  de  retracer  dans  leur  réalité  les  scènes  mêmes  de 
la  vie  et  de  la  mort  du  Christ;  on  tenait  à  ne  point  divulguer  une 
foi  qu'on  tenait  encore  davantage  à  ne  point  désavouer;  on  s'in- 
géniait à  l'indiquer  par  des  signes  qui  ne  fussent  pas  accusateurs, 
et  un  magistrat  d'une  clairvoyance  ordinaire  ou  modérément  sévère 
aurait  pu  visiter  une  bonne  partie  des  catacombes  sans  y  trouver 
des  marques  irrécusables  de  l'adoration  du  Christ.  Indépendamment 
de  ces  précautions  très  permises,  une  habitude  ou  une  disposition 
d'esprit  beaucoup  moins  calculée  pouvait  porter  des  païens  récem- 
ment baptisés  à  préférer  dans  l'art  religieux  l'expression  indirecte 
à  la  traduction  littérale  du  fait  positif.  C'était  dans  le  génie  de  l'an- 
tiquité, c'était  aussi  d'une  exécution  plus  facile.  Les  scènes  les  plus 
caractéristiques  de  l'Évangile  offraient  des  sujets  tout  nouveaux,  et 
qui  rentraient  peu  dans  les  combinaisons  connues  de  l'art.  Il  aurait 
fallu  de  grands  artistes  pour  en  trouver  la  forme  et  l'expression.  Or 
les  grands  artistes,  toujours  rares,  devaient,  s'il  en  existait,  tenir 
pour  le  paganisme,  et  les  médiocres,  les  praticiens  dépourvus  de 
modèles,  auraient  été  fort  empêchés  de  rendre  d'inspiration  l'ago- 
nie du  Jardin  des  Olives,  la  comparution  devant  Pilate,  la  flagella- 
tion, Yecce  homo.  Que  seraient-ils  devenus  si  ou  leur  avait  demandé 
la  transfiguration,  la  crucifixion  ou  la  résurrection  de  l'homme- 
Dieu?  Le  respect  même,  une  certaine  crainte  religieuse,  détour- 


Digitized  by 


Google 


UN   MUSÉE   CHRÉTIEN   A   ROME.  878 

naient  aussi  d'aborder  directement  les  plus  touchans,  les  plus  nobles 
épisodes  du  poème  évangélique.  Les  esprits  n'étaient  certainement 
pas  dégagés  de  l'aversion  des  Grecs  et  des  Romains  pour  Texpres- 
sioB  des  choses  de  mauvais  augure.  Ce  que  la  religion  raconte  de 
plus  saisissant  est  tragique.  La  souiïrance,  la  maladie,  la  torture,  la 
mort  jouent  un  grand  rôle  dans  le  drame  ;  pour  les  âmes  communes, 
pour  le  préjugé  vulgaire,  il  n'y  avait  pas  sûreté  à  retracer  trop  fidè- 
lement jusqu'à  ces  misères,  à  ces  bassesses  de  l'humanité  auxquelles 
le  Sauveur  a  voulu  condescendre.  Ce  qui  l'élève  pour  nous,  ce  qui 
^e  divinise,  aurait  pu  l'abaisser  aux  yeux  de  la  foule.  Des  fidèles 
même  peut-être  répugnaient  alors  à  fixer  leur  pensée  sur  des  souf- 
frances que  le  chrétien  moderne  contemple  avec  attendrissement, 
et  l'on  craignait  de  prêter  des  armes  à  l'ennemi  en  étalant  sans 
ménagement  les  détails  réels  et  douloureux  de  l'humble  et  san- 
glant berceau  de  la  rédemption.  Les  nobles  paradoxes  qui  ont  placé 
la  dignité  morale  au-dessus  des  humiliations  de  la  destinée  étaient 
nouveaux  pour  la  foi  elle-même,  et  ne  sont  pas  du  premier  coup 
devenus  des  lieux-communs  de  morale  et  de  religion.  Les  chrétiens 
étaient  embarrassés  d'affronter  le  préjugé  public  et  d'adorer  résolu- 
ment un  Dieu  fouetté  et  crucifié  comme  un  esclave.  C'est  sans  doute 
par  un  mélange  de  tous  ces  sentimens  qu'ils  ont  attendu  si  long- 
temps avant  de  prendre  leur  parti  d'affirmer  sous  ses  traits  véri- 
tables la  passion  de  Jésus-Christ.  Ce  n'est,  dit-on,  qu'au  vu®  siècle 
qu'un  concile  ordonna  de  renoncer  au  symbole  pour  la  réalité  et  de 
représenter  les  instrumens  de  la  crucifixion.  Encore  le  décret  ne 
fut-il  pas  immédiatement  adopté  par  les  papes,  et  le  crucifix  tarda 
encore  quelques  années  à  paraître  dans  les  églises.  Aussi  dans  les 
catacombes  la  croix  se  rencontre- t-elle  rarement;  elle  est  plutôt 
présentée  comme  un  ornement  que  comme  l'instrument  d'un  divin 
supplice,  c'est-à-dire  qu'elle  est  ou  comme  brodée  sur  des  drape- 
ries, ou  enjolivée  de  palmes  et  de  feuillages  qui  la  transforment  en 
arabesques.  Les  couronnes  du  Sauveur  ne  sont  jamais  des  couronnes 
d'épines.  On  s'explique  cette  réserve  et  ces  ménagemens  en  voyant 
une  antiquité  très  curieuse  qui  se  trouve  dans  le  petit  musée  du 
collège  des  jésuites.  C'est  une  pierre  détachée  d'un  mur,  et  sur 
laquelle  une  main  fort  maladroite  a  tracé  avec  un  outil  pointu 
l'image  d'un  homme  à  tête  d'âne  mis  en  croix.  Elle  est  à  peu  près 
telle  que  la  dessineraient  nos  enfans  des  rues,  et  le  dessinateur  a 
écrit  auprès  en  lettres  grossières,  mais  encore  lisibles  :  «  C'est  là  le 
Dieu  d'Alexandre.  »  11  se  peut  que  les  pareils  d'Alexandre  ne  sussent 
pas  tous  encore  braver  ou  repousser  ce  genre  de  dérision,  et  que 
leurs  pasteurs  eux-mêmes  prissent  soin  de  leur  éviter  de  telles 
épreuves  et  la  faiblesse  de  rougir  de  Jésus-Christ.  Le  reniement  de 


Digitized  by 


Google 


87 h  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

saint  Pierre  risquait  fort  d'être  imité  encore  plus  souvent  que  son 
martyre. 

La  personne  même  du  Messie  se  voit  cependant  quelquefois  dans 
les  catacombes.  C'est  tantôt  la  figure  en  pied  d'un  jeune  homme 
en  tunique,  et  peut-être  alors  n'est-ce  qu'un  symbole,  la  parfaite 
et  éternelle  jeunesse  étant  pour  les  anciens  le  signe  et  l'emblème 
de  la  Divinité;  tantôt,  mais  rarement,  c'est  une  tête  au  visage  un 
peu  plein,  plus  âgée,  d'une  expression  calme  et  douce,  avec  une 
barbe  quelquefois  très  légère,  les  cheveux  un  peu  longs,  séparés 
sur  le  front  à  la  nazaréenne,  et  qui  ne  s'éloigne  pas  absolument  de 
la  ressemblance  traditionnelle  du  Christ.  Il  n'y  en  a  guère  que  deux, 
l'un  à  Saint-Calixte,  l'autre  à  Saint-Pontien ,  qui,  par  l'expression 
et  le  style,  semblent  satisfaire  le  goût  moderne.  La  dernière  a  quel- 
que chose  de  byzantin.  On  croit  apercevoir  dans  l'une  et  l'autre 
quelque  imitation  du  portrait  tracé  dans  la  fausse  lettre  de  Lentu- 
lus.  A  Saint-Calixte  encore,  un  profil  en  mosaïque,  avec  la  barbe  et 
les  cheveux  rubescens,  figure  juive  et  moutonnée,  est  plus  curieux 
qu'agréable.  11  n'y  aurait  de  vraiment  beau  qu'un  autre  profil  mo- 
delé en  terre  cuite ,  dont  le  dessin  et  le  caractère  attesteraient  soit 
une  inspiration  élevée,  soit  l'imitation  d'un  type  dignement  conçu 
et  fidèlement  transmis;  mais  on  ignore  l'âge  de  cette  précieuse 
image,  qui  n'appartient  pas  nécessairement  aux  catacombes,  quoi- 
qu'elle ait  été  trouvée  dans  le  voisinage  de  celle  de  Sainte-Agnès. 
Dans  les  compositions  où  figure  le  Christ,  il  n'est  pas  caractérisé 
par  des  signes  constans  ni  par  la  même  physionomie  (1).  Le  nimbe 
est  presque  toujours  absent,  quelquefois  il  a  été  ajouté  après  coup. 
Très  souvent  Jésus  est  désigné  par  un  manuscrit  roulé  qu'il  porte  à 
la  main  ou  par  deux  cistes  ou  corbeilles  dans  lesquels  les  livres  sa- 
crés étaient  placés.  Enfant  dans  la  belle  peinture  de  Saint-Prétextat, 
il  est  presque  partout  ailleurs  un  jeune  homme;  il  est  un  vieillard 
dans  la  chapelle  de  l'agape  de  Sainte-Agnès.  Il  n'est  guère  repré- 
senté que  discutant  avec  les  docteurs,  ressuscitant  Lazare  ou  pré- 
sidant à  la  cène.  Le  personnage  de  saint  Pierre  est  constamment 
signalé  par  une  tête  chauve,  un  air  de  vieillesse,  un  bâton  à  la 
main.  Paul,  à  Saint-Sixte,  a  des  sandales  et  tient  un  volumen  ou 
manuscrit  roulé.  Ailleurs  il  porte  une  épée.  Les  figures  de  la  Vierge 
sont  moins  caractérisées  et  plus  douteuses.  La  Milertheu^  comme 
elle  est  nommée  au  cimetière  de  la  Madone  (2),  n'était  pas  alors 
la  favorite  de  la  peinture  ainsi  qu'elle  l'est  devenue.  U  ne  faut  pas 
la  chercher  dans  ces  femmes  dont  les  bras  sont  ouverts  et  les  robes 

(i)  «  Ipsîus  Domini  faciès  carnis  innumerabilium  cogitationum  diversitate  variatur  et 
fingitur.  »  (Aug.,  De  Trin.^  iv.) 
(2)  Délia  Madonna  délia  Stella,  dans  la  Voie  Appiennc. 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE   CHRÉTIEN   A   ROME.  875 

flottantes.  Quelques-unes  sont  fort  belles,  comme  la  Teudora  et  la 
Dionysas  de^Saint-Prétextat;  ces  orante  (ainsi  parlent  les  Italiens) 
personnifient  la  prière  ou  Tâme  chrétienne  qui  s'élève  vers  Dieu 
après  la  mort.  Dans  la  quatrième  chambre  de  Saint-Calixte ,  une 
niche  à  droite  offre  aux  yeux  l'Orphée  qui,  la  lyre  en  main,  charme 
les  bêtes  sauvages,  et  au-dessus  de  l'arceau  une  vierge  assise  tenant 
sur  ses  genoux  un  enfant  qui  paraît  bien  avoir  une  douzaine  d'an- 
nées. Les  rois  qui  lui  rendaient  hommage  ont  disparu.  A  gauche, 
le  prophète  Michée  prédit  la  nativité;  à  droite,  Moïse,  frappant  le 
rocher,  montre  que  c'est  là  la  source  du  fleuve  qui  couvrira  la  terre. 
Tous  ces  sujets  sont  traités  dans  le  style  antique;  tout,  jusqu'aux 
vêtèmens  et  aux  accessoires,  semble  grec,  et  la  Vierge  est  un  profil 
de  femme  assise  et  drapée.  Celle  de  Sainte- Agnès,  peinte  avec 
soin,  parée  d'un  collier  de  perles,  les  bras  en  orante^  a» devant  elle 
un  enfant  debout,  à  la  tête  carrée,  et  dont  les  cheveux  sont  cou- 
pés à  la  manière  des  jeunes  Romains.  Elle  a  les  yeux  d'une  femme 
du  Trastevere.  Malgré  certaines  invraisemblances,  on  peut  la  pren- 
dre pour  la  mère  du  Christ.  Le  père  Marchi  voudrait  qu'elle  fût  du 
second  siècle,  et  dans  tous  les  cas  antérieure  au  concile  d'Éphèse, 
qui  passe  pour  avoir  autorisé  la  peinture  de  la  Vierge  (481).  Ce 
groupe  est  cependant  entre  deux  monogrammes  regardés  comme 
les  signes  d'une  date  plus  récente.  En  général,  les  sépultures  anté- 
rieures au  IV'  siècle  n'ofl*riraient  pas  aisément  d'évidentes  preuves 
du  culte  de  la  Vierge,  ainsi  qu'on  l'avait  espéré  d'abord,  et  généra- 
lement, avant  de  chercher  dans  les  catacombes  des  lumières  sur 
rhistoîre  de  la  dogmatique,  il  faudrait  avoir  déterminé  avec  certi- 
tude l'âge  des  diverses  peintures  qu'on  prendrait  pour  objet  d'étude. 
Un  livre  intéressant  et  judicieux,  publié  sur  cette  matière  par  un 
prêtre  catholique  anglais  (1),  ne  nous  paraît  constater  expressément 
que  deux  choses,  l'ancienneté  de  l'usage  de  prier  pour  les  morts  et 
celle  de  la  hiérarchie  des  évoques,  prêtres,  diacres  et  néophytes. 
Les  catacombes  n'offrent  pas  de  témoignage  direct  de  la  suprématie 
des  papes.  Quelques-uns  sont  nommés  sans  distinction  particulière. 
Les  titres  d'EPisc.  et  de  martyr  sont  seuls  donnés  dans  le  cime- 
tière de  Saint-Calixte  aux  papes  Éleuthère,  Fabien,  Anthère,  Lu- 
cius,  etc.  ('2),  et  même  on  montre  quelque  part  saint  Alexandre  placé 
le  second  après  un  évêque. 

(I)  Le  révérend  John  Spencer  Northcote. 

(3)  Le  tilre  de  papa  n'aurait  d*ai Heurs  rien  de  décisif,  puisqu'au  iv«  siècle  Prudence 
le  donnait  encore  à  l*évéque  espagnol  Valérien. 

Rorantos  saxonun  apices  vidi,  optimo  papa. 

(//ymn.  xi.) 


Digitized  by 


Google 


876  BE7UE  DES  DEUX  MONDES. 


Je  ne  crois  pas  m'être  sensiblement  écarté  des  idées  qui  préva- 
lent aujourd'hui  dans  la  science,  car  il  y  a,  depuis  le  père  Marchi» 
une  vraie  science  des  catacombes.  Ce  n'est  qu'au  xix*  siècle,  chose 
assez  étrange,  qu'on  s'en  est  sérieusement  occupé,  et  il  fallait  pour 
y  réussir,  pour  s'y  livrer  seulement,  la  révolution  qui,  au  commen- 
cement du  siècle,  s'est  faite,  jusque  parmi  les  catholiques,  dans  la 
manière  de  considérer  la  religion.  Ge^  qu'on  peut  appeler  le  senti- 
ment esthétique  de  la  religion,  développé  et  presque  découvert  par 
M.  de  Chateaubriand ,  a  fait  pénétrer  dans  l'église  un  peu  de  cri- 
tique historique.  Elle  est  revenue  à  ses  plus  beaux  souvenirs,  et, 
quoique  l'archéologie  soit  loin  d'être  florissante  à  Rome,  il  y  reste 
un  antiquaire  éminent  que  la  foi  ne  peut  désavouer,  dont  la  science 
doit  s'enorgueillir.  M.  De  Rossi,  quand  on  l'entend,  intéresse  l'es- 
prit, persuade  la  raison,  captive  la  confiance  par  la  sûreté  et  Tori- 
giiialité  du  savoir,  par  la  clarté  et  la  sagesse  des  interprétations, 
enfin  par  cette  union  d'une  sagacité  supérieure  et  d'une  probité 
parfaite  qui  ne  sont  pas  moins  nécessaires  l'une  que  l'autre  à  l'éru- 
dit  digne  de  ce  nom.  C'est  une  bonne  fortune  que  de  pouvoir  visiter 
avec  lui  ce  musée  religieux  de  Latran,  dont  il  est  le  créateur;  nous 
allons  y  retourner  sous  sa  conduite. 

Des  tombeaux  et  des  inscriptions  composent  ce  musée  presque 
tout  entier.  Parmi  les  premiers,  un  sarcophage  découvert  près  da 
confessionnal  de  saint  Paul,  et  qui  ne  peut  remonter  plus  haut  que 
le  règne  de  Théodose,  donne,  dès  l'entrée,  un  excellent  échantillon 
du  symbolisme  chrétien  dans  le  dernier  tiers  du  iv*  siècle.  Sur  la 
face  antérieure,  une  série  de  figures  et  de  sujets  forment  un  bas- 
relief  compliqué  et  significatif  d'une  exécution  assez  rude.  Ce  sont 
d'abord  trois  vieillards  à  peu  près  semblables.  Un  d'eux  est  assis 
entre  les  deux  autres,  dans  l'attitude  de  la  bénédiction.  L'emblème 
est  manifeste  :  c'est  la  Trinité.  Elle  est  comme  en  action  pour  la 
création  de  l'homme.  Puis  un  vieillard,  évidemment  une  des  trois 
personnes  divines  (on  veut  que  ce  soit  le  Verbe  personnifié,  mais 
bibliquement  il  me  semble  que  ce  pourrait  être  Dieu  le  père),  se 
tient  auprès  d'Eve,  nouvellement  créée  (je  l'ai  prise  pour  Adam),  et 
plus  loin  le  môme  personnage  signifie  à  nos  premiers  parens  l'arrêt 
de  proscription  qui  suit  leur  péché.  Cette  première  ligne  de  sculp- 
tures contient  donc  tout  le  fondement  de  la  religion  :  la  création  et 
la  chute.  Au-dessous  vient  l'incarnation,  comme  l'efiet  suit  la  cause. 
La  Vierge  et  l'enfant  reçoivent  les  hommages  des  rois  d'Orient; 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSBB  CHRÉTIEN  A   ROME.  877 

puis  Jésus-Christ  rend  la  vue  aux  aveugles  :  c'est  le  monde  tiré  des 
ténèbres  du  péché.  Celte  première  moitié  du  bas-relief  est  séparée 
de  l'autre  par  une  figure  nue  entre  deux  lions.  C'est  Daniel  ou  plu- 
tôt une  image  générale  soit  de  la  Passion ,  soit  des  persécutions  et 
des  martyres.  Ce  motif,  qui  se  retrouve  souvent,  ne  paraît  être  là 
que  pour  diviser  les  deux  compartimens;  du  moins  il  ne  se  place 
pas  naturellement  dans  la  série  des  scènes  qu'il  interrompt.  La  pre- 
mière à  droite  est  le  changement  de  l'eau  en  vin  et  la  résurrection 
de  Lazare,  ce  qui  signifie  clairement  la  conversion  des  infidèles  et 
la  renaissance  à  une  nouvelle  vie;  puis,  au-dessous,  saint  Pierre  est 
emmené  par  des  Juifs  en  présence  de  Jésus- Christ,  et  immédiate- 
ment après  Moïse  fait  jaillir  du  rocher  la  source  où  s'abreuvent  les 
Hébreux.  Cette  dernière  partie  a  trait  de  toute  évidence  à  la  fonda- 
tion de  l'église  et  à  la  propagation  de  la  foi  par  une  voie  miracu- 
leuse. Sous  le  rapport  de  l'art,  ce  tombeau  n'a  guère  d'autre  mérite 
que  la  clarté  dans  l'expression  littérale.  L'œuvre  est  d'ailleurs  gros- 
sière, et  ne  dénote  qu'une  certaine  facilité  de  main;  mais  c'est  un 
des  exemples  les  plus  notables  et  les  plus  démonstratifs  du  système 
iconographique  adopté  par  les  artistes  et  probablement  aussi  par 
les  docteurs  de  cet  âge  du  christianisme. 

D'autres  sculptures  sépulcrales  confirment  et  complètent  le  sens 
de  celle-là.  11  est  toujours  à  remarquer  que  les  scènes  préliminaires 
de  la  Passion  sont  indiquées  avec  ménagement;  les  outrages  que 
subit  le  Christ  sont  adoucis,  et  la  Passion  elle-même  est  figurée 
soit  par  le  sacrifice  d'Abraham,  soit  tout  simplement  par  la  croix  au 
monogramme  de  Constantin.  Souvent  le  Christ  est  représenté  par 
un  jeune  homme,  presque  un  impubère  romain.  Quelques  emblèmes 
païens,  par  exemple  celui  d'une  vendange  par  de  petits  génies  en- 
tourés d'une  treille,  continuent  d'être  appliqués  au  christianisme. 
On  a  vu  que  la  métaphore  de  la  vigne  du  Seigneur  permettait  cette 
transposition  d'un  emblème  emprunté  à  la  partie  mystérieuse  du 
culte  de  Bacchus. 

La  nombreuse  collection  d'inscriptions  réunies  au  palais  de  La- 
tran,  dans  la  galerie  extérieure  du  premier  étage,  donnerait  lieu  à 
une  foule  d'observations  intéressantes;  mais  elles  ne  sont  pas  de  ma 
compétence.  La  science  inductive  qu'on  appelle  l'épigraphie  a  pris 
de  nos'jours  un  développement  et  une  importance  que  les  travaux 
de  M.  De  Rossi  ne  peuvent  qu'accroître.  Parmi  les  intéressantes  re- 
marques que  j'ai  entendues  de  sa  bouche,  une  doit  être  notée  :  c'est 
l'absence  de  toute  désignation  de  maître  et  d'esclave  dans  les  in- 
scriptions tumulaires  des  chrétiens.  Serait-ce  la  juste  application 
du  verset  qui  promet,  au  nom  du  Seigneur,  la  même  récompense 
pour  le  bien  accompli  dans  la  servitude  comme  dans  la  liberté,  ou 


Digitized  by 


Google 


878  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

de  celui  qui  efface  dans  Thomme  nouveau  la  différence  entré  le 
Juif  et  le  gentil,  le  barbare  et  le  Scythe,  le  libre  et  Fesclave  (1)?  On 
voudrait  le  croire,  et  dater  de  là  Teffacement  de  Tesclavage,  au 
moins  dans  la  mort.  Il  vaudrait  la  peine  de  prouver  que  les  lieux 
séparés  pour  la  sépulture  des  esclaves,  que  les  puticoli  où  Ton  je- 
tait leurs  cadavres  (2),  n'existaient  pas  pour  les  chrétiens.  Ce  titre 
de  noblesse  du  christianisme  mériterait  d'être  retrouvé. 

11  va  sans  dire  qu'un  sentiment  religieux  anime  toutes  ces  pierres 
sépulcrales.  La  mort  ne  s'y  montre  qu'accompagnée  de  la  foi  dans 
la  véritable  vie.  Rarement  la  pensée  en  est  très  développée.  Jamais, 
pour  la  confirmer,  de  citation  de  l'Écriture,  ce  qui  mérite  d'être  re- 
marqué; le  plus  souvent  Yin  pace  sacramentel ,  ou  bien  une  co- 
lombe tenant  le  rameau  dans  son  bec,  la  feuille  de  lierre,  symbole 
d'immortalité  parce  qu'elle  ne  se  flétrit  pas,  quelquefois  l'A  et  l'O. 
Les  conclusions  un  peu  rigoureuses  des  meilleurs  critiques  ne  nous 
laissent  d'ailleurs  que  bien  peu  d'inscriptions  des  premiers  siècles 
où  les  espérances  de  la  foi ,  le  mépris  de  cette  vie ,  la  passion  de 
l'autre  soient  explicitement  rendus.  Ces  sentimens  ne  s'y  traduisent 
que  par  un  mot.  On  voudrait  rencontrer  à  Rome  plus  d'occasions  de 
comparer,  dans  leurs  monumens  respectifs,  la  sagesse  antique  et 
l'enthousiasme  chrétien.  Peut-être  le  contraste  n'est-il  nulle  part 
plus  saillant  que  dans  le  cimetière  de  Saint-Calixte,  où  l'on  est 
surpris  de  rencontrer  tout  à  coup  des  sépultures  païennes  au  milieu 
des  monumens  de  la  foi.  On  a,  pour  en  expliquer  la  présence,  sup- 
posé que  la  galerie  creusée  par  les  fidèles  s'était  accidentellement 
rencontrée,  comme  un  boyau  de  mine,  avec  un  ancien  caveau  ro- 
main. Enfin  les  tombeaux  sont  là,  ils  occupent  une  chambre  à  deux 
arcosolia.  Un  distique  annonce  que  l'un  est  la  sépulture  de  Vincen- 
tius,  prêtre  de  Sabasis  (3);  l'inscription  de  l'autre,  où  reposait  sa 
femme  Vibia,  est  ainsi  conçue  :  «  Vincentius,  visite  souvent  un  jour 
ce  que  tu  vois.  Beaucoup  m'ont  précédée,  tous  viendront,  je  les  at- 
tends. Mange,  bois,  joue  et  viens  à  moi.  Tant  que  tu  vivras,  fais  le 
bien;  tu  n'emporteras  que  cela  avec  toi.  »  On  voit  que  l'idée  morale 
et  même  religieuse  n'est  pas  absente  de  cette  inscription,  toute 
mondaine  qu'elle  semble.  Les  peintures  voisines  ne  sont  pas  non 
plus  sans  valeur  pour  l'art  et  la  pensée.  D'abord  Vibia  est  enlevée 
par  Pluton  sur  un  quadrige  dont  Mercure  conduit  à  pied  les  che- 
vaux; puis  elle  est  amenée  devant  le  tribunal  sur  lequel  siègent  Bi9- 
paier  (4)  et  sa  déesse.  Près  de  Vibia  se  tient  Alceste,  symbole  de 

(i)  Ephes.,  VI,  8.  Goloss.,  m,  iO. 

(2)  Ou  inUiculœ,  (Vairon,  L.  L.  v,  25.) 

(3)  Sabasius,  nom  du  Bacchus  des  mystères. 

(4)  Sans  doute  DiêspiteTf  père  du  jour,  un  des  noms  de  Jupiter. 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSEE   CHRETIEN   A   HOME.  879 

l'épouse  fidèle,  A  droite  sont  les  trois  Parques,  tria  FatUy  belles 
d'attitude  et  de  style.  Enfin  Vibia,  jugée,  est  introduite,  par  un  per- 
sonnage inscrit  sous  le  nom  de  Bonus  Angélus^  au  banquet  mys- 
tique de  sept  convives,  sept  élus,  sept  sauvés  apparemment,  car 
une  inscription  les  qualifie  de  bonorum  judicio  judicati.  Il  y  a 
aussi  la  représentation  d'un  repas  funèbre  donné  par  Vmcentius  à 
Septe  [m)  pii  sacerdotes. 

Ces  images  sont  si  visiblement  emblématiques  qu'on  a  voulu 
même  y  voir,  avec  Raoul  Rochette,  le  symbole  d'un  autre  symbole» 
et  comme  une  traduction  figurée  des  images  chrétiennes.  Ce  serait 
en  vérité  abuser  de  Tallégorie,  et  le  voisinage  tant  de  la  sépulture 
d'un  prêtre  de  Mithra  que  de  la  figure  d'une  femme  couronnée  qui 
passe  pour  Vénus  rend  ces  hypothèses  bien  invraisemblables.  Pour- 
quoi ne  pas  accepter  le  rapprochement  fortuit  ou  calculé  des  deux 
phUosopbies  de  la  mort  qui  se  disputaient  alors  les  esprits?  On  y 
peut  noter  une  diflërence  :  c'est  que,  tandis  que  les  chrétiens  de- 
vaient attacher  un  sens  littéral  de  réalité  à  quelques-uns  de  leurs 
symboles,  les  gentils,  à  cette  époque,  ne  voyaient  certainement  dans 
les  leurs  que  des  fictions  destinées  à  figurer  des  vérités  mystérieuses. 
Au  fond  que  savaient-ils  les  uns  comme  les  autres  de  mieux  que 
cette  parole  :  «  rien  ne  te  suivra  dans  la  mort  que  le  bien  que  tu 
auras  fait?» 

Une  des  antiquités  les  plus  précieuses  du  musée  de  Latran  est  la 
statue  de  saint  Hippolyte.  Regardée  comme  un  monument  du  m*  ou 
du  iv^  siècle,  elle  a  une  assez  grande  importance  dans  l'histoire  de 
l'église  et  de  la  sculpture  chrétienne,  et  cette  importance  n'a  pu 
qu'augmenter  depuis  les  controverses  qui  se  sont  élevées  autour  du 
nom  d'Hippolyte. 

Ce  ne  semblerait  pas  le  lieu  d'en  traiter,  si  l'occasion  ne  nous 
tentait  de  montrer  comment  sur  cette  terre  d'Ausonie  la  découverte 
et  la  présence  des  inappréciables  débris  que  recèle  un  sol  historique 
provoquent  ou  suggèrent  des  questions  qui  intéressent  le  passé  et  le 
présent,  qui  nous  reportent  aux  discussions  des  premiers  siècles 
chrétiens  et  s'étendent  à  celles  du  nôtre.  Cette  statue  donc  res- 
semble à  celle  d'un  philosophe  giec.  C'est  un  personnage  au  front 
chauve,  à  la  barbe  assez  touffue.  Il  porte  la  toge  romaine  par- 
dessus le  pallium  grec.  Son  coude  est  appuyé  sur  un  livre.  Il  est 
assis  sur  une  chaise  antique  dans  le  style  particulier  à  la  cathedra^ 
ou  chaire  cathédrale  qui  a  donné  leur  titre  aux  églises  épiscopales. 
Il  se  peut  que  le  corps  soit  plus  ancien  que  la  tête,  que  celle-ci  soit 
un  morceau  rapporté  plus  tard  pour  faire  d'un  philosophe  un  évo- 
que, que  même  toute  la  statue,  la  tête  comprise,  ait  été  appliquée 
telle  quelle  d'im  personnage  à  un  autre  pour  perpétuer  non  la  res- 


Digitized  by 


Google 


880  REVUE    DES    DEUX   MOXDES. 

semblance,  mais  la  mémoire  du  saint  dont  on  lui  a  donné  le  nom; 
mais  elle  était  bien  sûrement  réputée  la  statue  de  saint  Hippolyte, 
car  le  siège  où  le  personnage  est  assis  porte  gravé  sur  le  marbre 
d'un  côté  le  catalogue  de  ses  ouvrages,  de  l'autre  le  calendrier  pas- 
cal tel  qu'il  l'a  réformé.  Le  caractère  de  ses  inscriptions  ne  peut 
être  plus  récent  que  le  vi®  siècle;  mais  la  statue,  en  tant  que  cora- 
mémorative  de  saint  Hippolyte,  ne  peut  être  postérieure  au  Iv^  Elle 
a  été  trouvée  à  Touest  de  Rome,  en  face  de  Saint-Laurent  hors  des 
murs,  sur  la  Voie  Tiburtine,  à  l'entrée  d'un  cimetière  chrétien  qui 
porte  encore  le  nom  de  Saint-Hippolyte.  Constantin  le  premier  éleva 
des  monumens  religieux  à  cette  place  dans  le  champ  appelé  Ager 
Verrmus.  A  cinq  ou  six  lieues  de  Rome,  non  loin  de  l'embouchure 
du  Tibre,  il  existe  encore  une  tour  Saint-Hippolyte.  Elle  est  près  de 
Porto,  qui  n'est  presque  plus  une  ville,  et  se  réduit  au  palais  et  à 
l'église  épiscopale,  mais  qui  donne  son  titre  à  un  des  six  cardinaux- 
évêques  suburbicaires,  considérés  depuis  plus  de  quinze  siècles 
comme  les  suffragans,  les  conseillers  et  les  électeurs  du  pontife  ro- 
main. Et  en  effet  les  annales  de  l'église  nomment  un  martyr  Hippo- 
lyte, évoque  de  Portm  urbis  Bomœ:  c'était  le  port  des  bouches  du 
Tibre  depuis  que  l'ensablement  de  celui  d'Ostia  avait  forcé  Claude, 
puis  Trajan  à  dériver  les  eaux  du  fleuve  par  un  canal  direct  vers  la 
mer.  La  comparaison  et  la  discussion  des  textes  qui  mentionnent 
ce  nom  et  de  certains  fragmens  qui  figurent  dans  les  recueils  éta- 
blissent que  ce  père  de  l'église ,  renommé  pour  son  savoir  et  ses 
écrits,  était  de  Rome  ou  des  environs,  qu'il  avait  été  disciple  d'Iré- 
née,  disciple  lui-même  de  Polycarpe,  qui  avait  entendu  saint  Jean. 
Nommé  évêque  au  commencement  du  m*  siècle,  sous  Septime-Sé- 
vère,  Hippolyte  connut  les  papes  Zéphyrin,  Calixte,  Urbain,  Pon- 
tien,  et,  atteint  comme  ce  dernier  par  les  persécutions  qu'ordonna 
l'empereur  Maximin,  il  fut  avec  le  pontife  exilé  en  235  dans  Tlledc 
Sardaigne,  dont  l'insalubrité  proverbiale  faisait  assimiler  cet  exil  à 
la  peine  capitale.  Pontien  y  mourut  en  effet  dans  l'année,  et  ses 
restes  furent  rapportés  dans  les  catacombes  de  Saint-Calixte  par 
Fabien,  qui  bientôt  lui  succéda.  Il  se  peut  qu'Hippolyte  eut  le  noêflie 
sort,  ou  bien  il  obtint  la  permission  de  revenir,  mais  ce  ne  fut  que 
pour  mourir  de  la  mort  des  martyrs,  au  plus  tard  en  238.  En  tout 
cas,  il  fut  inhumé  dans  les  catacombes  de  la  route  de  Tibur,  aux- 
quelles il  a  laissé  son  nom. 

C'est  bien  de  cet  évêque  philosophe,  écrivain,  théologien,  martyr 
et  saint,  que  l'on  voit  à  Latran  la  statue.  Elle  n'est  pas  un  modèle 
de  l'art,  mais  elle  appartient  encore  au  style  de  l'antiquité,  et  elle 
est  à  la  fois  la  meilleure  et  la  plus  ancienne  statue  d'un  personnage 
chrétien  qui  soit  venue  jusqu'à  nous.  De  plus,  dans  la  salle  même 


Digitized  by 


Google 


UN  MUSÉE    CHBETIEN  A   HOME.  881 

OÙ  elle  est  placée,  on  montre  un  tombeau  de  marbre  blanc,  un  tom* 
beau  païen  dont  l'inscription  grecque  porte  que  saint  Hippolyte  y  a 
été  enseveli.  Jusque-là,  rien  que  de  simple.  Hippolyte  a  joui  dans 
son  temps  d'une  assez  grande  renommée.  On  a  les  titres,  des  frag- 
mens,  et  quelques-uns  de  ses  ouvrages.  Nous  sommes  dans  le  pays 
où  il  a  vécu,  où  peut--étre  il  est  mort,  où  dans  tous  les  cas  ses  restes 
ont  pu  être  rapportés  avec  respect.  Sa  statue  et  même  son  tombeau 
ont  été  trouvés  dans  les  environs.  Voilà  bien  d'un  pei*sonnage  histo- 
rique les  monumens  authentiques  et  imposans. 

L'idée  d'une  difficulté  ne  me  vint  que  lorsqu'ayant  fait  quelques 
questions  sur  ce  tombeau,  dont  l'existence  ne  m'était  signalée  nulle 
part,  j'obtins  pour  réponse  que  c'était  le  tombeau  de  saint  Hippo- 
lyte d'Ostie,  comme  si  cette  désignation,  qui  ne  pouvait  être  que 
celle  de  l'évêque  de  Portus,  s'appliquait  à  un  autre  personnage  que 
celui  de  la  statue.  Il  fallait  donc  que  celui-ci  ne  fût  pas  réputé  le 
seul  Hippolyte,  et  en  effet  c'est  la  croyance  commune  à  Rome  qu'il 
y  en  a  eu  plusieurs.  La  légende  parle  d'un  Hippolyte  martyrisé  à  la 
suite  de  saint  Laurent,  vingt  ans  iau  moins  après  l'évêque  de  Portus, 
et  c'est  celui-là  que  le  bréviaire  romain  a  mis  au  calendrier.  Puis 
un  passage  d'Eusèbe  mal  interprété  a  fait  supposer  qu'il  y  en  avait 
un  troisième,  un  évêque  d'Arabie,  contemporain  des  deux  autres. 
Enfin,  comme  dans  quelques  martyrologes  Hippolyte  est  simple- 
ment qualifié  depresbyter^  et  que  les  trois  autres  étaient  ou  plus 
ou  moins  que  prêtres,  quelques  auteurs  ont  été  tentés  d'en  inventer 
un  quatrième.  Quant  à  celui-ci,  on  prouve  très  bien  que  ce  qui  est 
dit  d'Hippolyte  presbyler  est  identique  à  ce  qui  est  dit  d'Hippolyte 
évêque,  et  comme  le  nom  de  presbyterium  était  officiellement  donné 
au  concile  épiscopal,  au  collège  de  suffragans  qui  élisaient  et  con- 
.saillaient  le  pape ,  les  évêques  suburbicaires,  membres  de  droit  de 
ce  presbyterium^  étaient  éminemment  nommés  presbyteri.  C'est  ce 
qu'on  appellerait  aujourd'hui  les  membres  du  sacré  collège.  Pour 
l'évêque  arabe,  l'examen  des  textes  prouve  que  son  existence  est 
une  supposition  hasardée,  et  dans  tous  les  cas  il  n'aurait  rien  de 
commun  avec  l'Hippolyte  de  la  statue,  avec  celui  dont  parle  l'his- 
toire. 

Reste  le  compagnon  de  martyre  de  saint  Laurent  :  or  voici  la  dif- 
ficulté. C'est  près  de  la  basilique  de  ce  dernier  que  la  statue  a  été 
trouvée,  non  loin  des  catacombes  dites  de  Saint-Hippolyte.  Une  tra- 
dition veut  que  Laurent  soit  le  premier  martyr  romain,  ou  plutôt  le 
premier  à  qui  une  basilique  ait  été  dédiée,  et  les  actes  de  son  mar- 
tyre, auxquels  ne  se  fient  pas  même  Baronius  et  ses  pareils  (1),  ra- 

(1)  HUemoat  les  déclare  d'une  fausseté  insigne. 

TOMl  ILY.  56 


Digitized  by 


Google 


S82  BE7UE   DË6  BBUX   MONDES. 

content  que  le  diacre  Laurent,  arrêté  à  la  suite  du  pape  Sixte  II, 
fut  confié  à  la  gai-de  d'un  certain  Hippolyte  qu'il  convertit  et  bap- 
tisa. Puis,  lorsqu'il  eut  expiré  sur  un  gril  brûlant,  Hippolyte  re- 
cueillit ses  restes,  les  ensevelit  près  de  la  Voie  Tiburtine  dans  un 
champ  de  la  veuve  Gyriaque,  et  prit  part  avec  d'autres  cUrétiens  à 
la  sainte  communion.  Arrêtés  presque  aussitôt  et  sommés  de  sa- 
crifier aux  idoles,  ils  refusèrent,  furent  fouettés  de  verges,  et  tous 
décapités,  à  l'exception  d'Hippolytç,  qui,  ainsi  que  le  voulaient 
l'exemple  de  son  homonyme  et  la  signification  de  son  nom,  fut  écar- 
telé  par  des  chevaux  indomptés.  Tout  cela  se  passait  trois  jours 
après  la  mort  de  saint  Laurent,  le  13  août  258.  Ouvrez  Talmanach, 
et  vous  y  verrez  la  fête  de  saint  Laurent  au  10  et  celle  de  saint 
Hippolyte  au  13  août.  Voilà  donc  la  tradition  oiDcielle  de  l'églLse; 
elle  a  pour  elle,  bien  entendu,  les  hagiographes  romains  et  les  pu- 
seyites. 

Tout  ce  récit  a  l'air  purement  légendaire;  cependant  l'aspect  des 
localités  et  des  monumens  semble  le  justifier.  Les  monumens  pu- 
blics ne  peuvent  dater  que  du  règne  de  Constantin.  La  basilique  de 
Saint-Laurent  passe  pour  fondée  en  330.  Elle  est  à  l'entrée  des  ca- 
tacombes de  Sainte-Cyriaque,  en  face  de  celles  de  Saint-Hippolyte, 
près  de  la  Voie  Tiburtine,  et  là  a  été  trouvée  Ja  statue,  qui  ne  doit 
pas  être  d'une  date  postérieure.  Prudence,  qui  était  né  moins  de 
vingt  ans  après,  décrit  la  basilique  de  Saint-Laurent,  et  raconte  qu'il 
y  a  vu  une  peinture  murale  du  supplice  d'Hippolyte  déchiré  par  des 
chevaux.  Cette  description  détaillée  se  trouve  dans  un  poème  qu'il 
consacre  à  sa  mémoire. 

Ainsi,  moins  de  cent  ans  après  le  martyre  de  la  légende,  des  iaits 
et  des  objets  matériels  semblent  prouver  que  la  croyance  de  l'église 
et.  du  peuple  y  était  conforme.  Cependant  des  objections  de  pre- 
mière force  s'élèvent  contre  la  vérité  des  actes  de  saint  Laurent  (1). 
C'est  déjà  chose  fort  extraordinaire  que  ce  titre  populab-e  de  pro- 
tomartyr  qui  mettrait  à  Rome  sur  le  même  pied  que  saint  ÉUenne 
à  Jérusalem  un  chrétien  immolé  dans  la  septième  ou  la  huitième 
persécution.  Le  premier  Romain  qui  aurait  donné  son  nom  à  une 
égUse  ne  serait  mort  que  sous  Décius  ou  Valérien?  Ce  serait  un  lait 
d'où  naîtraient  des  inductions  graves  contre  l'histoire  des  persécu- 
tions et  le  dénombrement  des  martyrs,  et,  quoique  les  noms  grecs 
soient  en  majorité  parmi  ceux  des  premiers  papes  et  des  confes- 
seurs morts  en  Italie  pendant  les  trois  premiers  siècles,  on  s'éton* 
nerait  qu'en  autant  de  temps  l'Évangile  eût  fait  si  peu  de  progrès 
dans  la  population  latine.  Quoi  qu'il  en  soit,  lé  poète  Prudence  loi- 

(i)  Act.  Martyr,  ad  oiUa  Tiberitut.  Rom.  17^. 


Digitized  by 


Google 


UJfl  MUSilE   CHRÉTIEN  A  BOME.  883 

même  ne  croit  pâs  célébrer  dans  Hippolyte  uo  simple  garde  paien 
converti  par  xm  diacre,  mais  Y évêque  philosophe  qui  résidadt  : 

Tyrrheni  ad  litoris  oram 

Quseque  loca  œquoreus  proxima  Portus  habet. 

Il  dit  positivement  que  le  saint  fut  mis  à  mort  à  Ostie,  et  que  les 
fidèles  allèrent  déposer  ses  restes  sanglans  sur  le  territoire  de 
Rome  (1).  Il  décrit  la  grotte  étroite  où  dans  les  catacombes  d'un 
ancien  cimetière  la  foule  allait  encore  honorer  sa  mémoire  à  la  fin 
du  IV*  siècle.  C'était  dès  lors  le  jour  des  ides  d'août  (2). 

Puis  enfin  la  statue,  le  plus  visible  et  le  plus  certain  des  témoi- 
gnages, est  celle  de  l'évêque.  Les  inscriptions  de  la  chaire  cathé- 
drale ne  laissent  aucun  doute  sur  ce  point.  Cette  statue  a  été  trou- 
vée en  1551.  Elle  a  été  trouvée  où  elle  devait  être.  Elle  a  tout  de 
suite  été  l'objet  de  la  curiosité  des  savans.  Elle  est  plus  ancienne 
que  le  fameux  bronze  de  Saint-Pierre,  qui  paraît  byzantin,  et  qu'on 
place  au  vi«  siècle.  Elle  est  donc  unique  dans  son  genre,  et  Winc- 
kelmann  lui  attribue  une  telle  antiquité  qu'on  ne  regarde  pas  comme 
impossible  qu'elle  eût  été  érigée  à  Portus  du  vivant  même  d'Hippo- 
lyte,  avant  d'être  transférée  au  lieu  de  sa  sépulture. 

Mais  ce  qui  complique  la  question,  les  annales  ecclésiastiques 
parlent  d'un  désaccord  entre  Hippolyte  et  Rome.  Prudence  lui- 
même  accuse  le  premier  d'avoir  touché  au  schisme  de  Novatus,  et  il 
faudrait  admettre  alors  qu'un  père  de  l'église,  un  martyr,  un  saint, 
se  serait  séparé  des  pontifes  que  nous  appelons  souverains.  Enfin, 
pour  comble  de  difficulté,  voilà  qu'il  y  a  dix  ans  un  de  nos  plus 
habiles  hellénistes,  M.  Miller,  a  publié  à  Oxford  une  édition  prin- 
ceps  très  bien  faite  d'un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  de  Paris,  avec 
ce  titre  (en  grec)  :  Origènis  philosopkitmena.  Cet  ouvrage  curieux 
contient  une  analyse  succincte  des  principaux  systèmes  de  la  philo- 
sophie grecque,  puis  un  dénombrement  et  un  examen  des  hérésies, 
et  enfin  une  exposition  sommaire  de  la  doctrine  chrétienne  en  ce 
qui  touche  Dieu,  cause  universelle,  et  le  Verbe,  dépositaire  et  agent 
de  sa  volonté  créatrice.  Les  amateurs  de  littérature  savent  gré  à  cet 
ouvrage  de  leur  avoir  révélé  un  fragment  inconnu  de  Pindare;  mais 
ceux  qui  s'intéressent  à  la  philosophie  et  surtout  à  la  théologie 
l'étudient  sous  d'autres  aspects,  et  d'abord  ils  doutent  fort  que  l'ou- 
vrage appartienne  à  Origène,  comme  l'a  supposé  l'éditeur.  C'est 
même  une  attribution  à  peu  près  abandonnée.  Puis  Bunsen  a  le 

(]}  OsHa  lioquuDt, 

Roma  placet.  (Hymn,  xi.) 

(S)  Aug.  Hippolyti  in  Via  Tiburtina.  (Calendar.  Libexian.,  382.) 


Digitized  by 


Google 


88i  BETUE  DBS  DEUX  HONMS. 

premier  ouvert  Tavis  que  le  véritable  auteur  était  saint  Hippclyte, 
révoque  de  Portus,  et  il  a  développé  cette  opinion  dans  un  ouvrage 
fort  important  :  Hippolyte  et  son  siècle.  Il  faut  savoir  en  effet  que 
Photius,  Eusëbe,  saint  Jérôme,  attribuent  à  Hippolyte  un  ttsÂXé 
contre  les  hérésies;  or  c'est  le  titre  du  manuscrit  des  Philosopht- 
mena.  L'auteur  prend  lui*méme  la  qualité  d'évéque,  et  il  y  passe 
en  revue  trente-deux  hérésies,  chiffre  égal  à  celui  que  PbatiUB  attd- 
bue  aux  articles  de  la  réfutation  d'Hippolyte.  Il  y  a  <kme  de  fortes 
raisons  en  faveur  de  l'opinion  de  Bunsen,  et  elle  a  été  adc^tée  par 
de  graves  critiques,  dont  quelques-uns  sont  d'ailleurs  ses  adver- 
saires, par  exemple  le  docteur  Doellinger,  ce  professeur  à  ruiûven* 
site  de  Munich  qu'une  circonstance  récente  a  signalé  à  l'attention  du 
public  (1). 

Ce  traité  contre  les  hérésies  aurait,  ent^e  autres  choses  curieuseSt 
établi  un  point  qui  n'est  pas  nouveau  pour  les  savans,  mais  qui  oe- 
pendant  étonne  :  c'est  qu'à  la  fin  du  ii**  siècle  et  au  commencemant 
du  m*',  sous  la  menace  et  quelquefois  sous  le  coup  des  persécutions, 
il  y  avait  dans  le  monde  chrétien,  en  Italie  et  même  dans  le  diocèse 
de  Rome,  des  divisions  doctrinales,  des  sectes,  des  églises  séparées 
très  hostiles  les  unes  aux  autres.  Chose  encore  plus  grave,  saint  Hip- 
polyte ou  l'auteur,  quel  qu'il  soit,  des  Philosophumena^  ne  plaioe 
pas  les  papes  hors  du  cercle  de  l'erreur.  Il  accuse  tantôt  leur  foi, 
tantôt  leur  conduite.  Son  neuvième  livre  est  une  chronique  des  pon- 
tifes de  Rome  ses  contemporains,  et  notamment  il  y  donne  de  saint 
Calixte  une  biographie  qui  en  ferait  un  aventurier,  un  fripon  et  un 
hérétique.  Bunsen  montre  que  ce  jugement  n'avait  rien  d'extraor- 
dinaire de  la  part  d'un  auteur  qui  professait  en  morale  un  rigorisme 
quasi  janséniste  dès  lors  réprouvé  par  le  saint- siège,  et  en  matière 
de  foi  une  doctrine  de  la  subordination  du  Verbe  au  père,  au  Dieu 
cause  universelle,  qui  tendait  à  diviser  la  Divinité,  tandis  que  Ca- 
lixte, partisan  absolu  de  l'unité  de  substance,  avait  pu  être  accusé 
de  tomber  dans  l'erreur  qui  rend  la  Passion  commune  au  père  et  au 
fils.  Doellinger,  qui  prononce  le  même  jugement  sur  l'auteur  du 
livre  publié  par  M.  Miller,  n'a  d'autre  ressource  que  de  lui  ôter 
l'évéché  de  Portus  pour  lui  donner  celui  de  Rome,  c'estr-à-dire 
qu'il  fait  d'Hippolyte  un  antipape. 

On  conçoit  la  sorte  de  rumeur  que  l'apparition  d'un  tel  ouvrage  a 
pu  causer  dans  le  monde  savant  et  devrait  produire  dans  le  monde 
dévot,  si  ces  deux  mondes  n'étaient  pas  soigneusement  séparés. 
Quel  scandale  en  effet  s'il  fallait  admettre  qu'un  saint  et  un  martyr 
comme  Hippolyte  eût  caractérisé  si  sévèrement  un  autre  saint  et  un 

(1)  Bippdiytus  und  Kallistus,  Regensburg  1853. 


Digitized  by 


Google 


UN  HVSéÉ  GHRÉTISN  A  BOUE.  886 

autre  martyr  comme  saint  Calixtei  II  aurait  osé  écrire  d*un  pape 
^u'il  avait  passé  de  Terreur  de  Sabellius  à  celle  de  Novatus,  el  ces 
deux  habitans  des  catacombes  sortiraient  après  seize  siècles  de  leurs 
tdmbeaux  pour  proclamer  la  division  au  cœur  môme  de  la  catholi- 
cité, au  centre  môme  de  l'unité,  et  la  constater  dans  ces  temps  bé- 
nis de  la  primitive  église,  cités  souvent  comme  Tâge  d*or  de  la  reli- 
gion 1  Bunsen  est,  comme  on  le  pense  bien,  fort  à  son  aise  au  milieu 
de  ces  démêlés  des  premiers  docteurs  chrétiens  :  il  y  voit  pour  ainsi 
dire  le  droit  commun  du  christianisme,  que  la  critique  allemande  ne 
soustrait  pas  à  la  loi  générale  du  développement  historique,  à  cette 
douMe  condition  de  toute  chose  sur  la  terre,  unité  et  diversité;  mais 
on  conçoit  que  tout  le  monde  ne  peut  avoir  ses  coudées  aussi  fran- 
ches, et  de  plus  timides  ont  grand  besoin  d'incidenter  soit  sur  l'ori- 
gine du  traité  des  hérésies,  soit  sur  le  rôle  et  les  qualités  de  saint 
Hippolyte,  soit  sur  l'identité  de  tous  les  Hippoly tes  cités  par  les  au- 
teurs, et  le  débat  n'est  pas  près  d'être  vidé.  Les  bonnes  âmes  s'en 
tireront  en  disant,  comme  font  d'ordinaire  nos  docteurs  français  sur 
ces  sortes  de  questions,  que  ces  saints  personnages  ont  bien  pu  avoir 
quelque  désaccord  spéculatif,  mais  qu'ils  se  sont  enfin  réunis  dans 
la  charité,  dans  la  foi,  dans  le  martyre  et  dans  la  gloire,  puisqu'ils 
sont  également  canonisés. 

Nous  voilà  bien  loin  de  notre  statue,  pas  si  loin  cependant,  car 
elle  prouve  authentiquement  la  vénération  de  l'église  romaine  pour 
un  saint  Hippolyte  qui  évidemment  lui  appartenait,  vénération  at- 
testée par  les  hommages  solennels  qu'elle  lui  rendait  cent  ans  après 
sa  mort.  Ce  saint  est  bien  l'auteur  d'un  calendrier  pascal  différent 
de  celui  d'Alexandrie,  et  qui  commençait,  dit  Eusèbe,  avec  le  règne 
d'Alexandre  Sévère.  Tel  est  le  cycle  gravé  sur  un  des  côtés  du  siège 
de  la  statue;  on  y  trouve  toutes  les  fautes  qui  caractérisaient  le  tra- 
vail d'Hippolyte.  Enfin  ce  dernier  est  bien,  selon  saint  Jérôme, 
George  Syncelle  et  d'autres,  l'auteur  des  quatorze  ouvrages  dont 
les  titres  sont  également  inscrits  sur  le  marbre.  Il  y  manque  à  la 
vérité  la  Réftaation  de  toutes  les  hérésies}  mais  un  livre  avec  ce  titre 
lui  est  universellement  attribué,  et  cette  omission,  sur  un  catalogue 
d'ailleurs  incomplet,  n'infirmerait  en  rien  l'opinion  de  Bunsen,  qui 
reconnaît  l'ouvrage  dans  les  Philosophumena.  Quant  à  nous,  nous 
ne  faisons  qu'indiquer  les  questions  et  montrer  en  passant  ce  que 
Tarchéologie  prend  d'intérêt  et  de  vie  au  milieu  des  ruines  de  Rome, 
et  ce  qu'en  particulier  l'archéologie  chrétienne  peut  devoir  à  la  fonr- 
dation  judicieuse  d'un  musée  chrétien. 

Charles  de  Bemusat. 


Digitized  by 


Google 


LE 


SALON  DE  1865 


L'exposition  des  beaux-arts  a  été  ouverte  au  public  le  1^*^  mai 
dernier,  selon  l'usage  récemment  consacré.  Elle  est  un  sujet  de 
chagrin  et  de  tristes  appréhensions  pour  les  hommes  qui  aiment 
l'art  et  ne  s'occupent  point  des  questions  secondaires  relatives  aux 
artistes,  à  leur  bien-être  et  à  leur  réputation  d'un  jour.  Au-dessus 
de  ces  considérations,  qui,  par  cela  même  qu'elles  sont  personnelles, 
restent  soumises  à  des  lois  inférieures,  il  y  a  le  souci  abstrait  de 
l'art,  qui  seul  peut  et  doit  relever  de  la  critique,  préoccupée  de 
l'œuvre  et  volontairement  oublieuse  des  auteurs.  La  décadence  n'est 
que  trop  manifeste,  et  chaque  exposition  en  constatje  les  progrès.  A 
première  vue,  rien  ne  choque,  rien  n'attire;  une  médiocrité  impla- 
cable semble  avoir  passé  son  niveau  sur  les  œuvres  exposées  et  les 
avoir  réduites  à  un  â  peu  près  général.  Les  exceptions  sont  rares, 
et  elles  appartiennent  à  un  petit  nombre  de  vieux  lutteurs  que  les 
fortes  influences  libérales  d'une  autre  époque  ont  conservés  jeunes 
au  milieu  d'une  génération  sans  vigueur.  On  chercherait  en  vain  une 
œuvre  qui  fût  un  point  de  départ  pour  une  voie  nouvelle;  les  meil- 
leurs tai)leaux  ne  sont  encore  que  des  souvenirs.  En  était-il  ainsi 
autrefois?  Je  ne  le  crois  pas.  Au  salon  qui  s'ouvrit  le  15  mars  18iâ, 
il  y  a  vingt  ans,  je  me  rappelle  le  Charles-^ini  ramassant  le  pin- 
ceau de  Titien j  par  Robert  Fleury,  la  Cassandre  de  Pradier,  le  por- 
trait de  Théodose  Burette,  par  Guignet,  le  Bovin  de  Charlet,  le  Soir 
de  Gleyre,  le  Peintre  de  Meissonier,  Y  Hélène  Adelsfreit  de  Le- 
mud,  le  Juda  et  Thamar  d'Horace  Vemet,  qui  du  mqins,  malgré  les 
faiblesses  souvent  trop  apparentes  de  l'exécution,  essayait  dans  ce 


Digitized  by 


Google 


lE  SAtow  DE  1868.  887 

tableau  d'échapper  à  la  fausse  tradition  antique  de  Técole  de  D^vid, 
et  ramenait  la  peinture  biblique  à  Tétude  vraie  des  types  et  des  cos- 
tumes orientaux.  Je  me  rappelle  le  Port  de  Boulogney  une  des 
meilleures  marines  d'Isabey,  et  le  Rêve  de  bonheur  de  Papety,  belle 
et  sérieuse  espérance  que  la  mort  devait  si  rapidement  démentir; 
je  me  rappelle  même  le  Campo-Vaccino  de  Buttura,  que  la  volonté 
de  devenir  le  Meissonier  du  paysage  n'avait  point  encore  perdu. 
Où  sont  aujourd'hui  les  œuvres  comparables  à  celles  que  je  viens 
d'indiquer? 

Les  artistes  sont-ils  responsables  de  cette  décadence  qui  les  at- 
teint si  cruellement  depuis  quelques  années?  Oui  et  non  :  oui ,  si 
Ton  réfléchit  qu'ils  n'ont  point  su  trouver  en  eux  la  force  qui  réagit, 
qui  s'isole,  et  qui  maintient  l'esprit  hors  des  courans  mauvais  qui  le 
sollicitent  et  l'entraînent;  non,  si  l'on  tient  compte  de  notre  milieu, 
de  cette  société  française  qui  ne  semble  plus  obéir,  hélas!  qu'à  l'in- 
térêt spécial  et  rapide  du  moment.  Les  artistes  sont  comme  la  so- 
ciété, ils  vivent  au  jour  le  jour,  oublieux  de  la  veille,  dédaigneux 
du  lendemain ,  satisfaits  du  succès  éphémère  qui  naît  le  matin  pour 
mourir  le  soir,  contens  s'ils  ont  gagné  le  pain  quotidien ,  s'inquié- 
tant  moins  du  talent  que  des  bénéfices,  et  cherchant  ce  que  chacun 
cherche  aujourd'hui,  à  réussir  vite  et  quand  même.  Pour  eux,  la 
raison  du  plus  fort,  c'est-à-dire  de  la  vogue,  est  toujours  la  meil- 
leure; ils  acceptent  le  fait  accompli,  sans  le  discuter,  par  cela  seul 
qu'il  est  un  fait.  L'art  efféminé  et  bassement  sensuel  semble  être 
devenu  l'art  national;  de  la  grâce,  on  est  vite  descendu  à  la  mignar- 
dise; on  tombe  aujourd'hui  dans  Térotisme.  Boucher  est  surpassé, 
on  en  arrive  à  Glingstet.  Est-ce  donc  là  vraiment  la  pente  fatale  de 
Tesprit  français?  Sous  prétexte  de  galanterie,  faut-il  toujours  quit- 
ter les  hautes  régions  et  descendre  à  un  terre-à-terre  grossier  qui 
s'adresse  uniquement  aux  sensations  les  plus  matérielles  de  l'homme? 
Faut-il  donc  partir  de  Poussin  pour  descendre  à  Watteau  et  recom- 
mencer à  David  pour  arriver  où  nous  en  sommes?  Qui  fera  la  réac- 
tion? Qui  ramènera  l'art  dévoyé  dans  le  droit  chemin  de  l'invention 
personnelle,  fécondée  par  la  connaissance  de  la  tradition  et  fortifiée 
par  l'étude  de  la  nature?  Qui  prouvera  une  fois  de  plus,  et  peut-être 
inutilement,  que  l'art  doit  être  chaste  et  sérieux  sous  peine  de  n'être 
phis  de  l'art?  On  avait  eu  un  moment  le  droit  d'espérer  en  deux 
hommes  dont  nous  reparlerons  bientôt,  et  qui  tous  deux  ont  trompé 
l'espérance  conçue. 

Lorsqu'en  1855  on  exhiba  toutes  les  toiles  de  l'école  française  du 
xti^  siècle,  à  voir  l'œuvre  presque  complet  de  MM.  Ingres,  Dela- 
ctoix,  Decamps,  Horace  Vernet  même,  on  comprit  très  nettement 
qu'une  ère  venait  de  se  fermer.  On  put  dès  lors  prédire  ce  que  nous 


Digitized  by 


Google 


888  IIEVUE   D£S  BEDX   MONDES. 

voyons  aujourd'hui,  c'est-à-dire  l'abandon  du  dessin  pour  la  cou- 
leur, de  la  tradition  pour  la  fantaisie,  de  l'étude  pour  le  laisser- 
aller,  et  que  la  nature  servirait  de  modèle  au  lieu  de  n'être  qu'un 
document.  Or  le  dessin,  la  tradition,  l'étude,  sont  à  une  œuvre  d'art 
ce  que  la  charpente  est  aux  muscles,  ce  que  l'expérience  et  le  rai- 
sonnement sont  à  l'esprit.  Quant  à  la  nature,  si  elle  n'est  que  le 
but  d'une  imitation  servile,  si  elle  s'impose  au  lieu  d'inspirer  et  de 
confirmer,  la  photographie  est  supérieure  à  la  peinture.  Pour  arrê- 
ter l'école  française  sur  la  pente  dangereuse  où  elle  s'engageait  dès 
cette  époque,  il  fallait  une  main  ferme  qui  prît  hardiment  la  direc- 
tion qu'eurent  jadis  David  et  M.  Ingres,  et  qui,  tout  en  donnant  une 
forte  impulsion  générale,  laissât  à  chaque  esprit  la  latitude  de  se 
modifier  selon  ses  instincts  particuliers.  Direction  ne  signifie  pas 
tyrannie;  Gros  et  Gérard,  pour  être  tous  les  deux  élèves  de  David, 
n'en  étaient  pas  moins  deux  tempéramens  distincts  et  même  oppo- 
sés. L'enseignement  donné  par  l'état  est  insufiisant,  nul  ne  l'ignore; 
les  traditions  de  la  Villa-Médicis  ne  conduisent  guère  qu'à  de  mala-* 
droites  imitations  (1).  On  comprit  donc  la  nécessité  d'un  enseigne- 
ment sérieux  et  d'une  direction  qui  s'imposerait  par  de  salutaires 
exemples,  et  ces  exemples,  deux  artistes  semblaient  les  promettre 
eux-mêmes,  M.  Hébert  et  M.  Gérôme,  car  tous  deux  savaient  assez 
leur  métier  pour  n'avoir  plus  d'autres  préoccupations  que  celles  de 
l'art. 

Sans  être  célèbre,  M.  Hébert  était  connu  :  il  avait  pris  un  ranç 
distingué  parmi  ses  contemporains,  grâce  à  son  tableau  de  la 
MaVaria^  tableau  fort  habile,  qui,  tout  en  paraissant  n'être  qu'une 
œuvre  sentimentale,  ne  dédaignait  pas  cependant  les  côtés  sensuels 
de  l'art.  Cette  toile  avait  commencé  le  renom  du  jeune  peintre;  son 
Baiser  de  Judas  (1853)  acheva  sa  réputation,  car  dans  cette  com- 
position très  sobre,  très  sérieuse ,  on  crut  voir  l'avenir  d'un  maître 
qui  servirait  pour  ainsi  dire  d'intermédiaire  entre  les  deux  écoles 
opposées,  et  ramènerait  à  lui,  par  une  heureuse  entente  de  la  ligne 
et  de  la  couleur,  les  esprits  extrêmes,  qui  ne  voulaient  admirer  que 
M.  Ingres  ou  M.  Delacroix.  Hélas!  nous  en  fûmes  pour  nos  espé- 
rances, et  rien  depuis  n'est  venu  les  raviver.  En  ceci,  l'état  fut  cou- 
pable et  manqua,  par  rapport  aux  arts,  à  son  premier  devoir,  qui 
est  de  découvrir  les  aptitudes  et  de  les  encourager  afin  de  créer  des 
maîtres.  On  se  contenta  d'acheter  le  tableau  de  M.  Hébert,  de  le 
reléguer  dans  un  musée,  et  tout  fut  dit.  Si  l'on  eût  donné  à  M.  Hé- 
bert des  églises  à  décorer  (il  n'en  manque  pas),  si  on  lui  eût  livré 

(1)  Si  Ton  veut  savoir  où  mènent  l'école  des  Beaux-Arte  et  Técoie  de  Rome,  il  faat 
regarder  au  Salon  de  1863  Vénm  ceignant  sa  ceinture  pour  se  rendre  aujuifemmt  de 
Paris,  par  M.  Emile  Lévy,  premier  grand  prix  de  Rome  en  1854. 


Digitized  by 


Google 


LE  SALON  DE  1863.  889 

de  grandes  surfaces  où  son  pinceau  eût  pu  acquérir  une  fermeté  qui 
lui  a  toujours  feit  défaut,  on  l'eût  conduit  et  arrêté  pour  toujours 
peut-être  à  la  grande  peinture,  dont  il  venait  de  se  montrer  capable 
autant  et  plus  que  tout  autre.  Loin  de  là,  M.  Hébert  fut  abandonné  à 
lui-même.  Obéissant  aux  sollicitations  de  son  tempérament  maladif, 
il  retourna  aux  choses  gracieuses,  qui  lui  avaient  valu  ses  premiers 
succès;  de  la  grâce  il  est  tombé  dans  rafféterie,  et  de  l'afféterie  dans 
une  sorte  de  peinture  malsaine,  molle,  et  d'une  sentimentalité  in- 
digne d'un  talent  qui  avait  tant  promis.  Après  avoir  peint  des  pay- 
sannes d'Alvito  et  de  Gervara  dans  un  ton  à  la  fois  sourd  et  effacé, 
après  avoir  dédaigné  les  conseils  qu'une  critique  indépendante  ne 
cessa  de  lui  donner,  M.  Hébert  expose  aujourd'hui  une  Jeune  Fille 
au  puits  y  composition  nulle,  sans  imagination,  qui  montre  une  jeune 
femme  vivement  éclairée,  en  pleine  lumière,  causant  auprès  d'un 
puits  avec  un  jeune  homme  relégué  dans  l'ombre.  Quelques  tours 
d'adrœse  parfaitement  réussis  prouvent  que  M.  Hébert  manié  très 
habilement  le  pinceau  et  connaît  tous  les  mystères  du  métier  :  les 
mains  de  la  jeune  fille  sont  traitées  à  ravir,  et  le  seau  est  exécuté  en 
manière  de  trompe-l'œil;  l'ensemble  est  gracieux,  mais  de  cette  grâce 
efféminée  qui  prend  la  maladie  pour  la  beauté,  et  tourne  volontiers 
aux  illustrations  de  keepseake.  Le  jeune  homme,  effacé  dans  les  tons 
obscurs,  sans  autres  traits  distincts  que  des  yeux  démesurés,  flottans, 
sans  contours  définis,  ressemble  plus  à  un  fantôme  qu'à  un  vivant, 
à  une  apparition  plus  qu'à  un  être  en  chair  et  en  os.  Il  y  a  loin  de 
cette  toile,  à  la  fois  prétentieuse  et  confuse,  à  la  Mal' aria ^  que 
M.  Hébert  ne  pourrait  peut-être  plus  peindre  aujourd'hui. 

M.  Gérôme  aussi  eût  pu  facilement  devenir  un  chef  d'école.  Il 
avadt  de  la  jeunesse,  de  l'ardeur,  une  extrême  rapidité  d'exécu- 
tion, quelque  chose  de  net  et  de  précis  dans  ses  compositions  qui  ne 
laissait  place  à  aucune  ambiguïté;  il  avait  étudié  et  connaissait  bien 
la  nature;  il  possédait  un  dessin  correct,  quoique  parfois  trop  al- 
longé, et  son  coloris,  qui  cependant  avait  une  propension  à  devenir 
souvent  trop  sec,  était  très  suffisant  pour  charmer  les  yeux.  Depuis 
le  Combat  de  Coqs  (1847),  qui  l'a  fait  connaître,  M.  Gérôme  avait 
passé  d'un  sujet  à  un  autre  avec  une  mobilité  singulière;  on  pouvait 
croire  qu'il  cherchait  sa  voie,  et  s'y  tiendrait  lorsqu'il  l'aurait  enfin 
trouvée.  Devant  son  Siècle  d'Auguste  (1855),  malgré  certaines  vio- 
lences inutiles  dans  la  ligne,  tous  ceux  qui  espéraient  une  direction 
crurent  qu'on  l'avait  enfin  rencontrée ,  et  les  regards  se  portèrent 
avec  intérêt  sur  M.  Gérôme,  comme  ils  s'étaient  portés  sur  M.  Hébert. 
<(  Ce  sera  le  maître,  »  disait-on.  11  ne  le  fut  pas,  non  plus  que  M.  Hé- 
bert; mais  l'état  ne  fut  pas  plus  clairvoyant  avec  lui  qu'il  ne  l'avait 
été  avec  le  peintre  du  Baiser  de  Judas.  M.  Gérôme  venait  de  faire 


Digitized  by 


Google 


S90  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

preuve  d'une  force  très  respectable  :  il  venait  d'affirmer  sa  science, 
il  avait  manié  avec  une  incontestable  habileté  des  masses  picturales 
considérables,  il  s'était  tiré  avec  succès  d'une  composition  fort  diffi* 
cile  qu'il  avait  su  rendre  très  claire  malgré  la  confusion  forcée  du 
sujet  allégorique;  il  avait  solidement  peint  une  surface  énorme;  en 
un  mot,  il  venait  de  faire  acte  de  grande  peinture.  Que  fit-^n  pour 
lui?  Rien.  On  lui  acheta  peut-être  quelqiies  jolis  tableaux  de  che- 
valet, mais  on  ne  le  poussa  pas  dans  sa  voie,  et  on  ne  le  força  pas 
à  devenir  ce  qu'il  devait  être,  un  maître.  Les  palais  ne  manquent 
pas  à  Paris,  on  en  bâtit  de  nouveaux  à  côté  des  anciens;  il  fallait 
dire  à  M.  Gérôme  :  «  Ce  que  vous  avez  fait  nous  montre  ce  que  vous 
pouvez  faire;  voici  de  grandes  murailles,  peignez-les;  comme  sujet, 
vous  avez  l'histoire  :  tâchez  que  celle  de  la  France  voua  inspire  et 
vous  soutienne.  »  Ainsi  appuyé,  M.  Gérôme  n'aurait-il  pas  eu  un 
rôle  utile  à  jouer  parmi  nos  artistes?  N'eût-il  pu  retrouver  le  grand 
art  des  fresques,  aujourd'hui  oublié,  et  devenir  le  maître ^  le  chef 
delà  ligne  en  France,  car,  qu'on  le  sache  bien,  la  ligne,  c'est^- 
dire  le  dessin,  est  la  probité  même  de  la  peinture.  J'ignore  si  M.  Gé- 
rôme eut  cette  vision,  mais  je  sais  que  d'autres  l'ont  eue  pour  M. 
Qu' est-il  advenu?  De  la  haute  peinture  historique  où  il  s'était  élevé, 
il  est  retombé  aux  tableaux  de  genre ,  qui  sollicitent  et  obtiennent 
les  faciles  succès,  et  des  tableaux  de  genre  il  en  est  arrivé  aux  ta- 
bleaux anecdotiques,  parcourant  ainsi  le  chemin  que  M.  Paul  De- 
laroche  avait  suivi  autrefois  avec  plus  de  bon  vouloir  que  de  ta- 
lent. M.  Gérôme  peignit  au  gré  de  sa  fantaisie,  selon  T inspiration 
du  moment,  avec  un  scepticisme  profond,  ayant  l'air  de  ne  point 
se  soucier  du  succès  et  l'obtenant  néanmoins  presque  toujours,  soit 
par  des  reconstitutions  archéologiques,  comme  les  Gladiateurs  s 
soit  par  une  sorte  d'ironie  sentimentale,  comme  le  Duel  de  Pier-- 
rot,  soit  enfin  en  montrant  l'antiquité  par  le  mauvais  bout  de  la 
lorgnette,  comme  dans  la  Phryné,  Aux  observations  qu'on  est  en 
droit  de  lui  adresser,  M.  Gérôme  peut  répondre  :  «  J'ai  peint  le  Siècle 
d'Auguste;  qu'a-t-on  fait  de  mon  tableau?  On  en  a  décloué  la  toile, 
et  aujourd'hui  elle  est  roulée  dans  un  des  greniers  du  Louvre.  » 
L'excuse  n'est  point  à  dédaigner,  et  nous  ne  pouvons  sérieusement 
reprocher  à  M.  Gérôme  de  la  faire  valoir.  M.  Gérôme  n'est  point  un 
esprit  médiocre,  tant  s'en  faut;  il  a  une  culture  évidente,  il  possède 
bien  son  métier,  et  le  raffine  peut-être  même  un  peu  trop,  jusqa*à 
sembler  vouloir  aujourd'hui  entrer  en  lutte  avec  M.  Meissonier,  ce 
qui  serait  un  grand  tort,  car  M.  Meissonier  copie  de»  modèles,  tan- 
dis que  M.  Gérôme  conçoit  des  tableaux  :  différence  essentielle,  et 
qui  seule  suffirait  à  constituer  un  artiste.  M.  Gérôme  a  beaucoup 
voyagé,  mais  il  a  évidemment  porté  dans  ses  longues  pérégrînatioiu> 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON  DE   1863»  801 

les  préoccupations  de  Fart  rétréci,  amoindri,  auquel  on  Ta  con- 
damné. Au  lieu  de  demander  aux  régions  qu'il  parcourait  de  lui 
découvrir  les  ineffables  mystères  de  ligne  et  de  couleur  par  où  la 
nature  est  toujours  si  belle,  il  semble  qu'il  ne  les  ait  visitées  que 
pour  y  trouver  des  sujets  de  tableaux  :  ici  les  Musiciens  russes^  là 
les  Amantes  en  prière,  aujourd'hui  le  Prisonnier,  une  des  meil- 
leures toiles  qu'on  doive  au  jeune  artiste. 

La  scène  se  passe  dans  la  Haute-Egypte,  sur  le  Nil,  non  loin  du 
village  de  Louqsor,  qui  étale  sur  l'horizon  l'imposante  silhouette  du 
palais  d'Amenopht.  Des  Amantes,  bandits  armés  au  service  de  l'in- 
tolérable despotisme  des  Turcs,  ont  arrêté  un  cheik-el-beled,  nous 
dirions  un  maire  de  village,  sans  doute  pour  quelque  refus  d'impôt; 
ils  lui  ont  lié  les  jambes,  lui  ont  passé  aux  mains  de  lourds  ceps  de 
bois,  l'ont  jeté  dans  une  barque  et  le  conduisent,  où?  Près  du  nazir 
(percepteur),  qui  le  fera  battre  jusqu'à  ce  qu'il  ait  payé  vingt  fois 
plus  qu'il  ne  doit.  L'un  des  Arnautes,  assis  sur  le  bastingage,  im- 
passible et  accoutumé  dès  longtemps  à  de  pareilles  expéditions,  dé- 
taché, par  un  artifice  hardi  de  peinture,  son  profil  sévère  sur  les 
limpidités  du  ciel.  Deux  fellahs  rament  de  toutes  leurs  forces,  pen- 
dant qu'un  jeune  Amante  impitoyable  et  gouailleur  se  penche  vers 
le  cheik,  et,  s'accompagnant  d'un  tehegour,  lui  chante  à  l'oreille  je 
ne  sais  quelle  raillerie  insolente.  En  quelques  coups  de  pinceau, 
M.  Gérôme  a  parfaitement  fait  comprendre,  pour  qui  sait  regarder, 
l'état  de  l'Egypte,  où  une  race  rêveuse,  douce,  soumise,  est  tortu- 
rée chaque  jour  par  d'anciens  vainqueurs  plus  grossiers,  plus  vicieux 
et  moins  intelligens  qu'elle.  La  sévérité  du  dessin,  les  rapports  des 
tons  entre  eux ,  qui  arrivent  à  une  bonne  coloration  générale ,  font 
de  ce  tableau  une  toile  remarquable,  que  je  préfère  au  Déjeuner  de 
Loids  XIV,  où  l'importance  donnée  à  la  nappe  ouvrée  qui  couvre  la 
table  tend  à  en  faire  le  personnage  principal  de  la  composition. 

Les  œuvres  de  M.  Gérôme  sont  agréables;  mais  on  y  cherche  en 
vain  ce  cachet  d'art  viril  dont  la  formule  manque  aujourd'hui.  11  eût 
pu  la  trouver,  cette  formule,  j'en  suis  certain,  s'il  eut  suivi  imper- 
turbablement la  voie  difficile,  mais  glorieuse,  où  il  avait  mis  le  pied 
en  1855.  L'exemple  qu'il  eût  donné  n'aurait  pas  été  perdu,  on  aime 
à  le  croire,  pour  l'école  française,  et  nous  n'assisterions  pas  à 
l'étrange  déroute  qu'il  est  impossible  de  ne  point  constater.  Nulle 
direction  générale,  nulle  entente  des  lois  d'ensemble;  chacun  va  au 
hasard,  non  pas  où  le  mènent  ses  croyances,  mais  où  le  pousse  son 
intérêt.  La  foi  est  mourante,  le  flambeau  s'éteint.  Tout  le  monde 
>sait  son  métier,  ceci  n'est  point  douteux,  mais  nul  ne  sait  s'en  ser- 
vir. Le  talent  perd  en  profondeur  ce  qu'il  gagne  en  étendue;  l'ori- 
ginalité réelle  est  rare;  quant  au  génie,  il  est  inutile  de  le  chercher* 


Digitized  by 


Google 


892  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Les  anciennes  distinctions  d'écoles  même  ont  disparu,  il  n*y  a  pins 
ni  classiques,  ni  romantiques,  ni  réalistes,  ni  rocoeos;  îl  tfy  a  plus 
que  des  hommes  qui,  ayant  à  leur  disposition  une  science  queloom- 
que,  en  tirent  le  meilleur  parti  qu'ils  peuvent  pour  gagner  le  pkis^ 
d'argent  possible.  N'est-ce  point  Pétrone  qui  a  dit  :  «  Sans  le  d^iH- 
téressement,  il  n'y  a  pour  le  talent  ni  moralité,  ni  gloire;  l'amovr 
des  richesses  fait  exécuter  les  choses  difficiles;  seul,  l'amour  de  Tart 
peut  créer  des  chefs-d'œuvre?  »  On  dirait  que  les  artistes,  placés 
au  centre  de  la  société  moderne,  épient  ses  mouvemens,  étudient 
ses  vices  et  les  reproduisent  sous  une  forme  agréable,  afin  de  flat- 
ter la  manie  du  plus  grand  nombre  et  d'arriver  ainsi  à  la  fortune  et 
à  la  réputation.  En  somme,  quels  sont  les  trois  élémens  extérieurs 
qui  ont  concouru  à  inspirer  les  artistes  représentés  par  leurs  œuvres 
à  cette  exposition?  La  caserne,  la  sacristie  et  le  boudoir*  De  là  cette 
quantité  de  tableaux  militaires  sans  héroïsme,  de  portraits  ecclésias* 
tiques,  de  Vénus  conçues  dans  un  tel  et  si  étrange  esprit  qu'elles 
n'auraient  jamais  dû  quitter  l'atelier. 

La  mission  de  l'art  est  de  déterminer  la  beauté  physique  et  de 
glorifier  la  beauté  morale  en  fixant  pour  toujours  par  la  peinture  ou 
la  statuaire  les  grands  actes  de  l'humanité.  Ceux  qui  ne  la  conçoi- 
vent pas  ainsi  me  paraissent  être  hors  de  la  vérité.  Prétendre  que 
l'art  n'a  d'autre  but  que  de  reproduire  la  nature ,  c'est  faire  preuve 
d'impuissance,  et  à  ce  compte  M.  Biaise  Desgoffe,  qui,  par  ses  sa- 
vans  et  très  curieux  procédés,  en  arrive  à  produire  une  illusion  com- 
plète, serait  l'artiste  le  plus  remarquable  qu'on  ait  vu  depuis  long- 
temps. On  doit  toujours  pouvoir  dure  d'un  artiste  ce  que  Pline  dit 
de  Timanthe  :  «  Dans  tous  les  ouvrages  de  ce  peintre,  il  y  a  quelque 
chose  de  sous-entendu,  et  quelque  loin  qu'il  ait  poussé  l'art,  son 
esprit  va  encore  au-delà.  »  La  peinture  et  la  sculpture  sont  avant 
tout  des  arts  de  conception  subjective  ;  c'est  l'exécution  seule  qui 
les  rend  objectifs.  Dn  artiste  doit  concevoir  son  œuvre  et  la  voir  en 
lui-même  ;  la  nature  alors  vient  à  son  aide  pour  l'éclairer,  lui  don- 
ner l'appui  de  ses  documens  innombrables  et  rectifier  ses  idées.  Se 
placer  ingénument  devant  un  arbre,  devant  une  femme,  devant  un 
cheval,  les  copier  de  son  mieux,  c'est  faire  simplement  acte  d'ou- 
vrier, et  malheureusement  c'est  ce  que  chacun  semble  faire  aujour- 
d'hui. Ce  qui  frappe  le  plus  douloureusement  lorsqu'on  regarde  les 
toiles  exposées,  c'est  l'absence  radicale  de  composition.  Les  paysa- 
gistes envoient  leurs  études  :  un  site,  un  aspect,  une  exception  de  la 
nature  les  a  frappés  au  passage;  ils  l'ébauchent  sur  place,  le  ter- 
minent à  l'atelier,  l'envoient  au  Salon ,  et  s'imaginent  avoir  fait  un 
tableau;  ils  se  trompent,  ils  ont  fait  une  copie,  et  j'avoue,  pour  ma 
part,  que  je  préfère  Toriginal.  Un  peintre  d'histoire  prend  une 


Digitized  by 


Google 


LE  $ALON  DE  1863.  893 

femme  nue,  en  fait  le  portrait  avec  quelques  modifications  le  plus 
souvent  iBspirées  par  la  réminiscence  des  maîtres,  puis  il  dit  :  C'est 
Vénus!  Non  point,  c'est  un  modèle,  et  rien  de  plus.  Cette  simplifi- 
cation excessive  de  l'ordonnance  d'un  tableau  indique  une  singu- 
lière paresse  ou  une  étrange  absence  d'imagination.  J'aime  mieux 
la  composition  théâtrale,  forcée,  des  Sabines  et  du  Léonidas  de  Da- 
vid que  ces  prétendus  tableaux,  qui,  par  le  fait,  ne  sont  plus  que 
des  académies.  Gh.  Varnhagen  von  Ense  a  dit  :  «  Un  artiste  est  celui 
dont  les  idées  se  font  images,  u  Les  artistes  de  nos  jours  semblent 
avoir  renversé  la  proposition,  car  ce  sont  les  images  aperçues  qui 
leur  donnent  des  idées;  on  ne  le  voit  que  trop,  et  c'est  un  grave 
sujet  d'inquiétude.  £n  effet,  quand  il  n'y  a  plus  ni  conception,  ni 
composition,  que  reste-t-il?  L'exécution,  c'est-à-dire  le  métier, 
la  partie  exclusivement  matérielle  de  l'art;  c'est  bien  peu,  et  c'est 
*âe  cela  pourtant  qu'on  se  contente  aujourd'hui. 

Si  l'exécution  suffit,  les  Belges  sont  nos  maîtres;  mieux  que  tous 
les  autres,  ils  possèdent  le  secret  du  métier,  nulle  ficelle  ne  leur  est 
inconnue  ;  Us  dessinent  d'une  façon  convenable  et  manient  la  cou- 
leur avec  une  rare  fermeté,  sans  trop  d'empâtement,  sans  trop  de 
légèreté,  honnêtement  et  consciencieusement.  Presque  tous  imi- 
tateurs de  Terburg  et  de  Pierre  de  Hqog,  ils  ont  cherché  dans  les 
scènes  de  la  vie  intime  un  prétexte  à  peindre  des  étoffes,  dans  les- 
quelles Us  mettent  quelques  personnages,  placés  uniquement  pour 
&ire  valoir  la  draperie  ;  ils  excellent  dans  le  satin,  dans  le  velours, 
dans  les  guipures;  les  cuirs  de  Cordoue  n'ont  plus  de  mystères  pour 
eux,  et  les  tapisseries  de  haute  lisse  leur  ont  dévoilé  leurs  arcanes; 
ils  sont  connus  pour  la  plupart,  presque  célèbres,  et  cependant 
qui  voudrait  de  leur  gloire?  qui  pourrait  croire  un  seul  instant  que 
le  but  de  l'art  est  celui  qu'ils  atteignent?  Us  procèdent  méthodi- 
quement, j'allais  dire  mécaniquement,  pour  faire  un  tableau  comme 
un  bon  ouvrier  procède  pour  établir  un  travail  de  tabletterie  ;  ils 
s'avancent  sûrement,  sans  hésitation,  vers  ce  résultat  final;  ils  ne 
sont  point  inquiets.  Or  quel  est  l'artiste,  j'entends  les  plus  grands, 
les  meilleurs,  Léonard,  Michel-Ange,  qui  n'ait  point  été  dévoré 
d'inquiétude  et  qui  ne  l'ait  point  laissé  voir  dans  ses  œuvres?  Rê- 
ver au-delà,  toujours  au-delà!...  Tel  est  le  tourment  des  maîtres. 
On  peut  dire  hardiment  ceci  :  l'homme  qui  trouve  une  satisfaction 
complète  dans  l'œuvre  qu'il  vient  de  produire  est  quatre-vingt-dix- 
neuf  fois  sur  cent  un  homme  médiocre.  L'artiste  doit  être  vis-à-vis 
de  lui -môme  comme  l'enfant  auquel  on  raconte  une  histoire  :  le 
chevalier  a  tué  le  géant,  la  bonne  fée  a  brisé  l'enchantement  qui 
retenait  la  princesse  prisonnière,  les  deux  amans  s'épousent  et  se 
jilrent  une  foi  étemelle.  Le  conte  est  fini;  l'enfant  ouvre  de  grands 


Digitized  by 


Google 


89i  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

yeux  et  dit  :  Et  après?  A  la  suite  de  chaque  œuvre  produite^  c'est 
là  le  mot  que  l'artiste  doit  se  dire  :  Et  après?  Quant  à  ceux  qui  s'ap- 
puient paresseusement  sur  un  succès  obtenu  pour  s'arrêter,  se  re* 
poser,  s'oublier  dans  l'admiration  de  leur  propre  valeur,  qu'en  pas- 
ser, sinon  qu'un  capitaine  qui  s'endort  est  plus  coupable  qu'un  soldat 
qui  déserte.  En  somme,  pour  toutes  les  choses  d'art,  que  signifie  un 
succès?  Un  encouragement  à  faire  mieux  encore. 

Si  la  petite  école  belge  nous  est  supérieure  quant  à  l'exécution, 
ce  qui  ne  me  paraît  point  douteux,  il  faut  avouer  aussi  qu'en  ma* 
tiëre  de  composition  nous  ne  pouvons  approcher  des  Allemands;  je 
n'entends  point  désigner  les  Allemands  peintres  de  genre  qui  expo- 
sent à  Paris  leurs  tableaux  de  chevalet,  ni  surtout  M.  Knaus,  qui 
tend  à  ne  plus  être  bientôt  qu'un  peintre  comique,  ce  qui  est  fort 
triste.  Je  veux  parler  des  Allemands  peintres  d'histoire  qui  ont  eu 
cette  bonne  fortune  de  rencontrer  dans  leur  pays  les  encouragemens 
qu'une  nation  éclairée  doit  aux  arts,  et  qui,  grâce  à  cette  protection, 
ont  pu,  à  force  de  temps,  d'efforts  et  d'étude,  arriver  à  ouvrir  une 
voie  nouvelle  à  l'interprétation  de  l'histoire  par  la  peinture.  La  com- 
position ne  consiste  pas  à  disposer  les  personnages  d'un  tableau 
dans  des  attitudes  variées,  de  manière  qu'ils  ne  soient  pas  tous  de 
profil  ou  tous  de  trois  quarts;  la  composition  consiste  à  faire  con- 
courir tous  les  personnages  à  une  action  commune,  qui  est  le  sujet 
choisi  par  le  peintre.  Pour  rendre  plus  facilement  ma  pensée,  je 
prendrai  un  exemple  :  F  Appel  des  coruiamnés  de  M.  MûUer,  grande 
toile  exposée  il  y  a  quelques  années,  n'est  point  un  tableau  com- 
posé; en  effet,  si  l'on  supprime  l'homme  qui  lit  la  Uste  lugubre, 
toute  l'action  disparaît,  le  sujet  n'existe  plus,  et  l'on  se  demande 
avec  raison  ce  que  font  tous  ces  personnages  qui  posent  et  n'agis- 
sent point.  Si  au  contraire  on  veut  regarder  la  Mise  au  Tombeau 
de  Titien,  qui  est  au  Louvre,  on  verra  un  tableau  où  chaque  acteur, 
s'empressant  par  son  action  particulière  d'aider  à  une  action  géné- 
rale, prouve  une  composition  aussi  simple  que  savante.  La  manière 
dont  les  maîtres  italiens  composaient  ne  peut  être  comparée  à  la 
manière  dont  les  Allemands  modernes  composent,  je  le  sais;  cela 
est  naturel  :  les  premiers  étaient  des  hommes  d'impression,  sen- 
suels et  prime-sautiers  ;  les  seconds  sont  des  hommes  de  réflexion, 
spiritualistes  et  avant  tout  métaphysiciens.  Leur  composition  est 
trop  souvent  recherchée,  parfois  obscure  :  elle  a  besoin  d'une  sorte 
de  commentaire  pour  être  expliquée,  c'est  là  un  tort  assurément; 
mais  en  somme  il  vaut  encore  mieux  trop  composer  que  de  ne  point 
composer  du  tout,  et  je  suis  persuadé  que  l'école  française  trouve- 
rait un  grand  profit  à  étudier  la  façon  dont  M.  Kaulbach  comprend 
et  traite  la  peinture  d'histoire.  Je  connais  tous  les  reproches  qu'on 


Digitized  by 


Google 


L£   SALON  DE   1863»  805 

pent  lui  adresser;  je  sais  que  sa  couleur  froide,  sèche,  détrempée, 
manque  de  modelé,  qu'elle  est  à  la  fois  creuse  et  dure,  ceci  rentre 
dans  l'exécution,  et  ce  n'est  point  de- cela  qu'il  s'agit;  mais  je  sais 
aussi  que  nul  n*a  peut-être  poussé  plus  loin  que  lui  cette  science  à 
la  fois  d'historien  et  d'artiste  par  laquelle  un  peintre  s'empare  d'un 
fait,  l'entoure  des  détails  contemporains,  les  groupe  ensemble  et  en 
tire  une  sorte  de  synchronisme  rationnel  par  lequel  il  le  fait  com- 
pr^idre  aux  foules  d'une  façon  neuve  et  supérieure.  Sa  Destruction 
de  la  tour  de  Babel ^  dont  le  carton  doit  être  présent  à  tous  ceux  qui 
ont  visité  l'exposition  universelle  de  1855,  est  un  chef-d'œuvre  en 
ce  genre.  C'est  de  la  littérature  !  me  dira-t-on.  Non  pas,  car  la  litté- 
rature ne  peut  me  raconter  que  successivement  la  construction,  la 
destruction  de  la  tour  orgueilleuse  et  la  dispersion  des  races  qui 
en  fut  la  conséquence,  tandis  que  la  peinture  me  présente  d'un  seul 
coup,  et  de  manière,  à  frapper  mon. esprit  pour  toujours,  les  faits 
différens,  corollaires  les  uns  des  autres,  et  dont  l'ensemble  constitue 
un  seul  des  grands  événemens  de  l'humanité.  Notre  esprit  français, 
très  clair,  très  précis,  demandant  avant  tout  qu'on  lui  montre  des 
choses  saisissables  au  premier  aspect,  pourrait  n'être  point  satisfait 
des  interprétations  allemandes,  et  se  vite  fatiguer  de  ces  vastes 
scènes  qui  lui  paraîtraient  des  rébus  dont  il  ne  voudrait  pas  s'en- 
nuyer à  chercher  le  mot  :  rien  ne  serait  plus  facile,  tout  en  étu- 
diant les  lois  générales  qui  ont  présidé  à  ces  compositions ,  que  de 
les  modifier  selon  nos  aptitudes.  Du  reste,  à  quoi  bon  traverser  le 
Rhin  ?  Nous  ressemblons  à  l'homme  des  Écritures,  nous  avons  des 
yeux  pour  ne  point  voir;  sans  sortir  de  France,  sans  remonter  au- 
delà  de  ce  siècle,  nous  avons  à  Paris  même  des  exemples  qu'on  ne 
devrait  pas  se  lasser  d'étudier,  afin  de  les  suivre,  s'il  est  possible. 
Les  Pestiférés  de  Jaffay  le  Champ  de  bataille  d'EylaUy  sont  des  toiles 
d'une  composition  admirable,  et  d'une  clarté  telle  qu'elle  doit  con- 
tenter les  Français  les  plus  exigeans.  Gros  reste  encore  le  plus  grand 
peintre  français  du  xix^  siècle,  et  l'ingrate  génération  qui  l'a  con- 
traint à  la  mort  en  l'abreuvant  de  dégoûts  sans  nom  semble  avoir 
été  frappée  de  stérilité  en  punition  de  ce  forfait.    • 

Ce  défaut  de  composition  qu'on  remarque  avec  tristesse  dans  les 
œuvres  d'art  exposées  aujourd'hui  tient  surtout,  il  faut  bien  le  dire, 
au  manque  d'imagination  des  artistes;  l'absence  d'étude  et  de  com- 
position a  frappé  leur  esprit  d'une  stérilité  singulière  ;  la  plupart 
des  tableaux  soumis  cette  année  au  jugement  du  public  ne  sont 
guère  que  des  répétitions.  Lorsqu'un  peintre  a  obtenu  un  succès 
d'estime  ou  de  curiosité  avec  une  de  ses  toiles,  il  la  recommence 
à  satiété,  modifiant  ça  et  là  certains  détails,  mais  reprenant  la 
même  pensée,  l'enfermant  dans  le  même  milieu,  cherchant  le  même 


Digitized  by  VjOOQIC 


896  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

effet  de  ligues  et  employant  les  mêmes  procédés  de  coloiMiM.  Il 
y  a  des  artistes  qui  semblent  condamnés  à  perpétuité  aux  Bretons, 
aux  vues  d'Egypte,  à  l'Auvergne,  aux  scènes  d'Alsace.  A  forcd 
de  tourner  dans  le  même  cercle,  ils  s'épuisent  et  ne  réussissent 
plus  à  attirer  le  public,  qui  s'éloigne  d'eux,  fatigué  de  voir  sans 
cesse  la  répétition  affaiblie  de  tableaux  qu'il  connaît  déjà.  Les  ar- 
tistes se  satisfont  trop  facilement  par  les  qualités  qu'ils  possèdent, 
et  paraissent  ignorer  qu'en  matière  d'art,  comme  en  toutes  choses, 
rester  stationnaire,  c'est  reculer.  Quelques-uns  d'entre  eux,  natu- 
rellement doués  d'un  coloris  agréable,  s'en  tiennent  pour  toujours 
à  cette  mince  faculté;  ils  ressemblent  à  ces  jeunes  Mondeux,  à  ces 
enfans-prodiges  qui,  à  l'âge  de  douze  ans,  résolvent  instantané- 
ment les  calculs  les  plus  compliqués  et  qui  sont  hors  d'état  de  se 
rendre  compte  scientifiquement  du  mécanisme  à  l'aide  duquel  ils 
agissent.  Les  peintres  auxquels  je  fais  allusion,  et  qu'il  est  superflu 
de  nommer,  ont  débuté  un  jour  par  un  tableau  dans  lequel  on  re- 
marquait une  qualité  nouvelle,  un  coloris  singulier,  une  façon  inat- 
tendue d'interpréter  les  aspects  de  la  nature;  on  les  a  applaudis, 
on  leur  a  donné  des  encouragemens,  des  éloges,  souvent  même  des 
distinctions  recherchées.  En  peignant  ainsi,  ils  obéissaient  à  une 
loi  fatale  de  leur  nature,  ils  ne  se  sont  point  fécondés,  agrandis 
par  l'étude;  ils  ont  continué  à  faire  ce  qu'ils  savaient  faim,  sans 
même  penser  à  chercher  au-delà.  Qu*est-il  arrivé?  L'engouement 
est  tombé,  et  quand  on  regarde  leurs  tableaux,  on  croit  les  avoir 
déjà  vus. 

Il  faut  se  renouveler  sans  cesse,  si  l'on  ne  veut  périr;  la  nature  est 
d'ailleurs  infinie  dans  ses  enseignemens;  le  même  pays,  les  mêmes 
hommes  offrent,  à  qui  sait  les  voir,  des  aspects  multiples  qui  peuvent 
inspirer  les  esprits  réfléchis.  M.  E.  Fromentin  seul  sufiirait  à  nous  le 
prouver.  Il  ne  sort  pas  de  l'Algérie;  tous  ses  tableaux  semblent  des- 
tinés à  servir  d'illustration  à  ses  deux  beaux  li\Tes  :  Un  Hé  dan»  U 
Sahara j  Un  an  dans  le  Sahel^  et  cependant  il  se  présente  à  chaque 
exposition  avec  des  effets  nouveaux  rendus  avec  ce  charme  supérieur 
qui  est  le  fond  même  de  son  talent.  Par  des  œuvres  dont  les  lecteurs 
de  la  Revue  ont  pu  apprécier  la  valeur,  M.  Fromentin  a  prouvé  qu'il 
savait,  comme  écrivain,  concevoir,  coordonner  et  produire,  triple 
don  qui  suffit  à  constituer  un  esprit  d'élite;  dans  la  peinture,  il  a 
les  mômes  facultés  et  sait  en  tirer  un  excellent  parti,  quoiqu'on 
puisse  lui  reprocher  de  concevoir  ses  tableaux  au  point  de  vue  trop 
exclusif  de  la  coloration.  Il  cherche  évidemment  un  effet  blanc,  un 
effet  rose,  un  effet  bleu,  et  les  personnages,  le  paysage,  toute  la  com- 
position en  un  mot,  ne  lui  servent  qu'à  l'obtenir,  et  deviennent  ainsi 
l'accessoire  au  lieu  de  rester  le  principal.  On  peut  aussi  lui  repro- 


Digitized  by 


Google 


JUB  ftàLON  DE  1863.     .  897 

cher  de  ibanquer  parfois  d'unité  dan»  rexécution.  Son  tableau  de 
la  Curé€y  qui  est  un  effort  considérable  dont  il  faut  tenir  un  grand 
compte  (car  il  prouve  que  M.  Fromentin  tend  toujours  vers  un  idéal 
pl«s  élevé),  —  ce  tableau  indique  trop,  par  la  manière  dont  il  est 
peint,  ce  qui  a  été  &it  de  souvenir  et  ce  qui  a  été  fait  d'après  na- 
ture; certains  morceaux,  généralement  des  détails  de  vêtemens 
exactement  copiés,  arrivent  à  une  sécheresse  d'exécution  qui  con- 
traste avec  les  grasses  transparences  des  autres  parties;  on  dirait 
que  Fartiste,  à  force  de  vouloir  rendre  la  nature  telle  qu'elle  est,  a 
tout  à  coup  oublié  de  la  rendre  telle  qu'il  la  voit  à  travei^  ses  rêves 
de  colorations  élégantes  et  d'attitudes  distinguées.  Il  y  a  là  pour 
M.  Fromentin  un  péril  que  nous  croyons  devoir  lui  signaler  :  il  ne 
sera  jamais  un  réaliste;  ce  que  l'on  aime  dans  ses  tableaux,  ce  n'est 
point  la  nature  elle-même,  c'est  la  façon  dont  il  sait  l'interpréter. 
Il  est  bon  d'acquérir  des  qualités  nouvelles,  mais  à  la  condition 
qu'elles  ne  nuisent  pas  aux  qualités  précieuses  que  l'on  possède 
déjju  Aussi  à  cette  toile,  qui  n'en  est  pas  moins  un  essai  très  remar- 
quable et  digne  d'éloges,  je  préfère  le  Fauconnier  arabe^  où  je  re- 
trouve M.  Fromentin  tout  entier,  et  je  préfère  surtout  le  Bivouac 
auJ^er  du  jour ^  qui  est  certainepaent  jusqu'ici  l'œuvre  capitale  du 
jeune  artiste.  L'aube  incertaine  encore  lutte  contre  la  nuit  et  co- 
lore l'horizon  de  ses  lueurs  pâles  et  indécises;  les  étoiles  semblent 
s'éloigner  dans  le  ciel  ;  roulés  dans  leurs  burnous,  des  Arabes  sont 
couchés  auprès  des  tentes  d'étoffe  sombre,  pendant  qu'au  premier 
plan  une  femme,  vêtue  de  cotonnade  bleue,  commence  le  panse- 
ment des  chevaux;  l'un  d'eux,  d'une  nuance  charmante,  en  har- 
monie parfaite  avec  les  tons  du  ciel,  hennit  vers  le  soleil,  trop  lent 
à  paraître,  comme  hennissait  jadis  le  cheval  qui  donna  la  royauté  à 
Darius,  fils  d'Hystaspe.  Cette  scène  est  bien  simple,  mais  elle  a  été 
rendue  de  main  de  maître  par  un  effet  à  la  fois  mystérieux  et  puis- 
sant qui  est  certainement  le  résultat  d'une  vive  impression  à  jamais 
fixée  dans  le  souvenir  :  l'air  frais  du  matin,  imprégné  de  rosée, 
glisse  sur  la  plaine  et  fait  frissonner,  sous  ses  blancs  vêtemens,  le 
cheik  qui  se  réveille  en  prononçant  la  formule  sacrée  de  sa  foi.  Quel 
voyageur  en  Orient  ne  s'est  arrêté  devant  cette  toile,  en  se  rappe- 
lant avec  émotion  des  aubes  pareilles  qui  l'ont  réveillé  sur  la  terre 
nue  où  il  avait  dormi  près  de  son  bagage  et  sous  les  étoiles?  La 
facture  est  une,  solide  et  fine,  de  cette  délicatesse  exquise  et  comme 
vaporeuse  qui  crée  à  M.  Eugène  Fromentin  une  incontestable  et 
sérieuse  originalité.  C'est  dans  cette  voie  qu'il  fera  bien  de  mar- 
cher :  il  y  rencontrera  des  succès  qui  récompenseront  ses  efforts 
en  affirmant  sa  valeur  et  en  augmentant  son  renom.  11  a  trouvé 
moyen,  dans  ce  tableau,  de  réunir  deux  qualités  qui  trop  souvent  se 

TOME  XLV.  57 


Digitized  by 


Google 


898  BEYUE  DBS  DEUX   MONDES. 

combattent  et  se  neutralisent  :  l'exactitude  et  la  poésie,  union  rare  et 
qu  il  est  bon  de  signaler. 

M.  Fromentin  n'a  point  d'élèves,  mais  en  revancbe  il  a  beaucoup 
d*imitateurs;  sans  qu'il  soit  utile  de  les  nommer,  nous  pouvons  dire 
qu'ils  sont  nombreux.  On  a  étudié  ses  procédés,  la  transparence  de 
son  coloris,  la  façon  dont  il  sait  avoisiner  ses  tons  qui,  souvent  dis- 
parates, restent  toujours  harmonieux  dans  l'ensemble,  car  il  leur 
donne  une  valeur,  une  vibration  égale,  ce  qui  seul  constitue  la 
science  de  la  couleur.  A-t-on  réussi  à  surprendre  son  secret?  J'en 
doute,  et  jusqu'à  nouvel  ordre,  dans  le  genre  de  peinture  où  il  s'est 
renfermé,  il  me  paraît  en  être  resté  seul  possesseur.  Ses  premiers 
plans,  généralement  parsemés  de  hautes  herbes  couronnées  de 
fleurs  bleues  ou  jaunes,  ont  eu  un  grand  succès  parnïi  ses  con- 
frères, qui  s'en  sont  souvent  emparés,  et  que  j'aperçois  même  dans 
le  tableau  d'un  peintre  doué  cependant  par  lid-méme  d'une  très 
honorable  originalité.  Je  parle  du  Matin  de  M.  Protais.  En  effet,  je 
retrouve  là  les  chardons  élégans  qui  égayaient  les  premiers  pians 
des  Courriers  arabes  de  M.  Fromentin,  exposés  en  1861.  Ce  n'est 
certes  pas  un  reproche  que  j'adresse  à  M.  Protais,  c'est  simplement 
une  similitude  que  je  lui  signale  :  il  est  assez  riche  par  lui-môme 
pour  s'être  rencontré  avec  M.  Fromentin.  Ce  tableau  du  Ui^in 
avant  V attaque  a  le  mérite  rare  d'être  le  tableau  militaire  du  Salon 
qui  a  le  plus  de  valeur  réelle  au  point  de  vue  de  l'art.  Il  attire  la 
foule  et  la  retient  :  c'est  justice,  car  il  exprime  précisément  ce  qu'il 
veut  exprimer;  ce  n'est  point  un  mince  mérite  dans  notre  temps  de 
confusion.  A  l'aube,  par  une  claire  matinée  de  printemps,  sur  un 
des  récens  champs  de  bataille  de  l'Italie,  des  chasseurs  d'Orléans 
sont  massés  autour  de  leur  commandant,  qui,  du  haut  de  son  cheval, 
scrute  l'horizon  du  regard  et  arrête  du  geste»  sans  même  se  tourner 
vers  eux,  les  clairons  prêts  à  sonner  :  Commencez  le  feu!  Les  son>- 
bres  uniformes  se  détachent  vigoureusement  sur  la  limpidité  du 
ciel  ;  les  groupes,  bien  composés,  forment  un  ensemble  habilement 
rendu,  parce  qu'il  a  été  habilement  compris;  chaque  attitude,  variée 
sans  être  dissemblable,  convient  au  sujet;  les  têtes  sont  expressives, 
elles  le  sont  même  peut-être  un  peu  trop  et  rentrent  par  là  plutôt 
dans  le  domaine  des  choses  littéraires  que  dans  celui  de  la  peinture. 
L'individualité  semble  ici  accusée  à  l'excès;  en  eflet,  le  soldat  est  un 
être  collectif,  il  obéit  et  ne  délibère  pas;  seul,  l'insurgé,  le  partisan 
est  un  être  individuel,  sachant  spécialement  pourquoi  il  se  bat,  quel 
droit  il  défend,  quelle  cause  il  attaque.  Il  y  a  là  une  différence  es- 
sentielle, fort  grave  à  observer,  puisqu'elle  touche  à  la  vérité  même, 
et  je  m'étonne  que  M.  Protais  ne  l'ait  pas  saisie.  Je  vais  plus  loin  : 
un  soldat  isolé  est  un  homme,  c'est-à-dire  un  être  doué  d'initia- 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON  DE   1863.  899 

tive  personnelle;  une  troupe,  fût-elle  une  troupe  d'élite,  ne  sera 
jamais  qu'une  réunion  de  soldats,  c'est-à-dire  d'êtres  qui  reçoivent 
d'autrui  leur  initiative.  Les  chasseurs  d'Orléans  de  M.  Protais  ont 
donc,  pour  être  absolument  vrais,  trop  d'originalité  particulière;  ils 
savent  trop  quel  est  le  but  militaire  et  politique  assigné  à  leurs 
eiibrts.  U  est  fort  rare  qu'il  en  soit  ainsi;  l'intention  de  M.  Protais 
était  certainement  excellente,  mais  il  n'a  pas  tenu  assez  compte  du 
cadre  où  il  avait  à  la  produire.  Son  tableau  n'en  reste  pas  moins 
digne  du  succès  qui  l'accueille;  il  prouve  des  études  conscien- 
cieuses, une  recherche  intelligente,  et  me  paraît  supérieur  à  son 
pendant,  le  Soir  après  le  combat  y  où  l'on  retrouve  une  préoccu- 
pation de  Teffet  dramatique  poussée  peut-être  à  l'excès. 

£n  parlant  de  MM.  Hébert  et  Gérôme,  il  y  avait  lieu  d'exprimer 
un  regret  :  c'est  qu'ils  n'eussent  pas  été  plus  efficacement  encouragés 
à  continuer  les  œuvres  sérieuses  qu'ils  avaient  essayées.  Faudra-t-il, 
à  propos  des  toiles  de  M.  Protais,  exprimer  le  même  regret?  Si  l'on 
a  jamais  eu  besoin  d'un  peintre  de  batailles,  sans  aucun  doute  c'est 
maintenant;  l'art  est  absolument  étranger  aux  grandes  productions 
de  cet  ordre  qu'on  a  vues  depuis  quelques  années.  Or,  quand  les 
hommes  spéciaux  et  nécessaires  n'existent  pas,  il  faut  les  créer. 
M.  Protais  a  en  lui  tous  les  élémens  d'un  peintre  de  bataiUes  remar- 
quable; saura-t-on  les  reconnaître  et  les  utiliser?  Tout  ce  que  nous 
voyons  depuis  quelque  temps  en  fait  de  tableaux  militaires  nous 
donne  amèrement  à  regretter  la  mort  d'Horace  Vemet.  Certes  nous 
tous,  artistes  et  critiques,  nous  avons  été  bien  souvent  injustes  pour 
cet  artiste  éminemment  français,  qui  connaissait  nos  soldats  d'une 
si  merveilleuse  façon,  qui,  dans  sa  peinture  trop  lâche  et  trop  plate, 
j'en  conviens,  avait  l'entrain  d'un  colonel  de  chevau-légers,  et  qui 
nous  a  laissé  dans  plusieurs  de  ses  tableaux  des  modèles  qu'on  est 
bien  loin  d'égaler  aujourd'hui.  Ses  successeurs  le  font  apprécier  à 
sa  juste  valeur,  car  s'ils  n'ont  aucune  de  ses  qualités,  ils  ont  en  re- 
vanche tous  ses  défauts. 

11  en  est  de  la  peinture  religieuse  comme  de  la  peinture  militaire, 
elle  n'est  plus  guère  dignement  représentée.  Cependant  elle  est  sans 
contredit  un  des  buts  les  plus  importans  proposés  à  l'art,  mais  aussi 
l'un  des  plus  difficiles  à  atteindre.  En  effet,  la  science  des  lignes,  de 
la  couleur,  de  la  composition ,  ne  suffit  pas  :  il  faut  y  joindre  ce  je 
ne  sais  quoi  de  pathétique  qui  émeut  et  frappe  vivement  l'esprit 
comme  l'explication  d'un  symbole.  Entre  la  peinture  religieuse  et  la 
peinture  décorative  des  églises,  il  y  a  une  différence  radicale  dont 
les  artistes  se  sont  rarement  rendu  compte.  Représenter  Jésus  et  les 
douze  apôtres  n'est  point  malaisé;  mais  est-ce  bien  Jésus?  sont-ce 
bien  les  douze  apOtres?  Le  plus  souvent  ce  sont  treize  hommes 


Digitized  by 


Google 


900  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

porteurs  d'attributs  connus,  vêtus  de  draperies  de  conv^tion,  mais 
dans  lesquels  on  ne  sent  ni  la  Divinité,  ni  la  foi  qui  traverse  le  mar- 
tyre et  gravit  le  ciel.  La  peinture  religieuse  doit  avoir  une  âme,  si 
j'ose  parler  ainsi;  elle  seule  peut  nous  saisir  et  nous  conduire  dans 
le  monde  idéal,  qu'elle  a  voulu  nous  rendre  visible  :  c'est  pourquoi 
nous  sommes  pris  d'émotion  en  regardant  ces  tableaux  naïfs  du 
xiv»'  et  du  xT«  siècle,  tableaux  de  couleur  sèche,  de  dessin  raide,  où 
des  personnages  dans  des  attitudes  d'une  gaucherie  forcée  se  meu- 
vent au  milieu  de  paysages  invraisemblables.  Les  hommes  pieux  et 
convaincus  qui  peignaient  ces  étranges  panneaux  se  préoccupaient 
moins  des  rapports  des  tons  entre  eux  et  de  l'haiinonie  des  lignes 
que  de  rendre  fidèlement  ce  qu'ils  avaient  entrevu  dans  les  rêves  de 
leur  dévotion.  Leur  art  était  profondément  spiritualiste  et  dégagé. 
11  y  a  des  Christs  au  tombeau,  des  Maier  dolorosa,  des  Madones 
allaitant,  dessinés  en  dépit  du  sens  commun,  peints  à  faire  cire  un 
barbouilleur  d'enseignes,  et  qui  n'en  sont  pas  moins  des  œuvres  ca- 
pitales, car  elles  portent  en  elles  un  sentiment  puissant,  vrai,  élevé, 
éthéré,  qui  les  impose  et  les  grave  profondément  dans  le  souvenir. 
A  mon  avis,  les  dernières  peintures  réellement  religieuses  datent  du 
commencement  du  xvi«  siècle,  dans  les  temps  qui  précèdent  exac- 
tement l'apparition  des  grands  maîtres  de  la  renaissance,  et  je  ne 
sais  rien  de  plus  beau  en  ce  genre  que  la  Vierge  de  Jean  Bellin  qui 
est  à  la  pinacothèque  de  Venise.  C'est  le  dernier  mot  de  l'art  spiri- 
tualiste en  matière  de  sentiment.  Aussitôt  après,  la  renaissance  fait 
sa  grande  révolution;  la  matière  est  substituée  à  l'esprit,  la  sensar- 
tion  au  sentiment,  l'exécution  à  la  conception,  et  la  peinture  reli- 
gieuse devient  la  peinture  décorative  des  églises  par  des  sujets 
empruntés  aux  livres  religieux.  Au  lieu  de  chercher  en  soi  la  physio- 
nomie possible  de  la  Vierge,  sans  cesse  invoquée,  on  copia  sa  maî- 
tresse, pour  peu  qu'elle  fut  jolie,  et  cela  suffisait  parfaitement  à  ces 
grands  seigneurs  de  la  catholicité,  ivres  de  paganisme,  qui,  comme 
le  cardinal  Bembo,  faisaient  lire  leurs  offices  par  leurs  valets  de 
chambre,  afin  de  ne  point  gâter  leur  latinité,  et  qui  disaient  qu'ils 
aimeraient  mieux  avoir  fait  l'ode  d'Horace  ad  Xanlhiam  que  d'être 
roi  d'Aragon.  La  peinture  religieuse  ne  s'est  jamais  relevée  du  coup 
qu'elle  reçut  des  mains  de  ces  artistes  catholiques  épris  de  l'anti- 
quité :  Jupiter  Olympien  devint  Jésus-Christ,  Apollon  devint  saint 
Jean ,  Vénus  devint  la  Madeleine,  et  ainsi  de  suite.  L'entraînement 
fut  général,  chacun  y  céda;  je  n'excepte  que  Michel-Ange,  qui,  dans 
ses  formidables  décorations  de  la  cb£q)elle  Sixtine,  resta  toujours 
religieux,  religieux  à  sa  manière  il  est  vrai,  s'inspirant  du  Jésus 
d'Orcagna  au  Campo-Santo  de  Pise  pour  faire  le  Christ  de  son  Ju- 
gement dernier^  copiant  son  geste,  mais  le  rendant  terrible  au  lieu 


Digitized  by 


Google 


lE   SALON  DE   4863.  901 

de  lui  laisser  rinefiable  douceur  que  le  maître  primitif  lui  avait 
donnée.  A  partir  de  ce  moment,  le  symbole  se  perd,  Tinterprétation 
disparaît;  on  prend  une  femme,  on  fait  un  tableau  d'après  elle  :  si 
elle  est  représentée  vêtue,  les  yeux  baissés,  le  front  ceint  d*un  nimbe 
d'or,  c'est  la  Vierge;  si  elle  est  nue,  c'est  Vénus;  si  elle  est  étendue 
sur  la  terre  et  voilée  de  ses  cheveux,  c'est  la  Madeleine;  si  elle  est 
couverte  d'un  manteau  d'hermine,  si  son  front  est  pressé  par  une 
couronne  murale,  c'est  Venise,  ou  Parme,  ou  Florence.  En  un  mot, 
c'est  l'attribut  seul  qui  constitue  le  sujet.  Tout  est  subordonné  à  la 
couleur  et  à  la  ligne,  l'exécution  seule  est  comptée  pour  quelque 
chose,  le  côté  moral  s' efface,  et  l'on  entre  de  plus  en  plus  dans  le 
matérialisme  qui  amène  l'art  à  n'être  plus  qu'un  métier.  Un  fait 
curieux,  et  qui  prouve  combien  les  peintres  de  la  renaissance  avaient 
peu  de  souci  des  personnages  qu'ils  représentaient,  me  revient  à  la 
mémoire  :  on  connaît  le  tableau  de  Titien  célèbre  sous  le  nom  de 
la  Cassette;  c'est  une  belle  jeune  fille  qui,  détournant  la  tête,  porte, 
élevé  devant  elle  et  du  bout  des  doigts,  un  coffret  précieux.  Dans  le 
principe,  la  jeune  fille  n'était  autre  que  Salomé,  et  le  coffret  était  le 
plat  où  gisait,  sanglant,  le  chef  de  saint  Jean-Baptiste.  Ce  sujet  vio- 
lent déplut  au  premier  acquéreur,  et  d'un  tableau  religieux  Titien, 
en  deux  coups  de  pinceau,  fit  un  tableau  de  fantaisie.  Si  Salomé  eût 
été  comprise  et  exécutée  au  point  de  vue  sérieux  die  la  légende,  une 
telle  et  si  facile  transformation  eût-elle  été  possible?  Toute  fille 
d'Hérodias  pouvant  devenir  une  jeune  fille  quelconque,  toute  vierge 
n'étant  qu'un  portrait,  n'est  ni  Salomé  ni  Marie;  ce  ne  peut  être 
tout  au  plus  qu'un  tableau  irréprochable  dans  l'exécution  :  c'est  ce 
dont  les  peintres  se  contentent,  et  j'estime  qu'ils  ont  tort  de  n'être 
pas  plus  exigeans  pour  eux-mêmes  et  pour  leurs  œuvres. 

A  notre  époque,  où  l'on  ne  croit  plus  guère  à  rien,  pas  même  aux 
idées,  où  l'on  n'a  plus  de  foi  que  pour  le  succès,  d'où  qu'il  vienne, 
deux  sérieuses  tentatives  de  peinture  religieuse  ont  cependant  été 
faites,  l'une  à  l'église  Saint-Germain-des-Prés  par  M.  H.  Flandrin, 
dont  YEntrée  du  Christ  à  Jérusalem  est  une  œuvre  considérable; 
l'autre  par  M.  Matout,  à  la  chapelle  de  l'hôpital  Lariboisiëre,  où 
Y  Adoration  des  Bergers  et  la  Piela  restent  comme  un  des  beaux 
spécimens  de  la  peinture  murale  de  notre  temps.  M.  Matout  est  un 
artiste  d'un  tempérament  violent  et  même  brutal  ;  il  étouffe,  se  dé- 
bat avec  peine  dans  les  petites  toiles,  ainsi  qu'on  peut  le  constater 
cette  année  dans  son  Moise  abandonné  sur  le  Nily  dont  pourtant  le 
paysage  est  charmant  et  d'une  fantaisie  orientale  qui  touche  de 
près  à  la  poésie  réelle.  M.  Matout  semble  ne  chercher  que  la  force 
et  mépriser  la  grâce;  il  dédaigne  les  artifices,  laisse  aux  faiseurs  les 
yeux  en  coulisse,  les  attitudes  provoquantes,  les  nus  savamment  dis- 


Digitized  by 


Google 


902  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

posés;  il  s'adresse  à  l'esprit,  non  aux  sens;  sa  peinture  est  franche^ 
sans  sous-entendu.  S' appliquant  et  modifiant  un  vers  c^ëbre,  il 
pourrait  dire  aussi  :  «  Mon  pinceau  est  honnête  homme  !  »  Ce  n'est 
point  un  mince  mérite  que  d*étre  digne  d'un  tel  éloge  dans  un  mo- 
ment où  les  artistes  semblent  s'être  donné  le  mot  pour  arriver  aux 
dernières  limites  des  provocations  malsaines.  Le  grand  tableau  de 
M.  Matout,  la  Rencontre  de  saint  Joachim  et  de  sainte  Anne^  est  conçu 
et  exécuté  en  pleine  lumière  ambiante,  à  l'abri  des  ressources  faciles 
du  clair-obscur  et  des  jours  frisans.  La  lumière  vient  à  flots,  aind 
que  dans  la  nature,  et,  comme  elle  est  égale  partout,  elle  n'est  point 
criarde  :  elle  enveloppe  d'une  atmosphère  harmonieuse  les  person- 
nages, les  baigne  de  ses  ondes  limpides,  adoucit  leurs  contours,  et 
détache  leur  modelé  puissant  et  ferme,  qui  n'a  eu  besoin  d'aucuns 
luisans  pour  être  vigoureux.  Le  sujet  est  fort  simple  :  devant  un 
monument  de  belle  disposition  architecturale  et  entouré  d'une,sorte 
de  cloître  qui  rappelle  les  portiques  des  pays  orientaux,  Joachim, 
ceint  par  anticipation  du  nimbe  bienheureux,  rencontre  celle  qu'on 
avait  surnommée  Channahy  la  gracieuse,  dont  nous  avons  fait  Anne. 
Le  père  de  la  Vierge  est  un  homme  solide  et  froid,  d'une  sévérité 
forte,  et  résigné  d'avance  aux  chances  douloureuses  de  la  vie.  Sainte 
Atine,  par  l'extrême  douceur  de  son  regard,  par  la  sensualité  trop 
accusée  de  ses  lèvres,  par  toute  son  attitude,  humble  à  force  de 
soumission,  indique  la  faiblesse  et  la  confiance  de  la  femme  qui  re- 
met son  sort  tout  entier  aux  soins  de  son  époux.  Dans  cette  toile, 
froide  d'aspect,  d'une  grande  dignité  de  composition,  d'une  réserve 
toute  religieuse,  il  y  a  une  intention  extrêmement  honnête  et  le  dé- 
dain évident  des  succès  faciles.  On  sent  que  l'artiste  qui  a  peint  ces 
deux  personnages  a  un  idéal  très  élevé  qu'il  poursuit  malgré  tout, 
et  qu'il  atteindra,  car  il  sait  qu'il  existe,  puisqu'il  l'a  entrevu.  Tout 
simple,  tout  élémentaire  que  soit  le  sujet,  il  y  a  là  un  essai  de  grande 
peinture,  et  nous  avons  dû  en  parler,  car  c'est  le  seul  que  nous 
ayons  rencontré  en  parcourant  les  diverses  salles  de  l'exposition. 
Les  artistes  qui  étaient  appelés  par  leurs  études  et  par  leurs  an- 
técédens  à  en  faire  ont  déserté  leur  voie  première,  et,  sans  bien  se 
rendre  compte  du  chemin  qu'ils  ont  parcouru,  ils  en  arrivent  à  ne 
plus  faire  que  de  la  décoration,  j'entends  de  celle  qui  convient  aux 
salles  de  concert,  aux  cafés  et  aux  boudoirs.  C'est  ce  qui  nous  vaut 
le  nombre,  heureusement  inusité,  de  Vénus  qui,  à  défaut  de  beauté, 
offrent  des  séductions  de  mauvais  aloi  où  l'art  ne  se  montre  guère. 
Dne  des  premières  qualités  de  l'art,  la  prmcipale  peut-être,  est 
la  chasteté.  Les  œuvres  des  maîtres  sont  chastes,  parce  qu'elles  ont 
été  conçues  par  des  esprits  vraiment  doués  du  sens  de  l'idéal.  Les 
Vénus  de  Titien,  çui  sont  à  la  tribune  de  Florence,  la  Danai  du 


Digitized  by 


Google 


LB   SALON  DE   1863.  00& 

Gorrége,  qui  est  au  palais  Borghëse^  la  Galatée  de  Raphaël,  qui  est 
à  la  Famesina,  sont  chastes;  en  elles,  tout  peut  être  avoué.  Ce  sont 
des  déesses,  et  elles  n'ont  rien  des  provocations  de  la  femme.  Sans 
rentionter  si  loin,  nous  avons  eu  sous  les  yeux  les  œuvres  d'un 
peintre  contemporain  qui  bien  souvent,  et  par  prédilection,  a  peint 
des  femmes  nues.  M.  Ingres,  dans  YAndromèdey  la  Vénus  Anadyo- 
mène  y  V  Odalisque  ^  la  Source,  dans  l'Age  dor,  inachevé,  du  châ- 
teau de  Dampierre,  a  traité  la  nudité  dans  toute  sa  splendeur,  et 
jamais,  par  un  seul  trait,  il  ne  s'est  éloigné  de  la  plus  pure  chasteté. 
C'est  donc  avec  peine  que  nous  voyons  les  peintres  s'engager  dans 
les  erreurs  qui  les  ont  tentés  aujourd'hui,  car,  une  fois  entraînée  sur 
cette  pente,  la  peinture  en  arrivera  promptement,  par  la  loi  fatale 
de  la  vitesse  acquise,  à  des  œuvres  qui  n'ont  plus  de  nom  dans  la 
langue  honnête.  Il  suffit  d'avoir  vu  et  regardé  une  seule  des  colonnes 
du  Parthénon  pour  comprendre  combien  l'art  était  chaste  aux  belles 
époques  de  la  Grèce.  C'est  seulement  par  la  décadence  que  les  ar- 
tistes de  l'Hellade  sont  tombés  dans  ces  représentations  sensuelles 
dont  parlent  les  historiens,  et  qui  pour  la  plupart  n'étaient  que  des 
fantaisies  coupables  commandées  par  de  riches  particuliers.  L'art 
ne  doit  pas  avoir  plus  de  sexe  que  les  mathématiques;  le  comprendre 
autrement,  c'est  le  rabaisser  à  un  tel  niveau  que  les  esprits  sérieux 
s'en  éloigneront.  Qu'est-ce  que  la  Vénus  de  Milo?  Une  admirable 
statue;  U  faut  une  certaine  réflexion  pour  comprendre  qu'elle  est 
femme. 

C'est  aux  gynécées  de  l'Orient  qu'il  faut  renvoyer  les  créatures 
qu'on  nous  montre  aujourd'hui;  elles  n'ont  rien  à  fabre  dans  notre 
vie  tourmentée,  où  la  femme  a  sa  grande  et  belle  fonction  à  rem- 
plir. Si  elle  n'est  que  la  tentation  et  la  volupté,  elle  s'appelle  Da- 
lila  et  Omphale;  qu'elle  reste  à  l'antiquité,  à  qui  je  ne  l'envie  guère. 
Si  elle  est  la  récompense  et  le  dévoir  partagé,  elle  est  la  femme  de 
notre  temps.  C'est  ainsi  du  moins  qu'il  faut  nous  la  montrer.  A  ces 
Vénus  qu'on  peint  avec  tant  de  soin,  Ton  peut  crier  l'anathème 
d'Henri  Heine  :  «  Tu  n'es  plus  qu'une  déesse  de  mort,  Vénus  Libi- 
tina  !  »  car  ce  sont  encore  moins  que  des  courtisanes.  Je  ne  veux 
pas  qu'on  puisse  se  méprendre  sur  ma  pensée  et  croire  que  je  dé- 
sirerais bannir  le  nu  de  la  peinture  :  non  point.  L'être  nu  est  l'être 
abstrait,  il  doit  donc  avant  tout  préoccuper  et  tenter  l'artiste;  mais 
vêtir  le  nu  d'impudeur,  rassembler  dans  les  traits  du  visage  toutes 
les  expressions  qu'on  ne  dit  pas,  c'est  déshonorer  le  nu  et  faire  acte 
blâmable. 

Que  de  la  Vénus  barbue  de  Chypre,  type  primordial  de  la  fécon- 
dité mâle  et  femelle,  déesse  androgyne  née  de  la  mer,  symbolisant 
l'action  génératrice  du  soleil  sur  l'élément  humide,  soit  sortie  la 


Digitized  by 


Google 


90&  BEYOC   DES  DEUX  MONBES. 

Vénus  d'Homère,  être  faible  et  de  beauté  parfaite,  cela  se  conçoit 
iacilement,  car  chaque  attribut  des  dieux  primitifs,  sortes  de  mons- 
tres antédiluviens  des  olympes  primitifs,  devint  une  divittité.  Vénus, 
gardant  pour  elle-même  la  beauté,  donna  la  fécondité  à  Cérês, 
Tagilité  à  Diane,  la  multiplicité  à  Amphitrite  :  elle  resta  donc  et 
nous  est  arrivée  comme  prototype  de  la  femme  divinisée  par  la 
beauté  des  formes.  Elle  n'en  variait  pas  moins  selon  les  lieux  où  on 
l'adorait  :  à  Athènes,  sous  forme  hermétique,  on  l'appelait  l'aînée 
des  Parques;  dans  certains  bourgs  de  l'Attique,  elle  présidait  aux 
naissances,  comme  le  prouve  son  surnom  de  Génétylis;  à  Cnide,  elle 
était  invoquée  comme  déesse  maritime,  procurant  d'heureuses  na- 
vigations; en  Béotie,  en  Arcadie,  à  Corinthe  même,  on  révérait  la 
Vénus  noire  {Melœnis)^  et  il  n'est  point  superflu  de  remarquer  que 
le  paganisme  grec  en  légua  la  tradition  à  la  religion  orthodoxe,  qui, 
s*appuyant  sur  un  verset  du  Cantique  des  cantiques,  adopta  et  pro- 
pagea le  culte  de  la  Vierge  noire  :  sum  nigrUy  sed  formosa.  Toutes 
ces  légendes  de  Vénus  différentes,  qui  en  somme  ne  sont  qu'une 
seule  et  même  divinité  vue  sous  différons  aspects,  étaient  déjà 
presque  oubliées  en  Grèce  lorsqu'Apelle  peignit  pour  File  de  Cos  la 
Vénus  Anadyomènei  Si  l'on  en  croit  la  petite  statue  de  bronze  pu- 
bliée par  Millin,  et  qui,  selon  lui,  est  une  reproduction  du  tableau 
d'Apelle,  la  déesse  était  représentée  debout,  tordant  de  chaque 
main  une  grosse  mèche  de  ses  cheveux  encore  humides;  c*est  de  ce 
document  antique  que  M.  Ingres  s'est  probablement  inspiré  pour 
peindre  sa  Vénus.  Autant  que  nous  en  pouvons  juger  à  pareille  dis- 
tance et  d'après  des  manuscrits  aussi  douteux,  Vénus  naissante  était 
chaste  absolument.  Et  comment  ne  l'aurait-elle  pas  été?  elle  venait 
d'éclore  à  la  vie. 

Les  Vénus  aujourd'hui  sont  autrement  comprises,  et  je  le  regrette; 
je  regrette  surtout  de  voir  un  artiste  de  talent,  M.  Gabanel,  dont  le 
début  déjà  ancien  (1852),  la  Mort  de  MoîsCy  annonçait  un  sérieux 
peintre  d'histoire,  tomber  dans  cette  peinture  trop  gracieuse,  bonne 
à  faire  des  dessus  de  porte.  11  y  avait  mieux  et  plus  haut  à  tenter. 
M.  Gabanel  a  beaucoup  étudié,  beaucoup  appris,  cela  se  voitfacQe- 
ment  :  sa  touche  est  excellente,  son  modelé  très  ferme;  il  se  préoc- 
cupe de  la  ligne,  la  cherche,  la  trouve  souvent  et  la  développe  avec 
une  habileté  toute  magistrale.  Sa  couleur  est  généralement  plus 
blanche  que  claire;  telle  qu'elle  est  néanmoins,  elle  est  harmonieuse 
et  parfois  plaisante.  M.  Gabanel  a  de  grandes  qualités  de  peintre, 
qualités  acquises  par  l'étude,  il  est  vrai,  mais  qui  lui  permettraient 
d'essayer  la  grande  peinture.  Il  avait  autre  chose  à  faire  que  cette 
Naissance  de  Vénus,  harmonie  blanche  et  bleue  à  laquelle  une 
femme  nue  sert  de  prétexte.  Un  reproche  en  passant  :  sa  Vénus  ne 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON  DE   1863.  90& 

Bait  pas,  elle  se  réveille.  Couchée  sur  une  vague  doot  le  soulëve*- 
ment  blanchi  d'écume  lui  sert  d'oreiller,  elle  est  étendue  de  façon 
à  faire  ressortir  le  contour  des  hanches  et  de  la  poitrine;  de  ses 
yeux  à  peine  entr' ouverts,  elle  semble  solliciter  l'admiration  du 
spectateur  et  lui  dire  :  «  Yois  comme  je  suis  belle!  regarde,  je  suis 
là  pour  que  tu  me  contemples  à  ton  aise;  la  mer  est  un  prétexte, 
mon  nom  un  laisser-passer.  Je  suis  une  femme,  rien  de  plus,  mais 
rien  de  moins,  et  si  le  vieujip  roi  David  m'avait  seulement  aperçue, 
il  m'eût  préférée  à  la  jeune  Abigaïl!  »  C'est  trop,  tout  ce  discours 
est  inutile,  et  cette  Vénus  n'en  tient  pas  d'autre.  Elle  est  fort  bien 
peinte,  d'un  pinceau  savant ,  trop  laiteuse  de  ton,  mais  ferme  dans 
le  modelé,  et  d'un  ensemble  qui  serait  heureux,  s'il  n'avait  certaines 
exagérations  intentionnelles  qu'il  ne  convient  point  d'indiquer.  Pour 
éviter  le  reproche  qu'on  aurait  pu  lui  adresser  de  n'avoir  fait  qu'une 
aatdétnie,  M.  Cabanel  a  placé  au-dessus  de  sa  Vénus  un  groupe 
d'amours  qui  voltigent  dans  le  ciel  bleu,  où  ils  se  détachent  comme 
un  nuage  blond  et  rose.  J'en  reviens  toujours  à  mon  dire,  c'est  plus 
de  la  décoration  que  de  la  peinture  :  c'est  un  trumeau  conçu  en  ré- 
miniscence des  gaillardises  du  siècle  dernier,  et  qui,  pour  reprendre 
son  véritable  caractère,  perdu  dans  un  cadre  au  milieu  des  tableaux 
voisins,  a  besoin  du  reflet  des  glaces,  de  l'éclat  des  bougies,  du 
papillotement  lumineux  des  girandoles  de  cristal.  Pour  bien  appré- 
cier cette  toile  à  sa  juste  valeur  et  la  regarder  sans  trop  de  surprise, 
il  faudrait  la  voir  dans  son  vrai  milieu,  à  travers  un  bal,  à  l'heure 
de  l'enivrement  qu'amènent  la  musique,  les  parfums  et  la  danse  : 
elle  apparaîtrait  alors  comme  la  note  suprême  de  la  symphonie, 
comme  une  promesse  ou  comme  un  souvenir;  mais  l'œuvre  d'art 
qui  a  besoin  d'un  entourage  spécial  pour  être  portée  à  tout  son  effet 
est-elle  bien  une  œuvre  d'art?  Prenez  YHérodiade  du  Pordenone  de 
la  galerie  Doria,  YEcce  Homo  de  Gigoli  du  palais  Pitti,  la  Maison 
rustique  de  Van  Ostade  du  musée  de  La  Haye  (on  voit  que  je  ne 
cite  point  les  chefs-d'œuvre),  mettez-les  où  vous  voudrez,  dans 
n'importe  quel  milieu  :  ce  seront  toujours  d'admirables  tableaux. 

Si  nous  ne  sommes  point  satisfait  de  Y  académie  de  M.  Cabanel, 
qui  est  la  Vénus  pandémos  et  non  point  la  Vénus  Anadyomène,  que 
dirons-nous  donc  de  la  figure  que  M.  Baudry  expose  sous  le  titre 
de  la  Perle  et  la  Vague?  Là  du  moins  l'intention  du  peintre  n'est 
point  douteuse;  il  a  fait  ce  qu'il  voulait  faire,  et  ce  qu'il  a  cherché, 
nous  n'avons  pas  à  l'expliquer  ici.  AUégoriser  une  vague  n'est  pas 
chose  facile.  Qu'est-ce  qu'une  vague?  L'inquiétude,  la  profondeur,  la 
perfidie,  l'instabilité.  Qui  ne  se  souvient  du  beau  quatrain  du  poète 
aUemand  Karl  Tanner  :  «  Une  vague  dit  à  l'autre  :  Hélas  I  que  notre 
course  est  rapide!  Et  la  seconde  dit  à  la  troisième  :  Vivre  peu. 


Digitized  by 


Google 


906  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

souffrir  moins!  »  M.  Baudry  la'a  poiût  réfléchi  à  tout  cela,  il  a  pro- 
cédé comme  toujours  avec  une  confiance  as&urée  et  naïve  qui  prouve 
un  esprit  fort  peu  tourmenté.  11  serait  cependant  peut-être  temps 
que  M.  Baudry  fît  un  tableau;  depuis  son  dernier  envoi  de  Rome, 
qu'avons -nous  vu  de  lui?  Une  femme  nue  dans  un  bois,  c'était 
Vénus;  la  même  femme  couchée  dans  une  grotte,  c'était  la  Made- 
leine; la  même  femme  vêtue  à  la  mode  de  179S,  c^était  Charlotte 
Corday;  aujourd'hui  il  nous  montre  la  même  femme  la  tête  renver- 
sée sur  un  matelas  de  sable,  et  il  l'appelle  la  vague.  En  vérité  c'est  par 
trop  simple,  et  c'est  traiter  avec  trop  de  sans-façon  le  public,  qui 
pourrait  bien  ne  pas  tarder  à  se  fatiguer  de  oe  laisser-aller  si  com^ 
mode.  L'absence  de  composition  est  radicale  dans  tous  ces  tableaux, 
et  elle  en  arrive  aujourd'hui  à  ce  point  très  curieux  que,  si  Ton  fait 
abstraction  des  accessoires  voisins  du  personnage,  le  sujet  disparaît 
complètement.  En  effet,  si  l'on  supprime  par  la  pensée  cette  lourde 
vague  en  papier  peint  qui  forme  le  fond  du  tableau,  si  l'on  su{^rime 
également  deux  ou  trois  coquillages  admirablement  traités,  que  res- 
tera-t-il?  Une  femme,  et  dans  quelle  posture!  avec  quel  regard! 
Passons  :  ceci  n'étant  de  l'art  par  aucun  côté,  nous  n'avons  rien  à  en 
dire.  La  toile  de  M.  Baudry  n'indique  pas  moins  des  qualités  remar- 
quables qu'on  voudrait  voir  mieux  appliquées.  M.  Baudry  a  été  doué, 
ceci  n'est  point  douteux;  il  doit  à  la  nature  un  coloris  d'une  distinct 
tion  rare,  seulement  il  se  trouve  satisfait  de  cette  unique  faculté  et 
n'en  cherche  pas  d'autres.  11  ne  compose  absolument  pas  ;  on  dirait 
que  le  modèle  prend  la  pose  qui  lui  convient  et  que  M.  Baudry  se 
contente  de  le  copier.  Son  modelé  est  tellement  creux  que  bien  sou- 
vent ses  figures  ont  l'air  d'être  peintes  sur  baudruche;  quant  à  son 
dessin,  il  est  parfois  bien  incomplet,  ainsi  que  i*<Mi  peut  s'en  con- 
vaincre en  regardant  sa  vague  et  surtout  le  portrait  de  M""^  E... 
M.  Baudry  excelle  à  manier  les  bleus  et  les  blonds,  il  sait  en  tirer 
des  efiets  nouveaux,  imprévus  et  parfois  excellens;  il  en  abuse,  il 
est  vrai,  quelque  peu,  mais  comment  le  lui  reprocher?  N'est-il  pas 
naturel  d'aimer  à  faire  ce  que  l'on  fait  bien?  Je  crains  que  M.  Bau- 
dry ne  se  soit  abusé  et  qu'il  n'ait  pris  la  vogue  pour  du  succès.  En 
reconnaissant  dans  sa  peinture  la  très  agréable  coloration  qui  en 
fait  jusqu'à  présent  le  seul  mérite  et  en  l'applaudissant  avec  justice, 
on  n'a  pas  entendu  dire  au  jeune  peintre  que  cela  suffisait;  on  a 
cru  que,  maître  d'une  des  qualités  qui  donnent  le  plus  de  relief  à 
l'exécution  matérielle,  il  allait  tâcher  d'acquérir  les  autres  afin  de 
faire  de  l'art.  On  attendait  un  tableau  de  lui,  on  l'attend  encore;  l'at- 
tendra-t-on  longtemps?  J'ai  bien  peur  maintenait  qu'on  ne  Tat-* 
tende  toujours. 
Certes  M.  Baudry  sait  se  servir  de  sa  brosse,  U  a  d'enviables  ba- 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON  DE   1863.  907 

bîletés;  il  cherche  la  couleur,  trop  exclusivement  peut-être,  et  la 
rencontre  parfois,  comme  le  prouve  son  portrait  de  M.  E.  Giraudy 
txès  adroitement  traité  dans  la  pâte,  malgré  les  luisam  absolument 
iautilfis  dont  il  a  parsemé  le  visage  pour  lui  donner  un  relief  qu'un 
artiste  sérieux  eût  obtenu  sans  ces  ficelles  y  et.  en  serrant  simplement 
son  modelé.  Malheureusement  il  a  une  façon  de  regarder  le  modèle 
et  de  comprendre  Tart  qui  l'empêchera  d'aller  jamais  bien  haut,  et 
qui  semble  le  condamner  à  perpétuité  aux  singuliers  sous--entendus 
qui  lui  sont  chers.  M.  Cabanel,  qui  malgré  la  déviation  qu'il  slubit 
depuis  deux  ans  a  le  tempérament  d'un  peintre  d'histoire»  sortira 
sans  effort,  quand  il  le  voudra,  de  la  peinture  décorative  dont  il 
nous  montre  un  échantillon.  Je  voudrais  pouvoir  en  dire  autant  de 
M.  Baudry  ;  mais  je  crains  qu'il  ne  «soit  là  dans  sa  vraie  voie  et  qu'il 
ne  l'ait  choisie  que  parce  qu'il  n'en  voyait  pas  d'autres  ouvertes  de- 
vant lui.  La  peinture  décorative  n'est  point  après  tout  un  genre 
à  dédaigner,  et  M*  Baudry  peut  y  acquérir  de  la  gloire  :  qu'il  tire 
donc  le  meilleur  parti  possible  de  sa  façon  de  comprendre  l'art  et 
de  voir  l'humanité,  qu'il  fasse  des  amours  boui&s  et  des  femmes 
nues;  mais  alors  qu'il  leur  ferme  les  yeux  ou  qu'il  veille  sévèrement 
à  l'expression  de  leur  regard.  La  Vague  restera  une  tentative  malheu- 
reuse. Il  est  peut-être  bon  toutefois.qu'on  ait  vu  où  l'on  peut  arri- 
ver lorsque,  ne  cherchant  que  la  grâce,  on  ne  sait  pas  la  contenir 
dans  les  limites  au-delà  desquelles  elle  change  de  nom.  En  somme, 
cet  art  étrange,  qu'on  dirait  inspiré  par  les  plus  déplorables  tradi- 
tions du  paganisme  hindou,  correspond  très  nettement  à  certaines 
tendances  à  la  fois  religieuses  et  sensuelles  de  notre  époque  :  c'est 
l'adoration  de  la  rose  mystique,  des  saintes  reliques  de  Charroux, 
en  un  mot  le  culte  exclusif  de  la  matière  dans  toutes  ses  manifesta- 
tions. 

Ce  souffle  énervant  et  malsain  qui  inspire  aux  peintres  des  con- 
ceptions mauvaises  n'a  point  non  plus  épargné  la  sculpture.  Cet  art 
naturellement  froid,  auquel  la  blancheur  du  marbre  semble  imposer 
une  chasteté  native,  fait  des  efforts  désespérés  cette  année  pour  par- 
venir à  être  aussi  inconvenant  que  la  peinture,  et  il  n'y  arrive  que 
trop  souvent.  On  a  reproché  autrefois  à  M.  Clésinger,  et  non  sans  rai- 
son, sa  statue  dite  la  Femme  au  Serpent  :  les  sculpteurs  de  notre 
temps  ont  laissé  M.  Clésinger  bien  loin  derrière  eux;  on  le  trouverait 
prude  aujourd'hui.  Pradier,  en  cherchant  exclusivement  la  grâce,  est 
sauvent  descendu  jusqu'à  l'afféterie,  je  le  sais;  mais  il  est  un  point 
qu'il  n'a  pas  dépassé,  et  je  ne  me  souviens  pas  qu'il  ait  jamais  été 
provoquant.  Les  nymphes,  les  bacchantes,  les  Vénus,  les  philoso- 
phes même  prennent  maintenant  les  attitudes  les  plus  violentes,  se 
livrent  aux  contorsions  les  moins  natureUes,  pour  mettre  précisément 


Digitized  by 


Google 


908  REYUB   DES  DBC7X  KONDES. 

SOUS  les  yeux  d|L  spectateur  ce  que  sans  doute  il  ne  demanle  pas 
à  voir  de  si  près.  Diderot,  dans  la  verte  langue  qu'il  osait  si  Ûea 
parler,  a  dit  à  ce  sujet,  dans  ses  immortels  salons ,  une  phrase  que 
je  ne  puis  répéter,  mais  dont  le  sens  est  celui*ci  :  à  force  de  mé 
montrer  et  de  me  contraindre  à  regarder  des  choses  que  je  n'ai  point 
envie  de  voir  si  nombreuses  et  si  fréquentes,  vous  m'en  fatigucfc  jus- 
qu'au dégoût!  —  Que  dirait-il  donc  maintenant^  s'il  parcourût  les 
salles  et  le  jardin  de  l'exposition?  Pas  plus  ici  que  pour  la  peinture^ 
ai-je  besoin  de  le  répéter?  je  ne  regimbe  contre  te  nu,  car  il  est, 
je  le  sais,  l'élément  même  de  la  statuaire;  mais  je  trouve  que  le  nu 
cesse  d'être  honnête  lorsqu'il  est  traité  de  façon  à  exagérer  inteo^ 
tionnellement  certaines  formes  aux  dépens  de  certabfies  autres,  et 
quand  il  s'efforce  de  produire  une  tout  autre  impression  que  celle 
du  beau. 

Il  est  heureux  que  toutes  ces  nudités  tapageuses  soient  assez  mé- 
diocres pour  que  nous  soyons  autorisé  à  n'en  point  parler.  En  re- 
vanche, et  c'est  pour  nous  une*  bonne  fortune  qui  nous  a  été  tr(ç 
rarement  offerte,  nous  avons  à  signaler  et  à  louer  presque  sans  ré- 
serve deux  statues  qui  sont,  je  crois,  le  début  de  M.  Paul  Dubois. 
L'artiste  a  cherché  le  beau,  et  non  pas  autre  chose,  cela  est  inain* 
feste;  le  choix  seul  des  sujets,  Saint  Jean^  Narcisse^  l'indique  sai- 
samment.  Gomme  un  artiste  épris  de  la  vraie  beauté,  de  celle  qui 
se  raisonne,  s'épure,  s'appuie  sur  l'étude  du  vrai  et  sur  la  dîscussioii 
intérieure,  il  a,  pour  modèle,  préféré  l'homme  à  la  femme,  et  il  a  eu 
raison,  car  au  point  de  vue  du  beau  abstrait,  l'homme,  lorsqu'il îA 
envisagé  en  dehors  des  questions  d'histoire  naturelle  qui  tendent 
sans  cesse  à  obscurcir  les  principes  d'esthétique,  l'bomme,  type  de 
p<mdération  parfaite  et  chef-d'œuvre  de  dynamique,  est  supérieur  à 
la  femme,  vouée  par  sa  fonction  spéciale  à  porter  un  fardeau  qui 
exige  un  contre-poids  et  des  arcs-boutans.  Les  sculpteurs  d'autrefois» 
qui  savaient  leur  métier  et  qui  adoraient  avec  ferveur  ce  to  xûAw 
dont  nous  avons  maintenant  oublié  toutes  les  règles,  n'ignoraient 
point  la  supériorité  des  formes  mâles,  et  ils  l'ont  bien  prouvé,  car 
presque  toujours  ils  ont,  jusqu'à  un  certain  point,  masculinisé  \exts 
statues  de  femmes.  M.  Dubois  s'est  inspiré  de  la  nature  vue  à  travers 
les  traditions  de  l'antique  et  de  Michel-Ange;  l'attitude  de  son  ^ar- 
cisse  rappeUe  de  loin  un  des  esclaves  du  maître  par  excellence.  Ceci 
n'est  point  un  reproche  que  nous  adressons  à  l'artiste  :  qu'U  ne  s'y 
méprenne  pas,  c'est  un  éloge.  La  ligne  générale  du  personnage  est 
développée  avec  un  soin  et  un  souci  de  la  pureté  qu'on  ne  saurait 
trop  admirer;  elle  est  à  la  fois  très  ferme  et  très  souple,  ce  qui  tient 
à  son  extrême  harmonie;  point  de  contorsion,  point  de  geste  exa- 
géré; tous  les  membres  concourent  au  même  mouvement  et  prou- 


Digitized  by 


Google 


LB  âAU>N  DE  1863.  909 

vent,  par  la  belle  ordo&naace  de  l'ensemble,  qu'une  figure  seule 
exi^  autant  qu'un  groupe  une  science  profonde  de  composition.  Si 
dans  les  contours  il  y  a  quelques  mollesses  encore,  ce  n'est  point 
à  l'artiste  qu'il  faut  les  reprocher,  mais  bien  à  la  matière  dont  la 
statue  est  faite.  Le  plâtre  en  effet  est  toujours  opaque,  lourd;  il  en- 
glue le  modelé  et  l'indique  plutôt  qu'il  ne  le  précise.  La  pose  est 
fort  simple  et  naturelle.  Narcisse  est  debout,  Jl  a  replié  son  bras 
jusqu'à  la  hauteur  de  son  visage  et  s'admire  en  inclinant  la  tête  vers 
sxm  corps,  qu'il  tâche  de  voir  d^ms  son  ensemble.  Certaines  parties 
m'ont  semblé  traitées  avec  une  habileté  rare;  je  signalerai  entre 
autres  le  dos,  l'épaule  et  l'attache  des  reins,  qui  paraissent  indi- 
quer un  artiste  familiarisé  avec  tous  les  détails  de  l'anatomie,  qu'il 
rend  dans  leur  vérité  réelle,  sans  les  outrer  à  plaisir,  comme  le  font 
beaucoup  de  sculpteurs,  qui  croient  ainsi  donner  une  preuve  de  force 
et  n'accusent  le  plus  souvent  que  leur  faiblesse.  Enfin  c'est  une  œu- 
vre d'un  style  et  d'une  ampleur  auxquels  nous  n'étions  plus  accou- 
tumés depuis  longtemps. 

Le  Saint  Jean  a  des  qualités  analogues,  relevées  par  je  ne  sais 
quoi  de  plus  vivant  :  la  gracilité  du  sujet  n'a  point  exclu  le  modelé, 
qui  desône  une  maigreur  vigoureuse  telle  que  doit  être  celle  de 
l'ascète  ardent  qui  ne  parle  aux  hommes  que  pour  leur  annoncer 
la  bonne  nouvelle.  L'enfant  est  nu,  debout,  marchant  à  grands 
pas,  levant  le  bras  et  criant  :  <(  Voici  l'agneau  de  Dieu!  »  La  tête 
chevelue  est  fortement  accentuée,  tous  les  traits,  vivement  accusés, 
sont  &DL  harmonie  directe  avec  le  sujet;  le  regard  surtout  a  été,  il 
me  semble,  très  étudié  par  l'artiste,  qui  lui  a  donné  cette  indécision 
singulière  qu'on  rencontre  presque  toujours  chez  les  illuminés.  C'est 
une  excellente  statue,  très  vivante,  d'une  exécution  encore  alourdie 
par  le  plâtre,  mais  à  laquelle  le  marbre  rendra  toute  son  énergie  et 
toute  sa  finesse.  Saint  Jean  est  ce  que  j!appellerai  en  statuaire  im 
sujet  moderne,  c'est-à-dire  dont  l'antique  n'oi&e  aucun  modèle; 
par  conséquent  c'est  un  sujet  propre  à  séduire  un  esprit  hardi  qui 
comprend  que  la  sculpture  de  notre  temps  ne  correspond  plus  aux 
besoins  qui  lui  donnaient  autrefois  sa  raison  d'être.  Le  temple, 
Yheroum^  le  Panthéon  n'existent  plus;  les  statues  qui  pouvaient  les 
peupler  jadis  n'ont  point  grand  rôle  à  remplir  aujourd'hui,  et  c'est, 
à  mon  avis,  resserrer  l'art  dans  des  limites  trop  étroites  que  de  le 
forcer  à  imiter  toujours  les  exemples  anciens  recueillis  dans  nos 
musées.  C'est  réduire  la  statuaire  à  n'être  plus  qu'un  art  décoratif 
pour  les  jardins  et  les  vestibules.  Ne  doit-elle  pas  s'assigner  un  but 
supérieur,  et  les  allégories  des  passions,  des  souffrances,  des  vertus, 
des  vioes'de  notre  temps,  n' ont-elles  pas  de  quoi  la  tenter? 

Représenter  la  £aim  comme  M.  Carpeaux  Ta  fait  cette  année  sous 


Digitized  by 


Google 


910  BEYCE  BE8  DEUX  HORDES. 

la  figure  dHIgoliriy  c'est  dimptement  prendre  un  sujet  presque  ex- 
clusivement propre  à  la  peinture  et  le  traiter  au- point  de  vue  de  la 
statuaire.  Je  n'en  reconnais  pas  moins  le  talent  de  M;  Garpeaux: 
mais  la  sculpture  est  un  art  qui  doit  dire  d'un  geste  toute  sa  signi- 
fication. Les  divinités  qu'on  adorait  jadis ,  et  qui  pan^sent  tant 
tenir  au  cœur  des  sculpteurs^  ne  sont  point  toutes  mortes  encore;  il 
y  en  a  qui  vivent  parmi  nous  et  dont  à  chaque  heure  nous  subissons 
la  loi  implacable.  Jupiter  crétois  s'unit  avec  Tfaémîs,  la  loi  primitive: 
il  en  eut  trois  filles,  qui  sont  Dikè^  Eunomie  et  Eirenë,  c'est-à-dire 
la  Justice,  la  Légalité,  la  Paix.  Grâce  au  ciel,  les  trois  déesses  n'ont 
point  disparu  le  jour  où  l'on  entendit  une  voix  qui  criait  :  «  Le  grand 
Pan  est  mort!  »  Les  Parques  non  plus  ne  sont  point  mortes,  mais 
elles  ont  à  présent  quelque  chose  d'inquiet  et  de  précipité  qoe  la 
placide  antiquité  n'a  point  connu.  Dans  la  malesuada  Pâmes  dont 
parle  Virgile  en  son  sixième  livre  de  \  Enéide^  il  y  a  un  admirable 
groupe  moderne  à  faire;  comment  ne  Ta-t-oo  jamais  tenté?  Les 
sculpteurs  devraient  aviser  à  sortir  de  leur  stérilité,  car  depuis  plus 
de  quatre-vingts  ans  ils  tournent  dans  le  même  cercle  sans  pouvoir 
s'en  échapper;  ils  font  et  refont  sans  cesse  ce  qui  a  déjà  été  fait 
avant  eux;  ils  ne  cherchent  point  l'inspiration  en  eux^némes,  ils  ne 
la  cherchent  que  dans  leurs  souvenirs.  Ge  qui  leur  manque,  c'est 
l'imagination  et  la  réflexion.  Ils  ne  voient  pas,  ne  comprennent  pas 
qu'en  notre  âge  si  singulièrement  fécond  en  découvertes,  une  allé- 
gorie nouvelle,  c'est-à-dire  une  statue,  naît  par  jour.  Bien  plus  que 
la  peinture,  la  statuaire,  art  relativement  abstrait,  est  destiné  à 
donner  une  forme  matérielle  aux  pensées  humaines.  Nous  en  sommeB 
toujours  à  l'Olympe  antique,  dont  les  dieux  sont  devenus  œ  que 
Henri  Heine  nous  a  si  bien  raconté.  Ge  n'est  pas  d'sajourd'inii 
qu'auprès  du  mont  Ida  on  grava  cette  inscription  sur  une  stèle  : 
«  Jupiter  ne  tonnera  plus,  il  est  mort  depuis  longtemps!  »  H  est  à 
remarquer  que  l'art  chrétien  en  sculpture  n'a  jamais  existé  que 
comme  décoration  symbolique  architecturale.  A  plus  forte  raison, 
on  chercherait  en  vain  l'art  vivant,  c'est-i-dire  inspiré  par  les  idées 
modernes,  qui  avant  tout,  pour  être  vrai,  devra  être  philosophique. 
On  n'en  traite  pas  moins  encore  aujourd'hui  les  sujets  empruntés 
à  la  mythologie  piuenne  avec  un  grand  talent  ;  M,  Perraud  est  là 
pour  le  prouver  avec  son  Enfance  de  BacchuSy  groupe  en  marbre 
qu'une  exécution  magistrale  rend  très  important.  U  n'y  a  point  lieu 
de  louer  M.  Perraud  ;  une  voix  plus  autorisée  que  la  mienne  a  dit 
dans  la  Revue  ce  qu'on  devait  penser  de  lui.  L Enfance  de  Bucckus 
n'a  été  que  le  prétexte  d'un  groupe  habile,  car  M.  Perraud  sait 
mieux  que  personne  que  les  Hyades,  les  Dryades  et  les  Heures  eu- 
rent seules  à  veiller  sur  le  fils  de  Jupiter  pendant  ses  premib^es  an- 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON  DE   1863.  911 

nées;  s(m  groupe  est  la  contre-partie  du  Faune  à  VEnfaniy  faus- 
sement appelé  Silène  et  BacckuSj  qui  de  la  villa  Borghèse  a  été 
apporté  à  notre  musée  du  Louvre.  11  est  difficile  de  manier  le  marbre 
avec  une  dextérité  plus  remarquable  ;  en  voyant  plusieurs  parties 
du  faune  assis,  notamment  la  jambe  repliée,  le  pied,  les  épaules, 
j'ai  involontairement  pensé  à  Pradier,  qui  fut  un  praticien  d'une 
habileté  hors  ligne.  Ce  groupe  abonde  en  détails  charmans,  traités 
avec  uoe  i^ireté  de  ciseau  peu  commune  ;  mais  je  ne  sais  s'il  con- 
stitue un  ensemble  bien  grandiose,  et  si  les  lignes  brisées,  sans 
point  de  départ,  qui  le  composent  ne  nuisent  point  au  style,  dont 
elles  diminuent  l'ampleur.  Le  faune  est  assis,  une  de  ses  jambes 
repliée  sur  le  genou;  de  ses  bras  élevés  il  fait  danser  sur  son  épaule 
on  jeune  Bacchus  trop  ventru,  qu'il  regarde  en  souriant  d'aise.  C'est 
gracieux,  vivant  d'expression,  et  surtout  d'une  exécution  irrépro- 
chable. La  nature )  une  nature  épurée  par  le  goût,  a  été  étudiée  et 
imitée  avec  un  soin  merveilleux;  la  vie  palpite  dans  cette  large  poi- 
trine et  circule  sous  ces  mfuscles  d'une  réalité  que  le  ciseau  a  pour 
ainsi  dire  poétisée.  M.  Perraud  a  fait  là  preuve  d'un  talent  très  élevé, 
car  il  est  difficile  de  pousser  plus  loin  la  science  de  l'exécution.  Que 
ce  soit  une  enfance  de  Bacehtis  ou  un  faune  jouant  avec  un  enfant^ 
cela  importe  peu  :  c'est  un  groupe  remarquable,  et  c'est  tout  ce  qu'il 
convient  de  constater.  Cependant  on  pourrait  lui  reprocher  de  trop 
âeoftir  l'étude  du  modèle  et  la  préoccupation  de  l'antique;  il  y  man- 
que ce  je  ne  sais  quoi  de  personnel  et  de  caractéristique  qui  donne^ 
un  cachet  ineffaçable  aux  œuvres  d'art;  en  un  mot  il  y  manque  la 
flamme  divine,  l'inspiration.  Ce  faune  n'est  point  sorti  de  M.  Per- 
raud lui-même,  il  est  sorti  de  ses  souvenirs,  j'allais  dire  de  ses  ré- 
miniscences. Il  y  a  des  faunes  dans  tous  les  musées  du  monde  ;  je 
crains  bien  qu'ils  ne  soient  venus  visiter  M.  Perraud  pendant  son 
sommeil  et  ne  lui  aient  demandé  encore  un  acte  de  dévotion  à  leur 
culte  mort  pour  toujours.  Ce  faune,  tout  beau  qu'il  est,  tout  remar- 
quablement traité  qu'il  soit,  est-il  égal  (et,  venant  le  dernier,  il  de- 
vrait être  supérieur)  à  différentes  statues  analogues  que  nous  avons 
vues  dans  les  galeries  d'Europe?  Non,  et  M.  Perraud  lui-même  ne 
me  d^entira  pas. 

A  quoi  cela  tient -il?  A  ce  que  M.  Perraud  a  moins  de  talent 
que  les  sculpteurs  païens?  Peut-être,  mais  à  coup  sûr  ce  n'est  point 
là  la  vraie  raison.  Cela  tient  à  ce  que  les  sculpteurs  de  l'antiquité 
croysdent  aux  faunes  et  que  nous  n'y  croyons  plus.  Pour  nous,  un 
faune  est  un  modèle,  choisi  avec  plus  ou  moins  de  discernement,  et 
vu  À  travers  les  réminiscences  de  telle  statue,  de  tel  bas-relief,  de 
tdie  médaille;  pour  les  anciens,  c'était  un  demi-dieu,  un  être  inter-> 
médiaîre  entre  Thonoune  et  la  divinité,  à  la  double  essence  desquels 


Digitized  by 


Google 


91^  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

il  participait  :  c'était  un  démon  y  comme  Ton  disait  déjà.  Les  femmes 
le  redoutaient,  car  on  savait  qu'il  les  guettait  caché  derrière  les 
pampres  grimpans;  les  hommes  l'invoquaient,  lui  faisaient  des  liba- 
tions de  vin  nouveau  et  brûlaient  des  pommes  de  pin  en  son  bon- 
ne.ur.  C'était  un  être  irritable  et  fantasque;  on  l'avait  vu,  nul  n'en 
pouvait  douter.  On  y  croyait  si  bien,  à  ces  pauvres  demi-dieux  rus- 
tiques, qu'en  Arcadie  les  pasteurs  rouaient  de  coups  de  bâton  la  sta- 
tue du  dieu  Pan,  lorsque  les  troupeaux  étaient  en  souffrance,  comme 
aujourd'hui  les  fortes  commères  de  Naples  soufflettent  le  buste  de 
saint  Janvier  quand  il  tarde  trop  à  faire  son  miracle.  Or,  pour  bien 
représenter  un  dieu,  il  faut  y  croire.  Faire  un  faune  aujourd'hui, 
ce  n'est  point  créer,  ce  n'est  qu'imiter  les  faunes  qu'on  a  déjà  faits 
avant  nous.  L'antiquité  avait  sur  nous  un  avantage  incalculabie  : 
elle  manquait  de  textes  pour  contrôler  la  vérité  des  personnages 
qu'elle  représentait.  L'idéal  se  faisait  de  lui-même,  dans  la  légende, 
et  l'artiste,  pour  l'interpréter,  n'était  point  gêné  par  les  documens 
qui  lui  imposent  de  nos  jours  telle  ou  telle  forme.  L'artiste  pouvait 
faire  Bacchus,  Achille,  Ulysse,  Alexandre  même,  comme  il  se  les 
figurait,  et  alors  plus  il  leur  donnait  de  beauté  héroïque,  plus  il  les 
faisait  réels,  car,  disons-le  en  passant,  plus  une  chose  est  belle,  plus 
elle  est  réelle,  la  réalité  étant  la  somme  de  perfection  qu'un  être 
créé  peut  supporter  dans  la  limite  de  sa  vie  et  de  ses  attributions, 
et  c'est  ce  (jue  les  réalistes  n'ont  jamais  compris.  Maintenant  il  n'en 
est  plus  ainsi;  les  types  existent,  nous  sommes  obligés  de  les  suivre, 
par  conséquent  de  les  imiter;  si  nous  avons  à  représenter  un  héros, 
un  poète,  Frédéric,  Voltaire,  nous  ne  le  pouvons  concevoir  qu'à 
travers  l'histoire;  nous  voyons  l'homme  tel  qu'il  était  positivement, 
avec  son  dos  courbé,  avec  sa  petite  taille  maigre;  on  est  condamné 
à  l'exact,  et  alors,  au  lieu  de  faire  un  héros,  c'est-à-dire  une  statue, 
on  copie  un  modèle,  et  l'on  fait  un  portrait.  Lorsqu'on  veut  abso- 
lument, et  malgré  la  juste  ironie  moderne,  diviniser  ces  mortels  et 
les  mettre  au  rang  des  dieux,  on  produit  des  œuvres  ridicules, 
comme  l'Achille- Wellington  d'Hyde-Park  ou  le  César-Louis  XIV  de 
la  place  des  Victoires.  Il  faut  donc,  je  crois,  créer  le  type  des  allé- 
gories de  la  vie  moderne  ;  c'est  une  gloire  faite  pour  tenter  un  ar- 
tiste d'élite  :  tentera-t-elle  M.  Perraud?  Je  l'espère;  il  me  semble 
que  sojî  Découragement^  exposé  en  1861,  était  un  premier  pas  fait 
dans  cette  voie ,  mais  un  pas  de  géant. 

La  douleur  est  une  divinité  de  tous  les  temps;  elle  n'a  pas  besoin 
d'être  rajeunie  pour  être  vraie,  elle  est  étemelle  comme  l'bomme, 
dont  elle  a  fait  sa  proie;  elle  est  son  inséparable  compagne,  et  tant 
qu'un  être  humain  vivra  sous  le  ciel,  la  douleur  vivra.  Les  mères 
inconsolables  se  retrouvent  dans  Eve  pleurant  la  mort  d'Abel,  les 


Digitized  by 


Google 


LE  SALON  DE  1868.  ^  915 

femmes  dédaignées  se  reconnaissent  dans  Sapho,  et  ceux  qui  ont 
perdu  l'être  qu'ils  chérissaient  tressaillent  en  voyant  Orphée.  C'est 
là  une  allégorie  qui  convient  à  la  peinture  aussi  bien  qu'à  la  sta- 
tuaire, et  an  paysagiste  éminent,  M.  Français,  Ta  prouvé  en  s'in- 
spirant  de  la  légende  d'Orphée  pour  peindre  un  paysage  qui,  ju&- 
qu'à  présent  du  moins,  me  paraît  être  son  œuvre  capitale.  Voilà 
longtemps  déjà  que  M.  Français  a  pris  rang  parmi  ces  hommes  de 
bon  vouloir  et  de  dévouement  qui  donnent  à  l'art  tous  leurs  soins; 
connu,  célèbre  même,  il  ne  s'est  point  arrêté  sur  sa  route;  jamais  il 
ne  s'est  cru  amvé,  il  a  travaillé  sans  relâche  et  sans  repos,  deman- 
dant aux  natures  variées  de  la  France  et  de  l'Italie  de  venir  en  aide 
à  ses  efforts,  essayant  de  voir  toujours  mieux  et  plus  haut,  se  débar- 
rassant, par  sa  volonté,  d'une  sorte  de  lourdeur  naturelle  qui  sou- 
vent a  défloré  ses  tableaux,  mettant  de  côté  les  préjugés  d'école  et 
marchant  imperturbablement  à  son  but,  qu'il  montre  très  nettement 
aujourd'hui,  et  qui  paraît  être  l'idéalisation  de  la  nature  par  les  do- 
cumens  mêmes  qu'elle  fournit.  En  d'autres  termes,  M.  Français 
semble  vouloir  réunir  dans  une  même  œuvre  la  double  tradition  de 
l'école  classique  et  de  l'école  romantique.  Cependant  il  ne  fait  point 
de  paysage  de  pure  fantaisie,  comme  les  classiques  qui,  croyant  s'in- 
^irer  de  Claude  le  Lorrain,  renversent  absolument  sa  tradition;  il  ne 
se  contente  pas  non  plus,  comme  les  romantiques,  de  copier  servi- 
lement la  nature  et  de  réduire  l'artiste,  c'est-à-dbe  l'inventeur,  à 
n'être  qu'un  instrument  plus  ou  moins  habile,  plus  ou  moins  fidèle. 
La  vue  d'un  clair  de  lune  l'a  fait  penser  à  Orphée,  et,  s' aidant  de 
ses  études^  il  a  composé  un  paysage  qui  rend  précisément  et  com- 
munique l'impression  qu'il  a  ressentie.  C'est  là  une  méthode  excel- 
leirte  et  vraiment  digne  d'un  artiste. 

M.  Français  ne  s'est  point  demandé  ce  que  c'était  qu'Orphée;  il 
n'a  point  cherché  si ,  dans  les  mythes  antiques ,  Orphée,  le  joueur 
de  lyre  déchiré  par  les  joueuses  de  flûte  et  de  tambourin ,  ne  sym- 
bolisait pas  la  grande  lutte  qui  divisa  le  monde  ancien ,  la  lutte  de 
l'esprit  contre  la  matière,  de  la  lyre  contre  la  flûte,  d'Apollon  contre 
Bacchus,  du  dieu  hyperboréen  contre  le  dieu  méridional,  lutte  tra- 
versée d'aventures  diverses,  donnant  parfois  la  victoire  à  Apollon 
lorsqu'il  écorche  Marsyas  vaincu,  et  parfois  à  Bacchus  lorsque  ses 
prêtresses  tuent  l'amant  d'Eurydice,  lutte  qui  dura  jusqu'au  jour 
où,  dans  les  fêtes  d'Eleusis,  on  réunit  les  flûtes  aux  lyres,  où  l'on 
récoBGÎlia  la  matière  et  l'esprit  dans  le  culte  de  1^  «  bonne  déesse.  » 
Il  ne  s'est  point  préoccupé  de  tout  ceci,  et  il  a  eu  raison,  car  ce 
n'est  point  sujet  à  peinture,  et  cependant,  porté  par  un  sujet  for- 
tement conçu,  il  a  créé  un  paysage  absolument  spiritualiste.  La 
légende  lui  a  sufiS,  et  deux  vers  murmurés  à  son  oreille  par  Virgile 

TOME  XLV.  58 


Digitized  by 


Google 


9ià^  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

lui  ont  révélé  tout  ce  mystère.  C'est  la  nuit,  la  lune  arrondit  son 
pâle  croissant  dans  un  ciel  d'améthyste  tout  parsemé  d'étoiles,  dont 
la  lumière  nacrée  donne  à  la  composition  une  incomparable  dou- 
ceur; de  hauts  cyprès  immobiles  poussent  dans  l'éther  leurs  tiges 
vigoureuses,  débordantes  de  sève;  des  lauriers  se  contournent 
dans  leur  robuste  vigueur;  les  indécisions  de  la  nuit  humide  noient 
les  masses  profondes  de  la  forêt  au^elà  de  laquelle  on  aperçoit  la 
mer  immense;  auprès  d'un  grand  tombeau  de  forme  grecque  et 
portant  le  cher  nom  d'Eurydice,  une  théorie  de  ses  compagnes 
vient  jeter  des  fleurs  et  verser  des  larmes.  Isolé  au  premier  plan, 
appuyé  contre  un  jeune  laurier,  sa  lyre  tombée  près  de  lui,  Or- 
phée, les  pieds  sur  l'herbe  ruisselante  de  rosée,  toute  fleurie  de 
marguerites,  crie  le  nom  adoré  auquel  l'écho  seul  répond  mainte- 
nant :  Ah!  miseram  Eurydicen!  Le  dessin  et  le  coloris  sont  égaux, 
d'une  pureté  et  d'une  puissance  rares;  les  harmonies  nocturnes, 
rendues  avec  une  extraordinaire  fidélité,  imprègnent  le  tableau  de 
la  même  poésie  qu'elles  donnent  à  la  nature.  Malgré  les  tons  obs- 
curs où  l'artiste  était  obligé  de  se  tenir,  tout  est  lumineux,  car  tout 
est  en  rapport;  rien  ne  détonne,  nulle  note  n'est  criarde  :  c'est  une 
symphonie  d'une  mélancolie  extraordinaire,  c'est  la  lyre  qui  pleure, 
c'est  le  deuil  d'Apollon.  Ce  qui,  en  dehors  de  sa  facture,  rend  cette 
composition  extrêmement  remarquable,  c'est  qu'elle  a  été  conçue  à 
un  point  de  vue  très  élevé  et  dans  un  esprit  de  vérité  dont  tous,  à 
nos  heures  d'épreuve,  nous  avons  fait  la  terrible  expérience.  Par 
une  sorte  de  contre-point  parfaitement  combiné,  elle  montre  que 
la  nature,  dans  sa  loi  fatale,  est  implacable  pour  l'homme.  Nous 
souffrons,  notre  cœur  se  brise,  tout  est  fini,  l'être  cher  a  disparu, 
la  nuit  se  fait  en  nous;  l'arbre  pousse,  l'oiseau  chante,  le  soleil 
rayonne,  la  fleur  s'épanouit;  la  nature  ironique  regorge  de  vie  pen- 
dant que  nous  nous  enfonçons  dans  la  mort.  «  0  marâtre!  pourquoi 
ne  veux-tu  pas  me  consoler?  Je  souffre  tanti  »  Les  poètes  ont  com- 
pris cela,  et  ce  n'est  point  sans  raison  que  Byron  a  mis  pour  re- 
poussoir aux  affreuses  péripéties  du  naufrage  de  don  Juan  un  ciel 
bleu  et  une  mer  paisible.  Cet  horrible  et  nécessaire  malentendu  de 
l'homme  et  de  la  nature,  M.  Français  l'a  rendu  de  main  de  maître 
et  avec  une  grandiose  simplicité.  Orphée,  vêtu  d'ombre,  a  glissé 
dans  la  douleur  jusqu'à  en  toucher  le  fond;  il  s'affaisse  et  dit  :  «  Se 
peut-il  qu'elle  soit  morte  et  que  moi  je  sois  seul  à  jamais?  »  Les 
cyprès  lui  répondent  :  «  Nous  respirons  la  vie  à  pleins  bords  dans  la 
rosée  du  soir.  »  Le  gazon  lui  dit  :  «  Demain  des  amoureux  me  fou- 
leront aux  pieds  en  chantant  leur  tendresse.  »  Le  laurier  même 
contre  lequel  il  s'est  appuyé  lui  murmure  à  l'oreille  :  «  Je  verdis,  je 
grandis,  mes  racines  puissantes  plongent  dans  la  terre  et  y  puisent 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON   DE   1863.  Ô15 

chaque  jour  une  force  nouvelle.  »  Et  toute  cette  nature  au  milieu 
de  laquelle  il  se  désespère  dans  sa  stérilité  semble  lui  dire  :  «  Notre 
loi»  c'est  la  vie!  Et  la  mort  même  lui  apporte  des  élémens  nou- 
veaux! »  A  ce  point  de  vue,  que  j'appellerai  moral,  le  paysage  est 
exécuté  avec  ime  intelligence  dont  les  peintres  nous  ont  rarement 
donné  l'exemple.  Cependant  je  ne  quitterai  point  M.  Français  sans 
lui  faire  un  reproche  qui  ne  manque  pas  de  gravité.  C'est  Virgile 
qui  Fa  inspiré  :  pourquoi  a-t-il  corrigé  Virgile?  C'est  un  tort,  et  le 
tableau  s'en  ressent.  Je  m'étonne  que  M.  Français,  qui  est  un  homme 
de  réflexion,  n'ait  point  compris  que  l'isolement  rend  la  douleur 
plus  profonde  et  plus  âpre.  Le  poète  ne  s'y  est  point  trompé  :  son 
Orphée  est  seul,  absolument  seul,  sur  un  rivage  solitaire,  et  cela 
devait  être,  car  la  peine  qui  est  partagée  est  déjà  amoindrie  : 

Ipse,  cava  solans  œgram  testudine  amorem, 
Te ,  dalcis  conjux ,  te  solo  in  litore  secom , 
Te  veniente  die,  te  decedente,  canebat. 

Le  texte  est  positif,  et  si  M.  Français  ne  s'en  était  pas  volontai- 
rement éloigné,  il  eût,  j'en  suis  certain,  produit  une  impression 
plus  puissante.  Dans  cette  troupe  de  jeunes  fdles  qui  viennent  vers 
ce  tombeau,  de  forme  trop  pompeuse,  pleurer  leur  compagne  per- 
due, il  y  a  pour  Orphée,  sinon  une  consolation,  du  moins  un  adou- 
cissement à  son  chagrin.  L'artiste  a  été  plus  loin  encore,  il  a  voulu 
y  mettre  une  espérance,  car  une  des  vierges  se  retourne  de  loin 
vers  le  lamentable  Orphée,  et  semble  lui  dire  :  «  Pourquoi  un  tel 
renoncement?  Ne  suis-je  pas  là?  »  Que  M.  Français  me  permette  de 
le  lui  dire,  c'est  petit,  c'est  d'une  intention  spirituelle  qui  frise  le 
mesquin.  Pour  être  vraiment  à  plaindre,  pour  nous  émouvoir,  ce 
larmoyeur  ne  doit  plus  avoir  en  lui  qu'un  souvenir  déchirant,  au- 
tour de  lui  que  la  solitude.  Si,  pour  la  coloration  générale  de  son 
tableau  et  pour  arriver  à  l'harmonie  qu'il  cherchait,  l'artiste  avait 
besoin  du  ton  blanc  et  vaporeux  de  ces  pleureuses  qui  s'avancent 
comme  des  ombres,  il  devait  le  trouver  dans  quelque  effet  de  la  na- 
ture, que  sais-je?  dans  un  aspect  de  brouillard,  dans  une  de  ces 
buées  indécises  qui  souvent  le  soir  rampent  sur  les  herbes  humides. 
A  notre  avis,  M.  Français  a  donc  diminué,  par  l'intempestive  ad- 
jonction de  ces  jeunes  filles,  l'impression  qu'il  voulait  produire,  et 
que  Virgile  a  produite  d'un  mot.  Ne  serait-ce  que  par  respect  pour 
eux,  il  faut  traduire  littéralement  les  poètes;  on  s'en  trouve  toujours 
bien,  car  ils  sont,  comme  tous  les  créateurs,  des  hommes  d'inspi- 
ration et  de  réflexion.  Les  poètes  sont  bons  conseillers,  que  M.  Fran- 
çais ne  l'oublie  pas,  et  s'il  veut  relire  dans  le  quatrième  livre  des 


Digitized  by 


Google 


016  REYDE  DES   DEUX   MONDES. 

Géorgiques  ioixi  l'admirable  épisode  d'Aristée,  auquel  il  a  emprunté 
son  motif  d* Orphée,  il  y  trouvera  facilement  le  sujet  de  vingt  ta- 
bleaux de  premier  ordre.  Quand  il  les  aura  bien  vus  en  lui-même, 
il  les  exécutera  facilement  d'après  ses  études,  et  il  laissera  après  lui 
une  œuvre  qui  sauvegardera  son  nom  pour  jamais. 

En  dehors  de  ce  beau  paysage,  qui  est  peut-être  la  toile  la  plus 
remarquable  de  cette  exposition,  l'école  des  paysagistes  reproduit, 
à  bien  peu  de  différence  près,  les  tableaux  que  nous  connaissons 
déjà.  Il  y  a  cependant  deux  ou  trois  artistes  qui  méritent  d'être  si- 
gnalés avec  éloge,  car  leur  progrès  indique  un  effort.  Dans  Une 
plage  en  Bretagne^  M.  Blin  constate  qu'il  est  un  peintre  naturaliste, 
de  ceux  qui,  comme  Van  Everdingen,  s'imprègnent  fortement  de  la 
nature,  et,  n'osant  point  l'interpréter,  cherchent  à  la  rendre  telle 
qu'ils  la  voient.  Les  premiers  plans  de  ce  tableau  sont  excellens, 
peints  avec  une  fermeté  brillante  qui  laisse  au  rivage,  aux  rochers 
couverts  de  goémons,  aux  vagues  qui  déferlent,  leur  profonde  hu- 
midité. J'aime  moins  le  ciel  épais,  singulièrement  dessiné,  qui  les 
couvre,  et  suffit  à  donner  à  toute  la  composition  une  lourdeur  que 
jamais  M.  Blin  ne  trouvera  dans  la  nature.  Multiple  en  ses  aspects 
et  variant  selon  les  latitudes,  ici  décharnée,  là  plantureuse,  verte 
plus  loin  et  rose  là-bas,  la  vieille  et  toujours  jeune  Cybèle  fournit  à 
qui  l'interroge  ses  inépuisables  ressources.  Elle  a  inspiré  à  M.  Saal 
un  beau  paysage,  qui  est  une  vue  du  Suliljelma  en  Laponie  pen- 
dant une  nuit  d'été,  pendant  une  de  ces  nuits  sans  obscurité  qui 
flottent  vers  les  pôles  comme  un  voile  rose  transparent.  Les  rennes 
paisibles,  errant  dans  les  blanches  solitudes,  paissent  les  lichens  lé- 
preux poussés  aux  flancs  des  monts;  les  cônes  chargés  de  neige  se 
détachent  sur  les  pâleurs  du  ciel,  et  produisent  une  impression 
étrange  qui  arrête  et  retient  longtemps.  La  Mare  Appia^  nuit  d'hi- 
ver, est  aussi  un  paysage  bien  rendu  malgré  les  empâtemens  inu- 
tiles et  malgré  la  blancheur  trop  vive  de  la  lune,  lorsque  si  près  de 
nous  elle  est  déjà  et  forcément  vêtue  des  teintes  rouges  de  notre 
atmosphère.  M.  Saal  mérite  d'être  loué,  car,  au  lieu  d'imiter  ses  con- 
frères, qui  la  plupart  du  temps  se  contentent  d'un  semblant  d'exé- 
cution, il  pousse  son  rendu  aussi  loin  que  possible,  et  arrive  ainsi  à 
des  effets  remarquables.  Il  ne  suffit  pas  de  bien  voir,  de  choisir  un 
site  pittoresque;  il  faut  savoir  le  rendre,  et  je  trouve  qu'en  général 
les  peintres  se  contentent  trop  facilement  d'exécuter  en  manière  de 
pochade  ce  qui  demanderait  à  être  terminé.  Ce  sont  des  indications, 
des  à  peu  près;  mais  ce  ne  sont  point  des  tableaux.  M.  Daubigny 
est  le  maître  des  à  peu  près;  sous  prétexte  de  ne  point  gâter  le 
sentiment,  de  ne  point  alourdir  l'expression,  il  n'envoie  plus  que 
des  ébauches.  M.  Brest,  malgré  son  talent  très  réel,  tombe  dans  ce 


Digitized  by 


Google 


LE   SALON  DE   1863.  917 

défaut  choquant;  ses  Vues  de  Turquie  et  (ï Asie-Mineure  ne  sont  que 
d'agréables  indications.  Que  dirait -on  d'un  écrivain  qui,  sous  pré- 
texte de  faire  un  livre  d'histoire,  n'en  publierait  que  les  sommaires? 
Ces  peintres  rudimentaires  ressemblent  à  un  ténor  qui  réciterait  sa 
romance  au  lieu  de  la  chanter.  Ces  façons  de  faire  sont  bonnes  pour 
des  élèves,  pour  ceux  qui  s'essaient  dans  lart  difficile  de  peindre, 
et  qui,  par  leurs  tentatives  malheureuses  ou  incomplètes,  méritent 
souvent  de  voir  ajourner  l'exposition  de  leurs  œuvres. 

Une  mesure  exceptionnelle  a  fait  ouvrir,  cette  année,  des  salles 
spéciales  pour  les  refusés.  Cette  exhibition  à  la  fois  triste  et  grotes- 
que est  une  des  plus  curieuses  qu'on  puisse  voir.  Elle  prouve  sur- 
abondamment, ce  que  du  reste  on  savait  déjà,  que  le  juiy  se  montre 
toujours  d'une  inconcevable  indulgence.  Sauf  une  ou  deux  excep- 
tions très  discutables,  il  n'y  a  point  là  un  tableau  qui  méritât  l'hon- 
neur des  salles  privilégiées;  en  revanche,  on  peut  affirmer,  sans 
crainte  de  se  tromper,  que  beaucoup  de  toiles  acceptées  par  le  jury 
auraient  dû  ne  trouver  place  que  dans  le  salon  des  refusés.  Ces 
œuvres  baroques,  prétentieuses,  d'une  sagesse  inquiétante,  d'une 
nullité  absolue,  sont  très  troublantes  à  étudier,  car  elles  prouvent 
de  queDes  singulières  aberrations  peut  se  nourrir  l'esprit  humain. 
La  plupart  d'entre  elles  donneraient  raison  aux  théories  du  docteur 
Trélat  sur  la  folie  lucide.  On  pouvait  s'attendre  à  des  outrecuidances 
d'originalité,  et  l'on  reste  surpris  de  ne  voir  que  des  copies  informes 
faites  d'après  les  peintres  à  la  mode,  qui  eux-mêmes,  le  plus  sou- 
vent, s'inspirent  des  anciens  maîtres.  Il  est  curieux  de  voir  où  en 
arrive  un  maître  célèbre,  Corrége  par  exemple,  quand  il  passe  par 
les  interprétations  d'un  peintre  de  talent  pour  en  venir  à  celles  des 
barbouilleurs  dont  les  œuvres  aujourd'hui  sont  exposées  par  ordre. 
Il  y  a  même  quelque  chose  de  cruel  dans  cçtte  exhibition  ;  on  y 
rit  comme  aux  farces  du  théâtre  du  Palais-Royal.  En  effet,  c'est 
une  parodie  constante,  parodie  de  dessin,  parodie  de  couleur,  paro- 
die de  composition.  Voilà  donc  lès  génies  méconnus  et  ce  qu'ils  pro- 
duisent! voilà  les  impatiens,  voilà  ceux  qui  se  plaignent,  ceux  qui 
crient  à  l'injustice  des  hommes,  à  la  dureté  du  sort,  qui  en  appellent 
à  la  postérité  I  Jamais  consécration  plus  éclatante  n'avait  été  donnée 
aux  travaux  du  jury,  et  l'on  peut  le  remercier  d'avoir  essayé  de 
nous  épargner  la  vue  de  telles  et  si  lamentables  choses. 

Du  reste,  même  défauts  généraux  que  dans  l'exposition  voisine; 
point  d'imagination,  point  de  composition,  négligence  du  dessin, 
quelque  recherche  de  coloris,  tendances  ultra-matérialistes  indi- 
quées par  une  ou  deux  obscénités  qu'on  ferait  bien  de  retourner, 
car  l'insuffisance  de  l'exécution  les  rend  tout  à  fait  choquantes; 
tous  ces  défauts,  augmentés,  centuplés  par  l'absence  radicale  de 


Digitized  by 


Google 


918  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

talent,  constituent  un  ensemble  qu'on  peut  se  figurer  et  qui  suffirait 
à  dégoûter  pour  jamais  de  la  peinture. 

Que  manque-t-il  donc  à  l'art  pour  reprendre  quelque  vigueur  et 
se  relever  de  cette  éthisie  qui  le  ruine?  Est-ce  la  liberté  absolue? 
Est-ce  une  direction  sévère?  Je  ne  sais;  mais  je  crois  qu'il  faudrait 
arriver  à  une  rénovation  complète  du  milieu  où  se  produisent  les  arts 
aujourd'hui  pour  leur  rendre  la  sève  qui  leur  manque.  Qu'importent 
à  l'art  une  liberté  spéciale,  une  direction  spéciale?  Le  mal  est  plus 
haut,  la  cause  est  plus  profonde.  Le  mouvement  de  l'esprit  humain 
est  un,  et  il  suffit  qu'une  seule  de  ses  facultés  créatrices  soit  annihilée 
pour  que  les  autres  s'atrophient  et  cessent  de  fonctionner.  Comment 
exiger  que  les  poumons  respirent  lorsque  le  cœur  a  suspendu  ses 
battemens?  Si  l'on  parcourt  les  salles  de  l'exposition,  si  l'on  regarde 
Tune  après  l'autre  toutes  les  œuvres  d'art,  on  verra  que  celles-là 
seules  où  se  retrouve  un  souffle,  une  inspiration  quelconque,  sont 
dues  à  des  hommes  qui,  comme  MM.  Français,  Fromentin,  Perraud, 
Gérôme,  Matout,  Gabanel  même,  ont  traversé  nos  dernières  heures 
de  liberté.  En  littérature,  il  en  est  de  même;  les  derniers  venus  au- 
tour desquels  un  peu  de  bruit  s'est  fait  étaient  déjà  entrés  dans  la 
vie  avant  l'année  1848.  Si  l'on  veut  se  rappeler  ce  que  l'histoire 
nous  enseigne  et  voir  que  les  combats  de  l'esprit  ont  toujours  amené 
une  exubérance  de  vie  intellectuelle  qui  s'est  traduite  par  des  éclo- 
sions  glorieuses  dans  le  monde  de  l'art  et  de  la  poésie,  si  l'on  veut 
voir  que  la  renaissance  est  contemporaine  des  guerres  de  religion, 
que  la  fronde  a  donné  au  siècle  de  Louis  XIV  ses  élémens  les  plus 
glorieux,  que  la  révolution  française  a  enfanté  Técole  de  David,  que 
les  luttes  parlementaires  de  la  restauration  et  du  gouvernement  de 
juillet  ont  produit  l'épanouissement  du  romantisme,  on  comprendra 
qu'en  notre  temps  de  repos  absolu  l'art  et  la  littérature  s'enfoncent 
graduellement  dans  une  léthargie  menaçante.  Il  est  possible  que  des 
idées  passent  autour  de  nous,  mais  elles  ne  se  manifestent  par  aucun 
bruit  extérieur.  Quel  oracle  interroger,  puisque  tous  les  dieux  sont 
muets?  Dans  le  château  de  la  Belle-au-Bois-Dormant,  tout  le  monde 
dormait  :  le  peintre  dormait,  le  sculpteur  dormait,  l'architecte  dor- 
mait, et  le  scribe  lui-même  n'était  pas  bien  certain  d'être  éveillé! 

MAXIME  Du  Camp. 


Digitized  by 


Google 


LES 


PECHEURS  DE  CANCALE 


KECIT  DES  COTES  DE  LA  MANCHE. 


I.    —    LB    SILLOIf. 

Le  roc  escarpé  sur  lequel  s'élève  la  ville  de  Saint-Malo,  serrée 
dans  d'épaisses  et  hautes  murailles  qui  semblent,  en  Fétreignant  de 
toutes  parts,  la  forcer  à  monter  en  spirale  autour  de  son  unique 
église,  ne  tient  à  la  terre  ferme  que  par  une  longue  chaussée  qu'on 
nomme  le  Sillon.  Il  n'existe  point  d'autre  route  par  laquelle  pié-  * 
tons,  chevaux  et  voitures  puissent  pénétrer  dans  cette  cité  essen- 
tiellement maritime,  qui  aurait  aussi  bien  que  le  Mont-Saint-Michel 
le  droit  de  prendre  pour  devise  ces  mots  hardis  :  inpericulo  maris, 
si  elle  ne  leur  préférait  les  paroles  plus  orgueilleuses  de  son  vieux 
blason  :  Malo  au  riche  duel  Quand  le  temps  est  beau  et  la  mer 
calme,  pendant  les  chaudes  soirées  de  Tété  surtout,  le  Sillon  offre 
un  lieu  de  promenade  des  plus  attrayans.  D'un  côté  s'étend,  pai- 
sible comme  un  lac,  le  vaste  bassin  qui  sert  de  port  aux  deux  villes 
rivales  de  Saint-Malo  et  de  Saint-Servan  ;  de  l'autre,  l'Océan  sans 
bornes,  toujours  agité,  vient  battre  le  pied  de  l'antique  citadelle, 
puis  rouler  ses  flots  écumeux  sur  une  plage  de  sable  fin  qui  s'allonge 
à  perte  de  vue  et  se  confond  avec  les  dunes  lointaines.  Une  rangée 
de  pieux  profondément  enfoncés  dans  le  sol  défend  la  chaussée 
contre  les  incessantes  attaques  de  la  mer,  dont  cet  obstacle  continu 
redouble  la  fureur.  Aussi,  lorsque  la  marée  est  haute,  les  bruits  de 
la  terre  sont-ils  constamment  dominés  par  la  grande  voix  de  l'Océan, 
qui  ne  se  tait  jamais.  On  est  là  comme  sur  le  pont  d'un  navire,  par- 
tout entouré  d'eau,  avec  cette  différence  toutefois  qu'on  a  le  pied 
solide  et  qu'on  peut  rêver  en  paix  sans  craindre  de  faire  naufrage. 


Digitized  by 


Google 


020  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

Néanmoins  dans  la  mauvaise  saison,  lorsque  le  vent  du  large  aug- 
mente la  violence  du  flot  qui  monte ,  les  vagues  déferlent  avec  tant 
de  force  sur  le  Sillon,  qu'on  ne  peut  y  passer  sans  courir  le  risque 
d'être  renversé  ou  tout  au  moins  trempé  jusqu'aux  os  par  un  déluge 
d'eau  salée. 

Tel  était  précisément  l'état  de  la  mer  lorsque,  par  une  froide  ma- 
tinée du  mois  de  février  185.,  la  brise  soufflant  par  bourrasques 
du  nord-est,  une  jeune  paysanne  sortit  de  la  ville  au  grand  trot  de 
son  âne.  C'était  une  laitière  attardée  qui  revenait  du  marché;  elle 
s'efforçait  de  rejoindre  ses  compagnes,  qui  avaient  traversé  le  Sillon 
avant  que  la  mer  ne  fût  toute  haute,  et  poursuivaient  gatment  leur 
route.  La  jeune  fille  avait  noué  sous  son  menton  un  fm  mouchoir 
de  madras  pour  défendre  contre  les  assauts  de  la  brise  et  contre 
l'écume  des  flots  les  blanches  ailes  de  son  clairin  (1).  Le  manteau 
noir  bordé  de  velours  était  serré  sur  sa  poitrine,  et  ses  pieds,  chaus- 
sés de  petits  souliers  à  boucles,  s'appuyaient  contre  les  paniers  à 
claire  -  voie  remplis  des  pots  en  grès  noir  dans  lesquels  elle  avait 
coutume  d'apporter  à  la  ville  le  lait  de  ses  vaches.  Sous  ses  simples 
habits  de  paysanne,  elle  était  fort  jolie  ;  il  y  avait  de  la  grâce  et 
comme  un  air  de  noblesse  dans  son  profil  doux  et  sérieux  à  la  fois. 

Au  premier  pas  que  la  jeune  fille  voulut  faire  faire  à  son  âne  vers 
le  Sillon  balayé  par  la  vague,  la  bête  sagace  dressa  les  oreilles  et 
refusa  d'avancer.  —  Aïe!  va  donc!  disait  la  jeune  fille  en  frappant 
sa  monture  avec  un  fouet  orné  de  houppes  en  laine  rouge ,  et  l'âne 
secouait  la  tête.  11  s'établit  donc  entre  la  jeune  fille  impatiente  et  la 
bête  obstinée  une  lutte  dont  l'issue  devenait  douteuse.  Cette  scène 
un  peu  grotesque  n'avait  pour  spectateurs  que  deux  marins;  encore 
étaient-ils  à  quelques  centaines  de  pas  en  arrière,  auprès  du  pont- 
levis  de  la  grosse  porte  que  l'on  a  baptisée  du  nom  de  Saint-Vincent 
en  l'honneur  du  diacre  martyr  auquel  est  dédiée  l'église  de  Saint- 
Malo.  Le  costume  d'ordonnance  dont  les  deux  matelots  étaient  revê- 
tus indiquait  qu'ils  revenaient  du  service.  Ils  portaient  leurs  papiers 
enfermés  dans  un  rouleau  de  fer-blanc  suspendu  en  sautoir  et  mar- 
chaient gaîment,  bras  dessus,  bras  de3sous,  comme  deux  amis  qui 
ont  longtemps  partagé  les  mêmes  dangers,  le  chapeau  sur  la  nuque, 
le  col  nu,  chantant  à  tue-tête  et  fort  indifférens  aux  difficultés  que 
leur  offrait  le  passage  du  Sillon  :  ils  en  avaient  vu  bien  d'autres! 
Cependant  la  jeune  fille,  qui  entendait  derrière  elle  ces  chants 
joyeux,  craignant  d'être  accostée  par  des  marins  en  goguette,  secoua 
si  vivement  la  bride  à  son  âne  et  lui  distribua  sur  la  croupe  tant 
de  coups  de  fouet,  que  la  bête  rebelle  partit  au  galop.  A  ce  moment, 

(1)  Le  daÀrin  est  la  coiffe  à  grandes  ailes  plates  que  portent  les  femmes  des  eoTiront 
de  Saint-Malo  et  de  Saint-Scn'an. 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE    GANCALE.  921 

une  lame  énorme,  frappant  les  pieux  rangés  le  long  de  la  chaussée, 
retentit  comme  un  coup  de  canon,  se  dressa  menaçante  et  écumeuse 
au-dessus  du  parapet,  puis  s'abattit  en  trombe  sur  toute  la  largeur 
du  Sillon.  Dans  sa  chute,  la  lourde  masse  d'eau  avait  renversé  Tâne, 
brisé  en  éclats  les  pots  à  lait  et  jeté  à  teire  la  pauvre  jeune  fille,  qui 
gisait  sur  le  pavé,  honteuse  et  meurtrie.  Les  deux  marins  s'étaient 
empressés  de  voler  à  son  secours.  Us  la  prirent  délicatement  dans 
leurs  bras  robustes  et  la  portèrent  sur  un  petit  banc  placé  devant  le 
bureau  de  T octroi.  A  peine  la  laitière  avait-elle  repris  ses  sens,  que 
Tâne  vint  la  rejoindre,  Toreille  basse  et  marchant  d'un  pas  inégal. 

—  Ma  belle  enfant,  demanda  l'un  des  marins,  qui  portait  de  gros 
favoris  noirs,  où  demeurez-vous? 

—  Dans  la  commune  de  Paramé,  répondit  la  paysanne,  au-delà 
du  bourg,  sur  la  route  de  Saint-Coulomb. 

—  Eh  bien!  reprit  le  marin,  c'est  à  Cancale  que  nous  allons, 
nous  autres...  Je  suis  le  fils  de  Daniel  le  pécheur  d'huîtres,  qui 
commande  la  barque  YAimable-Aglaé;  le  père  de  mon  camarade 
est  le  grand  Laurent,  qui  a  perdu  une  jambe  au  service  :  vous  voyez 
que  nous  sommes  presque  voisins.  Rien  ne  nous  est  plus  facile  que 
de  vous  reconduire  chez  vous,  puisque  votre  maison  se  trouve  sur 
notre  chemin.  —  Laurent,  ajouta-t-il  en  s' adressant  à  son  cama- 
rade, va  chercher  un  cabriolet  de  louage,  et  dès  que  la  mer  en  se 
retirant  laissera  le  passage  libre,  nous  partirons. 

Laurent  fit  marché  avec  le  cocher  d'un  de  ces  coucous  comme  on 
en  voyait  tant  autrefois  sur  la  route  de  Paris  à  Versailles,  et  qui 
stationnent  à  toute  heure  devant  la  porte  Saint- Vincent.  Tandis  que 
le  cheval  mangeait  l'avoine,  la  mer,  qui  monte  et  baisse  si  rapide- 
ment sur  cette  côte,  cessa  de  couvrir  la  chaussée.  Le  cabriolet  s'a- 
vança vers  le  banc  où  était  assise  la  jeune  fille,  qui  pleurait  et  san- 
glotait, troublée  par  les  soins  que  lui  prodiguaient  à  l'envi  les  deux 
marins,  et  tout  émue  encore  de  l' effroi  et  de  la  douleur  que  lui  avait 
causés  sa  chute. 

—  Allons,  ma  belle  enfant,  lui  dit  Daniel,  n'ayez  pas  peur...  ce 
n'est  rien  que  cela!...  Tâchez  de  vous  hisser  dans  le  fond  de  ce 
carrosse.  Il  y  a  longtemps  qu'on  n'a  remis  du  crin  dans  les  sièges; 
mais  c'est  égal,  vous  n'y  serez  pas  mal  assise.  Là,  doucement, 
levez  le  pied  et  la  main  en  même  temps  comme  si  vous  montiez  aux 
enfléchures  d'un  navire... 

La  jeune  fille  se  glissa  avec  effort  dans  le  fond  du  cabriolet,  et 
Daniel,  prenant  place  à  côté  d'elle,  cria  au  cocher  comme  s'il  se  fût 
adressé  au  patron  d'une  barque  :  —  Poussez!  poussez  hors!... 

—  Mais  moi,  dit  l'autre  marin,  il  faut  donc  que  je  monte  sur  la 
bourrique...  Elle  cloche,  la  pauvre  bête...  Est-ce  qu'elle  ne  suivrait 
pas  si  je  l'attachais  derrière  la  voiture?... 


Digitized  by 


Google 


922  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Oh!  non,  répondit  la  jeune  fille;  il  vaudrait  mieux  la  laisser 
aller  toute  seule,  elle  trouverait  son  chemin, •. 

—  Essaie  de  monter  dessus,  Laurent,  dit  Daniel;  elle  n'a  pas  l'air 
d'être  blessée;  si  nous  la  laissons  s'en  retourner  seule  chez  elle, 
quelque  vaurien  pourra  la  voler. 

—  Mon  Dieu!  dit  la  jeune  fille,  quel  mal  je  vous  donne!  Si  je 
n'avais  point  été  retardée  en  ville  par  une  emplette  dont  ma  mère 
m'a  chargée,  tout  cela  ne  serait  point  arrivé. 

—  Oh  I  il  n'y  a  pas  de  mal,  répliqua  Laurent;  aussi  bien  j'aurais 
fait  la  route  à  pied!...  Tenez,  voilà  le  bourriquet  qui  trotte  comme 
si  le  diable  le  poussait!... 

Laurent  se  tenait  en  écuyer  cavalcadour  auprès  du  marchepied, 
tandis  que  le  cabriolet  roulait  avec  un  bruit  de  ferraille  sur  le  pavé 
encore  humide.  De  temps  à  autre,  quelques  embruns  qui  se  déta- 
chaient du  sommet  des  vagues  irritées  venaient  encore  mouiller 
l'âne  et  son  cavalier.  La  jeune  fille  frissonnait  de  tous  ses  membre» 
au  fond  du  cabriolet,  car  la  brise  soufflait  toujours  avec  violence. 

—  Vous  avez  froid,  mademoiselle,  lui  dit  Daniel;  voilà  mon  caban, 
mettez-le  sur  vos  épaules...  C'est  chaud,  ces  vêtemens-là,  et  on  est 
bien  content  de  les  enverguer  quand  on  est  de  quart  la  nuit!.-, 
n'est-ce  pas,  Laurent?  —  Laurent  trottait  toujours,  une  main  ap- 
puyée sur  son  chapeau  ciré  que  le  vent  semblait  vouloir  lui  enlever  à 
toute  force,  l'autre  passée  dans  la  bride  de  l'âne.  Il  avait  beaucoup 
de  mal  à  se  tenir  d'aplomb  sur  la  selle,  et  la  largeur  du  bât  l'obli- 
geait à  ouvrir  démesurément  les  jambes.  Dans  cette  position  gê- 
nante, il  ne  pouvait  prendre  part  à  la  conversation  que  son  cama- 
rade conduisait  tout  à  son  aise  du  fond  du  cabriolet. 

—  Eh!  Laurent,  disait  celui-ci,  tu  vas  tomber  si  tu  t'obstines  à 
faire  ainsi  couru:  la  bourrique;  plus  tu  tireras  la  bride,  et  plus  la  bêt« 
ira  vite... 

—  Je  le  vois  bien,  répondit  Laurent;  je  ne  saurais  plus  y  tenir; 
mieux  vaut  sauter  à  terre  et  marcher  à  pied.  —  Parlant  ainsi,  il  S6 
précipita  à  bas  de  sa  monture,  et  grimpa  derrière  le  cabriolet, 
tenant  toujours  la  bride  du  baudet,  qui  ne  Suivait  qu'avec  une  ex- 
trême répugnance.  De  temps  à  autre,  Laïu-ent  se  retoumsût  pour 
jeter  un  coup  d'œil  à  travers  la  vitre  encadrée  dans  la  capote  da 
cabriolet,  et  il  contemplait  avec  envie  son  compagnon,  assis  commo- 
dément auprès  de  la  jeune  fille  et  causant  avec  elle.  Il  est  vrai  que 
celle-ci  semblait  peu  empressée  de  répondre  aux  questions  de  son 
voisin  :  il  lui  était  pénible  de  se  voir  ainsi  reconduite  chez  elle  par 
deux  jeunes  gens  inconnus.  Quant  au  cocher,  habitué  à  mener  toute 
sorte  de  gens,  il  se  faisait  un  devoir  de  garder  en  toute  occasion  un 
morne  silence. 

—  11  me  semble,  disait  Daniel  à  la  paysanne,  il  me  semble  que 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   GANGA.LE.  923 

votre  visage  ne  m'est  pas  inconnu.  Conunent  appelle-t-on  la  ferme 
où  vous  demeurez? 

—  La  Petite-Marouillère,  répondit  la  jeune  fille,  et  moi  je  me 
nomme  Jenny  Lambert. 

—  Très  bien,  votre  nom  me  revient  à  présent.  Est-ce  que  vous 
allez  comme  ça  tous  les  jours  à  Saint-Malo  porter  du  lait?...  Moi,  je 
m'ennuierais  bien  vite  à  faire  si  souvent  la  même  route...  Quand  on 
est  marin,  voyez-vous,  on  aime  à  changer  de  pays.  Pourtant,  à 
Tété,  quand  il  fait  un  beau  soleil  et  que  la  mer  vient  de  se  retirer, 
c'est  drôle  de  voir  toutes  les  femmes  qui  s'en  reviennent  par  la 
grève  en  tricotant,  assises  de  côté  sur  leurs  bourriques;  le  sabl« 
mouillé  fait  l'effet  d'un  miroir  dans  lequel  bêtes  et  gens  paraissent 
renversés,  la  tête  en  bas...  Eh  !  Laurent,  es-tu  bien  là? 

—  Pas  trop,  dit  Laurent,  qui  s'accrochait  d'une  main  aux  res- 
sorts du  cabriolet. 

—  Tant  pis!  moi  je  suis  à  merveille!...  Ma  voisine  commence  à 
se  trouver  tout  à  fait  bien...  Allons,  cocher,  plus  vite  que  cela...  Le 
froid  pique,  il  ne  fait  pas  bon  sur  les  routes  dans  ce  temps-ci, 
quand  on  a  vent  debout...  L'hiver  a-t-il  été  dur  cette  année,  ma- 
demoiselle Jenny? 

—  Pas  beaucoup,  fit  la  jeune  fille. 

—  C'est  que  nous  avons  passé  la  ligne  au  milieu  de  décembre, 
nous  autres,  et  dans  ces  parages-là  on  ne  distingue  point  l'hiver  de 
l'été.  Oui,  c'était  le  15  décembre  que  nous  quittions  l'hémisphère 
sud,  n'est-ce  pas,  Laurent? 

Mais  Laurent  ne  fit  cette  fois  aucune  réponse;  il  avait  été  con- 
traint d'abandonner  le  siège  incommode  sur  lequel  il  s'était  installé 
en  désespoir  de  cause.  Le  cocher,  se  penchant  sur  le  devant  du  ca- 
briolet, l'aperçut  bien  loin  en  arrière,  qui  traînait  l'âne  à  la  remor- 
que. —  Faut-il  l'attendre?  demanda  l'automédon,  qui  marchait  à 
l'heure. 

—  Fouettez,  fouettez  toujours!  dit  Daniel.  Je  sais  bien  que  je 
ferais  mieux  de  le  laisser  monter  à  son  tour;  mais,  ma  foi,  je  ne  me 
soucie  pas  de  traverser  les  rues  de  Paramé  en  uniforme  de  marin 
de  Tétat  et  conduisant  un  ène  comme  un  marchand  de  chiffons.  Mon 
camarade  n'a  pas  tant  d'amour-propre,  lui;  îl  est  si  bon  garçon!... 
Allons,  cocher,  passons  crânement  dans  le  bourg! 

La  jeune  fille  n'était  pas  fâchée  non  plus  de  traverser  rapidement 
le  gros  village  de  Paramé,  où  tout  le  monde  la  connaissait.  Cachée 
dans  le  fond  du  cabriolet  et  abritée  par  son  voisin ,  qui  avançait  la 
partie  supérieure  de  son  corps  hors  de  la  voiture  et  regardait  autour 
de  lui  d'un  air  allègre  et  triomphant,  Jenny  Lambert  se  déroba  fa- 
cilement à  la  curiosité  des  habitans  du  bourg.  Quand  le  véhicule 
s'arrêta  devant  la  ferme  de  sa  mère,  celle-ci,  surprise  de  voir  un 


Digitized  by 


Google 


92&  RETUE   DES  DEUX   MONDES. 

marin  mettre  pied  à  terre  devant  le  seuil  de  sa  porte ,  lui  demanda 
d'un  ton  brusque  :  —  Qu'y  a-t-il  pour  votre  service,  jeune  homme? 

—  Il  y  a  que  je  vous  ramène  votre  fille,  un  peu  meurtrie,  mais 
pas  du  tout  blessée...  Un  coup  de  mer  sur  le  long  Sillon...  La  marée 
était  haute,  voyez- vous,  et  la  pauvre  enfant  se  trouvait  un  peu  en 
retard;  elle  a  voulu  passer  tout  de  même...  Vous  cherchez  votre 
bourriquet...  oh!  il  n'est  pas  loin;  mon  camarade  le  ramène  par  la 
bride...  Adieu,  ma  bonne  dame;  adieu,  mademoiselle  Jenny  ! 

La  fermière  insista  pour  que  le  marin  voulût  bien  entrer  sous  son 
toit  et  accepter  quelques  rafraîchissemens.  Le  cocher,  payé  et  ex- 
pédié par  Daniel,  reprit  la  route  de  Paramé,  où  il  espérait  trouver 
un  chargement  de  retour.  Tandis  que  Jenny,  retirée  dans  une  pièce 
voisine,  racontait  à  sa  mère,  en  changeant  de  vétemens,  les  détails 
de  sa  mésaventure  du  matin,  Laurent  était  arrivé,  et  Tâne  avec  lui. 
Les  deux  marins,  assis  devant  un  bon  feu  sur  le  grand  banc  en  bois 
de  chêne  placé  autour  de  l'âtre,  se  réchauffaient  en  vidant  un  pot 
de  cidre.  Après  une  hs^lte  d*une  demi-heure,  ils  se  levèrent,  et, 
comblés  de  remercîmens  par  la  mère  de  la  jeune  paysanne,  ils  con- 
tinuèrent à  marcher  dans  la  direction  de  Cancale. 

—  Ah  çà!  dit  Laurent  à  son  compagnon,  tu  as  donc  payé  le 
cocher? 

Daniel  répondit  par  un  signe  de  tête  affirmatif. 

—  En  ce  cas,  je  te  dois  la  moitié  de  la  course.  Tiens,  voilà  trente 
sous.., 

—  Non,  non,  fit  Daniel;  tu  n'es  pas  monté  dans  le  cabriolet,  toi, 
tu  n'as  rien  à  payer. 

—  En  conscience,  répliqua  Laurent,  les  choses  ne  se  passeront 
pas  comme  cela...  Est-ce  que  tu  voudrais  faire  le  fier  avec  moi?,.. 
J'entends  être  de  moitié  dans  le  petit  service  que  nous  avons  rendu 
à  la  jeune  personne... 

—  Eh  bien!  tu  paieras  quelque  chose  à  Cancale,  et  nous  serons 
quittes...  Elle  est  jolie,  la  petite  Jenny,  va!  et  avec  cela  bien  ai- 
mable, point  fière... 

—  C'est  peut-être  pour  mieux  causer  avec  elle  que  tu  m'as  laissé 
courir  à  pied  la  moitié  du  chemin  en  traînant  par  la  bride  ce  maudit 
âne,  qui  ne  voulait  plus  trotter? 

—  Dame!  répliqua  Daniel  avec  un  sourire,  il  y  a  des  momens  où 
l'on  n'a  pas  besoin  de  camarade... 

—  Voilà  une  parole  qui  ne  me  plaît  guère,  murmm*a  Laurent;  on 
est  ami  ou  on  ne  Test  pas  ! 

—  Vas-tu  te  fâcher?  reprit  Daniel.  A  qui  puis-je  donc  parler 
franchement,  si  ce  n'est  à  toi?...  Tu  sais  que  mon  père  a  quelque 
chose  :  eh  bien  !  je  pense  à  me  faire  recevoir  maître  au  cabotage 
dans  deux  ans,  et  puis  à  me  marier.  Il  n'y  a  donc  rien  d'étonnant 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   CANCALE.  925 

que  je  fasse  un  peu  attention  aux  jeunes  filles  qui  se  trouvent  sur 
mon  chemin... 

Laurent  baissa  la  tête  et  ne  répondit  rien.  Il  était  pauvre,  lui  ; 
une  partie  de  ce  qu'il  gagnait  servait  à  soutenir  son  père  infirme, 
qui  touchait  une  petite  pension  de  l'état,  et  à  soulager  la  misère 
de  ses  deux  sœurs,  veuves  de  marins  et  mères  de  famille.  Servir 
comme  simple  matelot  sur  les  navires  de  guerre  ou  sur  les  navires 
du  commerce,  ne  jamais  connaître  le  repos,  ne  jamais  jouir  de  son 
indépendance,  telle  était  la  triste  perspective  qui  s'oflrait  à  lui. 
Une  expression  de  mélancolie  résignée  se  peignait  sur  ses  traits  hâ- 
lés  par  le  soleil,  et  cependant  il  était  content  de  revoir  ceux  aux- 
quels il  sacrifiait  la  moitié  d'un  salaire  si  laborieusement  acquis. 
Son  compagnon  Daniel,  roulant  dans  sa  tête  des  projets  d'avenir, 
marchait  le  front  haut,  et  tous  les  deux  ils  continuaient  leur  route 
en  silence,  occupés  des  sentimens  divers  que  leur  inspirait  le  re- 
tour au  pays  natal.  Ils  ne  s'arrêtèrent  pas  même  au  cabaret  de 
Saint- Coulomb,  qui  porte  pour  enseigne  un  beau  bateau  de  Can- 
cale  gréé  en  lougre ,  filant  au  plus  près  du  vent,  toutes  voiles  de- 
hors. Leurs  regards  distraits  erraient  sur  la  campagne  dépouillée 
de  verdure,  sur  les  collines  couvertes  de  pommiers  aux  rameaux 
noirs  et  d'ajoncs  épineux,  sur  les  guérets  humides  où  déjà  les  mois- 
sons commençaient  à  germer.  Quel  intérêt  présentait  l'aspect  des 
champs  à  ces  hommes  dont  toute  la  vie  se  passait  à  parcourir  l'Océan  ? 
Que  leur  importait  la  future  récolte,  à  eux  qui  ne  seraient  plus  là 
pour  la  voir  mûrir?  Indifierens  à  tout  ce  qui  préoccupe  les  gens  voués 
aux  travaux  champêtres,  les  deux  marins  foulaient  donc  sans  émo- 
tion la  terre  féconde  qui  nourrit  les  hommes.  Leur  cœur  ne  s'épa- 
nouit que  lorsqu'ils  arrivèrent  sur  les  collines  qui  entourent  la  partie 
haute  de  Cancale.  A  la  vue  de  cette  baie  profondément  creusév^.  dans 
les  terres,  bornée  au  nord  par  de  sombres  masses  de  rochers,  dé- 
crivant de  l'est  au  sud  une  vaste  courbe  au  milieu  de  grèves  blan- 
ches aa-delà  desquelles  se  profile,  à  de  grandes  hauteurs,  toute  la 
côte  de  la  Basse -Normandie,  Avranches,  le  Mont-Dol,  le  Mont- 
Saint-Michel,  Tombelaine;  à  la  vue  de  toutes  les  villes,  de  tous  les 
villages,  de  tous  les  édifices,  de  tous  les  rochers ,  de  tous  les  bois, 
qui  se  déroulent  en  un  immense  amphithéâtre,  et  dont  ils  savaient 
les  noms  depuis  leur  enfance,  un  cri  de  joie  s'échappa  de  leur  poi- 
trine. 

Ils  avaient  enfin  touché  le  port  et  posé  le  pied  sur  le  seuil  de  la 
maison  paternelle.  Pendant  trois  jours  entiers,  les  deux  jeunes  gens 
s'abandonnèrent  aux  douceurs  du  far  nienie.  Ils  furent  parfaite- 
ment, complètement  heureux.  La  faniille  les  accueillait  avec  ten- 
dresse; les  amis  écoutaient  avec  une  attention  sympathique  le  récit 
de  leur  récente  campagne.  11  y  eut  pour  eux ,  en  compensation  de 


Digitized  by 


Google 


926  RETUE  DBS  DEUX  MONDES, 

deux  années  de  périls  et  de  fatigues,  quelques  heures  de  repos  ab- 
solu et  de  causeries  animées  dans  les  cafés,  devant  une  table  cbar-- 
gée  de  bouteilles  :  heures  délicieuses  pour  le  marin  rendu  à  la 
liberté,  et  qui  oublie  si  vite  inter  pocula  les  dangers  de  la  veille  et 
ceux  du  lendemain.  Le  quatrième  jour,  le  prestige  du  retour  étant 
effacé,  Daniel  et  Laurent  commencèrent  à  ressentir  les  premières 
atteintes  de  l'ennui.  Impatience  d'arriver  et  impatience  de  repartir^ 
tels  sont  les  deux  sentimens  qui  absorbent  la  vie  du  matelot.  D'ail- 
leurs, au  milieu  de  gens  qui  travaillent,  il  n'y  a  guère  place  pour 
l'homme  oisif,  et  le  mouvement  régulier  de  la  mer,  qui  abandonne 
incessamment  la  plage  qu'elle  vient  de  toucher,  inspire  au  marin 
le  besoin  d'une  activité  constante. 

II.    —    DEUX    MARINS    B?l    RETRAITE. 

La  fin  de  l'hiver  est  l'époque  où  les  navires  destinés  à  la  pêche 
de  la  morue  dans  les  parages  de  Terre-Neuve  commencent  à  recru- 
ter leurs  équipages.  Il  règne  alors  une  grande  activité  dans  les  ports 
d'armement,  car  cette  pèche  lointaine  occupe,  sur  le  littoral  des 
seuls  arrondissemens  de  Saint-Malo  et  de  Saint-Brieuc,  pluàieurs 
milliers  de  travailleurs.  Les  uns  font  à  bord  le  service  de  marins, 
les  autres  amorcent  les  lignes,  les  tendent,  prennent  le  poisson,  le 
fendent  et  le  salent;  d'autres  encore,  plus  faibles  ou  moins  habiles, 
sont  employés  à  retourner  sur  les  galets  les  morues  que  Ton  fait 
sécher  au  grand  air.  Selon  que  les  navires  vont  pêcher  au  large,  — 
sur  le  grand  banc  Ou  auprès  de  l'île  Saint-Pierre,  —  ou  bien  aux 
abords  du  continent  américain,  —  dans  le  golfe  Saint-Laurent  et 
sur  les  côtes  de  Terre-Neuve  et  de  l'est,  —  ils  mettent  à  la  voile  dès 
les  premiers  jours  de  mars,  ou  ne  quittent  le  port  que  dans  les  mois 
d'avril  et  de  mai.  Les  glaces  forment  d'infranchissables  barrières  à 
l'entrée  de  ces  mers  inhospitalières  durant  tout  l'hiver  et  les  deux 
tiers  du  printemps.  Lorsqu'elles  se  détachent  par  masses  énormes 
des  caps  où  le  froid  les  tenait  comme  soudées,  elles  s'en  vont  flot- 
tant à  travers  l'Atlanticpie  :  de  là  l'impossibilité  où  se  trouvent  les 
navigateurs  d'aborder  les  parages  de  la  pêche  avant  certaines  épo- 
ques que  l'expérience  a  fait  connaître.  Enfin,  plus  tard  encore, 
quand  une  certaine  quantité  de  morues  a  été  prise  et  préparée  pour 
de  longs  voyages,  d'autres  navires,  plus  forts  de  tonnage  et  fins  voi- 
liers, vont  chercher  à  Saint-Pierre  des  cargaisons  qu'Us  transpor- 
tent dans  la  Méditerranée,  aux  Antilles  et  jusqu'aux  Indes  orien- 
tales. Combien  de  bras  acharnés  contre  ce  poisson  inoflensif  !  Sur 
un  espace  de  plusieurs  centames  de  lieues,  partout  où  il  y  a  des 
bancs,  des  millions  de  lignes  flottent  dans  la  mer.  Sur  une  longueur 
de  côtes  aussi  étendue,  de  l'embouchure  du  Saint-Laurent  jus- 


Digitized  by 


Google 


LES  PÊCHEURS   DE   CANCALE.  92^ 

qu'aux  parages  où  se  montre  Tours  blanc,  des  milliers  de  fUets  blo- 
quent l'entrée  des  rades,  des  criques  et  des  ruisseaux.  Chaque  an- 
née, les  bandes  innombrables  de  morues  que  la  Providence  dirige 
vers  les  mêmes  localités  y  reparaissent  fidèlement,  poussées  par 
l'instinct  de  la  migration.  Les  mines  d'or  du  Pérou  sont  épuisées; 
les  placers  de  la  Californie  et  de  l'Australie,  fouillés  en  tous  sens 
par  des  mains  avides,  ne  produiront  pas  longtemps  ces  trésors  dont 
l'exploitation  a  peuplé  les  solitudes  des  continens  nouveaux,  et  voilà 
des  siècles  que  la  France  et  l'Angleterre  trouvent  dans  la  pêche  de 
la  morue,  nourriture  des  classes  indigentes,  une  source  de  richesses 
toujours  renaissante  et  une  précieuse  école  pour  leurs  marins. 

Les  deux  jeunes  Cancalais,  débarqués  dans  la  première  semaine 
de  février,  après  une  longue  campagne  à  bord  d'un  navire  de  Té- 
tât, arrivaient  donc  chez  eux  juste  à  temps  pour  trouver  de  l'emploi 
à  bord  des  bâtimens  pêcheurs.  Daniel  était  pressé  de  faire  encore 
deux  ou  trois  voyages  qui  lui  permettraient  de  se  perfectionner  dans 
l'art  de  la  navigation  avant  de  se  présenter  aux  examens  pour  le 
grand  cabotage  ;  son  camarade  Laurent  sentait  l'impérieux  besoin 
de  gagner  au  plus  tôt  quelques  centaines  de  francs,  dont  son  père 
infirme  et  ses  sœurs  restées  veuves  devaient  toucher  la  meilleure 
part.  Ce  fut  donc  à  bord  d'un  navire  armé  à  Saint-Servan  pour  la 
pêche  du  grand  banc,  —  sur  un  banquier ^  comme  on  dit  dans  le 
pays,  —  qu'ils  prirent  du  service.  La  nécessité  où  ils  se  trouvaient 
de  faire  provision  de  vêtemens  cirés,  de  bottes  imperméables,  de 
gilets  de  laine,  de  tout  Tattirail  indispensable  à  ceux  qui  doivent 
braver  pendant  six  mois  et  en  plein  Océan  les  intempéries  d'un  cli- 
mat froid  et  brumeux,  les  obligea  à  visiter  plus  d'une  fois  les  maga- 
sins de  Saint-Servan  et  de  Saint-Malo.  Le  plus  ordinairement  ils 
allaient  ensemble;  une  étroite  amitié  unissait  ces  deux  marins  de- 
puis leur  enfance,  et  elle  était  d'autant  plus  solide  que  leurs  carac- 
tères offraient  des  différences  plus  tranchées.  Laurent,  un  peu  plus 
jeune  que  son  compagnon,  d'une  nature  plus  douce  et  plus  docile, 
subissait  en  toute  occasion  Tascendant  de  Daniel,  que  ses  façons 
un  peu  rudes,  sa  taille  athlétique  et  une  certaine  assurance  avaient 
habitué  à  être  le  maître  parmi  ses  égaux.  Daniel  protégeait  son 
ami,  mais  à  la  condition  de  le  dominer  toujours  un  peu. 

Un  jour  qu'ils  retournaient  à  Cancale,  la  mère  de  Jenny  Lam- 
bert, les  voyant  passer  sur  la  route,  les  pria  de  venir  partager  son 
dîner.  Daniel  paraissait  peu  disposé  à  se  rendre  à  l'invitation  de  là 
fermière;  mais  celle-ci  insista  de  si  bon  cœur  qu'il  dut  accepter. 

—  Je  vois  bien  que  vous  allez  partir,  dit  la  fermière  ;  vous  avez 
sous  le  bras  des  vêtemens  qui  ne  sont  point  fadts  pour  aller  aux  as- 
•emblées...  Ah!  les  marins!...  Et  pourtant  les  filles  de  chez  nous 
ne  veulent  épouser  que  des  gens  de  merl...  Ce  jeune  homme-là, 


Digitized  by 


Google 


92S  REYUE  DES  D£0X   H0in>E8. 

ajouta-t-elle  en  regardant  Laurent  de  plus  près,  est  celui  qui  était 
avec  vous  le  jour  que  vous  m'avez  ramené  ma  pauvre  Jenny.  Il 
n'était  point  encore  venu  nous  revoir,  lui.,. 

—  Il  n'est  pas  hardi,  ce  garçon-là,  répondit  Daniel  en  passant  la 
main  dans  ses  gros  favoris,  mais  il  a  bon  cœur  I... 

Laurent,  un  peu  humilié  de  voir  son  camarade  prendre  avec  lui 
des  airs  de  protection,  promena  ses  regards  autour  de  l'apparte- 
ment, et  il  aperçut,  à  droite  du  bahut  sur  lequel  étaient  rangés  les 
belles  assiettes  et  les  plats  à  fleurs  jaunes  et  rouges,  un  coco  du 
Brésil  que  son  ami  Daniel  avait  sculpté  dans  leur  dernière  cam- 
pagne. Cette  découverte  lui  donna  beaucoup  à  penser.  Daniel  avait 
donc  fait  plus  d'une  visite  à  la  ferme  sans  le  lui  dire...  Pourquoi  ce 
coco  si  finement  sculpté,  objet  des  prédilections  de  son  camarade, 
se  trouvait-il  là,  suspendu  à  la  place  d'honneur?...  Si  Daniel  avait 
hésité  à  entrer  ce  jour-là,  c'était  donc  parce  que  lui,  Laurent,  était 
de  trop  et  pouvait  le  gêner!  Secourir  une  jeune  fille  blessée  était 
une  action  toute  naturelle;  mais,  si  simple  qu'elle  fut,  pourquoi 
Daniel  cherchait-il  à  en  tirer  le  profit  au  préjudice  de  son  ami?... 

L'arrivée  de  Jenny  vint  arracher  Laurent  aux  idées  attristantes 
qui  se  pressaient  dans  son  esprit.  Après  les  avoir  salués  tous  les  deux 
en  rougissant  un  peu,  la  jeune  fille  vint  s'asseoir  auprès  de  sa  mère, 
et  la  conversation  s'anima  par  degrés;  mais  Laurent  osait  à  peine  y 
prendre  part.  Les  airs  d'assurance  et  de  satisfaction  que  se  donnait 
Daniel  le  déconcertdent  et  lui  causaient  un  malaise  indéfinissable. 
Honteux  et  décontenancé,  il  levait  à  peine  les  yeux  sur  la  jeune  fille, 
qui  lui  semblait  si  gentille,  si  fraîche,  qu'il  croyait  rêver  en  la  re- 
gardant. Celle-ci  parlait  doucement,  avec  mesure,  sans  mêler  à  ses 
paroles  les  éclats  de  rire  bruyans  que  Daniel  cherchait  à  provoquer 
par  ses  saillies.  Elle  se  tournait  souvent  du  côté  de  Laurent,  qui 
mangeait  peu,  buvait  moins  encore,  et  paraissait  souffrir.  Si  ce 
pauvre  marin  eût  été  plus  perspicace,  il  eût  pu  remarquer  qu'il  in- 
spirait à  Jenny  plus  d'intérêt  qu'il  ne  le  supposait  :  il  eût  compris 
aussi  que  son  compagnon,  trop  sûr  de  lui-même  et  trop  enhardi  par 
le  bon  accueil  qu'il  trouvait  chez  la  mère  de  Jenny,  pourrait  bien 
faire  fausse  route  et  toucher  cet  écueil  redoutable  que  l'on  nomme  le 
caprice  d'une  jeune  fille;  mais  il  ignorait  les  mystères  du  cœur  fé- 
minin, et,  trop  timide  pour  se  croire  l'objet  de  la  plus  banale  bien- 
Teillance,  il  se  renfermait  dans  une  muette  douleur,  ne  sachant  pas 
lui-même  quelle  en  était  la  cause,  et  comment  il  se  trouvait  être 
jaloux  d'une  jeune  fille  qu'il  n'avait  jamais  songé  à  aimer. 

—  Ah  çà!  dit  la  fermière  Lambert,  j'ai  été  à  la  ville  aussi,  moi, 
et  à  votre  intention,  Daniel.  Tenez,  voilà  une  cravate  de  laine  rouge 
que  j'ai  choisie  pour  vous. . .  Ça  n'est  pas  grand' chose,  dame  !  et  vous 
en  avez  peut-être  de  plus  belles,  vous  qui  êtes  d'une  famille  où 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   CANGAIE.  929 

Ton  a  de  quoi...  Mais  j'avais  à  cœur  de  vous  offrir  un  petit  cadeau. 

—  Merci,  merci,  répondit  Daniel;  je  vous  promets  delà  mettre  à 
mon  cou  toutes  les  fois  que  je  serai  en  toilette.  Elle  est  d'un  si  bon 
goût,  que  Ton  dirait  que  c'est  votre  fille  qui  l'a  choisie  ! 

—  Ah  !  oui,  la  jeunesse  d'à  présent  a  du  goût,  s'écria  la  fermière; 
les  filles  de  campagne  voudraient  toutes  porter  du  velours  et  de  la 
dentelle  comme  les  grandes  dames!...  Dieu  merci,  je  n'ai  qu'une 
fille,  et  nous  avons  affaire  à  un  maître  qui  a  un  bon  cœur.  Il  n'est 
pas  bien  riche  ;  mais  comme  il  vit  simplement  et  qu'il  ne  dépense 
guère,  il  ne  cherche  point  à  tirer  de  la  terre  plus  qu'elle  ne  peut 
donner,  comme  font  tant  de  gros  bourgeois!...  Vous  le  connaissez 
peut-être,  c'est  M.  Kelmère  de  Gancale. 

—  Le  commandant  Kelmère?  demanda  Laurent;  c'est  un  ami  de 
mon  père;  ils  ont  longtemps  navigué  ensemble,  et  j'ai  fait  mon  pre- 
mier voyage  avec  lui. 

—  Il  est  l'ami  de  tous  les  marins,  interrompit  Daniel;  j'ai  bien 
des  fois  ramé  dans  sa  yole  quand  il  allait  faire  des  parties  de  pêche 
aux  îles  Chausey.  Voyons,  Laurent,  ajouta-t-il  en  attachant  à  son 
cou  la  grosse  cravate,  présent  de  la  fermière;  il  est  tard,  en  route! 

Les  deux  amis  reprirent  leurs  paquets  et  dirent  adieu  à  la  fer- 
mière. —  Où  donc  est  votre  fille,  demanda  Daniel  en  s' arrêtant  sur 
le  seuil  ;  je  ne  veux  pas  partir  sans  la  revoir. 

—  Me  voici,  répliqua  Jenny,  qui  ouvrait  la  porte  de  sa  petite 
chambre,  et  s'adressant  à  Laurent  :  —  Monsieur,  lui  dit-elle,  vous 
plairait-il  d'accepter  ce  petit  cache-nez  en  laine  blanche  que  j'ai 
tricoté  cet  hiver  à  la  veillée?  Il  paraît  que  c'est  bien  la  mode  aujour- 
d'hui parmi  les  marins,  car  ils  en  portent  presque  tous... 

—  Vous  êtes  trop  bonne,  mademoiselle,  murmura  Laurent,  qui 
restait  immobile  et  ébahi,  tenant  sur  son  bras  la  blanche  écharpe 
de  laine... 

—  Je  l'avais  commencé  pour  un  de  mes  frères  qui  est  en  appren- 
tissage à  Saint-Malo,  ajouta  la  jeune  fille  en  se  retirant;  mais  j'ai 
bien  le  temps  de  lui  en  faire  un  autre. 

La  mère  de  Jenny  lança  à  sa  fille  un  regard  de  mauvaise  humeur 
qu'elle  accompagna  de  cette  exclamation  :  —  Petite  sotte,  va!  — 
Mais  les  deux  amis  ne  l'entendirent  point;  ils  étaient  déjà  sur  la 
grand'route. 

—  Veux-tu  changer  avec  moi?  dit  Daniel  à  son  camarade.  —  Ce- 
lui-ci secoua  la  tête  en  signe  de  refus. 

—  Je  te  donne  trois  francs  de  retour!... 

—  Non,  répliqua  Laurent,  qui  serrait  le  cache-nez  au  fond  de  sa 
poche. 

—  Bien,  bien,  fit  Daniel  après  un  moment  de  réflexion;  je  m'ex- 

XOMI  XLY*  5ft 


Digitized  by 


Google 


930  BE7UE  DES  DEUX  MONDES. 

plique  la  chose.  C'était  pour  moi  que  Jenny  avait  tricoté  ce  cache- 
nez;  mais  comme  sa  mère  m'avait  déjà  fait  un  cadeau,  tu  com- 
prends?... La  jeune  fille  s'est  crue  obligée  de  te  donner  son  propr» 
ouvrage,  ne  voulant  pas  faire  de  jaloux  ! 

—  Peut-être  bien,  répondit  Laurent  d'un  air  distrait. 

Ils  continuèrent  à  marcher  vers  Gancale,  et  le  jour  commençait  à 
baisser  quand  ils  arrivèrent  chez  eux.  Ils  habitaient  dans  la  partie 
basse  du  bourg  que  l'on  nomme  La  Houle;  c'est  là  véritablement  le 
quartier  des  pêcheurs.  Au  bas  des  rochers  à  pic,  hauts  de  quelques 
centaines  de  pieds,  s'étend,  le  long  d'un  quai  spacieux,  une  lign« 
non  interrompue  de  maisons  à  un  et  deux  étages,  toutes  occupées 
par  les  patrons  des  barques  et  leurs  familles.  Sur  la  plage,  couverte 
de  débris  d'huîtres  et  de  coquillages  de  toute  sorte  broyés  par  le 
flot  et  blanchis  par  la  salure  de  la  mer,  on  ne  voit  que  dragues  et 
filets  appuyés  sur  les  pierres  et  accrochés  aux  bords  du  quai.  A  ce 
moment,  la  marée  montait;  mais  le  vent  qui  soufHait  de  terre  forçait 
les  barques  à  louvoyer.  On  les  voyait  courir  des  bordées  pour  aller 
s'amarrer  sur  leurs  bouées,  qui  commençaient  à  flotter.  Les  cultiva- 
teurs, qui  tous  possèdent  comme  dépendance  de  leurs  fermes  quel- 
qu'un de  ces  carrés  entourés  de  claies  où  sont  parquées  les  huîtres, 
quittaient  la  plage  après  avoir  visité  ce  champ  de  coquillages  et 
regagnaient  par  des  sentiers  à  pic  les  terres  qu'ils  labourent  avec 
la  pioche  et  la  charrue.  Les  femmes  et  les  enfans  des  pêcheurs  se 
rapprochaient  de  la  rive  pour  assister  à  l'arrivée  des  bateaux.  Peu 
à  peu  les  barques  regagnaient  leur  mouillage,  et  de  chacune  d'elles 
se  détachait  un  canot  qui  venait  apporter  le  produit  de  la  journée. 
Les  hommes  débarquaient,  silencieux,  fatigués,  traînant  sur  les 
pierres  du  quai  leurs  hautes  et  larges  bottes,  coiflfes  du  grand  cha- 
peau ciré,  empaquetés  dans  d'épais  vêtemens  de  laine,  et  portant 
sur  l'épaule  le  petit  baril  à  l'eau-de-vie.  Chacun  d'eux  regagnât 
sa  demeure,  celui-ci  donnant  la  main  à  de  petits  enfans  qui  avaient 
couru  sur  la  plage  pour  embrasser  leur  père,  celui-là  soutenant  avec 
effort  ces  gros  poissons  aux  formes  étranges,  aux  vives  couleurs,  au 
goût  savoureux,  que  la  mer  recèle  en  ses  abîmes  et  que  le  bras  de 
l'homme  en  a  su  arracher  pour  les  envoyer  vendre  à  la  criée  sur  les 
marchés  de  Paris.  Quand  il  fut  nuit,  la  lune  vint  éclairer  la  vaste 
rade,  remplie  de  barques  dont  les  mâts  dépouillés  de  leurs  voiles 
se  balançaient  doucement  à  la  vague  et  se  reflétaient  en  longues 
spirales  dans  le  miroir  des  flots. 

Le  père  de  Laurent,  — on  l'appelait  vulgairement  Jambe-de-Bois 
depuis  qu'il  avait  été  obligé  de  remplacer  par  un  morceau  de  chêne 
le  membre  qu'un  boulet  lui  avait  enlevé  à  Mogador,  —  se  promenait 
alors  sur  le  quai  devant  La  Houle  en  compagnie  du  commandant 
Kelmère.  C'était  leur  habitude  de  venir  chaque  soh:  faire  leurs  cent 


Digitized  by 


Google 


tES   PÊCHEURS   DE   GANGALE.  931 

pas  ati  bord  de  la  mer,  et  cela  durait  depuis  quinze  ans.  Us  se  par- 
laient de  leurs  campagnes,  des  pays  lointains,  toujours  du  passé, 
car  le  présent  de  l'homme  de  mer  en  retraite  est  souvent  plein  d'en- 
nui et  son  avenir  plein  de  tristesse.  Cependant  ce  soir-là  le  comman- 
dant Kelmère  entretenait  son  vieil  ami  de  projets  assez  nouveaux. 

—  Écoute,  lui  disait-il,  c'est  un  secret  que  je  te  confie...  Tu  sais 
que  je  n'ai  jamais  été  porté  pour  le  mariage,  et  pourtant,  depuis 
que  j'ai  eu  la  sotte  idée  de  prendre  ma  retraite,  les  jours  me  sem- 
blent longs,  quoique  les  années  passent  plus  vite.  Voilà  que  j'ai  cin- 
quante-sept ans  sonnés,  mais  ma  santé  est  bonne,  je  n'éprouve  au- 
cune infirmité,  si  ce  n'est  ma  blessure  à  l'épaule  qui  me  fait  soufirir 
par  les  changemens  de  temps...  Eh  bieni  l'envie  m'a  pris  de  me 
marier.  Qu'en  penses-tu? 

—  Vous  feriez  bien,  commandant,  dit  Jambe-de-Bois, 

—  Oui,  de  me  marier,  reprit  le  commandant  Kelmère,  mais  avec 
qui?...  Les  demoiseUes d'ici  et  celles  des  environs  aiment  trop  la 
toilette;  il  leur  faut  des  jeunes  gens  élégans,  des  gants  jaunes,  des 
Parisiens;  moi,  je  ne  puis  plus  me  faire  à  ces  manières-là  depuis 
que  j'ai  pris  de  l'embonpoint,  n'est-ce  pas,  mon  ami?  Donc  je  ne 
Tois  personne  autour  d'ici,  ni  à  Gancale,  ni  à  La  Houle,  ni  dans  les 
environs,  à  qui  je  puisse  m'adresser!...  J'ai  pourtant  une  jolie  pen- 
sion et  du  bien  au  soleil.  Ne  t'ai-je  pas  parlé  quelquefois  de  ma 
ferme  située  auprès  de  Paramé? 

—  La  Petite-Marouillère?  Oh!  bien  souvent. 

—  Eh  bien!  c'est  un  joli  morceau  de  terre;  le  tabac  y  réussit  à 
merveille,  les  pommes  y  sont  magnifiques...  Moi  qui  aime  les  fleurs 
de  passion,  je  me  plairais  là,  je  ferais  valoir  mes  terres,  j'en  tirerais 
un  bon  profit. 

—  Elle  n'est  donc  pas  affermée?  demanda  Jambe-de-Bois. 

—  Si  fait,  mon  ami,  mais  à  très  bas  prix...  Le  fermier  est  mort 
il  y  a  six  ans;  ses  garçons  ét£Ùent  des  fainéans  qui  ont  mieux  aimé 
prendre  des  états  dans  les  villes  que  de  labourer  les  terres,  de  sorte 
que  ma  propriété  est  restée  entre  les  mains  de  la  veuve,  qui  l'ex- 
ploite au  moyen  de  journaliers  dont  les  services  se  paient  cher. 
Cette  veuve  a  une  fiUe  travailleuse,  sage  et  fort  gentille...  Tu 
m'entends,  hein?...  Je  me  demande  pourquoi  je  ne  m'établiras  pas 
à  la  campagne,  pourquoi  je  ne  donnerais  pas  mon  bien  et  mon  nom 
à  une  jeune  fille  qui...,  par  malheur,  a  trente  et  quelques  années 
de  moins  que  moi!  C'est  là  l'écueil,  mon  ami!... 

—  Dame  I  les  âges  ne  sont  guère  assortis,  dit  Jambe-de-Bois  ; 
mais  quand  il  s'agit  de  devenir  l'épouse  d'un  homme  riche,  décoré, 
d'un  commandant! 

—  C'est  là  le  côté  brillant  de  ma  position,  reprit  le  commandant 
en  se  redressant  avec  quelque  fierté,  et  comme  si  le  bruit  de  la  mer, 


Digitized  by 


Google 


932  REYUE  DES   DEUX   MONDES. 

qui  lui  rappelait  ses  belles  et  fortes  années,  Teût  subitement  rajeuni. 
Puis,  baissant  la  voix,  il  ajouta  :  —  Elle  aurait  tout  à  gagner  en 
unissant  son  sort  au  mien.  Je  lui  laisserais  ce  que  je  possède,  et 
quand  je  quitterais  cette  vie,  elle  se  trouverait  indépendante  et  en- 
core jeune. . .  Mais  chut,  voici  ton  fils  !.. . 

C'était  en  effet  Laurent  qui  venait  rejoindre  son  père.  Il  salua 
respectueusement  le  commandant,  qui  lui  prit  la  main  d'une  façon 
affectueuse  :  —  Eh  bien!  mon  garçon,  tu  vas  repartir?  A  la  bonne 
heure;  quand  le  paletot  est  sec,  un  bon  marin  doit  reprendre  la 
mer.  Ah  !...  je  sais  bien  que  j'avais  encore  quelque  chose  à  te  dire, 
reprit-il  en  s'adressant  au  père  du  jeune  matelot,  et  je  le  dirai  de- 
vant ton  fils,  à  la  condition  qu'il  nous  garde  le  secret... 

—  Il  n'y  a  pas  de  danger  que  je  vous  trahisse,  commandant  Kel- 
mère,  répondit  le  jeune  homme. 

—  Eh  bien!  écoutez-moi  tous  les  deux.  Tu  sais,  Jambe-de-Bois, 
qu'en  94  un  petit  cutter  anglais  a  sombré  devant  le  gros  rocher 
qu'on  nomme  le  Groin;  mon  père  m'a  bien  des  fois  montré  l'en- 
droit. Les  anciens  disaient  qu'il  y  avait  à  bord  du  cutter  des  émi- 
grés qui  apportaient  aux  Vendéens  des  lettres  et  de  l'argent;  on  n*a 
jamais  su  au  juste  ce  qu'il  y  avait  de  vrai  dans  cette  supposition.  Il 
vint  à  la  plage  une  demi-douzaine  de  cadavres;  mais  quant  au  cut- 
ter, il  fut  mis  en  pièces  par  la  mer...  Cependant,  à  l'époque  des 
grandes  marées,  quand  le  pied  des  roches  se  découvre,  j'ai  cru 
parfois  apercevoir  quelque  chose...  Le  mois  prochain,  il  y  a  une  de 
ces  grandes  marées  qui  atteindra  au  moins  cent  huit  degrés;  si  tu 
veux,  nous  irons  voir  ce  qui  se  passe  par  là...  C'est  dommage  que 
ton  fils  ne  puisse  être  de  la  partie ,  je  l'aurais  emmené  avec  nous. 

—  Commandant,  dit  Jambe-de-Bois,  j'ai  plus  de  foi  dans  les  pièces 
de  cent  sous  que  mon  fils  va  gagner  que  dans  le  trésor  dont  vous 
parlez!... 

—  Soit,  reprit  le  commandant  Kelmère,  un  tiens  vaut  mieux  que 
deux  tu  l'auras;  mais  il  n'en  coûte  guère  d'essayer...  Bien  entendu 
que  la  moitié  sera  pour  toi,  si  nous  trouvons  quelque  chose  ?  Là- 
dessus,  bonsoir,  mes  amis;  il  est  temps  d'aller  souper.  —  Puis,  se 
retournant  vers  le  vieil  invalide,  il  ajouta  d'un  ton  mystérieux: 
L'autre  affaire  doit  rester  entre  toi  et  moi;  si  les  commères  de  La 
Houle  venaient  à  jaser  sur  mon  compte,  je  serais  un  homme  perdul 

III.    —    ON    EFFET    DE    BROUILLARD. 

Dans  les  premiers  jours  de  mars,  le  brick  le  Dauphin^  sur  lequel 
étaient  embarqués  les  deux  Cancalais,  profitait  d'une  jolie  brise  de 
nord-est  pour  prendre  le  large.  Le  voyage  de  retour,  des  parages 
de  Terre-Neuve  aux  côtes  de  France,  qui  ne  demande  communément 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS  DE   GANGALE.  933 

pas  plus  de  quinze  à  vingt  jours,  ne  s'accomplit  jamais  aussi  vite  en 
sens  inverse,  même  avec  une  brise  favorable.  Probablement  des 
courans  contraires  opposent  une  résistance  considérable  aux  navires 
qui  s'avancent  vers  Touest,  ce  qui  fait  dire  aux  marins  quHl  faut 
toujours  monter  pour  atteindre  la  côte  d'Amérique.  Ce  ne  fut  donc 
qu'après  six  semaines  de  navigation  que  le  Dauphin  jeta  l'ancre 
devant  Saint-Pierre  de  Terre-Neuve.  Dès  que  le  capitaine  eut  pris 
dans  cette  île  sa  provision  de  capelans  et  autres  petits  poissons  qui 
servent  à  amorcer  les  lignes,  il  revint  sur  le  banc  pour  y  faire  sa 
pêche.  Mouillé  par  quatre-vingts  brasses  au  moyen  d'un  long  câble 
revêtu  d'une  épaisse  couche  de  goudron,  le  Dauphin  serra  ses  voiles 
et  mit  ses  chaloupes  à  la  mer.  Alors  commencèrent  pour  l'équipage 
les  pénibles  travaux,  les  corvées  incessantes  qui  ne  laissent  aux 
équipages  ni  trêve  ni  repos.  Deux  fois  par  jour,  les  marins  du  bord 
descendent  dans  de  grosses  chaloupes  munies  de  deux  voiles  et  de 
lourds  avirons;  ils  s'en  vont  porter  à  un  ou  deux  milles  du  navire 
des  câbles  garnis  dans  toute  leur  longueur  de  lignes  auxquelles 
pendent  les  hameçons.  Lorsque  cette  interminable  corde  a  été  dé- 
roulée et  qu'elle  plonge  dans  la  mer  avec  ses  innombrables  haims, 
il  s'agit  d'en  maintenir  l'extrémité  à  une  profondeur  moindre  que 
celle  des  eaux,  de  manière  que  les  lignes  puissent  flotter  sans  tou- 
cher le  fond.  Une  bouée  en  liège,  signalée  par  un  pavillon,  marque 
le  point  où  vient  aboutir  la  corde  le  long  de  laquelle  des  centaines 
de  morues  voraces  se  prennent  nuit  et  jour.  L'Océan  est  toujours 
houleux  dans  ces  parages  battus  par  tous  les  vents;  il  y  souffle  pres- 
que continuellement  une  bise  piquante  dont  le  voisinage  des  glaces 
augmente  l'âpreté.  Souvent  aussi  la  pluie  tombe,  les  tempêtes  se 
succèdent  durant  des  semaines  entières,  et  il  s'étend  sur  la  surface 
de  la  mer  des  brouillards  tellement  intenses  qu'on  ne  peut  rien  dis- 
tinguer à  quatre  pas  de  soi. 

Un  soir, —  au  milieu  du  mois  de  mai,  —  le  vent,  qui  soufflait  par 
bourrasques,  ne  permettant  plus  au  capitaine  du  Dauphin  de  laisser 
ses  lignes  dehors,  l'ordre  fut  donné  aux  hommes  de  service  d'aller 
les  relever.  Les  deux  Cancalais,  Daniel  et  Laurent,  se  trouvaient  de 
corvée  :  ils  prirent  place  côte  à  côte  dans  la  même  chaloupe  avec 
quatre  autres  marins  de  l'équipage.  A  peine  s'étaient-ils  éloignés 
de  cent  mètres  qu'une  brume  épaisse  s'abattit  sur  les  flots.  La  brtse 
ne  se  calmait  qu'insensiblement,  et  la  mer  continuait  à  être  fu- 
rieuse. Secouée  par  les  vagues,  la  chaloupe  roulait  péniblement;  les 
hommes  qui  la  montaient  ramaient  avec  courage,  cherchant  du  re- 
gard le  pavillon  fixé  sur  la  bouée.  Pendant  une  heure,  ils  s'avancè- 
rent ainsi  lentement,  au  hasard,  espérant  découvrir  le  petit  drapeau 
planté  sur  le  morceau  de  liège;  mais  sur  la  mer  aussi  bien  que  dans 
une  forêt,  quand  on  a  perdu  sa  route,  on  s'éloigne  presque  toujours 


Digitized  by 


Google 


OSA  JI£YUE  DES  DEUX   MONDES. 

du  but  vers  lequel  on  tend,  quels  que  soient  les  efforts  que  l'on  fasse 
pour  l'atteindre.  Bientôt  la  nuit  vint;  les  coups  de  fusil  que  Ton  tirait 
à  bord  du  Dauphin  pour  guider  dans  leur  retour  les  gens  de  la  cha- 
loupe aiTivaient  aux  oreilles  de  ceux-ci.  Tantôt  hissant  une  voile, 
tantôt  ramant  avec  leurs  pesans  avirons,  les  marins  égarés  croyaient 
se  rapprocher  du  navire;  puis,  après  un  quart  d'heure  d'angoisse, 
ils  entendaient  du  côté  opposé  le  bruit  de  la  cloche  que  l'on  agitait 
par  intervalles  sur  le  pont  du  brick.  On  eût  dit  que  le  vertige  s'é- 
tait emparé  de  ces  pauvres  gens;  tant  que  dura  la  nuit,  ils  cherchè- 
rent à  se  maintenir  à  courte  distance  du  navire,  qui  semblait  avoir 
disparu  dans  l'ombre.  Cependant  ils  étaient  exténués;  uae  brume 
glacée  avait  pénétré  leurs  vêtemens,  et  leurs  mains  raidies  ne  pou- 
vaient plus  saisir  la  rame.  Quand  le  jour  parut,  chacun  d'eux  at- 
tendit avec  une  impatience  fébrile  le  moment  où  la  clarté  de  l'au- 
rore se  répandant  jusqu'aux  extrémités  de  Thorizon  leur  permettrait 
de  reconnattre  la  position  probable  du  Dauphin;  mais  à  peine  la 
pâle  lumière  du  matin  blanchissait  la  cime  des  vagues  que  le  brouil- 
lard, se  détachant  des  nuages,  vint  couvrir  de  nouveau  la  surface 
de  rOcéan,  ramenant  sur  l'espace  immense  d'autres  ténèbres  pres- 
que aussi  épaisses  que  celles  de  la  nuit.  Les  marins,  errant  au  ha- 
sard, n'entendaient  plus  ni  la  cloche  ni  les  détonations  qui  avaient 
soutenu  leur  énergie  la  veille  au  soir;  plusieurs  d'entre  eux  s'étaient 
endormis  par  l'effet  de  la  fatigue. 

—  Laurent,  dit  tout  bas  Daniel  à  son  camarade,  Laurent,  le  na- 
vire est  perdu  I 

—  Je  tombe  de  sommeil,  répondit  celui-ci;  j'ai  faim,  j'ai  soif...  Les 
vivres  que  nous  avons  là  ne  peuvent  pas  nous  durer  plus  d'un  jour... 

—  Il  faut  toujours  commencer  par  reprendre  des  forces,  répliqua 
Daniel.  — Holàl  vous  autres!  ajouta-t-il  en  secouant  les  marins  qui 
sommeillaient  étendus  sur  les  bancs,  réveillez-vous!...  Cassons  un 
peu  de  biscuit,  et  avalons  un  petit  verre  d* eau-de-vie.  J'ai  là  dans 
ma  poche  une  bouteille  de  cognac  que  j'ai  eu  la  chance  d'embar- 
quer en  cachette- 
Les  marins  se  mirent  à  manger  silencieusement;  leurs  regards 

plongeaient  sur  la  vague  glauque  et  écumeuse  qui  bornait  leur  ho- 
rizon; ils  ne  distinguaient  pas  même  les  goélands,  qui,  par  des  cris 
aigus,  semblaient  s'appeler  les  uns  les  autres  dans  1^  brume.  L'eau- 
de-vie  leur  redonna  cependant  un  peu.de  courage.  Le  malheur  qui 
leur  arrivait  n'était  après  tout  qu'une  de  ces  mésaventures  assez 
ordinaires  dans  les  parages  de  Terre-Neuve.  Sur  ce  banc,  long  de 
plus  de  cent  lieues,  où  tant  de  navires  passent  et  repassent  inces- 
samment en  toute  saison,  n'avaient-ils  pas  la  chance  d'être  rencon- 
trés et  sauvés?  Ces  pensées  rassurantes,  qu'ils  se  communiquaient 
les  uns  aux  autres,  les  empêchaient  de  s'abandonner  au  désespoir. 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   GANCALE.  935 

et  durant  tout  le  jour  ils  crurent  reconnaître  dans  le  bruit  des  flots, 
dans  le  cri  des  oiseaux  aquatiques,  jusque  dans  le  sifflement  du 
vent  qui  secouait  leurs  voÙes,  le  son  d'une  cloche,  Tappel  d'une 
voix  humaine,  le  sillage  d'un  navire  coupant  l'eau  avec  sa  proue. 
Le  soir  vint  :  pour  la  seconde  fois ,  la  nuit  redoubla  l'intensité  des 
ténèbres,  et  les  marins  de  la  chaloupe  gardèrent  un  profond  silence. 
Ils  mangèrent,  mais  sans  appétit,  malgré  la  faim  qui  les  dévorait, 
les  derniers  restes  de  leurs  vivres,  et  tourmentés  par  la  perspective 
terrible  du  sort  qui  les  menaçait,  si  leur  mauvaise  étoile  n'amenait 
aucun  navire  auprès  d'eux.  Peut-être  en  passait-il  beaucoup,  peut- 
être  eux-mêmes,  tout  en  courant  des  bordées  à  droite  et  à  gauche, 
approchaient-ils  fréquemment  de  quelque  bâtiment  pêcheur!  Ils 
l'ignoraient,  et  les  heures  succédaient  aux  heures,  emportant  dans 
leur  vol  quelque  chose  des  fragiles  espérances  qu'ils  conservaient 
encore. 

Vers  mmuit,  un  matelot  bas-breton,  qui  avait  paru  plus  accablé 
que  les  autres,  se  prit  à  chanter,  à  pleurer,  à  sauter,  puis,  le  délire 
augmentant,  il  se  jeta  par-dessus  le  bord. 

—  Voilà  qui  va  mal!  dit  Laurent;  si  la  fièvre  allait  nous  gagner 
tous! 

—  Courage,  ami!  répondit  Daniel.  Et  vous,  ajouta-t-il  en  s'a- 
dressant  aux  autres,  est-ce  que  vous  allez  vous  désespérer?  11  y  a 
plus  de  trois  cents  bâtimens  autour  de  nous  :  voyons,  levons-noust 
jetons  im  grand  cri  qui  pourra  être  entendu  à  un  mille  à  la  ronde. 

Les  marins  crièrent  le  plus  haut  qu'ils  purent;  mais  leur  voix 
était  comme  étranglée,  et  la  vague  parlait  plus  haut  qu'eux.  —  Bah! 
dit  en  grasseyant  un  grand  Normand  de  Saint-Vaast,  triste  métier 
que  celui  de  péqueux  (1)  !  Nous  ne  boirons  plus  de  cidre  dans  les 
cabarets  de  Granville!...  —  Et  le  marin  aux  formes  athlétiques  se 
mit  à  pleurer  comme  un  enfant;  les  morceaux  de  biscuit  qu'il  avait 
mangés  la  veille  ne  suffisaient  pas  à  soutenir  ce  grand  corps  qui 
tombait  en  défaillance. 

Les  deux  Gancalais  demeuraient  assis  sur  un  banc  de  la  chaloupe 
côte  à  côte,  comme  deux  amis  qui  cherchent  à  se  défendre  contre  le 
danger.  —  Coquin  de  sort!  murmurait  Daniel,  moi  qui  faisais  de  si 
beaux  projets  sur  la  route  de  Paramé  à  Saint-Coulomb  !.•• 

Son  compagnon  leva  sur  lui  ses  yeux  abattus.  —  Je  pensais  aussi, 
moi,  à  la  petite  Jenny,  dit-il  à  demi-voix;  la  cravate  tricotée  qu'elle 
m'a  donnée  est  là,  sur  ma  poitrine... 

—  Est-ce  que  tu  l'aimes?  reprit  Daniel. 

—  Dame  !  je  crois  que  oui,  dit  Laurent;  mais  qu'importe?  je  vais 
mourir,  et  toi,  tu  vivras,  tu  es  si  robuste  ! 

(1)  P6<iheur,  en  patois  nonnand. 


Digitized  by 


Google 


936  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

—  Non,  tu  ne  mourras  pas,  fit  Daniel  en  se  redressant  avec  effort. 
Nous  sommes  amis  à  la  vie,  à  la  mort!  Viens,  matelot  (1),  appuie 
ta  tête  sur  ma  poitrine  et  tâche  de  dormir.  Qui  sait?  peut-être  que 
Jenny  te  trouvait  à  son  goût?... 

—  Oh!  murmura  Laurent,  si  je  le  savais...  Mon  dernier  sommeil 
serait  plus  tranquille...  Moi  qui  suis  pauvre,  moi  qui  ai  ma  famille 
à  soutenir,  on  me  regrettera,  parce  que  j'étais  utile;  mais  personne 
ne  m'aura  aimé!  C'est  ce  qui  m'attriste!...  Si  une  jeune  fille  qui 
n'a  rien  à  attendre  de  moi  devait  seulement  verser  une  larme  en 
apprenant  où  je  suis  et  ce  que  je  souffre  à  cette  heure,  je  serais 
consolé,  Daniel. 

—  Calme-toi,  reprit  celui-ci;  tu  as  de  la  fièvre. 

—  Non,  non,  continua  Laurent,  je  sais  ce  que  j'ai  dit,  je  n'ai  pas 
de  délire;  mais,  vois- tu,  je  me  sens  attendri  jusqu'au  fond  de 
l'âme...  Quand  on  n'a  pas  été  heureux  dans  la  vie,  il  faut  bien  qu'on 
dise  au  moment  de  mourir  tout  ce  qu'on  a  sur  le  cœur... 

Laurent  s'était  affaissé  dans  le^  bras  de  son  ami;  son  œil  était 
terne,  sa  langue  épaisse,  et  ses  lèvres  restaient  entr' ouvertes.  Da- 
niel, bien  affaibli  lui-même  par  la  fatigue  et  par  l'inquiétude,  hu- 
mecta la  bouche  de  son  compagnon  avec  quelques  gouttes  d'eau- 
de-vie  restées  au  fond  de  la  bouteille,  lui  frictionna  les  tempes  et 
se  mit  à  le  bercer  comme  une  nourrice.  Les  trois  autres  matelots,  — 
ils  étaient  cinq  en  tout,  —  les  regardaient  d'un  œil  stupide. 

Yingt-quatre  heures  s'écoulèrent  encore  au  milieu  des  angoisses; 
la  brume  persistait  à  obscurcir  l'horizon,  et  la  chaloupe,  voguant 
au  gré  des  flots,  ne  contenait  plus  un  seul  homme  capable  d'agir.  Le 
froid  avait  engourdi  leurs  membres;  les  uns  étaient  à  genoux,  la 
tête  appuyée  sur  les  bancs,  dans  l'attitude  de  la  prière;  les  autres, 
étendus  au  fond  de  la  barque,  laissaient  leur  barbe  et  leurs  cheveux 
tremper  dans  l'eau  de  la  sentine,  qu'ils  ne  songeaient  plus  à  vider. 
Il  ne  leur  restait  depuis  la  veille  ni  une  goutte  d'eau  douce,  ni  une 
miette  de  biscuit.  La  vie  semblait  avoir  abandonné  complètement 
ces  corps,  affaiblis  par  la  faim,  la  soif  et  les  souffrances.  Parfois  des 
blocs  de  glace  détachés  des  grandes  banquises  heurtaient  les  parois 
de  la  chaloupe,  et  il  en  résultait  un  choc  qui  causait  aux  ma- 
rins expirans  un  ébranlement  douloureux.  Ils  ne  voyaient  plus  et 
n'entendaient  plus;  la  seule  perception  qui  leur  fût  restée  était 
celle  d'une  lente  agonie,  dont  le  terme  reculait  toujours.  Réduits  à 
cette  cruelle  extrémité,  ils  n'espéraient  plus  rien  ;  aussi  demeurè- 
rent-ils insensibles  à  l'approche  d'un  navire  qui  passait  si  près 
d'eux  que  la  chaloupe  frôla  ses  porte-haubans.  Ceux  qui  montaient 
ce  navire  comprirent  aussitôt  quel  malheur  était  arrivé  aux  marins 

(1)  Matelot  a  dans  la  bouche  des  marina  le  sens  de  camarade,  d*ami  intime. 


Digitized  by  VjOOQIC 


LES   PÊCHEURS   DE   CANGÀLE.  937 

abandonnés.  Ils  les  prirent  à  bord,  à  l'exception  du  Normand,  dont 
le  corps  rigide  était  privé  de  vie  depuis  la  veille.  Les  quatre  autres 
furent  pendant  plusieurs  jours  en  proie  à  une  fièvre  délirante  ;  ils 
se  voyaient  encore  délaissés  et  errans  dans  la  petite  barque  au  mi- 
lieu des  brouillards  et  de  la  mer  agitée.  Quand  ils  se  trouvèrent 
hors  de  danger  et  en  état  de  comprendre  leur  nouvelle  situation,  le 
capitaine  du  navire  qui  les  avait  sauvés  leur  parla  ainsi  :  «Vous  ap- 
partenez à  un  bâtiment  pêcheur,  n'est-ce  pas?...  Depuis  que  je  vous 
ai  recueillis,  nous  avons  toujours  marché  au  sud,  et  nous  sommes 
à  plusieurs  centaines  de  milles  du  banc  de  Terre-Neuve.  Notre  des- 
tination est  le  cap  de  Bonne-Espérance ,  nous  venons  de  Boston ,  et 
je  désire  ne  relâcher  nulle  part  en  route.  Il  faut  donc  que  vous  res- 
tiez à  mon  bord  jusqu'au  Cap,  à  moins  que  je  ne  rencontre  sur  mon 
chemin  quelque  navire  français  qui  se  charge  de  vous  rapatrier.  » 

IV.  —  RÉYBS    iSVANODlS. 

La  mer  a  englouti  tant  de  richesses  depuis  les  temps  anciens, 
qu'il  n'y  a  pas  une  plage  qui  n'ait  sa  légende  de  trésors  enfouis 
dans  le  sable,  et  l'espérance  de  découvrir  ces  trésors  vit  toujours 
dans  le  cerveau  de  quelques  vieux  marins  en  retraite.  Le  comman- 
dant Kelmère,  nous  l'avons  dit,  croyait  à  l'existence  de  coffres  rem- 
plis d'or  apportés  en  94  par  un  cutter  anglais  qui  avait  péri  au 
pied  du  gros  rocher  nommé  le  Groin  de  Cancale.  Le  jour  de  la 
grande  marée  de  mars,  peu  après  le  départ  du  brick  le  Dauphin^ 
qui  emportait  les  deux  jeunes  marins  cancalais,  le  commandant 
avait  pris  avec  lui  le  père  Laurent,  dit  Jambe-de-Bois,  et  ils  étaient 
allés  de  compagnie  dans  un  canot  explorer  le  lieu  où  gisaient  les 
coffres  mystérieux.  La  mer,  qui  s'était  considérablement  retirée, 
laissa  à  sec  des  pointes  de  roc  ébréchées  à  travers  lesquelles  le  com- 
mandant et  son  compagnon  traînèrent  leurs  dragues.  Après  plusieurs 
heures  d'un  travail  opiniâtre  accompli  sous  une  pluie  battante,  ils 
amenèrent  à  la  surface  de  l'eau  quelques  ferremens  rouilles,  un  dé- 
bris de  planche  peinte,  et  enfin  une  boîte  en  fer  d'un  assez  fort  vo- 
lume, hermétiquement  close  au  moyen  de  vis. 

—  Mon  ami!  s'écria  le  commandant  Kelmère,  nous  l'avons!... 
Jambe-de-Bois  prit  en  tremblant  le  coffre  tant  convoité,  et  parvint, 
non  sans  peine,  à  le  déposer  dans  le  fond  du  canot.  Transportés  de 
joie,  pleins  d'espérance,  les  deux  marins  retraités  se  dirigèrent  vent 
arrière  vers  le  quai  de  La  Houle.  Il  faisait  presque  nuit  quand  ils 
débarquèrent;  mais  le  fardeau  qu'ils  soulevaient  avec  de  grandes 
précautions  n'échappa  point  à  la  curiosité  des  pêcheurs.  Le  bruit 
se  répandit  aussitôt  que  Jambe-de-Bois,  l'invalide,  était  de  moitié 
dans  la  possession  d'un  trésor,  et  chacun  envia  la  chance  de  ce 


Digitized  by 


Google 


938  R£VU£  DES  DEUX   MONDES. 

pauvre  infirme,  que  Ton  croyait  déjà  riche  à  millions.  La  réalité  est 
que  ce  coffre,  ouvert  avec  soin  par  le  commandant  Kelmère  en  pré- 
sence de  son  compagnon,  n'offrit  à  leurs  regards  avides  qu'une 
demi-douzaine  de  lettres  écrites  en  chiffres  et  à  peu  près  réduites 
en  pâte,  plus  une  liasse  énorme  d'assignats  fortement  avariés  :  ces 
assignats  étaient  faux  et  fabriqués  à  l'étranger  par  les  puissances 
en  guerre  avec  nous,  qui  achevaient  de  ruiner  ainsi  la  république 
française. 

—  Du  papier,  s'écria  le  conunandant  Kelmère,  du  papier,  et  rien 
de  plus!...  Ça  représentait  pourtant  un  million  il  y  a  soixante  ans,  et 
aujourd'hui  je  le  donnerais  pour  deux  liards!  C'est  égal,  j'avais  rai- 
son, mon  ami,  quand  je  te  disais  que  le  cutter  était  richement  chargé. 

—  VoUà  ce  que  c'est  que  de  venir  trop  tard,  répondit  Jambe-de- 
Bois.  Aussi  bien  je  n'ai  jamais  eu  de  chance. 

—  Maudites  paperasses!  reprit  le  commandant.  Jette-les  au  feu 
jusqu'à  la  dernière,  et  emporte  le  coffre;  je  ne  veux  plus  le  voir. 

—  Merci,  commandant.  Quand  je  l'aurai  dérouillé  et  fourbi,  j'j 
serrerai  mes  états  de  service  et  mon  titre  de  pension. 

Une  pareille  déconvenue  jeta  un  profond  découragement  dans 
Fâme  du  commandant,  qui  voyait  s'envoler  en  un  instant  ses  rêves 
dorés.  Il  demeui*a  pendant  plusieurs  semaines  comme  étourdi,  et 
incapable  de  reprendre  l'autre  projet  dont  Jambe-de-Bois  avait  été 
le  seul  confident.  Peu  à  peu  cependant  sa  mauvaise  humeur  s'effaça 
spus  l'influence  des  premiers  beaux  jours,  et  puis  il  se  disait  que 
peut-être  il  y  avait  un  autre  coffre  rempli  de  valeurs  plus  solides; 
mais  pour  s'en  assurer  il  lui  fallait  attendre  l'équinoxe  de  septem- 
bre, et  d'ici  là  le  temps  lui  semblait  bien  long.  Quand  le  mois  de 
mai  eut  couvert  la  terre  de  verdure  et  les  arbres  de  fleurs,  le  com- 
mandant Kelmère  songea  de  nouveau  à  sa  ferme  de  la  Petite-Ma- 
rouillère  et  à  la  jeune  fille  qui  l'habitait.  Résolu  à  entamer  la  grande 
affaire  qui  devait  changer  sa  vie,  il  se  mit  en  route  par  un  soleil 
resplendissant.  Le  ruban  rouge,  passé  à  sa  boutonnière  était  tout 
neuf;  il  portait  un  large  chapeau  de  paille  de  Manille,  une  cravate 
de  soie  des  Indes  négligemment  attachée  et  un  pantalon  de  nankin; 
sa  main  droite  s'appuyait  sur  un  jonc  de  Java,  et  sa  main  gauche 
tenait  une  fleur  d'églantier,  symbole  de  la  jeunesse  et  de  l'inno- 
cence. La  matinée  étant  assez  chaude,  le  visage  du  commandant 
Kelmère  se  trouva  aussi  rouge  qu'une  cerise,  quand  il  arriva  à  la 
porte  de  la  ferme. 

—  Bonjour,  la  compagnie,  dit-il  en  frappant  sur  le  seuil  avec  le 
bout  de  sa  canne.  Mère  Lambert,  et  vous,  Jenny,  je  vous  salue. 

—  Monsieur  Kelmère!  s'écrièrent  les  deux  femmes  en  lui  présen- 
tant une  chaise.  En  vérité,  c'est  monsieur  Kelmère!...  On  a  si  rare- 
ment l'honneur  de  vous  voir! 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   CANCALE.  939 

—  C'est  vrai,  dit  le  commandant;  j'ai  mes  habitudes  à  Gancale, 
et  puis  les  marins  aiment  à  rester  au  bord  de  la  mer...  Il  fait  pour- 
tant beau  dans  la  campagne  aujourd'hui! 

Jenny  avait  déposé  sur  la  table,  devant  M.  Kebnëre,  un  pot  de 
vieux  cidre  et  un  verre.  —  Prenez  donc  un  peu  de  ce  cidre,  mon- 
sieur Kelmëre,  lui  dit-elle,  vous  êtes  rouge  comme  un  homard. 
Quand  on  est  gros  comme  vous,  on  se  fatigue  à  marcher. 

—  N'y  faites  pas  attention,  répliqua  le  commandant. 

Et,  s' adressant  à  la  jeune  fille  d'un  air  souriant  :  —  En  vérité, 
Jenny,  dit  le  commandant,  vous  avez  encore  embelli  depuis  que  je 
ne  vous  avais  vue!...  N'est-ce  pas,  mère  Lambert?..,  Ahl  vous  avez 
là  une  fille  charmante. 

—  Vous  êtes  bien  honnête,  monsieur  Kelmère,  répondit  la  fer- 
mière; ma  fille  a  une  bonne  santé.  Dieu  merci! 

—  Elle  a  mieux  que  cela  :  je  lui  trouve  de  la  grâce,  de  la  fraî- 
cheur... Elle  me  plaît  beaucoup...  Voyons,  Jenny,  avez-vous  quel- 
quefois pensé  à  vous  marier  ? 

—  Dame!  je  ne  dis  pas  que  j'y  ai  renoncé,  répliqua  la  jeune  fille. 

—  Eh  bien  !  voudriez-vous  d'un  homme  d'un  certain  âge,  qui  au- 
rait de  l'aisance,  une  bonne  position? 

—  Une  fille  de  campagne  ne  cherche  pas  si  haut,  dit  Jenny,  qui 
allait  et  venait  par  la  chambre. 

—  Pourquoi  ne  pas  chercher  là  où  l'on  peut  atteindre,  mon  en- 
fant?... Par  exemple,  si  je  vous  demandais  en  mariage,  est-ce  que 
vous  me  refuseriez? 

—  Allons,  dit  Jenny,  M.  Kelmère  est  en  train  de  rire  ce  matin. 

—  Mais  non,  je  parle  tout  de  bon...  Voulez-vous  de  moi  pour 
votre  mari? 

—  Mon  Dieu!  ma  mère,  qu'est-ce  qu'a  donc  le  commandant  à 
être  si  farceur  aujourd'hui?...  Il  est  gai  comme  un  jeune  homme! 
dit  Jenny  en  riant  aux  éclats.  Ah!  monsieur  Kelmère,  vous  épouser, 
moi  qui  ne  suis  qu'une  paysanne! 

—  Vous  êtes  d'une  meilleure  famille  que  vous  ne  le  pensez.  Votre 
grand-père  était  riche,  mon  enfant;  la  révolution  l'a  ruiné...  Vous 
êtes  mon  égale... 

—  Eh  bien!  votre  grand-père  à  vous,  monsieur  Kelmère,  était  un 
pauvre  matelot  enrichi  par  la  course,  et  vous  n'êtes  pas  mon  égal... 
Ah!  ah!...  Vous  voilà  pris  à  votre  propre  raisonnement!...  Les 
grands-pères  n'ont  rien  à  faire  ici.  Le  bonheur  ne  se  règle  point 
sur  les  choses  du  temps  passé,  mais  sur  l'accord  présent  des  cœurs 
et  des... 

—  Et  des  âges!  s'écria  le  commandant  en  baissant  tristement  la 
tête.  Allons,  je  suis  arrivé  trop  tard,  et  le  choix  de  cette  enfant  est 
déjà  fait!. •• 


Digitized  by 


Google 


9A0  BEVUE   DBS   DEUX   MONDES. 

Il  tira  un  cigare  de  sa  botte,  Falluma  aux  tisons  du  foyer,  et  ap- 
puyant sa  main  sur  son  genou  :  —  Jenny,  reprit-il,  vous  avez  rai- 
son; je  reconnais  que  ma  demande  a  dû  vous  sembler  étrange. 

—  En  conscience,  reprit  la  mère  Lambert,  je  suis  désolée  de  ce 
qui  se  passe,  monsieur.  Ça  n'est  pas  ma  faute  si  Jenny  vous  a  ré- 
pondu comme  elle  a  fait...  Elle  vous  doit  bien  des  excuses,  car  en 
vérité  ce  mariage-là  m'aurait  fait  plaisir  ! 

—  Non,  non,  répondit  le  commandant,  elle  a  parlé  franchement, 
comme  c'était  son  droit.  Que  voulez-vous?  je  porte  si  lestement  mes 
cinquante...,  et  quelques  années,  que  je  croyais  les  dissimuler  à  la 
vue  de  tout  le  monde!  Mais  non;  la  jeunesse  attire  la  jeunesse,  et 
la  vieillesse  la  repousse...  Adieu,  mes  bonnes  gens.  Vous  ne  m'en 
voulez  pas,  Jenny  ? 

—  Loin  de  là,  monsieur  Kelmère  :  je  suis  flattée  que  vous  ayez 
pensé  à  moi,  et  je  serais  très  confuse  de  vous  avoir  parlé  à  cœur 
ouvert,  si  je  ne  me  rappelais  les  bontés  que  vous  avez  pour  nous. 

—  Soyez  certaines  que  je  vous  les  continuerai,  répliqua  le  com- 
mandant en  se  retirant. 

Et,  se  parlant  à  lui-même  :  — Allons,  dit-il,  le  coffret  était  rempli 
de  paperasses  inutiles;  dans  la  ferme,  il  y  a  bien  un  objet  précieux, 
mais  qui  ne  peut  être  à  moi!...  Kelmère,  tu  n'as  pas  de  bonheur! 
Tu  as  pris  ta  retraite  trop  tôt,  la  pensée  de  te  marier  t'est  venue 
trop  tard  !  Te  voilà  comme  le  poisson  échoué  sur  le  sable,  qui  bâille 
tristement  au  soleil!...  Et  pourtant  il  me  semble  n'être  qu'à  peine 
à  la  moitié  de  la  vie  ! 

Le  fait  est  que  si  le  commandant  Kelmère  avait  pu  se  parer  de 
tout  ce  que  le  souvenir  des  pays  prestigieux  visités  par  lui  durant 
ses  lointains  voyages  avait  accumulé  dans  son  esprit  d'images  riantes 
et  de  splendides  tableaux,  il  eût  apparu  comme  transfiguré  et  rayon- 
nant de  jeunesse  ;  mais  quand  les  années  ont  enlevé  à  notre  corps 
la  souplesse,  la  vigueur,  l'élasticité  du  premier  âge,  c'est  en  vain 
que  notre  imagination  nous  trompe  par  un  mirage  menteur.  Tandis 
que  nous  regardons  en  arrière,  les  yeux  fixés  sur  les  horizons  éloi- 
gnés, le  temps,  qui  coule  comme  un  fleuve  rapide,  nous  mine  par 
d'incessantes  attaques.  Nous  nous  croyons  solidement  enracinés 
dans  le  sol,  et  déjà  nous  chancelons  sur  notre  base.  Par  malheur 
aussi,  ce  travail  des  années  que  nous  ne  voyons  pas  n'échappe  point 
aux  regards  d'autrui.  Voilà  pourquoi  le  commandant  Kelmère, 
piqué  au  vif,  quoiqu'il  n'en  eût  rien  laissé  paraître,  marchait  d'un 
pas  assuré,  frappant  la  terre  de  sa  canne  et  comme  s'il  eût  voulu  se 
prouver  à  lui-même  que  la  petite  paysanne  se  repentirait  un  jour  de 
ne  pas  avoir  mieux  accueilli  sa  demande;  voilà  pourquoi  aussi  Jenny 
Lambert,  qui  se  sentait  extrêmement  flattée  de  la  démarche  que  le 
commandant  venait  de  faire  auprès  d'elle,  n'avait  pas  hésité  un  in- 


Digitized  by 


Google 


LES  PÊCHEURS   DE   CANGALE.  9il 

stant  à  repousser  ses  propositions.  Si  elle  eût  appartenu  à  uae  autre 
classe  de  la  société,  peut-être  eût-elle  répondu  autrement;  mais, 
élevée  aux  champs,  elle  obéissait  aux  instincts  de  son  cœur,  sans 
arrière-pensée  comme  sans  calcul. 

Ses  voisines  prenaient  plaisir  à  la  taquiner  à  propos  de  la  visite 
du  commandant  Kelmëre;  elles  s'amusaient  aussi  pour  la  tourmen- 
ter à  lui  demander  des  nouvelles  des  deux  Cancsdais,  car  dans  les 
campagnes  on  sait  tout,  on  voit  tout.  Et  puis  il  faut  bien  que  ces 
jeunes  filles  jasent  et  babillent  quand  elles  portent  à  Saint-Malo  les 
produits  de  leurs  fermes,  tantôt  par  le  Sillon,  tantôt  par  la  grève, 
selon  l'état  de  la  marée,  trottant  sur  leurs  ânes  et  tournant  vers  la 
mer  des  yeux  attentifs  qui  expriment  cette  naïve  pensée  du  poète 
breton  : 

Goélands!  goélands! 
Rendez-nous  nos  amans! 

Vers  le  milieu  du  mois  de  juin  de  cette  même  année,  comme  elles 
venaient  de  passer  sous  la  porte  Saint-Vincent,  Jenny  Lambert  et 
ses  compagnes  remarquèrent  dans  les  rues  de  Saint-Malo  un  mou- 
vement inaccoutumé.  Des  femmes  de  tout  âge,  les  unes  vieilles  et 
infirmes,  les  autres  portant  des  nourrissons  dans  leurs  bras,  suivaient 
obstinément  les  facteurs  de  la  poste,  qu'elles  harcelaient  de  leurs 
demandes  :  «  Avez-vous  une  lettre  de  mon  fils?...  Mon  mari  m'a-t-il 
écrit?...  Monsieur  le  facteur,  est-ce  que  vous  n'avez  rien  pour 
moi?...  »  —  Le  facteur  répondait  avec  un  calme  désespérant  : 
«  Laissez-moi  faire  ma  tournée;  s'il  y  a  une  lettre  pour  vous,  c'est 
à  votre  domicile  que  je  la  remettrai.  »  Les  commères  alors,  reve- 
nant sur  leurs  pas,  interrogeaient  celles  qui  tenaient  déjà  en  main 
les  nouvelles  attendues  :  «  Votre  homme  vous  parle-t-il  du  mien?... 
Sait-il  quelque  chose  du  navire  où  est  mon  fils?...  »  Et  le  bruit  dura 
ainsi  jusqu'à  ce  que  chaque  famille  eût  reçu  la  missive  qui  lui  était 
destinée,  car  c'est  un  grand  jour  dans  les  ports  d'armement  que 
celui  où  arrive  le  courrier  de  Saint-Pierre!  A  ce  seul  mot,  des 
larmes  coulent;  on  se  réjouit,  on  espère;  jour  attendu  avec  anxiété 
où  trop  souvent  de  tristes  nouvelles  viennent  porter  dans  les  familles 
la  désolation  et  le  deuil!  Puis,  après  la  lecture  des  lettres,  viennent 
les  commentaires  qui  se  font,  dans  les  rues  étroites  de  Saint-Malo, 
d'une  fenêtre  à  l'autre.  Une  de  ces  conversations  qui  volent,  comme 
l'hirondelle,  par-dessus  la  tête  du  passant,  vint  frapper  l'oreille  de 
Jenny.  Il  était  question  du  brick  le  Dauphin^  de  chaloupes  dispa- 
rujss,  d'hommes  égarés  dans  les  brumes. 

—  Mon  Dieu!  dit-elle  à  l'une  de  ses  voisines  qui  demeurait  tout 
près  de  chez  elle,  j'ai  peur!  Va  donc  demander  au  bureau  du  port 
si  on  sait  le  nom  de  ceux  qui  montaient  la  chaloupe...  —  Elle  at- 
tendit avec  anxiété  son  retour  :  —  Eh  bien  !  parle  donci 


Digitized  by 


Google 


9/|2  REVUE   DE6   DEUX   MONDES. 

—  Il  y  avait  à  bord,  répondit  la  jeune  fille,  un  Normand,  un  Bas- 
Breton  du  Binic,  deux  gars  de  Pleurtuis,  et  puis... 

—  Et  puis?  fit  Jenny  en  pâlissant. 

—  Deux  jeunes  gens  de  Gancale... 

—  Mon  Dieu!  mon  Dieu!  s'éoria  Jeony,  ils  sont  morts! 

—  On  n'en  est  pas  sûr,  Jenny;  il  en  revient  beaucoup  de  ceux  qui 
disparaissent  dans  la  brume. 

—  C'est  vrai,  murmura  Jenny;  mais  combien  aussi  ne  reviennent 
jamais!...  Elle  courut  acheter  un  cierge  qu'elle  fit  allumer  devant 
l'autel  de  la  Vierge. 

Avant  que  les  deux  jeunes  filles  fussent  de  retour  à  leurs  fenries, 
la  fatale  nouvelle  s'était  répandue  dans  la  partie  haute  de  Gancale 
et  à  La  Houle.  Jambe-de-Bois  supporta  vaillamment  le  nouveau 
coup  qui  le  frappait;  après  lui  avoir  enlevé  ses  deux  gendres,  la 
mer  lui  prenait  son  fils!  Une  larme  s'échappa  des  yeux  de  l'inva- 
lide, mais  il  l'essuya  vite  :  il  y  a  des  gens  que  l'habitude  du  mal- 
heur a  rendus  comme  insensibles.  Il  eut  assez  de  courage  pour 
aller  faire  sa  visite  de  condoléance  au  père  de  Daniel,  qui  revenait 
au  port  avec  sa  barque,  YAimable-Afflaé.  Celui-ci  fut  plus  rude- 
ment remué  en  apprenant  la  mort  probable  de  son  fils,  pour  lequel 
il  avait  amassé  quelque  bien  ;  mais,  moins  habitué  à  être  maltraité 
par  le  sort,  le  patron  Daniel  s'obstina  à  conserver  l'espoir  que  son 
enfant  se  retrouverait  sain  et  sauf.  Un  mois  plus  tard,  un  second 
courrier  de  Saint-Pierre  arriva  à  Saint-Malo.  Le  capitaine  du  Dau- 
phin écrivait  à  ses  armateurs  :  «  Je  n'ai  plus  du  tout  entendu  parler 
de  la  chaloupe  ni  de  ceux  qui  la  montaient.  En  changeant  de  mouil- 
lage, j'ai  eu  occasion  d'interroger  plus  de  cent  navires^  et  je  n'ai  pu 
recueillir  aucune  nouvelle  sur  mes  malheureux  matelots*  Il  est  à 
peu  près  certain  qu'ils  ont  péri  en  pleine  mer.  » 

Ces  paroles,  venues  en  droite  ligne  du  grand  banc  de  Terre-Neuve 
et  signées  par  le  capitaine  du  navire,  ébranlèrent  la  confiance  de 
ceux  qui  voulaient  espérer  encore.  Les  deux  jeunes  gens  furent 
tenus  pour  morts  par  toute  la  population  de  Cancale  et  des  environs, 
et  on  fit  célébrer  des  messes  de  requiem  à  leur  intention.  Le  deuil 
porté  par  leurs  familles  au  jour  de  la  cérémonie  funèbre  acheva  de 
convaincre  les  plus  incrédules.  On  les  eût  vus  reparaître  tous  les 
deux  que  l'on  eût  refusé  de  les  reconnaître.  Jenny  avait  versé  plus 
d'une  larme  en  apprenant  la  fatale  nouvelle,  et  comme  elle  confiait 
ses  chagrins  à  la  même  voisine  qui  s'était  chargée  de  prendre  pour 
elle  des  renseignemens  au  bureau  du  port  : 

—  Lequel  était-ce  donc?  demanda  celle-ci. 

—  Qu'importe?  répondit  Jenny;  puisqu'ils  ont  péri  tous  les  deux^ 
je  veux  garder  mon  secret. 

La  mère  Lambert,  fatiguée  de  voir  sa  fille  triste  et  abattue,  lui 


Digitized  by 


Google 


LES   PÉCHEURS   DE   GANCALE.  9A3 

dit  un  jour  avec  aigreur  :  —  Il  ne  tenait  qu'à  toi  d'être  la  femme 
du  commandant,  et  tu  ne  Tas  pas  voulu  !  11  s'agissait  cependant  de 
mon  bonheur  autant  que  du  tien!...  Mais  non,  tu  avais  l'idée  ail- 
leurs. Vous  ne  voulez  épouser  que  des  gens  qui  naviguent,  vous 
autres  paysannes! 

Jenny  ne  répondit  que  par  un  soupir.  —  Pour  comble  de  mal- 
heur, continua  la  fermière,  il  faut  que  la  mer  enlève  d'un  seul  coup 
deux  jeunes  gens  sur  qui  tu  pouvais  te  rabattre!...  Dame!  ils  ne  va- 
laient pas  à  eux  deux  la  moitié  de  M.  Kelmère;  mais  enfin  le  grand 
brun  possédait  quelque  chose  par  son  père,  et  le  petit  blond  devait 
avoir  sa  part  du  trésor... 

Il  restait  donc  généralement  admis  que  le  coffret  retiré  du  fond 
de  la  mer  renfermait  un  trésor.  Bien  que  l'on  vît  le  père  Laurent, 
dit  Jambe-de-Bois,  aussi  pauvrement  vêtu  que  par  le  passé  et  coiffé, 
les  dimanches  et  fêtes,  d'un  vieux  chapeau  qu'il  tenait  de  la  géné- 
rosité de  son  ami  le  commandant  Kelmère,  on  s'obstinait  à  le  con- 
sidérer comme  riche.  Quand  une  erreur  est  accréditée  dans  le  public, 
elle  persiste  en  dépit  de  toute  raison. 

V.  —   LIS   DEUX   AUlS. 

La  franchise  de  Jenny  avait  affligé  le  commandant  Kelmère  ;  il 
n'en  voulait  pas  à  la  jeune  fille,  mais  il  ne  se  souciait  point  de  re- 
tourner à  la  ferme.  Le  vieux  marin  ne  quittait  plus  La  Houle;  il 
éprouvait  un  redoublement  de  tendresse  pour  la  mer,  à  laquelle  il 
se  reprochait  de  n'être  pas  demeuré  fidèle  jusqu'à  la  fin.  Quelques- 
uns  de  ses  anciens  camarades  étant  parvenus  au  grade  d'amiral,  il 
se  persuadait  qu'il  aurait  pu,  lui  aussi,  arriver  à  commander  une 
escadre,  s'il  ne  se  fût  si  tôt  retiré  du  service,  et  pourtant  il  n'avait 
jamais  eu  sous  ses  ordres  qu'un  petit  cutter  garde-côte  !  Toutes  ses 
conversations  avec  le  père  Laurent  roulaient  sur  les  promotions 
passées  et  présentes.  C'est  à  la  fois  le  chagrin  et  la  consolation  des 
gens  en  retraite  de  croire  qu'ils  auraient  pu  être  ce  que  sont  les 
mieux  doués  ou  les  plus  favorisés  d'entre  leurs  contemporains.  A 
défaut  de  vaisseau  de  ligne,  le  commandant  Kelmère  se  décida  un 
jour  à  armer  un  bateau  de  pêche  qu'il  baptisa  du  nom  sonore  de 
Foudroyant  en  souvenir  du  bâtiment  sur  lequel  il  avait  servi  avec 
le  grade  d'enseigne.  L'espoir  de  trouver  au  pied  du  Groin  un  vrai 
trésor  composé  de  belles  guinées  sonnantes  ne  l'abandondait  pas  : 
c'était  désormais  la  seule,  la  dernière  expédition  qu'il  lui  fût  per- 
mis d'accomplir.  A  la  grande  marée  d'équinoxe,  au  mois  de  sep- 
tembre, il  s'en  alla  draguer  dans  les  rocs  d'où  il  avait  retiré  le  cof- 
fret plein  de  faux  assignats;  mais  cette  fois  il  ne  put  rien  trouver, 
pas  même  un  vieux  clou.  Forcé  d'ajourner  sa  troisième  tentative  au 


Digitized  by 


Google 


9&^  REVUE  DES   DEUX   HOIïDES. 

printemps  de  Tannée  suivante ,  il  ne  perdit  pas  entièrement  cou- 
rage; mais  au  lieu  de  revenir  à  La  Houle,  où  les  commères  auraient 
pu  rire  de  sa  mésaventure,  il  s'avança  au  large  jusqu'à  l'archipel  de 
Chausey.  Dans  ce  labyrinthe  de  petits  Ilots  cher  aux  naturalistes,  le 
poisson  est  abondant,  et,  pour  qui  aime  à  pêcher,  nul  endroit  ne 
peut  être  mieux  choisi. 

La  journée  avait  été  belle  et  très  chaude  pour  la  ssûson.  Vers  le 
soir,  de  grosses  nuées  d'orage  s'accumulèrent  du  côté  du  nord,  la 
brise  devint  plus  faible.  Le  commandant  Kelmère,  empêché  par  le 
calme  de  revenir  à  Cancale,  prit  le  parti  de  passer  la  nuit  dans  l'fle 
de  Chausey;  il  amarra  le  Foudroyant  le  long  du  quai,  et  descendit 
à  terre  en  compagnie  de  Jambe-de-6ois  et  de  son  mousse.  La  mer, 
unie  comme  un  miroir,  paraissait  plus  blanche  encore  sous  le  som- 
bre voile  de  nuages  qui  obscurcissait  le  ciel.  Quelques  barques  de 
pêche  se  montraient  dans  l'espace  compris  entre  Chausey  .et  les  côtes 
de  la  Manche;  dans  la  direction  de  Jersey,  cinq  ou  six  cutters  dres- 
saient au-dessus  des  flots  apaisés  leurs  mâts  chargés  de  voiles,  et 
bien  loin  au  large,  vers  l'ouest,  les  huniers  d'un  grand  navire  à 
demi  gonflés  par  le  dernier  soufile  de  la  brise  se  détachaient  vague- 
ment comme  une  vapeur  diaphane.  Un  peu  avant  le  coucher  du  so- 
leil ,  un  éclair  sillonna  la  nuée  qui  montait  toujours  sur  l'horizon, 
un  violent  coup  de  tonnerre  retentit  dans  le  lointain,  et  le  vent  se 
mit  à  soufller  avec  un  bruit  strident.  En  un  instant,  les  vagues  se 
soulevèrent,  couronnées  à  leur  sommet  d'un  panache  d'écume;  la 
pluie  tomba  à  grosses  gouttes  d'abord,  puis  par  torrens,  et  cette 
immense  étendue  de  l'Océan,  s' assombrissant  aussitôt,  ne  présenta 
plus  que  le  lugubre  aspect  de  flots  verts  roulant  les  uns  contre  les 
autres  dans  un  désordre  terrible.  Tout  ce  qu'il  y  avait  de  voiles  au 
large  disparut  dans  l'obscurité;  seulement,  quand  l'éclair  lançait  à 
travers  l'espace  son  éblouissante  clarté,  on  distinguait  çà  et  là  les 
barques  et  les  cutters  fuyant  la  tempête  dans  toutes  les  directions, 
et  bondissant  sur  les  lames  comme  on  voit  les  brebis  frappées  d'une 
terreur  subite  bondir  à  travers  les  guérets.  Tous  ces  petits  bâtimens 
eurent  bientôt  trouvé  un  abri  dans  quelque  crique,  au  fond  d'une 
anse  ;  mais  il  n'en  était  pas  de  même  du  grand  navire  que  l'orage 
avait  surpris  entre  l'Ile  de  Jersey  et  Saint-Malo,  tout  près  des  écueils 
dangereux  nommés  les  Minquiers.  Ceux  qui  le  montaient  connais- 
saient parfaitement  ces  parages,  car  le  navire  appartenait  au  port 
de  Granville,  et  il  se  disposait  à  y  rentrer  après  une  traversée  de 
deux  mois.  L'Onon,  — c'était  son  nom,  —  armé  pour  la  pêche  de  la 
baleine,  venait  en  dernier  lieu  du  cap  de  Bonne-Espérance;  sur  sa 
route,  il  avait  rencontré  le  navire  de  Boston  à  bord  duquel  les  deux 
marins  de  Cancale,  Daniel  et  son  ami  Laurent,  avaient  été  recueillis 
au  sud  du  banc  de  Terre-Neuve,  et  il  s'était  chargé  de  les  rapatrier. 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   CANGAIE.  9i5 

Les  deux  marins  que  Ton  croyait  morts  allaient  donc  toucher  la 
terre  de  France  le  lendemain  matin.  Ils  allaient  reparaître  pleins  de 
vie  devant  ceux  qui  les  avaient  pleures!...  Mais  la  mer  a  des  ca- 
prices terribles,  et  tout  est  hasard  pour  qui  navigue  I  Quand  l'orage 
éclata,  YOrion  cinglait  au  sud  des  Minquiers,  dont  les  roches  noires, 
laissées  à  sec  par  la  marée,  se  montraient  distinctement  aux  regards 
de  l'équipage.  Contraint  par  la  violence  du  vent  de  carguer  les  voiles 
et  de  mettre  en  cape,  le  capitaine  tenta  de  s'éloigner  des  récifs  en 
rétrogradant  du  côté  du  large.  La  nuée  remplie  d'éclairs  l'environ- 
nait de  toutes  parts;  la  foudre  ne  ceôsait  de  gronder  autour  du  navire, 
que  le  fluide  électrique  vint  frapper  à  plusieurs  reprises.  Un  mât  fut 
fendu  du  haut  en  bas,  une  vergue  se  rompit;  mais  YOrion  se  tint 
bravement  la  proue  au  vent,  comme  s'il  n'eût  reçu  aucune  blessure. 
Quand  le  tonnerre  eut  cessé  de  gronder  et  que  les  éclairs  blafards 
rayonnant  à  travers  la  pluie  s'en  allèrent  s'éteindre  vers  le  cap  Fré- 
hel,  le  capitaine  reprit  sa  route.  La  nuit  était  complètement  sombre, 
aucune  étoile  ne  brillait  au  ciel;  il  n'y  avait  sur  l'étendue  de  la  mer 
nulle  autre  clarté  que  celle  de  la  lampe  de  l'habitacle  éclairant  la 
boussole. 

—  Grâce  à  Dieu,  dit  Daniel  à  son  ami,  l'orage  est  passé;  demain 
nous  serons  à  Granville  ! 

—  C'est  vrai,  répliqua  Laurent,  mais  avons-nous  paré  les  Min- 
quiers?... N'est-ce  pas  le  feu  de  Fréhel  que  je  vois  là,  à  notre 
gauche?... 

—  A  notre  gauche?...  reprit  vivement  Daniel.  C'est  impossible... 

Les  deux  Gancalais  allongèrent  la  tête  par-dessus  le  bord;  d'au- 
tres marins  regardaient  comme  eux  ce  feu  tournant  et  à  éclipses, 
qui  ne  pouvait  être  que  celui  du  cap  Fréhel.  Le  capitaine  à  son  tour 
interrogea  des  yeux  ce  phare  qui  semblait  lui  dire  :  Prenez  garde! 
Puis,  montant  d'un  pas  rapide  sur  la  dunette,  il  considéra  avec  at- 
tention l'aiguille  de  la  boussole.  Alors  retentit  à  la  proue  du  navire 
ce  cri  sinistre  :  «  Des  brisans  devant  nous!  » 

Le  capitaine  sauta  sur  la  roue  du  gouvernail  en  repoussant  du 
poing  le  timonier,  et  il  la  fit  tourner  rapidement.  —  Carguez,  car- 
guez  tout!...  criait-il  d'une  voix  émue;  la  foudre  a  touché  la  bous- 
sole, elle  ne  marque  plus! 

L'équipage  tout  entier  s'était  précipité  sur  les  cordages;  les  pou- 
lies grinçaient,  les  voiles  se  repliaient  sur  les  vergues,  et  YOrion^ 
exécutant  son  mouvement  de  rotation,  traçait  à  sa  poupe  un  sillon 
phosphorescent;  mais  il  était  trop  tard.  La  quille  et  le  gouvernail 
du  navire  heurtèrent  les  récifs,  et  un  horrible  craquement  apprit 
aux  vingt-cinq  hommes  réunis  sur  le  pont  que  YOrion  venait  de  re- 
cevoir un  coup  mortel. 

TOMB  XLV.  60 


Digitized  by 


Google 


9A6  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  A  la  mer  les  chaloupes  1  cria  le  capitaine. 

L'une  des  baleinières  s'était  brisée  par  l'effet  de  la  secousse 
qu'avait  éprouvée  le  navire  en  touchant  le  roc;  l'autre  fut  amenée  à 
grand' peine,  et  douze  marins  s'y  jetèrent  à  la  hâte.  Quant  à  la  cha- 
loupe proprement  dite,  elle  avait  été  défoncée  sur  le  pont  même  par 
la  chute  du  mât  foudroyé.  Restait  encore  le  canot  du  capitaine  dans 
lequel  on  embarqua  les  mousses,  les  novices  et  les  officiers;  ces  der- 
niers avaient  ordre  de  se  diriger  au  plus  vite  sur  l'île  de  Chausey 
pour  y  demander  des  secours.  Le  capitaine  demeura  sur  son  navire 
avec  les  deux  Gancalais  et  quelques  vieux  marins  décidés  à  ne  quit- 
ter leur  chef  qu'à  la  dernière  extrémité. 

Cependant  VOrion  s' entr' ouvrait,  et  les  vagues  qui  le  faisaient 
talonner  sur  les  pointes  aiguës  des  récifs  commençaient  à  l'envahir. 

— 11  est  de  mon  devoir  de  rester  ici,  dit  le  capitaine  à  ceux  qui 
l'entouraient;  gagnez  le  rocher,  vous  autres... 

Les  marins  se  retirèrent  donc  sur  le  récif  aux  parois  glissantes, 
qu'ils  gravirent  péniblement,  et  là,  réunis  en  un  groupe  serré  sur 
l'étroit  espace  que  la  mer  menaçait  de  toutes  parts,  ils  s'assirent 
les  genoux  au  menton. 

—  La  mer  monte,  n'est-ce  pas?  demanda  Laurent  à  son  ami. 

—  Peut-être,  répondit  Daniel;  quelle  heure  est-il? 

—  Quand  le  capitaine  a  fait  sonner  sa  montre,  dit  un  des  nau- 
fragés, j'ai  entendu  deux  coups. 

—  Deux  heures,  reprirent  les  autres,  la  mer  monte! 

—  Ah!  si  ceux  qui  sont  dans  les  embarcations  ramaient  bienî... 
dit  Laurent. 

—  Il  leur  faut  plus  de  deux  heures  pour  aller  à  Chausey  et  autant 
pour  revenir...  Nous  sommes  en  grande  marée,  et  le  flot  marche  si 
vite!... 

Gomme  ils  échangeaient  ces  tristes  paroles  sur  le  récif,  un  bruit 
sourd  frappa  leurs  oreilles  :  c'était  la  mâture  de  VOrion  qui  tombait 
à  la  mer.  La  lumière  de  l'habitacle  s'éteignit,  et  la  poupe  du  navire 
sombra  lentement,  pareille  à  la  tête  d'une  baleine  qui  se  cache  sous 
la  vague.  Un  sourd  gémissement  ée  fit  entendre  au  mUieu  du  bruit 
de  la  mer;  une  forme  humaine  se  débattant  à  travers  les  cordages 
et  les  vergues  entraînés  à  la  dérive  se  montra  vaguement  sous  le5 
flocons  d'écume,  et  puis  tout  disparut;  le  capitaine  de  YOrion  venait 
d'être  englouti  avec  les  débris  de  son  navire.  Et  la  mer  montsdt  ra- 
pidement; les  lames  arrivaient  comme  au  galop,  tumultueuses  et 
pressées,  escaladant  les  flancs  abrupts  du  rocher  sur  lequel  une 
demi-douzaine  de  malheureux  se  tenaient  cramponnés. 

—  Laurent,  cria  Daniel,  gagnons  la  pointe  du  rocher  avant  que 
les  autres  ne  s'en  emparent. 


Digitized  by 


Google 


LES   PÊCHEURS   DE   CANCALE,  947 

Les  deux  Gancalais  se  plantèrent  debout,  le  plus  haut  qu'ils  pu- 
rent, enfonçant  leurs  pieds  dans  les  interstices  du  roc  fendu  par  les 
vagues.  Ainsi  établis,  ils  se  serrèrent  l'un  contre  l'autre,  pareils  à 
deux  statues  de  bronze  coulées  dans  le  même  moule.  Les  autres 
naufragés  se  groupèrent  autour  d'eux  en  faisceau,  de  sorte  que  le 
sommet  du  récif  se  trouva  couvert  d'un  revêtement  de  corps  hu- 
mains; mais  ceux  qui  étaient  en  bas,  menacés  de  plus  près  par  les 
lames,  quittèrent  bientôt  les  flancs  du  roc  pour  saisir  les  épaves  du 
navire,  et  ils  essayèrent  de  se  maintenir  à  flot.  Les  uns,  à  cheval  sur 
un  mât,  faisaient  de  vains  efforts  pour  l'empêcher  de  rouler  :  ils  se 
fatiguaient  à  ressaisir  la  pièce  de  bois,  que  sa  rondeur  faisait  inces- 
samment tourner.  Les  autres  se  soutenaient  sur  des  planches  assez 
solides  pour  porter  le  poids  de  leur  corps;  mais  le  courant,  si  ra- 
pide sur  ces  côtes ,  les  entraînait  au  large ,  et  les  dispersait  siu* 
l'abîme  comme  des  algues  flottantes.  11  ne  resta  bientôt  plus  sur  le 
rocher  que  les  deux  Gancalais,  dont  l'écume  salée  de  la  mer  efileu- 
rait  les  pieds. 

—  Daniel,  dit  Laurent,  nous  sommes  perdus! 

—  Courage,  ami,  courage...  J'entends  des  voix!... 

—  Non ,  non ,  ce  sont  des  goélands  qui  crient,  ou  bien  les  der- 
nières plaintes  de  nos  compagnons. 

—  Courage,  Laurent!  Tiens,  pose  le  pied  sur  mon  genou  et  ac- 
croche-toi à  mes  cheveux. 

—  Mais  toi,  Daniel! 

—  Moi  I  qu'importe?  Mon  père  n'a  pas  besoin  de  mes  bras  pour 
vivre...  Je  n'ai  pas,  colnme  toi,  deux  sœurs  veuves  à  soutenir...  Et 
puis  est-ce  bien  moi  qu'attend  Jenny?.,.  D'ailleurs,  en  t'appuyant 
sur  moi,  vois-tu,  tu  me  rends  plus  solide... 

—  Non,  fit  Laurent,  je  ne  veux  pas  que  tu  meures  pour  me 
sauver. 

—  Entêté!  s'écria  Daniel.  Et,  l'enlevant  de  son  bras  robuste,  il  le 
plaça  dans  la  position  qu'il  venait  d'indiquer. 

Le  flot  montait  toujours  aussi  rapide,  mais  moins  bruyant,  parce 
que  les  pointes  des  récifs  avaient  presque  toutes  été  envahies  par  la 
marée.  — Entends-tu?  dit  Daniel.  Des  voix,  des  voix  qui  nous  ap- 
pellent ! . . .  Et  il  cria  de  toute  sa  force  :  —  Par  ici  !  à  nous  !  à  nous  ! . . . 

C'était  en  effet  le  secours  promis  qui  leur  arrivait.  Une  barque 
accourait  à  grands  coups  d'aviron,  et  celui  qui  la  commandait  n'é- 
tait autre  que  le  commandant  Kelmère.  11  convenait  à  un  vieil  offi- 
cier de  la  marine  militaire  de  se  dévouer  pour  le  salut  de  ses  frères; 
en  pareil  cas,  un  sauvetage  offre  d'autant  plus  de  périls  que  les 
naufragés,  comme  affolés  par  la  terreur  de  la  mort,  peuvent  se  jeter 
dans  la  chaloupe  qui  leur  vient  en  aide  et  la  faire  couler.  La  mer 
d'ailleurs  était  encore  houleuse,  et  la  brise  soufflait  par  bourrasques: 


Digitized  by 


Google 


9i8  BEYUE  DES   DEUX   MONDES. 

les  autres  bateaux  partis  de  Ghausey  en  même  temps  que  celui  du 
commandant  Kelmère  étaient  encore  loin  des  Minquiers. 

—  A  nous  !  par  ici  !  criaient  à  la  fois  les  deux  Gancalais.  Déjà  Da- 
niel plongeait  dans  l'eau  jusqu'à  la  ceinture  et  tenait  toujours  son 
ami  au-dessus  des  vagues. 

—  Tu  vas  être  sauvé,  lui  disait-il,  tu  reverras  ta  famille.-  Est-ce 
que  tu  pleures,  Laurent? 

—  Laisse-moi  descendre,  répondit  celui-ci. 

—  Pourquoi  cela?  Tu  ne  pourrais  pas  me  porter,  toi,  mon  gar- 
çon! Eh  bien!  ne  vaut-il  pas  mieux  qu'il  n'y  en  ait  qu'un  à  mou- 
rir?... 

—  Lâche-moi  !  lâche-moi  !  cria  Laurent.  Parlant  ainsi,  il  se  dé- 
battit avec  tant  de  force  qu'il  s'arracha  aux  étreintes  de  son  ami  et 
tomba  dans  la  mer. 

—  Sauvez-le!  s'écria  Daniel,  que  le  flot  soulevait  malgré  tous  les 
efforts  qu'il  faisait  pour  se  maintenir  sur  le  récif.  Sauvez-le,  sauvez 
Laurent  ! 

Ce  fut  son  dernier  cri  ;  la  vague  l'emporta  au  milieu  de  ce  géné- 
reux élan  de  l'amitié.  Le  canot  touchait  déjà  la  cime  du  récif,  et  les 
gens  qui  le  montaient  entendirent  cet  appel.  Au  moment  où  il  allait 
disparaître  à  son  tour,  Laurent,  qui  se  débattait  en  nageant,  tour- 
noyait dans  le  remous  formé  par  la  mer  autour  du  rocher;  sa  main 
put  saisir  le  bras  que  lui  tendait  le  commandant  Kelmère  :  celui-ci 
le  déposa  à  demi  mort  au  fond  de  la  barque.  Pendant  plusieurs 
heures,  le  bateau  sauveteur  explora  les  abords  de  ce  lugubre  récif 
entièrement  caché  sous  la  vague  ;  mais  la  marée  avait  tout  balayé, 
et  la  boule  ondulait  sur  la  verte  surface  liquide  comme  pour  effacer 
jusqu'au  dernier  vestige  du  sinistre.  Des  sept  hommes  qui  étaient 
restés  sur  le  navire  naufragé  avec  le  capitaine,  le  commandant  Kel- 
mère n'avait  pu  en  sauver  qu'un  seul;  il  s'acharnait  donc  à  cher- 
cher encore,  et  ne  pouvait  se  résigner  à  retourner  à  Ghausey. 

—  Tout  est  fini,  commandant,  lui  dit  enfin  l'un  des  marins  de 
YOrion  sauvés  dans  la  chaloupe  et  qui  l'avait  accompagné  sur  le 
lieu  du  naufrage. 

Sans  rien  répondre,  le  commandant  vira  de  bord  et  fit  route  vers 
la  petite  tle  où  l'attendaient  ses  deux  compagnons  Jambe-de-Bois  et 
le  mousse.  Tandis  que  le  canot  voguait  à  pleines  voiles,  le  com- 
mandant Kelmère  regardait  avec  attendrissement  le  matelot  qu'il 
venait  de  sauver  :  il  lui  semblait  le  reconnaître. 

—  D'où  viens-tu?  lui  demanda-t-il  ;  qui  es-tu? 

—  Je  viens  de  Terre-Neuve  en  passant  par  la  ligne,  dit  Laurent; 
je  suis  de  Gancale,  et  si  l'eau  de  la  mer  qui  m'est  entrée  dans  les 
yeux  ne  m'a  donné  la  berlue,  vous  êtes  monsieur  Kelmère...  Ah!  le 
pauvre  Daniel!  ajouta-t-il  en  sanglotant,  il  a  voulu  me  sauver  mal- 


Digitized  by 


Google 


LES   PECHEURS   DE   CANGALE.  9&9 

gré  moi,  mais  que  Dieu  me  pardonne  1...  j*ai  tout  fait  pour  l'en  em- 
pêcher. 

—  Écoute,  Laurent,  répondit  le  commandant  Kelmère,  tu  vas 
venir  à  Chausey;  mais  tu  resteras  dans  mon  canot... 

—  Comme  vous  voudrez,  commandant;  aussi  bien  j'ai  le  cœur 
^os  ! . . .  Mon  père  va  bien  ?. . . 

—  Oui,  oui  !  toujours  le  même. . .  On  vous  a  crus  morts  tous  les 
deux!...  Vous  étiez  vivans,  Daniel  et  toi,  hier  au  soir,  et  ce  matin 
il  n'en  reste  plus  qu'un  !...  C'est  un  fameux  garçon  de  moins!... 

—  Et  que  j'aimais  comme  un  frère!  Il  faisait  de  moi  ce  qu'il  vou- 
lait, commandant,  et  pourtant  je  ne  pouvais  me  passer  de  lui... 

Le  canot  arriva  bientôt  près  de  l'île  de  Chausey;  le  commandant 
sauta  à  terre,  et  s'adressant  à  Jambe-de-Bois,  qui  l'attendait  sur  le 
rivage  :  —  Mon  vieux  Laurent,  lui  dit-il,  prends  ton  courage  à  deux 
mains  et  ne  pleure  pas! 

—  Quoi  donc,  commandant?  demanda  le  vieillard  qui  pâlissait. 

—  J'en  ai  sauvé  un,  un  seul,  hélas! 

—  Ah  !  les  Minquiers  I...  les  Minquiers  !... 

—  Un  seul,  Laurent,  et  c'est  ton  fils  !... 

L'invalide  chancela,  et  s' appuyant  sur  l'épaule  du  commandant  : 
—  Monsieur  Kelmère,  vous  ne  plaisantez  pas  au  moins  !...  Ce  serait 
mal  à  vous  de  tromper  un  pauvre  père...  Où  est-il?...  Où  est  mon 
cher  enfant?... 

Le  jeune  homme,  averti  par  un  signe  du  commandant,  se  préci- 
pita sur  le  rivage  et  se  jeta  au  cou  de  son  père.  Ils  pleuraient  l'un  et 
l'autre  comme  des  femmes.  —  Allons,  embarque  pour  Cancale  !  dit 
le  commandant  Kelmère.  Jambe-de-Bois,  mon  ami,  tu  as  fait  dire 
une  messe  de  requierriy  il  y  a  trois  mois,  pour  ton  fils  qui  se  portait  à 
merveille;  maintenant  fais  en  dire  une  seconde  pour  remercier  Dieu 
de  l'avoir  retrouvé... 

—  Je  m'inquiète  de  revoir  le  père  de  Daniel,  interrompit  le  vieux 
Laurent,  la  mer  ne  lui  a  point  rendu  son  fils!...  Il  m'en  voudra 
d'être  plus  heureux  que  lui! 

VI.    —    LE    TRÉSOR. 

Aquelquesjoursdelà,  comme  Jenny  Lambert,  revenant  de  Saint- 
Malo  avec  ses  compagnes,  traversait  le  bourg  de  Paramé,  elle  apprit 
le  naufrage  du  baleinier  VOrion  et  toutes  les  circonstances  de  ce 
fatal  événement. 

■  —  Quel  malheur!  dit  Jenny  en  essuyant  une  larme,  ils  reve- 
naient tous  les  deux  sains  et  saufs,  et  voilà  que  la  mer  prend  sa 
revanche  au  moment  où  ils  allaient  toucher  le  portl... 


Digitized  by 


Google 


950  RETUE   DES   DEUX   MONDES. 

—  Il  parait  que  Daniel  était  un  vaillant  jeune  homme,  répliqua 
sa  voisine. 

—  Oh  I  oui,  un  garçon  plein  de  cœur,  courageux... 

—  Et  un  bel  homme?  continua  la  voisine  en  fixant  sur  Jenny  un 
regard  attentif. 

—  Sanà  doute,  répondit  celle-ci  ;  la  figure  un  peu  dure,  les  yeux 
hardis...  Son  père  sera  bien  affligé... 

—  Tiens,  Jenny,  tu  pleurerais  plus  que  cela,  si  c'était  celui  des 
deux...  Mais  c'est  ton  secret,...  et  pourtant  tu  ne  l'as  pas  si  bien 
gardé  que  je  ne  Taie  deviné...  Ah  I  c'est  Laurent  que  tu  préfères... 
Voilà  qui  est  clair  comme  le  jour... 

Jenny  continua  son  chemin  troublée  et  inquiète.  Elle  était  si 
émue  qu'à  peine  arrivée  à  la  ferme  elle  fondit  en  larmes.  —  Allons, 
lui  dit  sa  mère,  calme  ton  chagi'in,  Jenny;  le  pauvre  Daniel  est 
mort,  c'est  vrai,  et  j'en  ai  de  la  peine,  moi  aussi;  mais  son  camarade 
est  sauvé,  la  chose  est  certaine,  on  me  l'a  dit  tout  à  l'heure,  et  si 
c'est  toujours  ton  idée  d'épouser  un  marin,  celui-là  en  vaut  bien  un 
autre  depuis  que  son  père  a  partagé  un  trésor  avec  M.  Kelmère. 

—  Qui  sait  s'il  songe  à  moi?  murmura  Jenny,  mais  si  bas  que  sa 
mère  ne  l'entendit  point. 

La  jeune  fille  se  trouvait  en  effet  dans  une  situation  assez  embarras- 
sante :  elle  avait  refusé  le  commandant  Kelmère;  Daniel,  qui  s'était 
ouvertement  posé  en  prétendant,  venait  de  périr,  et  rien  ne  lui 
prouvait  que  le  jeune  marin  sauvé  du  naufrage  songeât  sérieuse- 
ment à  elle.  Toutes  les  fois  qu'ils  s'étaient  rencontrés  sur  la  route, 
Laurent  l'avait  regardée  comme  on  regarde  une  madone ,  avec  un 
respect  mêlé  d'admiration;  mais  à  peine  lui  avait-il  parlé,  à  peine 
avait-il  passé  une  heure  auprès  d'elle  dans  la  ferme!  Parfois  elle 
essayait  de  douter  des  sentimens  affectueux  qu'elle  éprouvait  pour 
lui,  mais  aussitôt  elle  s'accusait  de  se  mentir  à  elle-même  :  la  fran- 
che et  honnête  figure  de  Laurent  se  présentait  sans  cesse  à  son  sou- 
venir. Celui-ci  de  son  côté  mourait  d'envie  d'aller  faire  une  visite  à 
la  fernae;  mais  il  lui  répugnait  de  paraître  marcher  sur  les  brisées  de 
son  pauvre  ami  Daniel,  et  puis  sa  timidité  naturelle  le  retenait,  car 
il  y  a  des  gens  capables  d'affronter  tous  les  périls  de  la  mer  et  qui 
se  trouvent  sans  force  devant  un  gracieux  visage  de  jeune  fille. 

Un  soir  pourtant,  trois  semaines  après  son  retour  à  Gancale,  Lau- 
rent vint  bravement  frapper  à  la  porte  de  Jenny  Lambert.  Celle-ci 
pâlit  en  le  voyant,  puis  une  vive  rougeur  colora  ses  joues,  et  son 
cœur  battit  avec  force.  Laurent,  interdit  et  troublé,  restait  sur  le 
'  seuil  sans  oser  faire  un  pas  en  avant. 

—  Entrez  donc,  jeune  homme,  dit  la  mère  Lambert;  vous  revenez 
de  si  loin  qu'on  a  besoin  de  vous  voir  pour  être  sûr  que  c'est  bien  vous. 


Digitized  by 


Google 


LES   PÉCHEURS   DE   GÂNGALE.  951 

—  C'est  vrai,  dit  Laurent;  je  peux  dire  que  je  reviens  du  fond  de 
la  mer.  Je  n*ai  sauvé  de  mes  deux  naufrages  que  cette  échai-pe  tri- 
cotée... par  vos  mains,  mademoiselle  Jenny. 

—  Vous  êtes  bien  aimable  de  vous  être  souvenu  de  moi,  répliqua 
la  jeune  fille  d'un  ton  sérieux. 

—  Oh  I  reprit  le  marin ,  quand  on  navigue,  on  pense  à  la  terre  et 
-à  ceux  qui  y  vivent  en  sécurité...  Pauvre  Daniel!  il  parlait  de  vous 
bien  des  fois  aussi,  lui... 

—  Son  père  est  bien  à  plaindre  !  interrompit  la  mère  Lambert. 

—  Oh!  oui,  dit  Laurent,  et  il  a  tant  de  chagrin  qu'il  va  vendre 
tout,  barques,  dragues,  filets... 

Ici  Laurent  fit  une  pause,  alluma  un  cigare,  toussa  à  plusieurs 
reprises,  et,  se  tournant  vers  Jenny  :  —  Mademoiselle,  j'ai  une  com- 
mission à  vous  faire  de  la  part  de  M.  Kelmère... 

—  Parlez,  dit  Jenny  un  peu  alarmée. 

—  Vous  savez  qu'il  est  bien  bon  pour  nous... 

—  Oh!  oui,  reprit  la  fermière;  il  a  partagé  avec  votre  père  le 
trésor... 

—  Quel  trésor?  demanda  Laurent;  est-ce  que  vous  croyez  à  ce 
trésor-là,  vous,  mère  Lambert? 

La  fermière  fsûUit  tomber  sur  sa  chaise,  et  elle  regarda  sa  fille 
d'un  air  consterné. 

—  Un  trésor,  reprit  Laurent;  ah!  bien!  oui!  11  a  fait  cadeau  à 
mon  père  d'un  vieux  coffre  vide,  voilà  tout...  Mais  attendez!  hier  il 
est  venu  à  la  maison,  et  dans  ce  coffre  il  a  glissé  un  papier  qu'il  m'a 
fait  lire.  Or  ce  papier,  qui  est  timbré  et  écrit  par-devant  notaire, 
constate  que  le  commandant  vous  donne,  à  vous  et  à  votre  fille,  en 
héritage,  la  propriété  de  la  ferme  que  vous  occupez. 

—  Vrai,  vous  ne  me  trompez  pas,  jeune  homme?  demanda  la 
fermière  en  tremblant. 

—  Foi  d'honnête  homme,  et  la  preuve,  c'est  qu'il  m'a  chargé  de 
vous  l'annoncer.  Il  n'a  pas  voulu  venir  lui-même  à  cause  de  cer- 
taines raisons  qu'il  ne  m'a  pas  fait  connaître.  Maintenant  voici  la 
suite.  A  moi,  Laurent,  il  me  donne  dès  aujourd'hui  une  somme  de 
dix  mille  francs  que  je  vais  employer,  vous  devinez  bien  à  quoi? 

—  A  vous  faire  de  bonnes  rentes,  dit  la  fermière. 

—  Des  rentes!  oh  I  que  non!  J'achète  le  bateau  et  tous  les  usten- 
siles de  pêche  du  pauvre  père  Daniel,  et  me  voilà  l'un  des  gros 
bonnets  de  La  Houle...  Ah!  je  serais  plus  content  si  je  ne  prenais 
pas  la  place  de  mon  défunt  ami,  qui  voulait  périr  pour  me  sauver; 
mais  au  moins  j'ai  la  conscience  en  paix  :  plutôt  que  de  le  laisser 
âe  sacrifier,  j'ai  sauté  dans  l'eau  la  tête  la  première...  Tenez,  mère 
Lambert,  un  ami  comme  cela  vaut  son  pesant  d'or!...  Il  m'aurait 


Digitized  by 


Google 


^52  REYUE   DES   DEUX  MONDES. 

fait  passer  par  le  trou  d'une  aiguille  quand  il  était  fâché...  Quel 
homme  que  Daniel! 

Après  cette  courte  oraison  funèbre,  Laurent  essuya  ses  yeux  hu- 
mides de  larmes,  et,  s'adressant  à  Jenny  :  —  Mademoiselle,  j'ai 
fait  la  commission  de  M.  Kelmère  ;  si  vous  le  permettez,  je  revien- 
drai dans  quelques  jours  pour  une  autre  affaire  qui  nous  concerne 
aussi  tous  les  deux.  Alors  seulement  je  saurai  si  je  dois  me  réjouir 
de  ce  qui  m'arrive. 

Ayant  ainsi  parlé,  il  s'esquiva,  tout  surpris  de  la  hardiesse  avec 
laquelle  il  s'était  exprimé.  C'est  que  l'on  devient  moins  timide  à 
mesure  que  Ton  sent  la  pauvreté  plus  loin  de  soi,  et  le  Laurent  qui 
venait  de  faire  connaître  aux  deux  habitantes  de  la  ferme  les  dispo- 
sitions généreuses  du  commandant  Kelmère  n'était  plus  le  pauvre 
matelot  libéré  du  service  qui  allait  faire  voile  pour  le  banc  de  Terre- 
Neuve.  Lui  qui  avait  été  le  soutien  de  sa  famille,  il  en  devenait  le 
protecteur,  et  l'aisance  qu'il  espérait  acquérir  en  travaillant  lui 
permettrait  de  donner  plus  que  du  pain  à  ceux  de  ses  proches  qui 
étaient  tombés  dans  l'indigence. 

Les  derniers  mots  prononcés  par  Laurent  avaient  retenti  jusqu'au 
fond  du  cœur  de  Jenny.  La  jeune  fille  se  sentait  enfin  délivrée  des 
agitations  qui  troublsûent  son  esprit;  elle  savait  à  quoi  s'en  tenir 
sur  ses  propres  sentimens  et  sur  ceux  de  Laurent... 

Six  mois  après,  Laurent  épousait  Jenny  Lambert.  Le  comman- 
dant Kelmère  conduisit  lui-même  la  jeune  mariée  à  l'église  :  n'é- 
tait-il pas  comme  le  père  de  ces  époux  qu'il  avait  choisis  pour  ses 
héritiers?  Ainsi,  en  arrachant  deux  fois  le  pauvre  marin  à  une  mort 
imminente,  la  Providence  lui  avait  préparé  ime  destinée  digne  d'en- 
vie. Devenu  patron  et  propriétaire  de  V Aimable- Aglaé^  Laurent  a 
déjà  réalisé  de  beaux  bénéfices;  mais  le  bonheur  ne  l'a  point  rendu 
ingrat,  et  il  a  donné  à  son  premier  enfant  le  nom  de  Daniel  en  sou- 
venir du  généreux  ami  englouti  aux  Minquiers  en  cherchant  à  le 
sauver  lui-même.  La  ferme  de  la  Petite-Marouillère  est  triste  depuis 
que  Jenny  ne  l'habite  plus.  Le  commandant  Kelmère  avait  eu  la 
pensée  de  s'y  faire  arranger  une  chambre  pour  y  passer  quelques 
jours  pendant  la  belle  saison;  mais,  hélas I  dans  une  troisième  ten- 
tative qu'il  a  faite  pour  retirer  du  fond  de  la  mer  le  trésor  tant  rêvé, 
il  s'est  blessé  en  tombant  sur  les  rocs.  Désormais  le  pauvre  homme 
n'est  guère  plus  valide  que  son  ami  Jambe-de-Bois,  et  les  jeunes 
époux  ne  tarderont  pas  beaucoup,  selon  toute  probabilité,  à  entrer 
en  possession  de  la  ferme  qui  leur  a  été  promise  en  héritage. 

Th.  Pavie. 


Digitized  by 


Google 


LE 


ROMAN  ANGLAIS  CONTEMPORAIN 


MISS  M.  E.  BRADDON  ET  LE  ROMAN  A  SENSATION. 

Lady  Audley*»  aeeret,  two  toL,  London  1802.  —  Avrora  Fhyd,  two  vol.,  London  1868. 


Se  citer  soi-même  est  presque  toujours  assez  gauche,  et  facile- 
ment semble  prétentieux.  Le  succès  que  les  ouvrages  de  miss  Brad- 
don  ont  obtenu  chez  nos  voisins  nous  oblige  pourtant  à  rappeler  les 
conclusions  d'une  étude  que  nous  consacrions  ici  même  à  la  dégé- 
nérescence du  roman  britannique.  Nous  signalions  comme  une  des 
branches  du  free-trade  international  qui  semblait  prospérer  le 
mieux  l'importation  outre-Manche  de  ces  fantaisies  dévergondées, 
de  ces  témérités  de  pinceau  jadis  si  amèrement  reprochées  à  notre 
littérature  contemporaine  par  les  maîtres  jurés  de  la  critique  an- 
glaise (1).  Presque  au  même  moment  où  nous  poussions  ce  cri  d'a- 
larme paraissait  un  des  livres  les  mieux  faits  pour  le  justifier,  —  le 
Secret  de  lady  Audley^  —  et  ce  livre  en  est  à  sa  cinquième  ou 
sixième  édition.  Il  était  suivi  de  fort  près  par  un  second  roman  du 
même  auteuf ,  —  Aurora  Floydy  —  qui  a  rencontré  mêmes  censures 
et  même  fortune.  Ces  deux  fictions  cependant  n'étaient  pour  ainsi 
dire  que  la  contre-épreuve  l'une  de  l'autre.  A  défaut  de  l'adultère, 
sujet  à  peu  près  prohibé,  qui  en  est  encore  à  réclamer  droit  de 
bourgeoisie  dans  les  reading-rooms^  l'auteur  a  choisi  pour  ses  deux 
héroïnes,  —  pour  toutes  deux,  le  cas  est  bizarre,  —  une  situation 
qui  offre  à  la  pensée  les  mêmes  tableaux,  éveille  les  mêmes  curio- 

(1)  Voyez  la  Revue  du  !«'  août  i86î. 


Digitized  by  VjOOQIC 


95A  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

sites,  amène  des  combinaisons  analogues,  s'enveloppe  des  mêmes 
mystères,  conduit  à  des  crises  pareilles  :  la  bigamie.  Chacune  d'elles 
s'est  mariée  deux  fois.  L'une,  la  perverse  lady  Audley  (elle  nous 
rappelle  à  beaucoup  d'égards  un  personnage  de  Balzac,  la  comtesse 
Chîd)ert),  sait  fort  bien  que  son  premier  mari  vit  encore,  ou  du  moins 
n'a  aucun  motif  de  le  croire  mort.  L'autre,  l'impétueuse  et  généreuse 
Aurora  Floyd,  s'en  est  rapportée  à  un  journal  imparfaitement  ren- 
seigné, qui  lui  donne  le  droit  de  se  supposer  veuve  alors  qu'elle  ne 
l'est  point.  La  première  a  voulu  satisfaire  à  l'égoïste  sensualité,  à  la 
soif  de  luxe  et  d'élégance  que  les  misères  de  sa  jeunesse  ont  déve- 
loppée en  elle.  La  seconde,  entraînée  par  le  chaleureux  élan  de  son 
affectueuse  nature,  se  voit  condamnée  par  une  sorte  de  fatalité  à 
marcher  de  faute  en  faute,  de  tromperie  en  tromperie ,  à  la  fausse 
clarté  de  cette  «  grande  morale  »  qui  tue  les  petits  scrupules,  anéan- 
tit les  vertus  mesquines  et  donne  au  bon  sens  vulgaire  les  plus  ma- 
gnifiques démentis,  —  cette  morale  qui;  de  nos  jours,  trône  en  reine 
dans  les  boudoirs  équivoques,  les  salons  à  cartes  biseautées,  parmi 
les  bohémiens  de  la  basse  presse  et  de  la  haute  finance ,  chez  les 
spéculateurs  de  la  politique  et  chez  les  aventuriers  de  l'industrie. 

Nous  avons  ainsi,  par  un  étrange  caprice,  l'ange  et  le  démon  de 
la  bigamie.  Soit  dit  en  passant,  la  bigamie  elle-même  joue  un  rôle 
considérable  dans  les  romans  anglais,  ce  qui  tient  sans  doute  d'une 
part  à  l'imperfection  des  lois  édictées  en  Angleterre  pour  garantir  la 
sécurité  des  transactions  matrimoniales,  de  l'autre  au  confiant  aban- 
don des  parties  intéressées  et  à  l'aisance  avec  laquelle,  en  ce  pays, 
hommes  et  femmes  présentent  leur  tête  au  joug  solennel  de  l'hy- 
men. Rien  de  pareil  en  France,  où  les  actes  de  l'état  civil  sont  infi- 
niment mieux  tenus,  les  constatations  légales  beaucoup  plus  rigou- 
reusement exigées,  et  où  régnent  en  outre,  —  quoi  qu'on  puisse  dire 
de  la  légèreté  française,  —  des  habitudes  de  prudence  et  de  pré- 
voyance inconnues,  dirait-on,  de  l'autre  côté  de  la  Manche.  Il  ré- 
sulte de  tout  ceci  que  le  a  cas  pendable  »  donne  beaucoup  à  faire 
aux  tribunaux  de  la  Grande-Bretagne,  et  que  les  romanciers  sont 
autorisés  ainsi  à  user  plus  souvent  qu'on  ne  le  fait  chez  nous  de 
ce  ressort  plus  ou  moins  dramatique.  Aussi  ne  s'en  font-ils  faute,  et 
depuis  Jatte  Eyre^  où  M.  Rochester  est  bigame  d'intention,  sinon 
de  fait,  jusqu'à  No  Name^  le  dernier  succès  de  M.  Wilkie  GoUins, 
la  même  combinaison  a  été  reproduite  dans  vingt  ouvrages  dont 
nous  pourrions  aligner  ici  les  titres.  Ce  qui  la  rajeunit  un  peu  dans 
les  deux  novels  de  miss  Braddon,  c'est  qu'avant  elle  le  roman  se 
conformait,  en  cas  de  bigamie,  aux  indications  de  la  statistique 
criminelle,  et  faisait  de  l'homme  le  principal  coupable.  En  quête  de 
nouveautés,  il  nous  présente  aujourd'hui  à  juger  deux  procès  d'une 


Digitized  by 


Google 


LE  BOHAN  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  955 

espèce  assez  peu  commune.  Dans  le  premier,  nous  l'avons  dit,  le 
romancier  se  pose  en  accusateur  et  prend  le  rôle  du  ministère  pu- 
blic. Dans  le  second  au  contraire,  il  revêt  la  toge  de  l'avocat  et 
plaide  en  faveur  de  la  prévenue  toutes  les  circonstances  atténuan- 
tes. Nous  allons  le  suivre  rapidement  sur  l'un  et  l'autre  terrain,  et 
comme  nous  avons  affaire  à  une  authoress  qui  se  proclame  elle- 
même  fort  expérimentée  (quoique  jeune),  qui  paraît  l'être  en  effet, 
et  chez  qui  les  enseignemens  de  la  vie  pratique  ont  rencontré  une  in- 
telligence alerte,  des  facultés  d'observation  au-dessus  de  la  moyenne, 
notre  mission  de  rapporteur  ne  sera  peut-être  ni  sans  quelque  pro- 
fit, ni  sans  quelque  charme. 

I. 

Sur  ce  vaisseau,  arrivant  d'Australie,  qui  vient  débarquer  à  Lon- 
dres ses  nombreux  passagers,  sortis  vainqueurs  ou  vaincus  de  la 
grande  lutte  engagée  au-delà  des  mers  contre  la  fortune  rebelle, 
George  Talboys  figure  parmi  les  premiers.  Tête  à  l'évent  et  noble 
cœm',  vous  voyez  en  lui  la  victime  d'une  de  ces  imprudences  géné- 
reuses que  multiplie  en  Angleterre  l'habitude  des  mariages  précoces. 
Appartenant  à  une  noble  et  riche  famille,  pourvu  d'un  grade  dans 
l'armée,  les  loisirs  de  garnison  l'ont  livré  sans  défense  aux  irrésis- 
tibles séductions  d'une  charmante  enfant,  fille  d'un  pauvre  officier, 
privée  de  sa  mère,  et  que  rendait  plus  intéressante  encore  l'état  de 
gêne  et  de  dépendance  où  elle  vivait  près  d'un  père  ivrogne  et  cri- 
blé de  dettes.  La  voir,  Tadorer,  l'épouser,  ce  fut  pour  l'impétueux 
cornette  l'affaire  de  quelques  semaines.  Vainement,  pour  empêcher 
cette  mésalliance  qui  l'indignait,  le  père  de  George  l'avait  menacé 
de  lui  retirer  toute  assistance  pécuniaire  à  partir  du  jour  de  ses 
noces.  L'amoureux  jeune  homme  ne  voulait  pas  croire  à  une  ran- 
cune durable,  et  se  savait,  grâce  à  la  vente  de  son  grade,  les  moyens 
d'attendre  l'époque  de  la  réconciliation  sans  imposer  à  sa  bien- 
aimée  jeune  femme  les  calculs  étroits,  le  dénûment  auxquels,  en 
se  mariant,  elle  avait  bien  compté  se  soustraire.  Cet  espoir  fut  déçu; 
le  ressentiment  paternel  subsistait  encore  dans  toute  sa  force  quand 
les  deux  mille  livres  sterling  que  l'ex- cornette  s'était  procurées 
en  quittant  le  service  se  trouvèrent  à  peu  près  dévorées  après  un 
voyage  en  Italie  accompli  dans  les  conditions  du  bien-être  le  plus 
complet,  de  l'élégance  la  plus  aristocratique.  Le  rêve  fini  laissait 
les  jeunes  époux  en  face  d'une  réalité  cruelle.  Ni  Tun  ni  l'autre  n'é- 
taient faits  pour  s'y  soumettre,  et  l'amour  s'envolait  à  tire-d'aile, 
non  du  cœur  de  George,  mais  de  celui  d'Helen  Maldon.  Ramenée 
dans  cet  intérieur  paternel  qu'elle  avait  cru  quitter  pour  jamais, 
condamnée  aux  angoisses  d'une  maternité  qu'elle  était  tentée  do 


Digitized  by 


Google 


^56  BEYUE   DES   DEUX   MONDES. 

maudire,  cette  jeune  femme  ne  ménageait  à  son  mari  ni  les  plaintes 
ni  les  reproches.  Un  jour  vint  où  la  coupe  d* amertume  déborda  pour 
lui.  George  se  lassa  de  ces  tortures  quotidiennes,  et  sa  patience  flé- 
chit devant  les  refus  obstinés  que  rencontrait  de  toutes  parts  la 
bonne  volonté  avec  laquelle  il  se  serait  soumis  à  un  travail  quel- 
conque. Au  moment  où  il  ne  voyait  plus  devant  lui  que  la'suprème 
ressource  du  suicide,  une  circonstance  fortuite  lui  ouvrit  de  nou- 
velles perspectives  en  lui  suggérant  Tiâée  de  partir  pour  TAustra- 
lie.  Il  lui  restait  tout  juste  Targent  nécessaire  pour  débuter  sur  les 
placers.  Un  soir  donc,  à  Timproviste  et  sans  prévenir  personne, 
après  avoir  baisé  au  front  sa  femme  endormie  et  jeté  un  dernier  re- 
gard sur  leur  enfant,  il  s'était  glissé  dans  les  ténèbres  vers  le  navire 
qui  Fallait  emmener.  Peut-être  eût-il  été  prudent  de  ne  pas  disparaître 
d'une  manière  aussi  furtive  et  de  laisser  au  moins  derrière  lui  quel- 
ques excuses  pour  le  présent,  quelques  espérances  pour  l'avenir. 
C'est  ce  que  ne  fit  pas  George  Talboys,  décidé  à  jouer  le  tout  pour 
le  tout,  et  bien  convaincu,  peut-être  à  la  légère,  que  la  jeune  femme 
abandonnée  par  lui  n'userait  pas  jusqu'à  leur  extrême  limite  des 
droits  qu'il  semblait  ainsi  lui  laisser.  Une  fois  en  Australie,  pourquoi 
George  du  moins  n'écrivit-il  pas?  Pourquoi  ce  silence  étrange  qu'il 
garda  pendant  toute  la  durée  de  son  temps  d'épreuve?  Questions 
embarrassantes  que  le  roman  soulève  et  ne  résout  point.  Enrichi  par 
une  de  ces  trouvailles  fabuleuses  qui  donnent  son  prestige  à  la  my- 
thologie australienne,  George  revient,  au  bout  de  peu  d'années,  riche 
de  vingt  mille  livres  sterling,  et  comme  enivré  de  sa  bonne  fortune 
lorsqu'il  songe  à  la  femme  toujours  chérie  qu'il  va  retrouver  sur  le 
rivage  anglais,  à  l'enfant  à  peine  entrevu  dont  les  lèvres  vont  pour 
la  première  fois  lui  faire  entendre  le  doux  nom  de  père...  Mais  à 
peine  débarqué,  un  des  premiers  journaux  qui  lui  tombent  sous  la 
main  fait  écrouler  tout  cet  édifice  de  chimériques  espérances;  il  y 
trouve,  sous  la  rubrique  mortuaire,  le  nom  de  sa  femme. 

Helen  Maldon  s'est  éteinte  à  vingt-deux  ans,  assistée  de  son  père, 
dans  un  établissement  de  bains  de  mer  où  elle  était  venue  combattre 
les  dernières  atteintes  d'une  maladie  de  langueur.  Elle  est  morte, 
son  père  l'affirme,  les  voisins  l'attestent,  les  registres  de  la  paroisse 
le  constatent,  et  sur  la  pierre  qui  marque  sa  sépulture,  George  Tal- 
boys lui-même  fait  graver  l'inscription  destinée  à  perpétuer  le  sou- 
venir de  son  amour  et  de  ses  regrets.  Le  cœur  brisé,  n'ayant  plus 
goût  à  la  vie,  n'acceptant  pas  en  échange  du  lien  brisé  celui  qui 
devrait  le  rattacher  à  l'existence,  —  l'enfant  qui  lui  reste  en  échange 
de  la  femme  qu'il  a  perdue,  —  il  traîne  ses  jours  pendant  toute  une 
année  auprès  d'un  ami  dévoué,  dont  la  tendresse  virile  Ta  soutenu 
dans  cette  épreuve  terrible.  Cet  ami  se  nomme  Robert  Audley. 

Ce  personnage  essentiel  est  un  des  types  de  la  basoche  anglaise» 


Digitized  by 


Google 


LE    ROMAN  ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  957 

celui  du  barrister  sans  causes  et  sans  soucis,  qui,  après  avoir  mangé 
le  nombre  de  dîners  voulu  pour  se  faire  inscrire  sur  la  law-listy  jouit 
en  paix  des  loisirs  que  ménage  la  profession  d'avocat  à  quiconque 
lui  demande  simplement  une  place  nominale  dans  la  hiérarchie  des 
êtres  civilisés.  Avec  un  modeste  revenu  qui  suffit  à  sa  modeste  am- 
bition, entre  sa  collection  de  pipes  allemandes  et  sa  bibliothèque  de 
romans  français,  Robert  Audley  consume  en  doux  far  niente  une 
existence  à  laquelle  il  s'efforce  vainement  de  conserver  des  dehors 
sérieux.  Personne  ne  le  prend  au  mot,  et  les  graves  benchers  se 
mettent  invariablement  à  sourire  lorsque  l'honnête  Bob,  venant  à 
les  rencontrer  sous  les  ombrages  de  Temple-GardenSy  leur  laisse 
entendre  qu'il  cherche  dans  quelques  instans  de  flânerie  un  dé- 
lassement indispensable  après  ses  travaux  assidus.  Maintenant,  en 
y  regardant  de  plus  près,  peut-être  devineraient-ils  sous  cette  in- 
souciance apparente  le  germe  des  grands  dévouemens,  sous  cette 
indolence  turque  une  énergie  latente  qui,  pour  se  développer,  n'a 
besoin  que  d'un  mobile  supérieur,  sous  cette  inertie  d'esprit,  qu'on 
dirait  irrémédiable,  une  perspicacité  sans  cesse  en  travail  et  féconde 
en  résultats  inattendus;  mais  les  benchers  n'analysent  pas  un  ca- 
ractère comme  un  dossier,  ils  prennent  au  mot  la  paresse  de  leur 
confrère,  et,  le  voyant  dépourvu  de  toutes  les  facultés  à  l'aide  des- 
quelles un  jeune  homme  fait  son  chemin  dans  le  monde,  ils  regret- 
tent pour  lui  que  son  oncle,  sir  Michaël  Audley,  d'Audley-Court, 
longtemps  resté  veuf  avec  une  fille  unique  pour  héritière,  vienne  de 
se  remarier  tout  récemment,  à  un  âge  assez  avancé,  par  un  coup  de 
tête  digne  d'un  jeune  homme. 

On  ne  sait  pas  grand'chose  de  la  seconde  femme  du  baronet.  En 
remontant  pas  à  pas  dans  son  passé,  nous  la  trouvons  d'abord  pau- 
vre governess,  élevant  les  filles  du  médecin  de  sir  Michaël.  C'est 
chez  ce  médecin,  nommé  Dawson,  qu'il  l'a  vue-pour  la  première  fois, 
qu'il  s'est  épris  d'elle,  et  qu'un  jour,  emporté  par  un  de  ces  élans 
qui  mettent  l'âge  mûr  au  pair  de  la  jeunesse  la  plus  fougueuse,  il 
lui  a  offert  de  partager  ses  brillantes  destinées.  Miss  Lucy  Graham, 
effrayée  en  même  temps  qu'éblouie,  n'a  pas  osé  refuser  la  chance 
qui  s'offrait  à  elle.  Sans  amour  il  est  vrai,  mais  avec  une  profonde 
reconnaissance  pour  l'homme  qui  l'appelle  ainsi  aux  douceurs  deja 
vie  opulente  et  fait  succéder  pour  elle  à  toutes  les  humiliations 
d'une  existence  subalterne  les  plus  complètes  satisfactions  de  l'or- 
gueil féminin,  elle  prend  possession  du  rang  et  de  la  richesse  qui  lui 
sont  proposés.  Sir  Michaël  ne  lui  en  demande  pas  davantage  ;  il  ne 
s'enquiert  minutieusement,  ni  d'une  origine  qu'il  devine  assez  obs- 
cure, ni  d'antécédens  que  n'éclaire  aucune  lumière  bien  vive.  S'il 
en  était  autrement  ou  si,  pour  procéder  à  la  célébration  du  ma- 
riage, l'église  anglicane  exigeait  la  production  des  mêmes  pièces 


Digitized  by 


Google 


958  REVUE   DES   DEUX    MONDES. 

que  réclame  chez  nous  une  municipalité  tutélaire,  le  mariage  de- 
viendrait impossible,  et  le  roman  s'arrêterait  court  dès  la  première 
page.  Lucy  Graham  effectivement  n*est  autre  qu'Helen  Maldon.  De 
même  que  son  mari  Tavait  quittée,  de  même ,  après  quelques  mois 
de  misère  mal  supportée,  elle  a  quitté  son  père  et  son  enfant,  pour 
aller  sous  un  faux  nom' à  de  nouvelles  destinées.  C'est  alors  qu'elle 
est  parvenue  à  se  faire  accueillir,  sans  examen  ni  refermées  ^  dans 
une  maison  d'éducation  dont  le  patronage  lui  a  suffi  plus  tard  pour 
être  admise  chez  le  docteur  Dawson. 

Un  lecteur  expérimenté  peut  déjà  voir  au  prix  de  quelles  énormes 
invraisemblances  s'engage  le  drame  au  seuil  duquel  nous  nous 
trouvons;  mais  enfin  voilà  l'intrigue  nouée.  Robert  Audley,  dont  les 
vacances  se  passent  ordinairement  à  Audley-Gourt,  et  qu'y  attire 
de  plus  le  désir  d'être  présenté  à  sa  nouvelle  tante,  veut  y  conduire 
son  ami  George  Talboys.  Prévenue  de  ce  dessein ,  qui  l'épouvante 
à  bon  droit,  lady  Audley  cherche  par  tous  les  moyens  imaginables 
à  éviter  la  rencontre  fatale  que  le  hasard  semble  lui  ménager  ainsi; 
mais  une  série  de  futiles  incidens  déjoue  les  précautions  qu'elle  a 
prises  à  cet  égard,  et  tandis  qu'elle  est  volontairement  absente  de 
son  château,  Robert  et  George,  grâce  à  l'innocente  complicité  d'Ali- 
cia  Audley  (l'espiègle  fille  de  sir  Michaël,  en  secret  éprise  de  son 
indolent  cousin),  pénètrent  dans  le  sanctuaire  de  ses  appartemens 
intimes.  Ils  y  trouvent  son  portrait,  peint  avec  la  minutieuse  res- 
semblance qui  caractérise  l'école  moderne.  L'effet  de  cette  espèce 
d'apparition  sur  le  malheureux  dont  elle  ravive  la  douleur  et  qu'elle 
plonge  dans  le  plus  profond  étonnement  est  essentiellement  drama- 
tique, ou  plutôt  théâtral,  dans  le  sens  le  plus  précis  qu'on  puisse 
donner  à  ce  mot.  Un  quart  d'heure  de  contemplation  muette  ne 
laisse  plus  aucun  doute  à  George  Talboys,  et  son  gant,  tombé  de 
ses  mains  frémissantes,  reste  là  devant  cette  toile  comme  un  défi 
porté  à  la  femme  coupable.  En  le  voyant,  lady  Audley  devine  tout, 
et  sa  pénétration  va  jusqu'à  lui  faire  comprendre  que  dès  le  lende- 
main même  une  rencontre  est  inévitable  entre  elle  et  George.  Cette 
entrevue  décisive,  elle  l'attend  avec  un  impénétrable  sang-froid, 
oisive  et  souriante  comme  à  l'ordinaire,  et  concentrant,  pour  faire 
face  à  l'orage  qui  plane  sur  elle,  l'obstination  énergique  de  sa  vo- 
lonté, les  ressources  infinies  de  ruse  et  d'audace  qu'elle  dissimule 
si  bien  sous  un  extérieur  gracieux,  sous  des  formes  caressantes. 
—  En  cette  brillante  journée  de  septembre,  et  tandis  que  sir  Mi- 
chaël va  visiter  ses  fermiers,  lady  Audley  parcourt  les  divers  ap- 
partemens de  sa  vaste  résidence,  tantôt  assise  à  son  piano,  tantôt 
arrêtée  devant  un  des  arbustes  de  sa  serre,  ou  bien,  regagnant  son 
cabinet  de  toilette,  occupée  à  faire  remettre  en  ordre  par  sa  suivante 
favorite,  Phœbé  Marks,  les  boucles  souvent  dérangées  de  sa  luxu- 


Digitized  by 


Google 


LE   ROMAN  ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  959 

riante  chevelure.  George  cependant,  fidèle  au  rendez-vous  qu'il  sait 
accepté  d'avance,  fausse  compagnie  à  son  ami  Robert,  et,  tandis  que 
celui-ci  sommeille  auprès  de  ses  lignes  de  pêche,  vient  seul  frapper 
aux  portes  d'Audley-Court,  où  il  demande  à  être  admis  près  de  la 
belle  châtelaine.  On  lui  indique,  comme  devant  le  conduire  vers 
elle,  la  grande  allée  des  tilleuls,  où  ses  gens  l'ont  vue  pénétrer.  11 
l'y  suit,  se  plonge  comme  elle  sous  ces  massifs  de  feuillage,  et  de 
ce  moment  George  Talboys  disparaît  à  tout  regard  humain.  Lady 
Audley,  elle,  rentre  paisiblement  au  château  une  heure  après,  ap- 
portant des  masses  de  fleurs  d'automne  dans  les  plis  de  sa  robe  de 
mousseline,  un  livre  à  la  main,  un  joyeux  refrain  sur  les  lèvres.  On 
lui  annonce  la  visite  de  Talboys,  et  c'est  à  peine  si  ses  fins  sourcils 
se  rapprochent  à  ce  nom  maudit.  Puis,  d'un  pas  agile,  avec  une 
petite  moue  dédaigneuse,  milady  remonte  dans  ses  appartemens. 
Là,  sur  la  table  du  boudoir,  elle  retrouve  le  gant  de  George  :  un 
coup  de  sonnette  impérieux  appelle  Phœbé  Marks.  «  Débarrassez- 
moi  de  ce  fouillis,  »  dit  la  maîtresse.  En  un  clin  d'œil,  le  gant  est 
balayé  dans  le  tablier  de  la  soubrette  avec  quelques  fleurs  séchées 
et  quelques  débris  de  papier,  après  quoi  l'adroite  fille,  répondant  à 
une  question  de  milady  sur  l'emploi  de  sa  journée,  lui  laisse  en- 
tendre, par  un  mot  significatif,  que  ce  qui  s'est  passé  dans  la  pro- 
fondeur des  bois  n'est  pas  un  mystère  impénétrable  pour  certains 
regards  qui,  du  haut  des  combles  du  château,  planaient  sur  les 
campagnes  envh-onnantes.  En  ce  moment,  les  yeux  des  deux  femmes 
se  rencontrent,  et  une  gracieuse  promesse  de  protection  tombée  des 
lèvres  de  lady  Audley  scelle  un  pacte  qui  les  lie  pour  jamais  l'une 
à  l'autre. 

Toute  complicité  a  ses  périls,  et  celle  d'une  femme  est  double- 
ment dangereuse.  Phœbé  Marks  est  à  la  discrétion  d'un  rustre  qu'elle 
a  promis  d'épouser  et  qui  la  domine  par  la  terreur.  Elle  lui  a  déjà 
livré,  sans  le  vouloir,  un  des  nombreux  secrets  de  lady  Audley,  qui 
conserve  imprudemment,  dans  le  double  fond  d'un  écrin,  des  che- 
veux blonds,  un  bas  d'enfant,  mystérieuses  reliques  du  petit  être 
que  la  femme  de  sir  Michaël  va  parfois  à  la  dérobée  combler  de  ca- 
deaux et  de  caresses.  Phœbé  révélera  de  même  à  son  brutal  fiancé 
la  découverte  qui  met  à  leur  entière  merci  l'opulente  châtelaine. 
Dieu  sait  si  dans  les  mains  de  cet  avide  subalterne  une  pareille 
arme  restera  sans  emploi.  Il  veut  épouser  Phœbé  ;  lady  Audley  a 
perdu  le  droit  de  s'y  opposer.  11  exige  pour  dot  le  droit  au  bail 
d'une  auberge  voisine;  lady  Audley  devra  l'acquérir  pour  lui,  et 
fournir  amplement  aux  frais  de  son  installation.  Elle  tombe  enfin, 
premier  châtiment  de  son  double  crime,  dans  la  sujétion  de  ce  mi- 
sérable ivi'ogne,  dont  la  femme  voudrait  en  vain  modérer  les  exi- 
gences toujours  croissantes. 


Digitized  by 


Google 


060  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

De  Pbœbé  cependant  et  de  son  mari  Luke,  la  femme  de  sir  Mi- 
chaêl  n'a  pas  à  craindre  une  trahison  décisive;  ils  hésiteront  toujours 
à  compromettre,  en  la  perdant,  l'aisance  où  ses  libéralités  les  font 
vivre  ;  mais  Robert  Audley,  que  l'inexplicable  disparition  de  son  ami 
a  plongé  dans  les  plus  terribles  perplexités,  Robert  Audley  est  un 
ennemi  tout  autrement  redoutable.  Ses  soupçons  se  sont  éveillés  à 
propos  d'une  marque  sinistre  que  lui  a  laissé  entrevoir,  en  se  déran- 
geant, un  des  bracelets  de  l'élégante  châtelaine,  et  dont  elle  a  ex- 
pliqué l'origine  par  un  mensonge  flagrant.  À  partir  de  là  et  tandis 
qu'il  cherche  de  tous  côtés  les  traces  de  George  Talboys,  mille 
incidens  fortuits  le  ramènent,  en  dépit  de  lui-même,  sur  la  voie 
où  il  se  sent  entraîné  par  une  fatalité  manifeste.  Cette  obsession 
du  hasard,  qui  finit  par  le  dominer  tout  entier  et  communiquer 
à  ses  idées  une  fixité  voisine  de  la  monomanie,  est  certainement, 
dans  le  récit  dont  nous  rappelons  les  principales  données,  ce  qu'il  y 
a  de  mieux  .réussi,  de  plus  honorable  pour  le  talent  de  miss  Brad- 
don.  C'est  en  çfFet  par  une  véritable  inspiration  d'artiste  qu'elle  a 
mis  en  un  contraste  saisissant  le  rôle  providentiel  assigné  à  l'hon- 
nête Bob  et  sa  nature  paresseuse,  son  insouciance  indulgente,  le 
remords  généreux  qu'il  éprouve  à  remplir  vis-à-vis  d'une  femme 
les  implacables  fonctions  du  bourreau,  le  respect  involontaire  que 
lui  inspire  l'amour  aveuglément  confiant  de  sir  Michaêl,  la  crainte 
de  frapper  du  même  coup  l'innocent  et  la  coupable,  la  femme  cri- 
minelle et  le  vénérable  époux  qu'elle  a  fasciné.  Peut-être  céderait-il 
à  toutes  ces  considérations  réunies,  peut-être  le  paralyseraient- 
elles  au  moment  décisif  sans  l'amour  profond  que  lui  a  inspiré  Clara 
Talboys,  la  soeur  de  George,  et  sans  le  cri  de  vengeance  qu'elle  fait 
sans  cesse  retentir  à  ses  oreilles  en  lui  montrant  du  doigt  le  but  sa- 
cré vers  lequel,  s'il  ne  veut  faillir  à  sa  mission  et  encourir  le  mépris 
de  cette  vaillante  créature,  il  lui  faut  marcher  sans  pitié  ni  trêve. 

Acharné  en  ses  enquêtes,  il  a  fini  par  réunir  tous  les  fils,  —  moins 
un,  —  de  cette  trame  compliquée.  Il  a  vérifié  que,  par  une  com- 
binaison machiavélique  et  grâce  à  la  complicité  obligée  de  son  père, 
Helen  Maldon  a  simulé  un  décès  en  règle  en  faisant  porter  son  nom 
à  une  malheureuse  jeune  fille  atteinte  de  consomption  et  destinée 
à  une  mort  inévitable  quelques  semaines  avant  l'époque  pour  la- 
quelle était  annoncé  le  retour  de  George  Talboys.  11  sait  à  quel  mo- 
ment cette  belle  vipère  a  fait  peau  neuve  ;  il  a  les  preuves  matérielles 
de  son  changement  de  nom,  de  son  admission  dans  le  pensionnat 
où  elle  a  passé  quelques  mois.  Il  peut  établir  déjà,  par  des  témoi- 
gnages certains,  la  nullité  du  second  mariage  qu'elle  a  contracté 
sans  être  encore  veuve,  et  l'intérêt  puissant  qu'elle  avait  à  se  dé- 
faire de  son  premier  époux  inopinément  revenu.  Cependant  il  hésite 
encore.  Il  espère  obtenir  de  cette  femme,  par  une  sorte  d'accord 


Digitized  by 


Google 


LE   ROJIAN  ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  061 

tacite,  qu'elle  disparaisse,  et  qu'en  s' épargnant  le  châtiment  su- 
prême, elle  le  décharge,  lui,  de  sa  mission  vengeresse.  Par  des 
avis,  par  des  menaces  indirectes,  il  la  met  en  demeure  de  s'éloigner, 
et  comme  elle  résiste,  plus  intrépide  et  plus  obstinée  à  mesure  qu'elle 
le  voit  plus  indécis,  il  la  presse,  il  fait  luire  à  ses  yeux  l'épée  dont 
U  pourrait  la  frapper  ;  il  la  provoque  ainsi  à  une  de  ces  extrémités 
soudaines  qui  semblent  si  étrangères  à  son  organisation  féline,  toute 
de  douceur  flatteuse  et  de  mol  abandon,  mais  dont  nous  la  savons 
capable  quand  ses  plus  câers  intérêts  sont  en  jeu,  quand  elle  se 
sent  attaquée  dans  son  féroce  égoFsme.  Ici  se  place  la  scène  capi- 
tale du  roman,  scène  destinée  sans  doute  à  être  applaudie  sur  quel- 
que théâtre  de  boulevard,  et  qui,  sur  les  affiches  à  grand  fracas, 
pourrait  porter  le  titre  de  V Incendie. 

Lady  Àudley)  tirant  parti  des  paroles  menaçantes  que  Robert  lui 
avait  fait  entendre,  a  prié  son  mari  d'éloigner  du  château  ce  ma- 
niaque, dit-elle,  dont  les  chimères  l'inquiètent,  et  sir  Michaêl,  dont 
les  yeux  ne  sont  pas  encore  dessillés,  s'est  rendu  au  désir  de  sa 
femme.  Leur  neveu  est  parti  sans  un  murmure,  plus  triste  qu'irrité, 
plus  disposé  à  pardonner  qu'à  sévir.  C'est  à  l'auberge  de  Luke,  à 
Mount-Stanning,  qu'il  est  allé  chercher  un  asile  provisoire.  Ce  jour- 
là  même,  fort  avant  dans  la  soirée,  Phœbé  vient,  au  nom  de  son 
mari,  menacé  d'expropriation,  solliciter  un  nouveau  secours  pécu- 
niaire que  lady  Audley  ne  peut  songer  à  leur  refuser;  elle  lui  ap- 
porte de  plus  un  billet  du  jeune  avocat,  quelques  lignes  seulement, 
une  dernière  sommation  portant  avec  elle  la  preuve  irrécusable  qu'il 
peut  désormais  se  poser  en  arbitre  absolu  de  ses  destinées.  Donc 
c'en  est  fait;  le  moment  est  venu  de  la  lutte  décisive.  Tandis  que 
cette  préoccupation  absorbe  toutes  les  pensées  de  lady  Audley,  son 
oreille  distraite  perçoit,  dans  les  plaintes  de  Phœbé  sur  les  habitudes 
d'ivrognerie  auxquelles  son  mari  s'abandonne  de  plus  en  plus,  quel- 
ques mots  relatifs  au  danger  qu'ils  ont  couru  plusieurs  fois  «  d'être 
brûlés  vifs  dans  leurs  lits  »  par  suite  des  imprudences  de  Luke.  — 
Brûlés  dans  vos  lits!...  répète  machinalement  lady  Audley,  trop 
préoccupée  de  ses  propres  angoisses  pour  s'associer  aux  craintes 
de  Phœbé.  Puis  ces  mots  éveillent  en  elle  une  idée  plus  distincte, 
et  soudainement  se  dessine  à  ses  yeux ,  dans  tout  son  formidable 
éclat,  l'image  de  cette  misérable  auberge  exposée  à  tous  les  vents, 
dévorée  par  les  flammes,  et  s'abîmant  en  quelques  instans  sur  ceux 
qu'elle  abrite.  Aussitôt  l'idée  infernale  a  jailli,  le  germe  funeste  a 
fructifié;  mais  dans  cette  intelligence  étroite  la  conception  se  com- 
plète avec  lenteur,  et  c'est  seulement  lorsque  lady  Audley  se  retrouve 
en  face  du  lit  où  sir  Michaêl  repose  en  paix  que  le  travail  intérieur 
arrive  à  terme. 

TOMB  XLV.  61 


Digitized  by 


Google 


\)62  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

«Oui,  se  disait-elle  entre  ses  dents  serrées,  Robert  fera  ce  qa'JU  an- 
nonce... Il  le  fera,  si  je  ne  réussis  à  le  loger  dans  un  hospice  d'aliénés,  ou 
si... 

«  Elle  n'acheva  pas  de  formuler  sa  pensée ,  elle  n'acheva  même  pas  inté- 
rieurement cette  phrase  suspendue;  mais  un  étrange  battement  de  cœur 
'  semblait  l'accentuer  syllabe  par  syllabe,  comme  pour  les  chasser  une  à  une 
de  sa  poitrine  palpitante. 

«  La  pensée  était  celle-ci  :  a  ce  qu'il  annonce,  Robert  le  fera,  si  quelque 
désastre  imprévu  n'éclate  sur  lui  et  ne  vient  le  réduire  au  silence.  »  Une 
rougeur  de  sang  passa  sur  le  visage  de  milady,  comme  si  les  flammes  du 
foyer  lui  eussent  jeté  quelque  reflet  subit,  et  s'éteignit  tout  aussi  soudai- 
nement, la  laissant  plus  pâle  que  la  neige  d'hiver.  Ses  mains,  qu'elle  te- 
nait tout  à  l'heure  serrées  l'une  dans  l'autre  par  une  étreinte  convulsive, 
se  séparèrent  et  retombèrent  pesamment  le  long  de  son  corps.  Elle  s'ar- 
rêta dans  sa  marche  aux  rapides  allures ,  —  elle  s'arrêta  comme  la  femme 
de  Loth  dut  s'arrêter  après  le  fatal  regard  en  arrière  qu'elle  jeta  sur  la 
cité  croulante,  son  pouls  se  ralentissant  à  chaque  seconde,  chaque  goutte 
de  sang  se  figeant  dans  ses  veines,  envahie  par  cette  métamorphose  bizarre 
qui  d'une  femme  allait  faire  une  statue. 

a  Pendant  plus  de  cinq  minutes,  lady  Audley  garda  cette  immobilité 
sculpturale,  la  tête  rejetée  en  arrière,  les  yeux  grands  ouverts ,  fixés  droit 
devant  elle,  perçant  du  regard  les  murs  étroits  de  la  chambre,  pour  aller 
chercher  au  loin,  dans  les  ténèbres,  les  périls  et  l'horreur  de  quelque  en- 
treprise désespérée.  » 

Si  maintenant  nous  voyons  se  glisser  furtivement  hors  des  murs 
d'Audley-Gourt,  par  cette  nuit  d'hiver  claire  et  scintillante,  deux 
femmes  enveloppées  de  manteaux  et  se  dirigeant  du  côté  de  Moimt- 
Stanning,  nous  devinerons  qui  elles  sont,  et  quel  démon  presse 
ainsi  la  marche  de  cette  frêle  créature,  sortie  à  minuit  de  son  tiède 
boudoir  pour  aller,  sous  la  bise  âpre  et  mordante,  vers  l'ennemi  que 
le  sommeil  livre  à  ses  coups.  Phœbé  ignore  les  projets  de  sa  mal- 
tresse, et  obéit,  sans  en  comprendre  les  mobiles  secrets,  à  ce  ca- 
price de  grande  dame.  Tout  au  plus  devinera-t-elle  l'affreuse  vé- 
rité quand  au  retour,  à  moitié  chemin  de  l'auberge  et  du  château, 
elle  verra  s'élever  une  clarté  brillante  dans  la  direction  de  Mount- 
Stanning.  Lady  Audley  n'a  passé  que  vingt  minutes  sous  le  toit  de 
Luke,  mais  ces  vingt  minutes  n'ont  pas  été  perdues  pour  elle.  Après 
s'être  fait  indiquer  la  porte  de  la  chambre  où  dort  son  ennemi  re- 
douté, après  l'y  avoir  secrètement  enfermé  à  double  tour,  elle  a  ou- 
blié un  flambeau  allumé  dans  le  voisinage  immédiat  d'un  rideau 
de  cotonnade,  puis  elle  est  partie,  entraînant  avec  elle  la  trop  con- 
fiante Phœbé,  à  qui  certains  souvenirs  eussent  dû  pourtant  donner 
l'éveil. 

Ce  crime  atroce,  qu'un  hasard  bienveillant  se  charge  de  déjouer 


Digitized  by 


Google 


LE    ROMAN   ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  963 

encore,  décide  la  question  contre  lady  Audley,  et  brise  le  fil  qui  re- 
tenait au-dessus  de  sa  tête  Tépée  menaçante.  Robert,  miraculeuse- 
ment soustrait  à  l'incendie,  reparaît  à  Audley-Court,  dégagé  désor- 
mais de  tout  scrupule.  Les  preuves  qu'il  apporte  sont  écrasantes, 
et  lady  Audley,  définitivement  vaincue,  n*a  plus  qu'à  se  courber 
sous  cette  main  puissante  et  loyale.  Ses  aveux  alors  sont  complets, 
et  devant  son  époux  consterné,  avec  un  impassible  sang-froid  qui 
trahit  la  sécheresse  de  cette  âme  perdue,  elle  raconte  un  à  un  tous 
les  artifices  à  l'aide  desquels  elle  a  réalisé  ses  plans  audacieux  et 
voulu  consolider  sa  frauduleuse  prospérité.  EUe  confesse  même 
qu'elle  a  tué  George  Talboys,  qu'elle  l'a  tué  traîtreusement  et  sans 
qu'il  pût  se  défendre;  mais  si  nous  l'en  croyons,  elle  a  commis  ce 
crime  sans  préméditation ,  sous  le  coup  des  reproches  et  des  me- 
naces dont  son  premier  mari  l'accablait  et  sous  l'irrésistible  empire 
d'une  maladie  héréditaire.  Le  véritable  secret  de  lady  Audley  et  en 
même  temps  l'excuse  de  ses  forfaits,  ce  sont  précisément  les  défail- 
lances momentanées  de  sa  raison.  A  la  justice  clémente  qui  la  pour- 
suit, elle  offre  ainsi  pour  la  dérober  au  dernier  supplice  une  ressource 
dont  sir  Michaêl  et  son  neveu  ne  manqueront  pas  de  se  prévaloir. 
Au  lieu  de  la  livrer  aux  tribunaux,  c'est  dans  une  maison  d'aliénés, 
au  centre  des  provinces  belges,  que  Robert  conduira  cette  misérable 
créature ,  déchue  de  sa  splendeur  passagère  et  condamnée  à  y  finir 
ses  jours.  Après  l'accomplissement  de  ce  juste  arrêt,  il  semble  que 
tout  soit  fini,  et  que  le  sort  de  George,  sur  le  meurtre  duquel  Helen 
Maldon  n'a  voulu  donner  aucun  détail,  doive  demeurer  enveloppé 
d'un  mystère  impénétrable  ;  mais  alors  se  produisent  les  aveux  de 
Luke  Marks,  dérobé  à  l'incendie  par  Robert  Audley,  et  qui,  sur  le 
lit  de  mort  où  le  retiennent  les  graves  blessures  qu'il  a  reçues,  livre 
enfin  tous  les  secrets  qu'il  avait  gardés  jusqu'alors.  George,  préci- 
pité à  r improviste  dans  un  puits  abandonné  par  cette  femme  sur  la- 
quelle il  venait  revendiquer  tous  ses  droits,  a  sui'vécu  à  cette  chute 
terrible;  Luke  l'a  retrouvé  le  jour  même,  sanglant  et  brisé,  sous  les 
ombrages  du  parc.  C'est  à  Mount-Stanning  que  le  malheureux  a  reçu 
les  premiers  soins,  c'est  de  là  qu'il  est  parti  peu  d'heures  après,  le 
bras  en  écharpe,- pour  fuir  à  jamais  le  théâtre  d'une  si  odieuse  tra- 
hison. Il  était  déçu  dans  son  amour,  dans  ses  espérances  d'avenir, 
et,  décidé  à  s'expatrier  sans  retour,  il  avait  recommandé  le  plus  pro- 
fond silence  au  mari  de  Phœbé;  celui-ci,  pour  plus  d'une  raison, 
devait  se  taire.  —  Avons-nous  besoin  d'ajouter  maintenant  que  la 
récompense  de  Robert  Audley  sera  la  main  de  Clara  Talboys,  et  que 
George  reviendra  d'Amérique  tout  juste  à  temps  pour  assister  à  leurs 
noces? 
Tel  est  le  sommaire  de  cette  fable,  dont  il  est  facile  de  constater. 


Digitized  by 


Google 


96&  REYUE   DES   DEUX   MONDES. 

en  la  disséquant,  les  inconséquences,  les  invraisemblances  nom- 
breuses, les  combinaisons  violentes  et  vulgaires,  et  où  se  trouvent 
accumulés,  sans  le  moindre  souci  des  hautes  conditions  de  Fart, 
tous  les  élémens  du  drame  qui  se  fabrique  à  l'usage  des  masses. 
Elle  a  seulement,  pour  la  mettre  à  part  de  ces  œuvres  tout  à  fait 
inférieures,  une  certaine  vivacité  de  style.  Fart  des  sous-entendus, 
le  naturel  du  dialogue  et  un  vernis  de  littérature  qu'expliquent  l'in- 
tervention de  sir  Edward  Bulwer  Lytton  et  les  précieux  conseils 
dont  miss  Braddon  le  remercie  en  lui  dédiant  ce  premier  roman.  Le 
contraste  est  frappant  d'ailleurs  entre  la  vérité  des  personnages  et 
le  mensonge  flagrant  du  récit  où  ils  se  meuvent  :  c'est  l'effet  d'une 
méchante  pièce  jouée  par  d'intelligens  acteurs;  ce  serait  aussi  celui 
d'un  mauvais  tableau  d'histoire  où  un  habile  peintre  de  portraits 
aurait  introduit  quelques  têtes  excellentes;  en  somme,  une  discor- 
dance choquante  pour  l'oeil  du  critique,  et  un  regret  sincère  de  voir 
gaspiller  en  productions  de  second  ordre  des  dons  de  nature  qui 
semblent  remarquables,  —  en  copies,  en  redites  plus  ou  moins  heu- 
reuses, un  talent  dont  une  meilleure  culture  aurait  développé  l'ori- 
ginalité propre  et  les  ressources  spéciales. 


II. 

La  préférence  que  certains  critiques  accordent  à  Aurora  Floydj 
en  la  comparant  au  Secret  de  Lady  Audley^  ne  nous  semble  justi- 
fiée ni  au  point  de  vue  littéraire  ni  au  point  de  vue  moral.  La  donnée 
première  de  ce  roman  est  révoltante ,  on  va  s'en  assurer,  et  aucune 
délicatesse  d'exécution  n'atténue  ce  qu'elle  a  de  brutal,  d'humi- 
liant, dirions-nous  plus  volontiers. 

Lady  Audley  est  en  somme  un  type  exceptionnel.  Sa  perversité 
native ,  aggravée  par  son  infirmité  mentale ,  la  place  en  dehors  des 
conditions  ordinaires  de  l'humanité.  Ses  crimes  nous  sont  étrangers; 
les  mobiles  qui  les  expliquent  ne  sont  pas  ceux  qui  nous  poussent, 
et  nous  ne  retrouverons  perverti  en  elle  aucun  de  nos  instincts  su- 
périeurs. Il  n'en  est  pas  de  même  pour  l'autre  héroïne  de  miss  Brad- 
don. C'est  une  enfant  gâtée,  comme  chacun  de  nous  a  pu  en  connaître 
plusieurs,  au  cœur  naturellement  bon,  aux  penchans  naturellement 
généreux.  Sa  bonté  même  et  sa  générosité  la  perdent;  mais  comme 
elles  survivent  à  sa  chute,  nous  avons  sous  les  yeux  le  triste  et  ré- 
pugnant spectacle,  —  chimérique,  il  faut  l'espérer,  —  d'une  âme 
d'élite  acceptant  l'ignominie,  d'une  créature  sincère  faisant  du  men- 
songe sa  pâture  quotidienne,  d'une  fierté  de  bon  aloi  se  pliant  aux 
aviiissemens  les  plus  extrêmes  :  spectacle  qui  nous  blesse  «  même 


Digitized  by 


Google 


LE    ROMAN   ANGLAIS    CONTEMPORAIN.  96& 

dans  un  roman,  et  sur  lequel  il  serait  bon  de  jeter  un  voile  en  sup- 
posant qu'on  vînt  à  le  rencontrer  parmi  les  réalités  de  la  vie. 

Un  riche  banquier  d'Ecosse  épouse  une  comédienne  de  province 
que  le  hasard  lui  fait  rencontrer  et  pour  laquelle  il  conçoit  une 
passion  subite.  Elle  meurt  après  quelques  mois,  lui  laissant  une 
fille  sur  la  tête  de  laquelle  il  reporte  cette  affection  excessive  que 
la  mère  lui  avait  inspirée.  Aurora  grandit  sous  les  yeux  de  son  père, 
adulée,  obéie  de  tous  et  se  livrant  sans  contrainte  à  la  fougue  de 
ses  entraînemens  juvéniles.  Elle  aime  les  chiens,  les  chevaux,  le 
sporl'y  ridiome  du  turfhxï  est  familier,  la  BelVs-life  est  sa  lecture 
de  prédilection;  une  gouvernante  romanesque  et  sotte  parachève,  à 
force  de  négligence,  les  vices  de  cette  éducation  manquée.  Parmi 
les  grooms  du  riche  banquier  s'en  trouve  un  que  sa  bonne  mine  et 
son  adresse  équestre  ont  fait  choisir  pour  escorter  l'héritière  dans 
ses  longues  promenades.  Une  certaine  familiarité  s'établit  entre  eux, 
et  John  Conyers,  —  c'est  le  nom  de  ce  drôle,  —  en  profite  pour  soir 
liciter  d'abord  la  pitié,  puis  l'affection  de  la  pauvre  enfant,  qu'il 
abuse  par  de  prétendues  confidences.  Il  ne  tient  qu'à  elle  de  prendre 
pour  un  déshérité  du  sort  cet  Antinous  d'écurie,  sorti  des  boues  de 
Londres  et  façonné  à  une  certaine  élégance  extérieure  par  le  monde 
équivoque  au  sein  duquel  il  a  vécu  jusqu'alors.  Archibald  Floyd, 
dont  les  yeux  s'ouvrent  trop  tard ,  surprend  une  correspondance 
d'où  il  résulte  qu'avec  la  complicité  de  sa  governessy  Aurora  s'est 
fiancée  au  jockey  en  question.  Regardant  à  bon  droit  comme  nul 
cet  engagement  irréfléchi,  le  banquier  renvoie  sur  l'heure  le  séduc- 
teur de  bas  étage  et  fait  partir  pour  Paris,  dès  le  lendemain,  l'im- 
pétueuse enfant  qu'il  trouve  rebelle  à  ses  volontés;  mais  John  Co- 
nyers part  aussi,  à  la  poursuite  de  son  rêve  sordide,  et  réussit,  au 
bout  de  quinze  jours,  à  faire  sortir  Aurora  du  pensionnat  où  on  l'a 
placée.  Il  l'entraîne  à  Douvres,  où  les  unit  un  mariage  en  bonne 
forme,  et,  devenu  par  miracle  le  gendre  d'up  millionnaire,  il  pré- 
tend exploiter  en  grand  cette  situation  inespérée.  Il  a  trop  présumé 
toutefois  de  la  complaisance  paternelle,  et  d'ailleurs  n'a  pas  mesuré 
l'abîme  moral  qui  le  sépare  de  sa  jeune  femme.  Huit  jours  ont  suffi 
pour  dissiper  l'illusion  fatale  qui  entraînait  Aurora.  Sa  loyauté  seule 
la  retient  auprès  de  l'être  immonde  à  qui  elle  s'est  donnée;  elle  ne 
se  croit  libre  qu'au  bout  de  quelques  mois,  lorsque  les  infidélités  de 
ce  misérable  l'ont  dégagée  de  ses  sermens  et  lui  permettraient,  à  la 
rigueur,  de  faire  rompre  légalement  les  liens  qui  les  unissent.  Elle 
recule  néanmoins  devant  l'éclat  d'une  pareille  démarche  et  revient 
simplement  chez  son  père,  qu'elle  rassure  et  trompe  en  lui  annon- 
çant la  mort  de  John  Conyers. 

Ce  prologue  du  drame  n'étant  connu  que  d'un  bien  petit  nombre 


Digitized  by 


Google 


966  BEVUE   DES  DEUX   MONDES. 

de  personnes,  Aurora  reprend  paisiblement  dans  le  monde  aristo- 
cratique la  place  que  lui  assigne  la  richesse  de  son  père.  Peu  à  peu, 
—  privilège  de  jeunesse,  —  le  triste  souvenir  de  cette  cruelle  dé- 
ception, de  ce  funeste  hymen,  s'efface  de  sa  mémoire.  Dans  les  bals 
de  comté  où  resplendit  sa  beauté  souveraine,  dans  les  courses  où 
elle  figure,  intrépide  amazone,  elle  porte  une  attitude  fière  et  se- 
reine, un  front  superbe,  un  regard  qui  défie  tous  les  regards.  De 
nombreux  prétendans  aspirent  à  sa  main,  et  tous  sont  refusés  avec 
la  même  hauteur.  Il  en  est  qu'un  tel  accueil  doit  étonner,  et  panni 
eux,  en  première  ligne,  Torgueilleux  représentant  d'une  des  pre- 
mières familles  du  pays  de  Galles,  Talbot  Bulstrode,  un  des  héros 
de  la  guerre  de  Crimée,  revenu  sain  et  sauf  de  la  fameuse  charge 
de  Balaclava.  Rebelle  jusqu'alors  à  toute  séduction  féminine,  il 
subit  l'ascendant  impérieux  de  cette  beauté  royale,  de  cette  hau- 
teur d'âme,  de  cette  originalité  hardie,  qui  font  d' Aurora  Floyd  un 
être  à  part.  Cette  dangereuse  sirène  Ta  ébloui,  fasciné  comme  tant 
d'autres,  et  pour  se  dévouer  à  elle,  il  a  méconnu  ou  dédaigné  l'at- 
tachement profond  et  respectueux  qu'il  inspire  à  Lucy  Floyd,  la 
blonde  et  timide  cousine  d' Aurora.  En  même  temps  que  Talbot 
Bulstrode,  un  autre  soupirant  se  trouve  également  écarté;  c'est  John 
Mellish,  opulent  propriétaire  du  Yorkshire,  cœur  loyal,  fidèle  et  dé- 
voué s'il  en  fut.  Les  deux  rivaux  désappointés,  qu'unissait  d'ailleurs 
et  depuis  longtemps  une  étroite  amitié,  font  partie  de  s'éloigner  en- 
semble; mais  Bulstrode,  ramené  par  une  espèce  de  pressentiment, 
revient  sur  ses  pas  pour  avoir  avec  le  banquier  une  dernière  expli- 
cation. Il  revient,  et,  passant  devant  une  porte  entr'ouverte,  il  aper- 
çoit, étendue  sans  connaissance  sur  un  fauteuil,  un  journal  à  ses 
pieds,  la  jeune  fille  dont  les  rigueurs  le  désespèrent.  Lorsque,  rani- 
mée par  ses  soins,  elle  a  repris  possession  d'elle-même,  Aurora 
Floyd  revient  sur  son  premier  refus  ;  elle  avoue  à  Bulstrode  qu'un 
secret  penchant  l'entraînait  vers  lui,  et  s'engage  inopinément  à  de- 
venir sa  femme. 

Le  journal  qui  avait  si  vivement  ému  miss  Aurora,  envoyé  à  la 
fille  du  banquier  par  un  des  obscurs  confidens  dont  elle  était  obli- 
gée de  payer  le  silence,  lui  apprenait,  —  un  lecteur  perspicace  l'aura 
déjà  deviné,  —  la  mort  de  John  Conyers,  tué  par  accident  au  fond 
de  l'Allemagne  dans  une  course  quelconque.  C'est  sur  la  foi  de  cette 
nouvelle,  —  malheureusement  inexacte,  —  qu'elle  accorde  sa  mam 
à  Bulstrode,  et  cela  sans  se  mettre  assez  en  peine  du  passé,  qu'elle 
lui  laisse  ignorer,  ce  qui  constitue,  à  nos  yeux  du  moins,  une  véri- 
table trahison  que  l'amour  filial  n'excuse  en  aucune  façon,  et  que 
nous  trouvons  absolument  incompatible  avec  les  vertus  héroïques 
dont  l'auteur  d* Aurora  Floyd  a  voulu  décorer  ce  type  de  femme 


Digitized  by 


Google 


LE   ROMAN  ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  667 

supérieure.  Au  surplus,  la  nouvelle  fiancée  ne  tardera  pas,  et  c'est 
justice,  à  porter  la  peine  de  cette  dissimulation  coupable.  Plus  d'un 
indice  fugitif  vient  à  chaque  instant  inquiéter,  alarmer  les  fiëres 
susceptibilités  de  son  prétendu.  L'ascendant  vainqueur  d'Aurora  les 
calme  ou  plutôt  les  comprime  pour  un  temps;  mais  l'arrivée  inat- 
tendue à  Bulstrode-Castle  d'une  des  jeunes  filles  qui  l'ont  connue  à 
Paris,  dans  ce  pensionnat  d'où  elle  a  été  enlevée,  détruit  soudaine- 
ment la  confiance  aveugle  dont  elle  abusait.  Après  avoir  pris  lecture 
de  la  lettre  où  sa  mère,  effarouchée  par  les  révélations  de  leur  jeune 
parente,  le  met  en  garde  contre  les  antécédens  suspects  de  sa  fian- 
cée, —  et  trouvant  dans  ses  propres  soupçons,  vingt  fois  réprimés, 
la  confirmation  des  craintes  qu'on  lui  suggère,  —  Bulstrode  se  dés- 
espère d'abord;  il  réagit  ensuite  contre  cette  conviction  naissante,  il 
s'eflbrce  de  la  combattre  et  de  n'envisager  ce  qui  a  pu  se  passer 
dans  le  couvent  parisien  que  comme  une  escapade  sans  importance. 
Toute  cette  affaire,  si  louche  au  premier  abord,  va  s'éclaircir  en 
quelques  mots.  C'est  dans  ces  dispositions  qu'il  se  rend  auprès  de 
sa  fiancée.  Aurora  l'attend,  vêtue  de  noir,  au  fond  d'un  appartement 
reculé.  Du  moment  où  le  nom  de  son  ancienne  compagne  a  été  pro- 
noncé devant  elle,  il  lui  a  été  impossible  de  ne  pas  prévoir  ce  qui 
allait  arriver  :  elle  sait  donc  que  Talbot  va  venir  et  devine  ce  qu'il 
va  lui  dire.  A  son  entrée,  elle  ne  bouge  pas,  elle  ne  se  détourne 
pas  de  la  fenêtre  où  elle  est  assise.  Il  ne  la  voit  que  de  profil,  à 
peine  éclairée  par  les  dernières  lueurs  d'un  jour  d'hiver.  Après  lui 
avoir  parlé  sur  un  ton  léger,  que  dément  son  angoisse  intérieure, 
de  la  lettre  qui  vient  d'arriver  et  qui  nécessite,  dit-il,  quelques  ex- 
plications : 

« Vous  lirai- je  la  lettre,  Aurora? 

«  —  Si  vous  voulez. 

«  Il  prit  dans  son  sein  l'épître  froissée,  et,  se  penchant  du  côté  de  la 
lampe,  il  lut  à  voix  haute,  s' arrêtant  à  chaque  phrase  et  comptant  sur  une 
interruption  soudaine,  un  commentaire  passionné  ;  mais  elle  le  laissa  finir 
sans  parler,  et,  même  après  qu'il  eut  fini,  demeura  muette. 

«  —  Aurora!.. .  Aurora!...  Est-ce  donc  vrai? 

et  —  Parfaitement  vrai. 

«r  —  Pour  quelle  cause  avez-vous  quitté  ce  couvent? 

«t  —  Je  ne  puis  vous  le  dire. 

«  —  Du  mois  de  juin  1856  au  mois  de  septembre  dernier,  quelle  a  été 
votre  résidence? 

«  —  Je  ne  puis  vous  le  dire,  Talbot  Bulstrode...  C'est  un  secret  qu'il  m'est 
interdit  de  révéler. 

«  —  Comment  !  il  y  a  dans  votre  vie  une  lacune  de  près  d'une  année,  et 
vous  ne  sauriez  me  faire  connaître,  à  moi  votre  mari  désigné,  ce  que  vous 
êtes  devenue  pendant  cet  intervalle? 


Digitized  by 


Google 


968  REYDB   DES   DEUX   MONDES. 

c  —  Je  ne  le  puis. 

«  —  Alors,  Aurora  Floyd,  vous  ne  pouvez  non  plus  devenir  ma  femme! 

ff  II  croyait  qu'elle  allait  se  retourner  vers  lui,  sublime  d'indignation  et 
de  fureur,  et  que  Texplication  si  ardemment  souhaitée  allait  jaillir  de  ses 
lèvres  avec  un  torrent  de  paroles  amères;  mais  elle  se  leva  de  son  si^,  et, 
portant  vers  lui  ses  pas  indécis,  vint  s'agenouiller  devant  le  jeune  homme 
stupéfait.  Rien  n'aurait  pu  l'effrayer  à  l'égal  de  ce  simple  mouvement  :  il  y 
avait  là  toute  une  confession,  l'aveu  formel  d'une  faute;  mais  laquelle,  la- 
quelle?... En  quoi  pouvait  consister  le  sombre  mystère  de  cette  existence 
qui  comptait  encore  si  peu  d'années?... 

«  —  Talbot  Bulstrode,  lui  dit-elle  d'une  voix  tremblante  qui  l'atteignit 
en  plein  cœur,  le  ciel  m'est  témoin  que  maintes  fois  j'ai  prévu,  j'ai  redouté 
»  ce  moment.  Un  peu  moins  lâche  que  je  ne  suis,  je  serais  allée  auTdevant  de 
l'explication  que  vous  réclamez...  Mais  je  pensais,...  j'espérais  que  jamais  je 
n'aurais  à  vous  la  donner,...  et  que  si  un  jour  je  m'y  voyais  réduite,...  eh 
bien!  je  vous  trouverais  généreux,...  vous  auriez  en  moi  confiance...  Si  vous 
le  pouviez,  Talbot!  si  vous  pouviez  croire  que  ce  secret  n'est  pas  une  honte 
absolue! 

«  —  Une  honte  absolue!...  s'écria-t-il.  Est-il  possible,  Aurora,...  mon 
Dieu,  est-il  possible  que  je  vous  entende  me  parler  ainsi?  En  êtes-vous  à 
croire  que  la  honte  a  ses  degrés  et  que  l'honneur  se  mesure?...  Un  secret 
entre  nous,...  que  dis-je?  l'ombre  d'un  secret...  doit  nous  séparer  pour 
jamais.  Relevez-vous,  Aurora,  votre  humiliation  me  tue...  Relevez-vous,  et 
s'il  est  arrêté  que  nous  devons  nous  quitter  à  l'instant,  dites-moi,  dites-moi 
de  gr&ce  que  je  n'ai  pas  à  me  mépriser  pour  vous  avoir  tant  aimée,...  aa 
point  d'oublier,  en  vous  aimant  ainsi,  ce  qu'un  homme  se  doit  à  lui-même. 

ff  Elle  ne  lui  obéit  point,  mais,  s'affaissant  encore  davantage,  écrasée  plu- 
têt  qu'à  genoux,  la  tête  enfouie  dans  ses  mains,  elle  n'exposait  aux  regards 
de  Bulstrode  que  les  épaisses  torsades  de  ses  cheveux  noirs. 

«  —  Talbot,  disait-elle  d'une  voix  étouffée,  songez  que  je  n'ai  jamais  eu 
de  mère...  Ayez  pitié  de  moi,  Talbot!... 

«  —  Pitié?  répéta  le  capitaine;  vous  me  demandez  pitié?.,,  pourquoi  pas 
justice?...  Une  question,  Aurora  Floyd,  une  seule  encore,...  la  dernière 
peut-être  que  je  vous  adresserai  jamais.  Votre  père  sait-il  que  vous  avez 
secrètement  quitté  ce  pensionnat?...  Sait-il  où  vous  avez  passé  l'année?... 

«  —  Il  le  sait. 

«  —  Merci  du  moins  pour  cette  parole.  Eh  bien  donc  !  Aurora,  dites-moi 
seulement  qu'il  en  est  ainsi,  et  j'en  croirai  votre  simple  parole  comme  le 
serment  solennel  d'une  autre  femme...  Dites-moi  s'il  a  donné  son  assenti- 
ment à  votre  évasion,...  s'il  l'a  donné  à  l'emploi  de  cette  année  d'absence... 
Puissiez- vous  répondre  qu'il  en  est  ainsi,  Aurora!  car  alors  plus  de  ques- 
tions entre  nous...  Je  vous  garderai  sans  crainte  la  tendresse  et  le  respect 
qu'un  mari  doit  à  sa  femme. 

«  —  Je  ne  saurais,...  dit-elle.  Je  n'ai  encore  que  dix-neuf  ans  ;  mais  dans 
le  cours  de  ces  deux  dernières  années  j'ai  assez  fait  pour  briser  le  cœur 
de  mon  père,...  du  père  le  plus  tendre  qui  ait  jamais  vécu  en  ce  monde 
misérable. 


Digitized  by 


Google 


LE   BOMAN  ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  969 

«  —  Tout  est  dit  alors...  Dieu  vous  pardonne,  Aurora  Floyd!  De  votre 
aveu  même,  vous  n'êtes  pas  la  femme  que  peut  avouer  un  homme  d'hon- 
neur... J'interdis  à  ma  pensée  tout  soupçon  flétrissant;  mais  le  passé  de  ma 
femme  doit  être  une  page  blanche  et  sans  souillure,  où  tout  le  monde  pourra 
venir  jeter  les  yeux... 

«  Il  se  dirigea  d'abord  vers  la  porte;  puis,  revenu  sur  ses  pas,  il  aida  la 
pauvre  enfant  à  se  relever,  pour  la  reconduire  jusqu'à  son  siège,  près  de  la 
fenêtre,  avec  la  même  courtoisie  qu'il  lui  eût  témoignée  en  la  ramenant  à 
sa  place  dans  quelque  bal.  Leurs  mains  se  rencontrèrent,  glacées  comme 
celles  de  deux  cadavres.  Que  de  mort  en  effet  sous  ce  froid  contact  l  Que 
de  choses  ayaient  péri  entre  ces  deux  êtres  depuis  quelques  heures  : 
espoir,  confiance,  sécurité,  amour,  bonheur,  tout  ce  qui  fait  le  prix  de  la 
vie  ! 

«  Talbot  s'arrêta  une  fois  encore  sur  le  seuil  de  la  porte,  et,  reprenant 
la  parole  :  —  «  D'ici  à  une  demi-heure,  j'aurai  quitté  Felden,  disait-il;  ne 
vaudra-t-il  pas  mieux,  miss  Floyd,  laisser  croire  à  votre  père  que  quelque 
léger  dissentiment  nous  a  séparés  et  que  je  m'éloigne  par  votre  ordre?... 
Je  lui  écrirai  certainement  dès  mon  arrivée  à  Londres,  et,  si  cela  vous 
agrée,  je  puis  rédiger  ma  lettre  de  manière  à  le  confirmer  dans  cette  idée. 

«  —  Vous  avez  là  une  bonne  inspiration,  répondit-elle.  Oui,  je  voudrais 
lui  laisser  cette  erreur...  Sa  douleur  en  sera  peut-être  moins  amère...  Le 
ciel  sait  ce  que  je  dois  de  reconnaissance  à  tout  ce  qui  peut  atténuer  ce 
qu'il  souffre. 

a  Talbot  s'inclina  et  referma  la  porte  après  lui  ;  le  bruit  qu'elle  fit  en  re- 
tombant lui  sembla  sinistre  :  il  lui  rappela  ces  jeunes  et  fragiles  créatures 
que  les  religieuses  d'autrefois  abandonnaient,  pour  les  y  laisser  périr,  au 
fond  de  quelque  in-pace.  Mieux  aurait  valu,  se  disait-il,  laisser  Aurora 
étendue  dans  son  cercueil,  belle  de  cette  sérénité  dont  la  mort  pare  ses 
victimes,  que  de  s'arracher  d'auprès  d'elle  comme  il  venait  de  le  faire. 

ff  L'appel  vibrant  et  criard  de  la  cloche  qui  sonnait  le  secùnd  coup  du 
dîner  retentit  au  moment  où ,  quittant  la  pénombre  du  corridor,  il  entrait 
dans  la  salle  de  billard,  étincelante  des  feux  du  gaz.  11  y  rencontra  Lucy 
Floyd,  qui  vint  à  lui  en  toilette  d'apparat  :  la  soie  frémissait  autour  d'elle; 
franges  et  rubans,  dentelles  et  joyaux  se  jouaieAt  et  miroitaient  à  chacun 
de  ses  mouvemens ,  et  il  lui  en  voulait  presque  de  tout  cet  éclat  radieux, 
le  comparant  au  pâle  visage  de  la  créature  à  demi  brisée  qu'il  venait  de 
quitter  à  l'instant  même...  Lucy  recula  devant  le  jeune  homme,  dont  la 
physionomie  bouleversée  avait  de  quoi  l'eflfrayer.  —  Qu'y  a-t-îl  donc?  de- 
manda-t-elle;  qu'est-il  arrivé,  monsieur  Bulstrode? 

«  —  Rien,...  une  lettre  du  Cornouailles  qui  m'oblige...  —  La  voix  lui 
manqua  pour  compléter  cette  banale  excuse. 

a  — Lady  Bulstrode,...  sir  John  peut-être,...  une  maladie?...  hasarda 
Lucy. 

a  Talbot  posa  son  doigt  sur  ses  lèvres  blêmies,  et  secoua  la  tête  par  un 
geste  qui  prêtait  à  toute  sorte  d'interprétations;  il  lui  était  impossible  de 
parler.  Le  vestibule  d'ailleurs  s'emplissait  de  visiteurs  et  d'enfans  qui  cou- 
raient se  mettre  à  table.  La  porte  de  la  salle  à  manger  était  ouverte  :  au 


Digitized  by 


Google 


970  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

bout  d'une  longue  avenue  de  flambeaux  et  de  pièces  d'argenterie,  Talbot 
entrevit  vaguement  la  tête  vénérable  d'Ârchibald  Floyd.  Autour  du  vieil- 
lard se  groupaient  ses  neveux  et  nièces  ;  mais  à  sa  droite  la  place  qu'An- 
rora  devait  venir  occuper  était  encore  vide.  Le  capitaine,  se  détournant 
de  ce  tableau  joyeux ,  gravit  en  quelques  bonds  Tescaller,  et  trouva  son 
valet  de  chambre  tout  ébahi  devant  la  toilette  qu'il  lui  avait  préparée.  Ce 
fidèle  serviteur  ne  comprenait  pas  que  son  maître  ne  fût  pas  encore  venu 
s'habiller. 

a  Le  banquier  était  debout  à  la  porte  de  la  salle  à  manger  lorsque  Talbot 
traversa  le  vestibule.  Il  enjoignait  à  un  domestique  d'aller  prévenir  sa 
fille  :  —  Nous  attendons  miss  Floyd,  répétait  impatiemment  le  vieillard... 
Le  dîner  ne  peut  commencer  sans  elle. 

«  Inaperçu  au  milieu  de  tout  ce  désordre,  Talbot  ouvrit  sans  bruit  la 
grande  porte  et  se  glissa  dans  les  froides  ténèbres  dont  l'hiver  enveloppait 
le  château.  Les  hautes  fenêtres  étroites  inondaient  de  clartés  la  terrasse  qui 
s'étendait  devant  elles  ;  mais  en  face  de  Talbot  se  trouvait  le  parc,  où  les 
arbres  étalaient  tristement  leurs  ramures  dépouillées;  une  mince  couche 
de  neige  blanchissait  le  sol.  Sur  le  ciel  gris,  pas  une  étoile.  Le  froid,  ia 
désolation  à  perte  de  vue,  formaient  un  contraste  pénible  avec  la  tiède  et 
brillante  atmosphère  qu'il  venait  de  quitter.  Ce  moment  critique  de  sa  vie 
trouvait  là  comme  un  symbole  saisissant.  Le  malheureux  venait  d'échanger 
les  ardeurs  de  l'amour,  les  clartés  radieuses  de  l'espérance,  pour  la  rési- 
gnation frissonnante,  pour  le  découragement  sombre  et  glacé...  » 

On  eût  bien  étonné  Talbot  Bulstrode,  en  cette  ménoiorable  soirée 
du  25  décembre  1858,  si  on  lui  eût  prédit  qu'au  mois  de  novembre 
1859  Aurora  Floyd  serait  la  femme  de  Jobn  Mellish,  et  Aurora 
Floyd  n'eût  pas  éprouvé  moins  de  surprise  en  apprenant  qu'elle- 
même,  peu  de  mois  après  ce  mariage,  donnerait  ses  soins  à  FunioB 
de  son  ancien  prétendu,  qui  se  résigne  enfin  à  récompenser  le  silen- 
cieux amour  de  l'aimable  Lucy.  Ce  résultat  bizarre,  et  qui  n'a  rien 
d'autrement  romanesq&e,  s'explique  par  l'absolue  confiance  que 
John  Mellish  témoigne  à  celle  qu'il  aime,  par  le  dévouement  sans 
bornes,  par  les  assiduités  dévouées  dont  il  l'entoure  pendant  une 
longue  maladie,  conséquence  naturelle  du  rude  choc  qu'elle  vient 
de  subir.  Ce  brave  gentleman  n'est  pas,  on  le  voit,  de  ceux  qui,  par 
sotte  fierté,  par  scrupules  excessifs,  se  refusent  à  être  heureux.  11 
s'applaudit  que  son  rival  se  soit  montré  si  susceptible,  et,  dans  ses 
idées  volontiers  un  peu  confuses  à  ce  sujet,  il  parvient  à  se  figurer 
qu'au  fond  de  la  mésintelligence  survenue  tout  à  coup  entre  Talbot 
et  Aurora,  on  trouverait,  en  cherchant  bien ,  quelque  secrète  pré- 
férence de  cette  dernière  pour  lui,  John  Mellish.  Il  sait  d'ailleurs 
que  sa  femme  a  un  secret,  un  secret  qu'elle  refuse  de  révéler  à  per- 
sonne, et  il  a  promis  de  le  respecter  toujours.  Dans  cette  absence 


Digitized  by 


Google 


LE   ROMAN   ANGLAIS   GONTEBIPORAIN.  971 

complète  ou  dans  ce  sacrifice  héroïque  de  la  curiosité  la  plus  légi-- 
time  chez  un  mari,  nous  pourrions  signaler  en  passant  une  légère 
nuance  de  ridicule;  mais  ce  ridicule,  s'il  existe,  n'a  rien  dont  Aurora 
puisse  s'offusquer;  il  ne  l'empêchera  pas,  —  bien  au  contraire,  — 
de  s'attacher  de  plus  en  plus  au  candide,  au  loyal  époux  qu'elle 
gouveme  comme  il  lui  plaît,  et  dont  la  bonté  docile  gagne  son  cœur. 
Talbot  Bulstrode,  qui  lors  de  leur  rupture  s'est  montré  le  moins 
faible  des  deux,  reste  un  peu  plus  fidèle  au  triste  souvenir  de  l'a- 
mour à  jamais  éteint;  mais  à  la  longue  son  orgueil  trouve  aussi  son 
compte  dans  l'espèce  d'idolâtrie  que  lui  a  vouée  sa  femme,  dans  le 
culte  respectueux  dont  elle  l'entoure;  il  se  console  donc  petit  à  pe- 
tit, et  le  bonheur  de  ces  divers  personnages  parait  assuré  quand  se 
montre  à  l'horizon  le  nuage  qui  va  troubler  cette  sérénité,  compro- 
mettre cet  avenir  couleur  de  rose. 

John  Conyers,  on  le  sait,  n'est  pas  mort.  Ce  jockey  malencontreux 
s'est  remis  des  suites  de  la  terrible  chute  qui  avait  fait  croire  à  son 
trépas,  et,  de  retour  en  Angleterre,  un  hasard  fatal  le  ramène  comme 
par  la  main  jusque  chez  le  mari  de  sa  femme.  Ici  les  invraisem- 
blances s'accumulent.  Du  fond  des  hôpitaux  d'Allemagne,  où  il  était 
aux  prises  avec  la  maladie  et  la  misère,  John  Conyers  n'a  pu  man- 
quer de  recourir  à  la  générosité  d' Aurora.  Pour  cette  démarche,  une 
letti-e  sufiit,  et  à  défaut  de  lettre  l'entremise  d'un  de  ces  émissaires 
obscurs  qu'il  a  déjà  employés  plus  d'une  fois  en  de  pareilles  rencon- 
tres. Puis  comment  comprendre  qu' Aurora,  informée  d'avance  du 
nom  de  Ventraineur  recommandé  à  Mellish ,  ne  profite  pas  de  son 
ascendant  pour  l'éloigner  d'elle?  Loin  de  là,  elle  provoque,  elle  or- 
ganise elle-même  cette  combinaison  périlleuse  en  vertu  de  laquelle 
John  Conyers  se  trouve  établi  à  quelque  cent  mètres  du  château  et 
sollicité  à  toutes  les  entreprises  de  la  plus  abusive  tyrannie.  Elle 
veut,  il  est  vrai,  traiter  une  fois  pour  toutes  avec  ce  misérable  et 
obtenir  à  prix  d'or  qu'il  s'exile  pour  jamais  :  que  valent  néanmoins, 
pour  être  payées  si  cher,  les  promesses  d'un  être  aussi  dégradé? 
Et  pourquoi  ce  subalterne  avide  souscrirait- il,  pouvant  mieux  at- 
tendre de  la  frayeur  qu'il  inspire,  à  ce  marché  qui  limite  ses  espé- 
rances (1)?  Comment  se  figurer  enfin  qu'une  pareille  négociation 
pourra  se  débattre  impunément  de  maîtresse  à  valet  sous  les  yeux  de 

(1)  Le  dilemme  par  lequel  Aurora  décide  John  Conyers  n*a  rien  de  très  concluant  : 
u  Ou  vous  accepterez  mes  offres,  lui  dit-elle,  ou  je  déciderai  mon  pore  à  me  déshériter, 
et  vous  serez  frustré  de  la  fortune  que  vous  espérez  peut-être  à  sa  mort.  »  Elle  recon- 
naît ainsi  tacitement  qu*elle  n*est  pas  en  mesure  de  réclamer  le  divorce,  et  John  Co- 
nyers, cela  étant,  armé  des  droits  que  la  loi  lui  donne,  la  tient  littéralement  à  sa  merci, 
elle  et  son  vieux  père,  elle  et  John  Mellish.  Échanger  une  telle  situation  contre  une 
poignée  de  billets  de  banque,  c*est  faire  trop  évidemment  un  marché  de  dupe. 


Digitized  by 


Google 


972  lUSYUE   DES   DEUX   MONDES. 

tous  ces  argus  qui  entourent  une  femme  de  haut  rang?  John  Hellish 
est  aveugle,  aveugle  comme  l'amour  fidèle,  à  la  bonne  heure;  mais 
cette  ancienne  gouvernante  qu'Aurora  Floyd  a  gardée  auprès  d'elle 
comme  dame  de  compagnie  et  un  peu  comme  femme  de  charge,  cette 
mistress  Walter  Powell  dont  elle  se  sait  haïe  en  secret  et  qui  lui  fait 
payer  ses  respects,  ses  adulations  par  un  espionnage  de  toutes  les 
minutes,  —  et  cet  autre  ennemi  plus  obscur  encore,  un  groom  idiot, 
Steeve  Hargraves,  qu'elle  a  cravaché  dans  un  moment  de  colère,  et 
qui  depuis  lors,  errant  autour  du  château  d'où  elle  l'a  fait  expulser, 
guette  une  occasion  de  vengeance,  —  la  laisseront-ils  en  paix  aller 
et  venir  furtivement,  recevoir  des  lettres  et  y  répondre?...  Aurora  le 
croit  sans  doute,  car  elle  ne  met  dans  ses  démarches  ni  la  moindre 
mesure  ni  le  moindre  calcul,  et  nous  assistons  alors  à  un  étrange 
spectacle,  celui  d'une  grande  dame  réduite  à  multiplier  de  jour  ou 
de  nuit  les  démarches  les  plus  compromettantes  pour  se  rendre  aux 
conférences  que  lui  assigne  impérieusement  un  de  ses  plus  infimes 
valets.  Chacun  de  ses  pas  est  épié,  chacune  de  ses  paroles  est  re- 
cueillie, chacun  de  ses  billets  est  lu  par  d'autres  yeux  que  ceiLx  pour 
lesquels  il  était  écrit.  A  tous  ces  mystérieux  rendez-vous,  un  témoin 
assiste  en  secret,  un  témoin,  et  quelquefois  deux.  C'est  un  luxe  de 
trahisons  et  de  surprises  que,  dans  leurs  jours  de  plus  grand  lais- 
ser-aller, nos  dramaturges  du  boulevard  n'oseraient  se  permettre- 
Derrière  chaque  porte  fermée  une  oreille  est  ouverte;  au  fond  de 
chaque  massif  d'arbres,  dans  ce  parc  de  carton  peint,  un  espion  se 
tient  aux  aguets.  Ajoutez  à  ces  moyens,  usés  même  au  théâtre,  des 
hasards  miraculeux ,  prodigués  pour  motiver  les  situations  les  plus 
indifférentes,  et  faites-vous  une  idée  de  l'espèce  de  lassitude  que 
produit  l'abus  maladroit  de  tant  de  ressources  extrêmes. 

Mais  laissons  là  les  moyens  et  parlons  des  résultats.  Aurora 
Floyd,  par  dévouement  pur,  nous  dit-on,  et  pour  son  second  mari 
plutôt  que  pour  elle,  veut  obtenir  l'éloignement  définitif  de  John 
Conyers;  elle  lui  offre  donc,  en  échange  de  son  silence  et  de  son  dé- 
part pour  l'Australie,  une  somme  ronde  de  deux  mille  livres  sterling 
qu'elle  obtient  de  son  père,  sans  lui  expliquer,  bien  entendu,  la 
destination  de  cet  argent.  Le  traité  final  se  conclut  ensuite  à  dii 
heures  du  soir,  au  bord  d'un  étang  du  parc  et  par-devant  deux  té- 
moins dont  les  parties  contractantes  se  gardent  bien  de  soupçonner 
la  présence.  L'un  des  deux  est  Steeve  Hargraves,  cet  idiot  dont  nous 
avons  parlé,  lequel  a  toujours  sur  le  cœur  le  rude  traitement  qu'il 
a  subi  et  la  perte  de  la  position  qu'il  occupait  au  château.  Près  de 
lui,  —  tout  idiot  qu'on  veut  bien  le  croire,  —  Figaro  n'est  qu'un  en- 
fant ou  un  niais.  En  effet,  grâce  aux  billets  qu'il  décachette,  grâce 
aux  conversations  secrètes  dont  il  ne  perd  pas  un  mot,  Steeve  Har- 


Digitized  by 


Google 


LE   ROMAN  ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  973 

graves,  devenu  le  domestique  de  John  Conyers,  est  parfaitement  au 
courant  de  ce  qui  se  passe  et  se  projette.  Le  premier  mariage  de 
mistress  Mellish  n'est  plus  un  mystère  pour  lui,  et  il  en  retrouverait 
au  besoin  la  preuve  matérielle  dans  ce  certificat  que  son  maître  con- 
serve précieusement  entre  l'étoffe  et  la  doublure  d'un  gQet  de  livrée; 
mais  ce  n'est  pas  là  pour  le  moment  ce  qui  l'inquiète  :  les  deux 
mille  livres  qui  des  mains  d'Aurpra  vont  passer  dans  celles  de  John 
Conyers  lui  tiennent  bien  autrement  au  cœur. 

Ce  soir-là  même,  en  rentrant  au  château,  mistress  Mellish  tombe 
au  milieu  de  groupes  épouvantés.  Un  coup  de  feu  a  retenti  dans 
la  direction  de  l'étang  :  John  Conyers  y  a  été  trouvé  mort.  Après 
la  levée  du  cadavre  viennent  les  constatations  légales.  Comment 
expliquer  le  meurtre?  où  chercher  l'assassin?  Si  la  situation  res- 
pective d'Aurora  et  du  défunt  était  plus  généralement  connue, 
l'enquête  serait  certainement  dirigée  contre  elle.  Par  hasard  et  par 
bonheur,  cette  situation  ne  se  révèle  aux  magistrats  qu'après  le 
verdict  du  jury.  Mellish  apprend  d'eux,  et  seulement  alors,  le  se- 
cret qu'Aurora  voulait  lui  dérober  à  tout  prix.  A  la  suite  d'un  pre- 
mier élan  de  douleur,  —  bien  concevable,  il  faut  l'avouer,  —  il  ac- 
court vers  elle  le  cœur  plein  de  tendresse  et  de  pardon  ;  mais  il 
tî-ouve  son  foyer  désert.  Aurora  s'est  enfuie  à  la  hâte  aussitôt  que 
Steeve  Hargraves,  notre  idiot  diplomate,  est  venu  la  prévenir  de 
ce  qui  se  passait.  Cette  fuite,  si  suspecte  qu'elle  soit,  n'ébranle  pas 
l'imperturbable  confiance  de  ce  mari  comme  il  n'en  est  guère.  Il 
court  sur  les  traces  de  sa  femme  et  la  rejoint  chez  Talbot  Bulstrode, 
à  qui  elle  était  allée  demander  assistance  et  conseil.  Celui-ci  les 
renvoie  au  plus  vite  dans  leur  château,  et  il  a  raison,  car  déjà  l'opi- 
nion s'émeut;  de  sourdes  rumeurs  circulent,  et  on  devine  quel  ca- 
ractère elles  prennent  lorsque  le  hasard  fait  retrouver,  à  l'endroit 
même  où  John  Conyers  est  tombé,  l'arme  qui  lui  a  donné  la  mort. 
C'est  un  des  pistolets  de  John  Mellish ,  une  de  ces  armes  de  luxe 
qu'il  renfermait  avec  le  plus  de  soin  dans  une  chambre  réservée  où 
sa  femme  et  lui  pénétraient  seuls. 

Aurora  serait-elle  coupable?  Le  public  incline  à  le  penser.  Offi- 
cieusement prévenue  par  mistress  Powell,  —  que  John  Mellish  a  fini 
par  renvoyer  de  chez  lui,  et  qui  d'ailleurs  croit  sincèrement  à  la 
culpabilité  d'Aurora,  —  la  police  a  mis  ses  agens  en  campagne.  Il 
n'est  pas  jusqu'à  John  Mellish  lui-même  qui  un  moment  ne  révoque 
en  doute  la  parfaite  innocence  de  son  idole.  Ceci  le  trouble  évi- 
demment et  jette  quelque  froideur  dans  leurs  relations  conjugales; 
mais  il  est  si  bien  sous  le  charme,  si  complet  est  son  dévouement, 
si  grandiose  sa  tendresse,  tellement  inépuisable  son  indulgence, 
qu'il  prendrait  encore  son  parti  de  cette  dernière  aventure,  et  qu'en 


Digitized  by 


Google 


97A  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  plaçant  au  point  de  vue  de  Fauteur  nous  serions  tenus  d'ad- 
mirer ceci  comme  un  des  efforts  les  plus  sublimes  auxquels  puisse 
s'élever  Tâme  humaine,  illuminée,  réchauffée  par  les  flammes  du 
véritable  amour.  Cette  conclusion  fort  heureusement  nous  est  épar- 
gnée. Talbot  Bulstrode  arrive,  comme  Jupiter  en  son  nuage,  pour 
dénouer  le  drame,  mettre  la  justice  sur  la  trace  du  vrai  coupsîble, 
et,  après  une  lutte  vigoureusement  soutenue  de  part  et  d'autre, 
établir,  à  n'en  pouvoir  douter,  que  Steeve  Hargraves  est  l'assassin 
de  John  Gonyers. 

III. 

((  Il  n'avait  pas  lu  impunément  Wilkie  GoUins  et  Diunas,  »  dit 
quelque  part  miss  Braddon,  vantant  l'habileté  avec  laquelle  un  de 
ses  héros  se  joue  au  sein  d'une  intrigue  assez  compliquée.  C'est 
ainsi  justement  que  se  pourraient  caractériser  le  talent  dont  elle  a 
fait  preuve  et  le  succès  qu'elle  a  obtenu.  Ce  succès  est  du  même 
ordre  que  celui  de  la  Woman  in  white  et  de  No  Nome  y  bien  que 
l'auteur  de  ces  deux  derniers  romans  nous  semble  l'emporter  de 
beaucoup  par  la  savante  économie  des  moyens  qu'il  emploie,  par 
une  forme  d'une  élégance  plus  soutenue,  et  aussi,  à  très  peu  d'ex- 
ceptions près,  par  le  soin  qu'il  prend  de  ménager  la  susceptibilité 
morale  de  ses  lecteurs.  Les  scrupules  qu'il  montre  à  cet  égard  sem- 
blent étrangers  à  miss  Braddon;  elle  aborde  avec  un  sang-froid  sur- 
prenant des  situations  et  des  détails  qui  répugnent  ordinairement 
à  la  délicatesse  de  son  sexe,  et,  préoccupée  du  besoin  d'arriver  à 
l'effet,  elle  ne  ménage  guère  ni  la  hardiesse  outrée  des  aperçus, 
ni  même  la  crudité  des  mots.  Elle  met  une  évidente  affectation  à 
prendre  l'accent  viril,  et,  comme  il  arrive  souvent  en  pareil  cas,  eUe 
dépasse  la  mesure,  elle  force  le  ton,  «  elle  se  déguise  trop.  »  Si 
exceptionnelle  qu'ait  été  sa  vie,  —  miss  Braddon  exerce,  dit-on,  la 
profession  dramatique,  —  on  ne  s'explique  pas  très  bien  qu'elle 
ait  pu  dépouiller  aussi  complètement  la  réserve  et  les  timidités  qui 
caractérisent  le  roman  féminin.  Ce  qu'on  s'explique  mieux,  c'est 
(pi'elle  se  soit  imbue,  et  plus  que  de  raison,  des  traditions  du  drame 
moderne,  et  qu'elle  ait  introduit  dans  des  récits  auxquels  elles  de- 
vaient rester  étrangères  les  combinaisons  violentes  et  heurtées,  les 
improbabilités  flagrantes,  et,  pour  employer  un  triste  mot,  les  ru- 
briques de  cet  art  dégénéré  que  des  excès  de  tout  genre  ramènent 
peu  à  peu  vers  la  barbarie  primitive.  Cela  s'explique,  disons-nous; 
mais  il  n'en  faut  pas  moins  le  déplorer,  quand  cette  corruption  du 
roman  par  le  théâtre  altère  un  talent  natif  d'une  certaine  valeur.  Or 
c'est  là  un  regret  qu'on  ne  saurait  manquer  d'éprouver  en  lisant  ces 


Digitized  by 


Google 


LE    ROMAN   ANGLAIS   CONTEMPORAIN.  975 

deux  premiers  ouvrages  d'une  femme  intelligente  à  coup  sûr,  dont 
les  défauts,  si  saillans  qu'ils  puissent  être,  ne  doivent  pas  faire  mé- 
connaître le  mérite  relatif,  et  que  nous  croyons  louer,  quant  à  nous, 
en  la  plaignant  d'avoir  si  bien  réussi  auprès  d'un  certain  public. 
Si,  comme  cela  est  à  craindre,  elle  prend  pour  de  sûrs  indices  la 
rapide  popularité  qu'elle  a  conquise,  le  bruit  que  la  critique  a  fait 
autour  de  son  nom,  elle  risque,  demeurant  sur  cette  voie  qu'elle  a 
trouvée  si  large  et  si  aplanie,  d'y  laisser  une  à  une  les  qualités  qui 
la  distinguent,  et  de  voir  au  contraire  se  développer  outre  mesure 
ce  que  nous  appellerions  volontiers  les  mauvaises  habitudes  de  sa 
plume.  Plus  d'un  exemple  est  là  pour  l'avertir,  et  nous  serions  tenté 
de  lui  signaler,  entre  autres,  celui  d'un  écrivain  avec  lequel  nous 
lui  trouvons  quelque  ressemblance,  l'auteur  de  Guy  Livingstone. 
Accueillie,  choyée  comme  il  le  fut  naguère,  nous  lui  souhaitons  de 
n'être  jamais  oubliée  comme  il  l'est  aujourd'hui.  Ses  allures  fanfa- 
ronnes, sa  morale  excentrique,  les  brutalités  cavalières,  les  affecta- 
tions de  tout  genre  par  lesquelles  ce  nouveau -venu  cherchait,  on 
s'en  souvient  peut-être,  à  se  distinguer  du  vulgaire,  ne  l'ont  pas 
défendu  contre  ce  grand  châtiment  réservé  à  toutes  les  exagérations, 
une  fois  qu'elles  ont  produit  leur  premier  effet  de  surprise  :  —  l'in- 
différence et  le  dédain.  Nous  ne  le  redouterions  pas  pour  miss  Brad- 
don,  si  nous  étions  plus  certain  qu'elle  saura  faire  un  triage  difficile 
entre  tous,  celui  des  dons  qu'elle  tient  de  la  nature  et  des  vices  lit- 
téraires qu'elle  doit  à  une  éducation  mal  faite,  à  des  modèles  mal 
choisis. 

Chez  les  compatriotes  d'Anne  Radcliffe,  un  retour  de  mode  a  mis 
en  faveur  le  roman  à  sensntioriy  —  sensational  novely  comme  ils 
disent,  —  le  roman  à  secret,  le  roman-énigme,  dont  la  principale 
condition  d'intérêt,  l'invariable  moyen  de  séduction  est  un  imbro- 
glio déjà  ténébreux  en  lui-même  et  obscurci  encore,  compliqué  de 
manière  à  laisser  jusqu'au  bout  le  lecteur  en  suspens  et  le  dénoû- 
ment  imprévu.  Fort  misérables  à  tous  autres  égards,  ce  sont,  la 
plupart  du  temps,  des  récits  à  commencer  par  la  fin,  puisqu'en 
lisant  la  dernière  page  on  est  heureusement  dispensé  de  parcourir 
celles  qui  précédent.  Pour  les  apprécier  en  bloc  sans  trop  de  fatigue 
et  de  temps  perdu,  nous  conseillerions  de  les  aller  chercher  dans 
les  recueils  illustrés  qui  en  ont  fréquemment  la  primeur,  le  Lon- 
don  journal  ou  tout  autre  weekly  du  même  genre.  La  vignette  qui 
accompagne  chaque  chapitre  en  dit  assez  à  qui  sait  comprendre. 
Ici  un  enfant  qu'on  étrangle,  là  une  forme  humaine  cousue  dans 
un  sac  et  que  deux  mécréans  jettent  à  l'eau,  ou  bien  encore  un  ca- 
valier galopant,  les  cheveux  hérissés,  la  cravache  en  l'air,  à  côté 
d'un  spectre  féminin  qui  berce  dans  ses  bras  un  marmot-fantôme. 


Digitized  by 


Google 


976  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

— Derrière  ces  deux  raffinés  qui  se  battent  sans  témoins,  un  brigand 
embusqué  tient  Tun  d'eux  au  bout  de  son  arquebuse;  —  plus  loin, 
sept  ou  huit  burglars  voilés  de  crêpes,  armés  de  casse-téte  et  de 
pistolets,  pénètrent  à  la  clarté  des  lanternes  sourdes  dans  une  de- 
meure opulente;  —  au  fond  de  quelque  bois  solitaire,  une  jeune 
fille  échevelée  se  traîne  aux  pieds  d'un  athlétique  scélérat  qui  sem- 
ble se  demander,  irrésolu,  ce  qu'il  fera  d'elle;  —  une  soubrette 
s'approche  du  lit  de  sa  maîtresse  pour  l'étouffer  sous  un  oreiller, 
mais  une  main  robuste  s'abat  sur  son  épaule,  et  nous  la  voyons,  la 
bouche  béante,  les  yeux  hagards,  en  face  du  sauveur  inattendu  cpii 
vient  empêcher  la  perpétration  du  crime.  Voici  des  funérailles  mys- 
térieuses, celles  de  la  femme  en  noir  (1)  qu'on  enterre  vive,  et  nous 
allons  la  retrouver,  à  quelques  pages  de  là,  sortant  de  son  tom- 
beau saine  et  sauve,  drapée  dans  les  plis  du  suaire  funèbre...  Ainsi 
la  vignette  révélatrice,  interprétant  du  mieux  qu'elle  peut  les  drames 
dont  elle  est  en  quelque  sorte  l'affiche,  ne  représente  plus  que  gens 
qui  s'assomment,  qui  se  poignardent,  qui  s'empoisonnent  ou  s'é- 
touffent, bandits  de  tout  âge  et  de  tout  sexe,  et,  parmi  ces  innom- 
brables scélérats  de  haute  ou  basse  volée,  le  policeman  qui  circule, 
son  truncheon  à  la  main,  l'œil  grand  ouvert,  —  étonné,  dirait-on, 
d'avoir  tant  de  besogne  sur  les  bras. 

Les  choses  en  sont  venues  à  ce  point  qu'il  a  fallu  s*enquérir  de 
cette  espèce  de  fléau  littéraire,  et  que  la  grosse  artillerie  des  revues 
a  tonné  contre  le  sensaiional  novel.  La  Quarterly^  tout  dernière- 
ment encore,  passait  les  modèles  du  genre  au  crible  du  plus  sévère 
examen,  et  nous  recommandons  son  article  à  ceux  de  nos  lecteurs 
qui  voudraient  approfondir  la  question  touchée  ici.  Toutefois,  re- 
marquons-le, la  réaction  contre  les  malsaines  tendances  que  nous 
signalons  ne  saurait  guère  venir  que  du  public  même  chez  qui 
elles  ont  trouvé  jusqu'ici  un  accueil  empressé,  leur  unique  raison 
d'être,  le  seul  stimulant  de  cette  fécondité  déplorable;  il  faut  l'at- 
tendre, —  et  peut-être  l'attendrons-nous  longtemps,  —  du  dégoût 
que  ce  public  ne  saurait  manquer  d'éprouver  quand  il  se  sentira, 
comme  Macbeth,  a  rassasié  d'horreurs,  »  de  chimères  sanglantes, 
de  mensonges  puérils,  d'absurdes  fantasmagories.  Quant  à  l'édifier 
directement  sur  la  valeur  de  toute  cette  littérature  marchande  dont 
il  favorise  le  débit,  c'est  là  une  tâche  interdite  aux  écrivains  d'une 
certaine  valeur,  aux  recueils  littéraires  d'une  certaine  gravité.  Rien 
de  plus  facile  à  comprendre  :  le  public  dont  nous  parlons  n'est  pas 
celui  où  se  recrute  la  clientèle  de  ces  écrivains  et  de  ces  recueils. 
Il  se  trouve  principalement,  —  pour  ne  pas  dire  uniquement,  — 

(1)  The  Womaa  in  Black  or  Buried  Aline,  by  mistress  Gordon  SmythieB. 


Digitized  by 


Google 


LE  ROMAN  ANGLAIS  CONTEMPORAIN.  977 

dans  ces  couches  sociales  qui,  sorties  Tune  après  l'autre  des  ténè- 
bres, arrivant  Tune  après  l'autre  sous  le  soleil,  fournissent  aux  fic- 
tions d'un  ordre  inférieur  une  succession  continue  de  lecteurs  naïfs, 
aisément  entraînés,  d'une  crédulité  sans  bornes,  d!une  indulgence 
à  toute  épreuve.  Ceux-là  ne  lisent  guère  les  revues. 

En  songeant  à  ce  phénomène  de  nos  temps  démocratiques,  on  doit 
vraiment  s'étonner  que  le  niveau  inférieur  de  la  littérature  d'ima- 
gination ne  se  soit  pas  abaissé  plus  encore,  et  c'est  un  favorable 
symptôme  après  tout  que  de  voir  dans  ce  chaos  en  fermentation 
s'introduire  peu  à  peu  les  élémens  précurseurs  d'un  avenir  moins 
chargé  de  ténèbres.  Parmi  les  romans  à  effet  que  ces  dernières  an- 
nées ont  vus  éclore,  il  en  est,  —  comme  ceux  de  M.  Wilkie  CoUins, 
—  où  se  manifestent  les  sincères  préoccupations  d'un  artiste,  la  re- 
cherche d'un  certain  idéal,  le  souci  d'une  observation  bien  faite,  le 
soin  du  style,  l'étude  des  littératures  étrangères;  il  en  est  aussi,  — 
et  nous  placerons  ceux  de  miss  Braddon  dans  cette  catégorie,  —  où 
se  produisent  de  précieuses  qualités  natives,  une  verve  malheureu- 
sement trop  peu  châtiée,  mais  qui  passe  la  mesure  moyenne,  une 
rare  vivacité  d'imagination  qu'on  souhaiterait  mieux  équilibrée,  mais 
à  laquelle  on  ne  voudrait  pourtant  pas  retirer  ce  qu'elle  a  d'en- 
traînant et  de  communicatif ,  —  enfin  et  surtout  ce  je  ne  sais  quoi 
d'encore  innomé  qui  perniet  de  créer  un  type  et  de  lui  donner  la 
consistance,  le  mouvement,  l'animation,  la  physionomie,  l'accent 
d'un  être  humain.  Lady  Audley  et  son  neveu  Robert,  Aurora  Floyd 
et  son  second  mari,  voire  Talbot  Bulstrode  et  John  Conyers,  sont, 
à  quelques  exagérations  près,  des  personnages  qui  vivent,  des  por- 
traits parlans,  que  leur  vérité  individuelle,  mise  en  relief  par  d'in- 
génieux contrastes,  sépare  de  la  fable  absurde  à  laquelle  ils  appar- 
tiennent. Ils  rachètent  en  partie  ce  qu'elle  a  de  vulgaire  et  de  factice, 
et  par  un  lien  plus  ou  moins  fragile  la  rattachent  à  un  ordre  de  pro- 
ductions que  l'art  peut  avouer.  Serait-ce  par  là  que  les  récits  qui 
viennent  de  nous  occuper  se  sont  recommandés  principalement  à 
l'attention  publique  en  Angleterre?  et  faut-il  en  attribuer  la  vogue 
aux  qualités  que  les  connaisseurs  y  signalent?  Espérons-le,  sans  oser 
croire  absolument  à  une  justice  si  éclairée,  si  bien  répartie.  Ou  plu- 
tôt encore  faisons  honneur  de  ce  résultat  à  un  instinct  spécial  qui 
existe  au  sein  des  foules,  et  qui,  s'il  ne  les  prémunit  guère  contre 
des  entraînemens  irréfléchis,  ne  leur  permet  pas  en  revanche  de 
méconnaître  ce  qui  est  digne  d'un  applaudissement  unanime. 

E.-D.  FORGUES. 


TOME  XLV. 


Digitized  by  VjOOQIC 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  juin  1863. 

Nous  n'avons  aucune  retouche  à  faire,  devant  le  résultat  des  élections,  à 
l'esquisse  que  nous  tracions  du  mouvement  électoral,  il  y  a  quinze  jours, 
au  moment  où  s'ouvraient  les  scrutins.  Ces  élections  générales  sont  un  évé- 
nement important  dans  l'histoire  contemporaine,  un  événement  qui  sera 
fertile  en  conséquences.  Elles  ont  marqué,  comme  nous  le  disions  depuis 
deux  mois ,  un  véritable  réveil  de  l'esprit  public;  elles  ont  rompu  le  charme 
qui  avait  si  longtemps  paru  distraire  la  France  du  souci  de  sa  politique 
intérieure  ;  elles  introduisent  un  nouvel  élément  dans  le  jeu  des  institu- 
tions actuelles  ;  elles  ont  donné  plus  que  l'opposition  démocratique  et  libé- 
rale n'avait  le  droit  de  se  promettre  :  elles  sont  le  commencement  mani- 
feste de  quelque  chose. 

Les  incîdens  particuliers  de  cette  lutte,  qui  est  pour  notre  pays  une  crise 
de  rajeunissement,  ne  sont  point  de  notre  domaine.  Nous  n'en  pouvons  re- 
lever que  les  caractères  les  plus  généraux.  Sans  doute,  si  nous  nous  arrê- 
tions aux  détails  de  la  lutte  électorale,  nous  aurions  des  regrets  à  exprimer 
sur  l'insuccès  de  plusieurs  candidatures  libérales.  Nous  sommes  affligés  que 
le  parfum  de  probité  qui  s'attache  aux  opinions  et  au  nom  de  M.  de  Rému- 
sat  n'ait  pas  attiré  à  lui  la  majorité  dans  un  département  où  il  est  cepen- 
dant entouré  d'une  considération  si  générale.  Nous  déplorons  que  M.  Casi- 
mir Perler,  qui  a  fait  si  bonne  contenance  à  Grenoble,  n'ait  pu  vaincre  les 
hostilités  administratives  qu'il  a  combattues  avec  tant  de  vigueur.  Nous 
sommes  fâchés  que  le  Gers  et  la  Haute- Vienne,  où  leurs  candidatures  avaient 
été  si  honorablement  accueillies,  n'aient  pas  envoyé  à  la  chambre  M.  Léonce 
de  Lavergne  et  M.  Saint-Marc  Girardin.  Puisque  M.  Dufaure  avait  consenti 
enfin  à  se  présenter  aux  suffrages  de  ses  concitoyens,  il  est  malheureux 
que  les  circonscriptions  où  il  se  présentait  n'aient  pas  réparé  elles-mêmes, 
par  un  empressement  intelligent,  les  retards  d'une  candidature  qui  impor- 


♦    Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE,  979 

tait  tant  à  Topinion  libérale.  Nous  pourrions  multiplier  l'expression  de  nos 
regrets  à  propos  de  ceux  de  nos  amis  politiques  dont  l'initiative  coura- 
geuse n'a  point  été  récompensée  par  le  succès;  mais  ces  regrets  privés  s'ef- 
facent devant  le  grand  résultat  public  et  politique  des  élections  générales. 

L'opposition  libérale  était  placée  dans  des  conditions  telles  qu'elle  n'a- 
vait rien  à  perdre,  qu'elle  avait  tout  à  gagner  aux  élections.  Elle  ne  pou- 
vait compter  dans  l'ancienne  chambre  que  sur  cinq  voix  déterminées  et 
constantes.  Chaque  voix  ajoutée  à  cette  ancienne  et  petite  réserve  était 
donc  pour  elle  un  progrès,  une  conquête,  une  victoire.  Pour  avoir  un  juste 
sujet  de  se  féliciter,  elle  n'était  pas  tenue  de  gagner  toutes  les  batailles 
qu'elle  livrerait;  il  lui  suffisait  de  remporter  quelques  victoires.  Outre  les 
fameux  cinq,  l'élection  précédente  n'avait  envoyé  à  la  chambre  que  quatre 
ou  cinq  membres  indépendans  du  patronage  administratif.  L'élection  ac- 
tuelle ouvre  le  corps  législatif  à  une  trentaine  de  députés  de  l'opposition 
ou  non  officiels.  L'opposition  vient  donc  de  gagner  vingt  voix  :  le  nombre 
est  petit,  mais  le  succès  est  grand.  Le  succès  est  grand  par  les  circon- 
stances au  milieu  desquelles  il  a  été  obtenu,  par  la  nature  des  circonscrip- 
tions qui  l'ont  donné,  par  la  signification  du  mouvement  électoral,  par  le 
développement  que  l'accroissement  de  l'opposition  et  que  le  talent  et  l'au- 
torité de  plusieurs  de  ses  nouveaux  représentans  vont  donner  à  la  discus- 
sion politique  au  sein  du  corps  législatif. 

Le  rapport  niunérique  des  opinions  hostiles  n'est  point  tout  dans  le  ré- 
sultat d'une  élection  générale ,  il  faut  voir  aussi  dans  ce  résultat  les  symp- 
tômes de  la  direction  des  esprits  et  du  courant  des  opinions.  Il  ne  s'agit 
pas  seulement  de  savoir  de  quel  nombre  de  voix  un  parti  l'emporte  sur 
l'autre,  il  faut  considérer  encore  quelle  est  l'opinion  qui  est  en  progrès, 
quelle  est  celle  qui  est  en  train  de  recruter  des  adhérons  et  que  le  souffle 
de  Tesprit  public  encourage.  Il  importe  de  t^nir  compte  de  ces  symptômes 
qui  annoncent  où  va  le  courant  de  l'opinion ,  môme  dans  les  pays  qui  pos- 
sèdent le  régime  populaire  et  parlementaire,  et  où  il  semblerait  que  la  ques- 
tion de  la  majorité  numérique  dût  tout  dominer,  puisque  ces  pays  se  gouver- 
nent par  les  partis  et  la  majorité  que  les  partis  se  disputent.  En  Angleterre 
par  exemple,  quoique  le  ministère  ait  une  majorité  décidée,  on  s'inquiète 
beaucoup  des  voix  gagnées  partiellement  par  l'opposition;  on  y  voit  des  ten- 
dances de  l'esprit  public  auxquelles  un  ministère,  pour  se  conserver,  doit, 
s'il  est  habile,  donner  satisfaction  à  temps.  En  France,  les  chiffres  électo- 
raux n'ont  pas  d'importance  au  point  de  vue  de  l'avènement  ou  de  la  chute 
d'un  cabinet,  puisqu'à  proprement  parler  nous  n'avons  pas  de  cabinet,  puis- 
que nos  ministres  ne  sont  pas  responsables,  et  que,  loin  que  les  ministères 
s'y  fassent  et  s'y  défassent  au  sein  de  la  chambre,  les  ministres ,  ceux  du 
moins  qui  ont  les  portefeuilles,  ne  peuvent  prendre  part  aux  délibérations 
de  cette  assemblée.  Chez  nous  donc,  la  principale  valeur  d'une  élection  gé- 
n  érale  consiste  dans  les  renseignemens  et  les  avertissemens  qu'elle  fournit 


Digitized  by  VjOOQIC 


980  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

touchant  les  courans  d'opinion  qui  se  prononcent  dans  le  pays.  Quelle  est 
Fopinion  qui  gagne  du  terrain?  quelle  est  celle  qui  en  perd?  C'est  Tinfor- 
mation  principale  que  le  gouvernement  et  les  hommes  politiques  ont  à  re- 
chercher dans  les  résultats  numériques  de  Télection.  Si  Ton  demande  une 
information  de  cette  nature  à  notre  dernière  élection  générale,  on  la  trouve 
décidément  favorable  à  l'opposition  libérale  et  démocratique,  puisque  cette 
opposition  gagne  vingt  voix  et  que  les  candidatures  administratives  en  per- 
dent autant. 

Mais  les  nombres  seuls  sont  bien  loin  d'indiquer  toute  la  portée  d'un 
mouvement  électoral.  Il  faut  voir  encore  où  se  produisent  les  résultats 
électoraux  qui  expriment  et  déterminent  la  direction  du  courant  grossis- 
sant de  l'opinion.  Gomme  nous  le  disions  récemment,  les  manifestations 
des  grandes  villes  ont  toujours  été  regardées  par  les  observateurs  po- 
litiques comme  le  plus  sûr  indice  de  la  direction  des  esprits.  Or  c'est 
dans  les  grandes  villes  que  l'opposition  libérale  a  obtenu  la  plupart  de  ses 
succès.  A  Paris,  le  succès  a  été  éclatant  et  a  dépassé  toutes  les  espérances. 
Huit  candidats  ont  été  nommés  au  premier  tour  de  scrutin,  et,  dans  la  cir- 
conscription où  il  y  a  eu  ballottage,  les  voix  réunies  de  l'opposition  l'em- 
portaient de  beaucoup  sur  celles  du  candidat  administratif.  En  1857,  à 
Paris  et  dans  le  département  de  la  Seine,  sur  212,000  votans,  les  candi- 
dats oflîciels  avaient  obtenu  110,000  voix,  et  les  candidats  de  l'opposition 
96,000,  et  aujourd'hui,  six  années  après,  sur  235,000  votans,  les  candidats 
officiels  n'ont  rallié  que  84,000  voix,  tandis  qu'un  nombre  presque  double, 
150,000,  se  réunissaient  sur  les  candidats  de  l'opposition.  Aucun  homme 
sérieux  ne  s'avisera  de  contester  l'eflTet  moral  de  cette  grande  démonstra- 
tion parisienne.  On  aura  beau  faire  et  beau  dire,  Paris  n'en  sera  pas  moins 
toujours  la  plus  haute  et  la  plus  complète  représentation  de  la  France.  Le 
mot  de  M.  Disraeli,  comparant  Paris  aux  grandes  cités  démocratiques  qui 
ont  régi  des  empires,  et  disant  que  la  France  est  une  monarchie  gouver- 
née par  une  république,  demeure  vrai  à  travers  toutes  les  constitutions  et 
tous  les  régimes.  Paris  est  la  ville  de  France  qui  jouit  au  plus  haut  degré 
possible,  sous  les  institutions  actuelles,  de  la  liberté  électorale.  Ses  élec- 
teurs ne  connaissent  point  l'influence  dirigeante  des  maires  et  l'action  de 
ces  caporaux  de  la  discipline  électorale,  si  obéis  de  nos  paysans,  que  l'on 
appelle  les  gardes  champêtres.  L'administration  n'a  pu  agir  sur  les  Parisiens 
que  par  les  moyens  moraux,  par  les  circulaires,  les  lettres  et  les  procla- 
mations du  ministre  de  l'intérieur  et  du  préfet  de  la  Seine,  appréciées  et 
critiquées  avec  modération  et  fermeté  par  la  presse  libérale.  Ici  les  chances 
du  combat  étaient  à  peu  près  égales  pour  tous,  et  l'on  a  vu  au  profit  de  qui 
elles  ont  tourné.  Un  phénomène  analogue  s'est  produit  dans  la  plupart  de 
nos  grandes  villes.  Marseille  a  nommé  MM.  Berryer  et  Marie;  M.  Thiers,  qui» 
dans  la  circonscription  des  Bouches-du-Rhône  où  il  se  présentait,  comptait 
beaucoup  de  communes  rurales,  a  eu  la  majorité  dans  les  sections  de  la 


•     Digitized  by 


Google 


REFUE.    —   CHRONIQUE,  981 

ville  et  ne  Ta  perdue  que  dans  les  sections  de  la  campagne.  A  Nantes,  à 
Bordeaux,  au  Havre,  les  votes  libéraux  ont  eu  la  majorité.  Dans  les  autres 
circonscriptions  où  des  candidats  libéraux  avaient  engagé  la  lutte,  on  a 
remarqué  partout  la  même  tendance  :  majorité  libérale  acquise  dans  les 
villes,  où  la  population  est  agglomérée,  peut  se  concerter,  s^éclairer,  et 
échappe  plus  facilement  à  l'action  administrative ,  majorité  renversée  seu- 
lement par  rappoint  des  districts  ruraux.  En  de  telles  conditions,  il  faut 
tenir  grand  compte,  comme  indication  des  tendances  de  Topinion,  des  mino- 
rités imposantes  qu'ont  obtenues  certaines  candidatures  telles  que  celles  de 
MM.  Casimir  Perler,  Jules  de  Lasteyrie,  Guibourt,  Lefèvre-Pontalis  et  d'au- 
tres que  nous  ne  pouvons  énumérer  ici.  Cet  ensemble  de  faits  agrandit  la 
signification  des  succès  obtenus  par  l'opposition,  car  il  rend  évidente  Tin- 
iluence  croissante  de  l'opinion  libérale  partout  où  elle  a  voulu  engager  la 
lutte,  c'est-à-dire  partout  où  il  y  a  présomption  que  le  suffrage  est  à  la 
fois  plus  éclairé  et  plus  libre. 

Nous  avons  promis  d'examiner,  avec  l'impartialité  et  le  dégagement  d'es- 
prit que  l'on  apporte  à  l'étude  d'une  question  historique,  les  conséquences 
de  la  politique  que  le  gouvernement  vient  de  suivre  dans  les  élections, 
lorsque  les  élections  seraient  terminées.  Nous  sommes  fort  à  l'aise  pour 
essayer  cet  examen,  car  la  politique  suivie  par  le  gouvernement  est  tout  à 
fait  distincte  des  principes  et  des  développemens  logiques  de  la  constitu- 
tion de  1852.  Il  n'y  a  rien  dans  la  constitution  de  1852  qui  oblige  le  gouver- 
nement ou  même  qui  l'invite  à  intervenir  dans  les  élections,  comme  il 
vient  de  le  faire,  avec  toute  sa  puissance  administrative.  La  constitution 
de  1852  est  formellement  contraire  au  régime  ^parlementaire,  en  ce  sens 
qu'elle  n'accorde  point  à  la  chambre  représentative  le  droit  d'initiative,  et 
qu'elle  n'admet  point  la  responsabilité  ministérielle.  La  constitution  a-t-elle 
en  cela  tort  ou  raison  7  C'est  une  question  que  nous  Q'avons  point  à  exa- 
miner ici.  Des  esprits  expérimentés  ont  pensé  ou  peuvent  croire  que  l'ini- 
tiative parlementaire  et  la  responsabilité  ministérielle  présentent  de  plus 
grandes  garanties  de  liberté,  sont  plus  conformes  au  génie  et  aux  tradi- 
tions de  notre  Europe,  et  s'accordent  mieux  avec  la  permanence  du  régime 
monarchique.  Nous  n'avons  ni  à  contredire,  ni  à  soutenir  cette  façon  de 
penser.  Nous  regardons,  quant  k  nous,  la  constitution  de  1852  comme  com- 
patible avec  la  liberté.  L'expérience  prouve  que  des  constitutions  qui 
n'admettent  pas  plus  que  celle-ci  la  responsabilité  ministérielle  ont  pu  se 
concilier  en  fait  avec  la  liberté  la  plus  complète  que  le  monde  ait  connue  : 
telle  est  la  constitution  américaine.  L'épreuve  d'une  constitution  qui  retire 
à  l'assemblée  représentative  le  droit  d'initiative,  et  se  passe  de  l'hypothèse 
de  la  responsabilité  ministérielle,  peut  donc  être  acceptée  loyalement  et 
courageusement  par  les  amis  de  la  liberté.  Il  est  évident  toutefois  que  ce 
qu'ôte  de  garanties  à  la  liberté  dans  une  telle  constitution  l'absence  de 
l'initiative  parlementaire  et  de  la  responsabilité  ministérielle  doit  être  cher- 


Digitized  by 


Google 


082  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

ché,  par  compensation,  dans  une  organisation  plus  forte  des  autres  libertés 
politiques.  On  peut  donc  déclarer  hautement  que,  bien  loin  de  conseiller 
l'emploi  le  plus  énergique  de  l'action  administrative  dans  les  élections,  l'es- 
prit de  la  constitution  de  1852  exige  impérieusement  au  contraire  que  la 
plus  grande  spontanéité  et  la  plus  grande  liberté  possibles  régissent  les 
actes  du  suffrage  universel. 

La  pratique  suivie  avec  éclat  par  le  gouvernement  dans  les  dernières  élec- 
tions annonce  qu'il  n'accepte  point  cette  conclusion,  qui  se  déduit  néces- 
sairement de  l'esprit  de  la  constitution,  interprétée  au  sens  libéral.  L'er- 
reur que  le  gouvernement  a  commise,  suivant  nous,  à  cet  égard  nou^est 
d'autant  plus  difficile  à  comprendre  qu'elle  ne  peut  s'expliquer  par  l'illu- 
sion spécieuse  d'une  habileté  de  tactique.  L'intervention  administrative 
dans  les  élections  vient  de  nous  donner  plusieurs  spectacles  singuliers, 
qui,  en  aucun  cas,  ne  sauraient  être  utiles  au  pouvoir.  Le  ministre  et  les 
préfets,  en  intervenant  dans  les  élections,  se  sont  chargés  de  parler  et 
d'agir  au  nom  de  leurs  candidats  officiels,  et  ont  traité  les  candidats  non 
officiels  en  ennemis.  Il  est  résulté  de  cette  situation  que  le  débat  moral 
s'est  établi,  non  point  entre  les  candidats  de  deux  partis,  mais  entre  les 
agens  du  pouvoir  et  les  représentans  de  l'opposition.  L'administration, 
en  faisant  les  affaires  de  ses  patronnés,  les  a  effacés  dans  la  discussion, 
et  n'a  laissé  de  rôle  militant  et  en  évidence  qu'à  ceux  qu'elle  traitait  en 
adversaires.  Elle  s'est  privée  ainsi  d'un  des  plus  grands  avantages  que 
les  gouvernemens  puissent  tirer  d'une  compétition  électorale,  qui  est 
d'être  défendus  devant  le  pays  avec  une  spontanéité  énergique  par  leurs 
amis  les  plus  dévoués.  Tout  le  monde  conviendra  en  effet  que  les  accens 
d'un  candidat  qui  s'adresse  à  ses  concitoyens  pour  son  propre  compte, 
de  sa  propre  initiative,  et  réclame  leurs  suffrages  au  nom  de  la  solida- 
rité d'intérêts  et  d'idées  qui  les  unit,  ont  une  vertu  politique  plus  vi- 
vace  que  les  proclamations  des  préfets,  et,  au  lieu  d'épuiser  le  pouvoir, 
lui  apportent  une  nouvelle  force.  En  mettant  dans  la  lutte  les  préfets  en 
avant,  tandis  que  les  candidats  officiels  étaient  relégués  au  second  plan,  le 
gouvernement  a  renoncé  au  bénéfice  de  cette  sève  rajeunissante  qui,  dans 
les  élections  libres,  doit  remonter  du  pays  au  pouvoir.  Une  autre  consé- 
quence de  cette  situation,  qui  ne  nous  paraît  pas  plus  heureuse  au  point 
de  vue  de  l'habileté,  c'est  que,  pour  combattre  les  candidats  de  l'opposi- 
tion, l'administration  s'est  crue  obligée  de  les  traiter  en  ennemis.  Il  ne 
nous  semble  pas  que  ce  soit,  à  proprement  parler,  le  métier  d'un  gouverne- 
ment de  se  créer  gratuitement  ainsi  de  ses  propres  mains  des  ennemis  :  les 
accidens  de  l'existence  lui  en  suscitent  toujours  bien  assez.  Son  rôle  au 
contraire  est  d'élargir  sans  cesse  sa  base,  de  se  servir  de  toutes  les  occa- 
sions et  de  tous  les  prétextes  pour  accroître  le  nombre  de  ses  recrues  et 
grossir  les  rangs  de  ses  adhérens.  M.  de  Persigny  avait  paru  le  comprendre 
ainsi  en  arrivant  au  ministère  de  l'intérieur,  lorsqu'il  recommandait»  avec 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  98S 

une  louable  modération,  aux  préfets  de  montrer  des  égards  aux  hommes 
des  anciens  gouvernemens  qui  seraient  disposés  à  entrer  dans  le  cercle  des 
institutions  actuelles.  Quel  meilleur  prétexte  pour  cette  politique  de  ral- 
liement que  le  serment  préalable  introduit  dans  nos  lois  l  II  semble,  après 
que  des  candidats  notables  ont  accepté  la  condition  du  serment  préalable, 
qu'un  gouvernement  habile  n'ait  plus  autre  chose  à  faire  que  de  les  prendre 
au  mot,  de  leur  donner  en  quelque  sorte  l'exemple  du  respect  du  serment, 
en  se  montrant  le  premier  convaincu  de  la  sincérité  de  l'engagement  qu'ils 
viennent  de  contracter.  Entraîné  par  la  lutte,  cédant  à  la  pente  du  sys- 
tème de  l'intervention  administrative,  le  pouvoir  s'est  trouvé  conduit  à 
oublier  les  premières  et  heureuses  inspirations  de  M.  de  Persigny  et  à  dé- 
noncer dans  M.  Thiers  un  ennemi!  Il  était  sage  et  habile,  croyons-nous, 
de  diminuer  autant  que  possible  le  nombre  de  ses  adversaires  en  se  refu- 
sant à  voir  des  ennemis  dans  des  candidats  couverts  par  le  serment;  mais 
il  était  plus  sage  et  plus  habile  encore  de  ne  pas  restreindre  de  propos  dé- 
libéré le  nombre  de  ses  amis  en  désavouant  quelques-uns  de  ceux  qui  pré- 
tendaient l'être  et  voulaient  le  rester.  Le  système  de  l'intervention  admi- 
nistrative n'a  pas  même  permis  de  garder  cette  mesure.  Des  candidats 
officiels  de  1857,  s'étant  vu  refuser  en  1863  le  patronage  du  gouvernement 
et  ayant  persisté  à  se  présenter  aux  électeurs,  ont  été  combattus  avec  la 
même  violence  que  des  adversaires  déclarés  :  plusieurs  d'entre  eux  ont  suc- 
combé, Il  est  vrai;  mais  d'autres  ont  battu  avec  éclat  l'opposition  adminis- 
trative. M.  de  Chambrun,  par  exemple,  a  eu  17,871  voix  dans  la  Lozère,  tan- 
dis que  le  candidat  patronné,  M.  Joseph  Barrot,  n'en  obtenait  que  9,/i/i5. 
M.  I.  Plichon  n'a  pas  eu  une  majorité  moins  forte.  De  tels  échecs  sont 
d'autant  plus  fâcheux  qu'on  les  a  cherchés  soi-même.  Le  système  du  pa- 
tronage du  gouvernement  a  d'autres  inconvéniens  ;  il  expose  le  pouvoir  à 
des  contradictions  inexpliquées  qui  peuvent  déconcerter  et  blesser  des 
hommes  honorables  et  considérables.  On  en  a  eu  un  exemple  à  Perpignan. 
Le  candidat  officiel  était  l'ancien  député,  maire  de  la  ville,  M.  Justin  Durand. 
L'autre  candidat  était  M.  Isaac  Pereire,  qui,  à  ce  que  prétendent  ses  adver- 
saires, faisait  par  ses  agens  et  par  lui-même,  à  l'ancienne  mode  britannique, 
cette  opération  que  les  Anglais  appellent  le  canvass.  Jusqu'au  dernier  mo- 
ment, M.  Durand  était  le  candidat  officiel,  celui  que  le  préfet  recomman- 
dait aux  populations.  Huit  jours  seulement  avant  l'élection,  le  gouverne- 
ment fit  savoir  par  le  télégraphe  qu'il  renonçait  à  avoir  un  candidat  officiel, 
qu'il  demeurait  neutre  entre  M.  Justin  Durand  et  M.  I.  Pereire.  Justement 
blessé  d'être  abandonné  après  avoir  été  compromis,  M.  Durand  retira  sa 
candidature,  et  donna  sa  démission  de  maire  et  de  conseiller  général.  Des 
protestations  seront  sans  doute  adressées  à  la  chambre  contre  l'élection  de 
M.  I.  Pereire.  Cet  incident  n'est  pas  un  des  moins  bizarres  exemples  des 
compromi^ions  auxquelles  le  pouvoir  est  entraîné  par  le  système  des  can- 
didatures officielles.  On  peut  en  venir  à  demander  au  gouvernement  la  rai- 


Digitized  by 


Google 


98A  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

son  des  caprices  ou  des  préférences  de  son  patronage,  un  amî  peut  lui 
faire  un  reproche  d'avoir  été  abandonné  par  lui  tVi  extremis;  mais  c'est  à 
la  vérification  des  pouvoirs  qu'éclateront  les  abus  et  les  dangers  de  l'in- 
tervention administrative  dans  les  élections.  Des  protestations  nombreuses, 
qui  ne  manqueront  pas  d'arriver  en  temps  opportun  à  la  publicité,  mon- 
treront par  le  détail  les  effets  de  cette  intervention  systématique.  La  réu- 
nion de  ces  protestations  et  des  pièces  justificatives  dont  elles  seront  ac- 
compagnées formera  comme  une  vaste  enquête  sur  la  façon  dont  le  suffrage 
universel  fonctionne  dans  nos  campagnes.  Ce  sera  le  premier  débat  du 
corps  législatif,  et  ce  débat  ne  peut  manquer  d'être  un  procès  intenté  par 
l'opposition  devant  l'opinion  publique  au  système  de  l'intervention  admi- 
nistrative. Personne  ne  peut  méconnaître  que  l'opposition  entamera  cette 
lutte  avec  de  puissans  avantages;  elle  s'y  assoira  en  plein  |sur  le  terrain 
constitutionnel.  Le  suffï'age  universel  est  l'âme  de  la  constitution  de  1852. 
Or  la  cause  magnifique  que  l'opposition  devra  défendre,  et  les  orateurs 
cette  fois  n'y  seront  d'aucune  façon  insuffisans,  est  la  cause  de  la  liberté, 
de  la  pureté  et  de  la  sincérité  du  suffrage  universel. 

Nous  aurons  le  temps,  d'ici  à  la  prochaine  session,  d'étudier  et  d'exposer 
plusieurs  autres  conséquences  du  travail  d'opinion  d'où  les  élections  sont 
sorties  et  qu'elles  ont  révélé.  Notre  espoir  est  qu'avant  cette  époque  l'em- 
pereur, qui  n'a  jamais  caché  qu'il  se  fait  un  point  d'honneur  d'étudier  les 
inouvemens  de  l'opinion,  d'en  reconnaître  et  même  d'en  devancer  les  vœux, 
saura  disposer  la  politique  de  son  gouvernement  suivant  les  tendances 
d'une  situation  qui  est  visiblement  en  train  de  se  renouveler.  Une  circon- 
stance qui  devrait,  suivant  nous,  hâter  les  modifications  libérales  que  ré- 
clame la  politique  intérieure  de  la  France,  c'est  l'espèce  de  coup  d'état  que 
le  ministère  prussien  veut  accomplir.  Comme  s'il  était  nécessaire  que  l'opi- 
nion eût  besoin  d'apprendre  par  une  démonstration  nouvelle  que  la  liberté 
de  la  presse  résume  et  garantit  toutes  les  libertés,  c'est  en  attaquant  la 
presse  que  M.  de  Bismark  a  commencé  son  œuvre  imprudente  de  réaction. 
Le  plagiat  que  M.  de  Bismark  vient  de  commettre  en  nous  empruntant  notre 
législation  de  1852  sur  la  presse  ressemble  à  une  impertinence  à  l'adresse 
de  la  France.  Le  ministre  prussien  a  doté  son  pays  du  régime  français 
des  avertissemens  et  de  la  suspension  des  journaux.  Nous  sommes  enchan- 
tés que  nos  journaux  officieux,  qui  n'ont  pas  l'air  de  savoir  ce  qu'ils  ont 
dans  leurs  propres  yeux,  aperçoivent  et  dénoncent  cette  poutre  énorme 
dans  les  yeux  des  Prussiens.  Peut-être  le  spectacle  d'une  dictature  ri- 
dicule piquera-t-il  notre  amour-propre  et  nous  guérira-t-il  de  nos  vieux 
préjugés  dictatoriaux.  Espérant  que  M.  de  Bismark  nous  rendra  ce  ser- 
vice, nous  ne  voudrions  pas  être  trop  sévères  envers  lui.  Cet  homme  d'état, 
ses  adversaires  l'admettent,  a  beaucoup  d'audace  et  de  mouvement  dans 
l'esprit.  Son  tort  est  d'avoir  l'esprit  rétrograde.  Il  est  réactionnaire  à 
contre -temps.  Il  copie  nos  modes  de  1852,  oubliant  que  nous  sommes 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE,  985 

séparés  de  cette  époque  par  onze  années,  et  que  ce  sont  même  pour  la 
France  de  bien  vieilles  modes.  Les  circonstances  qui  ont  rendu  possibles 
en  1852  sur  le  continent  le  succès  de  la  réaction  et  la  politique  dictato- 
riale se  sont  profondément  modifiées ,  même  6u  France  ;  mais  le  gouverne^ 
ment  de  Berlin  et  le  peuple  prussien  sont-ils  dans  une  situation  semblable 
à  celle  où  se  trouvait  la  France  en  18527  La  Prusse  a-t-eJle  eu  une  révolu- 
tion de  18Zi8,  la  ruine  d'une  dynastie  et  le  renversement  d'une  république? 
C'est  pitié,  dans  un  pays  où  une  dynastie  populaire  se  trouve  en  face  d'un 
peuple  loyal,  de  voir  un  gouvernement  recourir,  par  entêtement  puéril  et 
par  incapacité,  à  l'instrument  néfaste  de  l'arbitraire,  et  imposer  à  la  presse, 
aux  manifestations  de  l'opinion,  l'odieux  régime  des  lettres  de  cachet.  On 
ne  saurait  trop  louer  d'ailleurs  la  fermeté  avec  laquelle  la  presse  prussienne 
proteste  contre  les  boutades  despotiques  du  cabinet  Bismark,  la  résistance 
légale  que  les  corps  municipaux  essaient  d'opposer  à  l'arbitraire  ministériel, 
et  les  paroles  de  blâme  prononcées  par  le  prince  de  Prusse  contre  cette 
politique  à  la  fois  aventureuse  et  rétrograde.  On  ne  saurait  trop  déplorer 
qu'un  pays  comme  la  Prusse  voie  sa  situation  politique  faussée  en  même 
temps  au  dedans  et  au  dehors,  et  que  le  moment'  où  la  couronne  est  gra- 
tuitement compromise  par  les  ministres  envers  les  chambres  et  la  nation 
soit  précisément  celui  où  la  Prusse,  comme  puissance,  est  compromise 
vis-à-vis  de  l'Europe  par  une  politique  étroite  et  obscure.  La  France  et 
l'Angleterre  ne  peuvent  s'empêcher  d'éprouver  un  sentiment  de  défiance 
devant  la  politique  intérieure  du  gouvernement  prussien,  car  à  leurs  yeux 
cette  politique  ne  saurait  être  que  l'effet  même  des  engagemens  dangereux 
que  la  Prusse  a  pris  envers  la  Russie.  L'instructive  conversation  qui  vient 
d'avoir  lieu  à  la  chambre  des  lords  entre  lord  Carnarvon  et  le  comte  Rus- 
sell  montre  bien  le  dangereux  embarras  de  la  politique  epttérieure  de  la 
Prusse.  N'est-il  pas  étrange  que  les  gouvernemens  occidentaux  n'aient  pu 
être  encore  édifiés  sur  la  nature  de  la  convention  conclue  entre  la  Prusse 
et  la  Russie ,  et  qu'à  Berlin  et  à  Pétersbourg  les  représentans  de  l'Angle- 
terre n'aient  rencontré  à  ce  sujet  que  faux-fuyans  et  contradictions  de 
langage?  L'attitude  prise  par  la  cour  de  Berlin  à  l'égard  de  la  question 
polonaise  a  déjà  produit  ce  triste  résultat  pour  la  Prusse,  que  son  gou- 
vernement est  accusé  et  convaincu  d'une  dissimulation  qui  n'est  plus  ad- 
mise à  notre  époque  dans  les  rapports  de  la  diplomatie. 

La  question  polonaise  marche  lentement  dans  sa  phase  diplomatique; 
mais  elle  marche,  puisque  les  propositions  sur  lesquelles  la  France,  l'An- 
gleterre et  l'Autriche  avaient  à  s'entendre  viennent  de  recevoir  le  dernier 
examen  de  la  cour  de  Vienne,  et  seront  probablement  en  état  d'être  pré- 
sentées prochainement  à  Pétersbourg.  En  attendant  que  ces  propositions 
soient  portées  à  Itt  connaissance  de  l'opinion  européenne ,  il  serait  impor- 
tant que  le  public  fût  bien  pénétré  des  traits  caractéristiques  de  la  situa- 
tion sans  précédens  qui  fait  la  difficulté  de  la  question  polonaise.  La  Po- 


Digitized  by 


Google 


986  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

logne,  aussi  bien  la  Lithuanie  et  les  provinces  incorporées  à  Tempire  russe 
que  le  royaume  de  1815,  présente  le  spectacle  à  la  fois  le  plus  lamentable 
et  le  plus  extraordinaire  qu'on  ait  jamais  vu  dans  le  monde  moderne. 
L'armée  russe  et  le  gouvernement  officiel  sont  superposés  à  un  pays  qui 
leur  échappe  moralement  par  tous  les  bouts.  Au-dessous  de  ce  gouverne- 
ment officiel  et  de  cette  armée,  la  résistance  insurrectionnelle  est  con- 
stituée en  une  organisation  occulte  qu'on  pourrait  dire  effrayante  par 
son  étendue  et  sa  puissance.  Qu'on  se  figure  un  peuple  transformé  tout 
à  coup  en  une  société  secrète  ;  telle  est  la  Pologne  conduite  par  ce  comité 
invisible  qui  a  pris  le  titre  de  gouvernement  national  polonais.  Nous  n'exa- 
gérons rien.  Le  gouvernement  national  fonctionne  comme  un  gouverne- 
ment et  est  obéi  à  ce  titre  avec  une  docilité  incroyable.  Il  n'y  a  pas  de 
légende  de  Sainte-Wehme,  il  n'y  a  pas  de  [révélations  de  société  secrète 
italienne,  qui  puissent  donner  une  idée  de  l'action  exercée  par  ce  pou- 
voir mystérieux  et  du  cercle  immense  où  il  s'étend.  On  dirait  que  la  poste 
et  le  télégraphe  sont  dans  ses  mains,  car  ses  lettres  sont  ponctuellement 
remises,  et  ses  ordres  sont  connus  parfois  à  Cracovie  peu  d'heures  après 
avoir  été  publiés  à  Varsovie.  11  ne  possède  pas  moins  de  six  journaux  im- 
primés clandestinement,  mais  distribués  presque  publiquement.  Ses  pro- 
clamations sont  affichées  pendant  la  nuit;  la  police  ordinaire  n'ose  y  tou- 
cher :  ce  sont  les  soldats  qui  les  arrachent.  Il  délivre  des  passeports;  des 
Russes  ont  été  obligés  de  s'en  munir  pour  pouvoir  circuler  sur  les  che- 
mins de  fer.  Les  Polonais  qui  désirent  quitter  leurs  terres,  surtout  ceux 
qui  se  rendent  à  l'étranger,  ont  besoin  de  passeports  du  gouvernement  na- 
tional. Ce  gouvernement  a  non-seulement  dans  les  districts  des  comités 
qui  sont  en  correspondance  avec  lui  et  qui  exécutent  ses  ordres;  il  a  en 
outre  ses  fonctionnaires  civils  et  militaires,  sa  police,  ses  gendarmes  et 
ses  agens  secrets.  La  preuve  la  plus  curieuse  et  la  plus  effective  de  sa 
puissance,  c'est  la  perception  de  l'impôt.  Il  alimente  les  finances  natio- 
nales avec  une  taxe  de  10  pour  100  des  revenus.  Or,  tandis  que  le  gouver- 
nement russe  est  hors  d'état  de  percevoir  l'impôt,  et  que  ses  menaces  ne 
peuvent  l'extorquer  du  contribuable,  le  gouvernement  polonais  le  reçoit 
presque  avant  de  l'avoir  demandé  :  un  simple  avis  suffit  pour  stimuler  le 
retardataire.  Si  le  contribuable  n'a  pas  donné  de  son  revenu  une  estima- 
tion suffisante,  il  reçoit  aussitôt  la  visite  d'un  agent  secret  chargé  de  re- 
dresser l'erreur  et  de  faire  restituer  la  somme  due  au  trésor  national.  Le 
gouvernement  national  a  pour  la  Pologne  entière  des  directeurs  des  dépar- 
temens  des  finances,  de  la  guerre  et  de  l'intendance  militaire,  et  pour  Var- 
sovie et  quelques  autres  villes  des  gouverneurs-généraux  et  des  préfets  de 
police.  En  réalité,  le  gouvernement  civil  de  la  Pologne  «  passé  des  mains 
des  Russes  à  celles  d'un  pouvoir  national  invisible.  C'est  ce  môme  pouvoir 
qui  dirige  les  expéditions  de  guérillas  qui  depuis  plusieurs  mois  occupent, 
déconcertent  et  usent  l'armée  russe.  Les  Russes,  placés  ainsi  au-dessus 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  987 

d'une  nation  dont  tous  les  mouvemens  intérieurs  leur  échappent,  et  qu'ils 
se  sentent  dans  Timpuissance  de  gouverner,  se  crispent  dans  les  ténèbres 
qui  les  entourent,  et,  pris  de  rage,  s'emportent  à  des  actes  de  folle  et 
odieuse  violence.  Fusillades,  pendaisons,  confiscations,  exécutions  des  prê- 
tres, transportation  en  masse  des  fonctionnaires  catholiques,  telles  sont  les 
représailles  qu'ils  exercent  sur  un  peuple  qui  montre  une  si  prodigieuse , 
volonté  de  résistance.  Ainsi  la  situation  de  la  Pologne  pose  pour  l'Europe 
deux  questions  urgentes.  Une  résistance  secrète  telle  qu^elle  est  organisée 
en  Pologne,  animée  d'une  si  indomptable  énergie,  un  peuple  entier  devenu 
subitement  une  société  secrète  démontrant  l'impuissance  non -seulement 
d'assimilation,  mais  de  gouvernement  de  la  Russie,  et  constituant  pour 
l'ordre  européen  un  danger  qu'on  ne  dédaignerait  peut-être  pas  impuné- 
ment, voilà  la  question  politique.  Dans  cette  anarchie,  les  opprimés  et  les 
oppresseurs  étant  incapables  de  se  vaincre  mutuellement,  ne  pouvant 
qu'exercer  les  uns  sur  les  autres  des  représailles  sanglantes,  l'Europe  de 
1863  peut -elle,  sans  manquer  à  son  honneur,  assister  froidement  et  pa- 
tiemment à  une  boucherie  dont  on  ne  voit  pas  la  fin?  Voilà  la  question 
d'humanité,  et  tout  le  monde  conviendra  que  c^est  la  plus  pressante. 

La  sollicitude  que  les  cabinets  de  France ,  d'Angleterre  et  d'Autriche  té- 
moignent en  ce  moment  pour  la  Pologne  est  quelque  chose  sans  doute  ; 
mais  il  faut,  pour  l'honneur  des  trois  puissances,  qu'elle  soit  efficace.  Gom- 
ment pourra- t-elle  le  devenir?  Nous  n'avons  point  à  examiner  ce  qui  s'est 
ébruité  sur  la  teneur  des  six  propositions  si  lentement  concertées  entre  la 
France,  l'Angleterre  et  l'Autriche  :  il  fallait,  pour  arriver  à  une  solution 
politique  de  la  question  polonaise,  trouver  une  base  quelconque  de  négo- 
ciation, et  si  la  Russie  accepte  cette  base,  c'est  pendant  la  durée  des  con- 
férences que  l'on  aura  tout  le  temps  de  discuter  sur  les  réformes  politiques 
indiquées  par  la  situation  de  la  Pologne.  Le  gouvernement  anglais  nous  pa- 
raît obéir  à  un  sentiment  naturel  et  à  une  pensée  juste,  lorsqu'il  veut  régler 
immédiatement  la  question  d'humanité.  Le  cabinet  anglais  persiste  toujours 
en  effet,  assure-t-on,  à  demander  l'armistice  en  Pologne  au  moment  où  les 
conférences  s'ouvriront.  La  France  ne  saurait  appuyer  trop  vivement  cette 
légitime  exigence.  Les  conférences  seraient  une  cérémonie  bien  cruelle, 
si,  pendant  qu'elles  dureront  et  que  la  Russie  s'efforcera  de  les  traîner  en 
longueur,  les  massacres  devaient  continuer  en  Pologne.  D'ailleurs  cette 
question  de  l'armistice  est  elle-même  hérissée  de  difficultés.  Le  consen- 
tement de  la  Russie  ne  suffit  point.  11  faut  que  le  gouvernement  polonais 
adhère  à  la  suspension  d'armes.  Nous  ne  doutons  pas  qu'il  n'y  consente, 
mais  à  la  condition  que  l'armistice  sera  complet  et  sincère  :  pour  être  com- 
plet, il  faut  qu'il  s'étende  aux  anciennes  provinces  incorporées  à  l'empire 
russe  ;  ce  sont  en  effet  les  provinces  où  la  lutte  est  des  deux  côtés  poussée 
avec  le  plus  de  rage.  Nous  avons  sous  les  yeux  des  instructions  russes  qui 
prescrivent  en  Lithuanie  tous  les  excès  de  la  répression  et  un  rapport  du 


Digitized  by 


Google 


988  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

département  de  Lithuanie  au  gouvernement  national,  où,  en  même  temps 
que  sont  décrites  les  cruautés  commises  par  Tarmée  russe ,  est  exprimée 
en  termes  poignans  la  volonté  de  prolonger  la  guerre  jusqu*à  ce  que  le 
dernier  soldat  russe  ait  été  expulsé  du  sol  polonais,  ou  jusqu'à  ce  que  le 
dernier  patriote  ait  cessé  de  vivre.  II  est  donc  nécessaire,  pour  que  Tarmis- 
tice  soit  accepté  par  les  Polonais,  que  la  Russie  consente  à  l'étendre  aux 
anciennes  provinces.  Il  faut  aussi  que  Tarmistice  soit  sincère,  que  partout 
le  gouvernement  russe  s'interdise  ou  cesse  de  poursuivre  les  Polonais  com- 
promis dans  l'insurrection.  Sur  ce  point  encore,  une  simple  promesse  de  la 
Russie  ne  peut  pas  suffire.  Les  Polonais  ont  appris,  par  une  trop  longue  ex- 
périence, le  peu  de  fonds  qu'on  doit  faire  sur  les  promesses  de  clémence 
du  gouvernement  russe.  On  ne  cite  qu'un  seul  insurgé  qui  ait  accepté  la 
dernière  amnistie;  comment  lui  a-t-elle  été  appliquée?  On  a  commué  en  sa 
faveur  la  peine  de  mort  en  vingt-cinq  ans  de  travaux  forcés.  Le  gouverne- 
ment polonais  demande  donc  qu'une  commission  européenne  vienne  sur- 
veiller en  Pologne  l'exécution  de  l'armistice.  Les  puissances  se  mettront- 
elles  d'accord  pour  imposer  ces  conditions,  sans  lesquelles  le  travail  des 
conférences  serait  exposé  à  être  bafoué  par  les  tristes  scènes  dont  les  pro- 
vinces insurgées  continueraient  à  être  le  théâtre?  La  Russie  les  acceptera- 
t-elle?  Il  serait  bien  hasardeux  de  le  prédire.  Quelques  esprits  regardent 
les  difficultés  diplomatiques  qui  entourent  la  question  polonaise  comme 
devant  empêcher  qu'une  guerre  européenne  en  sorte.  Nous  ne  partageons 
point  cet  avis  :  ces  difficultés,  par  leur  nombre  et  leur  gravité  même,  peu- 
vent rendre  impossible  une  solution  pacifique  de  la  question  polonaise; 
mais,  si  cette  question  ne  peut  avoir  de  solution  pacifique,  les  grandes  puis- 
sances, qui  ont  l'orgueil  de  marcher  à  la  tête  de  la  civilisation  et  de  l'hu- 
manité, se  résigneront -elles  à  laisser  prévaloir  dans  le  feu,  dans  le  sang, 
dans  les  supplices,  dans  les  tortures  de  la  Sibérie,  la  solution  russe?  Nous 
ne  voulons  point  le  croire. 

La  France  a  reçu  ces  jours-ci  une  heureuse  nouvelle;  après  avoir  arrêté 
nos  troupes  pendant  six  semaines,  la  ville  de  Puebla  est  enfin  tombée  en 
leur  pouvoir.  Au  moment  où  notre  diplomatie  va  sans  doute  faire  un  pas 
en  avant  en  faveur  de  la  Pologne,  il  y  a  dans  ce  succès  de  notre  armée  du 
Mexique  une  coïncidence  heureuse.  Espérons  que  la  prise  de  Puebla  hâtera 
le  moment  où  nous  pourrons  nous  dégager  honorablement  de  la  malencon- 
treuse expédition  du  Mexique,  et  rendra  à  la  France  une  liberté  d'action 
dont  elle  peut  faire  un  si  digne  usage  en  Europe ,  s'il  faut  en  appeler  à  la 
force  pour  soutenir  les  intérêts  d'ordre,  de  justice  et  d'humanité  qui  sont 
attachés  à  une  bonne  solution  de  la  question  polonaise. 

Les  élections  belges  ont  eu  un  résultat  fâcheux  pour  le  parti  libéral; 
elles  ont  enlevé  leur  siège  à  la  chambre  à  quelques-uns  des  membres  les 
plus  considérés  et  les  plus  honorables  de  ce  parti.  Le  chef  du  cabinet, 
M.  Rogier,  n'a  point  été  élu  à  Dinant.  M.  Devaux,  une  des  lumières  de  l'ancien 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  989 

parti  libéral,  a  échoué  à  Bruges,  où  M.  de  Vrière  n'a  été  élu  qu'au  second 
tour.  Une  perte  regrettable  pour  la  chambre  est  celle  de  M.  d'Hoffschmidt^ 
ministre  des  affaires  étrangères  du  cabinet  de  18/i7,  récemment  nommé 
ministre  d'état,  qui  a  été  supplanté  à  Bastogne,  à  une  faible  majorité ,  par 
un  inconnu.  L'opposition  catholique  a  gagné  les  voix  perdues  par  le  parti 
libéral.  Soixante  et  un  libéraux  partisans  du  ministère  auront  à  faire  face,  à 
la  chambre  des  représentans,  à  une  opposition  compacte  de  56  voix.  Une 
telle  balance  des  partis  politiques  va  devenir  pour  la  Belgique  une  difficulté 
de  gouvernement.  Le  ministère  libéral  aura  plus  de  peine  à  garder  le  pou- 
voir, sans  que  le  parti  catholique  soit  en  état  de  le  prendre.  Cette  situation 
rendra-t-elle  les  cléricaux  plus  modérés,  et  fera-t-elle  disparaître  les  divi- 
sions dont  on  a  vu  quelquefois  le  germe  au  sein  du  parti  libéral?  Les  pré- 
visions sont  sur  ce  point  intempestives;  la  prochaine  session  du  parlement 
belge  nous  montrera  dans  quel  sens  va  se  dessiner  l'attitude  des  partis. 

B.  FOBCADE. 


REVUE  MUSICALE. 


LE3S    CONCERTS    DE    LA    SAISON. 

Je  ne  suis  pas  de  ceu^  qui  vont  se  plaignant  du  nombre  considérable  de 
concerts  qui  se  donnent  chaque  année  à  Paris.  Ck)mme  on  est  libre  de  choi- 
sir son  délassement,  et  qu'on  n'a  pas  encore  songé  à  nous  donner  une  loi  qui 
nous  force  à  nous  amuser  d'une  manière  plutôt  que  d'une  autre,  il  faut  que 
les  esprits  moroses,  qui  ne  comprennent  rien  aux  beautés  d'un  art  admira- 
ble, se  résignent  à  voir  le  public  courir  à  ces  belles  fêtes  où  l'on  exécute  les 
chefs-d'œuvre  du  quatuor,  de  la  symphonie  et  de  la  grande  musique  clas- 
sique et  vocale  qu'on  n'entend  pas  dans  les  théâtres.  Qui  peut  nier  ce  fait 
qui  frappe  tous  les  yeux?  le  goût  de  la  musique,  de  la  musique  pure,  sans 
action  et  sans  paroles,  a  fait  de  grands  progrès  en  France  et  se  répand 
chaque  jour  davantage  dans  toutes  les  classes  de  la  nation. 

Ce  phénomène  curieux,  qu'on  voit  se  produire  à  des  degrés  différens 
chez  tous  les  peuples  de  l'Europe,  étonne  quelques  penseurs  honnêtes;  il 
excite  surtout  la  mauvaise  humeur  de  beaucoup  d'écrivains  et  d'hommes 
politiques  à  courte  vue  qui  voient  dans  ce  développement  d'un  art  nouveau 
un  signe  de  décadence  morale.  J'ai  entendu  soutenir  par  un  prt^tendu 
homme  d'état  de  18/i8  que  ces  sociétés  chorales  qui  couvrent  aujourd'hui 
le  sol  de  la  France,  que  ces  phalanges  d'ouvriers  qui,  sous  le  nom  d'or- 
phéonistes, se  réunissent  dans  chaque  localité  pour  chanter  des  mélodies 
harmonisées,  aussi  simples  que  les  sentimens  qu'expriment  les  paroles, 
enfin  que  ces  institutions  nouvelles  et  pacifiques,  que  protègent  avec  justft 


Digitized  by 


Google 


990  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

raison  les  maires  et  les  préfets,  étaient  un  moyen  perfide  et  sûr  d'endormir 
Tesprit  et  Tâme  du  peuple  et  de  le  détourner,  par  des  chansons,  des  idées 
de  patriotisme  et  de  liberté  l  Ce  grand  politique  ne  se  doutait  pas  qu'il  rai- 
sonnait un  peu  comme  Platon,  comme  Rousseau,  comme  tant  d'autres  su- 
blimes rêveurs  qui  ont  fait  l'homme  à  leur  image,  en  méconnaissant  la  force 
expansive  de  ses  instincts  généreux,  en  niant  la  perfectibilité  infinie  de  sa 
nature.  A  ces  scrupules  de  la  philosophie,  à  ces  vaines  déclamations  des 
utopistes  et  des  démocrates  modernes,  l'histoire  répond  par  des  faits  écla- 
tans  et  universels.  La  musique  a  été  partout  un  moyen  puissant  de  civili- 
sation. Tous  les  peuples  du  monde  ont  admis  le  chant,  la  danse  et  les  in- 
strumens  dans  les  cérémonies  religieuses,  dans  les  fêtes  nationales,  dans 
les  théâtres  et  dans  l'intérieur  des  familles.  La  puissance  bienfaisante  de  la 
musique  est  proclamée  par  tous  les  poètes,  par  la  Bible,  par  Homère,  par 
les  livres  sacrés  de  l'Inde,  de  l'Egypte  et  de  la  Perse.  Les  pèresde  l'église 
comme  saint  Augustin,  saint  Ambroise  et  saint  Grégoire,  les  grands  théolo- 
giens tels  que  saint  Bernard  et  saint  Thomas  d'Aquin,  les  réformateurs  Sa- 
Tonarole,  Luther,  les  poètes,  les  philosophes,  les  artistes  les  plus  illustres 
du  moyen  âge  et  de  la  renaissance  ont  aimé  et  reconnu  le  charme  de  la 
musique,  dont  Montesquieu  a  dit  :  a  C'est  le  seul  de  tous  les  arts  qui  ne 
corrompe  pas  l'esprit.  »  Mais  ce  qui  est  plus  vrai  et  moins  contestable  que 
le  mot  de  Montesquieu,  c'est  le  rôle  important  que  joue  la  musique  dans 
les  grandes  luttes  civiles  et  nationales.  Ai-je  besoin  de  rappeler  l'influence 
énergique  et  salutaire  qu'ont  eue  la  Marseillaise,  le  Chant  du  Départ,  les 
chœurs  et  les  scènes  patriotiques  sur  les  hommes  de  la  révolution,  sur  ces 
armées  improvisées  qui  allaient  défendre  le  pays  contre  l'Europe  ameutée? 
Le  christianisme  a  fait  de  la  musique  un  art  nouveau,  il  a  presque  créé 
l'orgue,  ce  magnifique  résumé  des  harmonies  du  monde,  et  les  réforma- 
teurs du  XVI*  siècle,  Luther,  Calvin,  Zwingle,  ont  tous  considéré  le  chant 
et  la  musique  comme  l'expression  la  plus  parfaite  du  sentiment  religieux. 
Il  est  donc  sufiîsamment  prouvé  que  la  musique  n'est  point  un  art  corrup- 
teur, et  que,  loin  de  s'effrayer  de  voir  les  populations  s'éprendre  d'un  goût 
de  plus  en  plus  vif  pour  un  si  noble  plaisir,  il  faut  considérer  ce  fait  nou- 
veau comme  le  signe  d'une  véritable  émancipation  morale. 

Paris  a  été  visité  cette  année  par  quelques  virtuoses  d'un  mérite  bien 
connu,  M""  Schumann  et  Pleyel,  MM.  Vieuxtemps,  Becker,  Sivori  et  Thal- 
berg.  Rendons  d'abord  hommage  à  la  Société  des  concerts,  cette  noble  et 
déjà  vieille  institution  qui  a  éveillé  et  développé  le  goût  de  la  haute  so- 
ciété parisienne  pour  les  grandes  conceptions  de  la  musique  instrumen- 
tale. Le  5  avril,  on  a  exécuté  au  Conservatoire  la  Symphonie  pastorale  de 
Beethoven,  dont  nous  nous  garderons  de  faire  l'éloge.  Un  Credo  en  chœur  de 
Cherubini,  morceau  remarquable  par  la  pureté  et  l'élégance  du  style,  a  rem- 
pli le  troisième  numéro  du  programme,  après  quoi  M.  Vieuxtemps  est  venu 
exécuter  une  ballade  polonaise  de  sa  composition.  Violoniste  d'un  talent  sé- 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  991 

vère,  qui  a  toujours  manqué  un  peu  de  grâce  et  de  naturel,  M.  Vieuxtemps 
a  paru,  cette  année,  avoir  perdu  quelque  chose  de  la  largeur  de  style  et  de 
la  plénitude  de  son  qui  caractérisaient  sa  manière.  On  a  été  frappé  de  la 
fatigue  qu'il  éprouve  maintenant  à  rendre  les  difficultés  de  mécanisme  qui 
l'arrêtaient  si  peu  autrefois,  et  on  a  pu  constater  que  ce  grand  virtuose 
manquait  souvent  de  justesse  dans  l'attaque  des  sons  supérieurs.  Sa  musique 
d'ailleurs  n'est  qu'estimable ,  et  ne  peut  guère  être  entendue  avec  avantage 
à  côté  des  chefs-d'œuvre  des  vrais  maîtres.  Cette  séance  (la  seconde  de  l'an- 
née) s'est  terminée  par  le  beau  chœur  de  Judas  Machabéej  oratorio  de  Haen- 
del,  que  la  Société  des  concerts  a  le  tort  de  redire  tous  les  ans.  A  la  quatrième 
séance,  on  a  exécuté  avec  une  rare  perfection  la  Symphonie  héroïque  de 
Beethoven,  puis  un  0  salularis  en  chœur  de  Cherubini  d'un  beau  sentiment, 
et  les  divers  fragmens  du  Soîige  d'une  Nuit  d*élé  de  Mendelssohn,  délicieuse 
fantaisie,  où  l'on  remarque  surtout  Vallegro  appassionalo  et  le  scherzo,  par- 
tie délicate  où  le  compositeur  est  toujours  original.  L'ouverture  de  Guil- 
laume Tell  a  été  le  dernier  épisode  de  la  fête.  Le  sixième  concert  a  eu  un 
intérêt  particulier.  On  y  a  entendu  d'abord  la  symphonie  avec  chœurs  de 
Beethoven,  c'est-à-dire  la  conception  la  plus  vaste  qui  existe  en  musique. 
€omme  toutes  les  symphonies,  celle-ci,  qui  est  la  neuvième  et  la  dernière, 
est  divisée  en  quatre  parties.  La  quatrième  partie,  où  les  voix  se  réunissent 
aux  instrumens,  forme  un  tableau  vaste  et  confus  qui  ébranle  profondé- 
ment l'imagination.  L'exécution,  de  la  part  de  l'orchestre,  a  été  parfaite; 
les  chœurs  et  le  quatuor  chanté  par  M""  Vandenheuvel-Duprez  et  Viardot, 
par  MM.  Warot  et  Bussine,  ont  été  suffisamment  rendus,  surtout  si  l'on 
ajoute,  comme  il  le  faut  bien,  que  ce  quatuor  de  la  neuvième  symphonie 
est  écrit  par  un  barbare  qui  n'a  jamais  rien  compris  à  la  voix  humaine. 
Après  l'hymne  d'Haydn,  exécuté  par  tous  les  instrumens.  M"*"  Viardot  et 
Vandenheuvel  ont  chanté  le  charmant  nocturne  de  Béalrix  et  Bénédicte  de 
M.  Berlioz,  que  nous  avons  déjà  eu  l'occasion  d'apprécier  ici.  L'ouverture 
du  Jeune  Henri,  de  Méhul ,  qui  en  vaut  bien  une  autre,  a  mis  fin  à  la  fête. 
Au  septième  concert,  qui  a  été  également  remarquable,  on  a  exécuté  pour 
la  première  fois  une  jolie  symphonie  de  M.  Reber.  Cette  composition  dis- 
tinguée, comme  tout  ce  qu'écrit  ce  savant  et  ingénieux  musicien,  rappelle 
un  peu  la  manière  d'Haydn ,  sans  pourtant  qu'on  puisse  accuser  M.  Reber 
d'une  imitation  servile.  M.  Reber  est  un  maître  qui  sait  écrire  et  qui  tire  un 
excellent  parti  des  idées  fines  et  charmantes  qui  forment  son  domaine,  qui 
n'est  pas  grand,  mais  qui  suffit  à  lui  faire  une  réputation  solide  dans  l'opi- 
nion des  connaisseurs.  Un  admirable  chœur  du  Paulus,  oratorio  de  Men- 
delssohn, a  précédé  le  concerto  pour  clarinette  et  orchestre  de  Weber,  qui 
a  été  exécuté  avec  une  justesse  parfaite  par  M.  Rose,  artiste  de  l'Opéra,  et 
la  séance  s'est  terminée  par  la  symphonie  en  ut  majeur  de  Beethoven. 

l\  est  inutile  de  suivre  la  Société  des  concerts  dans  toutes  les  brillantes 
séances  qu'elle  a  données  cette  année  comme  les  années  précédentes.  Elle 
reste  toujours  la  réunion  d'artistes  exécutans  la  plus  parfaite  qu'il  y  ait 


Digitized  by 


Google 


992  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

en  France  et  même  en  Europe,  surtout  en  ce  qui  regarde  la  musique  in- 
strumentale et  la  symphonie.  II  est  bien  à  regretter  cependant  que  cette  ' 
vieille  institution  manque  un  peu  d'initiative,  et  qu'elle  ne  comprenne  pas 
la  nécessité  de  varier  ses  programmes  au  milieu  de  ce  mouvement  de  cu- 
riosité historique  qui  éclate  de  toutes  parts.  Elle  est  en  retard  sur  beau- 
coup de  points,  et  son  comité  semble  ignorer  qu'il  y  a  autre  chose  dans  le 
monde  que  le  chœur  a  capella  de  Leisrîng,  le  petit  chœur  de  Rameau,  l'é- 
ternel psaume  de  Marcello  et  V Alléluia  de  Haendel.  Il  est  pénible  pour  la 
société  du  Conservatoire  que  ce  soient  d'autres  institutions  qui  fassent 
connaître  au  public  parisien  des  chefs-d'œuvre  inconnus,  et  qu'il  faille 
aller  aux  concerts  de  M.  Pasdeloup  pour  entendre  autre  chose  que  les  sym- 
phonies de  Beethoven,  d'Haydn  et  de  Mozart.  J'insiste  d'autant  plus  sur  ce 
défaut  de  courage  de  la  société  du  Coiiservatoire  et  la  monotonie  de  ses 
programmes,  que  c'est  le  sentiment  de  tout  le  monde  que  j'exprime,  et 
particulièrement  l'opinion  du  public  éclairé  qui  suit  depuis  si  longtemps 
ses  belles  séances. 

Les  concerts  populaires  de  musique  classique,  fondés  l'année  dernière 
par  M.  Pasdeloup,  n'ont  pas  été  moins  brillans  ni  moins  suivis  cet  hiver 
par  un  public  nombreux  qui  sent  le  prix  des  plaisirs  qu'on  lui  procure.  Od 
dira  ce  qu'on  voudra  de  M.  Pasdeloup,  de  sa  manière  de  conduire  un  or- 
chestre, de  son  intelligence  des  mouvemens  et  des  nuances;  mais  on  ne 
peut  refuser  à  cet  artiste  plein  de  courage  ni  le  désir  de  bien  faire  ni  la 
volonté  d'affermir  et  d'agrandir  son  œuvre,  dont  on  sentira  de  plus  en  plus 
l'utilité  et  les  bienfaits.  Cette  année,  M.  Pasdeloup  a  été  plus  téméraire  en- 
core :  il  a  ajouté  à  son  orchestre  une  grande  masse  de  voix  avec  lesquelles 
il  a  osé  aborder  la  neuvième  symphonie  de  Beethoven ,  dont  nous  avons 
déjà  parlé,  et  de  grands  et  beaux  morceaux  de  Haendel  tout  à  fait  inconnus 
à  Paris.  Ce  sont  là  des  faits  qui  parlent  plus  haut  que  toutes  les  critiques 
et  qui  prouvent  que  ce  n'est  pas  le  public  qui  fait  défaut  aux  entreprises 
dignes  d'être  encouragées. 

Trois  séries  de  huit  concerts  ont  été  données  cette  année  par  M.  Pasde- 
loup. Nous  choisirons  parmi  ces  nombreuses  séances  celles  qui  nous  ont 
paru  les  plus  intéressantes.  Au  concert  du  i*'  mars,  après  l'ouverture  de 
Preciosa  de  Weber,  on  a  exécuté  une  symphonie  de  Schumann ,  celle  en 
mi  bémol,  opéra  95.  Cette  composition,  d'une  structure  si  pénible,  n'a  pro- 
duit sur  le  public  qu'un  effet  désastreux.  La  première  partie  est  obscuré 
et  ne  contient  pas  un  motif  assez  saillant  pour  qu'il  mérite  d'être  si  lon- 
guement développé.  Le  scherzo  pu  seconde  partie  vaut  mieux  sans  doute  ; 
mais  je  préfère  Vandanle  qui  vient  après,  et  qui  renferme  une  phrase 
charmante  qui  rappelle  l'inspiration  de  Mendelssohn.  En  somme,  la  sym- 
phonie de  Schumann  comme  les  trois  quarts  des  compositions  de  ce  mu- 
sicien atrabilaire  ne  valent  pas  la  peine  qu'on  se  donne  pour  les  com- 
prendre. A  l'ouverture  de  la  Grotte  de  FingaX  de  Mendelssohn,  dont  la 
couleur  vigoureuse  a  fait  oublier  facilement  la  symphonie  de  Schumann, 


Digitized  by 


Google 


BE7UE.    —   CHRONIQUE.  99S 

a  succédé  Vadagio  d'un  quintette  d'Haydn  avec  tous  les  instrumens  à 
cordes,  et  le  concert  a  fini  par  la  symphonie  en  ut  majeur  de  Beethoven. 
Au  concert  du  25  janvier.  M"*  Pleyel,  qui  habite  Bruxelles,  où  elle  est  pro- 
fesseur de  piano  au  Conservatoire,  a  joué  l'éternel  Concerl-Stuck  de  Weber. 
On  a  trouvé  que  la  célèbre  virtuose  abusait  un  peu  de  son  vieux  répertoire 
et  que  le  temps,  qui  marque  toute  chose  de  son  signe  indélébile,  n'avait 
pas  oublié  non  plus  la  pianiste  éminente  qui  émerveillait  Paris  il  y  a  trente 
ans.  A  cette  môme  séance,  on  a  exécuté  la  symphonie  en  la  de  Mendelssohn, 
et  on  a  fini  par  l'ouverture  de  Guillaume  Tell  de  Rossini.  Le  concert  spiri- 
tuel du  vendredi  saint  n'a  pas  été  l'un  des  plus  remarquables  de  l'année. 
La  symphonie  en  ut  mineur  de  Beethoven,  qui  remplissait  le  premier  nu- 
méro du  programme,  a  été  faiblement  rendue.  Ce  n'est  pas  le  fort  de 
M.  Pasdeloup  que  de  bien  comprendre  les  mouvemens  et  les  nuances  de  la 
musqué  et  surtout  des  symphonies  de  ce  grand  maître.  L'honorable  chef 
d'orchestre  scande  trop  la  mesure,  il  la  dissèque  trop  minutieusement, 
et  il  détruit  l'effet  général  de  la  phrase  en  la  brisant  en  petites  proposi- 
tions. Et  puis  les  instrumens  à  vent  de  son  orchestre  manquent  d'éclat  :  on 
les  entend  à  peine  à  travers  la  sonorité  prépondérante  des  instrumens  à 
cordes.  L'air  d'église  de  Stradella  a  été  chanté  faiblement  par  M™*  Nantier- 
Didier,  dont  la  voix  s'est  considérablement  altérée.  Un  Alléluia  de  Haendel, 
deux  morceaux  du  Requiem  de  Mozart,  un  0  salularis  de  M.  Auber  qui  res- 
semble à  une  cavatine  d'opéra-comîque,  ont  précédé  un  chœur  religieux, 
SanctuSj  de  M.  Gounod,  morceau  d'un  style  ample  et  très  élevé.  Les  chœurs 
ont  mérité  des  éloges-  C'est  le  19  avril  que  M.  Pasdeloup  a  terminé  sa  bril- 
lante et  fructueuse  campagne  par  un  concert  qui  a  été  le  plus  beau  de  la 
saison.  La  séance  s'est  ouverte  par  la  symphonie  avec  chœurs  de  Beetho- 
ven, qui  a  rempli  toute  la  première  partie  du  programme.  On  l'exécutait 
pour  la  première  fois,  et  nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  que  toutes  les 
difficultés  d'une  entreprise  aussi  hardie  n'ont  pu  être  surmontées.  Le  pre- 
mier morceau  a  été  d'abord  exécuté  trop  lentement  et  avec  mollesse.  Dans 
Yallegro  maesloso  qui  forme  la  seconde  partie,  les  cors  ont  manqué  leur 
attaque,  et  il  n'y  a  véritablement  que  le  scherzo  qui  ait  résisté  un  peu  aux 
tâtonnemens  des  exécutans.  La  quatrième  partie,  qui'débute  par  ce  magni- 
fique récitatif  des  contre-basses,  l'adjonction  du  chœur  et  du  quatuor,  cette 
effroyable  péroraison  qui  accable  l'auditeur  et  les  exécutans,  tout  cela  a 
été  rendu  par  des  efforts  visibles  dont  il  faut  tenir  grand  compte  à  M.  Pas- 
deloup et  aux  quatre  cents  artistes  qu'il  avait  sous  le  regard  et  qu'il  diri- 
geait avec  un  grand  fracas  de  gestes.  La  seconde  partie  du  programme  a 
été  remplie  par  différens  morceaux  tirés  des  œuvres  de  Haendel ,  des  selec- 
tiotis,  comme  disent  les  Anglais.  On  a  commencé  par  un  très  joli  chœur  de 
l'oratorio  SalomoUj  où  le  style  fugué  et  bien  connu  du  grand  maître  rend 
avec  grâce  l'accent  biblique  du  sujet.  Un  second  chœur  du  môme  oratorio, 
—  Doux  rossignolj  —  a  paru  plus  charmant  encore,  et  les  connaisseurs  ont 

TOME  XLV.  63 


Digitized  by 


Google 


99&  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

pu  admirer  dans  cette  pastorale  des  temps  primitifs  les  germes  et  les  bé- 
gaiemens  divins  du  style  descriptif.  C'est  d'une  naïveté  sublime.  Ce  chœur 
délicieux  a  produit  un  grand  effet.  Après  VAlleluia  du  Messie,  M*"«  Viardot 
est  venue  déclamer  un  air  de  l'opéra  ^^Alcina  avec  le  talent  sûr  et  vigou- 
reux qu'on  lui  connaît,  et  la  séance  a  fini  par  un  chœur  de  Josué  d'une 
puissante  et  majestueuse  sonorité.  Malgré  quelques  fautes  commises  cette 
année  par  M.  Pasdeloup,  malgré  la  faiblesse  qu'il  a  eue  de  permettre  à 
M.  Vieuxtemps  de  jouer  trois  fois  dans  ses  concerts  et  d'y  exécuter  de  sa 
musique,  qui  ne  saurait  supporter  le  voisinage  des  œuvres  des  maîtres, 
malgré  aussi  la  tentative  peu  heureuse  de  la  symphonie  de  Schumann,  que 
le  public  a  si  rudement  accueillie,  les  concerts  populaires  de  musique  clas- 
sique sont  une  institution  qu'on  imite  déjà  dans  plusieurs  grandes  villes  de 
France  et  de  l'Europe,  et  qui  fera  vivre  le  nom  de  l'artiste  courageux  qui  l'a 
fondée.  Le  programme  si  varié  de  la  dernière  séance  donnée  par  M.  Pasde- 
loup contient-  une  leçon  dont  la  Société  des  concerts  fera  bien  de  profiter. 
A  côté  des  deux  grandes  sociétés  dont  nous  venons  de  parler,  il  existe  à 
Paris,  on  le  sait,  plusieurs  réunions  d'artistes  voués  à  l'exécution  de  la 
musique  de  chambre  et  de  quatuor.  Il  faut  mentionner  d'abord  la  société 
de  MM.  Alard  et  Franchomme,  qui  tient  ses  séances  dans  les  salons  de 
M.  Pleyel,  où  elle  exécute  depuis  tant  d'années  la  musique  des  grands  maî- 
tres avec  une  rare  perfection.  Le  public  que  ces  artistes  d'élite  réunissent 
autour  d'eux  tous  les  quinze  jours  est  une  minorité  choisie  de  celui  qui 
fréquente  les  concerts  du  Conservatoire.  La  société  de  MM.  Maurin  et  Che- 
villard,  consacrée  d'abord  à  l'interprétation  des  derniers  quatuors  de  Bee- 
thoven, poursuit  aussi  avec  un  succès  évident  sa  noble  mission.  A  la  séance 
du  2Zi  janvier,  on  y  a  fait  entendre  le  quatuor  en  fa  de  Beethoven,  qui  n'est 
plus  un  problème  pour  moi,  et  puis  un  quintette  de  Schumann,  composi- 
tion singulière ,  où  je  n'ai  remarqué  que  la  marche  et  surtout  un  scherzo 
qui  aient  un  peu  d'originalité.  L'admirable  quatuor  en  ut,  opéra  59,  de 
Beethoven,  avec  la  fugue  finale  qui  est  un  prodige,  a  terminé  la  soirée.  Les 
interprètes,  qui  font  chaque  année  de  nouveaux  progrès,  ont  été  à  la  hau- 
teur de  l'œuvre.  On  pourrait  seulement  désirer  que  M.  Maurin  eût  un  son 
plus  ferme  et  plus  rond,  car  il  abuse  parfois  de  cette  sensibilité  nerveuse 
qui  altère  la  noblesse  du  style.  MM.  Armingaud  et  Léon  Jacquard  continuent 
aussi  les  belles  soirées  qu'ils  donnent  depuis  huit  ans  avec  un  succès  sou- 
tenu. A  la  séance  du  11  février,  M.  Armingaud.  et  M"«  Massard  ont  exécuté 
avec  un  ensemble  parfait  la  sonate  de  Weber  pour  piano  et  violon.  Le 
beau  quatuor  en  ré  de  Mendelssohn,  dont  Vandanle  et  le  morceau  final 
sont  les  parties  saillantes,  a  terminé  la  fête.  En  général,  les  séances  de 
MM.  Armingaud  et  Léon  Jacquard,  qui  sont  suivies  par  une  fraction  de 
la  société  du  faubourg  Saint -Germain,  ont  beaucoup  d'intérêt.  Il  serait 
injuste  de  passer  sous  silence  les  soirées  agréables  que  donne  M.  Lamou- 
roux,  un  violoniste  de  goût  et  de  talent.  A  la  séance  du  10  mars,  l'artiste 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  995 

a  exécuté  deux  fragmens  d'un  coTicerlo  de  Rode  qui  ont  produit  un  effet 
charmant.  Le  talent  vrai  de  M.  Lamouroux  a  été  encore  plus  remarquable 
dans  le  quintette  pour  instrumens  à  cordes  de  Mozart.  Le  larghetto  et  le 
finale  de  ce  chef-d'œuvre  sont  des  pages  admirables  de  grâce  et  de  sei^iment. 
Parmi  les  virtuoses  célèbres  qui  sont  venus  se  faire  entendre  à  Paris  cet 
hiver,  il  faut  citer  d'abord  M™*  Clara  Schumann,  la  femme  du  célèbre  com- 
positeur dont  nous  avons  déjà  parlé  l'année  dernière.  Elle  a  donné  plusieurs 
séances  dans  les  salons  de  la  maison  Érard,  où  elle  a  joué  avec  une  vigueur 
singulière  plusieurs  morceaux  de  Beethoven  et  d'autres  grands  maîtres. 
M"»«  Schumann  joue  du  piano  comme  un  homme;  elle  manque  essentielle- 
ment de  grâce,  et  sa  contenance,  quand  elle  est  devant  le  public,  est  celle 
d'une  bonne  Allemande  qui  ne  s'en  fait  pas  accroire  et  qui  est  tout  entière 
au  sujet  qui  l'occupe.  C'est  une  artiste  consommée  et  sérieuse,  dont  l'exé- 
cution laisse  désirer  plus  de  souplesse  et  de  variété.  Je  préfère  de  beau- 
coup à  M°>«  Schumann  le  talent  naïf,  poétique  et  tout  féminin  de  M"»«  Szar- 
vady,  dont  le  nom  est  connu  depuis  longtemps  des  amateurs.  Elle  a  donné, 
avec  le  concours  de  M""  Schumann,  deux  soirées  dans  les  salons  de  Pleyel, 
deux  soirées  qui  ont  été  très  brillantes.  Le  programme  de  la  seconde  soi- 
rée, qui  était  fort  bien  rempli,  contenait  d'abord  le  trio  pour  piano,  violon 
et  violoncelle  de  Beethoven,  dont  le  scherzo  a  été  exécuté  par  le  virtuose 
avec  une  précision  et  une  souplesse  admirables.  Après  un  air  de  Mozart 
misérablement  chanté  par  une  pauvre  fille  tudesque ,  M"**'  Schumann  et 
Szarvady  sont  venues  exécuter  une  série  de  morceaux  à  quatre  mains  de  la 
composition  de  Schumann.  Ces  morceaux  curieux  sont  des  espèces  de  petits 
sujets  poétiques,  des  scènes  fantastiques,  que  le  musicien  a  choisis  lui- 
même  ou  qu'il  a  empruntés  à  quelques  poésies  connues,  et  sur  lesquels  il  a 
exercé  sa  fantaisie.  Yoici  les  titres  de  quelques-unes  de  ces  compositions 
légères  :  En  tressant  des  Guirlandes,  Cache-Cache,  Chant  du  Soir,  A  la  Fon- 
taine* J'avoue  sincèrement  que  j'ai  eu  de  la  peine  à  saisir  le  sens  de  ces 
savantes  divagations,  où  le  motif,  .quand  il  y  en  a  un  d'accusé,  est  enseveli 
sous  un  luxe  de  traits,  de  petites  notes  et  d'harmonies  souvent  atroces,  et 
que  je  me  suis  demandé,  après  avoir  écouté  ces  drôleries  à  la  Jean-Paul  : 
Qu'a  voulu  dire  le  musicien?  Qu'est-ce  qu'un  caprice  musical  qui  ne  repose 
pas  sur  un  rhythme  fortement  accusé,  sur  une  idée  facilement  saisissable? 
Sur  quel  fond  se  dessinent  ces  arabesques,  qui  excitent  la  curiosité  de  l'o- 
reille sans  que  je  puisse  me  rendre  compte  du  point  de  départ,  du  thème 
que  le  compositeur  a  voulu  enrichir  de  ses  caprices?  La  fatigue  que  j'ai 
éprouvée  à  entendre  ces  petits  contes  drolatiques,  qui  ont  été  interprétés 
cependant  avec  une  bravoure  et  une  précision  rares,  n'a  pas  été  compensée 
par  quelques  traits  piquans  que  renferment  ces  compositions  étranges  de 
Schumann;  peut-être  seraient-elles  mieux  appréciées  par  un  public  alle- 
mand, qui  a  le  mot  de  l'énigme.  M™"  Szarvady  a  exécuté  ensuite,  avec  au- 
tant de  grâce  que  de  poésie,  une  valse,  une  étude  de  Chopin  et  un  scherzo 


Digitized  by 


Google 


996  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  Mendelssohn.  M"""  Szarvady,  qui  a  da  sang  slave  dans  les  veines,  inter- 
prète la  musique  de  Chopin  comme  sa  langue  maternelle. 

C'est  au  chapitre  des  pianistes ,  qui  sont  aussi  nombreux  que  les  sables 
de  la  mer,  que  se  rattache  le  concert  qui  a  été  donné  par  M™  Oscar  Com- 
mettant dans  la  salle  de  Herz  le  30  avril.  Après  la  première  partie  du  pro- 
gramme, où  la  jolie  bénéficiaire  a  chanté  la  cavatine  de  Semiramide  de 
Rossini  avec  une  bravoure  solide  et  brillante,  il  y  a  eu  une  espèce  de  car- 
rousel où  six  pianistes  sont  venus  exécuter  une  fantaisie  colossale  compo- 
sée par  Thalberg,  Listz,  Pixis,  Czerny,  Henri  Herz,  Chopin,  et  arrangée 
pour  six  pianos  concertans  par  M.  Henri  Herz.  Cela  s'appelle  VHexaméron, 
ce  qui  prouve  que  les  musiciens  connaissent  leurs  ancêtres.  La  variation 
de  M.  Henri  Herz  a  été  exécutée  par  Fauteur  lui-même  avec  le  brio  et  la 
jeunesse  de  style  propres  à  ce  virtuose  émérite,  qu'on  pourrait  surnommer 
TAuber  du  piano.  J'avoue  cependant  que  je  préfère  la  variation  de  Chopin, 
jouée  avec  un  vrai  talent  par  M.  Ravina. 

Un  des  incidens  les  plus  curieux  de  la  saison,  c'est  l'apparition  de  M.  Li- 
tolff,  qui  a  donné  deux  concerts  dans  le  grand  salon  de  l'hôtel  du  Louvre, 
avec  le  concours  de  M"«  Graever,  pianiste  distinguée,  qui  a  été  son  élève. 
Je  pense  que  le  nom  de  M.  Litolff  n'est  pas  inconnu  aux  lecteurs  de  la  Revw, 
car  j'ai  eu  l'occasion  de  parler  de  cet  artiste  intéressant,  lorsqu'il  vint  se 
produire  à  Paris  comme  pianiste  et  compositeur  en  1858.  Depuis,  M.  Litolff 
a  beaucoup  voyagé,  et,  après  de  nouvelles  vicissitudes  dont  le  récit  forme- 
rait un  roman  des  plus  piquans,  il  est  venu  s'établir  dans  un  village  aux  en- 
virons de  Fontainebleau.  Aux  deux  soirées  qu'il  a  données  cette  année  avec 
un  orchestre  nombreux  qu'il  conduisait  lui-même,  il  a  fait  entendre  d'abord 
un  concerto  symphonique  que  nous  avons  apprécié  ici  dans  le  temps,  et  dont 
les  parties  saillantes  sont  un  andante  religioso  et  le  scherzo,  qui  serait  un 
morceau  fort  original,  s'il  était  moins  long,  moins  tourmenté,  moins  chargé 
de  modulations  violentes  et  de  sonorités  criardes.  On  a  exécuté  ensuite 
deux  symphonies  dramatiques,  l'une  intitulée  les  Guelfes,  illustration  d'un 
poème  allemand,  et  l'autre  les  Girondins,  préface  ou  plutôt  introduction  à 
un  drame  de  ce  nom  qui  se  joue  au-delà  du  Rhin.  Dans  ces  deux  composi- 
tions bizarres,  remplies  de  bruits,  d'éclairs,  de  fumée  et  de  quelques  effets 
puissans  de  sonorité,  l'auteur  a  fait  preuve  d'une  imagination  hardie  et 
presque  désordonnée  qui  ose  tout  et  ne  recule  devant  aucune  témérité. 
Ces  symphonies  ressemblent  à  des  fresques  grossières,  dessinées  et  peintes 
à  grands  traits,  où  le  musicien  a  voulu  rendre  et  exprimer  par  des  sons  et 
des  rhythmes  les  épisodes  d'une  grande  bataille,  les  vicissitudes  de  la  mort 
des  girondins  au  milieu  de  la  révolution  française.  M.  Litolff  est  un  poète 
musicien  de  la  nouvelle  école  allemande,  un  romantique  décidé,  un  réaliste 
tempéré  de  fantaisie ,  qui  poursuit  avant  tout  l'effet  matériel  et  pittores- 
que, mêlant  dans  un  ensemble  troublé  le  rire  aux  larmes,  le  sentiment  au 
burlesque  le  plus  bas.  Il  y  a  de  tout  dans  l'œuvre  de  M.  Litolff,  des  idées 


Digitized  by 


Google 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  997 

et  du  bruit,  de  la  lumière  et  beaucoup  de  fumée,  de  la  fougue  et  d'inter- 
minables longueurs.  Tel  qu'il  est,  M.  Litolff  n'est  pas  un  artiste  vulgaire, 
c'est  un  homme  curieux  et  intéressant  dont  la  vie,  le  talent  et  la  physio- 
nomie ont  quelque  chose  de  fantastique  qui  rappelle  certains  types  d'Hoff- 
mann. M"»»  Graever,  son  élève,  est  une  femme  agréable  et  une  pianiste  de 
talent  dont  le  style  serait  plus  pur,  si  elle  interprétait  de  meilleure  musique. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  M.  Jean  Becker,  ce  violoniste  génial,  comme 
diraient  les  Allemands,  qui  a  produit  une  si  vive  impression  cet  hiver  à 
Paris.  Né  à  Manheim  et  à  peine  âgé  de  trente  ans,  je  crois,  M.  Becker  est 
venu  nous  visiter  pour  la  première  fois  en  1860.  J'eus  alors  le  plaisir  d'ap- 
précier son  talent,  déjà  fort  remarquable,  et  de  signaler  son  nom  à  l'atten- 
tion des  amateurs.  Depuis,  M.  Becker  a  beaucoup  voyagé,  beaucoup  étudié 
et  beaucoup  appris.  M.  Becker  est  un  violoniste  savant,  un  érudit  ému  et 
sensible,  qui  a  feuilleté  la  musique  de  toutes  les  époques  et  qui  s'est  fami- 
liarisé avec  le  style  de  tous  les  maîtres.  Dans  les  trois  concerts  que  M.  Bec- 
ker a  donnés  à  la  salle  de  M.  Herz  avec  le  concours  de  M.  de  Hartog,  un  riche 
amateur  hollandais,  il  a  exécuté  tour  à  tour  une  chaconne  de  Bach  d'une 
horrible  difficulté,  Vallegro  et  Vadagio  du  quatrième  concerto  de  violon  de 
Spohr,  des  morceaux  de  Leclair,  de  Gaviniez ,  Vadagio  et  le  rondo  du  troi- 
sième concerto  de  M.  de  Bériot,  une  polonaise  d'Habeneck  et  d'autres  com- 
positions de  maîtres  italiens,  allemands  et  français.  Ces  formes  si  variées 
et  si  différentes  les  unes  des  autres  ont  été  rendues  par  M.  Becker  avec 
une  bravoure,  une  justesse  d'intonation,  une  aisance  et  une  propriété  de 
style  vraiment  merveilleuses.  M.  Becker  est  un  artiste  original  et  classique 
tout  à  la  fois  ;  il  réunit  la  bravoure  d'un  virtuose  habile  à  l'imagination 
d'un  poète  :  aussi  son  succès  a-t-il  été  éclatant  et  incontesté,  et  tout  an- 
nonce que  M.  Becker  sera  bientôt  classé  parmi  les  deux  ou  trois  grands 
violonistes  de  l'Europe. 

Nous  devons  mentionner  aussi  M.  Dumon ,  flûtiste  belge  de  beaucoup  de 
talent  et  professeur  au  Conservatoire  de  Bruxelles.  Jeune  et  de  belle  hu- 
meur, M.  Dumon  a  donné  un  concert  dans  la  salle  de  M.  Herz  le  ilx  février, 
où  il  a  exécuté  d'abord,  avec  M™»  Pleyel,  le  duo  pour  piano  et  flûte  de  We- 
ber;  puis  le  virtuose  a  rendu  avec  beaucoup  de  grâce  et  môme  de  sentiment 
des  airs  valaques  d'un  musicien  polonais,  François  Doppler,  qui  a  composé 
des  opéras  et  beaucoup  de  musique  pour  la  flûte,  qui  était  son  instrument. 
M.  Dumon  a  terminé  la  séance  par  un  nocturne  et  une  fantaisie  sur  un  air 
national  de  ce  même  Doppler,  et  il  a  rendu  les  beautés  mélodiques  de  ces 
différens  morceaux  avec  un  brio  étonnant.  C'est  un  véritable  artiste  que 
M.  Dumon,  qui  n'a  qu'un  défaut,  mais  il  est  considérable  :  il  passionne  la 
flûte,  il  cherche  à  produire  des  effets  dramatiques  sur  un  instrument  can- 
dide, qui  n'est  fait  que  pour  soupirer  l'amour.  Pourquoi  M.  Dumon  n'a-t-il 
pas  choisi  un  autre  instrument,  le  trombonne  par  exemple?  Il  aurait  pu 
devenir  aussi  fort  que  M.  Narbich,  un  Allemand  de  la  vieille  roche,  qui 
roucoule  sur  son  tuyau  de  cuivre  plus  tendrement  que  M.  Dumon  sur  sa 


Digitized  by 


Google 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

flûte.  En  fait  de  flûte,  il  n'y  a  rien  de  supérieur  au  talent  de  M.  Dorus  et  à 
celui  des  élèves  qu'il  forme  avec  tant  de  sollicitude.  Dans  une  de  ces  bonnes 
maisons  de  Paris  où  un  maître  intelligent  comme  le  docteur  Mandl  par- 
vient à  grouper  autour  de  lui  les  hommes  les  plus  distingués  et  à  réunir 
dans  un  harmonieux  ensemble  les  sciences  et  les  arts,  M.  Dorus  et  son  élève 
M.  Taffanel  ont  exécuté  avec  une  rare  perfection  un  duo  pour  deux  flûtes 
de  ce  même  Doppler  dont  j'ai  déjà  parlé.  C'était  un  charme  que  d'entendre 
d'adorables  caprices  tracés  par  la  main  d'un  compositeur  vraiment  origi- 
nal et  rendus  par  deux  virtuoses  aussi  modestes  qu'habiles,  qui  ne  cher- 
chent à  tirer  de  leur  instrument  que  des  effets  naturels.  Deux  autres  ar- 
tistes, M.  Triébert,  le  hautboïste,  et  M.  Jancourt,  un  basson,  ont  exécuté 
ensuite  avec  beaucoup  de  grâce  un  joli  duo  sur  des  motifs  de  l'Ilaliana  in 
Algieride  Rossini.  En  générai  on  ne  saurait  trop  admirer,  trop  louer  cette 
classe  d'artistes  consommés  qui  composent  les  orchestres  du  Conservatoire, 
de  l'Opéra,  de  l'Opéra-Comique ,  ces  hommes  laborieux  et  honorables  qui 
consacrent  leur  vie  modeste  à  cultiver  et  à  répandre  les  principes  d'un  art 
civilisateur.  Dans  aucun  pays,  cette  classe  de  musiciens,  d'exécutans  et 
de  professeurs  n'est  plus  respectable  qu'à  Paris.  C'est  aux  efforts ,  à  l'en- 
seignement éclairé  de  ces  artistes  sérieux ,  qui  pénètrent  dans  toutes  les 
familles,  qu'on  doit  une  partie  des  progrès  considérables  qu'a  faits  la  mu- 
sique en  France.  Ce  sont  leurs  conseils  qui  ont  épuré  le  goût  de-  la  bour- 
geoisie et  qui  lui  ont  fait  comprendre  la  différence  qui  existe  entre  les 
fantaisies  creuses  et  futiles  de  la  plupart  des  artistes  français  et  les  com- 
positions des  maîtres.  Jamais  dans  un  salon  comme  celui  de  M.  Mandl  on 
ne  permettrait  à  un  faiseur  de  points  d'orgue  comme  il  y  en  a  tant  de  venir 
occuper  l'attention  d'une  réunion  de  personnes  distinguées  qui  savent  ap- 
précier les  raouvemens  de  l'art. 

Il  existe  depuis  plusieurs  années  une  Société  nationale  des  beaux-arts 
dont  le  siège  est  sur  le  boulevard  des  Italiens.  Le  but  que  se  proposa  d'a- 
bord cette  société  fut  d'exposer,  pendant  toute  l'année,  des  tableaux  et  des 
objets  d'art  de  toutes  les  époques  et  de  tous  les  maîtres,  morts  ou  vivans. 
Le  comité  conçut  bientôt  l'idée  de  joindre  la  musique  au  faisceau  des  arts 
plastiques  et  d'organiser  des  concerts  où  l'on  exécuterait  particulièrement 
des  œuvres  de  compositeurs  modernes  ou  inconnus.  Quatre  concerts  ont 
été  donnés  cet  hiver  dans  la  salle  du  boulevard  des  Italiens,  qui  est  peu 
favorable  aux  effets  de  la  musique.  Les  trois  premières  séances  ont  été 
consacrées  au  Désert  et  au  Christophe  Colomb  de  M.  Félicien  David.  Au 
quatrième  concert,  qui  a  eu  lieu  le  8  février,  on  a  exécuté  une  jolie  sym- 
phonie de  M.  Félicien  David,  qui  est  connue,  puis  une  cantate  dramatique, 
Vercingélorix,  dont  \%  poème  et  la  musique  sont  de  M.  DeblUemont.  Cette 
composition  bizarre,  qui  renferme  des  récitatifs,  des  chœurs,  des  airs  et 
une  marche  militaire,  est  un  mélodrame  manqué  écrit  avec  une  énorme 
prétention.  J'y  al  remarqué  un  passage  où  les  voix  de  femmes  font  un  miau- 
lemeiit  qui  semble  reproduire  l'effet  du  genre  enharmonique  de  la  musique 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE. 

des  Grecs.  Après  Vercingéiorix ,  on  a  fait  connaître  une  ode -symphonie, 
Vasco  de  Gama,  paroles  de  M.  Delâtre  et  musique  de  M.  George  Bizet,  un 
lauréat  de  l'Institut  qui  arrive  de  Rome.  L'œuvre  de  M.  Bizet  est  une  imi- 
tation flagrante  du  Christophe  Colomb  de  M.  Félicien  David.  Il  y  a  au  moins 
trente  ans  que  les  idées,  le  style  de  M.  Bizet  sont  connus.  M.  Bizet  a  du  ta- 
lent à  coup  sûr,  mais  aucune  originalité;  sa  musique  est  agréable  et  fa- 
cile, mais  elle  n'appartient  pas  à  celui  qui  la  signe.  La  séance  s'est  terminée 
par  l'Enfance  du  Christ,  de  M.  Berlioz,  et  par  l'ouverture  du  Carnaval  ro- 
main, du  môme  compositeur.  Cette  tentative  de  la  Société  nationale  des 
beaux-arts  n'a  pas  été  heureuse  et  a  laissé  une  triste  impression  sur  ceux 
qui  jugent  le  fond  des  choses  et  ne  se  contentent  pas  de  l'a  peu  près. 

M.  de  Beaulieu,  fondateur  généreux  d'une  Société  de  Chant  classiqite 
dont  nous  avons  souvent  parlé  ici ,  a  donné  son  concert  annuel  dans  la 
salle  de  M.  Herz  le  ili  avril.  Le  programme  de  cette  séance  n'avait  pas  tout 
l'intérêt  désirable,  et  l'exécution  de  la  plupart  des  morceaux  a  été  très 
faible.  Un  offertoire  de  Michel  Haydn,  qui  n'avait  jamais  été  exécuté  en  pu- 
blic à  Paris,  a  inauguré  la  fête.  C'est  de  la  musique  douce  et  agréable,  mais 
d'un  style  peu  religieux.  Un  air  de  Samson,  oratorio  de  Hsendel,  un  Salve  Re- 
gina,  chœur  sans  accompagnement  d'Orlando  Lasso,  n'ont  pas  été  non  plus 
très  bien  rendus.  Ce  qu'il  y  a  eu  de  mieux  dans  ce  concert,  ce  n'est  pas  le 
chant,  mais  un  beau  morceau  instrumental,  un  octuor  de  Beethoven  pour 
deux  hautbois,  deux  clarinettes,  deux  cors  et  deux  bassons.  Cette  déli- 
cieuse composition,  pleine  de  sentiment  et  d'une  gaîté  sereine,  a  été  exé- 
cutée dans  la  perfection  par  des  artistes  comme  MM.  Triébert,  Barthélémy, 
Leroy,  Rose,  etc.  11  est  à  désirer  que  M.  de  Beaulieu  ne  se  fasse  pas  illusion 
sur  l'utilité  de  la  Société  de  Chant  classique,  si  l'honorable  fondateur  n'ap- 
porte pas  le  plus  grand  soin  au  choix  des  morceaux  qui  doivent  entrer 
dans  son  programme,  et  surtout  à  l'exécution  des  chœurs  et  de  toute  la 
partie  vocale,  qui  a  été  bien  faible  cette  année. 

S'il  nous  fallait  parler  de  toutes  les  réunions,  de  toutes  les  maisons  où 
la  musique,  sous  ses  différentes  formes,  est  cultivée  avec  ardeur  et  pas- 
sion, notre  récit  n'aurait  pas  de  fin.  Il  serait  bien  injuste  cependant  de  ne 
pas  encourager  ces  talens  solides  et  modestes  qui  restent  volontairement 
dans  l'obscurité,  et  qui  se  refusent  aux  applaudissemens  du  monde  comme 
d'autres  les  recherchent  avec  avidité.  Telle  est  M""  Camille  Miet,  pianiste 
et  musicienne  remarquable,  élève  de  M.  Alkan  aîné,  qui  lui  a  communiqué 
son  goût  pour  la  belle  musique  et  quelque  chose  de  son  style  précis  et  vi- 
goureux. J'ai  entendu  M"«  Miet  exécuter  plusieurs  morceaux  bien  difficiles, 
et  surtout  un  trio  charmant  de  M.  Rosenheim,  avec  une  netteté  et  une  cha- 
leur communicative  qui  étonnent  chez  une  jeune  personne  qui  n'a  jamais 
voulu  se  produire  en  public. 

Il  existe  à  Paris  une  réunion  de  nobles  et  joyeux  dilettanti  qui  porte  le 
nom  de  Cercle  de  VUnion  artistique,  et  dont  le  siège  est  rue  de  Ckoiseul. 
Présidés,  je  crois,  par  M.  le  prince  Poniatowski,  ces  amateurs,  qui  appar- 


Digitized  by 


Google 


1000  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tiennent  presque  tous  à  la  haute  fashion,  se  réunissent  tous  les  jours  et 
donnent  assez  souvent  des  fêtes  charmantes  où  la  musique  a  sa  large  part. 
Invité  gracieusement  à  Tune  de  ces  soirées  agréables,  j'y  ai  entendu  exécu- 
ter des  quatuors  de  Beethoven  par  la  société  de  MM.  Alard  et  Franchomme, 
et  surtout  un  admirable  morceau  de  Mozart  pour  quatuor  et  deux  cors ,  qui 
porte  le  nom,  dans  le  catalogue  de  l'œuvre  du  maître,  de  musikalische  Spass, 
badinage  musical.  Mozart  aimait  beaucoup  ces  sortes  de  plaisanteries  aima- 
bles, et  son  humeur  joyeuse  lui  a  inspiré  plusieurs  compositions  de  ce 
genre  d'une  originalité  charmante.  L'idée  que  le  maître  a  voulu  exprimer 
dans  cette  composition  curieuse,  qui  parut  à  Vienne  le  ii  juin  1787,  c'est 
une  scène  de  pauvres  amateurs,  parmi  lesquels  se  trouvent  deux  paysans 
qui  donnent  du  cor,  et  qui,  sous  la  direction  d'un  seigneur  qui  a  des  pré- 
tentions comme  violoniste,  exécutent  tant  bien  que  mal  un  morceau  fort 
difficile  pour  leur  inexpérience.  C'est  d'un  comique  achevé  que  d'entendre 
ces  amateurs  dont  les  deux  cors  sont  des  cors  de  chasse,  je  crois,  souffler, 
jouer  à  tort  et  à  travers  comme  des  désespérés,  et  s'enthousiasmer  eux- 
mêmes  d'un  désordre  qui  est  ici  véritablement  un  effet  de  l'art.  A  la  fin 
de  cette  délicieuse  bouffonnerie,  qui  a  excité  l'hilarité  de  tous  les  audi- 
teurs, les  deux  cors  poussent  violemment  deux  sons  rauques,  en  disso- 
nance de  seconde,  dont  l'effet  de  surprise  est  des  plus  plaisans.  Ce  morceau 
et  bien  d'autres  que  nous  pourrions  citer  encore,  comme  la  messe  comique 
de  Haydn  connue  sous  le  nom  de  messe  du  maître  dC école,  prouvent  suffi- 
samment que  la  musique  n'a  pas  besoin  de  paroles  pour  exprimer  le  rire 
et  même  le  ridicule  de  la  nature  humaine. 

Nous  ne  pouvons  mieux  finir  ce  long  discours  sur  les  fêtes  musicales  de 
l'année  qu'en  rendant  compte  d'une  séance  musicale  qui,  pour  les  con- 
naisseurs surtout,  a  été  un  véritable  événement.  Une  Société  académi- 
que de  musique  religieuse  s'est  formée  depuis  un  an  dans  l'intention  de 
poursuivre  l'idée  du  prince  de  la  Moskowa  et  de  relever  les  beaux  concerts 
qu'il  donnait  dans  la  salle  de  M.  Herz  sous  le  gouvernement  de  juillet.  Le 
prince  de  la  Moskowa,  qui  était  un  amateur  fort  éclairé,  s'était  proposé  de 
suivre  l'exemple  de  l'école  de  Choron,  qui  a  été  la  source  de  ce  grand 
mouvement  vers  la  musique  ancienne  et  classique  qu'on  a  vu  se  produire 
aux  premières  années  de  la  restauration.  On  ne  se  doute  pas  de  l'influence 
salutaire  qu'a  eue  cette  école  de  Choron,  qui  a  nous  a  donné  un  si  grand 
nombre  d'artistes  remarquables,  parmi  lesquels  il  suffit  de  nommer  M.  Du- 
prez  et  M.  Nicou-Choron ,  homme  de  mérite  et  compositeur  distingué,  qui 
porte  dignement  le  nom  que  lui  a  laissé  son  beau-père.  Composée  d'ama- 
teurs, de  femmes  du  monde  et  d'artistes  de  profession,  la  Société  académi- 
que de  musique  sacrée,  sous  la  direction  de  M.  Charles  Vervoitte,  maître  de 
chapelle  à  l'église  Saint-Roch,  a  donné  sa  première  séance  dans  la  salle 
Herz  le  24  avril.  Le  programme,  très  remarquable  par  la  variété  et  le  choix 
des  morceaux,  était  divisé  en  deux  parties  :  on  ouvrit  la  séance  par  un 
fragment  d'un  Stabal  Mater  de  Joseph  Haydn  avec  accompagnement  d'or* 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  1001 

chestre,  morceau  d'un  style  charmant,  mélodique  et  doucement  religieux, 
qui  a  été  monté  avec  beaucoup  d'ensemble.  Un  air  juif.  Tu  autem,  arrangé 
par  Marcello  pour  un  accompagnement  de  deux  violoncelles,  a  été  chanté 
ensuite  par  M.  Marochetti.  Cet  air,  d'un  grand  style,  a  précédé  un  chœur 
religieux,  Tanlum  ergo,  du  compositeur  russe  Bortnianski,  qui  a  été  le  ré- 
formateur de  la  chapelle  impériale  de  Saint-Pétersbourg.  Il  est  mort  en 
1825.  Ce  chœur,  d'une  grande  originalité,  a  été  rendu  avec  précision,  et  a 
fait  place  à  un  joli  duo  bien  connu  de  Hœndel ,  Che  vai  pensando,  qu'une 
femme  du  monde.  M**''  la  baronne  de  F...,  et  M.  Bussine  ont  dit  avec  assu- 
rance. Ce  morceau  élégant,  ce  charmant  badinage,  aurait  produit  un  meil- 
leur effet  encore,  si  le  mouvement  avait  été  mené  plus  vivement.  Après  un 
Domine,  fragment  tiré  d'un  psaume  de  Marcello,  on  a  exécuté  une  chanson 
française  d'Orlando  Lasso,  les  Vendanges,  chœur  sans  accompagnement  très 
curieux  et  très  agréable.  Par  la  vivacité  du  rhythme,  par  la  prédominance 
du  genre  syllabique  et  par  une  tendance  sensible  à  la  modulation,  on  trouve 
dans  cette  chanson  du  contemporain  de  Palestrina  comme  un  pressenti- 
ment jle  l'effet  dramatique.  Un  fragment  du  Paulus,  oratorio  de  Mendels- 
sohn,  a  terminé  la  première  partie  de  ce  riche  programme.  La  seconde  par 
rôle  de  Jésus^hrist  sur  la  croix,  de  Haydn,  chœur  et  orchestre,  a  ouvert 
la  seconde  partie.  Les  soli  ont  été  chantés  avec  soin  par  M"»«  la  comtesse 
O...  de  F...,  M"«  Bernard  des  Portes  et  MM.  Hayet  et  Lenoble.  Cette  com- 
position de  Haydn  est  d'un  style  pieux,  tendre,  pénétrant,  et  bien  supé- 
rieure à  la  musique  violente  et  trop  dramatique  du  Christ  au  mont  des  OH- 
viers,  de  Beethoven.  Après  cette  page  émouvante,  qui  a  produit  un  très 
heureux  effet.  M""  H...  et  M.  Brésil  ont  chanté  un  duo  de  Marcello,  — 
Quem€uimodum,  —  d'une  mélodie  douce,  et  puis  est  venu  un  Sicut  servus, 
chœur  sans  accompagnement  de  Palestrina,  hymne  d'une  sé.rénité  su- 
blime qui  a  été  chantée  avec  un  ensemble  parfait.  On  ne  pouvait  pas  choi- 
sir une  inspiration  plus  opposée  à  celle  de  Palestrina  que  le  Gaudeamus, 
chœur  à  quatre  voix  de  Carissimi,  qui  a  rempli  le  cinquième  numéro  de 
la  seconde  partie  du  programme.  Cette  composition  curieuse  est  une  prière 
gaie,  ce  sont  des  gens  de  bonne  humeur  qui  célèbrent  une  fête  de  l'église 
comme  ils  célébreraient  une  fête  de  famille,  et  qui  chantent  avec  entrain  : 
Gaudeamus,  gaudeamus,...  in  hœc  sacra  solemniCalem.  Ces  paroles  sont  tra- 
duites par  un  rhythme  presque  dansant  et  sont  dialoguées  par  les  quatre 
voix,  qui  ne  se  réunissent  qu'à  la  fin  de  cette  espèce  de  prologue.  Un  ada- 
gio de  quelques  mesures,  où  les  quatre  voix  chantent  :  0  Mariai  Maria f 
précède  un  mouvement  plus  vif  que  le  premier  et  par  lequel  sont  expri- 
mées, en  style  fugué,  ces  paroles  liturgiques  :  Vive,  vive  in  œlemum,  ô 
bealissima  Maria*  C'est  extrêmement  curieux  et  plaisant,  et  ce  morceau 
comme  celui  de  Mozart  et  la  messe  comique  de  Haydn ,  dont  j'ai  parlé  plus 
haut,  prouvent  qu'on  peut  tout  exprimer  en  musique,  même  avec  des 
moyens  aussi  simples  que  ceux  qu'emploie  Carissimi,  et  que  les  Italiens 
aiment  à  rire  jusque  dans  le  sanctuaire.  Pourquoi  donc  l'expression  de  la 


Digitized  by 


Google 


1002  REVUE    DES   DEUX    MONDES. 

joie  serait-elle  bannie  de  l'église?  Le  moyen  âge  était  moins  difiScile  que 
nous  sur  ce  sujet  comme  sur  beaucoup  d'autres. 

Après  un  libéra  de  Jomelli  d'un  puissant  effet,  dont  les  soli  ont  été  bien 
interprétés  par  M™"  la  baronne  F...  et  Brésil,  après  un  quatuor  charmant 
d'Aiblinger,  maître  de  chapelle  du  roi  de  Bavière,  qui  a  été  chanté  avec  une 
justesse  parfaite  par  MM.  Bussine  et  Hayet,  par  M™«  Hélène  Dubois  et  Ber- 
nard des  Portes,  la  fête  s'est  terminée  avec  éclat  par  un  fragment  de  Judas 
Machabée,  oratorio  de  Haendel.  Ce  premier  concert  de  la  Société  acadé- 
mique de  musique  sacrée  est  d'un  bon  augure  pour  l'avenir.  On  a  été  charmé 
de  ces  bonnes  voix  d'amateurs,  pures,  saines,  franches  et  bien  disciplinées, 
sous  la  direction  d'un  homme  de  talent,  M.  Vervoitte,  qui,  par  le  choix  des 
morceaux  et  par  la  manière  dont  il  en  a  compris  le  sens,  a  fait  preuye 
d'une  véritable  intelligence  du  caractère  historique  de  l'art  musical.  Nous 
souhaitons  que  cette  société  intéressante  se  consolide  et  devienne  une  insti- 
tution durable. 

Tout  était  fini,  le  public  et  les  artistes  paraissaient  assouvis  de  concerts 
et  de  musique  de  toute  sorte,  lorsqu'on  apprit  que  M.  Thalberg  était  à 
Paris.  Il  fit  un  signe  de  la  main,  et  une  société  d'élite  accourut  dans  les 
salons  de  la  maison  Érard,  où  M.  Thalberg  donna  trois  séances  seul,  de- 
vant Dieu  et  devant  les  hommes  I  11  enchanta  son  monde  en  exécutant  tour 
à  tour  du  Beethoven,  du  Weber,  du  Mendelssohn,  du  Chopin  et  aussi  de  sa 
propre  musique,  qu'on  lui  pardonne,  parce  qu'il  en  relève  le  mérite  par 
une  exécution  splendide  qui  fait  un  instant  illusion.  M.  Thalberg  est  un 
enchanteur,  un  virtuose  incomparable  qui  a  eu  bien  des  imitateurs,  mais 
pas  un  seul  rival  dans  le  genre  d'effets  dont  il  est  le  créateur.  On  ne  peut 
rien  entendre  de  plus  merveilleux  que  M.  Thalberg  promenant  ses  doigts 
sur  un  piano  d'Érard  et  se  livrant  à  sa  fantaisie,  à  moins  que  M.  Sivori  ne 
survienne  avec  son  violon  enchanté ,  car  alors  il  n'y  a  plus  qu'un  Dieu  et 
que  ce  petit  diable  d'homme  qui  a  dérobé  à  Paganini,  son  maître,  une  étin- 
celle de  son  génie.  p.  sccdo. 


Le  DlMOMr*  tf*I«oet*ace  sur  lal-méme,  Inlitolé  «ni*  VÂnHAotiëf  traduit  en  français 
pour  la  première  fois  par  Anguste  Cartelier,  revu  et  publié  avec  le  texte,  une  introduction  et 
des  notes,  par  Bmest  Havet;  Paris  1862. 

Ce  titre,  qui  semble  n'annoncer  qu'une  traduction  et  des  éclaircissemens 
sur  un  point  particulier  d'érudition  grecque,  est  celui  d'un  beau  volume 
sorti  des  presses  de  l'Imprimerie  impériale,  d'un  livre  excellent,  un  des 
mieux  faits  et  des  meilleurs  que  nous  ayons  lus  depuis  longtemps,  et  qui, 
on  ne  peut  le  soupçonner  d'abord,  offre  même  un  intérêt  touchant.  Cest 
un  monument  élevé  par  l'amitié  à  une  chère  mémoire.  Un  ancien  élève  de 
l'École  normale,  qui  aurait  pu  marquer  sa  place  dans  la  littérature  savante, 
si  une  chétive  santé  et  de  longues  souffrances  ne  l'avaient  retenu  dans  l'obs- 
curité, et  s'il  n'avait  été  enlevé  à  ses  études  par  une  mort  prématurée. 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  1003 

M.  Auguste  Cartelier,  avait  laissé  une  traduction  inédite  d'un  discours 
d'Isocrate.  Cette  œuvre,  entreprise  et  achevée  avec  une  sorte  de  religion 
littéraire  et  qui  mettait  pour  la  première  fois  en  français  un  des  morceaux 
les  plus  curieux  de  l'éloquence  grecque,  méritait  de  ne  pas  périr.  L'intime 
ami  de  M.  Cartelier,  M.  Havet,  professeur  au  Collège  de  France,  s'est  fait 
un  pieux  devoir  de  recueillir  cette  relique,  et,  pour  la  rendre  plus  digne 
encore  d'être  offerte  au  public  savant,  il  l'a  complétée  par  des  notes,  une 
notice  et  une  grande  introduction,  mêlant  son  travail  de  plusieurs  années  à 
celui  du  traducteur  et  prenant  pour  ainsi  dire  un  dernier  et  triste  plaisir 
à  confondre  encore  ses  pensées  avec  celles  de  son  ami.  Jamais  on  n'a  paré 
un  tombeau  av.ec  plus  de  soin,  de  goût,  de  mesure,  et  en  respectant  mieux 
le  caractère  de  celui  qu'on  veut  honorer.  11  y  a  dans  cette  mesure  à  la  fois 
une  preuve  de  loyauté  envers  le  public  et  une  délicatesse  suprême  envers 
celui  dont  la  candeur  n'aurait  pas  souffert  la  pensée  qu'il  pût  être  loué 
après  sa  mort  autrement  que  par  des  vérités  modestement  exprimées.  Si 
c'était  ici  le  lieu  de  nous  étendre  sur  certains  détails  des  mœurs  universi- 
taires, ce  serait  pour  nous  une  satisfaction  de  montrer  comment  ces  sortes 
d'unions  fraternelles,  commencées  à  l'École  normale,  resserrées  par  la  com- 
munauté des  études  et  des  sentimens ,  sont  précieuses  pendant  la  vie  et 
même  après  la  mort,  puisque  le  survivant  peut  encore  assurer  à  son  ami 
un  peu  de  cette  renommée  qui  est  souvent  la  seule  récompense  d'obscurs 
travaux.  M.  Havet  nous  donne  à  tous  un  exemple  qui  ne  sera  point  perdu , 
et  si  nous  n'insistons  pas  sur  ce  sujet,  c'est  pour  imiter  la  discrétion  si 
virile  de  M.  Havet  lui-môme,  et  pour  ne  rien  dire  qui  soit  en  dissonance 
avec  cette  réserve  qu'il  a  su  garder  partout  dans  son  livre,  et  qui  est 
comme  la  pudeur  de  l'amitié  et  des  regrets. 

En  prenant  le  discours  de  VAntidosis  pour  objet  d'une  longue  étude, 
M.  Cartelier  se  laissait  tenter  par  l'honneur  de  traduire  le  premier  un  texte 
grec  découvert  en  1812  par  André  Mustoxydis  dans  un  manuscrit  de  Milan 
et  publié  par  lui  la  môme  année,  mais  qui  depuis  resta  peu  connu,  parce 
qu'on  ne  lit  point  ce  qui  n'est  pas  traduit,  La  nouveauté  d'ailleurs  n'était 
pas  le  seul  intérêt  de  cette  pièce  d'éloquence.  Comme  dans  ce  discours  Iso- 
crate  plaide  pour  sa  gloire  d'orateur  à  l'âge  de  quatre-vingt-deux  ans,  qu'il 
fait  les  honneurs  à  sa  personne  et  à  son  talent,  qu'il  se  cite  lui-même,  en- 
cadrant dans  son  plaidoyer  les  plus  beaux  morceaux  de  ses  autres  discours, 
il  se  trouve  que  VAîitidosis  offre  la  fleur  de  son  éloquence.  Nous  y  voyons 
tout  Isocrate,  réduit,  il  est  vrai,  mais  comme  il  voulait  être  vu,  et  pour 
ainsi  dire  paré  de  ses  propres  mains.  Enfin  ceux  qui  ont  connu  M.  Car- 
telier savent  ce  que  cet  esprit,  voluptueusement  littéraire,  trouvait  de 
douceur  dans  la  langue  attique,  dans  cette  perfection  oratoire  où  l'hon- 
nêteté des  sentimens  est  une  satisfaction  pour  le  cœur,  où  les  raffinemens 
môme  de  l'art  sont  une  lumière  pour  l'esprit,  où  la  diction  est  un  en- 
chantement pour  l'oreille,  et  dont  la  simplicité  étudiée  est  un  défi  jeté 
au  traducteur,  et  par  conséquent  pour  lui  une  tentation.  Il  a  fallu  bien 
des  soins  et  du  loisir  pour  rendre  avec  agrément  en  français  cette  élo- 
quence paisible,  qu'on  se  figure  si  ornée,  et  qui  souv.ent  n'est  belle  que  de 
son  élégante  nudité.  Comment  faire  sentir  dans  une  langue  étrangère  et  • 
peu  musicale  les  exacts  rapports  des  mots  et  des  choses,  l'aisance  dans 


Digitized  by 


Google 


100&  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  dignité,  les  mille  convenances  de  la  pensée  et  du  style,  et  toutes  les 
grâces  coulantes  de  Tatticisme?  M.  Cartelier  a  fait  effort  pour  retenir  du 
moins  le  principal,  la  justesse  précise,  l'ampleur  des  tours,  une  certaine 
égalité  de  mots  qui  flatte,  et  en  tout  cette  correction  lucide  qui  est  le 
lustre  de  la  simplicité,  et  qui,  à  force  d'être  nette,  reluit.  Cette  traduction, 
sans  cesse  repolie,  n'a  pas  été  faîte  comme  une  tâche  qu'on  est  pressé  de 
finir  et  de  livrer  au  public;  elle  a  été  l'objet  de  tous  les  scrupules  de  la 
conscience  littéraire,  on  ne  l'a  entreprise  que  pour  le  plaisir  de  la  faire, 
comme  ces  ouvrages  que  les  artisans  d'autrefois  se  proposaient  et  ache- 
vaient avec  amour,  non  pour  en  tirer  profit,  mais  pour  élever  l'industrie 
jusqu'à  l'art  et  pour  se  montrer  à  eux-mêmes  jusqu'où  pouvait  aller  l'ha- 
bileté de  leur  main. 

Dans  une  grande  introduction,  qui  nous  paraît  un  modèle  de  goût,  de 
science  et  de  style,  M.  Havet  a  fait  une  étude  complète  d'Isocrate,  où  l'on 
voit  sous  un  jour  nouveau  cet  orateur  singulier  que  jusqu'ici  la  critique 
avait  mal  jugé,  non  pas  méconnu  peut-être,  mais  maladroitement  célébré. 
Les  louanges  sans  discernement  qu'on  lui  a  prodiguées  lui  avaient  fait  plus 
de  tort  que  les  reproches.  Il  n'est  pas  étonnant  du  reste  qu'il  n'ait  pas  été 
bien  apprécié,  et  que  sa  renommée  ait  flotté  entre  une  admiration  de  com- 
mande et  un  dédain  ignorant.  Quand  nous  lisons  aujourd'hui ,  avec  nos 
préoccupations  modernes  et  notre  esprit  pratique,  ces  discours  fictifs  qui 
ne  sont  que  des  œuvres  de  rhétorique,  nous  sommes  tentés,  au  premier 
abord,  de  les  trouver  assez  peu  dignes  d'une  sérieuse  étude.  Pour  les  com- 
prendre et  les  goûter,  il  faut  se  faire  Athénien,  se  transporter  à  l'époque 
où  l'on  créait  les  belles  formes  oratoires,  s'associer  au  goût  d'un  peuple 
épris  dô  beau  langage,  étonné  de  voir  que  la  prose  peut  avoir  son  harmonie 
comme  les  vers,  se  laissant  charmer,  non-seulement  par  les  savantes  ca- 
dences, mais  par  le  choix  des  termes,  un  emploi  plus  juste  des  mots  et  une 
logique  déliée  qui  se  déroule  avec  grâce  dans  les  détours  d'une  longue  pé- 
riode. Les  Grecs,  qui  n'avaient  entendu  que  les  fortes  improvisations  de 
leurs  hommes  d'état,  le  langage  souvent  saccadé  et  sans  haleine  de  l'Agora, 
se  pâmaient  d'aise  devant  ces  perfections  nouvelles  de  l'art.  Athènes  prit 
plaisir  à  draper  sa  pensée  dans  ces  vêtemens  plus  amples,  plus  riches,  mis 
à  la  mode  par  les  sophistes,  comme  une  adolescente  heureuse  de  ses  pre- 
miers atours.  Il  faut  bien  que  les  Grecs  se  soient  laissé  fasciner  par  les 
prestiges  de  cette  rhétorique,  puisque  Isocrate,  qui  a  vécu  près  d'un  siècle, 
a  joui  d'un*^  gloire  incontestée,  que,  sans  être  un  homme  vraiment  poli- 
tique et  militant,  il  a  été  considéré,  au  milieu  des  agitations  de  la  liberté, 
comme  le  plus  grand  orateur,  comme  l'éloquence  même,  qu'il  ne  fut  pas 
trouvé  ridicule  de  mettre  dix  ans  à  polir  un  discours  de  cinquante  pages, 
et  qu'après  sa  mort  on  lui  éleva  des  statues.  Les  Athéniens  étaient  amou- 
reux d'éloquence,  comme  nous  pouvons  l'être  de  musique,  admirant  l'art 
pour  l'art,  ne  demandant  pas  plus  à  l'éloquence  d'être  utile  que  nous  ne 
demandons  &  une  symphonie  de  Beethoven  d'être  probante.  Un  orateur  tel 
qu'Isocrate,  un  artiste  en  discours,  Xo^o^aiîoXoç,  était  un  compositeur  qui 
fait  un  beau  morceau  sur  un  sujet  fictif,  et  qui  l'exécute  lui-même  devant 
une  assemblée  d'amateurs.  Et  quand  le  morceau  avait  réussi,  on  le  jouait 
de  nouveau,  et  d'habiles  récitateurs  se  chargeaient  de  le  faire  valoir.  I^ 


Digitized  by 


Google 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  1005 

maestro  de  Téloquence  leur  donnait  ses  instructions  sur  la  manière  de  le 
lire,  notait  les  inflexions  et  les  repos  pour  ne  pas  fatiguer  l'auditoire.  Ainsi 
chaque  discours  pouvait  avoir  un  nombre  indéfini  de  reprises,  car  nous 
sommes  bien  obligé  d'emprunter  la  langue  d'un  art  qui  ne  sert  qu'au  plai- 
sir pour  faire  comprendre  les  caractères  de  cette  éloquence  oisive,  mais 
ravissante  pour  des  Grecs. 

Le  rhéteur  Isocrate,  dont  on  ne  s'occupe  guère  aujourd'hui,  est  devenu 
sous  la  plume  de  M.  Havet  un  personnage  des  plus  intéressans.  L'artiste, 
l'homme  si  longtemps  défiguré  par  des  éloges  insipides  revit  devant  nous  et 
s'empare  de  l'attention.  On  aime  à  voir  cet  Athénien  si  bien  doué  et  sachant 
si  bien  aussi  jouir  de  tous  ses  dons,  beau,  riche,  élégant,  pacifique,  heureux 
même  de  ses  infirmités  physiques  et  morales,  rede^iable  à  sa  faible  voix  et 
à  son  débile  courage  de  pouvoir  éviter  les  mêlées  oratoires,  où  la  dignité 
personnelle  risque  d'être  froissée  et  de  souffrir,  passant  sa  longue  vie  à  se 
composer  un  beau  personnage,  image  de  son  irréprochable  éloquence,  so- 
phiste honnête,  qui,  dans  sa  vie  comme  dans  ses  discours,  se  montre  à  la 
postérité  dans  les  plus  belles  attitudes  morales.  Ce  doux  philosophe,  cet  ex- 
cellent, mais  faible  citoyen,  a  été  une  sorte  de  prédicateur  au  service  des 
sentimens  civiques;  mais,  toujours  artiste  en  même  temps  que  citoyen,  il 
consacrait  son  éloquence  à  embellir  la  gloire  de  sa  patrie  avec  d'autant 
plus  de  zèle  et  de  persévérance  que  la  gloire  de  sa  patrie  servait  à  embellir 
son  éloquence.  11  a  été  plus  qu'un  simple  rhéteur,  il  a  été,  dans  sa  vie 
comme  dans  ses  discours,  l'exemplaire  le  plus  accompli  de  la  plus  décente 
rhétorique.  Si  Démosthènes  se  sert  de  la  parole  comme  un  honnête  homme 
d'un  habit  pour  se  couvrir,  on  peut  dire  qu'Isocrate  s'en  est  servi  comme 
un  honnête  homme  qui  veut  faire  belle  figure.  Comment  blâmer  d'ailleurs 
cette  espèce  de  luxe  oratoire  qui  ne  se  compose  que  de  sagesse,  d'élégance 
et  de  patriotisme?  Il  a  commis  des  fautes  sans  doute,  mais  sans  le  savoir; 
il  a  traité  avec  Philippe,  au  lieu  de  s'en  défier;  il  lui  a  écrit  une  belle  lettre 
pour  l'entretenir  dans  de  bons  sentimens;  il  s'en  est  fait  le  garant  auprès 
de  ses  concitoyens,  au  risque  d'endormir  leur  vigilance  patriotique;  il  a 
servi  naïvement  le  Macédonien ,  ne  pouvant  se  figurer  qu'il  n'eût  pas  con- 
verti celui  qu'il  avait  prêché,  car  n'oublions  pas  d'ajouter  qu'à  cet  homme 
heureux  les  dieux  avaient  donné  par  surcroît  une  vanité  innocente,  douce 
aux  autres,  souriante  à  lui-même,  qui  lui  permettait  de  jouir  de  toutes  ses 
qualités,  de  ne  pas  voir  ses  erreurs,  de  faire  sans  cesse  le  tour  de  ses  pro- 
pres perfections,  défaut  si  l'on  veut,  mais  défaut  délicieux  pour  celui  qui 
en  est  doué ,  et  sans  lequel  le  génie  même  ne  peut  vivre  en  joie. 

M.  Havet  a  peint  en  quelques  pages  exquises  cet  orateur  honorable  dont 
toutes  les  qualités  confinent  à  des  défauts,  et  dont  le  portrait,  pour  être 
ressemblant,  demande  les  plus  fines  nuances.  Il  ne  s'est  pas  proposé  de  faire 
un  panégyrique,  mais  une  étude  vraie,  sincère,  qui  estime  à  leur  juste  prix 
cet  art  factice  ou  minutieux,  ce  talent  placide,  cette  magnificence  de  formes 
souvent  un  peu  vide  ou  mensongère ,  puis  cette  noblesse  de  caractère  sans 
énergie,  cette  raison  timide  et  cette  sagesse  un  peu  courte.  Toutes  ces 
faiblesses  de  Thomme,  du  citoyen  et  de  l'artiste  n'empêchent  pas  d'ailleurs 
ce  personnage  si  distingué  d'exciter  la  sympathie  et  même  une  certaine 
admiration.  Cet  homme  en  tout  semblable  à  lui-même,  dont  le  talent  ré- 


Digitized  by 


Google 


1006  REVUE   DES   DEUX   H0NDE8. 

pond  si  bien  au  caractère  et  dont  la  gloire  est  comme  composée  de  bien- 
séances oratoires  et  morales,  n'est  pas  assurément  un  sophiste  vulgaire,  et 
n'est  pas  indigne  de  devenir  le  sujet  d'une  étude  profonde,  même  pour  un 
grave  esprit.  Aussi  M.  Havet  n'a-t-il  pas  craint  de  démêler  son  art,  et  en  rec- 
tifiant les  jugemens  qu'on  a  portés  sur  lui,  en  le  comparant  de  près  ou  de 
loin  à  tous  les  écrivains  dont  on  l'a  quelquefois  indiscrètement  rapproché, 
il  l'a  ramené  avec  la  plus  lumineuse  précision  à  sa  véritable  originalité.  La 
partie  littéraire  de  cette  étude  est  d'une  rare  finesse,  comme  il  convient  à 
une  critique  qui  se  propose  de  marquer  les  plus  insaisissables  différences 
de  l'éloquence  et  du  style.  En  quelques  traits  nets  et  rapides,  tracés  avec 
une  grande  sûreté  de  main,  l'auteur  fait  connaître  non-seulement  Isocrate, 
mais  tous  les  écrivains  anciens  ou  modernes  qui  passent  pour  relever  de 
lui  :  analyse  pénétrante  où  se  fait  jour  un  goût  très  vif  pour  toutes  les  dé- 
licatesses de  la  pensée  et  de  la  parole,  mais  où  l'on  ne  voit  nulle  complai- 
sance pour  les  petitesses  et  les  vanités  de  l'art. 

M.  Havet,  agrandissant  son  sujet  sans  en  excéder  les  limites,  a  fait  à  pro- 
pos d'Isocrate  une  forte  esquisse  de  l'histoire  morale  d'Athènes.  Pour  mieux 
juger  l'orateur,  il  a  dû  peindre  la  société  athénienne,  le  mouvement  de 
cette  démocratie  turbulente,  les  opinions,  les  partis,  le  rôle  des  philo- 
sophes et  des  orateurs.  Au  milieu  de  ce  tumulte,  on  apprend  à  bien  con- 
naître cette  éloquence  sereine  qui  ne  resta  pas  entièrement  étrangère  aux 
agitations  de  la  vie  publique,  et  qui  ne  laissa  pas  d'exercer  une  certaine 
action  politique.  Les  tièdes  discours  du  rhéteur  philosophe  paraissent  s'ani- 
mer quand  on  voit  dans  quelles  circonstances  ils  ont  été  composés,  et  à 
quoi  ils  répondent.  On  sent  que  l'esprit  de  M.  Havet  se  plaît  dans  ces  grands 
sujets,  que  ce  spectacle  d'Athènes  a  pour  lui  comme  un  intérêt  présent,  et 
qu'en  parlant  de  cette  ville,  qui  fut  en  philosophie,  en  politique  comme 
dans  les  arts,  l'institutrice  des  peuples,  il  s'échauffe  comme  s'il  s'agissait 
de  la  patrie.  A  voir  cette  chaleur,  cette  décision  dans  les  jugemens,  et  je 
ne  sais  quel  frémissement  de  pensée,  on  devine  que  cette  étude  n'a  pas  seu- 
lement pour  l'auteur  un  intérêt  littéraire,  et  que  son  esprit  passionné  ne 
se  serait  pas  résigné  à  se  renfermer  pendant  des  années  dans  la  cahne  école 
d'Isocrate,  s'il  n'avait  pas  entendu  au  dehors  et  à  côté  le  bruit  de  l'Agora. 
Du  reste,  cette  chaleur  et  cette  décision  sont  un  dés  caractères  les  plus  re- 
marquables de  ce  livre.  Les  jugemens  politiques  et  littéraires  y  sont  nets 
et  accentués  comme  des  professions  de  foi ,  les  pensées  rapides  comme  si 
elles  étaient  décochées.  C'est  un  style  actif,  militant,  qui  va  droit  au  but, 
court  vêtu  pour  être  agile.  Dans  ses  peintures,  l'auteur  tient  poins  à  la 
couleur  qu'à  la  finesse  des  contours  et  à  la  vigueur  du  trait.  Tout  dans  ce 
livre  est  si  mesuré,  si  bien  défini,  que  la  grâce  même  y  est  précise.  Il  nous 
parait  assez  inutile  de  gâter  ici  notre  plaisir  et  celui  du  lecteur  en  mar- 
quant certains  points  où  nous  sommes  en  dissentiment  avec  l'auteur,  d*au- 
tant  plus  que  ce  livre  se  défend  de  tous  côtés  par  sa  parfaite  circonspec- 
tion littéraire,  et  que  la  critique  n'a  guère  de  prise  sur  cette  solidité  polie. 

C.  VARTHA. 


V.  DE  Mars. 


Digitized  by 


Google 


TABLE   DES   MATIÈRES 


QUARANTE-CINQUIÈME  VOLUME 


SECONDE    PÉRIODE.    —   XXXIIP    ANNÉE. 


MAI  —    JUIN    1863 


.    LIvralMD  da  !•'  Mal. 

Mademoiselle  La  QoiiirnNiB,  cinquième  partie,  par  M.  George  SAND 5 

La  Scibrcb  moderne.  —  De  l'Équivalence  de  la  chaleur  et  du  travail  méca- 
nique, par  M.  E.  SAYENEY 38 

Le  Japon  depuis  l'ouverture  de  ses  ports.  —  Le  Gouvernement  de  Yédo,  les 

princes  japonais  et  les  européens  au  japon ,  par  m.  rodolphe  lindau . .        73 
Les  Origoibs  du  Christianisme  selon  l'école  de  Tubinoue.  —  Le  Docteur  Baur 

et  ses  cbuvres^  par  M.  Albert  RÉVILLE iOi 

Études  forestières.  —  La  Forêt  db  Fontainebleau,  par  M.  Jules  CLAVÉ 142 

L'Administration  locale  en  France  et  en  Angleterre.  —  V.  —  Cbntrausation 

et  gouvernement  de  l'Oplmon,  dernière  partie,  par  M.  DUPONT-WHITE.      171 
Histoire  naturelle.  —  L'Homme  PRiMrriF  d'après  les  récens  travaux  des  savans 

ANGLAIS,  par  M.  Auguste  LAUGEL 204 

Chronique  de  la  Quinzaine.  —  Histoire  poutique  vt  uttéraire 232 

La  Poésie  et  les  nouveaux  Poètes  en  1863,  par  M.  F.  FRANK 243 

UvralBOD  da  15  Mal. 

• 

Un  Essai  de  Libéralisme  russe  en  Pologne.  —  L'Empereur  Alexandre  I**"  et 
LE  Prince  Adam  Czartoryski  ,  avec  une  correspondance  inédite ,  par 
M.  Charles  de  MAZADE 257 

Un  Érudit  écrivain. —  m.  Charles  Magnin,  par  M.  SAINTE-BEUVE,  de  l'Aca- 

démlo  Française 290 

Mademoiselle  La  Quintciie,  sixième  et  dernière  partie,  par  M.  George  SAND.      321 

De  la  Philosophie  de  l'histoire  romadie  au  xix*  siècle.  —  L'École  germanique 

ET  l'École  française,  par  M.  Saunt-René  TAILLANDIER 300 


Digitized  by 


Google 


1008  TABLE. DES   MATIERES. 

LItAUE    pendant    la   DERNlfeRB   GDERBB    (1859-1861),    SOUVENIRS   D*C1I 

ANG^iTAUBN  (le  c^  Charlbs  Arrivabene),  pRT  M.  E.-D.  FORGUES 394 

Cn  nouveau  Système  sur  la  vie  future  à  propos  da  Monde  moral,  de  M.  Cb. 

Lambert,  par  M.  Paul  JANET.; 4S3 

Un  Réformateur  italien  de  la  renaissance,  Jérômb  Savonaroli,  D*Anifts  m 

NOUVEAUX  DOCUMENS,  pRT  H.  A.  GEFFROY 437 

Chronique  de  la  Quinzaine.  —  Histoire  politique  et  littérairb. 465 

Revue  Musicale.  —  Bataille  d*amour,  de  M.  Vaacorbeil,  etc.,  par  M.  P.  SCUDO.  477 
Essais  et  Notices.  —  Du  Caractère  des  femmes  au  xviu"  siècle,  par  M.  Chailks 

CLÉMENT 487 

Livraison  da  f  loin. 

La  Pologne  ,  ses  axqennes  Provinces  et  ses  vùutables  Limites  ,  par  M.  V.  db 

MARS 497 

AmCLS,  UN  Ami  des  grands  dans  les  derniers  jours  DB  la  RÉPURUQUE  ROMACtE, 

par  M.  Gaston  BOISSIER 539 

Le  Brésil  et  la  Société  brésilienne,  moeurs  et  paysages.  —  L —  Le  Ramcbo, 

par  M.  A.  d'ASSIER 554 

C4LLIRH0É,  première  partie,  par  M.  Maurice  SAND 580 

L'Angleterre  et  la  Vie  anglaise.  —  XXI.  —  Le  Crystal  Palace  bt  les  Palais 

DU  PEUPLE,  par  M.  Alphonse  ESQUIROS 636 

Marina,  souvenirs  de  la  vie  d*artistb  a  Romb,  par  M.  Emile  de  LAVELEYE..  670 
La  Société  française  au  sviu^  siècle.  —  L  —  Les  Moeurs  et  les  Hommes  socs 

Louis  XV,  par  M.  Corneus  de  WITT 694 

Essais  de  Morale  et  de  Littérature.  —  I.  —  La  Fiancée  du  roi  de  Garbe  et  le 

Décaméron,  par  M.  Emile  MONTÉGDT... 7il 

Chronique  de  la  Quinzaine.  —  Histoire  politique  et  leftérairb 737 

Essais  et  notices 749 

LHTBlBon  da  19  loin. 

Le  Brésil  et  la  Société  brésilienne,  moeurs  et  paysages.  —  IL  —  LaFaxe^a, 

par  M.  Adolphe  d*ASSI£R 753 

Callirhoé,  deuxième  partie,  par  M.  Maurice  SAND 788 

Un  Musée  chrétien  a  Rome  et  les  Catacombes,  par  M.  Charles  de  RÉMUSAT, 

de  TAcadémie  Française 843 

Le  Salon  de  1863,  par  M.  Maxime  DU  CAMP 8» 

Les  PÊCHtoRS  de  Cancale.  —  RÉcrr  des  côtes  de  la  Manche,  par  H.  Théc^- 

DORE  PAVIE 919 

Le  Roman  anglais  contemporain.  —  Miss  M.  E.  Braddon  et  le  Roman  a  seth 

SATioN,  par  M.  E.-D.  FORGUES 9ô3 

Chronique  de  la  quinzaine.  -^  Histoire  politiqle  et  littéraire. 978 

Revue  Musicale.  —  Les  Concerts  de  L.i  saison,  par  M.  P.  SCUDO 9«9 

Essais  et  notices.  —  VAntidosis  dlsocrate ,  par  M.  C.  MÂRTUA ICÏOÎ 

Erratum.  —  Dans  l*étude  de  notre  dernière  livraison  aur  la  Pologne  et  ses  anciennes 
Provinces,  c'est  par  erreur,  erreur  comprise  de  tout  le  monde,  qne  nous  B\'ons  dît 
page  5i8,  /ils  de  Catherine  H  au  lieu  de  petit-fils,  en  parlant  d'Alexandre  I"». 


Paris.  —  Imprimerie  de  J.  CLAYB»  7  rue  Saint-Benott. 


Digitized  by 


Google 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE- 


Essais  politiques  et  philosophiques,  par  lord 
Macaulay,  traduits  par  M.  Guillaume  Guizot, 

I  vol.  in-8°;  Michel  Lévy. 

Nous  connaissons  peu  de  livres  d'une  lecture 
aussi  attachante  et  aussi  véritablement  profi- 
table que  ceux  de  lord  Macaulay.  Le  tour  sérieu- 
sement original  de  l'esprit  s'y  unit,  dans  un 
parfait  équilibre,  avec  l'étendue  des  connais- 
sances et  la  rare  vigueur  de  la  pensée.  Ce  vo- 
luine  contient  des  études  sur  les  sujets  les  plus 
variés,  et  soit  que  l'auteur  analyse  Machiavel  ou 
Bacon,  soit  qu'il  traite  des  rapports  de  l'église 
et  de  l'état,  ou  qu'il  prenne  parti  pour  les  Juifs 
au  sujet  des  incapacités  politiques,  ou  bien  en- 
core qu'à  propos  des  théories  de  M.  James  Mill 
il  rompe  en  visière  à  l'école  utilitaire  et  brise 
des  lances  avec  ses  champions,  sans  se  départir 
jamais  d'une  respectueuse  déférence  pour  le  vé- 
nérable chef'  de  cette  école,  Jérémie  Bentham, 
on  est  toujours  heureux  de  voir  tant  de  force, 
de  pénétration  et  de  mordante  ironie  mis  au  ser- 
vice d'un  si  fenne  bon  sens.  Il  faut  savoir  gré  k 
M.  Guillaume  Guizot  d'avoir,  par  sa  belle  tra- 
duction, mis  le  public  français  en  communica- 
tion directe  avec  l'éminent  écrivain  dont  l'An- 
gleterre a  si  vivement  ressenti  la  perte. 

Une  Révolution  en  économie  politique.  —  Ex- 
posé DES  doctrines  DE  M.  Mac-Leod,  par 
M-  H.  Richelot,  1  vol.  in-8°;  Capelle. 
Le  monde  économique  est  en  ce.  moment  fort 
agité  par  les  travaux  d'un  écrivain  anglais, 
M.  Mac-Leod,  qui  vient  d'émettre  et  de  déve- 
lopper avec  beaucoup  de  talent  des  propositions 
toutes  nouvelles  sur  les  questions  fondamen- 
tales de  l'économie  politique,  et  particulièrement 
sur  le  crédit.  C'est  presque  une  révolution  dans 
la  science,  comme  l'indique  le  titre  du  livre  où 
M.  H.  Richelot  expose  et  commente  les  doc- 
trines de  M.  Mac-Leod,  révolution  dont  les  ré- 
sultats peuvent  être  fort  importans,  car  elle  doit, 
si  elle  triomphe,  réagir  sur  l'ensemble  de  la  lé- 
gislation commerciale  et  financière.  M.  Richelot 
vient  de  rendre  un  service  à  la  science  écono- 
mique en  mettant  en  lumière  les  idées  nou- 
velles qui  se  produisent  en  Angleterre,  et  qui 
méritent  un  très  sérieux  examen. 
Madelon,  par  M.  Edmond  About,  1  vol.  in-8°; 
Hachette. 

Le  nouveau  roman  de  M.  About,  Madelon,  ne 
manquera  pas  d'exciter  vivement  l'attention , 
quelque  jugement  qu'en  doivent  porter  d'ail- 
leurs la  critique  et  le  public.  Depuis  quelques 
années,  M.  About  n'avait  rien  publié  qui  eût, 
ni  par  les  qualités  ni  même  par  les  défauts, 
l'importance  de  Madelon,  Madelon  est  une  des 
mille  incarnations  du  vice  féminin  au  xix*  siè- 
cle ;  ce  portrait  de  la  courtisane  vulgaire  se  dis- 
tingue par  la  fidélité  plutôt  que  par  l'origina- 
lité de  l'expression.  L'intérêt  du  livre  est  dans 
la  lutte  qui  met  en  présence  la  courtisane  et 
l'honnête  famille  des  Honnoré  et  des  Guernay; 
il  est  par-dessus  tou^dans  le  tableau  des  mœurs 
de  ces  braves  gens,  de  leur  intérieur,  de  leurs 
travaux  et  du  coin  de  l'Alsace  dont  ils  défendent 
la  prospérité  contre  les  intrigues  de  Madelon. 
C'est  là  que  M.  About  déploie  de  réelles  facul- 
tés d'observation,  et  trouve  des  page%qui  atté- 
nuent l'effet  des  parties  douteuses  du  roman. 

Satires,  par  M.  Louis  Veuillot,  i  vol.  in-18; 
Gaume  frères. 

II  faut  que  M.  Veuillot  ait  à  expier  quelque 
gros  péché,  péché  de  haine  ou  de  rancune  sans 
doute,  pour  que  le  malin  esprit  lui  ait  soufflé,  à 
l'âge  où  d'ordinaire  on  fait  un  calme  retour  sur 
soi-même,  le  désir  saugrenu  de  rimer.  Le  diable 
est  fin  ;  il  voulait  rendre  M.  Veuillot  ridicule,  et 
il  y  a  réussi.  M*  Veuillot  n'est  parvenu  qu'à  en- 


fanter un  volume  de  vers  qui  n'aura  jamais  de 
nom  dans  la  poésie.  Ce  n'est  point  certes  qu'il 
ait  ménagé  les  injures  aux  noms  les  plus  hono-» 
rés  :  sous  ce  rapport,  ses  vers  valent  sa  prose; 
mais  quelle  dinércnce  dans  tout  le  reste,  et 
combien  il  serait  facile  de  montrer  que,  comme 
poète,  M.  Veuillot  n'est  qu'un  vieil  écolier î 
Nous  avons  cependant  trouvé  de  ci,  de  là,  un  ou 
deux  traits  heureux  et  un  sonnet  passablement 
tourné;  mais  il  y  a  on  revanche  une  petite  pièce 
intitulée  une  Muse,  que  M.  Veuillot,  si  elle  était 
d'un  autre  auteur,  n'hésiterait  pas  à  qualifier 
d'une  grossière  et  révoltante  immoralité,  et  cette 
fois  il  aurait  bien  raison. 

Un  Début  a  l'Opéra,  par  M.  Ernest  Feydeau, 

1  vol.  in-18  ;  Michel  Lévy. 

Si  M.  Feydeau  avait  su  dégager  la  figure  gra- 
cieuse et  poétique  de  Barberine  et  ne  l'avait  ef- 
facée au  point  de  la  faire  disparaître  presque 
entièrement,  le  contraste  de  cetto  jeune  fille, 
nouée  à  toutes  les  intrigues,  chaste  au  milieu  de 
là  corruption  et  exploitée  tour  à  tour  par  sa 
mère  d'abord,  puis  par  son  imprésario,  et  pro- 
bablement plus  tard  par  son  mari,  aurait  pu 
fournir  une  étude  intéressante.  11  n'en  a  mal- 
heureusement pas  été  ainsi  :  les  caractères  de 
Saint-Bertrand,  d'Adélaïde  et  de  Gaskell,  qui 
n'auraient  dû  servir  qu'à  faire  ressortir  celui  de 
Barberine,  occupent  exclusivement  le  lecteur,  et 
la  danseuse  devient  un  personnage  secondaire 
perdu  au  milieu  des  intrigans  sans  nombre  qui 
s'agitent  autour  d'elle.  Ajoutons  que  Cocodès 
et  Cocodète,  le  médecin  Tant-Mieux  et  le  méde- 
cin Tant-Pis,  auraient  pu  être  éliminés  sans  re- 
gret pour  personne,  que  M.  Feydeau  aurait  pu 
donner  le  trop  de  vie  qu'îîs  ofl^à  sa  froide  hé- 
roïne. Le  dernier  chapitre,  la  Revanche  de  Gas- 
hell,  est  ce  qu'il  y  a  de  mieux  dans  ce  volume. 
Faut-il  y  voir  un  heureux  augure  pour  la  suite 
du  roman  ? 

La  Confession  de  Madeleine,  etc.,  par  M.  Ch. 

Dollfus,  i  vol.  in-i8;  Hetzel, 

La  Confession  de  Madeleine  est  l'histoire  sou- 
vent faite,  toujours  nouvelle,  de  la  femme  qui  a 
cherché  dans  le  mariage  des  satisfactions  trop 
idéales  pour  que  la  vie  puisse  les  donner.  Ma- 
deleine s'est  trompée  de  bonne  foi;  mais  quand 
les  illusions  se  dissipent,  elle  reste  pure  et  con- 
serve son  honnêteté  tout  entière.  Une  fois,  il 
est  vrai,  cette  vertu  contristée  rencontre  l'occa- 
sion d'un  péril  et  d'une  chute;  mais  ce  péril 
apparaît  sous  la  forme  du  plus  discret,  du  plus 
généreux  des  hommes  :  il  s'éloigne  pour  n'être, 
pas  une  pierre  de  scandale.  Sur  cette  donnée 
hieti  simple,  les  confidences  de  Madeleine  se 
déroulent  avec  la  franchise  et  la  grâce  mélan- 
colique d'une  douleur  qui  peut  s'avouer  elle- 
même.  D'ailleurs  cette  àme  vaincue  échappe  en- 
fin à  son  martyre  en  embrassant  d'une  suprême 
étreinte  la  pensée  de  l'éternel.  Deux  nouvelles 
intéressantes,  le  Saule,  le  Docteur  Fabricius , 
complètent  ce  volume,  écrit  avec  une  facilité 
parfois  regrettable ,  d'autant  plus  qu'on  y  ren- 
contre d'ingénieux  détails  d'analyse. 

Traité  de  l'Or,  par  M.  Landrin,  4  voL  in-18; 

Guillaumin. 

Depuis  la  découverte  des  placers  austro-cali- 
forniens, l'or  a  soulevé  bien  des  problèmes.  Un 
ingénieur  des  mines,  M.  Landrin,  a  eu  l'idée  de 
résumer  en  un  volume  toutes  les  questions  qui 
se  rattachent  à  ce  métal  depuis  l'apparition  de 
l'or  dans  les  temps  les  plus  reculés  jusqu'à  nos 
jours.  Exploitation,  statistique,  étude  des  pise- 
mens ,  rien  n'a  été  oublié.  Economistes  et  émi- 
grans  trouveront  de  curieux  détails  dans  ce  livre, 
un  des  ouvrages  les  plus  simples  et  les  plus 
complets  peut-être  qu'on  ait  écrits  sur  la  matière. 


LA  REVDE  DES  DEUX  MONDES 

et  46  45  de  chaquQ  mois,  par  livraison  de  Î5Q  p&ge&^gtatkd  in-S",  ^ 
de  1,000  pagfBs  :  six  vol.  par  an,  ootre  PJUftRQAHIE. 


Paraît  le  i< 

tous  les  deax  mois  im  vol- 


Plill  DE  L'ABONNEMENT,  iVtC  .L'AHNliliRg  HISTQUfiOl- 


VéJêJB..   ........     On  an,  50  fr.  -^  S» 

DÉPAATSMEHa —         56  fir.  . 

ÈVAAVOBB L«  poffi  en  wSk 


26  &.  ^  TfW 
29  fr. 


14  fir. 


On. souscrit  à  Paris 
AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 


AGBN 

AJX 

ALGER 

AMIENS ,.,. 

ANNECY 

ANGERS..; 

ARRAS 

AVIGNON 

BASTIA 

RAYONNE ,. 

BORDEAUX.  ... 

BOURGES 

BREST 

CAEN 

CHARLEVILLE., 
CHAMBÉRY..,.: 
CHERBOURG. . . , 

DIJON 

DUNKBRQUE.  . , 

GRENOBLE , 

LA  ROCHELLE. 
LE  HAVEB 

LILLIi; ..« 

LIMOGES 

LYON ... 


Churou. 
Aubin. 
Bastidb. 
Caron. 

Didier- MozctBT. 
'CosrfiSB  et  LACeteB. 
Topiwo.  . 
Laty. 
Marchi. 

LARROULtBO'. 

dumânibu. 
Ybrmjsil. 

PRÉD^RICy  ROBBRT. 

Le  GosT-ÇLéBissBi 

Lbtblubb« 

Pbrrik. 

y*  Lbcouflbt. 

DsCAlbLY. 

M"«  L..DtJMOin'. 
'Clbrc. 

GOUT. 
TOUROVÛB. . 
I    QUARR^. 

Marmiokon. 

l^Llt>(>B-BAUDIBa. 


liAASEILLE 

METZ 

MONTPELLIER. 
NANTES 


NrOB 

NIMES 

ORLÉANS 

PAU 

REIMS 

RENNES... ;. 

ROCHEFQRT..;..^, 

ROUEN .,.».. 

SAINT  -DENIS  (  RÉ  UNIOii) . 
SAINT-  QUENTIN.  .'-,»,...  i 

STRABBOURG....... 

TOULON.  .^ ,.., 

TOULOUSE. .,...,, 


Caboiic. 

Micqkixv^Pbtbxb. 

Lossmu 

Patbas. 

BuROLacJ. 

FotiRirr. 


Gatcvbau. 

Lafon. 

SmtsAKMinrBr. 

Tbovst^Bbammt. 


•1 


TOURS. 


TROYBS, 

VALENCE 

VBRS'ÂIJ.LBS.. 


.i)PL^:v.     . 
TBBxnm.  0t,^i9«n. 

^IflMlCBB. 

Ed.  'Uxw^eSB^ 
Bqgbsbb.      T 

PBZipinK. 

OniLLAitBN.'^ClumcB. 

Bouqoqt. 

Couwnm. 

BkBjCABD. 


Et  chez  les  principaux  Libraires  et  Directeurs  kies  Pofft^fot 'dès  .ffessefgerieç 

41.LBMA0»B 


COPENHAGUE. 


SARREBRUCK 

COLOGNE : 

1?RANCF0RT-SUR-LE-»MEIN .  )  '  DirbOtion  DBB  Postes. 

HAMBOURG 

MUNICH 

IGerold  et  fils. 
SINTBIIIS. 
BraumOllbr. 
AHaLBTBaEE 

!X>uhKV  et  O. 
Jekfs. 
ROLAIIOI. 

DABBMAIIR 

l    HOEST. 

î  G.-\.  BBmBL. 

6UÀDB  BT  NORVéOB 

STOCKHOLM Boîinibb. 

BBPAOMB 

^'I» IaTu... 

PORTÙiïAL 

LISBONNB SiLVA  juttlot  et  C**. 

ITALIB 

GÊNES Bbuf. 

FLORENCE MoLiw. 

ROME P.  Mbrlb. 

VEN:SB,TRTI':STE,  VÉRONE.     M0N8TBB. 
MALTE G.  MuiR. 

SUIBSB 

GENÈVE J.  CmMBLLIBE. 

bi^KNK DaLP. 

BONORXB 

l'EftTH Laufpbr  et  Stolp. 


Varsovœ. 


...w....i.    OiBvnawarcrWGtav. 
vbBÇvns 

OONSTANTIMOPL»: .,...:..     MuirVEsat. 
SMYRNE i.    Castkllax. 

LB  CAIRE SPASOAaOf 

ALEXANDRia. Bohato. 

Atats-viits 

îTEW-YORK BAkuiftaa. 

rïOUVBLLE- ORLÉANS Htencr. 

SAN-'WUNCISCO TaTOt. 

OAMADA 

QUÉBEC BowBèMOKJéLUaam^ 

GV»A 
LA  HAVANE CoaMazt. 

MEXICO; JIOBA  et  Booms. 

bbAsxl 

RIO  DE  JANEIRO, PjotoBôr. 

(  Gaknibb. 
OflILI 
VALPARAISO I  ^'•«™^'  ^ 

(    PaSCUAL  Pa^f— t* 

Rf^UBX.IQ1IB  ABaBHTlRB 

BUENOS- AYRES... Urb  et  VioJtAk 

VBHBBUBLA 

CARACAS Josi  j 

AUBTBAI.IB 

MELBOURNE W.  ] 

OÔLONXBB  BT  IBl^BS  AB9£AXS£ft 
LONDRES. SmjTB.  Sumb  ft  O, 


f  A«M.    —   mVElMeBIE  DE  I.  €tAT«,  BOB  MliT-EEKOlT,   T. 

Digitized  by 


Google 


BULLETIN  BIBLIOGRAPfllQUE 


ÉPH^Héi^Es  pf^i!|A(SES«.i  V.  in-i8;  E,  Dentp.- 

C'est  in|^nQl^lâ.etglûrie)^x  spoi^tacle  que  la, 
Pologne  orTre  en  ce  moment  aux  sympathies, 
sincères,  mais  trop  inactiv^  peul-ètfe  de  r.Eu-* 
rope.  Voilà  déjà  qaatre  •  mois  qu^après  une  ' 
admiral)le  lutte  paci^ae  coMre  Toppcâ^sion 
étrangère,  elle  a  commencé  rinsurrection  sainte 
et  s'est  levée  tout  entière  pour  s'offrir  au  san- 
glant sacrifice.  Aujourd'hui  l'irrésistible  mou- 
vement s'est. étendu  jusqu'à  l'Ukraine  et. à  Ja 
Petite-Russie.  Dans  cette  revendication  à  main 
armée  de  son  droit  imprescriptible,  le -peuple 
polonais  se  montre  ce  qu'il  a  été  aui;  meilleures 
époques  de  son  histoire,  grand,  dévoué,  magna- 
nime. Les  Effhémérides  polonaises  Boui  le  récit 
'  fait  jour  par  jour,  «vec  une  éloquente  simplicité 
et  une  scrupulense  exactitude,  de  toutes  les  pé- 
ripéties de  la  lutte,  actuelle.  Le  public  (ngiçai^ 
si  sensible  à  tout  ce  qui  est  héroïsme  véritable, 
ne  peut  manquer  d'accueillir  avec  sympathie  le 
récit  sixMèr&  dei  tant  de- souffrances  et  de  tant 
d'actes  de  .déroutaient  inspirés  par  nne  juste 
cause. 

Les  Em^bbiuba  romains,.  CASACxiRES  n  «oa- 
TRArfs,BisTQUQjUBS,.par  M.  J.  ZeUer,  1  vol. 
in-8«;  Didier. 

.Gibbon» a  >dit  que  les  fastes  de  l'empire  ro- 
main sont  précieux  pour  qui  veut  étudier  de 
près  Jaina4ur&  humidiie,  et  qu'il  senût.  iwssible 
de  saisir,  .ilaD».ie9  empereurs,  toutes  les  nuan- 
ces de  la  vertu  et  «du  vice,  depuis*  la  perfec- 
tion la.piua* sublime  jusqu'à  la  plus- basse  ab- 
jection de  i'espèce.^  L'auteur  du  livre  sur  les 
empereurs  romains  Si'est  proposé  de  dépeindre 
ces  jref  tMS  et^  ces  vices,  et  aussi  de  rechercher 
les  causes  supérieures  qui  les  expliquent,  par 
exemple  la  nature  du>  réginte  poKti^e  chan- 
geant presque,  à  chaque  règne,  et  l'influence  des 
doctrines,  philosophiques.  C'est  un  .aspept,  nou- 
veau de  cetta  grande  et  terrible  scène  de  l'em- 
pire romain,  destinée,  pe.Mnble,  à  être  jugée 
différemment  par  cliaoue  époque.  Le  point  de 
vue  que  M.  Seller  a  choisi  lui*  montre  les  dé- 
tails sans  lui  cacher  l'ensembl^e,  et.il  a  écrit 
ainsi  un  livre  oi!i  ne.  manquent  ni  l'esprit  criti- 
que, ni  l'érudition. 

Les  Femmes.. PB.  j^a  Révof.iJTiqiy«.par.M.  J.'Mi-! 

chelet,  1  vol.  in-18;  F.  Cbftmerot. 

Ce  livre  en  est  déjà  ^  la  tniitijlme  édition.  Un 
tel  succès  s'e^pliquo  tout.  ^  Ja  fois  .par  .le  mérite 
de  l'écrivain  et  par  le  choix  di)  sujet»  Quel  grand 
rôle  en. effet,  passionné  et  multiple,  ont  joué  les 
femmes  pendant  les  orages  de  la  révolution! 
Quelle  inépuisable  .variété  de  physionomies, 
tantôt  nobles,  héroïques,  tantôt  bizarres  et  sat- 
vages,  mais  originales  toajotars,  depuis  M"*«  Ro- 
land et  Charlotte 'Gorday jusqu'à  Thérôigne  de* 
Méricourt  et  Catherine ^Tbtetl' On  retrouve  ici 
toute  li^'erve  pittoresque  et  un  peu  aventureuse 
que  M.  Michelet  porte  quelquefois  dans  l'his- 
toire, et  l'on  chercherait  en  vain  dans,  bien  dçs 
fictions  romanesc[ues  ^e  nos  jours  lé  mouve-  • 
ment,  la  vie  et  l'intérêt  qu'JLa  répandus  sur  ces 
figures  tout  à  la  fois,  si  réelles  et  d'un  si  grapd  . 
aspect. 

L'ÀLaAin  «ONTraveaAiiiB,  par  M.  Louis  Vian, 

1  vol..ÂDrl8;  Challamel. 

Les  discussions  qai>onteu  lieu- récemment  au 
sénat  sur,  le  régime  <de  la  propriété  en  Algérie 
ont  de  nouveau  attiré  l'attÔQti^n  vers  les  inté* 
rets  considérables  que  nous.^voQS  à. gouverner  . 
sur  l'autre  rive  de  la  Méditerran^.  JL'Quyrace 
de  M.  kouîs'Vian  a-donc  tout  à  fait  le  mérite  ^e 
roppartanité.  L'auteur  déorit  FAigérie  telle  qu'il  ' 
l'a  vue  pendant  un  s^our  de  plus  d'an  an.* Ses 


.  appréci^itioos  sur  J^s  chotes^et  vnrAei-  bsttmes 
nous  ont  semblé  ,pari]ois,3Xfiea4î(ve8»^.Cette  ré- 
serve'faite,  nous  avons  remarqué  dans  ce  livre 
des  détails  de  mœurs, bien  saisis  et  des  indica- 
tions utiles. 

Lb  Gbstisuh'  ^b  Pams  ,  par  M.  CbiMes*  Bes- 

maco),  1  vol.  in-8°;  Didier. 

Même.à  fôté .du  p:u-lement  c'âtait> une  vaste 
juridiction  que  celle  du  Chàtelet,  chargée  de 
maintenir  la  sûreté  dans  Paris,  de  prononcer 
sur  de  nombreux  différends  et  de  remplir  une 
foule  '  d'attributioBs  dont  l'énumération  serait 
trop  longue.  On  doit  donc  remercier  M..  Dds- 
maze  d'avoir  consacré  plusieurs  années  de  la- 
borieuses et  .difficiles  recherches  à  ç^tte  utile 
monographie,  qui  jette  un  grand.  Jopr.  sur  l'iijs- 
toire  judÎPÎAir&.et^adminisUi^tiye  de  la  vieÛle 
France. 

Lbs  Jednbs  Fillbs:pauvrbs,  par  M"*;  la  com- 
tesse de  Mirabeau,'  1  vol.*  in-iS;-  Paris ,JDu- 
pray  de  laMah^ie.  ^ 

Nous  étioos. curieux  de  voir  commentée  be^ 
et  douloureux  sujet  que  semble  indiquer  çfi 
titre  :  les.  Jeiunes' Filles  paut^rex,. avait  piètre 
étudié.  M"*  Ja  convtesse  de  Mirabeau  a  passée  il 
faut  bien  le^.dirç,  ^  côté  de  la  difficulté;  elle  iii'a 
point  voulu  quitter  ce  monde  de  r«9elacr<a^o 
où  elle.nous  j^mble  voir  un  peu  exclusivement 
peut-être  toutes  les  distinctions  et  tout  le  aa- 
voir-vivre,.  et  .n'a  point  mis  en  sçônO'-ks  véri- 
tables jeunes  fiUes  pauvres.  Ses  deux  béroine^, 
M"*>  Blanche  et  M^*  Berthe  de  Ri#BTille,.«oxit 
•des  filles  dejioble  maison,  dont  la  situatioi^  exi^ 
gué  de  fortuaei.n'a  cependant  rien  de  commun 
avec  les  poigi^aates  douleurs  de  la  misère. 
M">«  de  HÛjmeau,  n'en  a  pas  moins  l^^t  vuie 
agréable  nouvelle,  et  nous  nous.  réjoj4is.soBS)4e 
voir  H^^*  Berthe  de  Rian ville  faire  un  brillant 
.maiisiQOQ  époHsant.lf;  le«  n^uquis  de-Brazay, 
qui  est  un  parfait  gentilhomme  et  un  million- 
naire par-dessiA  le  marché.' Quant. à  M^^*. Blan- 
che, elle' reste  pour i  ses  pareift^'^Ht "fauteur, 
une  douloureuse  et.  indéçlnfficiKbje .'énigme, d6  ja 
destinée. "M**'- dé' Mirfibeau  aurait 'dq^  ce  noQS 
semble,  donner  la  clé  de  l'énigme  au  leçteuc.i^t 
,  expliquer  ce  caractère.     *• 

TrDp  hedrev^,  par.^f.  fjT^Qcis  Wçy, jl -;«il. 

in-i8;  jQ^eU^. 

Dans  sa  comédie,  4«.iaV(|M|  lait  P^wr,  M™*  de 
(Girardin  proclamait  que  le  bonheur  ne  tuait 
•  pas.  M.  Wey  entreprend  de  nous  prouver  Ja«oa- 
traire,  et  on.ne^peut  dire  tout  "k  fait  qu'il  soit 
ivenu  à  bout  de  sa,  tàchp,.  jcar.il  reste  incontes- 
:  table  que  son  héros  est  loin  d'être  trop  heureux, 
,  et  que  s'il  meurt,  ce  n'«st  pas  de  JMttbdur,  mftis 
td'épuisement  et  de  douleur  devao^une  illusion 
i déçue.  M.  derMérian  a  brisé  une  carrière  bfil- 
.lante  pour  se  consacrer  tout  entier' à  la*  jeune 
fille  qu'il  épousait;  il- croyait  rencontrer  un  cœur 
ardent  là  où  il  ne  trouve  .qu'une  teodresse  «aoe 
expansion,  et  on  peut  dire  qu'il  meurt  à  la  peine 
en  cherchant  à  donner^de^  la  vie  à  cette  belle 
statue,  et  kent<  attendant  indéfiniment  fédomon 
d'un  cœur  froid  et  d'une  intelligence  bornée. 
Cette  étude  préseAte  un  certain  intérêt;  le  ca- 
ractère du  béros^une  fois,  admis,  on  ea  poursuit 
là  lecture  avec- curiosité,  non  pas  sans- s'étonner 
plus  d'une  foisque  M.  de'Mérian  ne*  prenne 
gaillardement  son  parti  de  n'être  aimé  que  d'une 
affection  très  tranquiUe ,  sans  les  grands  mots 
de  la  passion,  etiqu'i^u  .Ueu  de  jnourir^er .déses- 
poir il  ne  tourne  «plu^t  fies  regards  vers  aes 
devoirs  de  père.  Si  ie;déj}Qdfflent  eût  été  mieux 
choisi,  ]\f.  de  M^ian  eût  pu  êtce.sjçmpalhiquç, 
tandis  qu'il  laisse  trop  l'impression  d'un  rêveur 
obstiné.     .  r^  T 

Digitized  by  LrjOOQ IC 


LA  REVOE  DES  DEUX  MONDES 

•taitt  le  f**  «t  le  15  de  chaque  mois,  par  Uvniaoo  de  SS6  page»  grand  !ii-l>,  ttlMM 

tona  las  deux  mois  on  ?ol.  de  1,000  pages  :  six  vol.  par  an ,  entre  l'ARlIQAIBt. 

Pim  DE  L-UOnSMOT,  ATIC  L'UlIUni  EtSTOBiQDI  : 


PâStt 

.  .  .     Un  «»,  M  fr.  —  Sis  mo 

ts,  M  fr.  —  Tiw  a 

oii,  14  fr. 

-       W  fr.              — 

29  fr.                 * 

Ufr. 

Énuii«ui.  .  .  . 

.  •  .     Le  port  en  raf. 

On  souscrit  à  Paris 
AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 


AOBN 

AU 

ALOBR 

AMIENS 

ANNECY 

ANQBRS 

ARRAS 

AVIGNON 

BASHA 

BAYONNB. 

BORDEAUX 

BOURGES 

BREST 

CAEN 

CHARLBVUXB.. 
CHAMBÊRT....: 
CHBRiBbURO.... 

DIJON 

DUNKBRQUB. . . 
GRENOBLE....:. 
LA  ROCHELLE. . 
LBBATRB 

LILLE 

LIMOGES 

LYON 


Cbaiboo. 

AUBIlf. 

Babtidi. 

Caboit. 

Diduk-Mohiibt. 

CoRiUB  0t  LACHàn. 

Topnio. 

Latt. 

MABcm. 

JUutOULLCT. 
DUMiMIBO. 

Ybrmbil. 

FRKDÉue  Roesiir. 

Lb  GoflT<^iauM. 

LBRi.un. 

Pbrboi. 

Y*  LBOovPLer. 

Dbcailly. 

UM9  L.  DOMMIT. 

GOUT. 
TOOROUDB. 
,    Qt)AâR<. 

I  BéoBin. 

MARMIOIfON. 

PaiLiPPB  •  BauiAbb. 


MARSEILLE. j 

METZ.....*. 

MONTPELUER Patbas. 

NANTES 


Gattsibas. 

LaTCM. 


NICE JoixiLa. 

NIMES 

ORLÉANS 

PAU 

REIMS 

RENNES 

ROCHEPOVT 

ROUEN 

S.4^INT- DENIS  (R'^UNION). 
SAINT-  QUENTIN DO£OT. 

STRASBOURG. 


•tVlBtt. 


Et  chez  les  principaux  Libraires  et  Directeurs  des  Postes  et  des  Messageries. 

ALLEMAAHB  » 


8ARRBBRUCK 

COLOGNE 

FRANCPORT-SUR-LB-MEIN .  )  DinccnoR  MB  Pobtbb. 

HAMBOURG : 

MUNICH 

Gbrold  6l  flli. 

Siirnrxu. 

BraumOllbB. 


wHimaB. 


DULAU  6l  O». 
JBFPS. 

Rolaudi. 


oamauavn. 1  oTiu«.u 

SUÉDE  ET  VORVéOB 

8r0CKH0LM.v BoNMBB.   . 

ESPACEE 

MADRID \^^^' 

■^^^  (  A.  DOKAB. 

PORTUttAL 
LISBOMMB 6iLTAjDaiorete<«. 

ITALIE 

GâNBS : Bbuf. 

FLORENCE. MoLOfi. 

ROME P.  Mbrlb. 

YENISB,TRIBSTB,  VÉRONE.     MOnstbb. 
MALTE G.  Moib. 

BOIBSB 

GENÈVE J.  CnBBULiSB. 

BERNE Dalp. 

■  OMARIB 
PESTH • Lau7FB«  BtSroup. 


YARSOVIB., 


»OftO««B 

G 

TORdiriB 

CONSTANTINOPLB 

SMYRNB GABmJLA 

icWTM 
LB  CAIRE 

alexandrie 

Ayavb-eeib 

NEW-YORK 

NOUVELLE-ORLÉANS 

SAN-PRANCISGO Fatot. 

cabasa 

QUÉBEC BoflBtfBiitJ 

«VBA 
LA  HAVANE CbabmiB- 

mmls,i^mm 

MEXICO BMAXBoan 

BBÉèll 
Rio  DE  JANEIRO ..,..[  Q^JÏÏu 

aMiLi  * 

YALPARAISO... {  ^^^  »„ 

B^PirBIsI^VB  Am«BaT»i 

BUBNOS-AYRJBS CiB  M 


CARACAS..... imâi 

AOBVEAIria 

MBLBOURNB.^ W.  SOBOBBIM. 

OOL^tlBS  BT  IBOBB  ABUAUll 

LONDRES;.... 8ita«,Bl»»*C» 


^  iiiraniEBiB  BB  i.  ctAft,  BBB  «AUY««iB»rr,  r. 

Digitized  by  VjOOQIC 


BULLETIN  BIBLIOaRAPHIQUB 


Prince  Albert.  —  Son  caractère.  —  Ses 
DISCOURS,  traduit  de  l'anglais  par  M"«  de  W., 
précédé  d*une  préface  par  H.  Guizot,-!  yol. 
in-8«;  Michel  Lévy. 

M.  Guizot,  dans  sa  préface,  nous  donne  la  vé- 
able  signification  de  ce  livre  :  «  C'est  un  acte 

tendre  piété  conjugale  et  royale.  »  La  reine 
e-mf  me  a  présidé  à  cette  publication  ;  à  cha- 
le  page  de  l'introduction,  on  retrouve  la  trace 
i  culte  reiigieux  dont  elle  entoure  la  mémoire 

ce  prince  qui,  pendant  vingt  et  an  ans,  s'est 
socic  à  son  sage  et  glorieux  gouvernement.  Le 
ince  Albert  avait  à  remplir  en  Angleterre  un 
le  des  plus  difficiles,  et  on  peut  dire  à  sa 
iiaiige  qu'il  s'en  est  acquittté  avec  autant  de 
et  (}ue  de  dignité  :  il  Qst  resté  le  conseiller  de 

reine  sans  s'immiscer  dans  le  gouvernement, 

il  a  coopéré  pour  une  large  part  aux  affaires, 
ut  en  gardant  avec  discrétion  le  second  rang; 
prince  à  la  fois  actif  et  modeste,  comme  Ip  dit 
.  Guizot,  exerçant  à  côté  du  tr6ne  une  Judi- 
QU9,e  et  salutaire  influence,  sans  jamais  dé- 
tsscr  son  rôle  ni  porter  atteinte  aux  conditions 
1  n^gime  constitutionnel.  » 

PS  ÉvANcaes,  par  M.  Gustave  d'Eichthal,  2  v. 

in-8*;  Hachette. 

On  sait  quel  progrès  la  science  de  l'Allé- 
lagne  a  fait  faire  à  l'exégèse  biblique,  et  avec 
11(^1  le  ardeur  ces  études  sont  toujours  poursui- 
Ips  dans  le  pays  par  excellence  du  libre  exa- 
len.  Dernièrement  encore  M.  A.  Réville  a  fait 
ins  la  Revfie  l'historique  des  beaux  travaux  de 
*role  de  Tubingue  et  exposé  les  résultats  qu'on 
eut  considérer  comme  acquis.  Le  protestan- 
sme  français  s'est  associé  à  ce  grand  travail  en 
^veloppant  et  en  complétant  les  recherches  de 
i  critique  allemande.  Voici  un  nouvel  ouvrier 
ni  vient  remuer  encore  ce  champ  déjà  si  pro- 
tndément  labouré.  «  Israélite  de  naissance^ 
ous  dit  M.  Gustave  d'Eichthal,  devenu  catho- 
que  dans  ma  jeunesse,  philosophe  par  mes 
tudes  et  mon  éducation,  de  bonne  heure. j'ai 
ù  chercher  la  conciliation  entre  la  tradition  et 
i  science,  entre  la  foi  et  la  raison.  »  C'est  à  ce 
jint  de  vue  élevé  ^u'il  s'est  placé  pour  se  li- 
-er  à  l'examen  critique  et  comparatif  des  trois 
remiers  Evangiles,  et  son  ouvrage,  fruit  de 
tngiies  études,  apporte  des  élémens  nouveaux 
)nr  la  solution  de  ces  problèmes  d'un  si  haut 
itérôt. 

!f  Orient,  souvenirs  de  voyage,  par  M.  Fer- 
nand  Schickler,  1  vol.  in-12  ;  Michel  Lévy. 
Cn  voyage  en  Orient  n'est  pas  chose  neuve; 
es  écrivains  de  talent,  de  brillans  esprits 
9US  ont  tour  à  tour  initiés  aux  mystères  de 
Drient,  et  ont  répandu  dans  des  pages  char- 
lantes  ce  parfum  de  l'inconnu  propre  à  ce  pays 
1  soleil.  Néanmoins  il  y  a  toujours  à  dire  sur 
.  Turquie,  la  Palestine,  la  Svrie  et  l'Egypte; 
iulement  il  faut  une  vigueur  de  style  et  de  cou- 
ur  en  rapport  avec  ces  régions  grandioses, 
et  te  qualité  manque  au  livre  de  M.  Schick- 
r;  il  a  trop  le  caractère  de  notes  prises  au 
ur  le  jour;  l'ensemble  manque  :  de  là  une 
oideur  et  une  monotonie  que  réchauffent  et 
veillent  à  grand'peine  quelques  passages  spi- 
tuelh*ment  écrite.  Les  descriptions  sont  sè- 
\e<;  l'auteur  semble  redouter  les  grands  hori- 
ns;  il  réduit  trop  à  des  proportions  mesquines 
s  sites  splendides  de  l'Orient;  on  reconnaît 
op  le  touriste,  le  voyageur  oisif  de  Sterne,  et  pas 
iSez  l'artiste. 

!;s  ÉCRIVAINS  FRANÇAIS,  par  H.  P.  Barrère,  1  t. 
in-18;  E.  Ducrocq. 

Cette  histoire  de  notre  littérature  vient  de 
étranger,  mais  elle  est  l'œuvre  d'un  membre 
3  rUniveraité  de  France  qui  a  professé  notre 


langue  à  J'Académie  rojrale  militaire  de  Wol- 
wicn  et  dans  plusieurs  établissemens  d^éduca- 
tion  de  Londres.  C'est  donc  pour  répandre  dans 
les  hautes  classes  de  la  société  anglaise  le  goût 
et  l'étude  de  nos  grands  écrivains  et  y  popula- 
riser ainsi  les  idées  françaises  que  M.  Barrère 
s'est  proposé  de  réunir  dans  un  tableau  som«- 
maire,  mais  complet  et  bien  étudié,  les  diffé- 
rentes époques  de  notre  littérature  jusqu'à  nos 
jours.  Ce  premier  volume  s'arrête  au  commen- 
cement du  xvni*  siècle.  Les  origines  de  la  langue 
y  sont  exposées  avec  une  grande  clarté,  et  nos 
poètes  aussi  bien  que  nos  prosateurs  ont  trouvé 
dans  M.  Barrère  tout  à  la  fois  un  biographe  at- 
tachant et  un  critique  judicieux  qui  à  su  analy- 
ser leurs  œuvres  et  caractériser  leur  génie.  Noua 
ne  doutons  pas  que  son  livre  ne  reçoive  en 
France  un  aussi  bon  accueil  qu'en  Angleterre. 

Le  Mondé,  caoseribs  astronoviqoes,  parV.  A. 

Guillemin,  1  vol.  in-i8;  Lévy. 

La  science  se  fait  agréable  dans  ce  voluilie,  et 
qui  voudrait  s'en  plaindre?  Un  des  tiraits  remar- 
quables de  la  société  moderne,  c'est  la  curiosité 
sympathique  qu'elle  apporte  dans  l'étude  des 
questions  les  pins  ardues  en  apparenci?.  On  des 
mérites  de  la  science  contemporaine,  c'est  aosn 
de  se  faire  de  plus  en  plus  attrayante  et  accès-, 
sible.  M.  A.  Guillemin,  en  écrivant  ses  Cause^ 
ries  astronomiques,  s'est  placé  dans  la  bonne 
voie,  et  l'attention  bienveillante  du  ptiblic  ne 
pourra  manquer  de  l'y  suivre. 

La  DsRNiàRB.  —  Un  Mariage  grec,  par  M.  H. 

Audeval,  1  vol.  in-i8  ;  Hetzel. 

Des  deux  nouvelles  qui  forment  oe  vnluine^ 
nous  n'aimons  guère  la  première,  que  l'auteur 
intitule  la  Dernière,  parce  que  l'un  des  héros, 

ioueur  déterminé  et  incurable,  meurt  dans  son 
it,  à  l'âge  de  soixante-treize  ans,  en  faisant  une 
partie  d'écarté  finale.  La  donnée  est  bizarre, 
raction  décousue,  et  les  personnages  nous  ont 
semblé  faux.  Il  n'en  est  pas  ainsi  d'un  Mariage 
grec.  Cette  fois  le  récit  est  attachant,  les  figures, 
mieux  étudiées,  se  lient  naturellement  à  l'ao 
tion,  et  M.  Audeval  a  réussi,  sans  foroer  ni  les 
caractères  ni  les  situations,  à  rendre  ioB  hé- 
roïne intéressante. 

Des  RéFORMif  db  t*msTRiicnofi  cRiiiiifBLLB,  par 

M.  Henri  Bertin,  in-8<»;  Durand. 

Montesqui^  foulait  qu'on  ne  touchât  aux 
lois  qu'avec  une  grande  réieHV  €i  d'une  main 
tremblante,  ne  fût-ce  que  pour  habituer  le 
peuple  à  penser  qu'elles  sont  saintes,  pulsqu*!! 
faut  tant  de  formalités  pour  les  abroger.  La 
maxime  a  été  très  peu  suivie  en  France,  et  dans 
nul  autre  pays  on  ne  trouverait  une  telle  pro- 
fusion de  lois;  faites  à  la  hftte,  elles  sont  mor- 
mées  presque  aussit6t.  Les  codes  eux-mêmes 
sont  entamés  peu  à  peu  par  ce  courant  oui  v»  e^ 
vient,  enlève  et  rapporte  des  lambeaux  ae  textes 
et  ne  s'arrête  jamais.  Nos  lois  criminelles  sont 
aujourd'hui  le  point  de  mire  des  réformateurs; 
déjà  à  la  chambre  du  conseil  a  été  substitué  un 
juge  unique,  innovation  fort  peu  heureuse,  on 
l'a  démontré  ici  même.  Maintenant  il  s'agirait 
de  copier  les  lois  anglaises.  M.  Bertin  a  signalé 
le  péril  de  ces  changemens  Irréfléchis,  et  les  a 
vivement  attaqués  dans  une  série  d'études  pu- 
bliées dans  le  Journal  le  Droit.  La  réunion  de 
ces  études  forme  une  monographie  pleine  d'in- 
térêt et  d'à  propos.  Les  graves  questions  de 
l'instruction  préparatoita,  de  la  détention  pré- 
ventive, du  secret,  de  la  mise  en  liberté  sous 
caution,  sont  abordéeeravec  franchise  et  netteté; 
c'est  la  défense  énergique  des  lois  et  des  mœurs 
du  pays  contre  l'importation  de  doctrine»  et  de 
coutumes  exotiques  qui  sont  bonnes  pent-être^Tp. 
mais  seukMMai  là  oà  elles  sont  nées.  '^  Lv^ 


LA  REVDB  DES  DEUX  MONDES 

TêtêH  te  i^  ief  fie  15  de  chaque  mois,  por  livraîsoo  à»  2S6  pages  grand  ia-8*,  et  iorm 
tons  tes  deux  moia  un  ?ok  de  i,OÛO  pages  :  aix  toI.  par  au,  outre  FANNtUlBE. 


Pmmmb. 


PRIX  DE  L'ÂBOHHËMHT,  AVEC  L'AHIIAIM  filSTORJOOI 
.  .  .  .    Vu  «1,  «•  JTr.  ~  S»  mob 

. . .  .       -.      se  fr.  - 

.  •  •  •    L»  port  en  aink 

On  souscrit  i  Paris 


ai  fr.  —  TM»  1 

Mffr. 


Ufr. 

15  fr. 


AU  BUREAU  DE  I^A  REVUE  DES  DEUX  MONDES 


AGEN.. «••••  Crairou. 

ADC ..-.  AUBW. 

ALGER Bastiob. 

AMIENS J.. Carow. 

ANNECY. .' DlDISB-MORHBT. 

ANGERS • CosNin  et  Lacbèzi. 

ARRA.S TOPnfO. 

AVIGNON Utt.  . 

BASTIA , Mabcbi. 

BAYONNB. .........  r .«. Larhoullct. 

BORDEAUX. t>^  -  •«  •  BuMéinsD. 

BOURGBS ;'..•.;.  Ysrmsix.. 

BREST ,.,•........»  FRBDiRIC  ROBBKT. 

CABN. .......* LB  G08T-CLilUS8B. 

CHARLBVnXB Lbivujbb. 

CHAMBÂRY Pbbrih. 

CHERBOURG i...  V«  Lbgoufut. 

DIJON Dbcaillx. 

DUNKERQUB U"«  L.  Bumont. 

GRENOK.B....«..w Clbbc. 

LABOCHBIXB 1 Goût. 

LB  UAYR8 ToTJRoinn. 

"^ ••••• 1  Tt^:  y    ' 

LIMOGES - MABMiOîfOît  ; 

LYON...... .>•  Philikb-Baddibr. 


MARSEILLE.. 


(  Camoiii. 

j  MicasLBT-Pwi'^î. 

METZ ;.,... LORBTTB. 

MONTPELLIER. Pat»*». 

NANTES..;...:......:......!  s^^^"^ 

NICE * .'  '  JotJGLA. 

NIMES. "., .'.'..'  .hcTROT-Ttna., 

ORLÉANS I'....  OATCiBftU. 

PAU ,.  IjKWtm. 

REIMS BBSMART-Br^KT. 

RENNES , Y«  DMtIKPO 

ROCHEPORT PBOcn^BBAiOAT 

ROUEN Lbsbwbvt. 

SAINT- DENIS  (RÛUNION).  LibbaIBIB-Nouvi  li 

SAINT-QUBNTIN DOUOT. 


!?niASBOUSO. . 

TOULON. * 

TOUI-OUSB»:*.: 


et  WaTTï 


TDtJR^. 


..*.,,.    Bd.  LAVBB&n- 

(Bounsfi. 
DsunBS. 
GDn.u«>-YcMii. 
TRQYBS.  ..,.., .V- ..••,•••  •  • ,'  EouQOor. 
VALENCE,  .^.. ^ «.,..:.*.,.    Coii 
VERSAILLES.,.,..... 


Et  chez  les  principaux  Libraires  et  Directeurs  des  Postes  et  des  Vessagerm. 


DmBCnOR  M  POOTBB. 


AI.ta»IA«XB 

SARRBBRUCK 

COLOGNE 

FRANCPORT-SURrLB-MEIN .  ) 

HAMBOURa...... 

MUNICH 

Gbrold  «t  fils. 

SiMTRma. 

BRAUlfflLUm. 

«3l*SiaTBBRa 

iDuLAD  et  C». 
Jbpfb. 
rolaicox. 


OOnWHAOUB. 


H0B8T. 

G.-A.  RsnBRL. 


•QÉDB  ET  HORVéOB 

STOCKHOLM Bokmibb. 

B8PA0NB 

MADRID Jî''*!f- 

"'  \  A.  Dora». 

POBTirOAL 

LISBONNB Silva  Joaior  et  C>^ 

ITBLIB 

GÊNES.... ..'•    ÎÏTOF. 

FLORENCE. Moum. 

ROME P.  Mbblb. 

YEN' SE,  TRIESTE,  VÉRONE.     Mûr«STBR. 
MALTE G.  Moir. 

fiUIBSB 

GENÈVE J.  CBBBBUtlBZ. 

BERNE.... DaLP. 

80B0RIE 
PBSni Laupfbr  et  Stolf. 


YARSOVIB QBBBnBBR«tWo.rr 

TOBftUXB 

CONSTANTINOl^LB....:....    Haxnjan. 
SMYRNB.. Cabtbuaji. 

Abtftb 

LE  CAIRE SMnaâBO. 

ALEXANDRIE :.......    BoifAKk 

1&TA78-VBI8 

NBW-YORK BAiUi|«fc 

NOUVELLE  -  ORLÂANS TSUHSKt, 

6AN-PRANCISCO *P*1Wfc 

GABAIIA 

QUéraC BQMiMiitMf^ia. 

09BA,' 

Là  HAVANE , ..... 

-       ifBJtSQOB 
M^KICOv. .;.....:..;...-..    Ro 

BRÉSIL 
W0;i»JA».8tB0..........{J^ 

aatu 

VAtFA»«SO .•.-{J^te^u. 

BiPVBLiaiiB  AB«BJfVIB4l 

BUBNOS-AYRES. DaB  fl*  VWBAU 

VBBBZDBLA 

CARACAS JoarfiiBlntti. 

AUBTRAUB 

MELBOURNE....* W.  Un"»» 

qOLOBIBB  BT  IBABS  ABBLAItlt 

LONDRBS Smm^tam^^ 


ȈM.  .-  IBVBiatRii  M  t.  ciATl,  BBt  MlBt'^CIieiy,  f. 

igitized  by 


Google 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


NovvBAiix  Linms,  psr  M.  C.-A.  Sainte-Beuve, 

de  rAcadémie  Française,  i  toI.  grand  in^&; 

Mfchel  Léry. 

«  Chaque  fois  que  Je  rentre  dans  cette  veine 
de  critique  toute  pratique.  Je  tAche  d*y  intro- 
duire une  proportion  plus  grande  de  vérité,  et 
d'apporter  dans  Texpression  plus  de  franchise.» 
Ainsi  s'exprime  M*  Sainte-Beuve  d^ns  un  court 
avertissement  placé  en  tôte  de  c^  Nouveaux 
Lundis,  et  nous  ajouterons  que  chaque  fois 
aussi  l'écrivain  met  au  service  de  la  sincérité' 
de  ses  appréciations  littéraires  une  plus  grande 
somme  de  talent  et  un  perpétuel  rajeunisse 
ment  d'esprit.  Ce  nouveau  volume  est  consacré 
à  Lamennais,  à  Benjamin  Constant,  à  M""*  Swet- 
chine,  à  MM.  Goizot,  Laprade,  Vtuillot,  etc. 
Toutea  ces  phvsionomies  si  diverses  sont  étu- 
diées avec  .la  finesse  d'analyse  que  l'on  sait,  et 
rendues  av^  cette  sûreté,  cett3  verve  pénétrante 
qui  révèlent  toujours  en  M.  Sainte-Beuve  le 
poète  et  l'artîBte  sons  le  critique. 
Ib  Nsvbu  db  Rambad  ,  nouvelle  édition ,  avec 

use  introduction  par  M.  Charles  Asselineau, 

i  vol.  in-i8;  Poulet-Malassis. 

Tout  a  été  dit  sur  le  terrible  chef-d'œuvre  de 
Diderot,  et  si  nous  venons  parler  du  Neveu  d$ 
Hameau  dans  ce  bulletin  ouvert  surtout  aux 
publications  récentes,  ce  n'est  pas  pour  revenir 
sur  le  livre  en  lui-môme,  c'est  uniquement  pour 
constater  quelques  changemens  heureux  dans  le 
texte,  qui  font  Jusqu'à  un  certain  point  de  cette 
édition  une  nouveauté  littéraire.  On  sait  que 
Goethe,  qui  éprouvait  un  vif  sentiment  d'admi- 
ration pour  Diderot,  a  traduit  le  Neveu  de  Ao- 
meau,  et  que  la  première  édition  de  cet  ouvrage 
a  été  faite,  non  sur  le  manuscrit  de  l'auteur, 
maie  sur  la  version  du  grandpoète  allemand. 
Tout^en  suivant  le  texte J^UMÉMftière  (Pa- 

riieinte  traducuoUP^liiihe  pour 
élnoflÉ  qvMd<ines  passages  obscurs  et  pour  cor- 
riger^lk  petit  nombre  d'erreurs  oue  s'Aient 
transmisei^ Jusqu'ici  lea  diverses  éaitions  fran- 
çaises. Cest  là  ce  qu'on  peut  appeler  une  bonne 
fortune  littéraire.  Dans  une  vive  introduction, 
.  M.  Charles  Asselineau  a  d'ailleurs  fort  Men  ca- 
ractérisé le  livre  et  le  siècle  où  il  s'est  produit. 

OBwaBS  nribiTBS  db  J.  db  La  Fortauib,  etc., 

recueilliea  pour  la  première  fois  par  H.  P. 

Lacroix,  i  vol.  in-8«;  Hachette. 

Composer  après  l'édition  si  Justement  estimée 
de  H.  wàlckenaBr  tout  un  volume  d'œuvres  iné- 
dites de  La  Fontaine,  il  y  a  là  sana^contredit 
beanooap  de  hardiesse.  On  s'explique  mieux  ce- 
pendant cette  tentative  en  réfléchissant  au  ca-. 
ractère  même  du  poète,  très  peu  soucieux  de 
recueillir  lea  pièces  de  circonstance  dont  sa 
muae  était  si  prodigue.  Reste  à  se  demander  si 
les  pièces  qu'il  neigeait  ainsi  de  publier  ou  de 
conserver  méritaient  beaucoup  d'échapper  à 
l'oubli.  Dn  peut  en  douter  à  lire  certaines  des 
pages  réunies  avec  nn  zèle  peut-être  exces- 
sif par  M.  P.  Lacroix.  Si  La  Fontaine  vieillis- 
sant ne  donnait  Besoins  qu'à  ses  fables  et  à  ses 
contes,  c'est  qu'il  accordait  peu  de  prix  aux 
pièces  fugitives  tantôt  restées  manuscrites,  tan- 
tôt disséminées  dans  les  recueils  dn  temps.  Quoi 
qu'il  en  soit,  même  en  réduisant  de  beaucoup  la 
part  de  l'inédit  dans  ce  volume,  il  lui  reate  as- 
aes  d'élémens  d'intérêt  pour  qu'on  le  signale  à 
la  curiosité  des  admirateurs  de  La  Fontaine, 
c'est-à-dire  de  tout  le  monde. 
Lb  Ctcldpb,  d'après  Euripide,  par  M.  Joseph 

Autrao,  i  voUln-8*;  Michel  Uvy. 

LeCydope  est  le  seul  spécimen  qui  noos  reate 
de  tout  un  genre  de  peutea  oompotltiona  qui, 
aoos  rappeUatfon  de  droiiMi  êtOynqms,  du  nom 


des  satyres  qui  tioniours  y  Jouaient  nn  rôle,  ac- 
compagnaient au  théâtre  d'Athènes  la  trilogie 
couronnée.  Les  poètes  se  présentaient  au  con- 
cours avec  trois  tragédies  et  une  pièce  bouf- 
fonne, ou  ce  qu'on  appelait  une  tHralogie.  Au 
dire  des  biographes  et  des  scoliastes,  Eschvle  et 
Sophocle  excellaient  dans  ces  lacéties  aussi  bien 
que  dans  leurs  ^ndes  œuvres  poétiques;  mais 
il  ne  nous  est  nen  resté  d'eux  en  ce  genre,  et 
le  Cyclope  d'Euripide  nous  est  seul  parvenu  de 
tout  cet  essaim  de  petites  pièces.  Cette  comédie 
agreste  met  en  scène  la  vieille  légende  d'Ulysse 
vaingueur  de  l'ogre  de  Sicile,  et  le  poète  y  a  dé- 
ployé dans  les  chœurs  et  dans  le  dialogue  toutes 
les  ressources  de  sqn  talent.  Nous  ne  sommes 
point  surpris  que  ce  sujet  ait  tenté  H.  Autran, 
qui  a  toujours  mrdé  le  culte  des  lettres  .anti- 
ques et  a  su,  OJEins  plusieurs  parties  de  cette 
étude,  reproduire  les  pures,  qualités  de  l'osuvre 
originale. 
La  Camobba,  par  M.  Marc  Monnier,!  vol.  in-l3| 

Michel  Lévy. 

La  f^amorra  était,  dans  le  royaume  de  Na- 
ples,  une  sorte  de  franc-maçonnerie  populaire 
qui  employait  son  influence  désastreuse  à  dé» 
pouiller  le  peuple  de  ses  minces  proflts.  Lea 
classes  pauvres  lui  payaient  un  large  tribut,  et 
nul  ne  pouvait  exercer  le  métier  le  plus  humble 
sans  subir  les  exigences  des  camorristes.  L'ori^- 
gine  de  la  càmorra,  son  organisation  intérieure, 
le  despotisme  intolérable  qu'elle  exerçait  en 
tous  lieux,  dans  la  ville,  dans  les.  prisons,  dans 
les  maisons  de  Jeu,  sont  exposés  avec  soin  dans 
le  livre  de  M.  Marc  Monnier.  C'est  une  étude 
approfondie  de  cette  tyrannie  occulte  qui  heu- 
.reusement  a  disparu,  aujourd'hui  que  tout  sa 
ré^nère  dans  l'ancien  royaume  de  Naplea,  mais 
devant  laquelle  avaient  fléchi  les  gouvernemens 
précédées.  Jusqu'en  1848,  la  camorra  fut  ton- 
Jours  favorisée;  loin  de  chercher  à  l'éteindre, 
on  s'en  faisait  un  instrument,  et  la  police  du  roi 
Ferdinand  était  aux  mains  des  camonistee. 
'ijRB  Voti  BARS  Là  80LiTUPB,_par  M.  Achllle  du 

Clésieux,  1  vol.  in-12;  B.  Dentu. 

Si  la  distinction  de  la  pensée  et  l'honnête 
élévation  des  sentlmens  constituaient  seules  la 
poésie,  11  n'y  aurait  que  des  éloges  à  donner  à 
ce  volume  de  vers;  mais  la  forme  y  doit  entrer 
pour  la  bonne  moitié,  et  sous  ce  rapport  nous 
aurions  quelques  observations  à  présenter  à 
l'auteur.  Sa  gène  à  manier  la  langue  poétique 
est  souvent  trop  yiaible;  elle  se  révèle  dans  la 
faiblesse  des  nmes,  dans  la  Mquence  regret- . 
table  des  inversions  et  quelquefois  dans  I'omcu- 
rité  du  sens.  Trop  souvent  aussi  l'expression 
manque  de  couleur  et  de  fermeté.  Malgré  ces 
réserves,  nous  espérons  que  l'épigraphe  du 
livre  :  vox  clamantû  m  deserto,  ne  se  réali- 
sera point,  et  que  M.  AchiHe  du  Clésieux  ne 
chantera  pas  dams  le  désert, 
Unb  AuaoBB  BoaéALB,  par  M.  Benjamin  Dulac, 

i  vol.  in-18;  Michel  Lévy. 

Nous  ignorons  si  ce  roman  est  le  début  de 
Tauteur,  mais  cette  Aurore  boréale  est  loin 
d'être  éclatante,  filalgré  une  préoccupation  ma- 
nifeate  des  procédés  réalistes,  M.  Bei^amin  Du- 
lac ne  nous  semble  pas  avoir  réussi  à  donner 
l'apparence  de  la  vie  vraie  à  cette  foule  de  per- 
sonnages uniformément  vulgaires  qu'il  met  en 
scène.  Aussi  l'intérêt  ne  s'attache-t-il  guère  plus 
à  l'un  qu'à  l'autre,  et  le  lecteor  est  aussi  pea 
attiré  vers  le  héros,  Eugène  Baslin,  que  vers 
M»*  Pellagoix,  M^*  Baillargeffl,  ou  toute  autre 
figure  accessoire.  Toute  cette  prétendue  repré-. 
Bentation  dea  travers  et  des  sottises  de  la  vie 
de  province  est  moins  une  peinture  fidèle  qu'une 
cancatme,  qui  a  le  tort  de  n'être  ni  BBaei  fine 
ni  suffisamment  amoBanta.  r^  ^  ^  ^T  ^ 

igitizedbyVjQOQlv: 


LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

PtnÊi  le  !«'  et  le  15  de  cfaM|ue  moU,  par  livndaoQ  de  216  pages  gnuid  la-S»,  et  forui^ 

tpoa  l^e  deux  mois  1^l  vol.  de  1^000  pages  :  six  toL  |^  «n,  oo^lré  rANNUAIHE. 


PêMjm 


PRIX  DE  riMNEMENT,  ÂYSC  imUlU  HISTORIQUE 

.  .  •   .     Vn  ma 


SO  fr.  —  Six  mob,  26  fr.  t-  Tiom 
—       66  fr.  —         S6  fr.  rr 

Le  port  en  sua. 

On  iouscril  à  Paris 


Ufr 
15  fr 


AU  BUREAU  DE  LÀ  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

i|VRSKILLR , 


A6BM Cbairou  . 

ASC.. ..••...«.. •••  ArsrN. 

ALQBR • Bastide. 

ASOBNS * Caron. 

AVHBCY D:ntBR-MoimKT. 

AKOBKS CogNiiR  et  LAcnkzx. 

AfiBAB. • TonNO. 

ATfQNbK. Latt. 

BASTIA Marcbi. 

/I^YQNinà «...  Larrqullbt. 

BORDEAUX. DuMéi«iau. 

90UB/SB8 »...  Tbxubii.. 

^BST..... • *..•  FRRoéRrc  Robert. 

ÇAEN...f L*  GoST-CLiRXSRR. 

plA  RLBVILLB.^ .  •  « Lbtbluer. 

CHAÙpéRV Perrjn. 

CBBHBOURÔ V»  LBOQDFuar. 

BIJON DsCAIbLt. 

PUNKBRQDS M"«  L.  DoMowt. 

^RBNOBLB CLr.RC. 

iJi  ROCHBU.B *....  OOOT. 

ILB  HA'VVi*. ••..»;.... TovuooOE. 

^^ • \T,^ 

l^ÇQBB.  .t....' MarMiovon. 

l.YON.« . .......••-•■ Philippe f-BAODiER. 

El  chez  le$  pmneipaux  Libraireif  el  Directeurs  assPôst^éi.d^jteisageries. 

AttBMABBB 


i  Camoir. 

'*(   UfCHELKT-PtrS<^ 

iiETZ LORBTT». 

MONTPELLIER Patkal 

NANTES J  Bt'ROLRAr. 

NICB JOUOLA. 

WIMBS pRTRTT-'nSBL 

ORLÉANS Gatineac. 

PAU Lafdx. 

REIMS BeiMAffi^Brrct 

RENNES V'teBBKr^ 

ROCHBPORT Proost^&ramut 

ROUEN. hmnuBn. 

SAINT-DENIS  (RLvU^^10N^.  LiHUxmis-MoiJvi-J 

Saint-  Quentin Dcnxrr. 

STRASBOURG \  Tetotto  9t  Wjan 

r  ALSXARDRE. 

TOULON 

TOUIOrSB 


TOURS., 


• Bd.  LATttaHi. 

ÎBrTTTSERRS. 
DELnRS. 
<3inUAM)-V0«a 
TROYES.  ..^r... ,.,... -,*...    Booqpor. 

VALENCE..,. Ctnam. 

VBRSAUXES 


DiRicnoM  oBsPofircs^ 


8ARRBBRUCK 

COLOONB 

FRANC  WMTT-SURrLE-MRIN . 

BAMBOURQ 

MUNK7H 

Obrold  el  fihe. 

SlNTRVtt. 
BRAU&lOLT.eR. 

A««I.BVBBRB 

/  DuLAU  et  f>. 
LOMDRBS \  Jb«^»- 

f    ROLANOI. 

OABBMABK 

œnNBAOUB I  ^:rR.m.Rt.. 

•  bAoB  BT  MOBViBB 

STOCKHOLM Bo.nnibr. 

BBPAOBB 

"•*^  I   A.  DOAAM. 

BOBVUOAI. 

U6B0M1IB SiLVA  jttBior  et  C". 

IVALtB 

GÂNBB Bbuk.     . 

FLORBNCB Molwi. 

ROMB P.  Merle. 

VBN1SB,TRIESTB,VÉR0NB.     MOnstir. 

MALTB G.  Muin. 

BDIBBB 

QBNÈVB *. . .    J.  Chbrbulis;?. 

BERNE Dalp. 

^^■ORIB 
PBSTH LAurpBR  et  Siour. 


'POI.06éiB 

VABSOVIB .'..,...    OraEnsERetW.)^- 

TOBQOIB 

CONSTANTINOPLB MssmOT. 

SMYR?qK Casisluii. 

éOYBVB 

LBCAIHB Sfàmmu, 

ALEXANDRIE BoRAie. 

Atatb^ubis 

KffW-YORK BuTLOàn- 

NOUVBLLE- ORLEANS Hiaor. 

SAN -FRANCISCO Pâtflt. 

OAHADA 

QUÉBBC. BoMMiOC  «t  Moaw. 

aVBA 

LA  HAVANB QaàUMH. 

M8ZSQVB 
MBXICO Row  et  Bora» 


BBiBIfc 


RIO  DB  JABBIRO. 


MoRner. 


OBILI 


VALPARAtSO. 


PAanitt  8B0CUIU 


bAPBBLI Q09  ABBBBTtlIB 

BUBNOS- AYRBS URa  et  Vior*i.. 

Vbbbbijbia 

CARACAS Jorf  ^  BosAi. 

ABBTBALIB 
MBLBOURNB. w.  BoaaRww. 

OO&OBIBB  BT  IBBBB  AB6liAlfl<* 

LOXDBBS 


»*»"•  --  iiwRiEraii  ^  I,  ctAtR,  us  «Aiar'H|Kjioni  J. 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google 


Digitized  by 


Google